Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

L’évaluation, par les chercheurs, des transitions et des inflexions de l’environnement géopolitique dans le temps long, permet d’imaginer les menaces et les opportunités futures.

La ministre des Armées, Florence Parly, s’est exprimée à ce sujet lors d’un colloque organisé, le 11 septembre 2019 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) à l’occasion de son dixième anniversaire. Y sont aussi intervenus : Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’IRSEM ; général (2S) Jérôme Pellistrandi, Revue Défense Nationale ; Etienne de Durand, Direction générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées ; colonel (er) Michel Goya, historien militaire ; Hervé Drévillon, Service historique de la défense (SHD).

Réflexion et action. En agrégeant tous les savoirs, études et recherches du ministère des Armées depuis dix ans, l’IRSEM agit comme la vigie de la défense de la France par l’observation, l’information et l’orientation, souligne Florence Parly. Il stimule la recherche stratégique « à la française », à la confluence de l’histoire, de la géographie, de l’économie et des sciences politiques. La vitalité de la recherche stratégique contribue aux capacités de connaissance, d’anticipation et d’analyse des crises pour éclairer les décisions et enrichir les échanges avec les partenaires étrangers. La DGRIS, à laquelle l’INSERM est rattaché, propose, aux « think tanks » et instituts de recherche, des contrats d’études sur plusieurs années et concentrés sur les enjeux majeurs, comme la dissuasion nucléaire, le cyber ou les arcs de crise. En outre, la DGRIS finance directement des projets de recherche et une quarantaine de thèses par an pour promouvoir l’émergence d’une relève parmi les jeunes. En 2018, ont été créés des labels « centres d’excellence », destinés à faire émerger des pôles académiques pour étudier la guerre. Ils ont déjà présélectionné des projets de recherche à Paris, Lyon, Bordeaux et Grenoble. En outre, la loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit un investissement de 10 M€ par an dans la recherche stratégique. En février 2019, la DGRIS a lancé le « Club Phœnix » pour créer un espace d’échanges et de dialogue entre l’administration, la recherche et le secteur privé. En janvier 2020, l’IRSEM et la DGRIS vont ouvrir la première édition du projet « Fabrique Défense » destiné aux jeunes de18-30ans, en vue de l’émergence d’une culture stratégique européenne. A ce propos, la nouvelle Commission européenne inclut, pour la première fois, un poste de commissaire à la défense. Enfin, deux jours avant le colloque de l’IRSEM, les ministres des Armées et des Affaires étrangères français et russes se sont rencontrés à Moscou pour reprendre le dialogue, interrompu depuis six ans, sur la coordination en matière de sécurité.

Perspective historique. Les nations font la guerre avec davantage de civils que de militaires, rappelle le colonel Goya. Pendant la première guerre mondiale, la transformation des armées a été réalisée grâce aux universitaires incorporés et aux militaires disposant d’un bagage universitaire. La recherche stratégique implique une argumentation scientifique avec un discours réfutable. Par exemple, comment une innovation technique et la démographie prennent autant d’importance dans les armées et la société. De son côté, Hervé Drévillon estime que la recherche stratégique nécessite une dimension internationale, car la guerre est une interaction entre nations. Il conviendrait aussi de développer des programmes de recherches pluriannuels. Pour mutualiser les moyens et élargir les réseaux, le SHD coopère déjà avec son homologue allemand et négocie avec son homologue canadien.

Défis à relever. Le monde redevient multipolaire, estime le général Pellistrandi, par le retour des empires, géographiques ou virtuels, avec un impact direct sur la démocratie. Face aux rapports de force imposés par les Etats-Unis, la Chine et la Russie, se pose la question de la capacité technologique européenne. Du fait de la vision mondiale de la France, la réalité opérationnelle de ses forces armées, qui paient le prix du sang, conditionne la réflexion stratégique. Celle-ci souffre du cloisonnement des approches et du manque de reconnaissance académique, car ses recherches ne correspondent pas aux critères universitaires. Le monde de la recherche stratégique n’inclut qu’une dizaine de militaires susceptibles de présenter le point de vue des praticiens. La réflexion sur le temps long nécessite la mise en perspective de leur expérience avec le dynamisme des jeunes chercheurs. Les travaux de la DGRIS et de l’Institut des hautes études de défense nationale méritent d’être diffusés, notamment auprès des élites administratives pour améliorer leur niveau sur les questions de défense et de sécurité. En matière de recherche stratégique, la DGRIS se trouve plus en position d’utilisateur que de demandeur, indique Etienne de Durand. Elle s’intéresse aux nouveaux domaines, à savoir l’espace, le cyber, l’intelligence artificielle et les drones, et le renouvellement des plus anciens, comme les programmes nucléaires et la compétition entre grandes puissances. Toutefois, l’insuffisance de la circulation des informations entre l’administration et le milieu de la recherche s’avère particulièrement dommageable. La capacité des chercheurs à comprendre les besoins du ministère des Armées va de pair avec la capacité de ce dernier à « absorber » les résultats des recherches. En effet, de nombreux articles, peu lisibles pour les non spécialistes, semblent déconnectés des enjeux du ministère des Armées. Par ailleurs, le nombre d’étudiants augmente plus rapidement que celui des débouchés. Il faudrait pouvoir aller au-delà des contrats de 3 ans, pour assurer une pérennité sur 10 ou 20 ans.

Loïc Salmon

Selon Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, la recherche stratégique française a longtemps souffert de marginalisation, en raison du peu d’échanges entre les universitaires et les milieux politique et militaire, par crainte d’une atteinte à son indépendance. Elle se trouve fragmentée au nom de la défense du « pré carré » sur l’étude de la guerre. « Think tanks » et grandes entreprises y réfléchissent…mais pas ensemble ! Les chercheurs français, formés à l’étranger, importent la culture anglo-saxonne en France. En outre, la question de l’employabilité professionnelle des jeunes chercheurs se pose. Toutefois, une fécondation croisée entre monde de la recherche et forces armés s’instaure par l’engagement de chercheurs dans la réserve opérationnelle et par le nombre croissant de militaires poursuivant des études universitaires. L’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM) parvient à concilier indépendance éditoriale et relations privilégiées avec l’Etat-major des armées et la Direction générale des relations internationales et de la stratégie. En dix ans, il a réalisé une centaine de missions à l’étranger. Il organise 90 événements par an et publie en anglais la moitié de sa production écrite. Actuellement, les chercheurs de l’IRSEM viennent à 80 % de l’université. Finalement, la complémentarité avec le milieu militaire constitue la bonne formule, estime son directeur.

Recherche stratégique : de l’anticipation à la réponse

Recherche stratégique : lancement du « Club Phœnix »

IRSEM : à l’intersection de la défense et de l’université




Défense : les blessés et les jeunes du SNU à l’honneur

Des militaires blessés en opération et des jeunes du Service national universel (SNU) ont été inclus dans le tableau final du défilé du 14 juillet 2019 à Paris.

Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Armées, l’avait annoncé à la presse, le 9 juillet à Paris, à l’occasion d’un point de situation sur ces deux sujets : l’un en commémoration du centenaire de la participation des « gueules cassées » de la première guerre mondiale au défilé du 14 juillet 1919 ; l’autre sur la première expérimentation du SNU.

Soutien aux blessés. « Les grands blessés font et feront toujours partie de la famille », souligne la secrétaire d’Etat. Le dispositif d’accompagnement, pour eux et leur famille, inclut parcours de soins, prise en charge psychologique, reconversion, soutien financier du conjoint en cas d’hospitalisation, et, pour tous les blessés en service, maintien de la carte de circulation. Il implique notamment le Service de santé des armées (SSA), l’institution nationale des Invalides, l’action sociale du ministère des Armées, les cellules d’aide aux blessés de la Marine nationale et des armées de Terre et de l’Air ainsi que l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG), présent dans tous les départements. Lors des opérations extérieures (Opex), 644 militaires ont été blessés par armes à feu ou engins explosifs en dix ans, à savoir 94 en 2008, 55 en 2009, 91 en 2010, 168 en 2011, 40 en 2012, 24 en 2013, 51 en 2014, 41 en 2015, 51 en 2016 et 29 en 2017. Le ministère des Armées prend en charge le traitement des soldats en état de stress post traumatique (ESPT). En vue d’en diminuer le nombre, un plan d’action complet porte sur l’information, la sensibilisation des militaires et de leur famille avant le départ en Opex et celle des cadres pour qu’ils alertent rapidement le SSA. Ce dernier compte 41 psychologues et 38 psychiatres, dont certains sont projetés en Opex. Le nombre de militaires en ESPT (Terre, Air, Marine, Gendarmerie et Services communs) en Opex est passé de 55 en 2009 à 133 en 2010, 297 en 2011, 283 en 2012, 384 en 2013, 311 en 2014, 391 en 2015, 370 en 2016, 196 en 2017 et 199 en 2018. Il reste au maximum dans l’armée de Terre et au minimum dans la Marine nationale. La baisse résulte des mesures de prévention, de formation et de suivi, notamment avec l’ouverture permanente du numéro de téléphone « Ecoute Défense » (08 08 800 321). Ce dernier a comptabilisé, pour souffrance psychique, 235 appels en 2013, 283 en 2014, 342 en 2015, 393 en 2016, 612 en 2017 et 647 en 2018. Par ailleurs, l’agence de reconversion « Défense mobilité », qui dispose d’un réseau d’organismes publics et de 7.000 entreprises privées, a pris en charge 128 blessés en 2017, dont 44 ont été reclassés, et 279 en 2018 (92 reclassés).

Expérimentation du SNU. La secrétaire d’Etat a visité plusieurs centres du SNU pendant sa phase expérimentale (16-28 juin) dans 13 départements pilotes avec 200 volontaires (filles et garçons âgés de 15-16 ans), encadrés notamment par 104 anciens militaires et réservistes. « Ils en sont sortis heureux et fatigués », dit-elle, heureux par la création d’une cohésion entre jeunes qui ne se connaissaient pas et fatigués par la densité des activités. Ainsi, le module « Défense » leur a donné l’occasion de s’entretenir avec des militaires, au sujet de leur métier, et d’apprendre les « réflexes défense », à savoir s’orienter, se protéger et rendre compte. Le module « Mémoire », assuré par 30 personnels de l’ONACVG, leur a permis de comprendre une cérémonie, pour y participer en connaissance de cause, et de parler de l’engagement des jeunes.

Loïc Salmon

Service de santé des armées : garantir aux blessés les meilleures chances de survie

Blessés psychiques : l’opération « Omega » de réinsertion professionnelle civile

307 – Dossier : « Les blessés en Opex, le retour et après »




Défense : le « plan mixité » pour la performance opérationnelle

Donner envie aux femmes de rejoindre les armées, fidéliser celles qui y sont et lever les appréhensions des candidates potentielles par une meilleure image.

Tels sont les objectifs du « plan mixité », présenté à la presse, le 7 mars 2019 à Paris, par la ministre des Armées, Florence Parly, accompagnée de Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Armées, du général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre, du vice-amiral d’escadre Stanislas Goulez de la Motte, major général de la Marine nationale et du général de corps aérien Alain Ferran, directeur des ressources humaines de l’armée de l’Air (photo).

L’égalité. Il ne s’agit pas d’un plan de la féminisation des armées, souligne Florence Parly. : « Il n’y aura pas de discrimination positive, il n’y aura pas de passe-droit. La sécurité des Français est en effet notre priorité absolue, l’outil militaire, c’est notre assurance-vie. (…) Chaque poste sera donc attribué au regard des compétences et des mérites. » Dans la société civile, explique-t-elle, la réussite professionnelle d’une femme dépend de la bienveillance de son supérieur… et de son compagnon. Dans les armées, le taux « d’évaporation » des effectifs est plus rapide chez les femmes, en raison de la difficile conciliation entre les vies professionnelle et familiale. Par ailleurs, les femmes peuvent désormais accéder à toutes les spécialités militaires. En 2018, un équipage de quatre femmes a été validé sur un sous-marin lanceur d’engins. En outre, les futurs sous-marins d’attaque Barracuda sont aménagés pour l’accueil de femmes dans un espace plus confiné. Une adaptation des critères physiques généraux fait l’objet d’une réflexion. Toutefois, certaines situations de combat exigent les mêmes aptitudes physiques pour la sécurité du groupe, précise Florence Parly.

Le pragmatisme. Le plan mixité se décline en 22 mesures concrètes, dont 6 dites « phares ». La 1ère diversifie les profils dans les corps d’officiers, en élargissant le recrutement sous contrat et sur titre universitaire, au sein des grandes écoles militaires, à des profils non scientifiques. La 2ème assouplit la gestion pour l’accès aux grades et aux responsabilités afin de conserver les droits à l’avancement, lors d’un congé parental ou pour élever un enfant, dans la limite de cinq ans au cours de la carrière. La 3ème développe le « mentorat » pour tous, par des accompagnateurs hors hiérarchie, volontaires et expérimentés, pour les aider à construire leur carrière. La 4ème assouplit les conditions d’accès aux examens et concours, notamment à l’Ecole de guerre, pour les officiers sous contrat ou pour les candidats ayant acquis des compétences dans le civil lors d’une disponibilité. La 5ème généralise la mise en place de « référents mixité », qui assurent un rôle de prévention, conseil et appui au commandement. La 6ème renforce la féminisation du haut encadrement militaire, à savoir 10 % de femmes/an parmi les lauréats du concours de l’Ecole de guerre d’ici à 2025 et 10 % de femmes parmi les officiers généraux d’ici à 2022.

La féminisation en 2018. Les armées emploient 32.02 femmes militaires, soit 15,5 % des effectifs. Elles constituent 8 % des militaires déployés en opérations extérieures et 38 % des personnels civils. Elles représentent 15 % des officiers, 18 % des sous-officiers et 13 % des militaires du rang. L’armée de Terre emploie 10 % de femmes, la Marine 14 %, l’armée de l’Air 23 %, le Services des essences 30 % et le Service de santé 58 %, dont 40 % de médecins.

Loïc Salmon

Femmes dans les armées : la réussite devient possible

Défense : le « plan famille » de fidélisation des militaires

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain




Cyber : capacité interarmées, niveaux stratégique et tactique

Face au cyber, arme d’espionnage, de déstabilisation, de manipulation, d’entrave et de sabotage, la France organise une « chaîne cyberdéfensive » et emploie l’arme cyber dans les opérations militaires extérieures (Opex).

Florence Parly, ministre des Armées, l’a souligné le 18 janvier 2019 à Paris. A cet effet, 1,6 Md€ seront investis dans la lutte dans le cyberespace. En outre, d’ici à 2025, 1.000 « cyber combattants » supplémentaires seront recrutés au sein du Commandement de cyberdéfense (Comcyber), de la Direction générale de la sécurité extérieure et de la Direction générale de l’armement (DGA), dont les synergies et partages ont été renforcés.

Cyberdéfense de « bout en bout ». En 2017, le ministère des Armées a connu 700 événements de sécurité, dont 100 cyberattaques, nombre déjà atteint dès septembre 2018. En moyenne, plus de deux événements par jour ont touché le ministère, les opérations militaires, les expertises techniques et même un hôpital d’instruction des armées. Certaines attaques ont ciblé directement le ministère et d’autres ont visé des industriels et des pays partenaires de la France. Une nouvelle instruction ministérielle a été diffusée au sein du ministère pour que les cadres, en situation de responsabilité, considèrent la maîtrise du risque cyber comme une priorité. En outre, un partenariat entre le Comcyber, la DGA et les grands industriels de défense, présenté lors du Forum international de la cybersécurité (Lille, 22-23 janvier 2018), permettra de protéger la communauté de défense.

Arme du champ de bataille. Plusieurs Etats incluent déjà les effets cyber dans leur stratégie militaire et leurs modes d’action et s’y préparent, à l’occasion d’exercices mettant en œuvre capacités conventionnelles et cyber. La ministre des Armées a rendu publics des documents sur les grands principes de la doctrine de lutte informatique offensive (LIO) à des fins militaires, tout en protégeant les éléments les plus sensibles pour garder la supériorité sur les théâtres d’opérations. La stratégie cyber des armées s’articule en quatre éléments. La DGA prendra en compte la doctrine dans la conception et le développement des armements futurs. Militaires et civils seront acculturés aux contraintes d’emploi de l’arme cyber. Le succès de la lutte informatique dépend de la coopération avec les pays membres de l’OTAN et de l’Union européenne. Enfin la compétence des combattants numériques lie expertise technique, finesse d’analyse et « savoir-être » militaire. Après l’intervention de Florence Parly, le général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées auquel est rattaché le Comcyber, a présenté le spectre d’emploi, déjà en cours, des moyens de la LIO en Opex. Sur le plan stratégique, les effets portent sur : le renseignement à des fins de ciblage ou de développement capacitaire adverse ; la neutralisation d’un système de commandement stratégique ; la désorganisation des centres de propagande. Sur le plan tactique, la LIO amplifie les effets de l’action militaire, en complétant et renforçant l’arsenal offensif. Ses caractéristiques concourent directement à l’atteinte des grands types d’objectifs opérationnels. Le renseignement permet d’évaluer les capacités militaires adverses, grâce à l’extraction et au recueil d’informations. La perturbation ou la création de dommages majeurs facilite la réduction, voire la destruction, des capacités militaires et cyber adverses. La « déception » modifie les capacités d’analyse de l’adversaire et altère ses capacités de propagande. Enfin, la LIO s’applique dans le respect du droit international humanitaire.

Loïc Salmon

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Cyberdéfense : soutien pour le renseignement, la protection, la prévention et l’action

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)




Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

Résilience de la société et débat libre et ouvert, atouts des démocraties, leur permettent de lutter contre la manipulation de l’information par des Etats autoritaires ou des organisations non étatiques, qui exploitent leurs vulnérabilités à des fins stratégiques.

Le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) ont rendu public, le 4 septembre 2018, leur rapport sur les manipulations de l’information. Le même jour à Paris, ils l’ont présenté au cours d’une conférence-débat, ouverte par Florence Parly, ministre des Armées. Parmi les intervenants figurent : Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’IRSEM ; Marine Guillaume, chargée de mission au CAPS ; Alexandre Escorcia, directeur-adjoint du CAPS ; le diplomate Manuel Lafont Rapnouil, Conseil européen des relations internationales ; Grégoire Lemarchand, Agence France Presse.

Menace et arme à contrer. La manipulation de l’information crée crispation et haine de l’autre et sème trouble et zizanie, estime Florence Parly. La désinformation remplace la critique raisonnée par la défiance a priori et profite de la liberté d’expression des sociétés démocratiques. La répétition et la diffusion rendent légitimes et « vraies » de fausses informations, qui mélangent habilement le vrai et le faux. Elles peuvent viser les forces armées pour tenter de faire croire à leur inefficacité et saper leur crédibilité en dénonçant des agissements supposés. Toutefois, le rapport CAPS/IRSEM identifie, chez les adversaires des démocraties, trois vulnérabilités, donc des opportunités pour leur permettre de riposter. D’abord, les services de renseignement pénètrent le champ des perceptions adverses, détectent les innombrables comptes twitter ou d’agents virtuels, relais de fausses nouvelles et amplificateurs d’anecdotes. Les experts du Centre interarmées des actions sur l’environnement et le Commandement de la cyberdéfense participent aux détections et déconstructions des tentatives de manipulation de l’information. Ensuite, la détermination à innover constitue une autre opportunité. Bientôt, l’intelligence artificielle pourra signaler et contrer la diffusion d’une information inventée. Elle dénichera les faux comptes et garantira la sécurité numérique. Enfin, la riposte à la désinformation nécessite actions interministérielles et partenariats avec les acteurs privés. La lutte contre le terrorisme, via internet, a déjà amélioré les relations de l’Etat avec les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon). Les coopérations concernent tous les pays membres de l’Union européenne et du G7, touchés par la manipulation de l’information. Ce sujet s’inscrit dans l’établissement d’un dialogue avec la Russie sur l’architecture de la sécurité européenne, conclut Florence Parly. Ensuite, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Marine Guillaume ont présenté le rapport CAPS/IRSEM.

Daech. Selon ce rapport, la campagne de l’Etat islamique (Daech) sur les médias sociaux lui a permis d’attirer plus de 18.000 combattants étrangers de 90 pays entre 2005 et 2015. Sa propagande propose une vision du monde manichéenne, simple et « complotiste » (actions d’un groupe occulte) pour expliquer l’ensemble de la vie en société. Elle cible les vulnérabilités sociales, économiques, politiques et culturelles des sociétés visées. Possesseur de sites internet, forums de conversations et revues en ligne, Daech recourt de façon intensive aux réseaux sociaux, blogs, messageries instantanées et sites de partage vidéo. Actif sur les forums spécialisés (« terror forums »), il prépare ses opérations terroristes sur le « Darknet » (réseau permettant l’anonymat sur internet).

Russie. Les ingérences constatées lors des référendums (Pays-Bas, « Brexit » et Catalogne) et des élections (Etats-Unis, France et Allemagne) sont liées de près ou de loin à la Russie, indique le rapport. Dans l’ensemble, 80 % des efforts d’influence en Europe lui sont attribués, le reste se répartissant, en gros, entre la Chine, l’Iran et Daech. Seules l’URSS puis la Russie ont officialisé la manipulation de l’information pour affaiblir l’Occident. Celle-ci a d’abord été utilisée contre les minorités ethniques, nationales et religieuses de la Russie elle-même. Aujourd’hui, la manipulation mélange propagande de tradition soviétique et divertissement à l’américaine. Il s’agit moins de convaincre que d’affaiblir en divisant. En outre, des « cyberbrigades » ont été mises sur pied en 2017. Moscou considère ses méthodes comme défensives, face à la guerre de l’information menée par les Etats-Unis, et la promotion des valeurs libérales et démocratiques comme une action subversive pour renverser son régime.

Chine. Le savoir-faire de la tradition de la lutte idéologique et de la propagande est aujourd’hui au service des intérêts chinois, précise le rapport. Le parti communiste entend entretenir sa légitimité à l’intérieur, influencer les opinions internationales et mettre en œuvre la guerre de l’information. Il s’agit de contrôler le discours dominant et d’influencer les croyances et perceptions des sociétés ouvertes, en vue de servir les intérêts de la Chine et de réduire leur capacité de réponse. Ingérence et influence se manifestent par l’instrumentalisation des diasporas chinoises (prises de contrôle des médias en chinois) et d’anciens hommes d’Etat européens, la pénétration d’organisations régionales (Interpol et Conseil de l’Europe) et les pressions sur les chercheurs (visas et financement de programmes). Elles ciblent surtout l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les pays d’Europe de l’Est et d’Afrique.

Union européenne. La manipulation de l’information s’infiltrant au cœur des mécanismes internationaux pour entraver la décision, il faut aussi lutter contre notre propre crédulité, souligne Manuel Lafont Rapnouil. L’expérience de l’Estonie, qui y a été exposée, lui donne une capacité de prévision, indique Alexandre Escorcia. Déjà, la lutte contre la manipulation de l’information est particulièrement prise en compte par la Commission européenne et le Service européen pour l’action extérieure.

Média. Dans ce domaine, les média sont passés du déni à la vérification des sources sur les réseaux sociaux en cas de « partage », souligne Grégoire Lemarchand. De leur propre initiative, ils ont établi collectivement des normes (« fact-checkings ») sur la déontologie et la transparence pour intervenir sur les moteurs de recherche et auprès des annonceurs en ce qui concerne les sites colportant de fausses nouvelles.

Loïc Salmon

Le rapport « Les manipulations de l’information » résulte d’une enquête de terrain à l’initiative du CAPS et de l’IRSEM, qui ont effectué une centaine d’entretiens auprès : d’institutions publiques (ministères et services de renseignement) d’une vingtaine de pays (Asie, Europe, Amérique du Nord et Russie) ; d’organisations internationales (OTAN, OSCE et Union européenne) et d’organisations non gouvernementales ; d’universitaires, de « think tanks » et de journalistes. Il s’appuie aussi sur la littérature scientifique disponible. Il examine les causes, conséquences et réponses aux manipulations de l’information d’origine étatique, visant les populations d’autres Etats et présente 50 recommandations pour s’en protéger.

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

La face cachée d’internet




Défense : vers un renforcement du lien Armées-Nation

Outre leurs objectifs stratégiques et opérationnels, les armées constituent une chaîne humaine, des anciennes générations aux plus jeunes, au sein de la nation qu’elles servent aussi par leur action sociale et le devoir de mémoire. Geneviève Darrieussecq, secrétaire d’Etat auprès de la ministre des Armées, a présenté ses objectifs devant la presse, le 20 octobre 2017 à Paris.

Service national universel. Projet de société voulu par le président de la République, le « service national universel » ne sera pas militaire et résultera d’une coordination interministérielle relevant du Premier ministre, souligne la secrétaire d’Etat. Il impliquera notamment les ministères des Armées, de l’Intérieur, de l’Education nationale et des Sports. D’une durée d’un mois, il vise à susciter l’engagement personnel et citoyen et développer l’esprit de défense et de la sécurité du pays. Il pourrait inclure, notamment, la cybersécurité de base et l’apprentissage des gestes de premiers secours en cas de catastrophe naturelle ou de terrorisme. Il permettra de vérifier le niveau d’illettrisme et l’état de santé des jeunes (dépistage et prévention de maladies). Au niveau parlementaire, la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale va mettre sur pied une mission spécifique sur le projet de service national universel. Le Sénat devrait faire de même. Dans une première phase, le Premier ministre va constituer une mission d’inspection de tous les dispositifs existants concernant la jeunesse. Ensuite, une commission de haut niveau procédera à des auditions et évaluera les éléments juridiques, en vue de formuler des propositions au printemps 2018. Puis le président de la République fixera une ligne budgétaire bien identifiée dans le projet de loi de finances 2019. Responsable de la contribution de son ministère au projet de service national universel, Geneviève Darrieussecq a rappelé l’appétence des armées à développer un soutien à la jeunesse par leur savoir-faire, notamment dans le cadre du « service militaire adapté » pour l’insertion socioprofessionnelle des jeunes de 18 à 25 ans dans les départements et territoires d’outre-mer. En outre, à titre expérimental, l’armée de Terre a organisé un « service militaire volontaire » d’un an en métropole pour 1.000 jeunes en difficultés, dont 70 % ont pu se réinsérer dans la société à l’issue. Mais cela nécessite du personnel d’encadrement, que les armées peinent à fournir en raison de leurs engagements prioritaires. La « Journée Défense et Citoyenneté », essentiellement encadrée par la Gendarmerie et les réservistes, devrait disparaître lors de la mise en œuvre du service national universel, a indiqué, Geneviève Darrieussecq.

Société et culture. Relais du monde combattant, le secrétariat d’Etat l’accompagne, de la formation initiale puis continue au cours de la carrière et jusqu’à la réinsertion dans la vie civile. Il développe des partenariats avec les centres académiques et d’enseignement technique, pour faciliter le recrutement de militaires formés. Le Service de santé des armées évolue et organise son réseau local, pour conserver sa capacité opérationnelle et mettre ses compétences à la disposition de la population. Par ailleurs, le ministère des Armées constitue le deuxième opérateur culturel de l’Etat avec les musées de l’Armée, de la Marine et de l’Air et de l’Espace. Les hauts lieux de mémoire militaire, qui connaissent une fréquentation croissante avec 12 millions de visiteurs par an, apportent un soutien économique local.

Loïc Salmon

Garde nationale : catalyser les réserves militaires et civiles

Résilience : la survie de la collectivité nationale

Service de santé des armées : garantir aux blessés les meilleures chances de survie




Défense : le « plan famille » de fidélisation des militaires

« Rendre possible la conciliation entre l’engagement dans les armées et une vie familiale épanouie », tel est l’objectif du « plan famille » 2018-2022.

Florence Parly, ministre des Armées, a ainsi présenté à la presse, le 31 octobre 2017 à Paris, ce plan destiné à améliorer les conditions de vie des militaires.

Compréhension et concertation. Le plan famille a été établi avec les instances de concertation (Conseils et Conseil supérieur de la fonction militaire) et les associations impliquées dans l’action sociale. D’un montant de 300 M€ de crédits nouveaux sur 5 ans, il sera mis en œuvre à 70 % dès 2018. Il comprend douze mesures, dont la moitié pourra s’appliquer au personnel civil du ministère des Armées : faciliter la vie du conjoint par un élargissement et une simplification de l’offre des prestations sociales ; fournir au militaire déployé un accès internet wifi gratuit, surtout dans les emprises mal équipées du territoire national ; amplifier le soutien moral et psychologique des familles avant, pendant et après les missions opérationnelles ; exonérer de toute avance de fonds le militaire lors des déplacements en mission ; offrir aux militaires une meilleure visibilité sur leur mutation, soit 5 mois de préavis dans 80 % des cas ; améliorer le dispositif de prise en compte des déménagements ; renforcer et améliorer l’offre de logement dans les zones de densification ou de tension locative forte, notamment en Ile-de-France, en proposant 660 logements en métropole de 2018 à 2020 ; accompagner tous les membres de la famille, à savoir dans le travail du conjoint, la garde des enfants (240 places supplémentaires en crèche en 2018) et leur scolarité ainsi que la vie associative ; faciliter l’information et l’intégration des familles à la communauté de défense (création d’un portail e-social) ; faciliter la capacité du commandement à organiser localement des activités de cohésion incluant les familles ; individualiser les parcours professionnels, notamment pour les familles monoparentales ou séparées et les couples de militaires, en vue de pouvoir exercer leur droit de visite des enfants ; épauler les familles lors de la blessure du militaire ou de son décès.

Sociologie militaire. Selon une étude réalisée par le ministère des Armées, 47 % des militaires sont mariés, 6 % ont signé un PACS et 18 % ont vécu une rupture d’union. De nombreuses femmes militaires vivent en couple avec un conjoint militaire. Environ 55 % des militaires ont des enfants (deux en moyenne). En tout, 70 % des militaires ont constitué leur propre famille : 90 % en famille nucléaire, avec ou sans enfant ; 7 % dans une famille recomposée ; 3 % dans une famille monoparentale, surtout des femmes. En matière de logement, 42 % des militaires sont locataires de leur résidence principale, 33 % en sont propriétaires et 25 % sont hébergés à titre gratuit. La mobilité et ses contraintes conduisent 11 % des militaires, contre 1% des Français, à choisir le célibat géographique en raison du travail du conjoint, de la scolarité des enfants, de l’environnement social ou de la propriété de la résidence principale.

Djihadistes français. Florence Parly a précisé que les djihadistes français, capturés en Irak, seront jugés dans ce pays. La situation de leurs enfants sera examinée au cas par cas. Certains pourront être rapatriés, mais en tenant compte de la volonté de leurs parents. En Syrie, les Français combattant dans les rangs de Daech font l’objet d’un signalement auprès du Comité international de la Croix-Rouge. S’ils rentrent en France, ils s’exposent à des poursuites judiciaires systématiques.

Loïc Salmon

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Défense : Sylvie Goulard, une ministre « des Armées »

La ministre des Armées, Sylvie Goulard, a souligné le caractère symbolique et la résonance historique de cette dénomination recentrée sur les personnels militaires, qui risquent leur vie, et leurs missions.

Au cours d’une conférence de presse le 29 mai 2017 à Paris, elle a présenté ses priorités définies à l’issue d’une réunion avec ses grands subordonnés (le chef d’Etat-major des armées, le Délégué général pour l’armement et le secrétaire général pour l’Administration).

Une stratégie globale. La première priorité porte sur la protection de la France, où la menace terroriste reste élevée, et l’amélioration des conditions des militaires déployés en opérations extérieures et sur le territoire national. La deuxième concerne l’effort financier en matière de défense avec l’objectif de 2 % du produit intérieur brut en 2025, impliquant une réflexion stratégique sur la loi de programmation militaire à mener à bien avec le Parlement en 2018. La troisième priorité pose la question de la défense de l’Europe, à la suite des récents attentats terroristes en Suède, au Danemark, en Belgique, en Grande-Bretagne et en Allemagne. Lors du sommet de l’OTAN (Bruxelles, 25 mai 2017), l’insistance des Etats-Unis auprès de leurs partenaires européens, pour  assumer une part plus importante du budget de l’Alliance, constitue une nouvelle vulnérabilité, mais aussi un aiguillon pour des avancées communes vers l’Europe de la défense, position longtemps défendue par la France, rappelle Sylvie Goulard. Les opinions publiques européennes devront être préparées à un effort pour la défense, qui nécessitera des arbitrages internes. L’environnement géopolitique, extrêmement changeant, implique, de la part de la France, une approche pragmatique pour développer des coopérations avec l’Allemagne (aviation militaire notamment), la Grande-Bretagne et d’autres pays (deux ou trois partenaires). Quant au service militaire universel en France, mentionné par Emmanuel Macron pendant la campagne pour l’élection présidentielle, la ministre a indiqué que les modalités seront définies au niveau interministériel sous l’autorité du Premier ministre, car les ministères de l’Intérieur et de l’Education nationale en seront parties prenantes. Ce service militaire universel correspond à une volonté présidentielle de renforcer la cohésion entre la jeunesse et la nation.

Une carrière « européenne ». Titulaire d’une licence en droit de l’Université d’Aix-Marseille (1984) , Sylvie Goulard est diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris (1986). Ancienne élève de l’Ecole nationale d’administration, elle mène une carrière de haut fonctionnaire (1989-1999) à la direction des affaires juridiques du ministère des Affaires étrangères (MAE). Elle fait notamment partie de l’équipe française chargée de négocier la réunification de l’Allemagne. Après un détachement au Conseil d’Etat (1993-1996), elle suit les affaires européennes au service de prospective du MAE. A l’issue d’un passage comme chercheuse associée au Centre de recherches internationales (1999-2001), elle devient conseillère politique du président de la Commission européenne Romano Prodi (2001-2004). Elle suit les travaux de la convention présidée par l’ancien président de la République Valéry Giscard d’Estaing, en vue d’un projet de traité constitutionnel, qui sera rejeté par référendum. Après avoir enseigné au Collège d’Europe à Bruges (2005-2009), Sylvie Goulard est élue à deux reprises au Parlement européen (2009-2017). Enfin, elle est nommée ministre des Armées le 17 mai 2017.

Loïc Salmon

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Défense : « Plus la France a d’alliés, plus sa voix est forte à travers le monde »

Telle est l’opinion du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian exprimée au cours d’une conférence de presse, tenue le 11 mars 2015 à Paris, pour présenter la situation sur les plans stratégique, opérationnel, industriel et sécuritaire. Selon lui, la crise en Ukraine menace la sécurité européenne : « La guerre en Europe, c’est ce que chacun doit redouter lorsque les frontières sont remises en cause et lorsque le droit international est bafoué ». Le partenariat stratégique avec l’Égypte inclut la formation des pilotes des 24 avions de combat Rafale et de l’équipage de la frégate FREMM, qu’elle a commandés. Ce bâtiment étant prélevé sur la flotte de la Marine française, celle-ci va commander une FREMM supplémentaire en compensation. Les négociations sur la vente de Rafale au Qatar se poursuivent, a indiqué le ministre. Sur le plan opérationnel, le porte-avions Charles-de-Gaulle participe à l’opération « Chammal » dans le golfe Arabo-Persique, dans le cadre d’une coalition internationale contre l’organisation Daesh, en vue de la reprise de l’ensemble du territoire irakien par les forces terrestres irakiennes et les « Peshmergas » kurdes. Depuis septembre 2014, le Sud libyen est devenu un creuset de groupes terroristes qui se forment, s’entraînent et reçoivent des armes. Aujourd’hui, précise le ministre, aucune action ne sera entreprise en Libye sans l’accord des pays frontaliers, à savoir l’Égypte, le Soudan, le Tchad, le Niger, l’Algérie et la Tunisie. La Libye s’inscrit dans l’arc de la menace terroriste d’inspiration djihadiste, qui va du Waziristan (zone montagneuse frontalière du Pakistan et de l’Afghanistan) au golfe de Guinée, en passant par le Proche-Orient, la Corne de l’Afrique et le Sahel. Cette menace prolifère là où l’autorité de l’État s’affaiblit. Elle se manifeste sous la forme de deux ensembles : Al-Qaïda et ses nombreuses filiales ; « l’État islamique » ou Daech, qui recrute le plus parmi les groupes sunnites de toutes obédiences. La France, souligne le ministre, apporte un soutien technique (renseignement) et logistique aux pays riverains du lac Tchad dans leur lutte contre Boko Haram, mais ne participe pas au combat. « Les ralliements à Daech de groupes terroristes libyens ou de Boko Haram au Nigeria constituent une menace majeure pour la stabilité de l’Afrique et la sécurité de l’Europe », rappelle le ministre. Sur le plan industriel, les exportations d’armements en 2014 dépassent 8 Md€, soit le double de 2012, indique Jean-Yves Le Drian. Il se rendra en avril au Liban pour la mise en œuvre du contrat « Donas » de livraisons de matériels d’armement français aux forces armées libanaises, financées par l’Arabie Saoudite. Ce contrat de 3 Md$ porte sur des véhicules blindés, hélicoptères, canons et vedettes de surveillance. Il inclut la formation de personnels des trois armées, dans les écoles militaires françaises, et la préparation opérationnelle, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme. Le ministre a fait un lien entre les menaces directes sur le sol national et celles au-delà des frontières : « A la mi-février, environ 1.400 individus de nationalité française ou résidant en France étaient recensés pour leur implication dans le djihad au Levant. Parmi eux, 400 étaient identifiés dans la région, 90 sont morts au cours de combats et 200 de retour sur le territoire français ». Suite à l’opération « Sentinelle » (Plan Vigipirate) qui déploie 10.000 militaires dans 682 sites en France, le contrat opérationnel de l’armée de Terre sera modifié pour maintenir 7.000 hommes sur le territoire national.

Loïc Salmon

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Défense : conserver les capacités nécessaires dans un budget contraint

Dans sa dimension économique, le ministère de la Défense privilégie la satisfaction du besoin opérationnel, en raison de la sécurité de la nation. Mais le contexte budgétaire exige de rechercher des ressources exceptionnelles.

Ce fut l’objet d’une table ronde organisée, le 19 novembre 2014 à Paris, par l’École des affaires internationales de l’Institut d’études politiques. Outre le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, des hauts responsables du ministère y ont participé (voir encadré).

Engagements opérationnels accrus. Les armées françaises déploient actuellement 9.000 personnels en opérations extérieures (Opex) dans des conditions difficiles, indique le général Lanata. La situation sécuritaire se dégrade : Syrie, Liban, Irak, Libye, Nigeria, Sahel et l’Est de l’Europe, sans oublier les ressortissants français partis combattre avec les djihadistes. L’ensemble des capacités est mis en œuvre pour faire face à un large spectre d’engagements. Le modèle d’armée complet a connu des avancées multiples et des différences en 5 ans. Il inclut désormais la dissuasion nucléaire, la garantie de la sécurité du territoire national, les Opex, le domaine spatial et la cyberdéfense. Il agit sur le temps long et la recherche de la stabilité. Ainsi, les interventions au Sahel et au Levant  entrent dans le cadre de la « défense de l’avant », pour éviter la constitution de foyers du terrorisme international. Les opérations « Harmattan » (Libye, 2011) et « Serval » (Mali, 2013) ont confirmé l’importance de l’entrée en premier sur un théâtre avec une planification nationale et un soutien (renseignement et logistique) de pays alliés. Les mêmes et celle au-dessus de l’Irak (2014) illustrent le degré élevé de réactivité (modification d’une opération en 24 h) obtenue par le prépositionnement de forces et le dispositif d’alerte d’unités. Malgré des moyens comptés, la combinaison de forces, sur des théâtres aussi différents que l’Afghanistan, la Centrafrique et le Mali, a été réalisée grâce à la modularité des équipements, la préparation opérationnelle et la motivation des personnels. Mais le fonctionnement des Opex atteint la limite de la rupture : il a fallu un abondement budgétaire de 30 M€ fin 2013. Enfin, les militaires paient un lourd tribut en Opex : 77 morts et plusieurs centaines de blessés en 5 ans.

Cadre financier resserré. Le ministère de la Défense est tenu d’éviter l’affaiblissement de l’outil militaire, souligne Hughes Bied-Charreton. Il assure les conditions pour atteindre les objectifs fixés avec une marge de manœuvre quasi nulle : « 1 €, c’est 1 €. On doit rendre des comptes ». Il doit aussi éclairer les décideurs pour avoir un impact dans la durée. Son cap est fixé par le président de la République, chef des armées, dans un contexte international actuellement difficile sur les plans économique et financier. Le Livre blanc 2012 sur la défense et la sécurité nationale détermine les engagements, d’où découlent les outils de défense, avec une enveloppe financière, de 364 Md€ pour la période 2014-2025, horizon considéré comme le plus pertinent pour les perspectives stratégiques. La Loi de programmation militaire 2014-2019 (LPM) prévoit une dépense de 179 Md€ (valeur 2013) sur 6 ans, horizon le plus adéquat pour la conduite des grands programmes d’armement. Elle stabilise l’effort de défense à 1,45 % du produit intérieur brut. Le ministère de la Défense établit un budget triennal (2015-2017), qui conditionne l’efficacité de l’outil militaire et répond à un besoin de cohérence physique et financière. Les crédits de recherche et développement s’étalent sur 10 ans, car l’efficacité de l’outil militaire dépend du maintien à niveau des matériels et de la formation des personnels. La LPM consacre 17 Md€/an en moyenne aux équipements sur un budget annuel de 31,4 Md€ et doit maîtriser les coûts de fonctionnement, déjà très contraints. Elle prévoit la suppression de 33.700 emplois et la révision du format des armées. L’outil militaire atteint désormais le seuil critique, avertit Hughes Bied-Charreton. Le ministère de l’Économie et des Finances, qui raisonne sur le court terme, estime cette trajectoire budgétaire purement indicative et non la norme, alors que celui de la Défense réfléchit sur les moyen et long termes. L’arbitrage final revient au Premier ministre et au président de la République.

Base industrielle à préserver. Outre l’équipement des forces, la Direction générale de l’armement (DGA) doit maintenir une base industrielle et technologique de défense, gage de souveraineté, explique Christophe Fournier. Les entreprises françaises d’armement réalisent un chiffre d’affaires de 15 Md€/an en moyenne, dont le tiers à l’exportation. Malgré la concurrence des États-Unis, de certains pays membres de l’Union européenne et de pays émergents (Inde, Chine, Corée du Sud et Brésil), les prises de commandes étrangères de matériels français ont totalisé 6,9 Md€ en 2013, soit + 42 % en un an ! Pourtant, en raison de la baisse des commandes publiques, la DGA doit choisir entre le maintien du niveau de performances et le calendrier de renouvellement des matériels. Elle doit aussi arbitrer entre la production de matériels urgents pour les Opex et le lancement d’études amont pour maintenir les capacités opérationnelles. La coopération européenne se fait avec des pays proches en termes de besoins et de calendriers de productions avec financements prévus (Grande-Bretagne, Allemagne, Italie et Espagne).

Soutien politique affirmé. Les effectifs du ministère de la Défense, de 270.000 personnes en 2014, auront diminué de 25 % entre 2008 et 2019, précise Jean-Yves Le Drian. Premier acheteur public, cette administration va investir 10 Md€ par an et allouer 3,6 Md€ à la recherche et au développement pour soutenir l’industrie d’armement. Celle-ci compte 4.000 entreprises, dont beaucoup de petites et moyennes, qui emploient 165.000 personnes, dont 20.000 hautement qualifiées. Pour garantir la trajectoire financière de la LPM, il faudra dégager 5,56 Md€ sur la période 2015-2017, soit près de 30 % des crédits des principaux programmes d’armement, pour compléter les ressources budgétaires. Mais une incertitude pèse sur les recettes exceptionnelles de 8 Md€, prévues par la LPM : ventes aux enchères de fréquences de 700 Mégahertz ; cessions de biens immobiliers et d’actifs de l’État dans les grandes entreprises. Des solutions innovantes d’acquisition de matériels militaires seront donc mises en œuvre dès 2015, a indiqué le ministre.

Loïc Salmon

Défense : budget 2015 maintenu à 31,4 Md€

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Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés

De gauche à droite : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; Ghassan Salamé, doyen de l’École des affaires internationales de l’Institut des hautes études politiques (SciencesPo) ; Hughes Bied-Charreton, directeur des affaires financières au ministère de la Défense ; général de corps aérien André Lanata, sous-chef plans à l ‘État-major des armées ; Christophe Fournier, directeur des plans, des programmes et du budget à la Direction générale de l’armement ; Jean-Michel Oudot, économiste à la direction des affaires financières du ministère de la Défense et enseignant à l’École des affaires internationales de SciencesPo.