La simulation pour recueillir les besoins des opérationnels

La simulation opérationnelle permet de préparer les missions des armées, de protéger les forces en intégrant les facteurs humains et même de les entraîner aux actions en zone urbaine. Cela coûte beaucoup moins cher que d’aller sur le terrain. La simulation a fait l’objet d’un séminaire organisé, les 12 et 13 juin 2012 en région parisienne, par le Commissariat général du salon d’armements terrestres Eurosatory 2012.

La préparation des missions est régulièrement mise à jour par le laboratoire technico-opérationnel (LTO), créé fin 2006 par l’Etat-major des armées et la Direction générale de l’armement. Selon l’ingénieur en chef de l’armement Eric Pédo, le LTO aide à la prise de décisions stratégiques, contribue au développement des capacités et intervient dans la préparation de l’avenir. Il immerge des personnels opérationnels dans des scénarios crédibles (environnement naturel, personnes et matériels), en vue d’expérimenter des organisations de commandement, processus opérationnels et systèmes d’armes. La simulation permet de tout modéliser. Les expérimentateurs jouent leur propre rôle dans l’organisation testée au niveau de réalisme juste nécessaire et en adéquation avec les scénarios et les éléments à observer. Par exemple, il est possible, dans un poste de commandement type, de restituer l’emploi des drones MALE (moyenne altitude longue endurance), le guidage avancé d’une unité au sol depuis l’hélicoptère de combat Tigre, le commandement de la défense antimissiles balistiques de théâtre et le combat interarmées. Les « joueurs » traitent, par ordinateur, les fonctions de pilotage de la plate-forme de combat (groupe de véhicules blindés), d’observation de l’environnement (simulateurs pilotés de Mirage 2000D et de Tigre), de mise en œuvre des armes (poste de tir) et enfin de commandement (liaison tactique 16) en disposant aussi d’informations par messagerie et phonie. Ainsi, l’environnement de la vallée de la Kapisa, où étaient déployées les troupes françaises en Afghanistan, a été reconstitué à partir des observations d’un drone, d’un hélicoptère Tigre en patrouille, de la boule optronique équipée de caméras et de capteurs laser d’un ballon captif et enfin du véhicule blindé de combat d’infanterie du chef de section. Enfin, le Centre de simulation pour la formation, l’entraînement et l’expérimentation de l’Ecole militaire à Paris pratique la simulation au niveau état-major interarmées de l’OTAN (voir rubrique « Archives » Coalition 2012 25-4-2012).

La protection des forces relève des programmes fédérés par l’Agence européenne de défense (AED). Celle-ci, dont le portefeuille de projets se monte à 170 M€, identifie les intérêts communs de pays membres en matière d’armements. Selon Jean Marchal, directeur de programme de recherche et de développement à l’AED, le programme d’investissements communs (2009-2013) dédié à la protection des forces porte sur les environnements asymétriques, les opérations militaires en milieu urbain, la préparation des  missions et l’entraînement. Les cinq projets « SIMS », « Cardinal », « Eusas », « Athena » et « Capricorn » seront, à terme, intégrés aux senseurs C3I (commandement, contrôle, communications et renseignement) des pays contributeurs. Par exemple, le projet « SIMS » (Smart Information for Mission Success) a pour but de démontrer la faisabilité, sur le plan du facteur humain, d’un support à l’utilisation d’informations du champ de bataille. Ce dernier doit être capable d’améliorer l’efficacité de la préparation de la mission, son exécution, son retour d’expérience et enfin l’entraînement associé. L’architecture de SIMS comprend des bases de données avec : des cellules de renseignement et de planification ; une visualisation de l’itinéraire (carte en trois dimensions) avec les points particuliers et les statistiques de niveau de risque ; l’exécution de la mission en temps réel par la collecte, l’envoi et la réception d’informations par les soldats présents sur le terrain ; son suivi par les systèmes d’information tactiques et de commandement. Il a été établi que les participants préfèrent recevoir des photos et des informations audio pour en extraire ce qui est nécessaire à une décision urgente, plutôt que des vidéos, plus contraignantes dans un contexte de stress opérationnel. Le retour d’expérience enrichit une base de données pour les missions suivantes. Autre exemple, le projet « Athena » prend en compte l’environnement humain local, très important dans un conflit asymétrique. Ainsi, le contexte de l’Afghanistan a été modélisé en priorité dans le cadre de l’opération psychologique « conquête des esprits et des cœurs ». Il fallait : rechercher les solutions les moins pénalisantes au niveau de l’impact sur les populations locale ; modéliser des comportements, car chaque ethnie a ses caractéristiques ; évaluer l’impact des dommages collatéraux sur les missions futures.

La simulation de combat en zone urbaine, désormais au cœur de la préparation opérationnelle des forces terrestres françaises, a aussi une finalité pédagogique d’entraînement. Le lieutenant-colonel Christian Le Meliner (Section technique de l’armée de Terre) a présenté le « SYstème pilote pour la siMUlation instrumentée du centre d’entraînement aux actions en Zone UrBaine » (Symulzub). Ce dernier, situé dans le camp de Sissonne (Aisne) dispose de zones urbaines aménagées ou spécifiques, d’une équipe d’experts du combat interarmes, d’une force adverse et d’outils de simulation, afin d’entraîner les capitaines commandant un sous-groupement tactique interarmes (SGTIA). Les hommes, matériels, armements et environnement sont réels, sauf les munitions et leurs effets. Les simulateurs de tir de combat (STC), liés au système d’armes, reproduisent les tirs directs dans des conditions identiques au tir de munitions réelles. Les impacts sont établis par des effets visuels et/ou sonores en cas de destruction de bâtiments, sans oublier les effets des mines, explosifs et pièges. Grâce à l’interopérabilité des STC et du Symulzub, tous les événements de terrain sont récupérés pour analyse, exploitation, pilotage d’exercice et suivi d’actions tactiques à des fins pédagogiques. L’instruction initiale est suivie d’un entraînement au tir numérisé dans les unités. En raison de la complexité du combat en zone urbaine, un centre d’entraînement, capable de mettre en œuvre toutes les situations tactiques dans une ville de 5.000 habitants, est en construction à Joffrecourt avec cinq sites : un centre administratif de zone moderne (prêt janvier 2012) ; une barre d’immeubles (septembre 2012) ; une rue commerçante dans un centre historique (mai 2013) ; un centre commercial de centre ville (janvier 2014) ; un pont sur un canal (octobre 2014). Ce centre permettra d’entraîner un SGTIA complet, à savoir une compagnie d’infanterie mécanisée renforcée par un peloton de chars, une section du génie, des maîtres-chiens et des patrouilles d’hélicoptères et d’avions de chasse. Cela nécessitera … 200 acteurs !

Loïc Salmon




Médias sociaux : tout n’est pas bon à dire en opérations

En juin 2012, le ministère de la Défense a diffusé à 300.000 exemplaires un « Guide du bon usage des média sociaux », destiné à sensibiliser les militaires en opérations susceptibles de divulguer par inadvertance des informations mettant en péril leur sécurité et l’activité opérationnelle elle-même.

Sont notamment concernés : les noms et lieux, la géolocalisation (souvent automatique) par tablette ou téléphone portable, les photos, vidéos et paramètres de sécurité à vérifier avant publication. Devant l’impossibilité d’interdire les diffusions de messages en raison du progrès fulgurant des technologies, le ministère a choisi de responsabiliser, d’encourager et d’accompagner ses personnels dans le respect du secret professionnel et le devoir de réserve, en s’inspirant des exemples américain (trois guides) et britannique (un guide et des vidéos). Actuellement, 77 % des Français sont membres d’un réseau social, dont « Facebook », « copaind’avant.com », « Twitter » et « YouTube ». A lui seul, Facebook (800 millions d’utilisateurs dans le monde) regroupe 76 % des jeunes Français de 18-24 ans… tranche d’âge des soldats ! Le guide insiste sur la vigilance en opérations : « Dans les conflits modernes, nos « ennemis » scannent régulièrement le web (réseaux sociaux, blogs, forums, sites personnels), à la recherche d’informations sensibles et pour détecter nos vulnérabilités ». Il énumère une liste de recommandations à suivre avant de diffuser une information d’ordre opérationnelle, y compris à sa propre famille. Les chefs militaires et civils sont aussi concernés. En effet, en s’exprimant dans les médias sociaux au nom du ministère de la Défense, ils en sont les « ambassadeurs » et les « garants de son image ».

L.S.




Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

Un contexte géostratégique éclaté, l’abandon quasi généralisé de la conscription en Europe, l’idée de nation en crise, le poids de l’opinion publique et la toute-puissance du Conseil de sécurité de l’ONU quant à l’usage de la force font que beaucoup de militaires européens se sentent plus fonctionnaires de l’OTAN que « défenseurs de la cité ».

Le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées françaises et président du Comité militaire de l’Union européenne, s’est exprimé sur tout cela à Paris au cours d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense le 15 juin 2012, puis lors d’une conférence tenue le 18 juin à l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le contexte géostratégique a explosé depuis vingt ans. La plupart des pays européens ont délégué leur défense à l’OTAN, c’est-à-dire aux Etats-Unis qui fournissent en effet 50 % du financement mais 80 % des moyens militaires. Ils ont donc de moins en moins la capacité de dire leur mot sur les choix militaires américains, d’autant plus que leurs budgets de défense diminuent. En Afghanistan, les responsables politiques européens n’osent pas dire non aux Etats-Unis mais, sous la pression de leurs Parlements, ils font faire de la figuration à leurs troupes, sauf en ce qui concerne la France, la Grande-Bretagne et le Danemark. La médiatisation du conflit suscite l’émotion et, par voie de conséquence, la tentation de remettre la stratégie en cause. Par ailleurs, le déroulement d’une opération extérieure peut devenir l’objet d’un débat de politique intérieure. En Libye, sous la pression de l’opinion publique quant au sort d’une population menacée, l’opération « Harmattan » a été décidée dans l’urgence, sans prendre le temps de définir le projet politique indispensable à la gestion de sortie de crise. Toutefois, son succès technique présente des avantages : pas de pertes pour la coalition et peu de victimes civiles grâce à la précision des armes ; l’absence de déploiement au sol a évité de passer pour une armée d’occupation ; les factions locales ont effectué le « sale boulot ». Mais, aucune opération ne ressemble à une autre pour servir de modèle aux suivantes. Par ailleurs, depuis 1990, presque tous les pays européens ont le sentiment que plus rien ne les menace, sauf dans les Balkans où leurs troupes sont présentes depuis 1992. La lutte contre le terrorisme relève plus de la police que des armées. Cependant, les Etats baltes, la Pologne et la Roumanie redoutent la puissance de la Russie. Celle-ci, qui a réussi sa contribution à l’indépendance de l’Ossétie du Sud par rapport à la Géorgie, reste attachée à l’ancien espace soviétique et à la grandeur attribuée à son ancienne puissance militaire. Par ailleurs, elle estime que le projet de défense anti-missiles de l’OTAN menace sa capacité de dissuasion nucléaire. Ce projet affecte également la France et la Grande-Bretagne, car leur dissuasion nucléaire leur assure la sécurité et aussi un statut de grande puissance.

Le vague-à-l’âme des militaires européens résulte du flou du retour de la guerre depuis 1945, à l’exception des conflits des Balkans, de la décolonisation, de l’Irak et de l’Afghanistan. S’y ajoute le flou des missions au niveau de l’OTAN et de l’Union européenne. Les documents de base existent, mais la stratégie de sortie de crise n’est pas définie et les règles d’ouverture du feu diffèrent. En effet, chaque pays se réserve le droit de les modifier pour ses troupes et peut exercer des interférences nationales dans la chaîne de commandement d’une coalition, sources de frustrations et de malentendus. Par ailleurs, l’ONU ne se connaît pas d’ennemi mais se découvre tout à coup un adversaire, car elle ne disposait pas de services de renseignement jusqu’à récemment. Ses troupes, tenues de respecter les lois internationales, se trouvent face à des civils qui prennent les armes au dernier moment, des attentats suicides, des embuscades et des miliciens qui tuent surtout des femmes et des enfants. En Afghanistan, la relève tous les six mois des troupes de l’OTAN entraîne la perte des liens avec la population… qu’il faut reconstruire ! La majorité des contingents européens font essentiellement de l’autoprotection. De plus, le retrait annoncé de ce théâtre donne aux militaires européens l’illusion, déstabilisante, qu’il n’y aura plus d’opérations extérieures par la suite. Par ailleurs, celles-ci consomment les crédits destinés à l’entraînement en Europe, devenu insuffisant. Enfin, la numérisation de l’espace de bataille, projet déjà lancé par quelques pays européens, favorise une guerre virtuelle et l’emprise croissante du commandement à tous les niveaux, qui déresponsabilise de fait les échelons subalternes.

Les valeurs militaires spécifiques, à savoir l’abnégation, le courage, la solidarité, la discipline, l’honneur et le patriotisme, ainsi que le droit de tuer avec le risque d’être tué apparaissent décalés par rapport à la société civile, pour qui la vie humaine est la valeur suprême. Le patriotisme se forge chez les jeunes recrues au cours des opérations et se cristallise autour des morts et des blessés. En outre, les armées, bien considérées par 80 % de la population française, constituent un facteur d’intégration pour les jeunes défavorisés. Toutefois, elles doivent faire face à un phénomène nouveau : la « judiciarisation », susceptible de conduire, chez les militaires, à l’abandon de l’idée de sacrifice personnel pour la sécurité de la communauté et au sentiment d’être « lâché par l’arrière ». Outre le risque d’arbitraire d’un juge, la condamnation d’un officier ou d’un sous-officier pour son action au combat pourrait avoir comme conséquences l’hésitation du combattant et l’inhibition du commandement, remettant ainsi en cause une opération.

Loïc Salmon

Le général d’armée (2S) Henri Bentégeat  a été chef de l’état-major particulier du président de la République (1999-2002) puis chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Saint-Cyrien (1965), il choisit les Troupes de marine puis entre à l’Ecole d’application de l’arme blindée cavalerie. Licencié en Histoire et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’Ecole supérieure de guerre (1985), il est auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut de hautes études de défense nationale (1992). Au cours de sa carrière, il a effectué des missions opérationnelles au Tchad et en République Centrafricaine, commandé le Régiment d’infanterie de chars de marine et les Forces armées aux Antilles. Attaché de défense adjoint à l’ambassade de France à Washington (1990), il a été aussi directeur adjoint de la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense (1992) et président du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009). Auteur du livre « Aimer l’armée, une passion à partager » (2011), il est aujourd’hui membre de l’Association nationale maréchal Lyautey (photo) et de l’association EuroDéfense-France. Titulaire de nombreuses décorations étrangères, le général Bentégeat est grand officier de la Légion d’Honneur et commandeur de l’Ordre national du Mérite.




Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés

Face à la complexité croissante des théâtres d’opérations extérieurs, les personnels de groupements tactiques interarmes (GTIA), doivent pouvoir disposer, souvent dans un délai très court, d’armements adaptés… mais pas trop sophistiqués !

C’est ce qu’ont expliqué le général de division Bernard Guillet, sous-chef d’état-major « plans et programmes », et le général de brigade Daniel Poëdras, directeur de la Section technique de l’armée de Terre « adaptation réactive des armements terrestres », au cours d’une table ronde, organisée le 6 juin 2012 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le combat terrestre se déroule dans un environnement complexe, parfois au sein de populations avec parfois des actions ponctuelles très violentes pendant quelques jours ou quelques semaines. La guerre et l’après-guerre se jouent au sol, souligne le général Guillet. L’armée de Terre doit donc être cohérente, polymorphe et capable de « réversibilité », à savoir passer très vite du combat de haute intensité à une action de maintien de la paix. Elle peut se trouver engagée dans un conflit dissymétrique, c’est-à-dire entre un Etat fort et un Etat faible et où les cibles sont militaires, ou dans une guerre asymétrique où l’adversaire compense son infériorité technologique par le terrorisme et la guérilla. Or, aujourd’hui, les nations occidentales acceptent de moins en moins les pertes en vies humaines, alliées ou adverses. Dans un contexte asymétrique, l’ennemi connaît les règles d’emploi de leurs armées, la lourdeur du commandement d’une coalition et l’influence de leurs opinions publiques sur leurs gouvernements. Il s’agit donc de protéger les soldats par un équipement approprié, le blindage des véhicules, une portée accrue des armes, le renseignement et des moyens optroniques (capteur optique associé à un traitement électronique de l’image). Pendant l’intervention en Libye en 2011, les hélicoptères ont pu attaquer de nuit grâce à leurs équipements infrarouges. Les armes à létalité réduite ont fait leur apparition dans les conflits asymétriques. Ainsi, en Afghanistan, des hauts parleurs à forte puissance permettent d’arrêter des foules hostiles, surtout quand les talibans utilisent des femmes et des enfants comme boucliers humains. Les lasers à haute intensité servent à la destruction des mines. Moins il y a de dommages collatéraux, plus il sera facile de gérer l’après-conflit d’autant plus que l’ennemi s’adapte en permanence. Selon le général Guillet, l’armée de Terre conservera son ascendant sur l’adversaire en préservant son volume de forces, notamment par sa polyvalence et sa supériorité technologique (dont allonge et puissance de feu). Au niveau du GTIA, le programme Scorpion (voir encadré) vise à conserver les échanges verticaux hiérarchiques et à améliorer les échanges horizontaux de collaboration interarmes. Il doit permettre à l’armée de Terre de tirer les leçons des conflits récents, de s’adapter aux conflits futurs en temps réel et de garantir la pertinence et la cohérence de ses équipements…dans un cadre budgétaire restreint !

Les nouvelles technologies d’armement procèdent du retour d’expérience des opérations passées en vue de les préparer à un engagement sur un nouveau théâtre, indique le général Poëdras. A l’analyse de la centaine d’opérations lancées depuis 2008, les menaces les plus fréquentes sont les mines, engins explosifs improvisés, piges et armes légères. Le programme FELIN de protection du fantassin est fourni avec un kit d’adaptation pour pouvoir le monter et le démonter en tout temps. Les moyens de détection incluent le renseignement électromagnétique, le radar d’alerte de départ de coup d’une roquette et les drones. La complémentarité des systèmes facilite le regroupement des informations. La capacité de combat de nuit intègre les drones tactiques, la veille optronique et la vision nocturne. Les moyens de communications assurent le suivi des véhicules blindés de l’avant et l’interopérabilité entre les systèmes d’informations opérationnels (drones et réseau de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan). Les interventions en Afghanistan et en Libye ont démontré la supériorité que donnent les équipements de nuit, mais des progrès restent à faire dans le soutien. Celui-ci devant se trouver au plus près des forces, il convient de simplifier la mise en condition opérationnelle des matériels et de pouvoir stocker les pièces de rechange pour réduire les flux avec la métropole.

La trop grande complexité d’un nouvel équipement risque de conduire les personnels à renoncer rapidement à l’utiliser, en raison du stress qu’il induit. La résistance au changement rend en effet difficile l’imposition d’un nouvel équipement. Par ailleurs, les troupes au sol, qui veulent voir leurs besoins satisfaits au plus tôt, reçoivent trop d’équipements dont elles n’ont qu’une connaissance sommaire du mode d’emploi. S’y ajoute la complexité des procédures OTAN. En outre, le théâtre afghan a fait redécouvrir… le combat à pied ! De son côté, l’adversaire parvient à contourner la technologie militaire qui lui fait défaut par une technologie civile plus simple et disponible sur le marché. En outre, il n’est pas soumis à la pression médiatique ni à la « judiciarisation » (poursuite judiciaires pour les conséquences d’une décision prise au combat) occidentales. Le général Poëdras préconise l’emploi de matériels utilisables dans des environnements civil et opérationnel. Enfin, l’avenir se prépare avec des technologies associant les équipements anciens et récents, comme l’a démontré le conflit en Afghanistan.

Loïc Salmon

Les groupements tactiques interarmes (GTIA), qui comprennent de 500 à 1.500 combattants, sont déployés en opérations extérieures et formés à partir d‘éléments de régiments d’infanterie, de cavalerie, du génie et d’artillerie. Le programme national « Scorpion » transforme un GTIA en un système de combat global en fédérant combattants et systèmes d’armes par la transmission et le partage instantané des informations. Il prend en compte les programmes existants VBCI (véhicule blindé de combat d’infanterie) et FELIN (fantassin à équipements et liaisons intégrés). La première étape du programme Scorpion prévoit, d’ici à 2021 : la rénovation d’une partie du parc des chars Leclerc (XL) ; la mise en œuvre du système d’information et de combat Scorpion (SICS) avec des kits de numérisation associés ; la livraison d’environ 1.000 véhicules blindés multirôles (VBMR) et de 70 engins blindés de reconnaissance et de combat (ERBC). Des appareils de simulation seront embarqués dans les véhicules. Enfin, deux étapes supplémentaires du programme Scorpion sont prévues d’ici à 2030.




Eurosatory 2012: armements terrestres, enjeux et perspectives

L’usage de la force par la France dans des opérations extérieures, destiné à s’opposer à la violence au nom d’une cause, passe désormais par l’emploi d’armements sophistiqués et chers.

Cette question a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 6 juin 2012 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

L’évolution des armements terrestres prend en compte le retour d’expérience, l’environnement industriel et le choix des pays partenaires, explique Camille Grand, directeur de la FRS. L’intensité des engagements opérationnels en 2011 (Afghanistan, Côte d’Ivoire et Libye) s’est ajoutée au maintien des précédents (Kosovo, Liban et Tchad), consommateurs de moyens et d’effectifs. Aucun de ces engagements, dont les risques sont plus importants qu’anticipé, n’a été une guerre déclarée publiquement. Ils se sont imposés dans un climat d’insécurité et dans le cadre d’une coalition. L’élément budgétaire reste important : aucune économie n’est à espérer car un désengagement a un coût. Les opérations extérieures (Opex) représentent le trentième du budget de l’Etat. L’armée de Terre y consacre 20 % de ses crédits. Or, les Opex constituent un dispositif sous tension durable et ciblé sur des urgences opérationnelles. Sans remettre en cause sa valeur individuelle, l’engagement d’un combattant nécessite des technologies en matière de protection et de renseignement. Le débat entre l’homme et la technique débouche sur une critique du « « tout technologique », qui entraîne une contrainte budgétaire et une préférence pour une plus grande rusticité. S’y ajoute un environnement industriel perturbé. Devant la diminution programmée des commandes militaires aux Etats-Unis, les entreprises américaines d’armement se montrent plus agressives à l’exportation. La consolidation de l’industrie européenne semble donc inévitable, mais se heurte à la faiblesse des marchés nationaux et à la difficulté de lancer de nouveaux programmes. Il s’agit d’innover dans tous les domaines de compétence industrielle mais en se spécialisant, comme dans le cadre de la coopération franco-britannique. Par ailleurs, une réduction du format des armées se répercutera sur les contrats opérationnels. Or, les crises (Sahel Proche-Orient etc.) ne vont guère disparaître, pas plus que le rythme des interventions ne va diminuer après le retrait d’Afghanistan, estime Camille Grand. Aucun engagement ne ressemble au précédent. En outre, l’accès aux ressources logistiques d’autres pays alliés n’est guère automatique. En revanche, le partenariat stratégique franco-britannique repose sur une vision commune de la situation internationale et de la nature des engagements.

L’adéquation entre un projet de politique étrangère et des moyens militaires implique des choix d’armements pour conserver une liberté d’action, estime Christian Mons, président du Conseil des industries de défense et du Groupement des industries françaises de défense terrestre. La France doit pouvoir projeter des troupes où et quand elle le veut sans restriction. Pour cela, elle doit diminuer ses achats d’armements américains pour réduire sa dépendance de la réglementation américaine ITAR (International Traffic in Arms Régulations). Celle-ci, qui encadre l’emploi d’armes d’origine américaine, est utilisée par les Etats-Unis pour favoriser leur politique étrangère. Contrairement à la doctrine américaine de la prééminence du feu, avec des matériels lourds, sur la manœuvre, celle de la France repose sur la proximité avec la population locale et  la modération du feu et de la destruction. Par ailleurs, le maintien en condition opérationnelle des matériels pèse lourd dans le budget des armées. La France doit donc préserver son industrie de défense pour satisfaire et adapter, en priorité, les besoins opérationnels de ses forces engagées et ainsi garder son autonomie de décision. Cela ne saurait être le cas avec des matériels américains ou britanniques, dont les fournisseurs accorderont la priorité à leurs clients… américains ! En conséquence, souligne Christian Mons, il ne faut pas céder à la logique budgétaire à court terme par « l’achat sur étagère » qui, en outre, entraîne des pertes de souveraineté et de capacités de recherche et de développement en France. Il s’ensuivrait un retard technologique croissant sur les pays concurrents, un affaiblissement de l’industrie française de pointe et un manque à gagner pour l’Etat. En effet, chaque euro investi dans ce secteur lui rapporte 1,3 € en recettes induites. Pour conserver un temps d’avance, il convient d’investir suffisamment dans les études amont pour stimuler l’innovation qui repose sur une idée et son financement. Or, la recherche amont ne procure un retour qu’à très long terme (vingt ans), qui nécessite davantage le recours à l’Etat qu’aux entreprises. Celles-ci sont de plus en plus sollicitées par leurs clients étrangers, prêts à financer seulement les études d’application, c’est-à-dire à court terme (cinq ans maximum). Par ailleurs, l’aide de l’Etat à l’exportation d’armements, pratiquée notamment dans les pays anglo-saxons,  devrait permettre de financer la recherche et le développement. Elle passe aussi par l’allègement des lourdes mesures de contrôle, qui font perdre de la réactivité en temps et en argent. L’effort entrepris en ce sens est jugé encore insuffisant. Ainsi, indique Christian Mons, il faut 19 jours pour obtenir une licence d’exportation par le ministère américain de la Défense, contre 45 par la Direction générale de l’armement, de l’équipement complet aux simples pièces de rechange. Ce délai est particulièrement pénalisant pour les petites et moyennes entreprises qui concluent, chaque année, 2.000 à 5.000 contrats de moins de 500€ et totalisent un chiffre d’affaires de 1,5 à 2 Md€.

Loïc Salmon

Le salon de l’armement terrestre Eurosatory 2012, qui s’est tenu en région parisienne du 11 au 15 juin, a accueilli 34 pavillons nationaux et environ 55.000 visiteurs de 138 pays. En France, l’industrie de défense assure 165.000 emplois directs et au moins autant indirects, dont 20.000 très qualifiés dans la recherche et le développement. L’Etat consacre 700 M€ par an aux études amont. L’armement terrestre emploie, directement et indirectement, 40.000 personnes. Eurosatory a été inauguré le 11 juin par Kader Arif, ministre délégué aux Anciens Combattants, à la place du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian en déplacement en Afghanistan pour rendre hommage aux quatre militaires français tués deux jours plus tôt dans un attentat suicide. Kader Arif a notamment déclaré : «  L’Europe de la défense doit prendre une dimension nouvelle et le dynamisme industriel de l’Union européenne est un élément majeur de cette ambition. (…) Les contraintes qui pèsent sur les budgets européens, en raison de la crise des dettes souveraines, nous poussent à mettre en commun et partager. (…) L’évolution du positionnement américain, qui regarde désormais vers l’Asie (…) encourage également les Européens à se saisir davantage encore de leur propre sécurité ».




Sauvetage de combat : l’apprentissage des médecins

Les médecins généralistes des armées doivent être capables d’évaluer les blessés graves au plus près du conflit, de les prendre en charge et de faciliter leur évacuation sur un hôpital de campagne. Leur préparation opérationnelle a été présentée à la presse, le 5 avril 2012 à Paris, par le médecin général inspecteur Maurice Vergos, directeur de l’Ecole du Val-de-Grâce.

Depuis la guerre du Golfe (1991), les médecins apprennent  à appliquer automatiquement, en milieu hostile et en situation dégradée, les gestes d’urgence adaptés aux circonstances. L’apprentissage s’articule sur trois niveaux : minimiser les conséquences des erreurs commises ; réévaluer ses actes et ceux des autres ; éviter les erreurs futures par la préparation, l’anticipation et la formation. Le sauvetage de combat nécessite aussi de savoir utiliser les transmissions, pour demander du secours dans un cadre multinational, et de savoir se servir d’une arme, pour défendre les blessés ou soi-même en cas d’agression. Toutefois, le médecin n’est pas un combattant, rappelle le directeur de l’Ecole du Val-de-Grâce. La mise en condition de projection sur un théâtre d’opérations comprend des préparations « santé » et « militaire ». Le futur médecin commence par étudier six ans à l’Ecole de santé des armées de Lyon-Bron, qui regroupe les Ecoles du service de santé des armées de Bordeaux et de Lyon depuis le 2 juillet 2011. Sa formation initiale générale militaire inclut l’école du soldat, le tir et les stages parachutiste et de plongeur. Puis, il va passer trois ans à l’Ecole du Val-de-Grâce en stages hospitaliers dans différents services : urgences civiles (bloc opératoire, service des brûlés et accidents de la route avec le sapeurs pompiers de Paris) ; blessures de guerre d’origine nucléaire, radiologique, biologique ou chimique ; blessés psychiques à identifier, à isoler rapidement, pour qu’ils ne perturbent pas l’équipe soignante, et à évacuer. Des exercices d’opération sanitaire ont lieu sur le terrain, notamment l’échographie d’urgence en cas de situation isolée. Parallèlement, s’effectue une formation continue d’adaptation aux milieux terrestre, aérien et maritime. Le sauvetage de combat prend en compte tous les retours d’expériences. Dans ce domaine, l’Ecole du Val-de-Grâce dispense trois types d’enseignements : une formation initiale spécialisée, des techniques de réanimation de l’avant et la médicalisation en milieu hostile. L’entraînement collectif est validé au sein du détachement d’assistance opérationnelle du camp militaire de Canjuers (Var). Pour sauver le maximum de monde au cours d’une opération, les médecins s’habituent à l’urgence collective. Ils doivent pouvoir donner des informations précises sur l’état de gravité des blessés, en vue de leur évacuation. Les outils de simulation  apprennent à demander les moyens d’évacuation appropriés. En 2011, environ 220 médecins ont participé à plus de 80 stages de préparation opérationnelle santé. Les auxiliaires de santé effectuent également des stages de sauvetage de combat.

La guerre en Afghanistan constitue aujourd’hui le principal terrain d’application. Le médecin soigne les blessés sans distinction. Ses camarades de combat se sont assurés au préalable qu’un taliban blessé et hospitalisé ne constitue plus une menace. Dans l’ensemble, les équipes de liaison et de tutorat opérationnel (OMLT, sigle OTAN) de la Force internationale d’assistance et de sécurité, destinées à conseiller les unités militaires afghanes, disposent de binômes médecin généraliste/infirmier. Toutefois, la ressource étant insuffisante, l’un des membres du binôme se retrouve parfois seul. Les médecins doivent donc savoir former des auxiliaires à la demande. Les spécialistes sont en général affectés à l’hôpital militaire de Kaboul et les réservistes, également spécialisés, à l’aéroport international. Des médecins afghans sont envoyés en formation en France et certains peuvent préparer l’agrégation à l’Ecole du Val-de-Grâce. Par ailleurs, les médecins féminins effectuent les mêmes formations et entraînements que leurs collègues masculins et leurs affectations dans les OMLT ne posent guère de difficultés, indique le médecin général Vergos. Vu le nombre croissant d’étudiantes à l’Ecole de santé des armées, le corps médical militaire français sera bientôt féminisé à 50 %.

« Les stages de préparation opérationnelle avant projection sont indispensables pour les techniques de réanimation de l’avant, conclut le directeur de l’Ecole du Val-de-Grâce, la qualité de la formation est validée par les retours d’expérience. Cet outil de formation a fait la preuve de son efficacité ».

Loïc Salmon

Les militaires gravement blessés au combat doivent être pris en charge en moins d’une heure, avant leur évacuation en métropole. Parmi eux, certains seront amputés. D’ici à 2014, une quinzaine d’amputés d’une main ou d’une jambe vont recevoir des prothèses articulées, actuellement en dotation dans les armées américaine et canadienne. Les « « mains » permettent un mouvement complet de l’articulation du poignet et les « genoux » une marche régulière et la prise en compte d’obstacles. Ces prothèses de dernière génération, d’un coût d’environ 55.000 € pièce, sont financées par un fonds exceptionnel alimenté en majorité par la Caisse nationale militaire de sécurité sociale et l’Office des anciens combattants et victimes de guerre et complété par l’entraide des associations « Solidarité défense » et « Terre fraternité ».




DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Service étatique, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) dispose de capteurs spécifiques pour recueillir des renseignements, hors du territoire national, ajoutant une plus-value aux informations d’intérêt stratégique (politique, militaire, sécuritaire etc.) accessibles au public (travaux universitaires et presse).

Son chargé de communications, Nicolas Wuest-Famose, l’a présentée au cours d’une conférence organisée, le 2 février 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Objectifs et moyens : le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (2008) définit le renseignement et sa finalité. « Le renseignement a pour  objet de permettre aux plus hautes autorités de l’Etat, à notre diplomatie, comme aux armées et au dispositif de sécurité civile, d’anticiper et, à cette fin, de disposer d’une autonomie d’appréciation, de décision et d’action. (…) L’acquisition du renseignement résulte de plusieurs ensembles qui sont étroitement associés : le recueil de l’information sur le terrain, au moyen de sources humaines ou de « capteurs techniques » ; l’action des services de renseignement civils et militaires ; l’action des unités militaires spécialisées. Dans tous les cas, l’information est exploitée, c’est-à-dire croisée, synthétisée et analysée, puis transmise en fonction de son intérêt aux décideurs ». Plusieurs organismes officiels participent au recueil du renseignement (voir encadré).

Selon l’article 2 du décret du 2 avril 1982, la DGSE « a pour mission, au profit du gouvernement et en collaboration étroite avec les autres organismes concernés, de rechercher et d’exploiter les renseignements intéressant la sécurité de la France ainsi que de détecter et d’entraver, hors du territoire national, les activités d’espionnage dirigées contre les intérêts français afin d’en prévenir les conséquences ». Concrètement, la DGSE s’intéresse au renseignement de crise (rebellions, conflits armés et coups d’Etat), à la prolifération d’armes de destruction massive (surtout nucléaires), à la piraterie maritime (voir revue téléchargeable mars 2011 p.9-16), au crime organisé, au contre-espionnage et au terrorisme (groupes maghrébo-sahéliens, pakistano-afghans et du Proche et Moyen-Orient). Plus petite que le BND allemand, le MI 6 britannique et surtout la CIA américaine qu’elle ne « duplique » pas, elle se concentre sur quelques « niches » de recherches, mais maîtrise la totalité des méthodes de recueil de renseignement : imagerie satellitaire, interceptions électromagnétiques et sources humaines clandestines et ouvertes.

L’article 3 du même décret précise que, pour l’exercice de ses missions, la DGSE « est notamment chargée : d’assurer les liaisons nécessaires avec les autres services et organismes concernés ; d’effectuer, dans le cadre de ses attributions, toute action qui lui serait confiée par le gouvernement ; de fournir les synthèses des renseignements dont elle dispose ». Elle se conforme donc aux priorités fixées par le Conseil national du renseignement, présidé par le président de la République. Ce conseil réunit le Premier ministre, les ministres de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de l’Economie et du Budget, d’autres ministres selon le sujet traité, le coordonnateur national du renseignement, les directeurs des services et le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale. Elle entretient notamment avec la DCRI des relations étroites qui facilitent les flux d’informations. Il en est de même avec les services étrangers dont elle est « technologiquement » proche. Elle maintient des liens « protocolaires » avec la plupart des autres services étrangers, notamment pour la permanence d’une présence quand les canaux diplomatiques ne peuvent plus être utilisés. Enfin, les activités de la DGSE sont suivies par la Délégation parlementaire au renseignement (voir article « Renseignement et Parlement », dans « Archives » 1-2-2012). Ainsi, certaines méthodes utilisées par des services étrangers ne sont pas admissibles en France. La DGSE est également contrôlée par d’autres commissions administratives : vérification des fonds spéciaux ; secret de la défense nationale ; interceptions de sécurité ; informatique et libertés.

Le fonctionnement au quotidien : l’analyste de la DGSE en poste à l’étranger doit apporter un éclairage plus pertinent que celui de la presse ou des télégrammes diplomatiques. Parfois, il a la satisfaction de voir son analyse lui revenir… annotée par un ministre ! L’officier traitant est amené à connaître des sources clandestines. Il est titulaire d’un passeport diplomatique qui lui donne une couverture officielle. Mais, s’il est pris en flagrant délit d’espionnage, il risque, au mieux, un sérieux avertissement, au pire d’être expulsé. Pourtant, en cas d’événement très grave dans son pays d’affectation, il est le dernier à quitter l’ambassade de France. Il peut prendre contact avec les Français résidant à l’étranger, qui l’intéressent et qui deviennent alors des « honorables correspondants », ou même des étrangers, dont il doit garantir l’anonymat pour ne pas tarir ces sources. Malgré le renforcement de l’Union européenne, la mutualisation des services de renseignement semble peu plausible. En effet, c’est le dernier domaine de souveraineté que les Etats membres refuseront toujours d’abandonner. Cependant, la coopération bilatérale fonctionne bien, mais avec interdiction de transmettre quoi que ce soit à un service tiers comme gage de confiance et pour éviter une « intoxication ».

Recrutement et carrière : la DGSE monte en puissance : 690 nouveaux personnels seront recrutés prochainement. Elle regroupe 77 familles d’emplois dans 22 domaines de compétences, du préfet au graveur en passant par la couturière. L’âge moyen y est de 37 ans. Les linguistes, parlant des langues très rares, et les jeunes ingénieurs informaticiens, sortis brillamment des grandes écoles, se voient proposer des contrats à durée déterminée. Les analystes ordinaires sont d’origine militaire ou civile. Les militaires peuvent demander un détachement à la DGSE à partir du grade de capitaine. Les civils y entrent surtout par concours de catégorie A (mais également B et C). Diplômés d’études politiques ou d’une faculté d’Histoire etc., les candidats doivent être à l’aise en société et à l’étranger. Après une épreuve écrite spécifique, ils passent un grand oral, où le jury évalue leur profil comportemental, leur réactivité et leur intelligence de la situation. Suivent un entretien psychologique et une enquête de sécurité. A l’issue de leur formation, militaires et civils sont formatés pour rendre compte systématiquement de tous leurs entretiens au siège de la DGSE. Une formation complémentaire à l’Académie du renseignement (créée en 2010) leur permet d’acquérir un tronc commun de connaissances et de côtoyer des collègues d’autres services.

Pour l’analyste de base, l’évolution professionnelle varie selon ses connaissances spécifiques (Afrique, terrorisme) ou linguistiques. S’il s’estime prêt à devenir « officier traitant » chargé de recruter des sources, il peut demander à suivre une formation en vue de partir à l’étranger ou non. Enfin, la DGSE s’est ouverte aux élèves de l’Ecole nationale d’administration. Ils y occupent des postes de management, car leur profil de haut fonctionnaire ne correspond pas tout à fait… à celui d’officier traitant !

Loïc Salmon

La communauté française du renseignement emploie environ 12.000 personnes ainsi réparties : DGSE, 5.000 dont 25 % de femmes ; Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), 3.100 ; Direction centrale du renseignement militaire (DRM), 1.800 ; Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), 1.200 ; Direction nationale de la recherche et des enquêtes douanières (DNRED), 700 ; Traitement du renseignement et de l’action contre les circuits financiers clandestins (TracFin), 90. Le budget annuel de la DGSE atteint 550 M€ auxquels s’ajoutent les fonds spéciaux, contre 200 M€ pour la DCRI, 158 M€ pur la DRM et 96 M€ pour la DPSD. Par ailleurs, 4.000 personnels des unités militaires spécialisées des armées de Terre et de l’Air et de la Marine nationale remplissent des missions de renseignement d’intérêt militaire.




Théâtre d’opérations maritimes en métropole

Sauf si la défense opérationnelle du territoire est mise en œuvre, ce dernier n’est plus un théâtre d’opérations militaires. Toutefois, il peut être l’objet d’une crise qui doit être gérée au niveau interministériel, a expliqué le vice-amiral d’escadre Yann Tainguy au cours d’un colloque tenu le 5 mai 2011 à l’Ecole militaire à Paris.

La gestion de crise obéit au principe de subsidiarité, à savoir que l’action publique est d’abord dévolue à la plus petite entité détentrice de l’autorité. La gestion se fait donc du bas vers le haut, du niveau local au niveau national. Dans l’ordre administratif, la gestion de crise, avant tout territoriale, commence avec le maire et se poursuit avec le préfet de département, puis celui de zone et enfin le niveau central. Chaque échelon supérieur s’investit en complément et rarement en substitution, précise l’amiral. La planification interministérielle s’appuie sur des directives nationales, une déclinaison territoriale et des rôles et des responsabilités déjà juridiquement répartis. En ce qui le concerne, l’amiral Tainguy assume deux fonctions à vocation opérationnelle. En tant que préfet maritime de la Méditerranée, il dépend du Premier ministre et exerce des responsabilités relevant de divers ministères pour l’action de l’Etat en Mer. En tant que commandant de la zone maritime de la Méditerranée, il dépend du chef d’Etat-major des armées et assure la planification, le soutien et la conduite des opérations.

Cas concrets

Ainsi, la sécurisation du sommet Afrique-France à Nice (31 mai-1er juin) en 2010 a nécessité l’établissement d’une chaîne de commandement impliquant le préfet des Alpes-Maritimes pour la police à terre et le chef d’Etat-major des armées pour les dispositifs de protections terrestre, aérienne et maritime. La sécurisation en mer a consisté à interdire à la navigation une partie du littoral, du Cap d’Antibes au Cap Ferrat, et à délimiter, au-delà, une zone à vitesse limitée à 10 nœuds (18,5 km/h). La surveillance des approches maritimes a mobilisé la frégate anti-aérienne Cassard et des aéronefs (avions et hélicoptères). Outre les sémaphores de Ferrat et de La Garoupe, la surveillance côtière a été assurée notamment par le bâtiment-base de plongeurs démineurs Achéron qui a servi de poste de commandement en mer, dix vedettes (Douane et Gendarmeries maritime et départementale) et 15 moyens légers (personnels de la Gendarmerie maritime, des CRS, de la police municipale de Nice et de l’administration des Affaires maritimes). Enfin, 24 commandos de Marine et leurs matériels étaient prêts à intervenir en cas de besoin.

Une catastrophe naturelle constitue un autre type de crise. Ainsi, la lutte contre les inondations dans le Var en juin 2010 a été pilotée par le préfet du département, qui a dû recourir aux moyens Marine utilisables (hélicoptères)… car les installations militaires terrestres avaient été touchées.

Loïc Salmon




Théâtre d’opérations aériennes en métropole

La défense d’une zone métropolitaine, qui implique des moyens civils et militaires, est aussi interarmées. Elle doit notamment garantir la souveraineté du ciel, dont les caractéristiques ont été présentées par le général de division aérienne Patrick Charaix, au cours d’un colloque tenu le 5 mai 2011 à l’Ecole militaire à Paris.

Outre la défense et les opérations aériennes, l’armée de l’Air exerce des responsabilités territoriales, dont les participations au Plan Vigipirate et au soutien de populations en détresse en cas de catastrophes naturelles ou non. La menace à partir du ciel s’est élargie, indique le général Chaix, et va du crime organisé, au terrorisme, à l’espionnage militaire, à la prolifération des missiles et à la menace spatiale, sans oublier la cyberguerre (systèmes informatiques). En conséquence, la défense aérienne inclut la lutte informatique défensive et la surveillance de l’espace.

Les directives du commandement (qui remonte au Premier ministre) sont transmises au Centre national des opérations aériennes (CNOA), situé à Lyon Mont-Verdun. Ce dernier est en relation permanente avec les ministères de la Défense, des Affaires étrangères, des Transports, de l’Economie et des Finances, de l’Intérieur et de la Justice. Les opérations aériennes peuvent concerner des sites nucléaires, des établissements pénitentiaires, des centres d’opérations des compagnies aériennes, des centres régionaux de la navigation aérienne, des aéroports et des centres d’opérations aériennes de l’OTAN. A titre indicatif, depuis 2009 et jusqu’au 5 mai 2011 (date du colloque), l’armée de l’Air a apporté son concours direct à plusieurs administrations :  suivi permanent d’une quarantaine d’aéronefs suspects pendant 14 périodes pour le compte du ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi ; 38 missions de reconnaissance aérienne pour le ministère de l’Intérieur, de l’Outre-mer et Collectivités locales ; organisation de circuits de surveillance de 188 établissements pénitentiaires pour le ministère de la Justice et des Libertés.

Le CNOA a pour missions de détecter, d’identifier, de classifier et d’intervenir. Il peut engager des moyens d’interceptions répartis sur le territoire métropolitain : cinq centres de contrôle ; huit permanences opérations ; quatre « plots » avions de chasse ; quatre « plots » hélicoptères armés ; systèmes de missiles sol-air. A titre d’exemple, le sommet Afrique-France (31 mai-1er juin 2010 à Nice) a nécessité la mise en place d’une « bulle de sécurité » sur une zone interdite au moyen d’un avion de reconnaissance E-3F SDCA (AWACS), d’avions d’interception, d’hélicoptères, d’un drone Harpang, d’un radar terrestre, de deux systèmes sol-air Crotale, de caméras thermiques et d’observateurs au sol ainsi qu’une surveillance maritime de la baie de Nice.

En complément de l’intervention du général Chaix, le capitaine de vaisseau Frédéric Sanoner, chef d’état-major interarmées de la zone de défense sud, a souligné les nécessaires cohérences des milieux (aérien et maritime), civilo-militaire (préfets, corps de l’Etat, collectivités civiles et forces militaires) et dans l’action (sécurités civile et intérieure).

Enfin, l’organisation territoriale interarmées de défense prévoit la préparation de la défense opérationnelle du territoire, qui est mise en œuvre sur décision du gouvernement en cas de crise.

Loïc Salmon

 




Les armées, réforme, budgets et opérations

Pour la première fois depuis 1962, les armées vivent trois problèmes à la fois : la réforme, les budgets et les opérations, a déclaré leur chef d’Etat-major, l’amiral Edouard Guillaud, devant l’Association des journalistes de défense le 7 juillet 2011 à Paris.

La réforme n’est pas terminée, mais les priorités changent. Pour les budgets, « quand on est dans une crise (économique) importante, les armées ne peuvent s’exonérer des efforts de la nation », indique l’amiral. Pour les opérations, la situation en Côte d’Ivoire baisse en intensité, celle du Liban est « frémissante », la piraterie continue et la tension au Sahel persiste. La lutte contre l’orpaillage clandestin en Guyane nécessite des moyens policiers et militaires. « Mon souci est de donner des ordres clairs et des moyens », souligne l’amiral. Sur ce dernier point, il précise : « Avec le retour d’expérience des opérations en Libye, oui, j’ai besoin de drones de combat ! » En cas de crise internationale, la communauté internationale est « coincée » : si elle n’agit pas, elle est critiquée pour son indifférence, si elle fait quelque chose, « ça ne va pas assez vite ! ». Les militaires, les diplomates et les politiques se trouvent confrontés au même dilemme, souligne le chef d’état-major des armées.

Le 29 juin, l’amiral Guillaud a été entendu par la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale. Il a précisé que plus de 27.000 militaires français sont déployés hors métropole. Au cours du premier semestre, les effectifs engagés en opérations extérieures sont passés de 9.000 à 13.500 sur six théâtres différents : Libye, Afghanistan, Liban, Côte d’Ivoire, Kosovo et océan Indien.

En Libye, l’opération « Harmattan », volet français de celle de l’OTAN dénommée « Unified Protector », engage 4.000 personnels et met en œuvre un tiers des bâtiments de la coalition (8), 80% des hélicoptères d’attaque (18), 30% de l’aviation de combat (40 chasseurs, dont 23 de l’armée de l’Air et 17 de l’aéronautique navale) et 20 % des avions de soutien (transport, ravitailleurs et patrouille maritime). Ce dispositif permet de réaliser plus de 30% des frappes de la coalition. En Afghanistan (4.000 militaires), l’amiral constate un affaiblissement de l’insurrection et une diminution du nombre d’accrochages dans la zone sous contrôle français, les insurgés recourant davantage aux engins explosifs improvisés et aux attaques suicides. Si l’armée nationale afghane se montre capable de remplir ses missions, dit-il, il n’y a pas de raison de ne pas la laisser jouer pleinement son rôle. En conséquence, la planification du désengagement est lancée : transfert du contrôle de la vallée de la Surobi dès l’automne 2011, puis celui de la Kapisa à l’été 2012… zone où l’armée soviétique n’a jamais pu s’engager, rappelle-t-il. Le chef d’Etat-major des armées remarque que ces opérations, caractérisées par leur grande diversité et complexité, sont des succès sur le terrain et imposent une véritable endurance opérationnelle.

Au Kosovo, la France met 300 personnels à la disposition de l’OTAN dans le cadre de la brigade franco-allemande. Enfin, interrogé sur les perspectives d’un deuxième porte-avions pour la Marine nationale, l’amiral Guillaud estime que les moyens financiers du ministère de la Défense ne permettent pas d’envisager sa construction pour le moment : son coût est en effet évalué à environ 3,5 Md€ étalés sur huit ans.

Loïc Salmon

L’amiral Édouard Guillaud est entré à l’Ecole Navale en 1973. Breveté de l’Ecole de guerre navale et de l’Ecole des applications militaires de l’énergie atomique, il est auditeur de l’Institut de hautes études de défense nationale et du Centre des hautes études militaires. Il a notamment commandé le dragueur de mines Lobelia, le bâtiment de transport léger Dumont-d’Urville, l’aviso-escorteur Enseigne-de-Vaisseau-Henry et le porte-avions Charles-de-Gaulle. Nommé préfet maritime de la Manche et de la mer du Nord en 2004, il devient chef d’état-major du Président de la République en 2006. Elevé aux rang et appellation d’amiral le 1er décembre 2007, il est promu chef d’Etat-major des armées le 25 février 2010. L’amiral Guillaud est grand officier de la Légion d’Honneur, officier de l’Ordre national du Mérite, officier du Mérite maritime, grand-croix de l’Ordre du Rio Branco du Brésil et grand officier du Mérite de l’Ordre de Malte.