Intelligence artificielle : tirer parti de sa puissance en la maîtrisant

Le chef sur le terrain ne doit pas subir l’intelligence artificielle (IA), mais pouvoir profiter de ses possibilités et être toujours capable de justifier sa décision.

L’IA et les fonctions opérationnelles embarquées ont fait l’objet d’un colloque organisé, à Paris le 20 janvier 2026, par l’Académie militaire Saint Cyr Coëtquidan en partenariat avec KNDS France. Y sont notamment intervenus : le général de brigade Marc Espitalier, officier général « numérique et cyberdéfense » à l’État-major de l’armée de Terre ; Sylvain Thorel, KNDS / Robotics ; Alexandre Chapoutot, École nationale des techniques avancées (ENSTA) Paris ; le colonel Cédric Abriat, adjoint « Plans » à l’État-major de l’armée de l’Air et de l’Espace ; Laurent Duport, président de NEODE Systems ; Thierry Berthier, chercheur associé CReD / AMSCC, Université de Limoges ; Joël Bougron, doctorant, KNDS / ENSTA Paris.

Fonction mobilité. Le numérique, nouveau champ de conflictualité, agit directement sur ceux de la terre, de la mer, des airs et de l’espace, rappelle le général Espitalier. Il impacte les forces armées, mais aussi directement les décideurs et les populations par ses caractéristiques propres (actions cyber et informationnelles). Les drones et robots, nouveaux effecteurs qui incluent le numérique, permettent la saturation, le harcèlement et l’action dans des compartiments de terrain jusqu’à présent interdits à l’homme. Le numérique impacte les systèmes de décision, qui doivent accélérer autant que possible la boucle observation, orientation, décision et action, tout en maintenant la place de l’homme dans ce cycle. Au sein du Commandement des forces terrestres OTAN à Lille, une partie de l’équipe cyberdéfense étudie le projet de dissuasion et de défense à l’Est, consistant à mettre une masse robotique très importante sur le terrain entre les forces armées de la Russie et celles de l’OTAN pour pallier son manque de masse. Dans le domaine terrestre, les robots deviennent multiplicateurs de forces pour la sécurité du périmètre d’emploi et le déminage, mais ne doivent pas entraver la manœuvre, précise Sylvain Thorel. La taille conditionnant l’emploi, les « légers » (1-25 kg) sont utilisés pour la reconnaissance, la surveillance, la détection et l’intervention. Les « moyens » (25-500 kg) servent à la lutte contre les engins explosifs improvisés, la dépollution de munitions non explosées, et le combat. Les « lourds » (500 kg-5 t) sont utilisés pour la logistique notamment en Ukraine, la surveillance et la levée de doutes NRBC (risques nucléaire, radiologique, biologique et chimique). Les « très lourds » (5-40 t) pourront servir pour l’ouverture d’itinéraire, les travaux du génie et le combat. Afin d’accroître l’autonomie de mobilité, la navigation téléopérée permet d’aller rapidement d’un point à un autre sans connaissance à priori ou presque, de nuit, de jour ou dans le brouillard, sur un terrain accidenté et glissant, de façon furtive et sans GPS. L’opérateur doit se repérer lui-même sur une carte en visuel, par lidar (détection et télémétrie par la lumière) ou radar, disposer d’une liaison radio à haut débit, mais de portée limitée et sensible au brouillage, et comprendre la situation. Cela entraîne un accroissement de la complexité et …de sa charge cognitive ! De fait, le domaine d’emploi dépend encore de la maturité technologique. La « traversabilité » du robot, qui dépend de ses capacités de franchissement, consiste à percevoir les espaces en temps réel grâce à des images aériennes ou satellitaires et la méthode SLAM lidar. Celle-ci lui permet de construire la carte d’un environnement inconnu, tout en suivant simultanément sa propre position sur cette carte. Dans la navigation autonome en terrain ouvert, l’IA répond aux besoins d’adaptation à une grande variété de types de terrain, de détection et d’évitement de divers types d’obstacles, indique Alexandre Chapoutot. La perception nécessite une carte satellitaire et les capteurs GPS, lidar, caméras et ultrasons pour caractériser les obstacles et planifier la trajectoire du robot. Les approches de l’IA permettent d’augmenter l’adaptabilité du robot pour la navigation, grâce à un apprentissage en ligne tout en restant vigilant sur les contraintes de l’IA embarquée. La réponse adéquate résulte du développement conjoint des approches théoriques et expérimentales. Dans les airs, une plateforme autonome progressant à basse altitude pourrait profiter des accidents de terrain, mais doit prendre en compte les conditions météorologiques et les masses nuageuses, rappelle le colonel Abriat. Avançant vite, elle doit pouvoir se maintenir en vol et ne pas s’écraser au sol. Dans un contexte de conflictualité accrue, il est probable qu’au cours d’un raid de vingt avions, quelques-uns ne reviendront pas en raison d’une panne de moteur, d’un « décrochage » (perte soudaine d’altitude) ou d’un tir de défense sol-air. Il s’agit de s’adapter à la menace et de reconfigurer rapidement les missions. Sur le terrain, les opérateurs devront traiter les algorithmes. L’agilité ne doit pas faire peser de risque sur la réussite de la mission.

Fonction gestion des effets. La société NEODE Systems, filiale du groupe MBDA, a développé un système senseur-effecteur augmenté par l’IA autour du missile antichar dénommé Akeron MP, indique Laurent Duport. D’une portée supérieure à 4.000 m, ce missile est équipé d’un autodirecteur TV ou infrarouge et d’une liaison de données par fibre optique. Le tireur doit détecter la cible dans le flux vidéo de l’autodirecteur et y « accrocher » le missile, qui va aller la frapper. Au-delà de la vue directe, derrière une colline ou des arbres, il faudra guider le missile dans la bonne direction. NEODE Systems développe donc le « Ground Warden », système senseur-effecteur au niveau du groupe de combat antichar débarqué, constitué de missiles et postes de tir, de missiles moyenne portée, de drones et de tablettes pour l’interface homme-machine. Le Ground Warden nécessite cinq personnes : un pilote de drone, deux tireurs et deux chefs de pièce derrière chaque place de tir. Il est équipé de nombreuses fonctionnalités : compas numérique avec l’IA ; pilotage automatique du drone ; détection automatique de cibles sur flux de données du drone par l’IA ; élaboration d’une situation tactique partagée ; allocation des cibles aux chefs de pièces ; tirs coordonnés de deux missiles ; aide à l’accrochage des missiles en vol grâce à l’IA ; évaluation des résultats des tirs. Dans le domaine aérien, la société EOS Technologie a fait voler, en 2025, un drone intercepteur hypervéloce dénommé Fury, premier vecteur de la robotique « vamafer », acronyme pour vélocité, autonomie, miniaturisation, agressivité, furtivité, endurance et résilience, explique Thierry Berthier. D’une envergure et d’une longueur de 110 cm, il emporte une charge explosive de 2 kg, vole déjà à 700 km/h et devrait bientôt atteindre 1.000 km/h grâce à son microréacteur. Il effectue des carrés dans le ciel par des braquages à plus de 20 G (196 m/s). Mis en œuvre par un seul homme, il se lance par catapulte, rampe ou verticalement. Insensible aux pluies et vents forts, températures hautes ou basses et tempêtes de sable, il peut voler ou planer, réacteur coupé, de manière furtive et concurrence le drone biréacteur américain Roadrunner d’Anduril. Par ailleurs, le champ de bataille se robotise et se massifie avec de plus en plus de télé-opérations à effectuer, souligne Joël Bougron. Cela crée une forte charge cognitive pour les opérateurs et un besoin d’embarquer et d’automatiser certaines fonctions, dont la planification pour assigner les meilleurs effecteurs possibles aux cibles les plus adéquates. La réalité du terrain est perçue par les capteurs, dont les informations peuvent être incomplètes, caduques ou même fausses. Afin de décider, l’humain, responsable, doit pouvoir réduire les incertitudes par l’automatisation de la planification des séquences d’actions (déplacements et engagements) et leur exécution. La hiérarchie algorithmique peut coïncider, partiellement, avec celle entre unités et entre un chef et ses subordonnés.

Loïc Salmon

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