Armée de ‘Air et de l’Espace : la Très Haute Attitude, nouvel espace de conflictualité

Par son ambigüité, la Très haute Altitude (THA) devient un enjeu de souveraineté. Sa complexité nécessite une coopération avec le monde civil, l’Union européenne et l’OTAN. Allonge, permanence et survivabilité des mobiles qui y évoluent donnent une supériorité opérationnelle.
Le général de brigade aérienne Alexis Rougier, officier général en charge de la THA, l’a expliqué lors d’une conférence organisée, le 9 février 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Contrer les menaces. La THA se situe entre 20 km et 100 km, mais les traités internationaux sur l’Air et l’Espace ne définissent pas clairement de frontière entre eux. Considérée de fait comme partie du milieu Air, elle relève de la souveraineté d’un État. Le droit international reconnaît celle-ci sur son territoire, ses eaux et son espace aérien et n’interdit pas des interventions au-delà de ses frontières dans le cadre de la légitime défense (article 51 de la Charte de l’ONU). Les HAPS (acronyme anglais pour système de plateforme à haute altitude), à savoir ballons sondes et stratosphériques, dirigeables et avions mus par l’énergie solaire, évoluent dans le bas de la THA et peuvent demeurer en vol plusieurs semaines, voire mois, et rester proches du territoire d’un pays. A l’autre extrémité du spectre, se trouvent les engins hypervéloces capables de manœuvrer à des vitesses supérieures à Mach 5 (6.174 km/h). Leurs vitesse et altitude leur permettent de parcourir plusieurs milliers de kilomètres. Grâce à leur manœuvrabilité, ils échappent aux systèmes sol-air de longue portée, (dont le S-400 russe), qu’ils peuvent neutraliser par la précision de leur guidage terminal. Il s’agit, par ordre croissant de difficultés technologiques, d’abord des missiles balistiques MaRV (Kinzhal russe tiré d’un chasseur MiG 31 et Fatah iranien tiré du sol), qui peuvent effectuer des rebonds ou des spirales en phase terminale (30 km d’altitude) pour modifier leur lieu d’impact et déjouer la menace sol-air. Ensuite, apparaissent les planeurs hypervéloces (DF-17 chinois) évoluant entre 30 km et 90 km après un lancement balistique. Enfin, les missiles de croisière hypervéloces volent entre 20 km et 40 km d’altitude. Tous ces armements s’appuient sur l’air encore présent pour manœuvrer et échapper aux radars adverses de trajectographie, grâce à la rotondité de la Terre, et préserver l’effet de surprise. Actuellement, les HAPS sont détectables par les satellites et les radars de veille, transhorizon et de poursuite et ceux embarqués sur des frégates dans une certaine limite. Ce n’est pas encore possible pour des cibles très lentes et à faible surface équivalente radar ni pour des vecteurs rapides à grande distance. Leur identification, par un chasseur intercepteur dans certains cas, nécessitera l’amélioration de ses capteurs optroniques. Ensuite, il faudra disposer de capacités d’attribution à un pays, compétiteur ou non, et de suivi sur une longue durée d’un mobile persistant en dépit de l’éloignement ou des pertes de détection, afin d’éviter un déni plausible. La Chine l’a fait en 2023 en invoquant le caractère scientifique de ses ballons stratosphériques repérés au-dessus du Canada, des États-Unis et de la Colombie. Cela nécessitera de s’entendre avec les pays alliés sur les procédures et le partage de données et d’exploiter des sources de détection à partir du sol, des airs et de l’espace. La détection d’engins hypervéloces relève de la défense anti-missile balistique (activée dès le lancement du missile) et des capacités des ondes UHF et HF transhorizon, qui rebondissent sur la couche ionosphérique et détectent des engins malgré la courbure de la Terre. Dans une approche multi-milieux et multi-champs, un C2 (commandement et contrôle) devra établit une situation opérationnelle en temps réel. Pour neutraliser les menaces en THA, les capacités de brouillage de satellites et d’éblouissement par laser sont utilisables contre les HAPS. En outre, la Délégation générale de l’armement et l’armée de l’Air et de l’Espace conduisent, depuis 2025, des simulations sur avions Mirage 2000 et Rafale pour améliorer leurs missiles et capteurs actuels et intercepter les HAPS. Toutefois, les opérations de défense aérienne contre des plateformes hypervéloces pose la question du préavis, lié à la profondeur d’espace nécessaire à leur mise en œuvre, et celle de l’incertitude sur la zone d’impact, levée au dernier moment. Pendant la guerre en Ukraine, la Russie utilise des systèmes d’alerte avancée (satellites en orbite basse et radar de 3.000 km de portée) et des intercepteurs adaptés aux missiles hypervéloces pendant leur trajectoire haute (30 km-10O km d’altitude) et lors de leur pénétration finale (sous les 30 km) où ils sont les plus manœuvrants.
Renforcer la supériorité aérienne. La faible empreinte logistique des ballons manœuvrants permettra de les déployer dans les outremers, sur les plus grands navires ou de les aérotransporter sur une zone d’intérêt. Ils pourront constituer des bulles de connectivité dans les zones lacunaires et en appui aux opérations, capter des renseignements d’origine électromagnétique, radar ou optique et prendre des vidéos retransmises en temps réel par des relais au sol ou satellitaires. Le largage, depuis la THA, d’armements air-sol et/ou d’effecteurs de guerre électronique offensive complètera, à coût modéré, la frappe dans la profondeur pour sécuriser la pénétration des raids de chasseurs. L’armée de l’Air et de l’Espace va créer une unité de HAPS à l’horizon 2030, dans le cadre du continuum aérospatial alliant supériorité opérationnelle et résilience. De leur côté, les vecteurs hypervéloces pourront frapper dans la profondeur du territoire adverse les défenses sol-air, les cibles à haute valeur ajoutée, les zones de déni d’accès et les flottes fortement défendues…sous réserve de la capacité de précision de guidage ! L’adversaire devra alors se doter d’un système de défense multicouches (0-30 km, 30-100 km et extra-atmosphérique). Les armes hypervéloces ont démontré leur efficacité en Ukraine dès 2022 et contre l’Iran en 2024. Côté russe, moins de 5 % des missiles de croisière Tsirkon, missiles antinavires Oniks et missiles balistiques Iskander-M ont été interceptés, contre 70 % des missiles classiques. Côté israélien, les missiles balistiques MaRV, tirés par des chasseurs F-15, ont neutralisé la majeure partie de la défense sol-air iranienne, y compris les systèmes à longue portée. Ces derniers protégeant des sites sensibles, leur destruction constitue un signal de nature stratégique, à savoir la vulnérabilité de l’Iran en cas de nouvelle attaque aérienne contre Israël.
Développements en cours. Avec les armes hypervéloces, une autorité politique peut dissuader un adversaire et l’affaiblir, tout en maîtrisant les risques d’attrition. Ainsi en prévision d’un conflit de haute intensité, les États-Unis ont développé le missile de croisière hypersonique AGM-183 Arrow et le missile hypersonique à longue portée (3.500 km) Dark Eagle. De son côté, la Chine a mis au point le missile balistique hypersonique moyenne portée (1.600 km) DF-17 et le missile hypersonique antinavire (1.500 km) YJ-21. Au niveau européen en 2024, la France, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne ont signé une lettre d’intention sur le projet ELSA, portant sur des missiles hypersoniques ou balistiques manœuvrants pour la frappe de précision dans la profondeur. La Base industrielle et technologique française de défense dispose déjà d’une grande expérience. Pour faire face aux stratégies de déni d’accès et repérer tout tentative du fait accompli, la France a établi une feuille de route pour la THA : HAPS et avion solaire en 2026-2027 ; ballon dirigeable en 2030-2032 ; vecteurs hypervéloces et laser vers 2030. Elle veut éviter toute dépendance envers les États-Unis, dont la loi d’extraterritorialité peut bloquer l’usage d’un équipement vendu à l’étranger et incluant des composants américains. Cela a un coût parfaitement assumé…comme pour la dissuasion nucléaire !
Loïc Salmon
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