Nucléaire : dissuasion française renforcée et avancée

La France va augmenter le nombre de têtes nucléaires de sa dissuasion, complémentaire de celle de l’OTAN, et l’élargir dans la profondeur de l’Europe. Seul le président de la République, légitimé par le suffrage universel direct, décide de l’emploi de l’arme nucléaire.

Le chef de l’État, Emmanuel Macron, l’a précisé le 2 mars 2026 à l’Île-Longue, base des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la Force océanique stratégique.

Les menaces. La Russie, qui dispose d’un arsenal nucléaire pléthorique, développe des missiles nucléaires hypersoniques, d’autres à propulsion nucléaire censés voler sans limite, des torpilles nucléaires et des armes nucléaires dans l’espace. Dans sa guerre contre l’Ukraine, elle agite des menaces d’emploi d’armes nucléaires et procède à des tirs, à proximité des frontières européennes, du missile balistique Orechnik à têtes multiples, susceptibles d’emporter des charges conventionnelles ou nucléaires. La Chine fabrique aujourd’hui plus d’armes que n’importe quel pays. Elle développe des systèmes de protection de son territoire comme la Russie et les États-Unis (« Golden Dome »). L’Inde, le Pakistan et la Corée du Nord accroissent leurs arsenaux ou leurs forces nucléaires stratégiques. Dans le contexte mondial actuel, le risque que les conflits conventionnels franchissent le seuil nucléaire se renforce. La conflictualité sous ce seuil s’intensifie avec pour acteurs l’Inde, le Pakistan, Israël et l’Iran. Par ailleurs, les traités internationaux sur la maîtrise des armements perdent leur efficacité, depuis que les États-Unis et la Russie ont mis fin à divers traités sur les arsenaux et forces nucléaires.

Les moyens. Pour contrer ces menaces, il faut disposer d’une alerte avancée pour les détecter, d’une défense aérienne élargie pour s’en prémunir et d’une frappe dans la profondeur pour agir sur le plan offensif. Déjà le SNLE Le-Téméraireemporte une puissance de frappe équivalent à la totalité des bombes sur l’Europe pendant la seconde guerre mondiale et à mille fois la bombe atomique sur Hiroshima en 1945. Le premier SNLE de nouvelle génération, dénommé L’Invincible, naviguera en 2036. Ceux en service vont recevoir le missile balistique M51.3 avec une tête optimisée pour pénétrer toutes les défenses adverses. La Force aérienne stratégique et la Force aéronavale nucléaire disposent de missiles de croisière nucléaires rénovés. Le programme de missiles stratégiques hypersonique et manœuvrants, qui sera lancé en 2026, équipera les avions de combat et le futur porte-avions dans la prochaine décennie. La crédibilité de la dissuasion nucléaire repose sur sa modernisation, parallèlement à celle de l’armement conventionnel pour éviter le contournement de la dissuasion.

L’élargissement. Un dialogue sur la sécurité européenne sur les plans conventionnel et nucléaire s’est déjà instauré entre la France, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. Il porte sur l’appréciation de la menace, le renseignement, les moyens de communication spécifiques et la compréhension des ressorts de l’escalade. Pour gérer celle-ci sous le seuil nucléaire, il faut combiner satellites et radars, élargir défense aérienne et protections anti-missiles et anti-drones et pouvoir frapper dans la profondeur. Les pays partenaires pourront participer, sur le plan conventionnel, aux exercices de la dissuasion. La dispersion de forces aérienne stratégiques françaises sur le continent européen compliquera le calcul des adversaires.

Loïc Salmon

« RNS 2025 » : accélération du basculement stratégique mondial

DGA : crédibilité et modernité de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : FAS, en alerte permanente depuis 1964




Turquie : présence sécuritaire et militaire accrue en Afrique

Dans sa recherche d’autonomie stratégique, la Turquie renforce son influence en Afrique par l’aide humanitaire, la diplomatie religieuse et la coopération sécuritaire et militaire. Son industrie de défense fournit drones, équipements et services de formation.

La chercheuse Djenabou Cisse l’explique dans une note publiée, le 30 décembre 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne), par la Fondation pour la recherche stratégique.

La BITD turque. Au-delà de la guerre conventionnelle, le Livre blanc 2000 de la défense turque souligne déjà la nécessité de préparer les armées à des missions de soutien de la paix, de gestion de crise, d’aide humanitaire et de lutte contre le terrorisme. A l’époque, elle importe 80 % de son armement. En 2023, cette proportion est tombée à 20 %, grâce au développement de sa Base industrielle de technologie et de défense (BITD), dont l’électronique de défense, l’aéronautique (drones et hélicoptères), les système sol-air, les missiles et les roquettes guidées. Selon le Power Index Score, la Turquie est devenue la 9ème puissance militaire mondiale en 2025. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm la place au 11ème rang mondial pour l’exportation d’armement entre 2020 et 2024. Cette année-là, les exportations de la BITD turque ont atteint 7,14 Mds$ (+ 29 % en un an). Les drones MALE (moyenne altitude longue endurance) Bayraktar TB2 et TAI Anka, prisés pour leur faible coût (2 à 5 M$ l’unité contre 30 M $ pour le drone américain MQ-9 Reaper), leur efficacité et leur facilité d’utilisation, ont remporté des succès en Libye (2020), dans le Haut-Karabagh (2020), en Éthiopie (2021), en Ukraine (2022) et au Sahara occidental (2025). Les drones permettent à certains États de disposer d’une capacité de renseignement-frappe accessible et qui a fait ses preuves au combat pour la surveillance des frontières et la lutte contre les groupes armés ou terroristes. Les ventes d’armes aux pays africains ont atteint 460,6 M$ en 2021, contre 82,9 M$ l’année précédente. Plus de 20 pays africains ont acheté des drones turcs en 2025. Progressivement, la BITD de la Turquie s’est imposée comme un outil de diplomatie et d’influence en Afrique.

La présence civile en Afrique. Disposant de 44 ambassades dans les pays africains, Ankara a tenu trois sommets Turquie-Afrique en 2008, 2014 et 2021. La compagnie aérienne nationale Turkish Airlines a desservi 62 destinations africaines en 2022. Durant l’‘année universitaire 2020-2021, la Turquie a accueilli 36.957 étudiants d’une cinquantaine de pays africains contre 5.423 pour l’année 2013-2014. Entre 2003 et 2021, elle a multiplié par 8 ses échanges commerciaux avec l’Afrique pour atteindre 21,2 Mds$ en 2021, surtout avec l’Égypte, le Maroc, et la Libye. La part de l’Afrique dans ses exportations est passée de 4,5 % en 2003 à 9,4 % en 2021. La Turquie y a ouvert 22 bureaux de l’Agence de coopération et de développement Tika et 191 centres culturels Yunus Imre.

La coopération de défense. En Afrique, la Turquie combine participation aux missions internationales, exportations d’armement, accords bilatéraux, formation des forces de défense locales et recherche des points d’appui. Entre 2000 et 2025, elle a conclu des accords de défense avec près d’une quarantaine de pays et leur a vendu surtout des drones et des véhicule blindés. Elle a ouvert des centres linguistiques dans le camp militaire de Cap Manuel au Sénégal en 2017, à l’École militaire de Fajara en Gambie en 2020, à l’École de gendarmerie de Bamako au Mali en 2022, à l’École militaire interarmées de Yaoundé au Cameroun en 2025 et à Mogadiscio pour la police somalienne en 2025. Depuis les années 1990, La participation de la Turquie à une douzaine d’opérations de maintien de la paix des Nations unies en Afrique, entamée dans les années 1990, se réduit au déploiement de 117 militaires, policiers et experts au Soudan du Sud, en République démocratique du Congo et en Centrafrique en 2025. Elle s’est engagée dans les coalitions internationales dans la Corne de l’Afrique (2009-2016) et en Libye (2011). Ses engagements ont renforcé sa présence dans l’océan Indien, le golfe d’Aden et la Méditerranée et consolidé sa coopération militaire avec ses partenaires internationaux. En Somalie, la Turquie a transformé son influence diplomatique en présence militaire. Outre ses liens historiques avec l’empire Ottoman et son identité musulmane, ce pays se trouve à un carrefour stratégique entre l’océan Indien et la mer Rouge et son sous-sol océanique contiendrait un dixième des réserves mondiales de gaz et de pétrole. Lors de la grande famine de 2011, la Turquie lui a apporté des soutiens financier, logistique et humanitaire, puis a ouvert le centre de formation militaire Turksom en 2017. D’une capacité d’accueil de 1.500 soldats, Turksom a déjà formé 16.000 militaires et fourni un encadrement et des équipements conformes aux standards OTAN. Par ailleurs, pour la Turquie, la Libye constitue d’abord une plateforme stratégique pour ses ambitions méditerranéennes, énergétiques et maritimes puis un laboratoire pour tester ses drones et ses capacités de guerre électronique. Un partenariat économique, conclu en 2009, a fait passer les échanges commerciaux à 2,2 Mds$ contre 1,4 Md$ l’année précédente. Lors de la crise de 2011 en Libye, la Turquie reste prudente mais finit par soutenir l’intervention de l’OTAN. Elle apporte aussi une aide de 300 M$ au Gouvernement national de transition (GNA, reconnu par l’ONU) avec lequel elle conclut, en novembre 2019, un traité définissant les frontières maritimes en Méditerranée orientale, afin de légitimer l’exploration de gisements de gaz. Dès le printemps 2019, la Turquie fournit des armes, des drones et des canons au GNA, malgré l’embargo sur les armes imposé par l’ONU depuis 2011. L’accord militaire, signé en décembre 2019, lui permet de stationner des troupes et des matériels, d’assurer la logistique et la formation et de contrôler le déploiement et la surveillance des opérations de drones depuis la base aérienne d’Al-Watiya et la base navale et terrestre de Misrata. Pendant la guerre civile en cours entre le GNA et l’Armée nationale libyenne (ANL, non reconnue par la communauté internationale), la Turquie a sécurisé l’espace aérien de Tripoli par des canons anti-aériens Korkut et des systèmes sol-air MIM-23 Hawk et Hisar. Elle a aussi expérimenté son drone autonome STM Kargu-2 (munition rôdeuse) en mars 2020 contre des convois et des forces de l’ANL. Après le retrait de la présence française au Sahel, la Turquie a conclu un accord avec le Tchad en 2025 portant sur l’envoi de drones, d’instructeurs et de techniciens pour renforcer le contrôle de ses frontières avec la Libye et le Soudan. Elle envisage l’envoi de conseillers militaires au Niger pour la lutte contre les groupes armés sans participer directement aux combats. Enfin, la coopération bilatérale avec l’Algérie, la Libye, la Somalie, le Niger et le Tchad inclut le partage de renseignements.

Les contraintes et vulnérabilités. Les soupçons de violations d’embargo sur les armes, d’emploi de mercenaires (via l’organisation paramilitaire Sadat) et de livraisons de drones autonomes Kargu-2 exposent la Turquie à des critiques internationales, à la surveillance de l’ONU et à d’éventuelles sanctions. Le recours disproportionné aux drones provoque des dégâts collatéraux. Selon l’Africa Center for Strategic Studies, 484 frappes de drones en 2024 ont tué 1.176 civils dans 13 pays africains, dont 84 % rien qu’au Soudan et au Sahel. Multiplicateurs de forces, leviers capacitaires et psychologiques, les drones peuvent inverser le cours d’un conflit ponctuellement, mais pas le résoudre de façon durable. Enfin, l’Afrique devient un champ de compétition de la Turquie avec la Russie, déjà rivales pour l’influence en mer Noire, dans le Caucase du Sud et en Libye où la Russie soutient l’ANL. Toutefois, elles devraient y maintenir leur coopération pour la formation militaire, la désinformation coordonnée et le partage d’accès logistiques.

Loïc Salmon

Turquie : recherche de puissance militaire et diplomatique

Industrie de défense : émergence de la Corée du Sud et de la Turquie à l’exportation

Russie : partenariats en Afrique, son principal marché d’exportation d’armement




Armée de l’Air et de l’Espace : capacité spatiale opérationnelle

Opérations de rapprochement par des satellites patrouilleurs sur des satellites occidentaux, tirs de missiles antisatellites, brouillage GPS et cyberattaques en cours nécessitent de se préparer aux conflits de demain par des exercices type « SparteX ».

Le général de division aérienne Vincent Chusseau, qui dirige le Commandement de l’espace, l’a expliqué à la presse le 29 janvier 2026 à Paris.

La stratégie spatiale. Pour rester une puissance spatiale de premier rang d’ici à 2040, la France doit conserver l’accès autonome à l’espace et une industrie spatiale de défense. Cela implique de renforcer la résilience des infrastructures spatiales critiques, garantir l’autonomie opérationnelle de moyens spatiaux souverains de renseignement, d’alerte avancée et de communications. Il s’agit de renforcer les capacités françaises et européennes de surveillance de l’espace pour une autonomie d’appréciation et de décision face aux menaces orbitales et enfin de disposer d’une capacité nationale de défense active dans et vers l’espace, grâce à la mise en œuvre du système C2 (conduite des opérations et contrôle). La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 6 Mds$ pour l’espace. Le Commandement de l’espace se répartit entre Paris et la base aérienne 101 à Toulouse, qui abrite les trois quarts de l’effectif actuel de 370 personnes qui atteindra 500 en 2030. Les métiers portent sur l’action dans l’espace, le renseignement spatial, le droit spécialisé pour la planification des opérations, l’expertise numérique, le soutien, les ressources humaines, les finances et la stratégie pour appréhender les enjeux du futur dans la défense et le domaine civil. La formation dédiée à l’espace est dispensée par le Commandement de l’espace avec l’aide du Centre national d’études spatiales (CNES).

Le domaine opérationnel. Les efforts portent sur l’accélération de l’emploi de constellations satellitaires en orbite basse pour améliorer la connectivité et l’acquisition de renseignements, le développement d’un système d’alerte avancée européenne, via l’initiative franco-allemande « Jewel » à l‘horizon 2030 avec une capacité spatiale, des radars de très longue portée et une capacité C2 de commandement et de fusion de l’information. Complémentaire des systèmes américains, Jewel contribuera à la défense aérienne et antimissile intégrée de l’OTAN. En octobre 2024, la France a rejoint l’opération multinationale permanente de défense spatiale « Olympic Defender », qui regroupe l’Allemagne, les États-Unis, la Grande-Bretagne, le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Olympic Defender vise à renforcer la coopération opérationnelle et la compréhension de l’environnement spatial par l’échange de données. Dans ce cadre à l’automne 2025, la France et les États-Unis ont mené avec succès une manœuvre orbitale de rapprochement de deux satellites. Dès 2027, la France disposera de la capacité de surveillance et d’inspection en orbite géostationnaire « Orbit Guard » pour mieux identifier les menaces suivies par deux nanosatellites patrouilleurs-guetteurs du programme « Yoda », complémentaire du programme « Toutatis » de deux nanosatellites en orbite basse.

L’exercice « SparteX ». La 6ème édition de l’exercice spatial militaire « AsterX », devenu « SparteX », se déroule sur la base aérienne 101 (8-27 février 2026) et s’intègre en finale à l’exercice interarmées « Orion 2026 » (15 février-1er mars) de conflit de haute intensité. En partenariat avec le CNES et l’Office national d’études et de recherche aérospatiales, SparteX se décompose en séquences agression, confrontation et sécurisation des opérations face à 10 menaces différentes. Il simule 4.000 satellites, organise 28 événements et mobilise 29 capteurs, 13 systèmes mission et 1 supercalculateur. Y participent l’Allemagne, l’Australie, le Canada, la Corée du Sud, l’Espagne, les États-Unis, l’Italie, le Japon, la Norvège, la Grande-Bretagne, la Pologne et la Suisse.

Loïc Salmon

Guerre future : menaces balistiques et spatiales accrues

Armée de l’Air et de l’Espace : les enjeux du spatial militaire

Armée de l’Air et de l’Espace : imaginer et mettre en œuvre une défense spatiale




Armée de ‘Air et de l’Espace : la Très Haute Attitude, nouvel espace de conflictualité

Par son ambigüité, la Très haute Altitude (THA) devient un enjeu de souveraineté. Sa complexité nécessite une coopération avec le monde civil, l’Union européenne et l’OTAN. Allonge, permanence et survivabilité des mobiles qui y évoluent donnent une supériorité opérationnelle.

Le général de brigade aérienne Alexis Rougier, officier général en charge de la THA, l’a expliqué lors d’une conférence organisée, le 9 février 2026 à Paris, par l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Contrer les menaces. La THA se situe entre 20 km et 100 km, mais les traités internationaux sur l’Air et l’Espace ne définissent pas clairement de frontière entre eux. Considérée de fait comme partie du milieu Air, elle relève de la souveraineté d’un État. Le droit international reconnaît celle-ci sur son territoire, ses eaux et son espace aérien et n’interdit pas des interventions au-delà de ses frontières dans le cadre de la légitime défense (article 51 de la Charte de l’ONU). Les HAPS (acronyme anglais pour système de plateforme à haute altitude), à savoir ballons sondes et stratosphériques, dirigeables et avions mus par l’énergie solaire, évoluent dans le bas de la THA et peuvent demeurer en vol plusieurs semaines, voire mois, et rester proches du territoire d’un pays. A l’autre extrémité du spectre, se trouvent les engins hypervéloces capables de manœuvrer à des vitesses supérieures à Mach 5 (6.174 km/h). Leurs vitesse et altitude leur permettent de parcourir plusieurs milliers de kilomètres. Grâce à leur manœuvrabilité, ils échappent aux systèmes sol-air de longue portée, (dont le S-400 russe), qu’ils peuvent neutraliser par la précision de leur guidage terminal. Il s’agit, par ordre croissant de difficultés technologiques, d’abord des missiles balistiques MaRV (Kinzhal russe tiré d’un chasseur MiG 31 et Fatah iranien tiré du sol), qui peuvent effectuer des rebonds ou des spirales en phase terminale (30 km d’altitude) pour modifier leur lieu d’impact et déjouer la menace sol-air. Ensuite, apparaissent les planeurs hypervéloces (DF-17 chinois) évoluant entre 30 km et 90 km après un lancement balistique. Enfin, les missiles de croisière hypervéloces volent entre 20 km et 40 km d’altitude. Tous ces armements s’appuient sur l’air encore présent pour manœuvrer et échapper aux radars adverses de trajectographie, grâce à la rotondité de la Terre, et préserver l’effet de surprise. Actuellement, les HAPS sont détectables par les satellites et les radars de veille, transhorizon et de poursuite et ceux embarqués sur des frégates dans une certaine limite. Ce n’est pas encore possible pour des cibles très lentes et à faible surface équivalente radar ni pour des vecteurs rapides à grande distance. Leur identification, par un chasseur intercepteur dans certains cas, nécessitera l’amélioration de ses capteurs optroniques. Ensuite, il faudra disposer de capacités d’attribution à un pays, compétiteur ou non, et de suivi sur une longue durée d’un mobile persistant en dépit de l’éloignement ou des pertes de détection, afin d’éviter un déni plausible. La Chine l’a fait en 2023 en invoquant le caractère scientifique de ses ballons stratosphériques repérés au-dessus du Canada, des États-Unis et de la Colombie. Cela nécessitera de s’entendre avec les pays alliés sur les procédures et le partage de données et d’exploiter des sources de détection à partir du sol, des airs et de l’espace. La détection d’engins hypervéloces relève de la défense anti-missile balistique (activée dès le lancement du missile) et des capacités des ondes UHF et HF transhorizon, qui rebondissent sur la couche ionosphérique et détectent des engins malgré la courbure de la Terre. Dans une approche multi-milieux et multi-champs, un C2 (commandement et contrôle) devra établit une situation opérationnelle en temps réel. Pour neutraliser les menaces en THA, les capacités de brouillage de satellites et d’éblouissement par laser sont utilisables contre les HAPS. En outre, la Délégation générale de l’armement et l’armée de l’Air et de l’Espace conduisent, depuis 2025, des simulations sur avions Mirage 2000 et Rafale pour améliorer leurs missiles et capteurs actuels et intercepter les HAPS. Toutefois, les opérations de défense aérienne contre des plateformes hypervéloces pose la question du préavis, lié à la profondeur d’espace nécessaire à leur mise en œuvre, et celle de l’incertitude sur la zone d’impact, levée au dernier moment. Pendant la guerre en Ukraine, la Russie utilise des systèmes d’alerte avancée (satellites en orbite basse et radar de 3.000 km de portée) et des intercepteurs adaptés aux missiles hypervéloces pendant leur trajectoire haute (30 km-10O km d’altitude) et lors de leur pénétration finale (sous les 30 km) où ils sont les plus manœuvrants.

Renforcer la supériorité aérienne. La faible empreinte logistique des ballons manœuvrants permettra de les déployer dans les outremers, sur les plus grands navires ou de les aérotransporter sur une zone d’intérêt. Ils pourront constituer des bulles de connectivité dans les zones lacunaires et en appui aux opérations, capter des renseignements d’origine électromagnétique, radar ou optique et prendre des vidéos retransmises en temps réel par des relais au sol ou satellitaires. Le largage, depuis la THA, d’armements air-sol et/ou d’effecteurs de guerre électronique offensive complètera, à coût modéré, la frappe dans la profondeur pour sécuriser la pénétration des raids de chasseurs. L’armée de l’Air et de l’Espace va créer une unité de HAPS à l’horizon 2030, dans le cadre du continuum aérospatial alliant supériorité opérationnelle et résilience. De leur côté, les vecteurs hypervéloces pourront frapper dans la profondeur du territoire adverse les défenses sol-air, les cibles à haute valeur ajoutée, les zones de déni d’accès et les flottes fortement défendues…sous réserve de la capacité de précision de guidage ! L’adversaire devra alors se doter d’un système de défense multicouches (0-30 km, 30-100 km et extra-atmosphérique). Les armes hypervéloces ont démontré leur efficacité en Ukraine dès 2022 et contre l’Iran en 2024. Côté russe, moins de 5 % des missiles de croisière Tsirkon, missiles antinavires Oniks et missiles balistiques Iskander-M ont été interceptés, contre 70 % des missiles classiques. Côté israélien, les missiles balistiques MaRV, tirés par des chasseurs F-15, ont neutralisé la majeure partie de la défense sol-air iranienne, y compris les systèmes à longue portée. Ces derniers protégeant des sites sensibles, leur destruction constitue un signal de nature stratégique, à savoir la vulnérabilité de l’Iran en cas de nouvelle attaque aérienne contre Israël.

Développements en cours. Avec les armes hypervéloces, une autorité politique peut dissuader un adversaire et l’affaiblir, tout en maîtrisant les risques d’attrition. Ainsi en prévision d’un conflit de haute intensité, les États-Unis ont développé le missile de croisière hypersonique AGM-183 Arrow et le missile hypersonique à longue portée (3.500 km) Dark Eagle. De son côté, la Chine a mis au point le missile balistique hypersonique moyenne portée (1.600 km) DF-17 et le missile hypersonique antinavire (1.500 km) YJ-21. Au niveau européen en 2024, la France, l’Allemagne, l’Italie et la Pologne ont signé une lettre d’intention sur le projet ELSA, portant sur des missiles hypersoniques ou balistiques manœuvrants pour la frappe de précision dans la profondeur. La Base industrielle et technologique française de défense dispose déjà d’une grande expérience. Pour faire face aux stratégies de déni d’accès et repérer tout tentative du fait accompli, la France a établi une feuille de route pour la THA : HAPS et avion solaire en 2026-2027 ; ballon dirigeable en 2030-2032 ; vecteurs hypervéloces et laser vers 2030. Elle veut éviter toute dépendance envers les États-Unis, dont la loi d’extraterritorialité peut bloquer l’usage d’un équipement vendu à l’étranger et incluant des composants américains. Cela a un coût parfaitement assumé…comme pour la dissuasion nucléaire !

Loïc Salmon

Armée de l’Air et e l’Espace : défendre la souveraineté de la surface à la très haute altitude

Armée de l’Air et de l’Espace : capacité spatiale opérationnelle

DGA et AAE : défense aérienne et anti-missile non intercontinental

 

 




Armée de Terre : en opération permanente

Outre sa contribution à la protection du territoire, de la population et des intérêts de la France, l’armée de Terre exprime la solidarité de celle-ci avec ses alliés et partenaires et mène des actions de prévention de crises et d’influence.

Forte de 110.000 militaires en 2025, elle va se renforcer avec l’arrivée des volontaires du Service national, dont le recrutement a commencé le 12 janvier 2026.

Les missions. Plus de 30.000 soldats sont en posture opérationnelle permanente. La protection du territoire nationalengage 2.800 soldats et en maintient 3.200 en alerte dans le cadre des opérations « Sentinelle » (2.200) dans la lutte contre le terrorisme en coordination avec la Gendarmerie et la Police, « Héphaïstos » (150) dans la lutte contre les feux de forêt, « Harpie » (350) dans la lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane avec la Gendarmerie et « Titan » (protection du Centre spatial guyanais à Kourou). Les opérations extérieures mobilisent 3.300 soldats et en maintient 9.100 en alerte à l’échelon national d’urgence et en alerte OTAN dans le cadre de la contribution à la protection du Flanc Est de l’Europe via les missions « Aigle » en Roumanie, « Althéa » en Bosnie-Herzégovine, « Gerfaut » en Pologne er « Lynx » en Estonie. S’y ajoutent les opérations « Daman », contribution à la Force intérimaire des Nations unies au Liban, et « Chammal » dans la coalition internationale contre l’État islamique en Irak. L’armée de Terre participe aux Détachements de liaison interarmées en Côte d’Ivoire et au Gabon. Les Forces de souveraineté déploient 6.400 soldats, dont des régiments du Service militaire adapté aux Antilles, en Guyane, en Nouvelle-Calédonie, en Zone Sud de l’océan Indien et en Polynésie française. Les Forces de présence mobilisent 1.700 soldats à Djibouti et aux Émirats arabes unis.

Les matériels. L’armée de Terre doit utiliser des matériels anciens en cohérence avec ceux conçus avec de nouvelles technologies. Selon une brochure publiée en 2025, elle dispose à la fin de 2024 d’environ 12.000 blindés, dont 80 chars de combat, 200 véhicules chenillés, 6.200 blindés à roues et 5.400 véhicules à roues. Son parc d’artillerie compte 300 pièces, dont 80 canons Caesar, 30 véhicules de l’avant blindé (dont des Griffon), 180 mortiers de 120 mm et 9 lance-roquettes unitaires. Son parc de milliers de drones inclut 2 systèmes de drones tactiques Reaper, 70 systèmes de minidrones de renseignement, plus de 4.000 microdrones et 1.000 nanodrones. L’Aviation légère de l’armée de Terre compte 280 hélicoptères, dont 80 Gazelle, 70 Tigre, 20 Cougar, 20 Puma SA 330, 10 Caracal, 60 Caïman NH90 et 20 Fennec. Les 1.000 systèmes antichars se répartissent en 400 missiles moyenne portée et 600 Éryx (courte portée). La défense sol-air compte 200 postes de tir Mistral (altitude 3.000 m et distance d’interception 6.000 m). Depuis 2019, le programme Scorpion modernise les chars Leclerc et livre des véhicules blindés Griffon, Jaguar et Serval, des transporteurs de mortiers MEPAC et des Systèmes d’information du combat de Scorpion.

Les ressources humaines. L’armée de Terre emploie 118.000 personnes, dont 110.000 militaires (âge moyen 32 ans), dont 12 % de femmes, et 8.000 civils dans une centaine de métiers. Elle compte 53 % de militaires du rang, 35 % de sous-officiers et 12 % d’officiers. Environ 58 % des sous-officiers sortent du rang et 50 % des officiers sont d’anciens sous-officiers. La Réserve opérationnelle compte 26.000 personnes servant sous-contrat 37 jours par an en moyenne dans les unités ou en état-major. La Réserve citoyenne se compose de 2.400 bénévoles du service public chargés de faire rayonner l’armée de Terre. Chaque année, celle-ci recrute 16.000 soldats et 5.000 réservistes et sensibilise 340.000 jeunes aux enjeux de défense. Le personnel militaire de l’armée de Terre représente 55 % de celui du ministère des Armées, contre 20 % pour l’armée de l’Air et de l’Espace (40.000) et 17 % pour la Marine nationale (35.000).

Loïc Salmon

Armée de Terre : le Commandement du combat futur

Défense : création d’un Service national volontaire en 2026

Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire




Armée de Terre : le Commandement du combat futur

Créé en 2024 après l’invasion russe de l’Ukraine (2022), le Commandement du combat futur a pour missions d’éclairer l’armée de Terre, dynamiser l’innovation et transformer les idées en capacités.

Il a été présenté lors d’un séminaire organisé le 1er décembre 2025 à Paris. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Baratz, son commandant ; le colonel Dabas, directeur du Centre d’études stratégiques Terre ; le lieutenant-colonel Nérich, Observatoire des conflits ; le colonel de Peretti, Bureau d’études sur la société et la guerre.

Raisonner autrement. Grâce à des études prospectives, le Commandement du combat futur (CCF) fixe le cap qui permet d’éviter d’aller vers de fausses pistes dans la préparation des capacités de demain, souligne le général Baratz. Avec un effectif de 130 personnes militaires et civiles, il fonctionne en petites équipes pour que l’information puisse circuler le plus librement possible sur les différents sujets. Il s’agit de chercher les expertises dans tous les domaines au sein de l’armée de Terre et dans son environnement puis de travailler en réseau pour bénéficier de leurs visions. Le CCF repose sur quatre piliers : Le Centre d’études stratégiques Terre ; la Section technique de l’armée de Terre ; le Laboratoire du combat futur ; la Division développement des forces. Les travaux du Centre d’études stratégiques Terre, ouvert sur le monde civil pour en tirer les bonnes idées, seront utilisés en interne pour définir les capacités nécessaires et les faire évoluer en fonction de nouvelles technologies (voir plus loin). La Section technique de l’armée de Terre (STAT) les exploite pour conduire les opérations d’armement, en liaison avec l’état-major de la l’armée de Terre, la Direction générale de l’armement et l’État-major des armées. Les technologies duales issues du monde civil, notamment les drones, imposent un rythme différent. Les équipements sont ivrés directement aux forces qui les expérimentent avec l’appui de personnels de la STAT. Déjà, le 61ème Régiment d’artillerie évalue des drones, à savoir le Patroller français et un système européen, et procède aux campagnes de tirs et d’expérimentation. Le Laboratoire du combat futur récupère les technologies civiles pour les intégrer aux systèmes militaires et modifier leur usage tactique, comme ce fut le cas avec internet et le système de transmissions maillé RITA. Dans le conflit russo-ukrainien, la zone de 20 km de profondeur du front se trouve la plus exposée et provoque un blocage tactique, où la défensive l’emporte sur l’offensive. Il s’agit d’imaginer une combinaison de capacités, dont la robotisation, pour s’affranchir du déni d’accès et retrouver un peu de manœuvre. En 1917, l’aviation et les chars ont redonné de la dynamique au front, alors que l’artillerie et les mitrailleuses avaient donné l’avantage à la défensive. Grâce à la simulation, les jeux de guerre et leurs expériences heureuses et malheureuses permettent de développer l’agilité intellectuelle. Les officiers d’état-major devront en effet s’adapter en permanence pour saisir les bonnes opportunités. L’entrée en service des blindés Griffon, Jaguar et Serval permet de maîtriser le combat collaboratif du système Scorpion. La Division développement des forces synthétise les fonctions opérationnelles : feux et actions dans la profondeur ; C2 (conduite et contrôle) et systèmes d’information et de communications ; manœuvre avec l’intelligence artificielle ; soutien et protection ; cyber et guerre électronique ; influence ; études transverses. Un concept validé sur le terrain et en cohérence devient une doctrine d’emploi. Ainsi le 1er Régiment d’infanterie de Marine a testé avec succès le concept d’escadron de drones de chasse avec 400 drones pour la reconnaissance, la frappe et les essaims. La synthèse des retours d’expérience remet de la cohérence dans les capacités de l’armée de Terre en termes de doctrine, d’organisation, de ressources humaines, d’équipements, de soutien et d’entraînement.

Le Centre d’études stratégiques Terre. L’engagement de la Russie en Ukraine depuis le 24 février 2022 marque le retour de la guerre de haute intensité, y compris dans l’espace extra-atmosphérique, la très haute altitude, le cyber et le champ informationnel avec la menace de l’arme nucléaire, rappelle le colonel Dabas. Il marque l’avènement d’un nouvel environnement stratégique, qui ferme définitivement la période issue de la chute du Mur de Berlin (1989). En conséquence, le Centre d’études stratégiques Terre a pour mission d’éclairer la transformation du combat futur par le développement d’une pensée militaire, qui replace la guerre aéroterrestre au cœur de la réflexion. En liaison avec le monde de la recherche privé et les centres de recherche étatiques, dont l’École de guerre, et par une recherche pluridisciplinaire, il propose des clés de compréhension de la conflictualité. Il pilote des études sur les évolutions du champ de bataille à l’horizon 2040 et l’engagement de l’armée de Terre dans un environnement nucléaire.

L’Observatoire des conflits. Composante du Centre d’études stratégiques Terre, l’Observatoire des conflits (Odc) présente la particularité d’être interarmées avec la participation du Centre d’études stratégiques de la Marine et du Centre d’études stratégiques aérospatiales. Confié à un consortium entre l’Institut français des relations internationales et la Fondation pour la recherche stratégique, il publie quatre notes d’analyses et une étude chaque année et organise un colloque. Les sujets portent sur le Proche et Moyen-Orient, le Flanc Est de l’Europe et la Russie. L’Odc se compose de quatre militaires d’active, d’assistants de recherche et de réservistes ayant une solide connaissance des relations internationales et une bonne maîtrise des réseaux sociaux pour travailler exclusivement sur des sources ouvertes, précise le lieutenant-colonel Nérich. Il ne s’agit pas de réagir aux interventions des belligérants mais de suivre l’apparition et l’évolution de de nouveaux appareils et les implications du monde civil et des réseaux sociaux dans les conflits. L’analyse des innovations observées permet de dessiner des tendances. Près de 90 % des notes sont accessibles au public et la moitié porte sur le conflit russo-ukrainien. C’est notamment le cas de l’opération « Toile d’araignée », conduite le 1er juin 2025 par le Service de sécurité ukrainien SBU et consistant en frappes coordonnées de drones, depuis des camions en territoire russe, contre cinq bases aériennes et qui ont endommagé une quarantaine d’avions. Outre les activités des organisations non gouvernementales, l’Odc suit la mobilisation de la jeunesse des deux côtés. En Afrique, il s’intéresse à la présence de sociétés militaires privées russes, chinoises et turques et aussi à l’utilisation des drones par les groupes armés au Sahel. Dans la « guerre des temples », endémique depuis 2008, l’armée cambodgienne, organisée selon le modèle soviétique, affronte l’armée thaïlandaise, calquée plutôt sur le modèle américain. Les opérations « Rising Lion » (13-24 juin 2025 menée par Israël) et « Midnight Hammer » (22 juin 2025 par les États-Unis) contre l’Iran illustrent le concept multi-milieux et multi-champs.

Le Bureau d’études sur la société et la guerre. Les armées gagnent les batailles et les nations la guerre, mais la perdent quand leur résilience s’affaiblit, indique le colonel de Peretti. Composante du Centre d’études stratégiques Terre, le Bureau d’études sur la société et la guerre s’intéresse donc aux dynamiques sociales, culturelles, psychologiques et climatiques ainsi qu’aux tendances informationnelles et démographiques. Il compte quatre officiers d’active, dont trois docteurs en histoire pour la mise en perspective dans le temps, et des réservistes spécialisés dans les neurosciences, l’anthropologie et la psychologie. Il réfléchit à la capacité de la société française à soutenir un effort de guerre dans la durée sur les plans humain et industriel, sans oublier les familles de militaires qui doivent supporter l’absence du soldat qui pourrait ne pas revenir.

Loïc Salmon

Ukraine : les enseignements de trois ans de guerre

Armée de Terre : en opération permanente

Armée de Terre : la zone urbaine, théâtre d’affrontement dur




Stratégie : les missions de défense, outils complémentaires de l’action diplomatique

Les Missions de défense (MDD) auprès des ambassades françaises à l’étranger permettent de construire des dialogues entre les autorités de défense des pays d’accueil dans la durée et de constituer l’expertise indispensable à la conduite politico-diplomatique.

Le colonel Frédéric Guillou, département « présence française à l’étranger » de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS), et le colonel André Sanchez, département « liaisons avec les missions étrangères en France », les ont présentées à la presse, le 18 décembre 2025 à Paris.

Un réseau mondial. Le ministère des Armées déploie 93 MDD couvrant 165 pays, soit le troisième réseau diplomatique de défense dans le monde après ceux des États-Unis et de la Chine, souligne le colonel Guillou. Elles se répartissent par zone géographique : 24 en Europe occidentale ; 7 en Russie-Europe orientale, Asie centrale et Caucase ; 25 en Afrique sub-saharienne mais pas au Mali ni au Burkina Faso ni au Niger, en raison de l’évolution de la situation diplomatique ; 15 en Afrique du Nord et Moyen-Orient mais pas en Syrie ni en Iran ; 13 en Asie-Océanie mais pas en Corée du Nord ; 9 sur le continent américain mais pas à Cuba ni au Honduras ni au Nicaragua. En 2024, des MDD ont été ouvertes en Moldavie et aux Philippines. Ce réseau est complété par des représentations auprès de l’ONU, de l’OTAN, de l’Union européenne, de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, de l’Organisation du traité d’interdiction complète des essais nucléaires et de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Ce réseau totalise 364 militaires et 170 réservistes (100 « réservistes citoyens »). Ces derniers, recrutés localement ou constitués d’anciens militaires installés à l’étranger, permettent de renforcer ponctuellement une mission de défense dans le cadre d’une activité accrue. Depuis l’instruction ministérielle du 16 octobre 2015, l’attaché de défense doit contribuer à la préservation, au développement et à la promotion des intérêts français, dans son pays d’accréditation en relayant les initiatives de la ministre des Armées. Placé localement sous l’autorité de l’ambassadeur, il le conseille pour la compréhension de certains dossiers locaux ou nationaux. Il accompagne les travaux de l’ambassade en matière de sécurité des équipes locales et des ressortissants français dans le cadre d’évacuations, comme au Soudan en 2023 (opération « Sagittaire »). Il contribue à la promotion de l’industrie française d’armement et au contrôle de ses exportations dans le cadre défini par la Délégation générale de l’armement (DGA), qui dispose d’une trentaine d’attachés dans 10 % du réseau, notamment en Inde et en Grèce.

Les missions étrangères. Lieu stratégique pour le dialogue militaire et la coopération internationale de défense, Paris accueille 103 MDD étrangères, indique le colonel Sanchez. Elles comptent 178 attachés militaires ou civils, dont 91 de défense et 87 spécialisés (Terre, Marine, Air et Armement), placés sous statut diplomatique. Ce réseau compte 32 officiers généraux et 136 officiers supérieurs. Il permet le maintien des canaux de communication en période de tension et jouent un rôle essentiel dans les relations bilatérales de défense et la compréhension mutuelle des doctrines. Les attachés de défense restent en poste trois ans en moyenne et leur accréditation relève de la DGRIS, du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et des Services de renseignement. Interlocuteurs des directions internationales de l’État-major des armées, de la DGA, de la Marine et des armées de Terre et de l’Air, ils reçoivent chaque année un programme et un calendrier d’activités (visites et conférences). La liaison avec l’attaché de défense russe est actuellement réduite au minimum, mais peut être relancée par la DGRIS pour faire passer un message.

Loïc Salmon

Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates

Renseignement : la DRSD, renseigner pour protéger

CEMA : les menaces des grands pays compétiteurs




Taïwan : défense accrue contre la menace aérienne de la Chine

Taïwan a décidé d’augmenter son budget militaire au-delà de 3 % de son produit intérieur brut et d’améliorer sa défense aérienne multicouche, grâce à un bouclier antimissile dénommé « T-Dome ».

Tom Abram et Simon Berthault, chargés de recherche, l’expliquent dans un rapport publié par la Fondation pour la recherche stratégique le 28 novembre 2025 à Levallois-Perret (banlieue parisienne).

La menace chinoise. Le 10 octobre 2025, le président de la République, William Lai, a annoncé le développement local du « T-Dome », similaire aux « Dôme de fer » d’Israël et « Golden Dome » des États-Unis. Six mois auparavant, le document « Quadriennal Defense Review », rendu public par le ministère de la Défense, a actualisé la stratégie de défense en prenant en compte le conflit russo-ukrainien (depuis le 22 février 2022) et l’attaque terroriste du Hamas contre Israël (7 octobre 2023). Le document souligne trois risques face à la menace chinoise : ciblage des infrastructures stratégiques ; saturation des défenses ; opérations cyber et de guerre électronique pour paralyser les systèmes C4ISR (conduite, contrôle, communications, ordinateurs, renseignement, surveillance et reconnaissance). En cas d’invasion, l’Armée populaire de Libération (APL) chinoise pourrait rendre inopérants, avec 345 missiles, les 8 ports taïwanais capables d’accueillir des bâtiments militaires. En outre, il lui suffirait de de 104 à 137 missiles pour détruire les 13 aéroports utilisables par des avions militaires, compte tenu des longueurs minimales nécessaires des pistes de décollage et d’atterrissage et des capacités standards des missiles chinois. Enfin, des frappes cibleraient les 25 à 30 sites-clés (radars et défenses sol-air et sol-sol). L’APL dispose d’une vaste gamme de missiles de croisières qui, lancés simultanément depuis des plateformes terrestres, de navires et d’aéronefs, pourraient saturer les défenses anti-aériennes taïwanaises. En service depuis 2019, les lance-roquettes multiples PHL-16 (portée, 220 km) peuvent emporter des munitions variées, afin de provoquer une saturation des défenses adverses. Ils sont déployés dans les unités d’artillerie du Commandement de Théâtre Est, qui ont déjà participé à plusieurs exercices dans le détroit de Taïwan. S’y ajoutent les missiles balistiques à courte portée Dong Feng 11, 15 et 16. Les missiles terrestres CJ-10 (portée, 2.500 km) et CJ-20 (plus de 3.000 km) ainsi que le missile supersonique (6.000 km/h) CJ-100 (portée 2.000 km), dont les stocks augmentent rapidement, permettent des frappes massives dans la profondeur. En outre, le planeur hypersonique DF-ZF, présenté en Chine en septembre 2025, constitue une nouvelle menace en raison de sa vitesse et de sa manœuvrabilité. Les drones MALE (moyenne altitude, longue endurance) chinois pénètrent fréquemment dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise L’entrée en service en 2017-2018 du chasseur furtif J-20 suscite, à Taïwan, des réflexions quant à sa détection et son interception.

La défense aérienne taïwanaise. Selon sa doctrine de « défense nationale non offensive », Taïwan se refuse à frapper en premier, mais doit se garantir une capacité de frappe en second après une première salve aérienne chinoise. Son système de défense aérienne, considéré comme l’un des plus denses du monde, est apparu obsolète dès 2010. Cette année-là et pour y pallier, les États-Unis lui ont vendu 6 systèmes de défense sol-air Patriot 2 de moyenne portée (70 km contre avions et missiles de croisière) et 253 missiles intercepteurs PAC-2 associés puis des missiles PAC-3 plus petits, mais au nombre de 16 par poste de tir au lieu de 4 dans la version précédente et livrables en 2025-2026. Dès 2013, Washington a fourni à Taipei un système d’alerte avancée pour détecter des départs de missiles depuis la Chine. Au cours des années 1990, l’entreprise taïwanais NCSIST a développé ses propres missiles sol-air Sky Bow I, II et III, associés actuellement au Patriot pour assurer la défense à moyenne et haute altitude contre les missiles de croisière. Toutefois, leur coût unitaire (3 M$ pour un PAC-3 et 1,5 M$ pour un Sky Bow III) paraît si disproportionné par rapport à la cible, que l’emploi des canons de 35 mm de l’armée de l’Air et de 20 mm de l’armée de Terre semblait préférable. Ces canons devraient être remplacés par les systèmes américano-norvégiens NASAMS, dont la vente a été autorisée en 2025 pour trois d’entre eux. Équipé d’un radar Sentinelle AN/MPQ-64F1, le NASAMS utilise divers missiles intercepteurs, dont l’AIM-120 ARAAM (50-180 km) et AIM-9 Sidewinder (18 km) capables de combler des failles sur les moyennes et courtes portées. Enfin, le missile antibalistique Sky Bow IV, surnommé Strong Bow et exposé au salon aéronautique et de défense TADTE tenu à Taipei en septembre 2025, pourrait atteindre de cibles à une altitude supérieure à celle du Sky Bow III.

Les lacunes à combler. La résistance à la saturation ne peut être assurée que par un commandement unifié et un emploi coordonné entre le chaînes C3 (conduite, contrôle et communication) entre la Marine et les armées de l’Air et de Terre. La défense sol-air à courte portée nécessite une meilleure interopérabilité entre les systèmes des armées de Terre et de l’Air pour densifier les défenses et offrir plus d’agilité pour couvrir leurs manœuvres respectives. Les missiles Sea Bow III, qui équiperont quelques frégates, joueront un rôle majeur. La protection des ports et des pistes d’aéroports nécessiterait plus de 2.000 missiles Patriot 3, beaucoup plus chers que les roquettes et drones chinois. A part le Sky Bow III, les systèmes de défense aérienne existants sont lourds et peu agiles face aux contre-batteries (tirs de riposte) chinoises. La lutte contre les essaims de drones présente des retards. La défense aérienne, orientée vers le détroit de Taïwan, doit s’adapter à la stratégie d’encerclement de l’APL qui s’entraîne sur le flanc Est de l’île. En effet, des porte-avions et des bombardiers stratégiques H-6K à long rayon d’action (3.500 km) ont été observés dans le Pacifique.

Le T-Dome. Le programme de T-Dome vise d’abord à moderniser et acquérir des systèmes de détection et d’interception. En février 2025, Taïwan a signé un contrat d’achat de systèmes anti-drones d’un montant de 761 M$ et discute celui d’armes laser américaines. Ensuite, le T-Dome permettrait une intégration des défenses anti-aérienne et anti-missile, via une architecture C2 (conduite et contrôle) et la fusion complète de données. En septembre, un accord a été conclu avec le groupe américain Northrop Grumman pour l’achat du système IBCS, sous réserve de l’approbation de Washington. L’IBCS permet la fusion des capteurs des unités de défense antiaérienne et la sélection autonome de l’unité et du système d’interception le plus adapté à la cible. Le programme T-Dome portera aussi sur le segment spatial pour la détection et le suivi ainsi que sur l’interconnexion aux moyens existants. Il permettra une intégration aux architectures d’alerte avancée des États-Unis et de leurs alliés dans la région (Japon et Corée du Sud). Pour le réaliser, Taipei pourrait profiter de l’amélioration de ses relations avec Israël, à qui il fournit des composants électroniques pour son « Dôme de fer » et des amplificateurs de puissance et des émetteurs-récepteurs micro-ondes pour ses radars. Les achats de missiles PAC-3, de systèmes NASAMS, de capacités de lutte anti-drones et du module IBCS devaient accentuer la dépendance envers les États-Unis en matière de fourniture et de maintien en condition opérationnelle, alors que la production américaine se trouve déjà sous tension au point de suspendre ses livraisons de systèmes Patriot en Europe. Le programme T-Dome nécessitera un investissement de près de 9,5 Mds$. Par ailleurs, Taïwan va développer sa capacité de frappe dans la profondeur, à des fins de dissuasion d’une attaque de la Chine. Déjà, son missile supersonique Yun Feng peut atteindre des cibles à plus de 1.200 km.

Loïc Salmon

Chine : actions navales hybrides contre Taïwan, perturbations régionales et internationales

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan

Japon : protection et évacuation des ressortissants en cas de crise en Corée et à Taïwan




École des pupilles de l’air et de l’espace

 

Télécharger le PDF   




Général André Fayette

Grand’croix de la Légion d’honneur

Voir le Pdf