Défense : priorité opérationnelle dans la restructuration territoriale

En vue du modèle d’armée des années 2020, le ministère de la Défense poursuit les transferts et dissolutions d’unités selon des critères opérationnels, budgétaires et d’aménagement du territoire. En 2015, 7.500 postes seront supprimés.

Le 15 octobre 2014, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a annoncé les restructurations décidées pour 2015. Elles sont, précise-t-il, conformes à la Loi de programmation militaire 2014-2019, qui prévoit la suppression de 23.500 postes dont les deux tiers dans le soutien, les structures organiques, l’environnement et l’administration.

Les impacts dans les armées. Dans l’armée de Terre, le 1er Régiment d’artillerie de marine de Châlons-en-Champagne est dissous. Il en est de même pour l’état-major de la 1ère Brigade mécanisée et sa compagnie de commandement et des transmissions de Châlons-en-Champagne. Le Régiment médical de Brétigneux est réorganisé avec notamment la suppression de 2 compagnies de décontamination nucléaire, radiologique, biologique et chimique et de la compagnie de ravitaillement sanitaire de Chanteau. L’infanterie est réorganisée avec la suppression des sections de reconnaissance dans tous ses régiments et la transformation interne du 1er Régiment de tirailleurs d’Épinal et du 8ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine de Castres. Les escadrons d’éclairage et d’investigation sont supprimés au 12ème Régiment de cuirassiers d’Olivet, au Régiment d’infanterie et de chars de marine de Poitiers et au 1er Régiment  de chasseurs de Thierville-sur-Meuse. Pour la logistique, le 121ème Régiment du train de Montlhéry et le 515ème Régiment du train de Brie perdent chacun un escadron de transport. Certaines formations du génie, de l’artillerie et des transmissions, équipées de matériel en fin de vie, perdent des effectifs. L’une des musiques militaires implantées en Ile-de-France est supprimée. La Marine nationale va désarmer 5 bâtiments de combat : le transport de chalands de débarquement Siroco et le pétrolier-ravitailleur Meuse à Toulon ; le patrouilleur Albatros à La Réunion ; les patrouilleurs de surveillance de site Athos et Aramis à Anglet. La base navale de l’Adour à Anglet est fermée. Le Commandement de la marine à Strasbourg est supprimé. Au sein de l’armée de l’Air, la Base aérienne 901 de Drachenbronn est transformée en élément « Air » rattaché à la Base aérienne 133 de Nancy. Toutefois, son site continuera d’accueillir les moyens de détection et leur personnel de maintenance. Dans le cadre de la mutualisation et de l’externalisation du soutien du site de Balard (Paris), la Base aérienne 117 est dissoute. En vue de fermer la Base aérienne 102 de Dijon, le Commandement des forces aériennes est transféré à Bordeaux-Mérignac et fusionné avec le Commandement du soutien des forces aériennes. En préparation de la fermeture de la Base aérienne 110 de Creil en 2016, les escadrons d’avions Casa, qui y sont stationnés, seront transférés vers la Base aérienne 105 d’Évreux. Au niveau interarmées, la Direction du renseignement militaire va transférer une partie de son personnel de Creil vers Balard. Les services de la Direction générale de l’armement sont transférés de Bagneux à Balard. Pour garantir le soutien pétrolier dans les domaines prioritaires, le Service des essences des armées redistribue ses moyens en 2015 : fermeture du Centre de ravitaillement des essences de Castelsarrasin ; réorganisation des dépôts de Mérignac et de Lanvéoc ; montée en puissance des 5 échelons de proximité des Établissements des essences. Entre 2016 et 2019, seront fermés : les Centres de ravitaillement des essences de Sarrebourg (2016), de Monnaie (2018) et de Bouy (2019) ; les Dépôts des essences « air » de Creil (2016), de Salon-de-Provence (2017), de Hyères (2017), de Tours (2018) et de Dax (2018). Le Service interarmées de munitions va fermer ses dépôts de Billard (2015), Connantray (2016), Salbris (2017-2018) ; Neubourg (2018) et Fontvieille (2019).

Le Service de santé et l’Assistance publique. Le Service de santé des armées (SSA) se transforme, tout en préservant sa disponibilité pour le soutien des forces. Le 16 octobre 2014, le médecin général Jean-Marc Debonne, directeur général du SSA, a présenté à la presse le nouveau modèle hospitalier des années 2020. La plateforme militaire hospitalière d’Ile-de-France (IdF) reposera sur les hôpitaux d’instruction des armées (HIA) Percy à Clamart et Bégin à Saint-Mandé. L’HIA Percy recevra les grands blessés, brûlés ou irradiés et assurera leur réhabilitation, en raison de son service de rééducation réputé. L’HIA Bégin apportera les autres expertises. L’HIA du Val-de-Grâce sera recentré sur la recherche avec l’ensemble des compétences, la formation et la mémoire. Une partie de son personnel renforcera les HIA des régions IdF et Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). Des passerelles seront aussi constituées entre le SSA et les hôpitaux civils publics. En outre, le médecin général Debonne a signé, le 16 octobre, un accord cadre entre le SSA et l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) pour garantir la pérennité et l’intégration de l’offre des soins hospitaliers en IdF. Les équipes médicales du SSA et de l’AP-HP auront accès aux installations de haute technicité des deux structures. Des équipes mixtes civilo-militaires seront constituées dans les disciplines à caractère opérationnel. En outre, l’AP-HP apportera son soutien à la recherche clinique et à la formation effectuée au sein des HIA. Enfin, des personnels médicaux de l’AP-HP, réservistes opérationnels du SSA, pourront être projetés en opération extérieure ou en soutien des HIA. Par ailleurs, le médecin général a expliqué l’action du SSA face au virus Ébola. Une « unité médicale opérationnelle » de quelques dizaines de personnes, capable d’intervenir immédiatement si nécessaire, sera en mesure de fonctionner en autonomie complète dans deux à trois semaines. L’HIA Bégin peut déjà accueillir des patients rapatriés. Enfin, en coordination avec le ministère des Affaires étrangères, le SSA contribuera à toute action de soutien dans les pays contaminés par Ébola.

Loïc Salmon

Opex : chaîne opérationnelle de santé au plus près des forces

OPEX : prise en charge et suivi des grands blessés

Sauvetage de combat : l’apprentissage des médecins

En 2014, les mesures d’accompagnement social des restructurations territoriales de la défense se montent à 113,8 M€ pour le personnel militaire et 81,4 M€ pour le personnel civil. En 2015, elles atteindront respectivement 119,5 M€ et 85,1 M€. En 2013, la Défense a enregistré  20.932 départs. Le dispositif « Défense mobilité » a reclassé 9.227 personnes dans le secteur privé et 1.931 dans la fonction publique (État, collectivités territoriales et hôpitaux). Le bilan du plan d’accompagnement des restructurations 2012 et 2013 s’établit à 240 M€ pour le personnel militaire au titre du pécule (2.427 pécules attribués) et des aides à la mobilité. En outre, 174 M€ ont été engagés pour le personnel civil : 58 M€ d’indemnités de départ volontaire au profit de 883 fonctionnaires, agents sous contrat et ouvriers d’État ; 53,66 M€ d’indemnisation de la mobilité pour 1.900 personnes ; 62,34 M€ de mesures diverses.




Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) dispose d’une forte capacité militaire, face à des tribus arabes sous armées et une armée irakienne peu aguerrie. Sans intervention terrestre, les frappes aériennes de la coalition menée par les États-Unis ne peuvent que l’empêcher d’aller plus loin.

C’est ce qui ressort d’un débat organisé, le 30 septembre 2014 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et le quotidien Libération. Sont notamment intervenus : Pierre-Jean Luizard, directeur de recherches au CNRS ; Myriam Benraad, politologue à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman ; Denis Bauchard, conseiller à l’Institut français de relations internationales ; Salam Kawakibi, chercheur et vice-président de l’Arab Reform Initiative.

Stratégie. Le rejet du concept occidental  de l’État Nation s’est manifesté par l’instauration d’un « califat » (encadré) sur un territoire riche en ressources pétrolières autour de la frontière syro-irakienne, explique Myriam Beraad. La contestation du califat, dès la mort du prophète Mahomet (632), est à l’origine du conflit pluriséculaire entre sunnites et chiites. Selon Pierre-Jean Luizard, l’EIIL (sunnite) a multiplié les provocations terroristes (menaces puis égorgements d’otages) pour susciter une réponse militaire de l’Occident et le faire apparaître comme engagé dans une croisade contre les sunnites, qui représentent 88 % des musulmans du monde arabe. Ainsi impliqué dans un conflit communautaire local, l’Occident se trouve entraîné dans une guerre dont il n’a pas encore défini les objectifs. Pour conquérir Bagdad, l’EIIL comptait sur les milliers de sunnites irakiens expulsés de chez eux par le régime chiite, mis en place par les États-Unis en 2003, et parqués dans des camps. Mais la population de la capitale, majoritairement chiite, les a considérés comme une  « 5ème colonne » de partisans hostiles cachés et les milices chiites ont résisté. Toutefois, l’EIIL a les moyens de durer. En effet, pour la première fois, explique Denis Bauchard, un mouvement terroriste dispose d’un financement considérable, que même Al Qaïda n’a jamais pu obtenir. Son trésor de guerre, de l’ordre de 1 à 2 Md$ au premier semestre 2014, s’alimente de diverses façons : ventes de pétrole à prix cassés vers la Turquie, l’Iran et la Syrie, via la région autonome du Kurdistan irakien ; pillage des banques irakiennes dans le territoire conquis ; racket de la population à grande échelle ; dons de fondations de pays du golfe Arabo-Persique, de Malaisie et d’Indonésie ; contrebande vers la Turquie par les tribus arabes. Cette manne financière s’avère donc beaucoup plus difficile à assécher que celle d’Al Qaïda, dont il suffisait de surveiller les flux bancaires. Dans les régions où la reconstruction économique n’existe pas, l’EIIL peut ainsi recruter des jeunes djihadistes à 500-700 $/mois, alors qu’Al Qaïda ne propose que 300 $.

Champ d’action. L’EIIL a profité du pourrissement de la situation politico-économique en Irak. Selon Myriam Benraad, les États-Unis ont commis plusieurs erreurs en 2003. D’abord, le démantèlement de l’armée irakienne a incité des soldats et des cadres à choisir le Djihad (guerre sainte), car la carrière militaire y est une véritable institution depuis l’empire ottoman. De plus, la mise à l’écart des sunnites du jeu politique a provoqué des insurrections de combattants nationalistes à tendance djihadiste, puis la répression des manifestations sunnites par le gouvernement chiite. Ce dernier a, en outre, transféré les ressources énergétiques du Nord du pays aux mains des Kurdes et des chiites. D’après Pierre-Jean Luizard, le succès de l’EIIL conduit, à moyen terme, à l’échec définitif de l’intégration des arabes sunnites de l’Irak (20 % de la population) et à celui des réformes du gouvernement, en vue d’un système de quotas de postes étatiques répartis en fonction de l’importance démographique de chaque communauté confessionnelle, comme au Liban. Par ailleurs, l’EIIL avait conclu un accord avec les Kurdes leur laissant la région pétrolière de Kirkourk, en échange de leur neutralité lors de la conquête de Mossoul et de trois provinces du Nord de l’Irak. Puis, il a rendu les Kurdes responsables de l’échec de la prise de Bagdad, a rompu cette alliance et aujourd’hui les combat. Tous les services de renseignement savent que les combattants djihadistes ont été formés en Syrie, souligne Salam Kawakibi. Il ajoute que le régime a libéré des prisonniers après la révolution pour créer de la radicalisation au sein de la rébellion syrienne. Enfin, vis-à-vis de la communauté internationale, ce dernier a joué la carte du choix entre lui et le chaos islamiste.

Influences étrangères. L’Iran s’implique discrètement sur le terrain. L’Arabie Saoudite (sunnite), qui n’a jamais accepté un gouvernement irakien chiite sous influence iranienne, a officieusement financé les djihadistes en 2005-2006, surtout par des dons de fondations ou de riches familles. Mais début 2014, ses services de renseignement ont été repris en main par le gouvernement, explique Denis Bauchard. A terme, la Turquie veut créer une zone tampon en territoire syrien pour protéger sa frontière, qui a été particulièrement poreuse (djihadistes et trafiquants), rappelle Salam Kawakibi. De plus, l’ex-chef de l’organisation terroriste kurde PKK, active en Syrie, Iran, Irak et Turquie, a été livré à la Turquie par le régime syrien. De leur côté, les États-Unis ont décidé des frappes aériennes au Nord de l’Irak, mais pas en Syrie où se trouve l’état-major de l’EIIL. L’ONU, rappelle Denis Bauchard, ne peut intervenir qu’à la demande d’un État attaqué comme l’Irak. Pour la Syrie, toute résolution du Conseil de sécurité sera probablement bloquée par les vetos de la Russie et de la Chine. Par ailleurs, la Syrie dispose d’armements sophistiqués et de conseillers russes. Un bombardement de son territoire causerait des dégâts collatéraux politiquement risqués et… profitables à l’EIIL ! De son côté, le ministère français des Affaires étrangères recommande aux voyageurs de se montrer vigilants lors de leurs séjours dans une quarantaine de pays à risques. Une conférence internationale s’est tenue à Paris le 15 septembre 2014 pour définir une stratégie contre le terrorisme. L’armée de l’Air française effectue déjà des frappes en Irak, en coordination avec la coalition internationale, pour appuyer les troupes locales au sol. Des appels ont été lancés aux imams d’Arabie saoudite et d’Égypte pour déclarer que les combattants de l’EIIL sont des « apostats » et que le terrorisme est un déni de l’Islam.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : chaos interne et répercussions périphériques

Libye : bilan final de l’opération Harmattan dans le cadre OTAN

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

L’État islamique en Irak et au Levant  (EIIL), parfois désigné sous l’appellation arabe de « Daech », est une organisation qui se considère comme le véritable État de l’Irak depuis 2006 puis de la Syrie en 2013. Initialement lié à Al Qaïda, il s’en est séparé en 2013. Avec des effectifs estimés à plus de 20.000 membres en 2014, il pratique la lutte armée, la guérilla, l’attentat suicide et la prise d’otages en Irak, en Syrie et au Liban. De mouvance sunnite opposée au chiisme iranien, il a proclamé, le 29 juin 2014, le rétablissement du « califat », à savoir l’autorité spirituelle et temporelle sur la communauté musulmane au début de l’islam, sur les territoires qu’il contrôle.




« Catamaran 2014 » : exercice amphibie d’une force expéditionnaire interalliés

L’exercice majeur d’entraînement interarmées « Catamaran 2014 » (13-26 octobre 2014) assure la préparation opérationnelle d’une force expéditionnaire à la conduite d’un assaut amphibie. Celle-ci est parfois la seule option militaire possible pour résoudre une crise à grande distance, débloquer un front ou répondre à un besoin humanitaire. « Catamaran 2014 » met en œuvre la composante maritime de la force expéditionnaire commune franco-britannique (CJEF), interarmées, non permanente et disponible sous faible préavis, conformément au Traité de Lancaster House (2010). Pendant l’entraînement en France, des officiers britanniques occupent des postes clés au sein des états-majors de conduite des exercices et deux équipes britanniques sont insérées dans les forces dites « avancées ». Cela permet de mettre au point des mécanismes communs, notamment le passage, délicat, du commandement maritime au commandement terrestre dès l’établissement d’une tête de pont solide à terre. « Catamaran 2014 » se déroule en Méditerranée occidentale et au Sud de la France. La première phase (13-19 octobre) porte sur : la montée en puissance de la force expéditionnaire et la préparation du débarquement par les forces « avancées » (commandos marine des Forces spéciales) ; un entraînement des troupes embarquées et une répétition de l’assaut amphibie en Corse. En même temps, une partie du groupe de guerre des mines, qui inclut des plongeurs démineurs italiens et slovènes, sécurise les abords de Port-Vendres à l’Ouest de la zone. En amont, le porte-avions réduit la menace et assure un rapport de forces de 3 contre 1 pour préparer le débarquement à partir du groupe amphibie. Dans la nuit du 19 octobre, les troupes terrestres débarquent sur les plages de Saint-Aygulf (Fréjus) et du Dramont (Saint-Raphaël) à bord d’engins amphibies rapides et d’hélicoptères de manœuvre (photo) de bâtiments de projection et de commandement (BPC). Lors de la seconde phase (20-26 octobre), les troupes se dirigent vers Canjuers (Nord du département du Var), sous la protection des aéronefs embarqués (hélicoptères et avions radar, d’écoute électromagnétique et de chasse) et d’une frégate de défense aérienne. Les moyens engagés totalisent 5.000 militaires, dont près de 1.000 pour la force de débarquement. La Marine déploie la « Task Force 473 » : porte-avions Charles-de-Gaulle avec 12 Rafale, 6 Super-Étendard modernisés, 1 avion de guet aérien Hawkeye et 3 hélicoptères ; 3 frégates ; 2 pétroliers ravitailleurs ; 1 sous-marin nucléaire d’attaque ; 2 avions de patrouille maritime ATL2 ; 1 groupe amphibie avec 2 BPC, 1 transport de chalands de débarquement et leur batellerie. S’y ajoute un groupe de guerre des mines avec 1 bâtiment d’expérimentation, 3 chasseurs de mines et 2 bâtiments bases de plongeurs démineurs. L’armée de Terre déploie : 1 groupement tactique embarqué (600 soldats) ; 1 groupement aéromobile (8 hélicoptères Puma, 4 Gazelle et 2 Tigre) ; 1 sous-groupement logistique. Embarquent également sur BPC l’état-major de la Force aéromaritime française de réaction rapide et celui de la 9ème Brigade d’infanterie de marine, binômée depuis 1995 avec la 3ème Brigade commando des Royal Marines britanniques. En parallèle, deux entraînements d’interopérabilité ont eu lieu dans le Sud-Est de la France : « Noble Arrow » pour l’armée de l’Air et « Toll » pour l’armée de Terre, soutenue par les aéronefs de la Task Force 473.

Loïc Salmon

Joint Warrior 13-1 : exercice combiné majeur interalliés

Provence 1944

Marine nationale : Harmattan, les BPC en action




Moyen-Orient : chaos interne et répercussions périphériques

Le « printemps arabe », le terrorisme d’Al Qaïda, le succès de l’organisation autoproclamée « État islamique de l’Irak et du Levant » (« Daech » en arabe) et la fascination de jeunes, musulmans ou non, pour le Djihad (guerre sainte) en Syrie ont surpris les pays occidentaux.

Face à la confusion de l’information en continu, le professeur Gilles Kepel a procédé à un décryptage de la situation dans la durée, lors d’une conférence-débat organisée, le 25 septembre 2014 à Paris, par les associations Forum du futur et Minerve EMST.

Évolution du monde arabe. La première guerre mondiale a donné le coup d’envoi de la déstructuration du Moyen-Orient avec la création d’États arabes issus de l’empire ottoman et la déclaration Balfour (1917) sur l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. Le « printemps arabe » (2010-2011), qui rappelle celui de 1848 en Europe et celui de Prague du temps de l’URSS (1968), est accueilli « avec enthousiasme et naïveté » en Occident, car il remet en cause les bases de l’ordre établi. Les régimes dictatoriaux s’effondrent en Tunisie, Égypte et Libye, mais pas en Syrie, ni au Yémen, ni à Bahreïn. Aujourd’hui, la mouvance chiite de l’Iran à l’Irak, qui inclut la minorité chiite de Syrie et le mouvement Hezbollah au Liban, vise une hégémonie sur les gisements d’hydrocarbures du golfe Arabo-Persique. En Syrie, la contestation populaire a basculé vers une opposition entre sunnites, majoritaires dans la population, et non sunnites (chiites, druzes et chrétiens). Téhéran soutient le régime de Damas, dont les missiles peuvent frapper Israël et qui reçoit également l’appui du gouvernement chiite irakien, du Hezbollah et de la Russie. Les rebelles syriens sont soutenus par la Turquie. Le régime syrien, qui a utilisé les armes chimiques pour se maintenir au pouvoir et non pour la lutte aux frontières, accepte des négociations sur elles en 2013 sous l’égide de la Russie. L’Égypte, ancienne puissance régulatrice régionale, dont les ressources diminuent alors que sa population augmente, ne parvient plus à gérer la sécurité dans le Sinaï. En outre, elle ne peut assurer une surveillance suffisante de sa frontière avec la Libye où le trafic d’armes, pillées après la chute du colonel Kadhafi, essaime dans toute la région. Pour éviter son effondrement et un délitement de toute la région, l’Arabie Saoudite et les États-Unis ont facilité l’arrivée au pouvoir du maréchal Fattah al-Sissi. L’intervention américaine en Irak en 2003 a provoqué la chute du régime sunnite de Saddam Hussein, l’arrivée au pouvoir de la majorité chiite et le basculement de l’Irak, des pays sunnites du golfe Arabo-Persique vers l’Iran. L’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la partie Nord de l’Irak, conquise par l’organisation Daech en juin 2014, a permis la création de l’entité autonome du « Kurdistan ». Ce dernier, devenu « le Dubaï de la région », est reconnu par les compagnies pétrolières étrangères qui veulent obtenir des contrats : le baril de pétrole s’y négocie à 35 $ au lieu de 90 $ ! L’Iran apparaît comme un élément clé dans le chaos moyen-oriental, car il dispose d’une grande capacité industrielle en dépit de l’endoctrinement idéologique et poursuit le développement de l’arme nucléaire. Considéré comme un État voyou depuis 1976, il participe aujourd’hui à la coalition contre Daech en Irak. Son aide au mouvement Hamas, (bande de Gaza), en guerre contre Israël (juillet-août 2014), a contraint ce dernier à des frappes faisant surtout des victimes parmi les vieillards, femmes et enfants, donc désastreuses sur le plan médiatique. Enfin, depuis l’arrivée au pouvoir du parti AKP en 2003, la Turquie s’est éloignée d’Israël pour se rapprocher des pays arabes.

D’Al Qaïdah à Daech. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis par Al Qaïda, les services de renseignement occidentaux sont parvenus à interpréter, comprendre et annihiler son mode de fonctionnement pyramidal. Ben Laden désignait les cibles et y envoyait ses agents pour un coût financier faible. Al Qaïda identifiait les individus éventuellement utilisables puis procédait à un filtrage. Entre 2003 et 2006, le gouvernement de Riyad redoute qu’Al Qaïda n’envoie des agents endoctrinés et entraînés militairement en Irak pour encourager la subversion parmi la population roturière saoudienne. La famille royale accapare en effet la plus grosse part de la rente pétrolière. En 1802, elle avait assis sa domination sur les tribus arabes en remplaçant les razzias habituelles par le Djihad. Aujourd’hui, Daech fait de même et recrute de jeunes Saoudiens sunnites en jouant sur l’attitude ambivalente du gouvernement de Riyad à l’égard des mouvements djihadistes. Après leur intervention en Irak en 2003, les États-Unis ont dissous l’armée irakienne et armé les tribus arabes sunnites. Daech a réussi à les fédérer ainsi que les anciens cadres militaires et les partisans du régime déchu. Elle a récupéré des armes lourdes d’origine russe en Syrie et saisi, lors de sa progression fulgurante en Irak en juin 2014, celles fournies par les États-Unis à la nouvelle armée du gouvernement chiite qu’ils ont mis en place à Bagdad. En Syrie même, Daech a été aidée par les services de renseignement du régime pour provoquer des querelles au sein de la rébellion. Elle reçoit un soutien financier de fondations des monarchies du golfe Arabo-Persique et profite de la revente à bas prix du pétrole des sites du Nord de l’Irak, conquis mais non bombardés par l’aviation américaine. Daech, qui fonctionne en réseau et non pas de façon pyramidale, a remplacé Al-Qaïdah au Maroc, en Tunisie et en Algérie. Elle utilise internet pour sa propagande, via les réseaux sociaux You Tube, Tweeter et Facebook avec la mise en scène de l’égorgement, qui déshumanise la victime chiite, chrétienne ou juive et la rabaisse au rang de l’animal, souligne le professeur Kepel. En outre, les hommes doivent se convertir à l’islam ou mourir et les femmes être vendues comme esclaves, comme procède le mouvement djihadiste Boko Aram au Nigeria.

Attractivité djihadiste. Daech endoctrine des individus pour les rendre autonomes, leur donne une formation militaire et les renvoie dans leurs sociétés musulmanes ou occidentales d’origine. Plus du quart des convertis au djihadisme par les réseaux sociaux en France sont constitués de Français de souche. En revanche, des milliers de citoyens originaires du Sahel et du Maghreb ont été élus conseillers municipaux dès 2008 et 400 ont été candidats aux élections législatives de 2012. Ils représentent une population intégrée à la société s française, qui pourrait constituer un réseau d’influence contre Daech, conclut le professeur Kepel.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Arabophone et spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, le professeur Gilles Kepel est membre de l’Institut universitaire de France. Il a enseigné aux États-Unis (New York University et Columbia University), en Grande-Bretagne (London School of Economics) et en France (Institut d’études politiques de Paris). Dans ces derniers ouvrages (photo), il explique la déchirure du monde arabe et de l’islam au Moyen-Orient, face à la modernité, ainsi que les difficultés de la jeunesse des banlieues issue de l’immigration, qui cherche sa place dans la société française sans renoncer à ses racines.




Recherche stratégique : outil pour éclairer l’action publique

La recherche stratégique peut influer sur les décisions du ministre de la Défense à court terme (opérations et gestion de crise), à moyen terme (changement d’emploi des forces armées) et à long terme (orientation de la doctrine militaire).

C’est ce qu’a expliqué Jean-Claude Mallet, conseiller auprès du ministre de la Défense, au cours d’un séminaire organisé, le 21 mai 2014 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques (DAS) et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Y ont également participé des représentants de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et de l’Université de Montpellier 1.

Moyens étatiques. Selon Jean-Claude Mallet, la stratégie est générale dans sa finalité, militaire par son action et ouverte sur les aspects technico-opérationnels. Les crises récentes concernent les mouvements djihadistes à tendance terroriste (Sahel, Irak et Syrie), la République Centrafricaine et l’Ukraine. La réflexion au sens large porte sur le savoir et les connaissances militaires et universitaires, avec l’aide de l‘IRSEM, des laboratoires de grands centres universitaires (économie) et de la Direction générale de l’armement (sciences et techniques), en vue d’orienter leurs savoir-faire vers les études de défense. Les cyberattaques constituent une révolution dans les affaires militaires et stratégiques avec des enjeux éthiques, humains, financiers et technologiques, en raison de leur capacité à paralyser des infrastructures vitales. Cette évolution générale devrait permettre d’anticiper les crises. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale souligne la montée en puissance de l’Asie, centre de gravité des rapports de forces internationaux avec un impact sur la sécurité de la France. En Afrique, la violence des mouvements djihadistes combattants nécessite un investissement politico-militaire fort, en rapport avec une réflexion stratégique pour anticiper les crises. Il est particulièrement difficile d’orienter les données connues vers la bonne décision et éviter la myopie dans l’action, estime Jean-Claude Mallet : les causes des printemps arabes de 2010 avaient déjà été étudiées par les diplomates sur le terrain ! De son côté, la DAS a subventionné 40 projets contribuant à la recherche stratégique en 2013. Elle entretient un dialogue permanent avec les instituts de recherche et a mis en ligne, sous son contrôle qualitatif, 142 études sur des sujets non sensibles. Le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères met en relation des chercheurs et des diplomates, pour que leur savoir contribue à la réflexion au sein du ministère, notamment par le biais de la Fondation pour la recherche stratégique, des instituts de sciences politiques en France et de son réseau de 27 instituts de recherche étrangers. Son directeur adjoint, David Cvach, a regretté le cloisonnement entre la recherche et la diplomatie. En effet, les chercheurs connaissent mal les décideurs de politique étrangère et le monde diplomatique a tendance à se refermer sur lui-même, sauf les agents issus du concours Orient. En conséquence, les diplomates doivent passer deux ans hors de leur filière, notamment dans les « think tanks », organismes privés, à but non lucratif, de réflexion d’intérêt général. Selon Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM, une simple recommandation d’un institut de recherche ne peut modifier une décision politique en cas de crise. En France, les passerelles entre milieux universitaire, diplomatique et militaire sont rares, contrairement aux pays anglo-saxons (Grande-Bretagne et États-Unis). Il faut en effet un contact permanent, pour que les décideurs envisagent des réactions à chaud aux recommandations d’experts, avec qui ils ont travaillé dans le passé.

Penser autrement. Selon son maître de recherche Xavier Pasco, la FRS se met en relation avec des acteurs étatiques et privés, techniques et industriels, car rien ne remplace l’expérience sur le terrain. La stratégie repose sur la diversité des domaines et des acteurs : Commission et Parlement européens, Agence spatiale européenne et OTAN. Il s’agit de comprendre les rapports entre les forces d’intervention et présenter les débats politiques, économiques et sociaux. Le cyberespace ne se réduit pas à ses aspects techniques. La FRS entend construire sa compétence dans la durée et consolider son expertise en matière de prolifération des armes nucléaires, biologiques et chimiques. Ses recherches portent sur la transversalité des niveaux national et européen, à savoir le passage de la souveraineté à la coopération, le cyberespace, l’orientation des investissements militaires et civils là où l’interaction est permanente, le partenariat public/privé pour obtenir l’efficacité économique et une garantie durable. Soucieuse de ne pas s’attarder sur le passé, la FRS veut éviter le « prêt à penser ». De son côté, Dominique David, directeur exécutif de l’IFRI, rappelle qu’un « think tank » est une organisation permanente, dont les équipes se donnent le temps de la réflexion pour élaborer des produits spécifiques (documents écrits et débats), destinés aux décideurs politiques, entreprises, chercheurs et médias. Sa crédibilité dépend de son indépendance… garantie par ses multiples dépendances ! Le think tank travaille dans l’intérêt général et définit de nouveaux champs de recherche, dont il planifie l’exploration. A côté de l’État, producteur intellectuel collectif, prolifèrent des clubs de réflexion sur : l’évolution de la communauté internationale avec ses incertitudes sur la répartition de la puissance et la capacité de nuire ; l’évolution des moyens de gestion des crises. Un département de quelques dizaines de personnes de l’Université de Montpellier1 travaille sur les aspects internes de la politique de défense et des questions militaires, explique le professeur Jean Joana. Un dialogue s’est ouvert entre leurs spécificités et les autres enjeux politiques et sociaux : solidarité, contrôle des dépenses, réforme de l’État et participations aux instances de l’Union européenne et de l’OTAN. Les travaux en cours portent notamment sur : la formulation et la mise en œuvre des doctrines militaires ; la participation à des coalitions ; la privatisation de la sécurité ; la planification et la programmation militaires ; l’industrie de l’armement ; la gestion du personnel ; l’implantation des bases de défense ; l’adaptation de l’outil militaire en tirant les leçons des erreurs du passé.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Entre 1990 et 2011, 65 manuels généralistes des relations internationales ont été publiés dans le monde. L’approche française est assurée par l’Institut des hautes études de défense nationale, qui a établi un réseau d’universités et de « think tanks » et créé l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Ce dernier s’est spécialisé sur l’économie, la sécurité, la cyberstratégie et les grands enjeux politiques. L’IRSEM a pour objectifs : produire des études internes pour le ministère de la Défense ; attirer les jeunes chercheurs pour constituer la relève en matière d’études stratégiques ; diffuser la pensée stratégique française à l’étranger ; soutenir l’enseignement militaire supérieur.




Cyberdéfense : entraînement complet au sein des armées.

La lutte contre les attaques informatiques nécessite un entraînement de toute la chaîne du ministère de la Défense, de l’unité militaire de base sur le plan tactique au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) pour le niveau stratégique. Le vice-amiral Arnaud Coustillière, officier général cyberdéfense à l’État-major des armées (EMA), l’a expliqué à la presse, le 25 septembre 2014 à Paris, lors de la présentation du premier exercice cyber majeur dénommé « Defnet 2014 ». Tenu dans les Écoles militaires de Coëtquidan (30 septembre-3 octobre), ce dernier a mobilisé 60 personnes du ministère de la Défense et du secteur privé : EMA ; Centre d’analyse de lutte informatique défensive (Calid) ; Marine nationale et armées de Terre et de l’Air ; Direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information ; Défense Conseil International ; entreprises de matériel informatique Acyan et Intrinsec. Defnet 2014 avait pour objectifs : l’entraînement à la gestion de crise cyber et au déploiement d’équipes légères d’intervention ; l’expérimentation d’un modèle d’exercice reproductible dans le cadre de formations ; la préparation d’exercices et de futures formations. Le scénario portait sur la menace cyber dans un contexte international fictif et simplifié. L’an prochain, sont prévus les exercices Defnet 2015 et Piranet 2015, pilotés par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale. En 2013, le ministère de la Défense a subi 780 attaques informatiques sans conséquence, a indiqué l’amiral. Facilitées par l’introduction de clés USB ou par une complicité interne, elles ont profité des défaillances des systèmes. Il s’agit donc, par des investigations très pointues, de trouver comment et quand ces intrusions se sont produites, les analyser et en comprendre la profondeur, afin de déterminer les contre-mesures techniques pour interdire l’accès aux réseaux : duplication des systèmes, mises à jour et téléchargements. Au combat, les cyberattaques peuvent affecter notamment les postes de calcul de tir, le système de propulsion d’un navire, le soutien logistique d’une opération militaire ou les points de vulnérabilité d’un drone, qu’il convient de « durcir ». Les organisations de pirates informatiques, commanditées par des États, pénètrent un système et s’y cachent, afin d’en manipuler les données ou même le saboter. La cyberdéfense militaire implique une logique de combat avec mobilité intellectuelle et force morale, souligne l’amiral. Elle repose sur l’expertise technique de haut niveau du Calid, qui assure la veille sur internet, le décryptage des programmes malveillants (virus et vers), l’impact sur le ministère de la Défense, l’alerte aux autorités menacées et l’élaboration de solutions. Toute projection de forces armées sur un théâtre inclut un volet cyberdéfense, adapté à la capacité technique des belligérants et planifié par le CPCO. Dans ce domaine, les échanges d’information avec les alliés dépendent du degré de confiance établi, mais ne concernent pas les capacités offensives mentionnées dans le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, précise l’amiral Coustillière. Enfin, en mars 2016, dans son site de Bruz, la Direction générale de l’armement disposera d’un « laboratoire de la cyber » ultra-sécurisé de 10.000 m2, où plus de 250 personnes développeront une expertise technique sur des plates-formes informatiques à très fortes contraintes de sécurité de défense et de cloisonnement.

Loïc Salmon

Cyberdéfense : placer l’excellence militaire au service de la nation

Cyberspace : de la tension à la confrontation ou à la coopération




Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Face aux menaces qui ignorent les frontières, la défense, fonction régalienne de sécurité du territoire et des intérêts stratégiques, nécessite un dialogue permanent au sein de la nation.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 18 juin 2014 à Paris, par l’Association des entreprises partenaires de la défense, l’École de guerre économique et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut national de la défense nationale (ANAJ-IHEDN). Sont surtout intervenus : Marie Récalde, parlementaire ; le colonel Michel Goya, armée de Terre ; Christian Harbulot, École de guerre économique ; François Mattens, ANAJ-IHEDN.

Incertitude internationale. La notion de puissance, décriée dans le monde universitaire, reprend de l’importance depuis quelques années, estime Christian Harbulot. Il s’agit de lui redonner la capacité d’exister au-delà de la souveraineté, car l’évolution de la situation internationale ne se limite pas à la vente de produits sur un marché mondialisé. La fragilité du monde se manifeste en Asie, en Afrique et même en Europe. A côté du monde matériel, où il s’agissait autrefois de dominer un continent ou les axes de communications maritimes, émerge un monde « immatériel », où la puissance des États va s’exprimer et pas seulement par les réseaux sociaux. La superpuissance américaine subit des revers stratégiques lourds : Viêt Nam en 1975 et Irak en 2014. En outre, l’affaire Snowden a révélé pour la première fois que les États-Unis veulent la « totalité du gâteau », en termes de possession et de puissance. Or, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud ne veulent pas tout leur laisser. Le Japon n’est plus sûr de bénéficier du parapluie américain en matière de défense dans 30-40 ans. Déjà au milieu du XIXème siècle, il comptait sur sa richesse et son armée pour garantir sa souveraineté. L’Allemagne poursuit une double stratégie : construire l’Europe et assurer sa propre puissance. Dépourvue de l’arme nucléaire, elle fabrique ses munitions, développe son industrie militaire et entretient le patriotisme. Entre les deux guerres mondiales, elle avait commencé la reconstruction de son armée avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir (1933). Mais la France, ajoute Christian Harbulot, s’interdit même de débattre de l’affaiblissement des États-Unis. Elle mise tout sur l’Europe et compte sur son armement nucléaire pour affirmer sa puissance. De son côté, Marie Récalde souligne que la loi de programmation militaire 2014-2019 maintient le niveau d’ambition et de responsabilité de la France sur la scène internationale : protection du territoire, dissuasion nucléaire et capacité d’intervention sur des théâtres extérieurs (gestion de crises ou état de guerre). Elle prépare l’avenir en tenant compte de la dette publique, afin de conserver la maîtrise des choix stratégiques de défense.

Le poids économique. L’industrie de défense est un facteur de croissance encore fragile dans un contexte budgétaire contraint, ajoute Marie Récalde. Les entreprises concernées exercent des activités duales : environ 30 % pour le marché militaire et 70 % pour le marché civil. Si elles perdent celui de la défense en France, elles partiront à l’étranger. Le Parlement reste donc très vigilant, car cela devient un enjeu pour le territoire national. Cette industrie, qui emploie 165.000 personnes, a réalisé un chiffre d’affaires de 17 Md€, dont 6,3 Md€ à l’exportation en 2013 (+ 30 % en un an). Elle compte environ 2.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes des grands donneurs d’ordre. Leur niveau élevé en recherche et développement génère des produits à forte valeur ajoutée. L’État leur alloue 730 M€ en études amont sur les futurs aéronefs, chars de combat, missiles, moyens de lutte anti-sous-marine et cyberdéfense. Garantie de la sécurité de la France et de son indépendance, la dissuasion nucléaire revient à 3,4 Md€/an, du laboratoire de recherche fondamentale à la production de l’arme, sa mise en service et son démantèlement en fin de vie opérationnelle. Cela représente 0,2 % du produit intérieur brut français en 2013, contre 1% en 1967. L’industrie nucléaire génère des milliers d’emplois sur le territoire national, démontre une excellence technologique et contribue à la compétitivité de la France.

Le vécu. Le colonel Goya s’est interrogé sur les finalités des engagements de la France, vues du terrain. Le soldat apparaît comme un instrument politique pour affermir la puissance de la France. En 1983, le seul attentat-suicide de l’immeuble « Drakkar » à Beyrouth a coûté la vie à 92 parachutistes, soit plus que durant toute l’intervention en Afghanistan (87 morts). En 1992, au Rwanda, le manque de clarté des intérêts à défendre fait porter plus d’attention à la limitation des risques sur le terrain qu’à l’accomplissement de la mission. En 1993, en Bosnie, la force armée est employée pour des actions de police et de diplomatie. En revanche, les opérations en Libye en 2011 et au Mali en 2013 présentent des objectifs clairs avec un ennemi désigné et des moyens importants. En 2014, en République Centrafricaine, la notion d’ennemi fait place à celle de menace, pour une mission de police mais avec des effectifs insuffisants. Pour la réserve opérationnelle, les armées ont tendance à faire appel à d’anciens militaires immédiatement exploitables, plutôt qu’à des volontaires issus du monde civil et sans formation initiale. Les déceptions qui s’ensuivent risquent de mettre à mal le lien armée/nation, faute de moyens.

L’influence. La défense concerne tout le monde et la jeunesse a son mot à dire, estime François Mattens. Ainsi, l’ANAJ-IHEDN, créée en 1996 avec 5 membres, en compte 1.800 en 2014. Ses conférences-débats hebdomadaires à l’École militaire à Paris attire en moyenne 250 personnes de tous âges, dont la plupart ne connait rien à la défense au sens large (militaire, économique, diplomatique et défense civile). Parfois, un sujet, en apparence annexe, répond quand même à une demande du public, qui capte des idées en la matière et devient un vecteur d’influence. Des ateliers thématiques à effectif restreint permettent des échanges d’expériences. Des délégués régionaux sont actifs dans toute la France. En outre, le ministère des Affaires étrangères soutient les initiatives de l’association à l’international, notamment à Washington où ses conférences attirent environ 200 personnes… y compris américaines !  Enfin, l’ANAJ-IHEDN diffuse se travaux sur les principaux réseaux sociaux d’internet.

Loïc Salmon

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Europe : la dimension militaire, une question de survie

De gauche à droite : Marie Récalde, députée de la Gironde et membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées ; colonel Michel Goya, chef du bureau recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre et animateur du blog « La voie de l’épée » ; Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique et directeur associé du cabinet conseil Spin Partners ; François Mattens, président de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. L’Association des entreprises partenaires de la défense a pour objet le développement des relations entre la défense et le monde de l’entreprise. L’École de guerre économique, fondée en 1997, assure une formation en intelligence économique.

 




Armement : exportations françaises, + 42,7 % en 2013

Les prises de commandes d’armements français ont totalisé 6,87 Md€ en 2013, soit une hausse de 42,7 % en un an. Le 2 avril 2014, la France a ratifié le Traité sur le commerce des armes, adopté par l’Assemblée générale de l’ONU en 2013.

Les exportations d’armement de la France font l’objet d’un rapport au Parlement, présenté par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, à l’occasion de l’Université d’été de la défense tenue à Bordeaux les 8 et 9 septembre 2014.

Résultats et tendances. La progression constatée en 2013 résulte de l’entrée en vigueur de 8 contrats d’un montant supérieur à 200 M€ et qui totalisent 2,82 Md€ (+ 81 % en un an). En outre, ceux d’un montant inférieur à 200 M€ ont atteint 4,05 Md€ (+ 24 %). Les pays du Proche et Moyen-Orient représentent près de la moitié des prises de commandes. L’Arabie Saoudite est le premier client de la France avec plus de 1,9 Md€ de contrats entrés en vigueur en 2013. D’après la Direction générale de l’armement (DGA), les principaux clients de la France entre 2004 et 2013 ont été : l’Arabie Saoudite avec près de 9 Md€ ; l’Inde et le Brésil (environ 6 Md€) ; les Émirats arabes unis (3,5 Md€) ; les États-Unis (3 Md€) ; le Maroc, la Grande-Bretagne, la Malaisie et Singapour (autour de 2 Md€) ; la Russie (1,5 Md€). De son côté, la Fondation pour la recherche stratégique a calculé que le marché mondial de l’armement, entre 2008 et 2012, s’établit en moyenne à 73,5 Md€, ainsi répartis : États-Unis, 49 % ; Europe, 29,8 % ; Russie, 10,7 % ; autres pays, 10,5 %. Ce marché subit les baisses des dépenses militaires poursuivies en 2013. Par rapport au produit intérieur brut, celles de l’Union européenne sont passées de 1,68 % en 2009 à 1,5 % en 2012. Aux États-Unis, la baisse du budget militaire a été limitée à 0,5 % en 2013. Par suite du ralentissement de leur croissance économique, les pays importateurs d’Amérique latine ont reporté ou annulé plusieurs programmes d’équipements militaires. En revanche, ceux d’Asie et du Moyen-Orient ont représenté plus de la moitié des commandes mondiales, en raison de la persistance des tensions sécuritaires et du besoin de renouvellement d’équipements devenus obsolètes. Par ailleurs, la concurrence s’accroit entre pays exportateurs d’armement. Pour compenser la baisse des commandes intérieures, les États-Unis veulent renforcer leurs parts de marché au Moyen-Orient et se tournent vers l’Asie par le biais de contrats intergouvernementaux dénommés « Foreign Military Sales ». La Russie promeut ses matériels par la coopération de défense et de sécurité, accompagnée d’offres de financement dédié qui lui permettent de remporter des contrats dans les pays en développement. Au sein de l’Union européenne, les entreprises françaises exportatrices d’armement affrontent la concurrence de celles de Grande-Bretagne, d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne, de Suède et même des Pays-Bas qui cherchent de nouveaux marchés et ciblent les plus porteurs.

Contrôles étatiques. Pour respecter ses engagements internationaux en matière de lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et de prévention de la dissémination des armes conventionnelles, la France encadre les exportations d’armement et de matières « sensibles » (nucléaires et chimiques). Les licences d’exportation ou de transfert sont accordées par le Premier ministre, après examen par la Commission interministérielle pour l’étude des exportations et matériels de guerre (CIEEMG). Ces licences sont conditionnées par l’obligation de l’industriel d’obtenir de son client (État, société ou particulier) des engagements sur : la destination finale ; la non-réexportation de matériels livrés, qui ne peuvent être cédés à des tiers sans autorisation préalable des autorités françaises. En outre, depuis juin 2012, un contrôle, dit « a posteriori », vérifie les ventes ou transferts réalisés. Des agents de la DGA effectuent des contrôles sur pièces (documents) ou sur place (dans les locaux des titulaires des autorisations). De plus, les entreprises sont tenues de faire parvenir à la DGA des comptes rendus semestriels de leurs commandes et expéditions de matériels. Des restrictions particulières s’appliquent à l’exportation, à l’importation ou au transfert de certaines marchandises en lien plus ou moins direct avec la défense. Ainsi, tout équipement contenant des produits explosifs doit recevoir une autorisation préalable du ministre chargé des douanes, à l’issue d’une procédure pouvant impliquer les ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de l’Économie ou de la Défense. La Direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI) délivre plus de 5.000 autorisations par an. En outre, depuis 2005, l’Union européenne a instauré un régime de prohibition stricte à l’importation et à l’exportation de biens servant uniquement à infliger la peine capitale, la torture ou un traitement cruel, inhumain ou dégradant. La DGDDI exerce aussi un contrôle lors du dédouanement, après ciblage de déclarations suspectes, et un autre dans les 3 ans suivant l’exportation.

Critères européens. En 2013, la CIEEMG a notifié des refus d’exportation ou de transferts d’armement, conformément aux 8 critères de la directive européenne 2008/944 de politique étrangère et de sécurité commune. Le 1er concerne le respect des engagements internationaux (15 % du total des refus). Le 2ème porte sur le respect des droits de l’Homme dans le pays de destination finale (0 %). Le 3ème concerne la situation intérieure dans le pays de destination finale (26 %). Le 4ème porte sur la préservation de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionales (4 %). Le 5ème concerne la sécurité nationale des États membres et celle de pays amis et alliés (11 %). Le 6ème porte sur le comportement du pays acheteur à l’égard de la communauté internationale et notamment son attitude envers le terrorisme, la nature de ses alliances et le respect du droit international (0 %). Le 7ème concerne l’existence d’un risque de détournement de l’équipement à l’intérieur du pays acheteur ou de réexportation dans des conditions non souhaitées (29 %). Le 8ème porte sur la compatibilité des exportations d’armement avec la capacité technique et économique du pays destinataire (15 %). Ont été ainsi pénalisés : l’Afrique sub-saharienne avec 41 % des refus ; l’Europe centrale et orientale (18 %) ; les Proche et Moyen-Orient (14 %) ; l’Asie du Sud (14 %) ; l’Afrique du Nord (9 %) ; l’Asie centrale (4 %).

Loïc Salmon

 

Le ministère de la Défense et le Conseil des industries de défense ont réalisé une étude d’impact social, économique et technologique avec l’aide du cabinet conseil McKinsey & Company, publiée en septembre 2014. Les exportations d’armement ont réduit le déficit commercial de la France de 5-8% entre 2008 et 2013. Elles génèrent 27.500 emplois directs et indirects et 11.000 à 13.000 emplois induits. Elles permettent de dynamiser principalement 7 grands bassins d’emploi régionaux : Ile-de-France ; Provence-Alpes-Côte-d’Azur ; Bretagne ; Aquitaine ; Midi-Pyrénées ; Centre ; Rhône-Alpes. En 2013, 669 entreprises françaises, dont plus de la moitié petites et moyennes, ont exporté des matériels militaires.




Centrafrique : passage de relais des forces Sangaris et EUFOR RCA à la MINUSCA

Les forces française Sangaris et européenne EUFOR RCA, engagées en Centrafrique pour assurer la protection de la population civile et sécuriser l’accès des convois humanitaires, commencent à passer le relais à la Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation de la République Centrafricaine (MINUSCA), a expliqué l’État-major des armées les 25 et 18 septembre 2014 à Paris. Présente en Centrafrique depuis le 5 décembre 2013 pour mettre fin aux exactions de bandes armées qui menaçaient la population, Sangaris (2.000 hommes) était jusque là composée de trois groupements tactiques interarmes (GTIA), répartis entre la capitale Bangui, la province Ouest et la province Est, ainsi que des éléments de soutien regroupés au camp de M’Poko près de Bangui. Dans la province Ouest, la MINUSCA a déjà relevé le GTIA, dont les effectifs sont rentrés en France et au Tchad (photo). Toutefois, l’effectif total de Sangaris reste identique, afin de renforcer les GTIA de Bangui et de la province Est. En effet, conformément à la résolution 2149 du Conseil de sécurité de l’ONU, Sangaris peut intervenir en appui de la MINUSCA là où se produisent des pics de violence. A partir d’avril 2014, Sangaris a été renforcée progressivement par la force de l’Union européenne en République Centrafricaine (EUFOR RCA, 750 hommes dont 250 Français), pour faciliter la montée en puissance de la Mission internationale de soutien à la Centrafrique de la Commission de l’Union africaine (MISCA), forte de 6.500 hommes du Burundi, du Cameroun, du Congo-Brazzaville, du Tchad, du Gabon, de la Guinée équatoriale, de la République démocratique du Congo (RDC) et du Rwanda. A la suite de la résolution 2134 du Conseil de sécurité de l’ONU autorisant le recours à la force, la MISCA a été relevée le 15 septembre 2014 par la MINUSCA (6.700 hommes) qui compte des contingents de l’ex-MISCA (Burundi, Cameroun, RDC, Gabon et Rwanda) ainsi que du Bangladesh, du Maroc, du Pakistan, de l’Indonésie et du Sri Lanka. A cette occasion, le général de division Philippe Pontiès, commandant l’EUFOR RCA, a présenté un bilan positif devant la presse le 18 septembre à Paris. Les taxis sont revenus dans Bangui, où le marché a repris ses activités, les stations-service ont rouvert et la presque totalité de la population a quitté le camp de réfugiés à proximité de l’aéroport. Le passage est assuré sur la principale route des approvisionnements entre la frontière camerounaise et Bangui. Des jeunes gens sont employés aux travaux de réhabilitation des habitations. La période du Ramadan s’est bien passée. Pour la première fois, précise le général, des gendarmes sont employés dans une opération européenne, à laquelle participent la France, l’Espagne, l’Italie, la Pologne, l’Estonie, la Lettonie et la Géorgie. Les gendarmes patrouillent dans Bangui avec les soldats de la MISCA puis de la MINUSCA, à pied et à bord de pick-up avec des systèmes radio pour réagir rapidement, afin de poursuivre le désarmement des bandes armées, lutter contre l’impunité et créer les conditions d’un retour durable des organisations humanitaires. L’EUFOR RCA coordonne ses patrouilles avec Sangaris et la MINUSCA, en raison des « poussées de fièvre » dans certains arrondissements de Bangui. En outre, elle assure la formation des gendarmes et policiers des forces de sécurité intérieures centrafricaines. Elle transfèrera son autorité à la MINUSCA fin novembre, car son mandat s’achève le 15 décembre 2014, a précisé le général Pontiès.

Loïc Salmon

Evolution et continuité de la gestion des crises en Afrique

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

 




Armes secrètes de l’Allemagne nazie

Le tournant de la seconde guerre mondiale se produit après le débarquement des forces alliées en Afrique du Nord en 1942 et la défaite de la Wehrmacht à Stalingrad en 1943. Pour le contrer, le IIIème Reich accélère le développement d’armes, dites de « représailles », contre la Grande-Bretagne et dont la technologie est très en avance sur celles des États-Unis, à savoir les V1, V2 et V3. Le V1, véritable bombe volante (7,90 m de long et 2,25 t) est le premier missile de croisière. Le V2 (14 m, 12,5 t), à propergol liquide, est le premier missile balistique opérationnel et le prototype des lanceurs spatiaux. Le V3 est un canon (longueur 130 m et calibre 150 mm), profondément enfoui sous terre et protégé par une épaisse couche de béton. Il aurait dû lancer des obus de 3 m de long et 140 kg à 165 km, grâce à un apport d’air comprimé par chacune de ses 32 sections. Repéré lors d’une reconnaissance de l’aviation britannique, le site de lancement, en cours de construction, a été bombardé à plusieurs reprises. Le canon a été saisi par les troupes canadiennes en 1944, sans avoir tiré un seul obus. En revanche les V1 et V2 ont été utilisés contre la Grande-Bretagne, la Belgique et les Pays-Bas en 1944 et 1945. Le V2, mis au point à la base secrète de Peenemünde sur la côte baltique, a été fabriqué par des déportés des camps de Dora-Mittelbau et Buchenwald. Il a été conçu par une équipe de savants allemands, dont le fameux Wernher von Braun, âgé de 32 ans en 1944. Ce dernier et le V2 constituent les thèmes de l’ouvrage « Armes secrètes de l’Allemagne nazie », recueil de trois histoires de la bande dessinée britannique « Commando », publiée à partir de 1961. Pour une fois, les guerriers britanniques ne jouent que les seconds rôles. De surcroît, ils s’aperçoivent que les Allemands ne sont pas tous nazis et devront même une fière chandelle à certains d’entre eux. La 1ère histoire, intitulée « Opération Valhalla », relate comment des soldats britanniques rencontrent, par hasard, un vieux savant allemand en fuite, révolté par l’usage que son gouvernement entend faire de ses travaux sur la balistique. La 2ème histoire, intitulée « Attaque de fusée » met en scène un « As » de l’aviation britannique et son alter ego dans la Luftwaffe. Ils font connaissance lors de la bataille de Dunkerque en 1940, puis les circonstances vont les amener à agir dans l’ombre, ensemble et dans le même but : anéantir un site de lancement de V2. La 3ème histoire, intitulée « Projet Jugement dernier » a été publiée en 1975. Cette année-là, Von Braun, citoyen américain depuis 20 ans, reçoit la « National Medal of Science » pour ses travaux, notamment comme directeur de recherches de l’Agence pour les missiles balistiques de l’armée de terre américaine (missiles Pershing et Jupiter), puis directeur du Centre de vol spatial de la NASA pendant 12 ans (1958-1970). Son projet de mise en orbite de satellite artificiel date de 1954, mais l’URSS devancera les États-Unis avec le « spoutnik » en 1957 ! Avant de se rendre aux Américains (2 mai 1945), Von Braun avait été incarcéré deux semaines (mars-avril 1944) pour « désagrégation du potentiel militaire et défaitisme » sur ordre de Himmler, chef de la SS et de la Gestapo. Dans « Projet Jugement dernier », un savant britannique va mener de main de maître une opération commando contre une basse secrète de V2… à la stupeur admirative des baroudeurs qui l’accompagnent !

Loïc Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Jour-J

Derrière les lignes ennemies

« Armes secrètes de l’Allemagne nazie », bande dessinée britannique Commando. Éditions Pierre de Taillac, 200 pages. 9,90 €