Armée de Terre : pas de victoire sans le soutien de la nation

Affrontement de deux volontés et fondé sur des ressources matérielles et immatérielles, la victoire implique, pour l’armée de Terre, la poursuite de son mandat sur 20-30 ans et l’intégration des innovations d’usage immédiat.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 6 février 2018 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre. Un diplomate et deux généraux de haut rang y sont intervenus.

Le dilemme du temps. Le pouvoir politique veut des victoires rapides, car l’opinion publique se lasse des engagements militaires longs après ceux en Afghanistan (13 ans), en Centrafrique (3 ans) et au Sahel (depuis janvier 2013), explique le diplomate. Il voit sa propre communication contestée par le « complexe militaro-industriel » dans les médias…qui racontent la guerre à sa place ! L’incertitude du monde actuel estompe l’idée de « guerre juste » et donc de victoire militaire définitive. L’ennemi soviétique d’hier a été remplacé par le terrorisme islamiste, avec une vision du monde différente de celle des Etats démocratiques. Quoique ce dernier soit identifiable au Levant et au Mali, la difficulté d’une interposition internationale entre factions rivales conduit à un combat sans fin et une victoire impossible. Sans accompagnement économique massif, les effets pervers l’emportent sur la victoire. Ainsi en Libye, la réussite militaire franco-britannique de 2011 s’efface devant l’émergence des centres de transit de migrants clandestins et de trafics d’armes, comme en Irak depuis l’intervention américaine de 2003. Les contraintes budgétaires nécessitent de s’intégrer à une alliance, facteur de dépendance dans la prise de décision. En France, la fin du service militaire obligatoire et la recherche du « zéro mort » dans un conflit ont conduit à l’absence de prise de risques et donc de victoire. Or, souligne le diplomate, le monde doit reconnaître que la France porte un message, reste fidèle à son histoire et maintient son rang, le rôle de sa diplomatie étant de transformer la victoire aux yeux de tous en une paix durable. Les dirigeants politiques actuels n’ont connu ni le second conflit mondial ni les guerres de décolonisation. Mais conscients de l’Histoire ils s’imprègnent de la culture militaire par leurs fréquentes visites sur le terrain. Par ailleurs, aux Etats-Unis, les généraux sont reconnus comme les artisans de la victoire, alors qu’en France, cet honneur revient aux dirigeants politiques, en raison de la mauvaise image des militaires dans la nation après les guerres de décolonisation. Toutefois, les attentats terroristes de 2015 et 2016 ont eu pour conséquence de valoriser les services de renseignement, autrefois mal vus, et les militaires avec l’opération « Sentinelle ».

La constance et la patience. Le chef militaire doit concilier le temps de son action sur le terrain avec celui, très court, du pouvoir politique, et celui, très long, du diplomate et éviter qu’ils divergent, indique l’un des généraux. Cela passe d’abord par une réflexion sur les crises, toujours différentes, et la connaissance de leurs acteurs, pour ne pas appliquer à une crise nouvelle la solution de la précédente. La fascination pour les images de départs de navires et de déploiements d’avions et d’hélicoptères dans la gestion des crises occulte la nécessité de jouer sur tous les leviers et dans le temps long, surtout quand elles durent plus de dix ans (Kosovo, Irak, Afghanistan). Entre 2014 et 2017, la coalition internationale a largué 100.000 bombes contre Daech en Syrie et en Irak, soit cinq fois plus que sur Dresde en 1944. Par ailleurs, tout pays membre d’une coalition internationale doit rester lucide quant à son poids dans la décision opérationnelle. Ainsi, dans celle contre les talibans, la France n’a fourni que 2,5 % des effectifs pour contrôler 3 % du territoire afghan. Une erreur consiste à tenter de résoudre les crises une par une, en partant du principe qu’elles sont disjointes, alors qu’elles surviennent en réseau, comme en Libye, Irak et Syrie. L’action précipitée, sous le coup de l’émotion et de la pression médiatique, peut avoir de graves conséquences, comme le brusque afflux de 5.000 migrants clandestins en Méditerranée après la diffusion mondiale d’une vidéo montrant un enfant mort sur une plage. Enfin, précise le général, l’engagement politico-militaire ne peut reposer sur un consensus lent. Le pouvoir politique doit donner une directive claire et rapide sur les objectifs à atteindre, pour lesquels les militaires présentent des options d’action avec les risques encourus.

L’action durable. Autrefois, gagner la guerre consistait à remporter une grande bataille ou s’emparer d’une capitale pour détruire une idéologie. Aujourd’hui, souligne l’autre général, la liberté d’action s’impose à l’armée de Terre pour défendre les intérêts de la France dans un monde multipolaire, asymétrique et connecté. Elle doit pouvoir agir vite et loin, en toute circonstance, où il faut et autant que nécessaire, par une opération aéroportée ou amphibie. Cela implique maîtrise du renseignement, masse et épaisseur. Cela va de l’interopérabilité avec les armées des Etats baltes, à l’adversaire hybride dans la bande sahélo-saharienne et à la combinaison des forces armées avec celles de la sécurité intérieure (autorités civiles, douane et gendarmerie). En cas de coup dur, la résilience inclut action de communication, acte juridique et application de règles éthiques pour éviter la barbarie. La spécificité militaire (donner et recevoir la mort) nécessite endurance, aguerrissement et volonté du pouvoir politique de détruire l’ennemi. L’initiative sert à mener l’action pour exercer une influence et obtenir un effet final pertinent. Elle implique imposition du tempo à l’adversaire et réversibilité de l’action, car le temps militaire diffère de celui de la reconstruction. L’efficience repose sur une intervention brutale et décisive des forces spéciales et conventionnelles. Pour empêcher l’adversaire de prendre un ascendant tactique par l’emploi inattendu de moyens bon marché, comme un drone commercial armé de façon rudimentaire, l’achat d’une technologie de pointe « sur étagère » satisfait le besoin d’urgence opérationnelle. Par ailleurs, une intervention armée ne se justifie qu’avec le soutien de la population locale. Ainsi l’opération « Serval » au Mali (2013) l’a pris en compte dans le cadre d’une approche globale régionale, avec un appui international et le partage de renseignements sur place et en France.

Loïc Salmon

Le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre anime la pensée militaire au profit de l’efficacité opérationnelle des forces terrestres. Il assure la formation des futurs décideurs à différents niveaux. L’enseignement militaire supérieur Terre prépare à l’exercice de hautes responsabilités ou de postes de direction exigeant un niveau élevé de qualifications scientifiques et techniques. Il enseigne le travail en état-major et en interarmées, au sein de quatre établissements : Ecole d’état-major pour jeunes capitaines et sous-officiers ainsi que pour les officiers candidats au concours d’entrée à l’Ecole de guerre ; Cours supérieur interarmes ; Enseignement militaire supérieur scientifique et technique ; Ecole supérieure des officiers de réserve spécialistes d’état-major.

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Armée de Terre : faire face à toutes menaces, ici et là-bas




Armée de l’Air, deux mois d’opérations en Libye

Dans les opérations aériennes en Libye, la France contribue en tout, sauf les drones, alors que les Etats-Unis en fournissent deux par jour pendant 12 heures, a déclaré le chef d’état-major de l’armée de l’Air, le général Jean-Paul Paloméros, devant l’Association des journalistes de défense le 26 mai 2011 à Paris. Mais, elle pallie cette absence par le pod (nacelle) Damoclès de désignation de cible et d’imagerie infrarouge, qu’emporte le Rafale standard F3 et qui donne une très grande précision. Ainsi un Rafale a pu localiser, à des dizaines de km, 15 avions au sol des forces pro-Kadhafi, tirer et revenir vérifier les dégâts. Les tirs de bombes de 250 kg se font à distance de sécurité avec une précision métrique. Début juillet, sera déployé le Rafale biplace équipé du missile air/sol moyenne portée. Son équipage, composé du pilote et d’un officier système d’armes, est un atout. « Pour différencier un pick up (camionnette avec espace ouvert) armé d’un pick up civil, il vaut mieux être deux à bord », précise le général Paloméros.  Les forces pro-Kadhafi  arment en effet des pick up civils pour frapper la population et chargent leurs ambulances d’armes. Elles essaient aussi de s’infiltrer dans les rangs des troupes d’opposition. « L’apport de l’arme aérienne peut faire basculer le rapport de puissance pour que la population libyenne puisse s’exprimer », souligne le général Paloméros. Les frappes visent des objectifs statiques (centres de commandement, dépôts de munitions) et dynamiques (blindés, pick up armés), en limitant au maximum les dommages collatéraux. Les pistes d’envol sont épargnées, afin de servir après les hostilités. Les poches de résistance disposent d’armes de petit calibre et de missiles sol/air transportés à dos d’homme. De 15 à 20 frappes de combat ont lieu chaque jour. « Sans capacité de renseignement électromagnétique, on ne peut mener une opération », précise le général. L’avion de renseignement électromagnétique Sarigue NG, déclassé en 2004, pourrait être remplacé, par exemple, par des drones et des avions d’origine civile. L’observation par satellite permet d’alimenter une banque de données en permanence et d’acquérir une capacité d’indépendance. Pour effectuer les échanges de renseignements entre alliés selon des procédures complexes, il faut utiliser les mêmes clés de décryptage, accessibles à la suite d’accords de confidentialité qu’ont déjà conclus les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. « Le souci est de durer, indique le général Paloméros, et donc de régénérer le potentiel ». Pour cela, tous les types d’avions de l’armée de l’Air sont déployés en Libye, même le Mirage 2000N en raison de sa polyvalence et son armement modulaire. Par ailleurs, des commandos parachutistes de l’air et deux hélicoptères Caracal sont embarqués sur le porte-avions Charles-de-Gaulle, pour le sauvetage éventuel de pilotes. Ainsi, le 24 mai en Afghanistan, les deux membres de l’équipage d’un Mirage 2000D français, en appui d’une unité italienne au contact des insurgés, ont dû s éjecter à la suite d’une panne de réacteur. Ils ont été récupérés en 75 minutes par une équipe américaine aidée d’une patrouille italienne au sol. La surveillance aérienne a été assurée par un drone et une patrouille d’avions américains A10. Enfin, le retour d’expérience des opérations aériennes en Libye, notamment sur l’emploi d’avions monoplaces et biplaces, servira à la préparation de la prochaine loi de programmation militaire.

Loïc Salmon

Le général d’armée aérienne Jean-Paul Paloméros, entré à l’Ecole de l’Air en 1973, est breveté pilote de chasse en 1976. Il a 3.500 heures de vol à son actif. Affecté  au Royal Air Force College (Grande-Bretagne) en 1992, il a notamment commandé la 30e escadre de chasse à Reims (1988) et la base aérienne 120 à Cazaux (1996). En outre, il a été : sous-chef d’état-major opérations (1993), puis sous-chef plans (1994) au commandement de la défense aérienne à Taverny ; adjoint au général commandant les éléments français de l’opération « Crécerelle » en Italie, puis chef du bureau air et adjoint air au commandant de la FORPRONU à Sarajevo (1995) ; chef du bureau études et plans généraux à l’état-major de l’armée de l’Air à Paris (1998) ; secrétaire général des officiers de cohérence opérationnelle (2001), puis chef de la division plans programmes évaluation (2002) à l’Etat-major des armées à Paris. Nommé major général de l’armée de l’Air en 2005, il a été promu chef d’état-major le 25 août 2009. Le général Paloméros est grand officier de la Légion d’Honneur, officier de l’Ordre national du Mérite et titulaire de la Médaille de l’aéronautique.




Cyberespace : nouveau terrain d’affrontement international

Représentation d’un territoire lié à la technologie informatique, le cyberespace présente des aspects stratégiques : lieu commun à préserver mais aussi menace pour les usagers et même champ de bataille entre Etats.

La Chaire Castex de cyberstratégie a examiné les stratégies des Etats dans le cyberespace, au cours de la journée d’étude qu’elle a organisée le 18 avril 2013 à Paris. Sont notamment intervenus : Frédérick Douzet, titulaire de la chaire et directrice adjointe de l’Institut français de géopolitique, Université Paris 8; Jean-Loup Samaan, maître de conférences au département Moyen-Orient du Collège de défense de l’OTAN ; David Sanger, correspondant en chef du New York Times à la Maison Blanche ; Sophie Lefeez, doctorante en socio-anthropologie des techniques, Université Paris 1.

La menace informatique. Selon Frédérick Douzet, une prise de conscience est apparue dans les discours politiques et les médias américains après les attaques informatiques contre l’Estonie en 2007 et la Géorgie deux ans plus tard. Ces attaques, pour lesquelles la Russie a été soupçonnée, ont provoqué peu de dommages matériels graves, mais de sévères perturbations dans un contexte de tensions politiques fortes. La cyberguerre est entrée dans le domaine public avec, pour conséquences, la hausse du budget de la protection informatique aux Etats-Unis et la mise en place de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information en France. Les attaques multipliées contre les organismes gouvernementaux et les grandes entreprises (4.000 par an chez Alcatel) font craindre des risques d’espionnage industriel et de destruction de données et d’infrastructures vitales sur le territoire. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 avaient déjà montré la vulnérabilité des Etats-Unis à des guerres asymétriques. Ensuite, la Russie et la Chine ont manifesté leur volonté de projection de puissance. La représentation de la menace revêt une importance stratégique, car elle peut être instrumentalisée pour servir des intérêts. Plus la menace prend de l’importance et plus la légitimité populaire est indispensable pour financer des dispositifs sécuritaires onéreux dans un contexte budgétaire contraint. Les Etats-Unis sont passés de la guerre globale contre le terrorisme à celle contre l’ennemi asymétrique, capable de frapper n’importe où, sans préavis et sans être identifié à coup sûr. Les efforts de défense contre Al Qaïda ont été transférés vers la cyberguerre avec des moyens budgétaires accrus, du fait que des puissances adverses (Russie, Chine et Iran) peuvent accueillir des cyberattaquants. Le discours sur la cyberguerre est lié à la rivalité de pouvoir géopolitique : exagération de la menace chinoise (montée en puissance de la Marine et attaques informatiques) ; analogie avec la menace nucléaire ; risque de destruction des services de renseignement.

La saga « Stuxnet ». L’existence du ver israélo-américain « Stuxnet », utilisé contre les centrifugeuses iraniennes d’enrichissement nucléaire, a été révélée en 2012 par le quotidien américain New York Times. Il s’agissait d’une vaste opération dénommée en réalité « Olympic Games », déclenchée par l’administration Bush en 2006 et poursuivie par l’administration Obama en 2008. Jean-Loup Samaan présente le contexte : impasse du processus diplomatique avec l’Iran ; rumeur d’une opération aérienne préventive par Israël avec l’aide des Etats-Unis ; absence de consensus au sein de l’Union européenne, car la Grèce, l’Italie et l’Espagne ont besoin du pétrole iranien. Empêtrée dans la guerre d’Irak, l’administration Bush choisit la cyberattaque contre l’Iran. L’Agence de sécurité nationale (NSA), chargée de la lutte informatique, entreprend une vaste opération avec les services de renseignement israéliens, qui apportent une valeur ajoutée. Les recherches vont porter sur les centrifugeuses vendues à l’Iran et à la Corée du Nord par la Libye en 2003, après son abandon des armes de destruction massive. Mais, les Etats-Unis en ont récupéré quelques unes. La saga de ce qui sera plus tard connu sous le nom de « Stuxnet » se déroule en neuf phases : essai du programme dit NSA/Unit 8200 ; programme infiltré dans le système iranien ; collecte et transmission de données ; conception et propagation du ver ; propagation du ver dans le système de contrôle des centrifugeuses ; altération des opérations des centrifugeuses ; exportation involontaire du ver sur internet via l’ordinateur d’un ingénieur iranien et infection de 30.000 ordinateurs dans le monde ;  poursuite de l’opération avec une version améliorée du ver ; découverte du ver par les Iraniens, qui mettent au point un anti-virus. Les décideurs ont perdu le contrôle de l’opération lors du dérapage sur internet. D’après Jean-Loup Samaan, le Stuxnet s’apparente à un outil de diplomatie « coercitive » et une opération de sabotage aux objectifs stratégiques limités, dont il faut ensuite gérer l’escalade. Mais, dit-il, « une cyberattaque qui marche est celle dont on n’a jamais parlé » ! Enfin, David Sanger a souligné qu’Obama a développé un autre programme de Bush pour les opérations clandestines : les drones !

La supériorité technique. La recherche de la supériorité technique stimule l’industrie d’armement, conclut Sophie Lefeez à l’issue d’entretiens avec les concepteurs (Direction générale de l’armement) et fabricants d’armement. Il s’agit d’avoir un temps d’avance sur « l’autre », de ne pas chercher à l’imiter, mais de concevoir des systèmes d’armes plus évolués. Connaissance, vitesse, allonge et protection constituent les idées directrices. Par ailleurs, la supériorité de l’information permet d’obtenir la supériorité tactique. L’évolution technique définit l’efficacité opérationnelle, qui repose sur des moyens d’information accrus. Il s’agit d’aller plus vite, plus loin, plus haut et de détecter l’ennemi le premier. Pourquoi continuer dans cette voie s’interroge Sophie Lefeez ? « Parce que la technique rassure » !  Depuis la fin de la guerre froide (1991) et ses scénarios prévisibles, le monde fait face à une incertitude déstabilisante, avec la perte des anciens repères et la recherche de nouveaux. Le calcul des probabilités au moyen d’algorithmes doit permettre de maîtriser les risques, en vue du « zéro aléa » dans la détection de la menace.

Loïc Salmon

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Le journaliste américain David Sanger a publié deux livres sur l’administration américaine actuelle. Dans le second, intitulé « Obama : guerres et secrets », il dévoile des informations inédites sur le programme « Olympic Games » relatif à l’utilisation de l’arme informatique, par le gouvernement américain, contre le programme nucléaire iranien. Pour la première fois, un Etat a pu réaliser une cyberattaque de longue durée contre un autre Etat, en vue d’éviter un nouvel engagement militaire et de ne pas conduire une opération clandestine sur le terrain.

 




Marine nationale : Harmattan, les BPC en action

Pendant l’opération Harmattan en 2011, les Bâtiments de projection et de commandement (BPC) Mistral et Tonnerre se sont succédé sur zone à proximité de la Libye pour remplir une mission importante de la Marine : la projection de puissance et de force.

Le capitaine de vaisseau Philippe Ebanga, commandant du Tonnerre à l’époque, a relaté cette aventure humaine, technique et opérationnelle à l’occasion d’une conférence organisée, le 3 avril 2012 à Paris, par le Club Sup Mer. Le vice-amiral Jean-Louis Vichot, directeur du Centre d’études supérieures de la marine, est également intervenu.

Avant la Libye, le Mistral avait évacué 8.000 Libanais de Beyrouth lors de l’opération « Baliste » (juillet 2006-février 2008). Cinq ans plus tard, il est envoyé en Côte d’Ivoire. Lui puis le Tonnerre, qui l’a relevé, ont été positionnés quatre mois devant le port d’Abidjan en appui des forces françaises de l’opération « Licorne », qui protégeaient les ressortissants étrangers. Comme tous les ports et aéroports du pays étaient fermés, les caisses de ravitaillements ont été parachutées à proximité du BPC, récupérées à bord puis transportées à terre sur des chalands de débarquement. Le Tonnerre est ainsi resté 63 jours d’affilée devant Abidjan jusqu’à l’issue de la bataille finale. A peine de retour à Toulon, il a dû repartir le 17 mai pour relever le Mistral au large de la Libye, où il est resté deux mois en zone de guerre. Pendant tout ce temps, les membres de l’équipage ont eu peu de communications avec leurs familles.

L’opération Harmattan a été précédée d’observations par satellites et de reconnaissances (vidéos et écoutes électromagnétiques) par un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA). Du côté français, l’opération a mobilisé six SNA (dont un à deux reprises), un porte-avions, deux BPC et six frégates. Des missions ont été interrompues en Atlantique. En océan Indien, les avions de patrouille maritime ATL2, engagés dans l’opération « Atalante » contre la piraterie, ont été retirés et les frégates ont été remplacées par des patrouilleurs de haute mer. Le porte-avions Charles-De-Gaulle et le BPC Tonnerre ont passé 38 jours en situation de combat. Ce dernier a bénéficié de conditions météorologiques, océanographiques et géographiques favorables. Il a constitué une « bulle » de sécurité de 5 km de diamètre… sous la seule responsabilité de son commandant. Au-delà, c’est du ressort de l’état-major embarqué de l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT). Le transfert de responsabilité se fait lors de la mise en œuvre tactique des hélicoptères. Il s’agit d’abord de mettre les bons hélicoptères au bon moment et au bon endroit sur le pont d’envol, afin de partir en opération à l’heure dite. Malgré l’aide de l’informatique, les « chiens jaunes » (personnels du pont d’envol) sont indispensables au bon déroulement de la mission. Un hélicoptère de l’armée de l’Air assure la recherche et le sauvetage de l’équipage d’un hélicoptère d’assaut abattu lors d’une attaque. La planification d’une mission d’aérocombat se fait entre midi et le coucher du soleil. Ensuite, escorté par un SNA et une frégate, le BPC s’approche au plus près des objectifs, tous feux éteints, en silence radio et avec la lumière infrarouge comme unique éclairage. La côte est visible du bord. De sept à douze hélicoptères Tigre, Puma et Gazelle partent effectuer des frappes. Pendant le transit au dessus de la mer, ils sont précédés d’un hélicoptère Lynx Marine, qui retourne ensuite se poser sur sa frégate d’origine. Les adversaires, qui les entendent arriver sans les voir, sortent de leurs bunkers. De 23 h à 05 h, l’équipage du BPC est maintenu aux postes de combat, prêt à réagir en cas d’attaque, de sinistre (incendie) ou de crash d’hélicoptère. Les aéronefs, qui reviennent plusieurs fois se ravitailler en munitions, restent vulnérables même de nuit. Les pilotes, équipés de lunettes de vision nocturne, reviennent épuisés, car ils ont essuyé des tirs. Tout le monde doit être récupéré au petit matin. C’est la première fois que des hélicoptères sont utilisés de cette façon au sein de l’OTAN.

Les spécificités du BPC ont été ainsi validées par une opération de guerre. Porte-hélicoptères d’assaut, ce bâtiment déstabilise l’adversaire en se déplaçant le long de la côte. Intégrateur interarmées avec les hélicoptères de l’ALAT, centre de communications connecté à tous les réseaux classifiés de l’OTAN, il est au cœur d’un dispositif maritime qui doit durer sur zone : un pétrolier-ravitailleur (munitions, carburant, nourriture) ; des frégates anti-aérienne et anti-sous-marine d’escorte, qui ont eu l’occasion de tirer contre la terre pour protéger le transit des hélicoptères ; un SNA. Pourtant, il reste très vulnérable aux batteries côtières de missiles et aux mines. Pendant le transit de 48 heures de Toulon au golfe de Syrte, l’équipage du Tonnerre (180 personnels) a dû intégrer 500 militaires venus de différentes unités et qui ne se connaissaient pas entre eux. Pour le stockage, il a été épaulé par le soutien aéronautique pour éviter les accidents dus à l’incompatibilité des chargements (munitions, missiles, combustibles). Un pilote de l’aéronavale a formé les équipages de l’ALAT aux procédures aéronautiques d’un navire en mer et au tir des munitions depuis la mer. Le plus difficile a été la validation des qualifications à l’appontage de nuit, tous feux éteints et en silence radio. Le commandant du BPC a autorité sur tous, sauf l’état-major de l’ALAT embarqué. Il valide ces qualifications… qui n’ont pas été décernées à tous les pilotes ! Il a aussi dû gérer la « guerre médiatique », qui a contribué à la guerre psychologique à quelques km des côtes. Au début, il n’y a pas eu de communications, puis un voyage de presse a été organisé pour les équipes des chaînes nationales de télévision : un beau sujet pour le journal de 20 h !

Loïc Salmon

Sept pays dans le monde disposent, ou disposeront à court terme, de porte-hélicoptères : les Etats-Unis, le Japon, la Corée du Sud, la France (trois bâtiments de projection et de commandement, BPC), l’Espagne (bientôt), l’Australie (bientôt) et la Russie (deux BPC en construction en France et livrables en 2014 et 2015). Les BPC Tonnerre et Mistral (photo) ont participé à l’opération Harmattan. Le Dixmude effectue sa traversée d’endurance dans le cadre de la mission Jeanne d’Arc (voir « Archives » 29-02-2012). Un BPC a une longueur de 199 m, une largeur de 32 m, un tirant d’eau de 6,20 m, une hauteur de 60 m et un déplacement de 22.000 t. Son pont d’envol de 5.200 m2 peut recevoir tous les types d’hélicoptères en service dans le monde, y compris le convertible américain V-22 Osprey. Son radier embarque divers types de chalands de débarquement, dont 2 LCAC (véhicules de débarquement sur coussin d’air) américains dont les essais, concluants, ont eu lieu pendant Harmattan. Son hangar accueille des véhicules blindés et des chars sur deux ponts (voir « écorché » dans revue téléchargeable décembre 2010, p.7). Par ailleurs, le BPC peut se transformer en navire-hôpital (70 lits) ou en poste de commandement de théâtre (850 m2 disponibles pour un état-major interarmées embarqué). Enfin, le bilan du Groupe aéromobile engagé dans Harmattan a déjà été présenté : voir « Archives » du 28-09-2011.




Libye : bilan final de l’opération Harmattan dans le cadre OTAN

L’OTAN a mis fin le 31 octobre 2011 à l’opération « Unified Protector », engagée le 31 mars contre la Libye. Mais celle dite « Harmattan », déclenchée le 19 mars par les forces aériennes françaises puis britanniques, continue jusqu’au rapatriement total des moyens français sur zone. L’Etat-major français des armées en a dressé le bilan lors d’un point de presse le 3 novembre à Paris.

La zone d’opérations française s’étend de la métropole (bases d’Avord et d’Istres) à l’Italie (Signorella), la Grèce (La Sude) et au large de la Libye. Le groupe aéronaval (porte-avions Charles-De-Gaulle, une vingtaine d’avions et une frégate) étaient sur zone du 19 mars au 12 août. En sept mois, 4.200 militaires ont été engagés avec une quarantaine d’avions et un drone Harfang, une vingtaine d’hélicoptères et une dizaine de bâtiments de soutien et de combat, dont un sous-marin nucléaire d’attaque. La permanence à la mer a été maintenue par 27 navires qui se sont relayés (1.500 jours de mer). Les opérations aériennes (armée de l’Air et aéronautique navale) ont totalisé 5.600 sorties ainsi réparties : 3.100 dites offensives, 1.200 de reconnaissance et de surveillance, 400 de défense aérienne, 340 de contrôle aérien et 580 de ravitaillement. Le Groupe aéromobile (Armée de Terre), embarqué sur un bâtiment de projection et de commandement, a assuré 90% des frappes au sol effectuées par les hélicoptères de manœuvre de l’OTAN et détruit 450 objectifs. En tout, les aéronefs français ont réalisé 25 % des sorties de la coalition, 35 % des missions offensives et 20 % des frappes au sol. L’Etat-major des armées n’a pas donné de bilan chiffré des munitions tirées. La participation des moyens déployés à Signorella, La Sude et en mer a diminué progressivement à partir du 22 octobre. Treize avions de l’armée de l’Air ont été maintenus en alerte en France jusqu’au 31 octobre. Depuis, Harmattan couvre les actions éventuelles de coopération de défense avec la Libye.

Loïc Salmon




La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

La guerre constitue un ensemble cohérent, qui commence par l’engagement du feu et débouche sur un état politique meilleur. Il s’agit de garder sa liberté d’action et d’entraver celle de l’adversaire.

Tel est le point de vue du général de division (2S) Vincent Desportes qui s’est exprimé le 11 février 2013 à Paris, lors d’une réunion organisée par l’Association des journalistes de défense.

Les opérations en Afghanistan, en Libye et au Mali. L’avantage est à l’attaquant et le rapport de forces n’a plus d’importance, estime le général. En Afghanistan, il a fallu déployer 130.000 hommes de l’OTAN contre 10.000 talibans. Le résultat n’est pas d’ordre tactique mais psychologique. L’emploi massif du feu a échoué en raison des dégâts collatéraux qui ont provoqué un divorce avec la population locale. Quoique les troupes françaises aient été considérées comme supplétives (« proxy forces ») par le commandement américain, « nous n’avons pas perdu la guerre au niveau tactique ». En Libye, l’intervention a été une bataille sans contrôle des dérives au sol. Le pays est devenu un « arsenal à ciel ouvert où se sont servis les mouvements djihadistes ».  Quelque 20.000 missiles ont disparu des implantations militaires libyennes. L’autorité du colonel Kadhafi suffisait pour contrôler le Sahel, poursuit le général Desportes, l’ordre politique, cassé, n’a pas été remplacé. Plus d’un an et demi après, le passage à une situation politique meilleure n’a pas été réalisé. « Quand on ne contrôle pas les conséquences de son entrée en guerre, il y a des dérives ». L’intervention au Mali constitue la deuxième bataille de Libye, estime le général. L’opération interarmées « Serval », « bien montée », a été déclenchée 4-5 heures après la décision du président de la République. Projeter 4.000 hommes nécessite beaucoup de monde derrière. Le poser d’assaut est une action compliquée qui exige une coordination avec les moyens aériens. La troisième dimension, qui inclut le renseignement (drones et avion radar ATL2) et l’appui feu immédiat (chasseurs), a donné une mobilité supérieure à celle de l’adversaire, dont les missiles sol/air n’ont pas fonctionné. Les hélicoptères jouent un rôle essentiel pour la projection de forces, car la guerre se gagne au sol pour stabiliser la situation. La présence de point d’appui (forces pré-positionnées) en Afrique a permis de limiter les dépenses de cette intervention qui coûte 2 M€/jour, souligne le général. Les quelque 3.000 hommes des forces spéciales ont permis d’accélérer la manœuvre. « L’effet pervers est de croire que les forces spéciales suffisent ». Conquérir des villes, comme Tombouctou et Gao, et les tenir font partie du métier des troupes conventionnelles. Des combats « disymétriques » ont lieu. L’adversaire, quoique culbuté, a pu se ressaisir. Il évite les villes et recourt aux attentats suicides et aux mines. Certains djihadistes ont appris la fabrication d’engins explosifs improvisés en Afghanistan. Le déploiement des forces françaises sur de grandes distances (plus de 1.500 km) les rend vulnérables à des harcèlements par des éléments adverses en petit nombre. Dans l’ensemble, explique le général Desportes, les forces africaines ne connaissent pas le terrain, sont sous-entraînées et sous-équipées et ne savent pas réagir rapidement. Seules celles du Tchad (2.000 hommes) peuvent stabiliser le Nord Mali. La Force internationale de soutien au Mali (Misma, 2.000 hommes) n’était pas encore sur place le 11 février. Les forces maliennes ne seront pas prêtes avant des mois. La Misma aura toujours besoin du soutien logistique et du renseignement des pays occidentaux (France et Etats-Unis), d’appui feu (France), de coordination et de planification. L’ONU prendra le relais quand cela deviendra une mission de maintien de la paix.  La volonté de retrait des troupes françaises existe, mais les circonstances imposeront le calendrier. « C’est l’ennemi qui fait la loi. Nous sommes là pour longtemps, déclare le général Desportes, qui estime que la France doit assumer ses responsabilités et « ne pas refaire la Libye ».

Perspectives pour la défense de la France. L’intervention au Mali a retardé la publication du Livre Blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale. Le général Desportes avertit qu’une diminution du budget de la défense mettrait en péril la cohérence de l’ensemble forces nucléaires et forces conventionnelles. De plus, le maintien en état du budget de la dissuasion se fera au détriment de celui des forces conventionnelles qui seront alors incapables d’assurer leurs missions. Or, dit-il, il existe un lien stratégique entre le nucléaire et le conventionnel. En vue d’un équilibre entre le nucléaire et le conventionnel, il suggère un arrangement avec la Grande-Bretagne pour assurer, à moindre coût, une permanence à la mer des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Par ailleurs, la progressivité de l’action renforce sa crédibilité. La volonté politique d’utiliser l’arme nucléaire repose sur celle d’entreprendre une action militaire conventionnelle avant, comme celle au Mali. Il faut donc être capable d’agir en dessous du seuil nucléaire, sinon l’adversaire va pratiquer la stratégie du « fait acquis » pour contourner la dissuasion. Or, estime le général, la France a perdu son autonomie par rapport aux Etats-Unis en matière d’approvisionnement en munitions et de transport stratégique : « On ne fait que la guerre que nous laissent faire les Etats-Unis ». Quant à l’Europe de la défense, il considère que c’est « un rêve qui ne fonctionne pas », car les Etats membres n’ont pas la même perception de la menace. La stratégie étant l’interface entre les domaines politique et militaire, les hommes politiques ont tendance à se focaliser sur ce que le public voit à la télévision, selon le général Desportes qui estime « normal de maîtriser l’information ».  Enfin, il a noté que, lors d’une opération sécuritaire, les civils sont toujours réticents pour relever les militaires, mais « ça fait partie du métier des militaires ».

Loïc Salmon

Entré à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr en 1972, Vincent Desportes choisit l’arme blindée cavalerie. Titulaire d’un doctorat en histoire, d’un diplôme d’études approfondies de sociologie, d’un diplôme d’études spécialisées d’administration des entreprises, il est breveté de l’Ecole de guerre (1988-1990) et de l’United States Army War College (1998-1999), qui correspond au Centre des hautes études militaires en France.  Il a commandé le 501ème-503ème Régiment de chars de combat (1996-1998), le Centre de doctrine d’emploi des forces (2005-2008) et le Collège interarmées de défense (2008-2010). En outre, il a été attaché des forces terrestres à l’ambassade de France à Washington (2000-2003) et conseiller défense du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (2004-2005). Professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris, il est co-directeur de la collection « Stratégies & doctrines » aux éditions Economica. Le général de division (2S) Desportes est officier de la Légion d’Honneur, de l’Ordre national du Mérite et de la Legion of Merit (Etats-Unis).




ALAT : retour d’expérience opérationnelle

En cinq ans d’engagements en Afghanistan, en Libye, en Côte d’Ivoire, en République Centrafricaine et au Mali, l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) a développé son savoir-faire et sa doctrine de l’aérocombat : vol tactique ou de combat, de nuit et au plus près du sol.

Un colloque sur ce sujet a été organisé, le 17 juin 2014 à Villepinte (banlieue parisienne), dans le cadre du salon des armements terrestres Eurosatory. Parmi les intervenants figurent : le général de brigade Laurent Kolodziej, à l’époque chef interarmes de l’opération « Serval » au Mali ; le général de brigade Michel Grintchenko, chef de l’état-major aéromobile au sein du Commandement des forces terrestres ; le général Sancho, commandant de l’ALAT espagnole.

Opération interarmes. Outil de guerre souple et réactif, l’hélicoptère de combat démultiplie la liberté d’action du chef, explique le général Kolodziej. L’aérocombat s’inscrit dans la manœuvre tactique, décidée par le chef interarmes, au contact de l’adversaire et à dominante arme blindée cavalerie ou infanterie mécanisée. Il permet de s’affranchir des distances, rend son emploi réversible et assure la surprise. Au Mali, intégré à un groupement tactique interarmes (GTIA) déployé sur une zone grande comme une fois et demi la Belgique, le groupe aéromobile apporte la plus-value de la combinaison des composantes de combat, la souplesse de l’articulation et une complémentarité des capacités (appui feu et logistique). Il permet l’acquisition du renseignement et l’agression dans la 3ème dimension. Il assure des actions d’opportunité : prendre pied sur un objectif lointain et difficile d’accès ; combiner le feu et la reconnaissance ; accélérer les approvisionnements en alimentation, eau et munitions. En outre, les mesures de coordination dans la 3ème dimension, qui excluent l’improvisation, sont acquises par la préparation opérationnelle de personnels certifiés et entraînés dans les régiments. La planification interarmées intègre les contraintes logistiques de l’avant : points d’appui sécurisés de la « plateforme opérationnelle désert » pour ne pas user trop vite hommes et machines ; maillage de points de ravitaillement et de maintenance des hélicoptères. Plus exposé que les troupes au sol en cas de crash, l’hélicoptère doit être rapidement sécurisé, avec la prise en compte de blessés parmi l’équipage et par une température extérieure pouvant monter à 55° C. Le déploiement de 3.000 hommes sur un vaste territoire exige l’intégration permanente d’un détachement ALAT au PC du GTIA, en vue d’agir vite, fort et loin : opération héliportée, raid dans la profondeur ou force de réaction rapide comme l’héliportage d’une compagnie (140 hommes) à une distance de 100 km en moins d’une heure. Il s’agit de pré-établir un dispositif cohérent, sans dévoiler sa manœuvre. Un groupe aéromobile permet souplesse et réactivité. Il peut se réarticuler au cas où la mission est reconfigurée en vol. Par exemple, quand l’adversaire n’est pas celui qu’on croyait ou n’est pas là où on le croyait. Capacité majeure du combat de haute intensité grâce à son ubiquité, l’aérocombat montre aussi à la population locale que la force « Serval » peut agir partout.

Fulgurance et continuité. Les récents engagements de l’ALAT ont mis en avant ses diverses facettes tactiques, indique le général Grintchenko : Afghanistan, puissance de feu de petits modules dans un espace restreint; Côte d’Ivoire, combat en zone urbaine et déstructuration d’une armée hostile et à rechercher ; Libye, briser un front et détruire 2 brigades ; Mali, immensité des zones d’action et grosse masse de manœuvre. Préparée en 3 jours avec des actions offensives de 3 mois, l’opération « Serval » dure depuis janvier 2013. Elle a engagé 20 hélicoptères, 1 avion, 50 véhicules et 300 personnels. L’hostilité de l’environnement atteint la limite du possible technique et humain : température, altitude, nuit noire et sable abrasif. L’entrée en premier, pour sécuriser les autorités maliennes, signifie pour les équipages : délai inconnu de l’arrivée des munitions, absence de PC et ignorance du lieu de logement. Ce combat semi itinérant exige de se déplacer toujours avec sa logistique et d’installer une « plateforme désert », permanente ou temporaire, à partir de rien et qui permettra de durer. La combinaison avec les troupes au sol prend en effet du temps… pendant lequel les réservoirs des hélicoptères se vident ! Le combat devient de haute intensité face à un adversaire fanatisé, initialement mobile puis en position de défense ferme dans son réduit. Les attaques en « meute » nécessitent de nombreux appareils, qui brûlent beaucoup de potentiel (heures de vol). Elles exigent aussi de l’intelligence collective pour déterminer les configurations multiples, afin de couvrir l’ensemble du spectre des missions. Le Tigre, très bien protégé, dispose d’une redoutable puissance de feu, terreur des djihadistes. La boucle décisionnelle, très courte, du commandement des hélicoptères, facilite une forte réactivité pour exploiter l’occasion. Par exemple, la découverte d’une préparation d’embuscade entraîne le déroutement d’un hélicoptère, qui ira tirer sur la  colonne djihadiste concernée avant qu’elle ne se mette en position. Les actions d’éclat alternent avec celles, plus humbles et constantes, pour assurer la continuité de l’action : rechercher un camion qui s’est perdu, secourir un véhicule en panne ou même un canon Caesar destiné à appuyer une unité. Les hélicoptères de nouvelle génération (Tigre et NH90) ont permis de gagner les batailles, souligne le général Grintchenko. Mais, dit-il, la guerre a été gagnée par ceux de l’ancienne génération (Puma et Gazelle), quoique plus vulnérables, qui ont apporté volume, rusticité et disponibilité avec un coût d’emploi acceptable.

Fiabilité du matériel. La Famet (ALAT espagnole) a mis 3 hélicoptères Tigre au service de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan entre mars et décembre 2013. Le général Sancho en a présenté un retour d’expérience, qu’il juge très satisfaisant avec un taux de disponibilité de 91% sur 8 mois. La Famet a couvert une zone de 450 km de large sur 550 km de long. Ses missions ont consisté notamment en escorte de convois (31 %), protection aérienne (23 %), reconnaissance et surveillance (8 %), renseignement (5 %) et opérations spéciales (5 %). La menace venait surtout des armes de petit calibre, et des lance-roquettes individuels utilisés comme armes anti-aéronefs et, dans une moindre mesure mais dont il fallait tenir compte, des missiles sol/air portatifs. Enfin, la Famet devrait disposer de 28 Tigre en 2025 et de 47 en 2040.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Libye : bilan du Groupe aéromobile dans l’opération Harmattan

L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre 1794-2014

L’Aviation légère de l’armée de terre entretient des liens traditionnels et tactiques avec les troupes au sol, qui peuvent compter sur elle pour un appui feu ou une évacuation sanitaire. L’expérience acquise lui permet de réduire la prise de risques au strict nécessaire. Arme de mêlée, d’appui et de soutien, elle change le rapport de forces sur le terrain. Son appui feu démultiplie l’effet combiné air/sol. Enfin, le tir à vue évite les dégâts collatéraux, qui pourraient remettre la décision en cause.




Moyen-Orient : pandémie du covid-19 et conflits en cours

Alors que le régime syrien nie la gravité du covid-19, au Liban, le mouvement politico-militaire Hezbollah y apporte une réponse sanitaire et sociale, tandis que celle de Daech repose sur une base idéologique.

Agnès Levallois et Jean-Luc Marret, maîtres de recherches à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), l’expliquent dans des notes publiées le 25 mars et le 13 avril 2020 à Paris.

La Syrie. Le gouvernement reconnaît, le 25 mars, le premier cas de contamination par le covid-19, en précisant qu’il s’agit d’une personne venant de l’étranger, indique Agnès Levallois. Jusqu’ici, il assurait que le virus n’avait pas atteint le territoire national, alors que la contamination avait déjà touché l’Irak, l’Iran, la Jordanie, le Liban et Israël. Les images d’agents municipaux désinfectant les rues de Damas semblent démontrer que le régime maîtrise la situation sanitaire, malgré la crise économique consécutive à neuf ans de guerre civile. Or le système de santé syrien n’est guère capable de gérer l’épidémie, remettant ainsi en question le retour à la normale de la vie quotidienne de la population. Le régime se maintient grâce à l’appui militaire de la Russie, de l’Iran et des milices chiites, dont le Hezbollah libanais. Il a réussi à repousser ses opposants jusque dans l’enclave d’Idlib (Nord-Ouest du pays). Les bombardements des forces armées syriennes entraînent un exode massif de la population civile, dont les exilés sont privés de leurs biens par décret du président Bachar al-Assad. Cette crise migratoire accentue la pression sur la Turquie et l’Europe. Le cessez-le-feu, négocié début mars par la Russie et la Turquie, doit notamment permettre à l’Organisation mondiale de la santé de procéder à des dépistages du covid-19 dans la région, d’autant plus exposée que les infrastructures de santé sont systématiquement détruites. En fait, le régime a tiré profit de l’émergence de l’Etat islamique (Daech) en 2014 sur une partie des territoires syrien et irakien, rappelle Agnès Levallois. Les pays occidentaux ont alors cessé d’exiger le départ de Bachar al-Assad. Son maintien au pouvoir devait garantir une certaine stabilité en Syrie, pendant la reconquête des territoires occupés par Daech par une coalition internationale de 70 nations dans le cadre de l’opération « Inherent Resolve », dont l’opération « Chammal » constitue le volet français.

Daech. Privé de territoire après sa défaite militaire, Daech ne peut conduire un « djihad sanitaire » en faveur exclusivement de musulmans sunnites de Syrie et d’Irak, estime Jean-Luc Marret. Faute d’effectifs et de moyens techniques suffisants, sa propagande a commencé par considérer le covid-19 comme un « châtiment divin » contre la Chine, Etat athée qui persécute sa minorité musulmane ouïghour. Ensuite, elle a accusé le « gouvernement infidèle de Chine » de minimiser sciemment l’étendue de la pandémie. Toutefois, Daech a élaboré des directives de sécurité prophylactiques pour ses sympathisants, en insistant sur la protection donnée par les vêtements islamiques féminins et la distance sociale entre les sexes. Il note que la pandémie pourrait empêcher les Etats, qu’il cible de ses menaces, de procéder à des opérations anti-terroristes. Il préfère concentrer les efforts de ses militants sur la recherche des moyens pour libérer ses djihadistes détenus en Syrie et en Irak. Dans le passé et sur les territoires qu’ils contrôlaient, Daech et l’organisation terroriste Al-Qaïda ont manifesté leur intérêt pour la recherche et le développement d’armes nucléaires, radiologiques, chimiques et même biologiques. Mais ils n’ont jamais pu en maîtriser les technologies les plus sensibles. Aucune information ne laisse à penser que Daech puisse recourir au covid-19 comme moyen improvisé et rustique de bioterrorisme en Europe. Toutefois en raison de son organisation décentralisée et de l’autonomie de ses réseaux à travers le monde, souligne Jean-Luc Marret, Daech pourrait utiliser certains individus psychologiquement fragiles pour effectuer des contaminations improvisées sur des cibles définies au préalable. Déjà en 2002-2003, Al-Qaïda s’était intéressé à la ricine (poison 6.000 fois plus toxique que le cyanure).

Le Hezbollah. Considéré comme organisation terroriste par de nombreux pays dont Israël, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et les Etats membres de l’Union européenne, le Hezbollah bénéficie des appuis d’une vaste diaspora libanaise et surtout de l’Iran. Au Liban même, rappelle Jean-Luc Marret, il gère des dispensaires, des hôpitaux et une vaste logistique de soutien de la population chiite et même au-delà. Ses opposants l’ont accusé d’avoir introduit le covid-19, via la Syrie ou l’Iran. Certains de ses membres qui s’étaient rendus à la ville religieuse de Qoms n’ont pas été mis en isolement à leur retour, malgré l’épidémie en Iran. Vu la défaillance de l’Etat libanais, le Hezbollah a déclaré avoir mobilisé 24.500 de ses membres et sympathisants, dont des professionnels de la santé et même le ministre de la Santé choisi par lui lors de la constitution du gouvernement libanais, pour lutter contre la pandémie. Les médias libanais en ont montré certains, vêtus d’un uniforme, gantés et masqués, en train de désinfecter les quartiers chiites de Beyrouth et de distribuer de la nourriture. Le Hezbollah a déclaré affecter certains moyens de sa guerre contre Israël à celle contre le covid-19 : un centre d’appels ; trois centres de confinement de 170 lits pouvant monter jusqu’à 1.000 ; 64 comités sociaux pour aider les familles nécessiteuses. Mais son action a été complétée par une division du travail entre communautés sunnite, chrétienne et druze. Ainsi, plusieurs organisations chrétiennes ont fourni des tests de dépistage, notamment pour les nombreux réfugiés, et le parti druze a offert des dons à plusieurs hôpitaux et a mis des zones de confinement à disposition des personnes contaminées.

Loïc Salmon

La population libyenne se trouve confrontée à la guerre civile et au covid-19, souligne Aude Thomas, chargée de recherche à la FRS, dans une note du 3 avril 2020. Le premier cas d’infection a été signalé le 24 mars, quelques heures après les bombardements des quartiers du Sud de Tripoli, menés par l’Armée nationale libyenne (ANL). Celle-ci est dirigée par le maréchal Khalifa Haftar, qui bénéficie de l’appui des Emirats arabes unis. En représailles, les forces armées du gouvernement d’union nationale (GUN) ont attaqué, sans succès, la base aérienne d’Al-Waztiyah (150 km à l’Ouest de Tripoli), qui fournit un soutien logistique aux zones contrôlées par l’ANL. Le GUN, soutenu par la Turquie, a instauré un couvre-feu partiel en Tripolitaine et dans le Sud du pays et fermé les écoles et commerces non essentiels. Les municipalités ont pris des mesures de désinfection des rues et bâtiments publics. Les déplacements ont été limités et les points de passage vers l’Algérie et la Tunisie fermés. Les Emirats arabe unis et la Turquie investissent des moyens militaires en Libye, à savoir soldats, officiers d’encadrement et drones. Récemment, des combattants syriens ont rejoint les rangs du GUN et même de l’ANL à la suite du rapprochement entre le maréchal Haftar et la Syrie. Les Etats européens et la Mission des nations unies en Libye tentent d’instaurer et de faire respecter une trêve humanitaire.

Défense : opération « Résilience » contre le covid-19

Proche-Orient : Israël, envisager tous les scénarios de riposte

Moyen-Orient : rivalités entre Arabie Saoudite, Iran et Turquie




Opérations : Afghanistan, Libye, Côte d’Ivoire et Tchad

Entre le 11 et le 14 août 2011, sept militaires de l’OTAN ont été tués en Afghanistan. Dans le même temps, le porte-avions Charles-De-Gaulle est rentré à Toulon. Par ailleurs, le dispositif français en Côte d’Ivoire et au Tchad sera prochainement réduit.

Afghanistan : le 11 août, un attentat à la bombe a provoqué la mort de cinq soldats américains et un engin explosif improvisé celle du caporal-chef français Facrou Housseini du 19ème Régiment du génie de Besançon. Trois jours plus tard, le lieutenant Camille Levrel du 152ème Régiment d’infanterie de Colmar a été mortellement touché par le tir isolé d’un insurgé. Cela porte à 388 le nombre de soldats de la coalition tués depuis le 1er janvier 2011 (711 pour l’année 2010) et à 74 celui des Français depuis le début de l’engagement en 2001.

Libye : le porte-avions Charles-De-Gaulle, déployé au large de la Libye depuis le 22 mars 2011 est rentré à Toulon le 12 août.  Auparavant, il avait effectué la mission « Agapanthe » en océan Indien d’octobre 2010 à février 2011. Dans le cadre de l’opération « Harmattan », il a totalisé 138 jours de mer, 40.000 milles nautiques parcourus (74.000 km), 120 jours d’activité aéronautique, 2.380 catapultages et appontages et 3.600 heures de vol. Le dispositif Marine français au large de la Libye se compose actuellement d’un bâtiment de projection et de commandement, de deux frégates, d’un pétrolier-ravitailleur et d’un sous-marin nucléaire d’attaque.

Côte d’Ivoire et Tchad : le ministre des Affaires étrangères et européennes Alain Juppé a indiqué, le 5 juillet à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, que la force française « Licorne » en Côte d’ivoire sera réduite à 300 ou 400 hommes  à la fin de l’année (1.700 au plus fort de l’intervention) et que le format du dispositif « Epervier » au Tchad, de plus de 1.000 militaires aujourd’hui, est en cours de réévaluation.

Loïc Salmon




Libye : retour d’expérience de l’opération Harmattan

A l’avenir, il faudra pouvoir conduire des opérations combinées de type « Harmattan » sur des théâtres plus éloignés de la France et disposer de bâtiments avec une capacité d’auto-entretien à bord par l’équipage, afin d’intervenir longtemps. Tel est l’avis du contre-amiral Philippe Coindreau, qui a commandé la Task Force 473 pendant  Harmattan au large de la Libye. Il en a présenté le retour d’expérience au cours d’une conférence organisée, le 19 janvier 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Théâtre : les résolutions 1970, 1973 et 2009 de l’ONU mentionnent la protection de la population civile, la constitution d’une zone d’exclusion aérienne et l’interdiction de déployer des troupes au sol. La France, qui a initié les frappes avec la Grande-Bretagne, a ensuite mis tous ses moyens sous commandement OTAN, en raison de sa qualité de membre de l’Alliance Atlantique. Toutefois, elle a installé une représentation diplomatique et son équipe de protection au port de Benghazi, tenu par les forces d’opposition au colonel Kadhafi. La Task Force 473 dépendait de deux chaînes de commandement : la française, organique, et celle, opérationnelle, de l’OTAN. De leur côté, l’Italie et la Turquie, également membres de l’OTAN, n’ont pas autorisé leurs bâtiments à pénétrer dans les eaux territoriales libyennes pour protéger la population civile. Des avions du Qatar et des Emirats arabes unis ont rejoint les forces de l’OTAN. Au début de la crise, les forces militaires libyennes, qui disposaient d’un budget de 3 Mds$, se répartissaient ainsi : Terre, 50.000 hommes, 4 brigades (bataillons blindés, mécanisés, artillerie, infanterie et commandos) ; Air, 18.000 hommes, 100 avions de combat et des hélicoptères ; Marine, 8.000 hommes répartis dans trois ports militaires ; milices locales et mercenaires. L’aviation de l’OTAN a coulé les bâtiments de surface dans les ports et détruit les unités aériennes dans les aéroports. Les forces terrestres disposaient de missiles sol/air (SA 2, SA 3, tactiques et portables) de fabrications soviétique, puis russe et française. Les axes routiers vers la Tunisie, l’Algérie et le grand Sud (Mauritanie, Touaregs) sont restés ouverts jusqu’à la fin pour des raisons politiques. Il y avait des mercenaires sur tous les fronts, mais, malgré la désinformation émanant des deux côtés, l’arrivée de nombreux mercenaires venus du Tchad et du Niger n’a pas été démontrée. La Task Force 473 a inclus le porte-avions Charles-de-Gaulle, un bâtiment de projection et de commandement (BPC) avec le groupe aéromobile de l’Aviation légère de l’arme de terre, des frégates, un pétrolier-ravitailleur et un sous-marin nucléaire d’attaque. Ses avions et hélicoptères ont suivi les règles d’engagement et les procédures OTAN. Celle-ci a exigé d’éviter les dommages collatéraux, à savoir préserver les vies humaines civiles et l’outil industriel du pays. Des conseillers juridiques et politiques ont été placés auprès du commandement OTAN en Sicile pour contrôler l’autorisation de frappes qui devaient être de plus en plus précises. Les avions français ont effectué 1.700 sorties, dont 50 % de nuit. Les moyens de désignation des objectifs et les munitions utilisées permettent de bombarder de jour comme de nuit. Les missions de bombardement ont été réparties également entre la Marine et l’armée de l’Air. Les frappes de l’OTAN ont affaibli le potentiel matériel et le moral des troupes de Kadhafi, dont la chute a été accélérée par la difficulté à mener une campagne sur plusieurs fronts. Les unités françaises ont effectué 35 % des missions aériennes offensives de la coalition, 20 % des frappes aériennes et… 90 % des frappes d’appui feu naval ! Les frégates ne l’avaient pas pratiqué en réel depuis des années, mais avaient poursuivi leur entraînement en ce sens. A l’origine, elles servaient à protéger le porte-avions ou le BPC des menaces de vedettes rapides, qui ont été détruites par l’aviation de l’OTAN, et de sous-marins… dont la capacité opérationnelle s’est avérée nulle !

Logistique : les forces de Kadhafi ont bénéficié d’une ligne logistique par le Sud avec la Tunisie et l’Algérie. Pour tenir, celles de l’opposition ont eu un besoin vital des flux maritimes (cargos et pétroliers) par les ports de Benghazi et Misrata, puis d’une ligne logistique entre la ville pétrolière de Brega et Tripoli. Une dizaine de pétroliers ont été empêchés de se rendre à Syrte pour ne pas ravitailler les troupes de Kadhafi. Mais le maintien d’un embargo efficace a nécessité la mise en place d’une organisation, en laissant quand même passer l’aide humanitaire de première nécessité. S’il est possible d’avoir une connaissance en amont des pavillons, compagnies, ports d’origine et de destination des porte-conteneurs qui assurent des flux maritimes vers la Libye, il est beaucoup plus difficile d’identifier avec certitude l’origine des conteneurs transportés. Il a donc fallu former des équipes de visite, embarquées sur des bâtiments militaires.

Soutien : les pétroliers-ravitailleurs ont réalisé 134 ravitaillements à la mer entre Toulon et la Task Force 473 (rotations de 9-10 jours) et ont pris la relève des navires de compagnies commerciales, qui n’allaient que jusqu’à Malte. En tout, 1.000 t de vivres, 27.000 m3 de mazout pour les bâtiments et 16.000 m3 pour les avions et hélicoptères ont été acheminés sur zone. Pour assurer une disponibilité complète des moyens, les pièces de rechange ont été prélevées d’une frégate sur une autre. L’armée de l’Air a mis en œuvre un flux de pièces détachées de la métropole vers les bases OTAN de Poggio Renatico (Italie) et de La Sude (Crète). Enfin, les flux ont totalisé 2.014 personnels et 1.600 m3 de fret en entrées et 2.354 personnels et 550 m3 en sorties.

Enseignements : une forte volonté politique a facilité l’action des forces française déployées et l’engagement de pays arabes (voir « Opex : de la détermination politique à l’engagement militaire », dans les rubriques « Actualités » ou « Archives », 4-01-2012). Par ailleurs, l’amiral Coindreau estime nécessaire de progresser sur les systèmes d’information et de commandement, les liaisons de transmissions de données et aussi sur l’information opérationnelle pour contrer la désinformation de tous bords. L’Union européenne dépend encore trop des Etats-Unis pour les drones, les avions-ravitailleurs et les moyens de suppression des défenses aériennes ennemies. En revanche la coopération a été excellente dans l’échange de renseignements : l’OTAN n’a pas de service dédié et répercute tout ce que les pays membres lui transmettent. En matière de langues, les forces françaises disposaient dans leurs rangs des jeunes gens bilingues pour comprendre les conversations en arabe interceptées et pour les prises de contact locales. De plus, les responsables du Conseil national libyen anti-Kadahafi parlent correctement l’anglais. Par ailleurs, la Task Force 473 a dû maintenir une permanence sur le théâtre par des relèves de bâtiments et employer ses moyens jusqu’à un niveau critique, notamment au détriment de l’entraînement des jeunes pilotes d’aéronavale. En effet, tous les pilotes chevronnés avaient été mobilisés pour Harmattan. Enfin, « l’aiguillon de la France », qui dispose d’une chaîne de commandement ad hoc, « a fait avancer l’OTAN », indique l’amiral Coindreau, citant un général du commandement de l’Alliance en Italie pendant Harmattan.

Loïc Salmon

Philippe Coindreau, entré à l’Ecole Navale en 1979, est breveté pilote sur avions multimoteurs en 1984. Il est breveté du Collège interarmées de défense et auditeur du Centre des hautes études militaires (55ème session) et de l’Institut des hautes études de défense nationale (58ème session). Il a participé à diverses opérations : « Silure » à partir du Gabon (1985) et « Epervier » au Tchad (1987), comme pilote de Bréguet-Atlantic, et « Trident » (Kosovo) en Adriatique (1999) à bord du porte-avions Foch. De 1996 à 1998, il commande la flottille 23 F (Lann-Bihoué), chargée de la patrouille maritime en Atlantique. En 2001, il commande la frégate furtive Surcouf, qui prend part aux opérations « Corymbe », dans le golfe de Guinée, et « Héraclès » au large des côtes iranienne et pakistanaise. En 2003, il prend le commandement de la base aéronavale de Lann-Bihoué. Promu contre-amiral en septembre 2009, il est successivement adjoint au commandement de la force aéromaritime de réaction rapide à Toulon, commandant de la force maritime européenne dans l’opération « Atalante » de lutte contre la piraterie en océan Indien (août-décembre 2010) et commandant de la Task Force 473 dans « Harmattan » au large de la Libye (mars-septembre 2011).