La Résistance en Europe, les combattants de l’ombre

La résistance à l’occupation allemande en Europe, d’abord civile, est devenue armée en 1943, date de l’instauration du service du travail obligatoire en Allemagne pour les jeunes Français, de la levée en masse en Union soviétique et de l’unification de la Résistance française (intérieure et de Londres) suivie de sa fusion avec l’armée d’Afrique. En France, cette période n’a été véritablement étudiée par les historiens qu’après l’ouverture des archives en 1979. Elle a donné lieu à une journée d’étude sur ces « combattants de l’ombre » organisée, le 1er octobre 2011 à l’Ecole militaire à Paris, par le ministère de la Défense et des Anciens Combattants.

Des universitaires ont animé deux tables rondes sur l’engagement et l’action en Europe : Olivier Wieviorka, Jean-Pierre Azéma, Jean-François Muracciole et Anne Simonin pour la France, Masha Cerovic (URSS), Gabriella Gribaudi (Italie), Chantal Kesteloot (Belgique) et Julian Jackson (Université de Londres).

France : sur une population métropolitaine de 41 millions d’habitants, les résistants sont estimés à 300.000 dans l’ensemble, dont 50.000 de la France Libre à Londres, 20.000 « coloniaux » et 3. 000 étrangers de 59 nationalités différentes. Ce sont surtout des hommes jeunes (90% nés entre 1918 et 1922 et 50 % orphelins de père) pour qui il est plus facile de rallier la Grande-Bretagne, les femmes constituant 16 % de la Résistance intérieure, mais à peine 3 % de la France Libre. Tous s’engagent par patriotisme, pour des valeurs communes avec les Alliés et contre les « collaborateurs » et miliciens du régime de Vichy. L’Afrique équatoriale française et les comptoirs français de l’Inde se rallient à la France Libre, l’Afrique occidentale française reste très majoritairement fidèle à Vichy et la Marine garde une neutralité absolue. Parmi les Français Libres, les volontaires juifs, proportionnellement plus nombreux que les non juifs, viennent surtout d’Afrique du Nord et rejoignent la 2ème Division blindée de Leclerc (10-15 % des effectifs). La Résistance intérieure s’organise dans les maquis, tandis que la France Libre monte des réseaux à la demande de la Grande-Bretagne, soucieuse de récupérer les équipages de ses avions abattus. Avec l’Holocauste, la résistance civile (grèves, presses clandestines et aides aux Juifs) prend une dimension militaire (renseignements, sabotages et exécutions de militaires allemands). En matière de lutte clandestine, la France Libre sépare le renseignement de l’action et tente de contrer la propagande de Vichy, très forte car les bombardements alliés frappent indistinctement civils français et militaires allemands. Le parti communiste, qui organise des attentats contre les arrières de la Wehrmacht à la demande de Moscou dès 1941, se méfie des maquis et va surtout se battre dans les villes. Son objectif est de prendre le pouvoir avec l’aide de l’armée Rouge.

Union soviétique : quelque 700.000 combattants, dont 300.000 en Biélorussie, s’engagent surtout par patriotisme (souvenir de la 1ère guerre mondiale), très peu pour l’idéal multiethnique de l’URSS et enfin en réaction à la terreur allemande, qui fait 80.000 morts en six mois. Les membres du parti communiste, fonctionnaires de l’URSS, sont plus souvent du côté de la collaboration que de la résistance. En revanche, de jeunes officiers de l’armée Rouge, qui ont l’expérience du combat et du commandement, organisent les réseaux et la guérilla dans les forêts, car les villes sont surveillées par les Allemands. Les commandants sur le terrain refusent d’intégrer les femmes dans leurs rangs, pourtant nombreuses à se porter volontaires. Les attentats à la bombe et les exécutions de dignitaires allemands se multiplient.

Italie : après l’entrée des troupes allemandes et l’instauration de la République de Salo (Nord et Centre) en 1943, la résistance s’organise surtout à Naples. Elle est patriotique, antifasciste pour des raisons économiques liées au rationnement généralisé, sociale contre les grands propriétaires fonciers, alliés du parti fasciste, et bénéficie de l’aide des Alliés. Les jeunes, ouvriers et paysans, désertent l’armée et se réfugient dans les montagnes. L’assistance apportée par les femmes, surtout des transferts de messages, ne sera pas reconnue après la guerre.

Belgique : la Résistance reste minoritaire, essentiellement civile et financée secrètement par le gouvernement en exil à Londres. Les Britanniques y réactivent leurs réseaux constitués lors de la 1ère guerre mondiale. La Résistance sauve la moitié de la population juive et organise, en 1944, 400-600 sabotages par mois.

Le mot de la fin revient au résistant français Raymond Aubrac, présent dans la salle : « Tous les résistants de France et d’Europe, qui ont décidé de désobéir et de prendre des risques, l’ont fait parce qu’ils pensaient que ça servirait à quelque chose ».

Loïc Salmon

Les chaînes Arte France et Cinétévé, l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD) et la société Toute l’Histoire ont coproduit une série télévisée en six épisodes de 52 minutes sur la résistance en Europe, intitulée « Les combattants de l’ombre ». Tournée dans 14 pays, ce document-fiction mêle témoignages d’acteurs de l’époque encore en vie, archives publiques et privées et reconstitutions. Diffusé dans toute l’Europe et dans d’autres pays, il s’articule en six parties : les difficiles débuts de la résistance (1939-1941) ; la résistance s’organise (1941-42) ; la résistance face au génocide (1942-43) ; la résistance se radicalise (1943) ; la résistance dans la tourmente (1943-44) ; illusions et désillusions de la résistance (1944-45). Un livre portant le même titre est coédité par Arte Editions, Albin Michel et le ministère de la Défense. Enfin, une exposition de 25 panneaux effectuera une tournée nationale dans le circuit scolaire.




Parachutée au clair de lune

La Résistance dans le Sud-Ouest en 1944, vécue de l’intérieur par une Anglaise de 20 ans qui se fait passer pour une Parisienne, voilà un beau sujet de roman d’espionnage, sauf que c’est… véridique !

Anne-Marie Walters (1923-1998), née à Genève de père anglais et de mère française, a en effet été recrutée par le « Special Operations Executive » (SOE) britannique. Ce service d’opérations spéciales, actif surtout en France et en Yougoslavie, a été créé par Winston Churchill en 1940, en vue aider la Résistance dans les pays européens occupés et de participer aux combats de libération à la fin de la guerre. Sur le territoire français, sa section « F » comptera 450 agents qui mettront en place une centaine de réseaux et armeront 10.000 résistants. Les femmes du SOE, souvent très jeunes et jolies, savent user de leur charme pour se sortir d’une situation périlleuse. Après sélection, elles suivent une formation paramilitaire : tir, parachutisme, sécurité (déverrouillage de serrures, mentir l’air de rien et adoption de personnalités différentes), sabotage et transmission d’informations en morse (codage et décodage de messages). Anne-Marie est parachutée le 4 janvier 1944, de nuit dans un champ marécageux, avec un camarade et des conteneurs remplis d’armes, de matériels et d’argent pour les maquisards. Elle prend le nom de guerre de « Colette » et s’aperçoit très vite qu’elle n’a pas l’accent du terroir ! Elle sert d’agent de liaison entre le chef du SOE de la région et les différents réseaux. Cela signifiera beaucoup de km à bicyclette, dans des voitures bringuebalantes ou sur des motos conduites par des gens téméraires, avec plusieurs accidents à la clé. Elle participe à des récupérations de matériels et de personnels des forces spéciales parachutés et aux exfiltrations vers l’Espagne d’aviateurs de pays alliés, dont l’avion a été abattu. Elle apprendra la mort, parfois dans des conditions atroces, de certains compagnons de maquis. Elle raconte son expérience, ses angoisses et ses joies avec force dialogues et détails. Son témoignage est corroboré par des documents du SOE la concernant et rendus publics en 2002. Femme, elle détonne dans ce monde masculin, mais devra, avec difficulté écrit-elle, être « amicale avec tous et très amicale avec aucun ». Blonde et distinguée, elle est repérée et dénoncée, mais évite, de justesse, l’arrestation par la Gestapo. Un jour, dans un compartiment de train, elle se trouve seule avec « un type bizarre » qu’elle a déjà rencontré à Tarbes et qui lui demande de lui dire ce qu’elle fait : « Si vous ne le voulez pas, j’en conclurai que vous appartenez à la Résistance, soit que vous êtes de la Gestapo ». Mais « Colette » s’en sort avec adresse. Après le débarquement des Alliés en Normandie le 6 juin 1944, la population du Sud-Ouest subit les représailles de deux divisions SS. « Colette » doit rentrer à Londres, en passant par l’Espagne. Avec six aviateurs, elle franchit les Pyrénées à pied… en jupe de tweed, faute d’avoir reçu un pantalon à temps. Son rappel vient du SOE, à la suite d’un rapport de son chef, le « Patron ». Celui-ci reconnaît son courage et sa détermination à remplir ses missions, mais lui reproche son indiscipline et son indiscrétion excessive. Il précise : « Très obsédée par les hommes et désobéissante sur les affaires privées. Elle constitue un danger, non seulement pour sa propre sécurité, mais pour celle de tous ». Anne-Marie Walters sera quand même décorée de « l’Empire Britannique » en 1945 !

Loïc Salmon

La Résistance en Europe, les combattants de l’ombre

Derrière les lignes ennemies

Femmes en guerre 1940-1946

« Parachutée au clair de lune » par Anne-Marie Walters. Éditions Gaussen, 286 pages, 25,50 €




Exposition « Le Chant des partisans » aux Invalides

Hymne de la Résistance française créé en 1943, le Chant des partisans suscite la marche et la mobilisation, conformément au souhait de sa compositrice Anna Marly.

Il sert d’abord d’indicatif à Honneur et Patrie, émission de radio de la France libre, diffusée par la BBC et à destination de la Résistance intérieure. Sifflée, sa mélodie échappe aux brouillages allemands. Quoiqu’inspiré par la lutte des partisans soviétiques à Smolensk contre la Wehrmacht en 1941, ce chant a été réalisé par…des « Russes blancs » réfugiés à Londres. Anne Marly (photo) compose et écrit, dans sa langue maternelle, une première version intitulée La marche des partisans. De son vrai nom Anna Betoulinskaïa (1917-2006), elle naît à Petrograd en état d’insurrection lors de la révolution bolchevique, émigre en France en 1921. Passée par le Conservatoire de Paris, elle devient chanteuse de cabaret en s’accompagnant de sa guitare et prend le nom de scène de Marly. Pendant la seconde guerre mondiale, elle gagne Londres et s’engage comme cantinière dans les Forces françaises libres puis au Théâtre aux armées. Elle fait la connaissance d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie (1900-1969), officier de Marine puis journaliste. Ce dernier écrit la Complainte du partisan sur la musique d’Anna Marly et demande à Joseph Kessel de transcrire en français les paroles du Chant des partisans, en vue d’une diffusion clandestine en France. Joseph Kessel (1898-1979), dont les parents sont originaires de la Russie impériale, est né en Argentine. Engagé dans l’aviation lors de la première guerre mondiale, il rejoint les Forces aériennes françaises libres pendant la seconde. En avril 1943, Kessel se met au travail avec son neveu Maurice Druon (1918-2009), futur écrivain à succès et qui s’est évadé de France en 1942 avec lui pour rejoindre Londres, où il travaillera pour l’émission Honneur et Patrie. Pendant la rédaction du chant, son oncle lui déclare : « C’est peut-être tout ce qu’il restera de nous deux ». La chanteuse Germaine Sablon (1899-1985), compagne de Kessel, l’enregistre le 31 mai 1943. Pour sa diffusion, un document dactylographié précise les instructions sur le rythme et l’anonymat de ses auteurs…afin de laisser croire qu’il surgit du maquis de la France occupée. Ensuite, il sera repris, imité et arrangé à de multiples reprises par divers artistes ou groupes, dont il est possible d’écouter les interprétations dans le cadre de l’exposition. Ainsi, celle des Chœurs de l’Armée rouge donne l’impression d’une troupe qui s’avance puis disparaît dans la nuit. Germaine Sablon le chante avec des accents guerriers. Johnny Halliday alterne chant et paroles prononcées d’un ton martial. La Complainte du partisan connaît un grand succès après la guerre et devient célèbre dans le monde anglophone, grâce à la version de Leonard Cohen (1969) reprise par Joan Baez. En France, à partir de 1962, le Chant des partisans devient obligatoire dans les écoles comme les hymnes révolutionnaires, à savoir la Marseillaise (1792) et le Chant du départ (1794). Il est encore joué lors de cérémonies officielles.

Loïc Salmon

L’exposition « Le chant des partisans » (7 octobre 2019-5 janvier 2020) est organisée par et dans le musée de l’Ordre de la Libération aux Invalides à Paris. Elle présente des photographies, documents, objets et archives sonores. L’ensemble provient des collections du musée de l’Armée, de celui de la Légion d’honneur et des ordres de la chevalerie, de la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique (SACEM) et du réalisateur audiovisuel Georges Mourier.

(www.ordredelaliberation.fr)

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides

Nouvelles histoires extraordinaires de la Résistance

Femmes dans la Résistance




Résistance et dissuasion

Le refus de subir une défaite similaire à celle de 1940 se trouve à l’origine de la dissuasion nucléaire, dont les capacités scientifiques et techniques résultent de décisions politiques et militaires pour assurer l’indépendance de la France et son autonomie stratégique.

Cette question avait fait l’objet d’un colloque organisé, le 5 octobre 2017 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA). A la veille de la seconde guerre mondiale, les applications militaires de l’énergie nucléaire font l’objet d’études en Grande-Bretagne, en France et…en Allemagne ! Ces deux dernières commencent par engager la bataille secrète de « l’eau lourde » (atome d’hydrogène remplacé par celui du deutérium, deux fois plus lourd), produit qui ralentit la réaction en chaîne au sein d’un réacteur nucléaire. En 1940, une mission française réussit à exfiltrer le stock mondial d’eau lourde existant, soit 185 litres, de Norvège à l’Angleterre via le port de Bordeaux. Le même bateau transporte aussi les 8 t d’oxyde d’uranium dont dispose la France. En outre et sous les pressions françaises, l’Union minière du Haut-Katanga (Congo, colonie belge), où se trouve la plus grande réserve connue d’uranium, en livre un stock important aux Etats-Unis, lequel sera utilisé lors de la mise au point du programme « Manhattan » pour bombarder le Japon en 1945. Les principaux physiciens français de l’atome entrent tous dans la Résistance : le prix Nobel Frédéric Joliot, en France pendant toute la guerre ; Hans Halban, Lew Kowarski, Jules Guéron, Pierre Auger et Bertrand Goldschmidt, au sein de la France libre. Halban et Kowarski, qui avaient acheminé les 26 bidons d’eau lourde, poursuivent leurs travaux aux Laboratoires de Cambridge puis de Montréal, dans le cadre du programme « Tube Alloys ». Dès décembre1940, ils démontrent la possibilité d’une réaction en chaîne par neutrons lents, au moyen d’un mélange d’oxyde d’uranium et d’eau lourde, expérience que les savants allemands ne réaliseront qu’en 1944. Seul Français admis à travailler quelques mois aux Etats-Unis mais sans contact direct avec le programme « Manhattan », Goldschmidt y acquiert l’expérience de la chimie du plutonium, déterminante dans les débuts du futur CEA. En juillet 1944 et dans le plus grand secret, les scientifiques français, présents à Ottawa, informent le général de Gaulle, alors en voyage au Canada, de l’état d’avancement sur l’arme nucléaire. Vu que celle-ci donnerait aux Etats-Unis un avantage considérable dans le monde après la guerre, ils recommandent de reprendre les recherches correspondantes en France au plus vite et de lancer une prospection sur les ressources d’uranium à Madagascar, colonie française. Le 20 août 1944, le chef de la France libre nomme Joliot à la tête du Conseil national de la recherche scientifique et, en octobre 1945, crée le CEA destiné à assurer l’indépendance énergétique de la France. Les recherches sur le nucléaire militaire se développent secrètement à partir de 1954, surtout après les menaces soviétiques et américaines consécutives à l’opération militaire franco-britannique à Suez en 1956 pour reprendre le contrôle du canal, nationalisé par le gouvernement égyptien. De retour au pouvoir, le général de Gaulle souligne, en 1959, l’autonomie de la « force de frappe », reposant sur une capacité immédiate et permanente et garantissant sécurité du territoire et initiative en matière de politique étrangère. La dissuasion nucléaire perdure depuis 1964.

Loïc Salmon

« Résistance et dissuasion », ouvrage collectif. Editions Odile Jacob, 396 pages, 22€. 

Dissuasion nucléaire : assurer à la France son indépendance

Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Dissuasion nucléaire : pertinence pérenne et retombées pour les armées

 




Les grandes affaires de la Libération 1944-1945

La représentation mémorielle de la seconde guerre mondiale a tendance à surévaluer l’apport des Etats-Unis et l’ampleur de la « collaboration » en France et à oublier l’impunité d’anciens nazis et le passé « douteux » de certaines personnalités d’après-guerre.

Cet ouvrage met en lumière une vingtaine d’épisodes à partir d’archives militaires et civiles des pays belligérants. Entre 1941 et 1945, les Etats-Unis ont perdu 416.837 soldats mais l’URSS 9.168.400. Du côté allemand, 3.543.000 soldats sont morts contre l’armée soviétique et environ 374.470 contre les troupes américaines. Entre 1939 et 1945, 740.000 soldats allemands sont tués sur le front de l’Ouest (France, Belgique, Pays-Bas et Allemagne de l’Ouest), dont 644.941 en 1944-1945 contre les armées américaines, britanniques, canadiennes et françaises. Lors de la bataille de Dunkerque (26 mai-4 juin 1940), la défense par les troupes françaises des poches de Dunkerque, Lille, Calais et autres secteurs fixe la majorité des divisions allemandes, facilitant le rembarquement de 224.686 soldats professionnels du corps expéditionnaire britannique, qui permettront la poursuite de la guerre. En outre, 300 navires de la Marine française embarquent 102.570 soldats alliés. En métropole et pendant toute la guerre, 266 réseaux de résistance sont créés par les services spéciaux de la France libre avec 150.000 membres permanents et 300.000 « occasionnels » et 125 autres par le SOE britannique avec des résistants français. Ces réseaux ont fourni 80 % des renseignements sur le dispositif militaire allemand. S’y ajoutent 300.000 maquisards homologués des Forces françaises de l’intérieur. En 1944, les Etats-Unis tentent de placer la France sous leur protectorat par la mise sur pied d’une administration militaire dénommée « AMGOT ». Mais le Gouvernement provisoire de la République française, qui ne sera reconnu par les Alliés que le 29 octobre, avait élaboré, deux jours avant le débarquement en Normandie, 400 décrets et ordonnances pour restaurer la légalité dans le pays. Fin février 1944, la division allemande « Das Reich », de retour du front soviétique où elle a subi de lourdes pertes, est envoyée dans le Sud-Ouest de la France pour reconstituer ses effectifs en hommes et matériel. Dès le mois de mai, elle mène des opérations féroces contre les maquis et les populations civiles et, le 8 juin, reçoit l’ordre de se porter le plus vite possible vers la Normandie. Au mois d’août, elle a massacré ou déporté 3.000 personnes en tout dans le Sud-Ouest. Par ailleurs, la Gestapo a recruté 6.000 agents français actifs et 24.000 informateurs occasionnels, aux motivations diverses. Mais de nombreux Français anonymes sauvent de la déportation 75 % des juifs présents en France (95 % de Français et 50 % d’étrangers). De son côté, l’Italie, quoique fasciste et alliée de l’Allemagne nazie, sauve 83,6 % de juifs sur son territoire et ses zones d’occupation. Pourtant plusieurs chefs gestapistes allemands, coupables de séries de crimes en France, seront épargnés ou faiblement condamnés après la guerre. Des responsables nazis seront exfiltrés vers l’Amérique latine. D’autres seront récupérés par les services de renseignements soviétiques ou américains. Des écrivains et journalistes français connus, compromis sous l’Occupation, dissimuleront leur passé, après avoir rendu de menus services à la Résistance lors de la débâcle allemande.

Loïc Salmon

« Les grandes affaires de la Libération 1944-1945 » par Dominique Lormier. Editions Alisio, 350 pages, 19,90€. 

Nouvelles histoires extraordinaires de la Résistance

Parachutée au clair de lune

Provence 1944




Expositions « Comme en 40 » et « 1940 ! Paroles de rebelles » aux Invalides

L’année 1940 rappelle « l’incroyable défaite » de la France face à l’Allemagne vaincue en 1918, mais aussi le sursaut de ceux qui ne l’acceptent pas et veulent continuer le combat jusqu’à la victoire.

Les signes annonciateurs. Les prémices de la revanche militaire de l’Allemagne apparaissent dans les années 1930 dans l’indifférence des démocraties occidentales, notamment des grandes puissances européennes de la Grande Guerre. La France et la Grande-Bretagne se trouvent alors à la tête de vastes empires coloniaux, le traité de Versailles (1919) ayant dépouillé l’Allemagne du sien. Dès 1933, celle-ci se retire de la Conférence du désarmement de Genève et de la Société des nations, qui vise à la sécurité collective par la prévention des guerres et la résolution des conflits par la négociation. En 1935, le gouvernement allemand rétablit le service militaire. L’année suivante, en violation du Traité de Versailles, il envoie des troupes réoccuper la Rhénanie, alors démilitarisée, sans la moindre réaction militaire de la part de la France ni de la Grande-Bretagne. Il lance alors un grand programme de réarmement et prépare l’économie nationale à la guerre. En mars 1938, l’Allemagne annexe l’Autriche pour unifier les populations au sein d’une même nation. Grâce aux accords de Munich signés avec la France, la Grande-Bretagne et l’Italie, elle annexe aussi la région des Sudètes (population à majorité germanophone) de la Tchécoslovaquie en septembre. En mars 1939, elle crée le protectorat de Bohême-Moravie sur ce qui reste de ce pays. En août, elle signe un pacte de non-agression avec l’Union soviétique.

L’attente et les combats. Le 1er septembre 1939, la Wehrmacht envahit la Pologne. L’armée soviétique la rejoint 16 jours plus tard. Comprenant que l’ère des compromis a pris fin, la France et la Grande-Bretagne décident de déclarer la guerre au IIIème Reich le 3 septembre. Après la mobilisation générale, commence la « drôle de guerre ». Le Haut commandement français envoie des troupes en Sarre, en deçà de la ligne « Siegfried », pour soutenir brièvement l’armée polonaise, sans résultats significatifs. Ce dispositif de défense a été construit dans les années 1930 face à la ligne française « Maginot », où sont cantonnés 200.000 soldats qui attendent l’invasion allemande. Celle-ci tarde car la campagne de Pologne a révélé des déficiences à corriger avant d’affronter l’armée française, considérée à l’époque comme la meilleure du monde. Or l’inaction sape le moral des troupes françaises. La population civile se résigne à la guerre dans la persistance des tensions politiques, contrairement à « l’union sacrée » de 1914. L’invasion de la Norvège et du Danemark par la Wehrmacht en avril 1940 donne l’occasion à un corps expéditionnaire, composé des troupes françaises, britanniques et polonaises, de remporter la bataille de Narvik, coupant, temporairement, la « route du fer » (suédois). Le 10 mai 1940, la Wehrmacht pénètre aux Pays-Bas, en Belgique et au Luxembourg. Le corps expéditionnaire britannique (400.000 hommes), débarqué en France en septembre 1939, s’est porté à sa rencontre en Belgique. Le 14 mai, les blindés allemands percent le dispositif français dans les Ardennes et atteignent les côtes de la Manche le 21 mai. Les troupes néerlandaises ont été défaites en cinq jours. Encerclées, les troupes alliées se replient sur Dunkerque, où 240.000 soldats britanniques et 120.000 soldats français et belges sont évacués par mer vers la Grande-Bretagne…grâce à l’appui de l’armée française ! Puis, le 4 juin, celle-ci se rétablit sur la ligne « Weygand » (entre la Somme et l’Aisne), percée par les troupes allemandes…qui défilent à Paris le 14 juin. Entretemps, l’Italie a déclaré la guerre à la France le 10 juin, mais ses troupes restent contenues dans les Alpes. Le 22 juin, les représentants des gouvernements français et allemands signent l’armistice à Rethondes (forêt de Compiègne), dans le même wagon où avait été signé celui du 11 novembre 1918 signifiant la défaite de l’Empire allemand (IIème Reich, 1871-1918). Cet armistice entre en vigueur le 25 juin, en même temps que celui signé la veille entre la France et l’Italie. En 45 jours de combat, l’armée française déplore 92.000 tués, 230.000 blessés, 1,84 million de prisonniers, 2.500 chars et 900 avions détruits. Malgré des capacités opérationnelles et tactiques supérieures, l’armée allemande compte 49.000 morts, 110.000 blessés, 1.800 chars et 1.400 avions détruits. En juillet, le massacre de 1.300 marins français de la flotte française, réfugiée à Mers el-Kébir (Algérie), par la Marine britannique sera utilisé par les propagandes du Reich et du gouvernement de Vichy. Ensuite, la bataille, aérienne, d’Angleterre dure du 13 août au 31 octobre 1940.

L’amertume de l’Occupation. Paniqués par les souvenirs des exactions allemandes de 1914 et les bombardements aériens, huit millions de Français fuient l’avance ennemie. Le tiers du territoire français s’est ainsi vidé entre le 10 mai et le 25 juin. La ligne de démarcation, qui coupe 13 départements sur 1.000 km, constitue une frontière politique, sociale et économique. Dans la zone Nord « occupée » (55 % du territoire), l’heure allemande est imposée à partir du 7 juin. Des tracts allemands, destinés aux forces militaires françaises pour les inciter à se rendre, reprennent le discours du maréchal Pétain, chef de « l’Etat français », radiodiffusé le 17 juin, leur demandant de « cesser de combattre ». Les départements d’Alsace (Bas-Rhin et Haut-Rhin) et de Moselle sont rattachés au Reich dès le 24 juin, puis annexés en novembre. Leurs populations subissent un régime de « défrancisation » et d’embrigadement. La bande littorale atlantique devient « zone interdite » en 1941. La délégation du ministère de la Propagande du Reich censure presse, radio, actualités cinématographiques et films pour lutter contre les influences juives, franc-maçonnes et antiallemandes.

Les rebelles. Les armistices empêchant les Français de lutter aux côtés des Alliés, le général de Gaulle, réfugié à Londres, doit combattre l’ennemi et le gouvernement légal de son pays. Parmi ses 1.038 Compagnons de la Libération (6 femmes), 790 sont entrés en résistance en 1940. Si l’armistice constitue le facteur déclencheur de leur engagement, leurs motivations varient : passion de la France ; humiliation de la défaite ; idéalisme ; goût de l’aventure ; l’irrationnel ; poids mental de la guerre de 1914-1918 ; combat ; loyauté ; anti-germanisme ; attaches familiales ; réflexion politique ; antinazisme.

Loïc Salmon

L’exposition « Comme en 40 » (17 septembre 2020-10 janvier 2021), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Elle présente uniformes, armes, objets, archives cinématographiques et documents. Concerts, conférences et projections de films sont aussi prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr.

L’exposition « 1940 ! Paroles de rebelles » (17 septembre 2020-3 janvier 2021), organisée par le musée de l’Ordre de la Libération (Invalides), présente des objets, photos, insignes, extraits audiovisuels et documents. Renseignements : www.ordredelaliberation.fr

335 | Dossier : “La BLITZKRIEG 1939-1942”

Exposition « De Gaulle, une carrière militaire » à Vincennes

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides




Hubert Germain, dernier compagnon de la Libération

Conformément au souhait du général de Gaulle, fondateur de l’Ordre de la Libération, Hubert Germain, dernier des 1.038 compagnons et décédé le 12 octobre 2021, a été inhumé dans la crypte du mémorial de la France combattante au mont Valérien le 11 novembre.

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Les agents secrets du Général, 1940-1944

Sur les 1.038 compagnons de la Libération, 174 se sont engagés dans les services secrets de la France libre, dont trois des six femmes compagnons. Parmi eux, 60 sont morts pendant la guerre.

A partir de 1941, ces services secrets, en exil en Grande-Bretagne, assurent la liaison avec les autres mouvements de résistance, dont « Libération », « Combat », « Franc-tireur » et « l’Organisation civile et militaire ». Dans le domaine militaire, ils participent à l’organisation de « l’Armée secrète » et des maquis, tout en maintenant la liaison avec l’Etat-major allié basé à Londres. Malgré le cloisonnement de rigueur, des agents clandestins ont souvent effectué des missions ne relevant pas de leur spécialité. Les plus jeunes deviennent opérateurs radio, saboteurs ou officiers des opérations aériennes et maritimes. Les plus diplômés reçoivent des missions d’organisation ou de représentation (politique et/ou militaire) auprès des résistants de l’intérieur. Issus des rangs des pionniers de la France libre et de la Résistance, 58 % de ces compagnons sont recrutés en Grande-Bretagne et formés dans les centres d’instruction britanniques avant d’être envoyés en France. Les 42 % restants, enrôlés en métropole, se formeront sur le tas sans aller en Angleterre. Infiltrés depuis Londres, surtout par parachutage, 102 compagnons accomplissent 151 missions. En raison du développement progressif de l’action clandestine, les deux tiers d’entre elles se déroulent pendant les 18 derniers mois de l’Occupation, entre janvier 1943 et l’été 1944. Le taux de tués dans l’action clandestine, 34,5 %, excède de loin celui des autres forces militaires de la France libre. La guerre en a emporté 60 : 17 ont été fusillés, dont les deux premiers morts du Bureau de renseignement et d’action (BCRA) Honoré d’Estienne d’Orves et Jan Doornik ; 12 se sont suicidés ; 12 ont été abattus, souvent lors de leur arrestation ; 10 ne sont pas rentrés des camps de déportés ; 8 ont disparu accidentellement ; 1, Jean Moulin, est décédé des suites des tortures subies. Le premier compagnon de la Libération, Gilbert Renault alias le colonel Rémy, est nommé par le général de Gaulle en mars 1942 au retour de sa deuxième mission. Henri Labit, le deuxième mais aussi le premier à titre posthume, l’est au mois de juillet suivant. Proposés par le colonel Passy, chef du BCRA, Pierre Brossolette et Jean Moulin le deviennent le 17 octobre. Les autres nominations de membres du BCRA interviendront en 1944 et 1945 à la sortie de la clandestinité. Par ailleurs, outre la libération du territoire, il s’agit de permettre à la France de conserver son rang et donc de ramener la nation dans une guerre abandonnée par le gouvernement de Vichy. Les interventions à la BBC (radio britannique) contribuent à faire valoir ces buts auprès de la population française. Pour traiter avec les responsables de la Résistance ou des personnalités syndicales ou politiques, une « section non-militaire » est créée au sein du BCRA, seul service français capable d’infiltrer ou d’exfiltrer des agents et de recueillir des rapports venant du terrain. Ainsi Jean Moulin remplit deux missions en zone Sud : l’une militaire par la création de l’Armée secrète ; l’autre politique par l’instauration et le financement du Conseil national de la Résistance. Avant-dernier compagnon et le dernier issu du BCRA, Daniel Cordier, est décédé en 1920, un an avant Hubert Germain.

Loïc Salmon

« Les agents secrets du Général, 1940-1944 », ouvrage collectif. Editions Hermann et Musée de l’Ordre de la Libération, 184 p., illustrations, 22 €

Exposition « Les agents secrets du Général » aux Invalides

Parachutée au clair de lune

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides




De l’Asie à la France libre

Joseph Hackin entre en 1924 à la Délégation archéologique française en Afghanistan (DAFA), dont il devient le directeur en 1934 jusqu’à son départ pour Londres en 1940. D’autres archéologues, en mission à l’étranger, rejoindront aussi la France libre.

La DAFA a été créée en 1922 à l’initiative d’Amanullah, roi d’un Afghanistan à peine sorti de l’emprise de l’Empire britannique (1880-1919). Un accord entre l’Afghanistan et la France accorde à cette dernière le monopole des fouilles pour trente ans, avec un partage égal des découvertes à l’exception de l’or et des bijoux. Ce partenariat a pour mission d’étudier, de valoriser et de protéger le patrimoine archéologique afghan. Le premier directeur (1922-1925) de la DAFA, l’orientaliste Alfred Foucher, tente de retrouver les traces de l’expédition du roi de Macédoine Alexandre le Grand (356-323 avant J.C.) lors de sa conquête de l’Empire perse. Joseph Hackin effectue quatre campagnes de fouilles entre 1929 et 1940 et en expose les résultats pendant ses séjours en France. L’un de ses adjoints se nomme Ahmad Ali Kohzad, futur conservateur du musée de Kaboul. Malgré la fin du monopole de la France sur les fouilles, les archéologues français poursuivent leurs travaux après la seconde guerre mondiale. La DAFA, dont les autorités afghanes reconnaissent l’expertise, forme des jeunes chercheurs. La révolution de 1978 met un terme à ses fouilles sur le terrain. Son bureau à Kaboul est fermé de 1982 à 2003, pendant la longue période de guerres, d’affrontements armés et de destructions de vestiges archéologiques par les talibans iconoclastes. Dans le cadre du traité d’amitié entre la France et l’Afghanistan en 2012, la DAFA redevient la seule institution archéologique étrangère permanente dans le pays. Par ailleurs, en France occupée, des réseaux de résistance s’organisent pour sauvegarder le patrimoine français par l’évacuation en province de 4.000 trésors nationaux dans des dépôts secrets. D’autres recueillent des renseignements sur la destination des œuvres saisies par les Allemands et qui seront récupérées après la guerre. Enfin, certains suivent l’exemple de Joseph Hackin et de son épouse et adjointe Marie. Ainsi, jacques Soustelle, vice-président du musée de l’Homme en mission de recherche au Mexique, rejoint le général de Gaulle. Ce dernier lui confie une mission similaire à celle de Hackin, à savoir coordonner l’action des comités de la France libre en Amérique du Sud. Au Proche-Orient, Henri Seyrig, directeur des Antiquités de Syrie et du Liban de 1929 à 1941, est connu pour ses fouilles menées à Baalbek et à Palmyre. Il démissionne et devient attaché culturel de la délégation de la France libre aux Etats-Unis. L’archéologue et historien de l’Afghanistan, Daniel Schlumberger, qui succèdera à Hackin à la tête de la DAFA en 1945, rallie la France libre en Syrie dès l’été 1941. Il commence par commenter l’actualité politique à Radio-Brazzaville puis dirige le Service d’information de la France libre au Levant. Jean Starcky, curé de Palmyre, s’engage dans les Forces françaises libres puis devient aumônier au sein de de la 1ère Division française libre, depuis la Libye jusqu’aux derniers combats dans le massif de l’Authon (Préalpes de Nice) où il sera blessé. Compagnon de la Libération, Jean Starcky participe au déchiffrement des manuscrits de la mer Morte en tant que membre de l’Institut d’archéologie de Beyrouth. Puis, il deviendra directeur de l’Institut français d’archéologie.

Loïc Salmon

Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides

Angkor, naissance d’un mythe

« De l’Asie à la France libre », ouvrage collectif. Éditions Lienart, 144 pages, 25 €




Exposition « Les agents secrets du Général » aux Invalides

Entre 1940 et 1944, les services secrets de la France libre ont fourni 80 % des renseignements utilisés dans la préparation du débarquement en Normandie, permis aux résistants français de participer à la libération du pays et évité une guerre civile.

Ces résultats exceptionnels ont été obtenus par quelques dizaines d’officiers et quelques centaines de personnes à Londres, moins de 1.000 agents envoyés en mission clandestine en France et près de 80.000 recrutés en France. En 1940, les cadres des services secrets de la IIIème République restent au service du gouvernement de Vichy. En juillet à Londres, des officiers inexpérimentés créent un 2ème Bureau, qui élargit ses fonctions et devient Service de renseignement en avril 1941, puis Bureau central de renseignement et d’action militaire en janvier 1942 et enfin Bureau central de renseignement et d’action (BCRA) en juin 1942. Ce dernier organise toutes les missions secrètes, militaires ou politiques, en France et en Afrique du Nord. Il pose les fondations des services secrets français jusqu’à la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), créée en avril 1982. Le 17septembre 2018, dans la cour d’honneur des Invalides, la ministre des Armées, Florence Parly, a remis la fourragère de l’Ordre de la Libération au 44ème Régiment d’infanterie, unité des personnels militaires de la DGSE. En 2020, l’institution d’un insigne spécifique souligne la filiation entre le BCRA et la DGSE. Portant les couleurs de l’Ordre de la Libération, le vert de l’espérance et le noir du deuil, cet écusson, orné de la croix de Lorraine, reprend une partie de la devise latine de l’ordre « Patriam Servando » (En servant la patrie).

Les services secrets. Depuis la fin du XIXème siècle, la France dispose de services de renseignement permanents, essentiellement militaires. Après la première guerre mondiale, ils se composent de la Section de recherche (SR) pour l’espionnage et de la Section de centralisation du renseignement (SCR) pour le contre-espionnage. Ceux de la France libre, basés en Grande-Bretagne, assurent d’abord le lien avec les résistants en France en organisant des liaisons radio et des opérations aériennes clandestines. Ils créent en France des réseaux de renseignement et d’évasion. Sur le plan militaire, ils participent à l’organisation de l’Armée secrète et des maquis et assurent la liaison avec l’Etat-major allié. Sur le plan politique, ils travaillent à unifier les divers mouvements de résistance derrière le général de Gaulle. Créé en mai 1943, le Conseil national de la Résistance permet d’affirmer l’autorité de l’Etat, reconstitué à Londres et à Alger. Or la Grande-Bretagne ne reconnaît pas la France libre comme un gouvernement en exil. Les services de renseignement britanniques coopèrent directement avec des résistants français qui n’ont aucun lien avec elle. Le SIS (Secret Intelligence Service) collecte le renseignement, le SOE (Special Operations Executive) s’occupe de l’action et le MI9 (Direction du renseignement militaire) des évasions. Ils recrutent des Français et agissent en France sans en référer au général de Gaulle. A partir de 1942, les Etats-Unis disposent de l’OSS (Office of Strategic Services) pour toutes ces missions. Les services secrets gaullistes ne peuvent agir en France qu’avec le soutien de leurs homologues britanniques, lequel comprend : la formation et l’équipement (postes de radio et armes) des agents ; l’acheminement en France et le retour en Grande-Bretagne par bateau ou avion ; le maintien du contact au moyen d’une centrale radio. Enfin, les services britanniques et américains fournissent armes et matériel à la Résistance.

Les agents clandestins. Contrairement aux membres des mouvements de résistance, les agents secrets de la France libre, volontaires civils ou militaires, sont soumis à l’autorité de son chef. Plusieurs centaines sont recrutés en Grande-Bretagne et en Afrique du Nord, formés puis envoyés en France comme « chargés de mission ». D’autres sont recrutés en France et formés en Grande-Bretagne. Les plus nombreux, recrutés eux aussi en France, restent sur place mais sont reconnus comme agents des autorités françaises. Comme tous les résistants, les agents clandestins se trouvent plongés dans une société, dont ils dépendent pour survivre et mener à bien leur mission sous une fausse identité. Ils savent qu’ils risquent la capture et la mort, mais aussi la torture et l’enfer des camps de concentration. En Angleterre, le BCRA recrute ses agents parmi les volontaires de la France libre après les avoir repérés lors de leur interrogatoire de sécurité. A partir de 1943, il en sélectionne aussi en Afrique du Nord. A l’issue des tests pratiques et psychologiques et selon leur profil, les candidats sont orientés vers le renseignement, l’action, l’encadrement (délégué militaire) ou la technique (opérateur radio, saboteur ou officier d’opérations aériennes). Infiltrés en France, ils recrutent d’autres agents parmi leurs relations ou dans les organisations clandestines. Comme tous les militaires de la France libre à Londres, les agents clandestins vivent sous le nom adopté lors de leur engagement, revêtent leur uniforme d’officier et fréquent les lieux de convivialité prisés des Français, mais cachent leur véritable affectation et leur future mission. En théorie, ils ne doivent pas se rencontrer, mais la consigne n’est pas toujours respectée. De nombreux agents, résidant en Angleterre ou y séjournant, suivent une formation dans les écoles britanniques. Ainsi, le SOE installe des dizaines de centres dans des châteaux isolés, dédiés au parachutisme (presque tous les agents sont brevetés), au sabotage, aux transmissions, aux opérations aériennes ou à la vie clandestine. Avant son départ en mission, l’agent abandonne le nom adopté lors de son engagement dans la France libre, confie au BCRA son testament et ses effets personnels. Il prend une fausse identité, apprend sa « légende » (biographie fictive mêlant le vrai et le faux), reçoit de l’argent et se familiarise avec ses faux papiers (carte d’identité, feuille de démobilisation, tickets de rationnement etc.). En France, les agents se procurent parfois de « vrais faux papiers », provenant réellement de l’administration. Désigné désormais par un pseudonyme lors de ses échanges avec Londres, l’agent clandestin revêt des habits en usage en France après vérification qu’il ne transporte rien qui puisse trahir son passage en Angleterre. Des matériels sont conçus pour cacher des messages et les postes de radio progressivement miniaturisés. Outre des renseignements militaires, le BCRA recueille des documents officiels pour ses agents et des renseignements politiques et économiques pour la propagande de la France libre et ses projets futurs. Traqués par la police française et les services allemands, les agents clandestins ne sont pas protégés par le droit de la guerre. Ceux qui le souhaitent reçoivent une pilule de cyanure (poison violent et efficace).

Loïc Salmon

Organisée par l’Ordre de la Libération et la Direction générale de la sécurité extérieure, l’exposition « Les agents secrets du général » (23 juin-16 octobre 2022) se tient aux Invalides à Paris. Elle présente objets, armes, archives photographiques et documents. Renseignements : ordredelaliberation.fr.

Les agents secrets du Général, 1940-1944

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

Résistance et dissuasion