Afrique : Ghana et Togo, face à leurs vulnérabilités

Complémentarité et action concertée entre acteurs de la sécurité et ceux du développement permettront au Ghana de tirer profit de ses ressources minérales et au Togo d’exploiter son gisement pétrolier offshore.

Une délégation de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale l’a constaté lors d’un séjour du 8 au 17 février 2019, où elle a rencontré des responsables politiques et militaires et des représentants du monde économique.

Menaces anciennes et nouvelles. En 2014, le Golfe de Guinée figure au premier rang des zones à risques de piraterie dans le monde, selon le Bureau Maritime International (IMB) qui note une augmentation sensible des agressions en 2018. S’y ajoutent les trafics de personnes, de drogue, d’armes, de pêche illicite et de pollutions diverses. En outre, au Nord, le Togo et le Ghana ont une frontière commune avec le Burkina Faso, Etat de plus en plus défaillant. Leurs autorités militaires disposent de centres de formation aux opérations de maintien de la paix, d’un centre d’entraînement des forces de police et d’un centre de coordination des actions maritimes, organisés et gérés selon des normes internationales. Toutefois, elles rencontrent des difficultés d’encadrement, d’équipement et de financement. La question de l’islam, phénomène récent, résulte d’événements extérieurs. Le découpage ethnique ne coïncide pas avec celui des religions. Au Ghana, les musulmans sont estimés à 17,6 % de la population et les chrétiens à 71,2 %. Au Togo, les premiers représentent 10-15 % de la population et forment une élite intellectuelle. Mais aujourd’hui, la progression de l’islam se traduit par des conversions quotidiennes et la construction de nombreuses mosquées financées par les pays du Golfe arabo-persique, qui assurent aussi la formation des imams. La question des migrations semble y être moins importante que dans d’autres Etats africains. Cependant, des bandes organisées exploitent les désirs d’émigration en faisant payer les candidats au départ, les amènent dans les conditions effroyables d’un véritable raid à travers la jungle et le désert jusqu’à la côte méditerranéenne et les embarquent sur des navires de fortune, pour ensuite les abandonner en haute mer à la bonne volonté des pays européens… qui leur viendront en aide.

Recherche de solidarités adaptées. L’influence du passé colonial des deux grands ensembles francophone et anglophone tend à s’estomper par le biais de la recherche de solidarités « régionales » : l’Union européenne (UE) par les accords de Yaoundé, de Lomé, enfin de Cotonou en 2000 ; l’Union Africaine (UA) ; la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qui a instauré la libre circulation des personnes et inclut le Togo et le Ghana. La lutte contre le terrorisme, dont la mouvance Boko Haram sévit au Nigeria, fait aussi l’objet de coopérations entre les pays concernés. Le Ghana est membre associé de l’Organisation internationale de la francophonie depuis 2006, tandis que le Togo a demandé à adhérer au Commonwealth britannique. Les Etats riverains du Golfe de Guinée ont pris conscience de sa vulnérabilité. Le sommet de Yaoundé (2013) a débouché sur la nécessité de mutualiser le renseignement et les moyens de riposte, d’harmoniser les règles de poursuites et de mettre en place une « bonne gouvernance maritime et portuaire », impliquant une composante terrestre. La zone est couverte par la CEDEAO, la Communauté économique des Etats d’Afrique centrale et la Commission du Golfe de Guinée, en cohérence avec la « Stratégie africaine intégrée pour les mers et océans 2050 », adoptée par l’UA en 2012. Toutefois, l’objectif d’une meilleure coordination n’est pas encore totalement atteint. Pourtant, dans cette zone à risques, les eaux territoriales du Togo constituent un refuge pour la plupart des navires en transit, grâce au dispositif mis en place par sa Marine. En octobre 2016, ce pays a accueilli le forum de l’UA sur la sécurité maritime et joue un rôle important avec l’aide de partenaires, dont la France. Ainsi, les escales du porte-hélicoptères amphibie Mistral ou de frégates donnent lieu à des actions de formation et d’entraînement avec, parfois, la participation de forces béninoises. La Charte africaine sur la sûreté et la sécurité maritimes, dite « Charte de Lomé », est en cours de ratification par les Etats africains. En 2019, la France copréside, avec le Ghana, le sommet du « G7++ », à savoir le Groupe des amis du Golfe de Guinée dont la tâche consiste à appuyer la mise en œuvre du processus de Yaoundé. Le G7++ regroupe l’Allemagne, le Canada, les Etats-Unis, l’Italie, le Japon, la Grande-Bretagne, la France, la Belgique, le Brésil (observateur), la Corée du Sud, le Danemark, l’Espagne, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, la Suisse, l’UE, l’Office des nations unies contre la drogue et le crime et enfin Interpol.

Coopérations bilatérales. La France reste le premier partenaire militaire du Togo, notamment pour la formation. L’accord de défense et de coopération, renouvelé en 2009, implique la présence d’experts français comme conseillers techniques dans les forces armées. En outre depuis 1990, la mission « Corymbe » de patrouilles régulières de navires français dans le Golfe de Guinée inclut des exercices conjoints en mer et des formations spécifiques. Des militaires des Eléments français du Sénégal, basés à Dakar, participent aussi régulièrement à la préparation des contingents togolais aux opérations de maintien de la paix de l’ONU. Au Ghana, des experts français interviennent également au Centre international Kofi Annan d’Accra, pour l’enseignement du français et l’envoi d‘officiers ghanéens en stage en France. Des missions d’expertise et de formation sont aussi assurées par la police française, en particulier dans le cadre des luttes contre le terrorisme, la criminalité organisée et le trafic des stupéfiants. La Grande-Bretagne apporte une aide logistique dans le cadre de programmes de formation et d’échanges entre forces togolaises et ghanéennes et avec les forces françaises. Les Etats-Unis contribuent à la formation des garde-côtes et la Chine fournit des équipements militaires. Toutefois, les groupes terroristes pressentent que les troupes étrangères partiront un jour, ce qui augmente le risque d’un embrasement général dans la région.

Hélène Mazeran

Le Ghana, peuplé de 28,8 millions d’habitants, s’étend sur 238 537 km2 et a connu une croissance économique de 4,4 % en 2017). Il dispose d’importantes ressources en or, bauxite, manganèse, pétrole (4ème producteur africain), et gaz, et aussi agricoles dont le cacao. Les extractions illégales d’or entraînent des trafics divers et des menaces sur les nappes phréatiques. Le développement de cultures d’exportation, comme le cacao, risque d’accroître les tensions habituelles entre éleveurs nomades et cultivateurs sédentaires, notamment dans le centre du pays. D’une superficie de 56 785 km2, le Togo compte 7,6 millions d’habitants et a réalisé une croissance de 4,4 % en 2017. Son économie de transit se fonde sur le port autonome (seul port naturel en eau profonde de la région) et la nouvelle aérogare de Lomé, qui ont permis la création d’une plateforme logistique et de services, stimulée par le Plan national de développement adopté récemment.

Afrique : coopération française en matière de sécurité maritime

Afrique : zone sahélienne sous tension et résolution de crises




Renseignement : anticiper la surprise stratégique

La compréhension de l’environnement, en vue d’anticiper son évolution, nécessite la configuration de scénarios possibles et susceptibles de déboucher sur une crise, une attaque militaire ou un événement déstabilisant la société.

Paul Charon, directeur adjoint de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 24 février 2020 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les échecs. La recherche universitaire relative à l’anticipation stratégique provient surtout des Etats-Unis, de Grande-Bretagne et d’Israël (voir encadré), souligne Paul Charon.

L’attaque surprise de l’aviation japonaise contre la base navale américaine de Pearl Harbor en 1941 a déclenché ensuite des études en ce sens, au sein des services de renseignement (SR) et du monde universitaire. Les SR américains ont été surpris par : l’intervention de la Chine pendant la guerre de Corée (1950) ; l’offensive nord-vietnamienne du Têt (1968) pendant celle du Viêt Nam ; les attentats terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis (2001) ; l’annexion de la Crimée par la Russie (2014). Dans l’illusion de son invulnérabilité après la guerre des Six-Jours (1967), Israël a relâché sa vigilance et n’a pas tenu compte des manœuvres de duperie de l’Egypte (22 exercices militaires à la frontière du Sinaï), préalables à celle du Kippour (1973). La surprise stratégique ne se renouvelle jamais de la même façon, car le contexte évolue en permanence avec le risque de mener une guerre de retard. Ses formes varient : diplomatie avec les politiques de puissance de la Russie, de la Chine, de la Corée du Nord, de l’Iran et de la Turquie ; apparition d’acteurs non étatiques comme les organisations terroristes ; technologies nouvelles ; doctrines employant différemment des moyens existants. Le travail d’anticipation prépare la résilience d’une société face à une agression. Un analyste, expert sur un pays, en maîtrise la langue avec ses nuances, qui lui permettent d’en mieux comprendre les évolutions et de les anticiper. Mais il manque de sens tactique et n’est guère entendu par les décideurs des pays démocratiques, obsédés par le court terme. En revanche, l’analyste de renseignement tactique parvient à les alerter. D’ordinaire généraliste sans connaissances approfondies, il passe d’une hypothèse à l’autre, capacité qui fait défaut à l’expert.

Les facteurs intrinsèques. Selon Paul Charon, les SR se trouvent parfois submergés par la quantité de « bruits », à trier pour détecter le signal opportun (cas de Pearl Harbor). S’y ajoutent une incapacité à mettre en commun des renseignements trop éparpillés et un manque de discernement entre niveaux stratégique et tactique. Ainsi, la CIA savait qu’Al Qaïda préparait des attentats aux Etats-Unis, mais ignorait où, quand et comment. La focalisation sur une source jugée excellente (« haut placée ») conduit à la surestimer au détriment des autres, avec le risque d’une erreur ou d’avoir affaire à un agent double. Concentrer son attention sur une seule analyse, considérée comme indiscutable, élimine tous les points de vue différents. Les analystes interprètent, de façon consciente ou non, les « signaux faibles » à partir de « grilles » qui risquent d’en écarter comme scénarios improbables. Une stratégie trop explicite peut résulter d’une ruse, visant à abaisser le niveau de vigilance (cas de la guerre du Kippour). Il en est de même pour une attaque improbable, malgré le « bruit » alarmant qui l’entoure, comme crier « au loup » (danger) trop souvent. Le facteur « cognitif » consiste à traiter une information à partir d’expériences mémorisées ou de préjugés et non par raisonnement. Le cerveau sélectionne ce qu’il estime la meilleure interprétation et écarte les informations infirmant l’hypothèse de départ.

Les dysfonctionnements. Des décisions erronées résultent aussi du poids des SR, indique Paul Charon. L’action sur le terrain se trouvant soumise à des procédures, ceux-ci tendent à proposer, des plans tout prêts en cas d’urgence, pour satisfaire les décideurs politiques. Par ailleurs, ils évitent le partage des informations pour s’en servir comme leviers, lors des compétitions internes en matière de budget et de personnels. Ils doivent parfois répondre aux besoins des décideurs, dont la perception de la menace s’éloigne de celle définie par l’organisme de coordination du renseignement. Par exemple, la réalité de la menace du terrorisme, en nombre de victimes par an, ne remet pas en cause le rang de la France dans le monde ni ne contrarie la remontée en puissance de la Russie ou de la Chine. Les SR évaluent leurs propres analystes. En effet, un bon analyste de renseignement tactique fera un piètre analyste d’anticipation, or ce sont souvent les mêmes personnes, indique Paul Charon.

Les pistes possibles. Il convient aussi d’étudier les succès et de construire une théorie de la surprise, souligne Paul Charon. Alors que le « puzzle » permet de répondre à une question précise (tactique), le « mystère » nécessite une analyse plus approfondie (stratégique). Aux Etats-Unis et au Canada, des équipes mixtes d’analystes et de chercheurs prennent en compte les analyses alternatives. L’imagination permet d’anticiper de nouvelles formes d’agressions. La création d’une filière d’analystes, aux profils diversifiés, permettrait d’approfondir leurs capacités. Un échange accru avec le monde universitaire, qui voit les choses différemment, met à l’épreuve les méthodes des SR. Ainsi, un analyste rédige une dépêche qui, relue par un expert, passe à l’échelon supérieur pour diffusion selon l’opportunité politique, convertissant une anticipation stratégique en renseignement tactique.

Loïc Salmon

Aux Etats-Unis, la Direction du renseignement national a autorité sur 16 services employant 100.000 personnes : la CIA (renseignement extérieur et opérations clandestines), indépendante du gouvernement fédéral, et les agences des divers ministères fédéraux ou « départements ». Ainsi, le département de la Défense dispose de 9 agences : celle de l’armée de Terre ; celle de la Marine ; celle de l’armée de l’Air ; celle du Corps des marines ; DIA (renseignement à l’étranger) ; NGA (renseignement géospatial) ; NRO (reconnaissance satellitaire) ; NSA (renseignement électronique) ; DCHC (contre-espionnage et renseignement humain). Le département de l’Energie est doté du Bureau de renseignement et de contre-espionnage. Le département de la Sécurité intérieure dispose du Bureau de renseignement et d’analyse ainsi que du CGI (garde côtière). Le département de la Justice recourt au FBI (police judiciaire et renseignement intérieur) et à la DEA (lutte anti-drogue). Le département d’Etat (Affaires étrangères) dispose du Bureau de renseignement et de recherche. Le département du Trésor possède son Bureau de renseignement et d’analyse. La Grande-Bretagne utilise trois services employant environ 13.000 personnes : MI 5 (renseignement intérieur et lutte anti-terroriste) ; MI 6 (renseignement extérieur) ; GCHQ (renseignement électronique). Israël emploie trois services : Mossad (renseignement extérieur, opérations spéciales et lutte anti-terroriste), rattaché directement au Premier ministre ; Shin Beth (sécurité intérieure) ; Aman (sécurité militaire).

Recherche stratégique : connaître et comprendre chaque région du monde

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Etats-Unis : stratégie d’influence et politique étrangère




Exposition « Churchill-De Gaulle » aux Invalides

Cette exposition retrace les destins, hors du commun, de ceux qui ont incarné la résistance pendant le second conflit mondial et dirigé leur pays au début de la guerre froide : Winston Churchill (1874-1965) en Grande-Bretagne et Charles De Gaulle (1890-1970) en France.

A cette occasion, le musée des blindés de Saumur a prêté deux chars de 1940, placés de chaque côté de l’entrée du porche de la façade des Invalides. Le char lourd français BI bis a équipé les bataillons commandés au feu par le colonel De Gaulle. Le nouveau char lourd britannique Matilda II affrontera plus tard l’Afrikakorps du maréchal Rommel. Deux halls retracent le contexte historique. Extraits d’actualités cinématographiques et documents sonores font revivre le général français « à titre temporaire » et le « bouledogue » britannique. L’exposition commence avec l’enfance de ces chefs et se termine par leurs obsèques présentées simultanément, solennelles pour Churchill (30 janvier 1965) et très simples pour De Gaulle (12 novembre 1970). Leur existence aura été partagée entre le métier des armes, la politique et l’écriture.

Les soldats. Le lieutenant Winston Churchill choisit la cavalerie à sa sortie de l’École royale militaire de Sandhurst. Il reçoit le baptême du feu en 1895  à Cuba…au service des forces loyalistes espagnoles pour mater une révolte ! Deux ans plus tard, il sert dans le Nord de l’Inde et obtient son premier commandement au feu contre des tribus afghanes. Pendant la guerre des Madhistes au Soudan, il prend part à la bataille d’Omdurman (2 septembre 1898), l’une des dernières charges de cavalerie de l’histoire militaire britannique. Il participe ensuite à la très meurtrière guerre des Boers (1899-1900) contre l’État libre d’Orange et la République du Transvaal. Capturé, il parvient à s’évader et à rejoindre l’unité de cavalerie « South African Light Horse ». Sa tête est même mise à prix par les Boers pour 25 £, somme importante pour l’époque. Premier lord de l’Amirauté en 1914, Churchill doit démissionner l’année suivante après la bataille désastreuse des Dardanelles. Il revêt alors l’uniforme de lieutenant-colonel pour se battre dans les tranchées des Flandres. Il y rencontre son cousin, le 9ème duc de Malborough. Tous deux échappent à la mort au cours d’un bombardement et gravent leurs initiales sur un éclat d’obus. A l’été 1940, Churchill, Premier ministre, met sur pied un service secret d’action subversive, le « Special Operations Executive » (SOE), composé de deux sections : la « F » avec une organisation et un commandement uniquement britanniques ; la « RF » pour coopérer avec son homologue gaulliste, le « Bureau central de renseignements et d’actions » (BCRA). Entré à Saint-Cyr en 1908, le lieutenant Charles De Gaulle est affecté en 1912 au 33ème Régiment d’infanterie, commandé par le colonel Philippe Pétain. Il reçoit le baptême du feu à la bataille de Dinant, en 1914. Blessé pour la  troisième fois à Verdun en 1916, il est capturé par les Allemands. Malgré cinq tentatives d’évasion, il reste prisonnier jusqu’à la fin de la guerre. Dans les années 1920 et 1930, il sert en Pologne, dans l’armée française du Rhin et au Levant. Devenu colonel, il ne parvient pas à faire adopter son projet de corps blindé mécanisé par sa hiérarchie. Après l’appel du 18 juin 1940, le tribunal de Clermont-Ferrand le condamne par contumace « à la peine de mort, à la dégradation militaire et à la confiscation de ses biens » (2 août).

Les hommes politiques. Élu député du parti Conservateur en 1900, Churchill occupe divers postes ministériels importants, avant et après la Grande Guerre, jusqu’en 1929. A nouveau Premier lord de l’Amirauté en 1939, il devient Premier ministre en 1940. En juin, il rencontre De Gaulle, alors sous-secrétaire d’État à la Guerre et à la Défense nationale dans le gouvernement Raynaud et envoyé à Londres pour négocier l’aide britannique, afin de pouvoir continuer la guerre. A l’annonce radiodiffusée de l’armistice français, Churchill l’autorise à utiliser le micro de la BBC pour lancer un appel à la résistance. Les deux hommes concluent un accord sur la constitution de la « France Libre », mouvement militaire et entité politique représentant la France, avec son siège à Londres. La plupart des volontaires français combattent aux côtés des armées britanniques. A Brazzaville, De Gaulle institue un « Conseil de défense de l’Empire », afin d’établir des relations d’État à État avec le gouvernement britannique. L’image de chacun se dessine. Churchill se caractérisera par le chapeau, le gros cigare, le nœud papillon et le pistolet mitrailleur. Quant à De Gaulle, sa voix entendue régulièrement à la BBC sera vite associée à un général en uniforme. Malgré le bombardement de la flotte française de Mers-El-Kébir par la Marine britannique (3 juillet 1940) et l’échec de la tentative de ralliement de Dakar par une flotte anglo-française libre (23-25 septembre), Churchill et De Gaulle conservent leur confiance réciproque. Par la suite, leurs relations seront tendues et même au bord de la rupture. Finalement, grâce à l’unification de la Résistance et au soutien populaire, De Gaulle s’impose et écarte le risque d’une guerre civile en France. En 1944, celle-ci se voit attribuer une zone d’occupation en Allemagne. Le 26 juillet 1945, Churchill perd les élections. Six mois plus tard, De Gaulle démissionne du gouvernement provisoire de la République française. Le premier revient au pouvoir de 1951 à 1955 et le second de 1958 à 1969.

Les écrivains. Contre tous les usages, Churchill mène une double carrière d’officier et de correspondant de guerre pendant cinq ans (1895-1900). Ses articles assurent sa renommée en Grande-Bretagne et lui inspirent la rédaction de plusieurs livres, dont il tire l’essentiel de ses revenus. Après 1945, il écrit le premier tome de « La seconde guerre mondiale », qui en comptera six. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1953. De Gaulle publie son premier livre en 1938 : « La France et son armée », rédigé dix ans plus tôt à la demande du maréchal Pétain. Il se remet à l’ouvrage après la guerre et publie ses « Mémoires de guerre » entre 1954 et 1959. Churchill travaille avec une équipe de chercheurs et dicte, la nuit, à sa secrétaire qui tape à la machine. De son côté, De Gaulle écrit à la main et rature beaucoup. Deux ou trois personnes effectuent des recherches et vérifient l’exactitude des événements. Sa fille Élisabeth tape l’épreuve finale, qu’il aura réécrite… plus lisiblement !

Loïc Salmon

Churchill De Gaulle

Parachutée au clair de lune

L’exposition « Churchill-De Gaulle » (10 avril-26 juillet 2015), organisée par le musée de l’Armée avec le concours de la Fondation Charles De Gaulle, se tient aux Invalides à Paris. Elle rassemble photos, tableaux, documents, affiches, lettres, uniformes, appareils et objets provenant notamment du Churchill Archives Centre de Cambridge et du musée de l’Ordre de la Libération. Parallèlement, ont été programmés : des conférences en avril et mai ; un cycle cinématographique « Churchill-De Gaulle » du 4 au 8 juin ; des concerts d’avril à juin dans la cathédrale Saint-Louis des Invalides, pour rappeler la fin de  la seconde guerre mondiale et découvrir les grands compositeurs du XXème siècle, de Benjamin Britten au « Beatle » Paul Mc Cartney. Renseignements : www.musee-armee.fr




Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Les espaces aérien et extra-atmosphérique, la haute mer, le cyber, l’émergence d’acteurs non-étatiques et les violences terroristes constituent de nouvelles dissuasions. Celle par l’arme nucléaire, quoique contestée, perdure.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

La dissuasion nucléaire française. Clé de voûte de la stratégie de la France pour la protection de ses intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire fonctionne en permanence depuis 1964, rappelle le général Lecointre. Elle induit chez l’adversaire la certitude que son action, au-delà d’une certaine limite, sera source de dégâts inacceptables pour lui et que le courage de les lui infliger existe. Les armes nucléaires peuvent être mises en œuvre à tout moment avec une palette d’options entre missiles M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (500 patrouilles à ce jour) et le missile air-sol moyenne portée amélioré des Forces aériennes stratégiques (plus de 20.000 jours de vol). La dissuasion française exclut l’arme nucléaire tactique, la riposte graduée et l’abaissement du seuil, pour ne pas laisser à l’adversaire le temps de calculer les risques inhérents à une agression. Le président de la République, chef des armées, décide en dernier ressort et le chef d’état-major des armées prépare les plans de frappe nucléaire. La crédibilité de la dissuasion dépend de l’architecture entre forces nucléaires et forces conventionnelles. La situation géopolitique actuelle produit des ruptures non encore explorées et prend en compte les visions des compétiteurs et des adversaires. La menace évolue avec le perfectionnement des armes nucléaires et leurs capacités. Sa fluidité varie de l’affrontement de nature physique sur terre, sur mer et dans les airs, à la confrontation dans l’espace et le cyber. La conflictualité se durcit avec le retour des Etats puissances, la remise en cause des traités et les tensions à l’Est de l’Europe, aux Proche et Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. La frontière se brouille entre intimidation, chantage nucléaire et agressions de type hybride. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 5 Md€/an pour la modernisation des armes nucléaires, notamment la navigation inertielle, la discrétion acoustique et le ravitaillement en vol. Elle ne se fera pas au détriment des forces conventionnelles, pour éviter tout contournement de la dissuasion ou le dilemme ente escalade et renoncement.

Contestations récurrentes. La remise en cause de l’arme nucléaire, pour des raisons diverses, remonte aux bombardements de 1945 et à la constitution des arsenaux américain et soviétique, indique l’ambassadeur Danon. Le premier argument, d’ordre humanitaire et environnemental, rappelle les accidents techniques et les appréciations politiques contradictoires. Le deuxième en souligne l’inutilité, puisqu’elle a quand même conduit à la guerre par procuration en Afrique et en Asie du Sud-Est. Il repose sur la représentation de la détermination de l’adversaire à l’utiliser, à savoir que personne n’osera « appuyer sur le bouton » et assumer la responsabilité d’un suicide collectif. Selon le troisième, l’arme nucléaire ne profite qu’aux neuf pays détenteurs : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. Certains abusent de la situation pour agir sur des théâtres extérieurs en toute impunité, comme la Russie en Crimée, la Chine en mer de Chine et l’OTAN en Libye. Cette situation risquant de perdurer, les contestataires veulent forcer, par traité, les pays nucléaires à désarmer. Or seul le contexte stratégique impose un traité, souligne l’ambassadeur, d’autant plus que les accords de protection mutuelle bénéficient à une trentaine de pays, soit 64 % de la population mondiale. La dissuasion nucléaire, consistant à empêcher la guerre pour préserver la paix, prend aussi une dimension morale. Celle-ci a d’abord reposé sur l’éthique de « conviction » de Churchill, justifiant l’emploi de la bombe atomique en 1945 pour éviter un nombre supérieur de morts dans une guerre conventionnelle. Aujourd’hui, l’éthique de « responsabilité » préfère conserver le système de sécurité collective existant pour éviter une guerre mondiale. Après trente ans de mondialisation, le retour des rapports de puissance démontre que l’architecture de défense et de sécurité établi après la seconde guerre mondiale ne fonctionne plus. En outre, la pérennité des alliances est remise en question par l’administration américaine depuis l’introduction du doute sur l’automaticité de l’article V de l’OTAN. Cet article stipule : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. » Il s’ensuit un clivage entre les pays européens, certains (à l’Est) souhaitant un rapprochement avec les Etats-Unis et les autres (à l’Ouest) voulant une autonomie européenne. La prolifération représente un risque considérable de déstabilisation mondiale car, si l’Iran décide de se doter effectivement de l’arme nucléaire, d’autres pays seront tentés de l’imiter. Nouveau champ d’affrontement, le cyber fait l’objet de réflexions comme autre moyen de dissuasion. Sur le plan technologique, l’utilisation de l’intelligence artificielle devrait permettre de contrer les cyberattaques. Elle existe déjà dans l’armement nucléaire. Le contexte nucléaire évolue en permanence, sans qu’apparaisse encore un autre système de sécurité collective, conclut l’ambassadeur Danon.

Loïc Salmon

Lors du colloque du 6 décembre 2018, la Fondation suisse « the House of the Rising Stars » a présenté un classement par pays en matière de sécurité globale. Elle a analysé l’action des gouvernements dans le domaine de la protection de l’intégrité du territoire et de la population, incluant la défense extérieure, la sécurité intérieure, la liberté d’opinion et d’expression, la santé publique et le développement durable. Voici les critères retenus : dépenses militaires (% du produit intérieur brut) ; dépenses courantes de santé (idem) ; homicides intentionnels pour 100.000 habitants ; espérance de vie à la naissance ; taux de mortalité infantile pour 1.000 enfants de moins de cinq ans ; indice de liberté d’opinion et d’expression ; indice de performance environnementale. Parmi les 127 pays étudiés, Israël arrive en tête des 10 premiers lauréats, devant les Etats-Unis, la France, la Norvège, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Suède, l’Allemagne et le Japon.

Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté




Nouvelles armes informatiques pour des attaques mieux ciblées

Les « maliciels », programmes destinés à piller des données confidentielles, perturber ou même détruire le fonctionnement des systèmes informatiques, se multiplient avec un perfectionnement accru. Les constructeurs de logiciels de protection ont beaucoup de mal à suivre leur évolution et le nombre de leurs attaques.

Laurent Heslault, directeur des stratégies de sécurité de Symantec Europe, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 mars 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Cibles et objectifs. Dans un monde très connecté (ordinateurs, téléphones mobiles et réseaux sociaux), compétitif et complexe, les cyberattaques se concentrent sur les personnes, processus et technologies. Toutes les organisations ou entreprises, quelle que soit leur taille, constituent des cibles : 50 % comptent moins de 2.500 personnes ! Par secteur d’activité, sont visés en ordre décroissant : l’Etat et le secteur  public, la production industrielle, les établissements financiers, les services informatiques, les fabricants de produits chimiques et pharmaceutiques, les transports, les organisations à but non lucratif, les média, les sociétés de marketing, les centres d’enseignement et les points de vente au détail. Par fonction, les cadres de haut niveau arrivent en tête des victimes, devant les destinataires de courriels partagés, les commerciaux, les personnels affectés à la recherche et au développement, et même les responsables des ressources humaines chargés du recrutement. Les données confidentielles volées peuvent être revendues ou simplement rendues publiques au journal télévisé… avec de graves conséquences financières, juridiques et pour la réputation des entreprises ! En matière de cyberattaques, d’autres pays ont les mêmes capacités que la Chine, souvent montrée du doigt. Ainsi, des « vers », venus de 115 pays, ont infecté plus 40.000 adresses informatiques (IP). La plupart des cibles font partie du panorama de l’industrie de défense au sens large : construction navale militaire, aéronautique, armement, énergie, électronique et recherche. Ainsi en 2011, Symantec a détecté 677 infections par le maliciel « Stuxnet » aux Etats-Unis, 86 au Canada, 53 en Chine, 31 à Hong Kong et 31 en Australie. Taïwan, la Grande-Bretagne, la France, la Suisse, l’Inde et le Danemark ont également été touchés. Stuxnet, actif pendant au moins cinq ans contre l’Iran, a modifié les programmes de ses centrifugeuses d’enrichissement de l’uranium, sans que les consoles de contrôle s’en aperçoivent : il a fallu remplacer 1.000 centrifugeuses ! Un autre maliciel dénommé « Jokra », découvert le 20 mars 2013, a attaqué 3 chaînes de télévision, 2 banques et 1 centre de télécommunications en Corée du Sud, modifiant la présentation de sites internet et effaçant 32.000 machines. Les « serveurs » sont particulièrement visés. Toutefois, Laurent Heslault met en garde contre cet emballement médiatique : « Information ou intoxication ? On est dans le domaine du renseignement avec du faux ».

Modes opératoires. Les attaquants de l’internet se répartissent en trois catégories : les  jeunes pirates (« hackers »), motivés par le défi technologique, les cybercriminels par un retour financier sur investissement et les activistes par l’idéologie ou l’action politique. Les  groupes, bien organisés et compétents, visent plus la propriété intellectuelle que la destruction des appareils des « cibles ». Ils disposent d’importants moyens financiers, vu l’échelle et la durée de leurs opérations. Il s’agit donc probablement d’organisations criminelles, de groupes soutenus par un Etat, des services de renseignement d’un Etat ou même d’organisations non gouvernementales. Ainsi, Amnesty International a admis avoir procédé à des cyberattaques.  Selon Symantec, une attaque informatique ciblée se déroule en quatre phases : incursion par envoi d’une pièce jointe « piège » avec un message crédible ; cartographie des réseaux et systèmes avec recherche des données confidentielles ; accès aux données des systèmes vulnérables et installations de maliciels pour les capturer ;  renvoi de ces données confidentielles en clair, chiffrées et/ou compressées vers l’équipe attaquante. Les maliciels volent aussi les informations sonores et videos et tentent de prendre le contrôle de machines des dirigeants. Toutefois, ils finissent tôt ou tard par être découverts : Stuxnet et Jokra, mais aussi « Duqu », « Flamer », « Sofacy », « Nitro », « Shamoon », « Elderwood », « Spear Phishing », Watering Hole » « Sykipot » et « Narilam ».  Plus grave, la « menace persistante avancée » ou APT, pour « Advanced Persistant Threat », est une campagne active d’attaques ciblées et à long terme. Elle peut utiliser des techniques de renseignement (écoutes), tente de rester indétectable le plus longtemps possible, inclut des menaces multiples et possède plusieurs moyens de contrôle pour assurer son succès. Enfin, elle connaît des mutations et s’adapte pour contourner détections et mesures de sécurité.

Contre-mesures. Une seule technologie ne suffit pas pour se prémunir contre l’APT. Le maliciel n’est qu’une composante de l’APT et l’individu restera toujours le maillon faible. Symantec propose diverses mesures pour chacune des quatre phases d’une attaque informatique, dont notamment : l’éducation des personnes à risques, la surveillance des sources externes et l’évaluation du niveau de vulnérabilité ; la validation des politiques de sécurité (mots de passe) et la détection des incidents de sécurité récurrents ; la classification de l’information sensible et la détection de maliciels dits « uniques » ; la conformité des règles de communication, la surveillance et éventuellement le blocage des communications sortantes, la détection des flux atypiques et le filtrage des contenus sortants. Toutefois, l’emploi d’armes informatiques « offensives » se heurte, en France, à des obstacles juridiques…qui n’existent pas dans d’autres pays, indique Symantec. Enfin, alors que le cyberespionnage se produit tous les jours, qu’en est-il d’une véritable cyberguerre causant des pertes en vies humaines, comme la guerre tout court ? Laurent Heslault l’estime possible dans un avenir lointain. Il recommande donc la vigilance : « Il y a de vrais risques, mais pas encore de vrais dangers ».

Loïc Salmon

La société américaine Symantec est spécialisée dans l’édition de logiciels de sécurité et de protection des données. Présente dans plus de 40 pays, elle consacre 17 % de son chiffre d’affaires en recherche et développement et y fait travailler 500 analystes. Sa couverture mondiale et permanente lui permet de détecter rapidement : plus de 240.000 attaques dans près de 200 pays ; des « maliciels » auprès de 133 millions de clients ; plus de 35.000 vulnérabilités dans 11.000 « éditeurs » et 80.000 technologies ; 5 millions de comptes leurres (« spams/phishings ») parmi plus de 8 milliards de messages par jour et 1 milliard de requêtes journalières par internet.




Diplomatie : la science, vecteur d’influence et de dialogue

La communauté scientifique, qui ne connaît pas de frontières, peut améliorer les relations diplomatiques. Aide à la recherche scientifique et coopération internationale contribuent au rayonnement national avec des retombées économiques.

Cet aspect de la diplomatie a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 29 mars 2018 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Clélia Chevrier-Kolacko, ministère français des Affaires étrangères ; Patrick Nédellec, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; le professeur Pierre-Bruno Ruffini, Université du Havre ; Louisa Zanoun, conseillère Sciences et Innovation à l’ambassade de Grande-Bretagne en France.

La « diplomatie scientifique ». Les relations entre les sciences, la recherche et la diplomatie remontent aux grandes explorations et à l’époque coloniale avec les archéologues et les ethnographes, rappelle Pierre-Bruno Ruffini. La « diplomatie pour la science » porte sur les accords entre gouvernements, selon lesquels les réseaux des attachés scientifiques aident les chercheurs du pays hôte. La « science pour la diplomatie » a consisté à maintenir des échanges entre chercheurs malgré les tensions diplomatiques, comme pendant la guerre froide entre l’Est et l’Ouest (1947-1991) ou entre l’Iran et les Etats-Unis (1979-2015). La « science dans la diplomatie » met en œuvre l’expertise scientifique pour le traitement des grands enjeux internationaux comme le climat, les océans, la santé humaine ou les maladies infectieuses, en vue de décisions publiques communes. Ainsi, lors du sommet de Genève de 1985, les Etats-Unis et l’Union soviétique ont lancé le projet ITER (réacteur thermonucléaire expérimental international), qui a débouché sur la signature d’un accord à Paris en 2006 et sa réalisation en France avec la participation de 35 pays dont les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Inde, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Sud et la Suisse. A la suite de son discours au Caire en 2009, le président Barack Obama a envoyé une vingtaine de personnalités scientifiques de très haut niveau dans les pays arabes pour améliorer leurs relations avec les Etats-Unis. Les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat, créé en 1998, ont débouché sur l’adoption, à Stockholm en 2013, du rapport sur le changement climatique. La diplomatie scientifique, au croisement des relations internationales et de l’Histoire, est devenue un thème européen de recherche dénommé « InsSciDE », acronyme anglais pour « Invention d’une diplomatie partagée pour l’Europe ». La science et ses valeurs universelles participent en effet du « soft power », mode de relations et d’influence de l’après-guerre froide. Selon le professeur Ruffini, la diplomatie scientifique doit faciliter l’accès aux ressources scientifiques par des politiques d’attractivité de chercheurs ou doctorants étrangers chez soi et par la création de très grandes infrastructures de recherche comme ITER ou le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) installé en Suisse et regroupant 22 pays.

Le réseau mondial du CNRS. Acteur du rayonnement de la France, le CNRS dispose de 7 bureaux à l’étranger en cohérence avec le ministère des Affaires étrangères, explique Patrick Nédellec. En tout, 41 agents se répartissent entre : Bruxelles pour l’Union européenne ; Washington pour les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ; Rio de Janeiro pour le Brésil et les autres pays d’Amérique du Sud ; Pretoria pour le Sud du continent africain et Madagascar ; New-Delhi pour l’Asie du Sud ; Singapour pour l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ; Pékin ; Tokyo pour le Japon, la Corée du Sud et Taïwan. En matière de production scientifique, le CNRS arrive en tête avec 42.000 publications en 2016, devant les associations allemandes de recherche Max Planck et Helmholtz, les universités américaines d’Harvard, de Stanford et du Massachussetts Institute of Technology, l’université de Tokyo et les universités britanniques de Cambridge et d’Oxford. Les co-publications internationales, soit 62 % du total, sont réalisées avec 35 pays, mais surtout avec les Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Le budget international du CNRS atteint 260 M€ ainsi répartis : 160 M€ pour les infrastructures et les salaires ; 53 M€ pour les missions à l’étranger (60.000 en 2016) ; 35 M€ pour les chercheurs à plein temps à l’étranger ; 10 M€ pour le fonctionnement des outils à l’international ; 2 M€ pour les actions spécifiques des instituts. La collaboration internationale se structure autour de projets de coopération scientifique (contrats de 3 ans), de groupements de recherche (4 ans renouvelables une fois), de laboratoires associés (4 ans +4) et d’unités de recherche conjointes (5 ans + 5). En 2017, ces dernières se sont montées à 36 dans 20 pays. Les 101 réseaux de recherche internationaux (3 pays en moyenne) se répartissent entre l’Europe (51), l’Extrême-Orient (15), les Etats-Unis (14), le Brésil (11) et l’Afrique sub-saharienne (6). Quoique les communautés scientifiques partagent les mêmes valeurs, il convient de protéger son savoir-faire vis-à-vis de la Chine, indique Patrick Nédellec.

L’approche britannique. Selon Louisa Zanoun, les préoccupations scientifiques, nationales et internationales, incluent : production alimentaire ; guerre et terrorisme ; ressources en eau ; sécurité des approvisionnements énergétiques ; santé et développement ; écosystèmes ; changement climatique ;  ressources minières. Elle a aussi présenté une analyse des motivations de la communauté scientifique : curiosité ; comprendre les systèmes ; trouver des solutions aux problèmes ; s’intéresser aux autres ; utiliser complètement son potentiel ; promouvoir le bien-être ; créer de la richesse ; collaboration internationale. En conséquence, la Grande-Bretagne a développé un réseau de 90 conseillers pour la science et l’innovation dans 31 pays et territoires.

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Selon Clélia Chevrier-Kolacko, la « diplomatie scientifique » a pour missions : affirmer la présence de la France à l’échelle mondiale ; faire entendre sa voix par la coopération internationale et la participation aux débats scientifiques internationaux ; favoriser ses intérêts économiques, notamment à l’export ; renforcer son attractivité par les liens avec les réseaux d’anciens stagiaires étrangers (150.000). L’aide au développement inclut l’établissement de partenariats avec des universités locales et la formation à la recherche en France, tout en évitant la « fuite des cerveaux » à l’issue. A cet effet, le ministère des Affaires étrangères mobilise 35 personnes à Paris, les conseillers scientifiques des ambassades et les réseaux d’experts initiateurs de projets. Il est présent dans les conseils d’administration du Bureau des recherches géologiques et minières, de l’Institut Pasteur et dans les instituts de recherches archéologiques et d’océanographie numérique. Il dispose d’un budget annuel de 100 M€ pour les bourses, partenariats bilatéraux et subventions à des réseaux de chercheurs.




Avions espions

Dès l’origine, tous les avions armés puis de nombreux appareils civils ont recueilli des renseignements d’ordre tactique ou stratégique (photos et fréquences radar). Satellites et drones les complètent sans les remplacer.

En 1794 à Fleurus, l’observation par ballon a contribué à la victoire de l’armée française sur les troupes autrichiennes. Puis, cet avantage militaire tombe dans l’oubli jusqu’au développement de la photo aérienne au début du XXème siècle. Le premier « avion espion » est mis en service en 1911 par l’armée italienne pour la reconnaissance, en vue d’un bombardement aérien, réussi, contre des troupes et positions turques en Tripolitaine et Cyrénaïque (Libye actuelle). Pendant la première guerre mondiale, l’analyse des prises de vues aériennes de mouvements de troupes ou de navires conduit à la nécessité de la « maîtrise des airs », avant d’engager le combat. Les avions de chasse ont d’abord été conçus pour détruire…les appareils de reconnaissance adverses ! Dans les années1930, une organisation allemande pratique « clandestinement » la photographie aérienne au-dessus des Pologne, France, Grande-Bretagne, Tchécoslovaquie et Union soviétique. De leur côté, les services de renseignement français et britanniques recourent à une société civile pour faire de même au-dessus de l’Allemagne, de l’Italie et de la Libye. Pendant le second conflit mondial, l’Allemagne utilise des bombardiers modifiés pour les vols de reconnaissance à haute altitude (12.800 m !) au-dessus de l’URSS, du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. La Grande-Bretagne met en œuvre les avions de reconnaissance photo Mosquito, fabriqués en grande partie en contreplaqué, à long rayon d’action et dont la vitesse et l’altitude leur permettent d’échapper aux chasseurs ennemis. Des hydravions japonais survolent clandestinement les îles britanniques du Pacifique, la Malaisie, Guam, les Philippines, l’île de Wake, les Indes néerlandaises et, peut-être, Hawaii. La Grande-Bretagne utilise l’avion pour les missions de renseignement électronique en appui des raids de bombardement contre l’Allemagne. L’armée de l’Air américaine l’emploie dans le Pacifique et au-dessus du Japon pour ouvrir la voie aux raids « atomiques » sur Hiroshima et Nagasaki (1945). En outre, l’interception des communications air-sol et air-air ennemies en Europe et dans le Pacifique réduisent les pertes en bombardiers. Dès le début de la guerre froide (1945-1991), les Etats-Unis accroissent les reconnaissances par des avions, de la Baltique à la mer Egée et dans les « couloirs » de Berlin à travers l’Allemagne de l’Est, et par des hydravions en Baltique, Méditerranée, mer du Japon et dans le Pacifique Nord. En 1949, l’analyse de la collecte d’échantillons d’air à haute altitude, entre le Japon et l’Alaska, conclut à l’explosion effective du premier engin nucléaire soviétique. En 1952, grâce à des ravitaillements en vol au-dessus de l’Allemagne de l’Ouest et du Danemark à l’aller et au retour, trois avions britanniques RB-45 C pénètrent en URSS au-dessus des pays baltes, de Moscou et de l’Ukraine pour tester les radars…sans être interceptés par les chasseurs soviétiques ! Pendant la guerre de Corée (1950-1955), des avions espions américains pénètrent jusqu’à 300 km en Chine. En 1960, après la frappe d’un avion U2 par des missiles et la capture de son pilote, les Etats-Unis renoncent au survol de l’URSS. A cette date, les satellites espions entrent en scène.

Loïc Salmon

« Avions espions » par Norman Polmar et John Bessette. Éditions E-T-A-I, 240 pages, 300 photos, 55 €.

Avions de combat

Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

Renseignement aérospatial : complémentarité entre drones et aéronefs légers ISR




Ils ont fait la paix

Pour la première fois dans l’Histoire, les négociateurs du traité de Versailles de 1919 ont tenté de réaliser un ordre international, fondé sur le droit et la justice, et de léguer une organisation internationale pour préserver la paix.

Née en Europe, la guerre de 1914-1918 s’est étendue à l’Afrique, au Proche-Orient, en Asie et dans le Pacifique. A l’issue, les pays vainqueurs atteignent le nombre de 32 avec les « dominions », membres de l’Empire britannique de l’époque. La référence pour la paix future reste le Congrès de Vienne de 1815, qui a redessiné la carte de l’Europe. Mais, aux souverains de l’Ancien Régime, ont succédé les délégués de nations démocratiques, où les opinions publiques comptent. En Europe et au Proche-Orient, les Empires allemand, austro-hongrois et ottoman se sont effondrés. La Russie bolchévique, à l’avenir incertain, a succédé à l’Empire des tsars, démembré. Les Etats-Unis, intervenus tardivement en 1917, ont fait basculer le cours de la guerre, grâce à leurs effectifs massifs et leur puissance financière et industrielle. L’idéal élevé de la proposition américaine des « Quatorze Points » offre aux minorités des empires déchus l’espoir de devenir des Etats-nations. Mais il heurte les intérêts nationaux, souvent divergents, défendus par les diplomaties européennes. Pour la France, l’Allemagne reste le voisin belliciste et prédateur qui l’a envahie trois fois en un siècle (1815, 1870 et 1914). Le conflit lui a coûté 1,4 million de morts, de graves dégâts matériels et…plus de 7 Mds$ de dettes envers des pays alliés ! Outre la récupération de l’Alsace-Lorraine, annexée par l’Allemagne en 1870, elle obtient les colonies allemandes du Togo et du Cameroun et les mandats sur la Syrie et le Liban. Pour relier ses possessions du Nord (Egypte et Soudan) à celles du Sud (Rhodésie et Union sud-africaine), la Grande-Bretagne reçoit l’Afrique orientale allemande, à l’exception des provinces du Rwanda et du Burundi, confiées à la Belgique et voisines de son immense colonie, le Congo belge. Considérant le Proche-Orient comme partie d’un glacis protecteur de l’Empire des Indes, elle obtient les mandats de la Mésopotamie et de la Palestine, qui déboucheront plus tard sur la montée des nationalismes arabes et l’établissement d’un « Etat juif ». Le Japon obtient les mandats des îles ex-allemandes du Pacifique-Nord, la province chinoise du Shandong (annexée par l’Allemagne fin XIXème siècle) et la reconnaissance de son statut de grande puissance en Asie orientale. L’Allemagne a perdu 2 millions d’hommes et des territoires, subit de lourds prélèvements économiques et financiers, dont elle ignore en partie le montant, et se trouve désarmée militairement. Jugée responsable de la guerre, ses plénipotentiaires sont exclus des négociations et contraints de signer, le 28 juin 1919 à Versailles, un texte imposé, face à cinq soldats gravement blessés au visage. Alors que l’Allemagne avait capitulé sans condition, son opinion publique s’est laissée convaincre, par ses chefs militaires et la propagande, que son armée n’a pas été vaincue. Le « Diktat » de Versailles et la légende du « coup de poignard dans le dos » faciliteront son réarmement des années 1930. Le traité de Versailles a débouché sur l’éphémère « Société des nations », chargée de garantir la paix…sans force militaire. Pourtant, celle-ci aura donné naissance au Bureau international du travail (Genève) et au Tribunal international (La Haye), qui perdurent, puis à l’ONU (1945), mais cette fois avec des « casques bleus ».

Loïc Salmon

« Ils ont fait la paix », ouvrage collectif. Editions Les Arènes, 418 pages, cartes et photographies, 20€. 

Exposition « A l’Est, la guerre sans fin 1918-1923 » aux Invalides

La paix : ceux qui la font

Sécurité : la paix, une exception en construction permanente




Armée de Terre : l’imprévisibilité, facteur de succès sur l’adversaire

Dans la manœuvre aéroterrestre, l’imprévisibilité donne l’ascendant dans les espaces physique et immatériel et le champ des perceptions, afin d’accroître la liberté d’action du chef tactique.

Ce facteur déterminant a fait l’objet d’un colloque organisé, le 4 février 2021 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Y sont notamment intervenus : le député Jean-Michel Jacques, vice-président de la commission de la Défense nationale et des forces armées de l’Assemblée nationale ; le général Thierry Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général Patrick Justel, commandant en second du renseignement des forces terrestres ; l’historien Jean-Vincent Holeindre, directeur scientifique de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Elie Tenenbaum, chercheur à l’Institut français des relations internationales ; le professeur Olivier Sibony, enseignant au département stratégie d’HEC.

Dimension géopolitique. Selon Jean-Michel Jacques, le contexte géopolitique demeure imprévisible sur les plans politique, diplomatique et militaire avec le retour sur la scène internationale de la Chine, de la Russie, et de la Turquie. La guerre devient hybride avec des actions directes et indirectes ou des cyberattaques indétectables. Les conflits se manifestent dans les champs national et international, au loin ou au plus près. La surprise provoque un choc émotionnel, suivi d’une faute dans la prise de décision. La capacité de défense repose sur le renseignement, l’innovation technologique et le facteur humain. Les enjeux portent sur la maîtrise de l’information et le soutien à la recherche fondamentale. L’imprévisibilité implique de s’affranchir de règles, des normes établies et du principe de précaution.

Guerre asymétrique. La surprise stratégique, qui fait partie de l’imprévisibilité, est consubstantielle à la notion de guerre, estime Elie Tenenbaum. Lors des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis, l’organisation terroriste Al Quaïda a utilisé des avions de ligne comme missiles. La guerre irrégulière emploie populations civiles, téléphones portables, engins explosifs improvisés, et petits avions télécommandés transformés en drones. L’armée française en a tiré les leçons au Sahel. Conséquence de la guerre du Golfe (1990-1991), la « guerre hors limites », évoquée par deux colonels chinois dans un livre publié en 1999, inclut la finance, le terrorisme et la lutte idéologique. La stratégie, qui s’est émancipée du champ militaire sans pour autant s’en dispenser à cause des enjeux physiques, pourrait connaître des combinaisons considérables d’ici à 2035.

Force et ruse. Véritable opération spéciale, le cheval de Troie a combiné la ruse et la force guerrière, rappelle Jean-Vincent Holeindre. La guerre irrégulière exclut la norme éthique, liée à la fonction du soldat dans les régimes démocratiques. La Russie et la Chine ont la culture de la ruse, alors que la logique de l’honneur et du courage prévaut dans les pays occidentaux. En matière de défense, la ruse n’y est utilisée que dans les situations extrêmes, car elle suscite la défiance dans un monde de plus en plus transparent. Condition de sa crédibilité, la dissuasion nucléaire de la France repose sur sa prévisibilité pour éviter la guerre nucléaire, tout en conservant une part d’imprévisibilité, à savoir le refus de définir ses intérêts vitaux. La ruse s’impose au niveau tactique comme, par exemple, la « surinformation » par multiplication des signaux pour embrouiller l’état-major de l’adversaire. La recherche stratégique se fonde sur la ruse, complémentaire de la force.

Champ des perceptions. A la guerre du Golfe (1990-1991), transparente grâce aux capteurs utilisés, a succédé le conflit en Afghanistan (2001-2014), où un adversaire rustique a pu porter des coups à une coalition internationale disposant de moyens de guerre électronique et de quatre fois plus de drones qu’avant, rappelle le général Justel. L’aide numérique à la décision devient difficile à assimiler par un pilote en situation de combat. La manipulation de l’information par les réseaux sociaux cible la cohésion des militaires. Pour renforcer l’imprévisibilité de sa propre action, il faut sortir de l’enseignement acquis en école, que l’adversaire connaît, dissimuler ses propres informations, éviter la déconnexion du terrain, pour ne pas se trouver immergé dans une « bulle » d’état-major, et prendre l’initiative pour imposer son rythme. Il faut tout connaître sur l’adversaire : doctrine, équipements, expertise numérique, environnement, base arrière, stratégie et psychologie. Il faut l’attaquer dans ses perceptions en perturbant ses moyens de communications radio et numérique, pour provoquer de l’incompréhension, puis en lui fournissant des informations divergentes, pour l’empêcher de percevoir le risque le plus grave.

Crédibilité et réversibilité. Depuis vingt ans, l’action d’urgence a donné une crédibilité tactique mais, aujourd’hui, l’instabilité revient, avertit le général Burkhard. Le monde évolue de la compétition à la contestation et à l’affrontement sur les plans économique, politique et sanitaire. L’escalade entre grandes puissances redevient possible. L’adversaire fait en sorte que la crise reste en dessous du seuil de l’affrontement. Il va chercher à vaincre sans combattre par des moyens immatériels pour imposer un fait accompli. Afin d’éviter de perdre une guerre avant de l’avoir livrée, il s’agit de renforcer les capacités de renseignement et d’analyse avec l’intelligence artificielle. La décision politique, fondée sur des critères militaires, doit faire face à des menaces plus globales aux implications diplomatiques, sécuritaires et sanitaires, comme la crise liée au Covid-19. Le maintien du niveau d’interopérabilité entre les armées de Terre française, britannique et américaine exige des exercices non plus de 800-1.000 militaires mais de 7.000-20.000. Les adversaires potentiels en connaissent les principes moraux, procédures et signaux faibles. Exercices intensifs, mises en alerte et déplacements hors programmes, facteurs d’incertitude, compliquent leur travail d’analyse. Les forces terrestres doivent pouvoir passer rapidement des exercices à proximité des zones sensibles aux opérations. Aux messages clairs et dissuasifs, doivent s’ajouter des messages flous pour créer de l’imprévisibilité, conclut le général.

Loïc Salmon

L’imprévisibilité se trouve d’abord dans la tête des protagonistes, souligne Olivier Sibony. Les entreprises veulent de la diversité dans le recrutement mais pas dans la pensée. L’excès de confiance tend à sous-estimer la qualité de l’information reçue. Il convient de se méfier des évidences apparentes. Les organisations ont tendance à réagir vite. Or, il s’agit d’éviter le piège du consensus et de fabriquer des divergences et des capacités de penser autrement, tout en empêchant l’adversaire de faire de même afin de le déstabiliser. Une bonne connaissance de l’adversaire permet de saisir comment il pense et pourrait réagir de manière disproportionnée à un acte qu’il jugerait hostile. La « déception », fréquente dans le monde économique, consiste à amener un concurrent à agir contre ses intérêts.

Afrique : l’opération « Barkhane », créer de l’incertitude chez l’adversaire

Armée de Terre : entraînement et juste équilibre technologique

Armée de Terre : la préparation opérationnelle, source de la puissance au combat

 




Cyberdéfense : perspectives européennes

L’Union européenne tente de préserver sa souveraineté technologique par une politique cohérente de cyberdéfense. La part croissante du marché numérique constitue en effet un avantage, mais aussi une vulnérabilité.

La  coopération européenne en la matière a fait l’objet d’un colloque organisé, le 16 mai 2013 à Paris, par la Commission  des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. Y ont notamment participé : le sénateur Jean-Marie Bockel, auteur d’un rapport d’information sur la cyberdéfense ; Giuseppe Abbamonte, chef d’unité à la DG Connect de la Commission européenne ; l’ambassadeur Jean-François Blarel, secrétaire général adjoint du ministère des Affaires étrangères ; Cornelia Regall-Grothe, secrétaire d’Etat du ministère fédéral allemand de l’Intérieur ; Sir Peter Ricketts, ambassadeur britannique en France.

La Commission européenne. Selon Giuseppe Abbamonte, le marché numérique de l’Union européenne (UE) se monte chaque année à 500 Md€, soit 1.000 € par personne. Mais les menaces sont diverses : criminelles, motivations politiques, terrorisme, catastrophes naturelles et… même câbles grignotés par des rats ! Chaque jour, la sécurité de 148.000 ordinateurs se trouve compromise, entraînant un préjudice possible d’environ 250 Md€. Toutefois, les efforts de sensibilisation entrepris portent leurs fruits. En 2012, 38 % des internautes ont modifié leur comportement : moins d’achats en ligne et vigilance quant à la diffusion des données personnelles. L’UE a défini une doctrine : créer les conditions pour une coopération entre tous les Etats membres avec l’instauration d’autorités nationales compétentes ; diffuser une culture de prévention des risques informatiques ; promouvoir la cybersécurité au sein des secteurs publics et privés. Toutefois, note Giuseppe Abbamonte, la coopération ne fonctionne que parmi les pays du Nord-Ouest de l’UE, faute de confiance mutuelle au sein de la totalité des Etats membres. « Or, dit-il, s’il y a un maillon faible, cela affaiblit toute la chaîne ».

En France. Le cyberespace est difficile à appréhender au niveau diplomatique, explique Jean-François Blarel. Les Etats réagissent de façon ambivalente, entre la promotion de la liberté des acteurs (utilisateurs, entreprises et pouvoirs publics) et un contrôle politique. Pour la France, il s’agit d’éviter les escalades, comme celle des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine, et qu’internet devienne un espace de conflit. L’ONU, l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), l’UE et l’OTAN traitent du cyberespace. Ainsi, le sommet de l’OTAN à Lisbonne (2010) a considéré que l’article V sur la solidarité entre pays membres peut être invoqué, en cas d’agression caractérisée et identifiée. Par ailleurs des forums « ad hoc » se forment en dehors des instances internationales officielles (Londres 2011, Budapest 2013 et Séoul 2014). La France tente de coopérer avec deux groupes de pays : ceux partisans d’un traité international sur la cyberguerre et le rôle de l’Etat (contrôle) et ceux (dont la France) favorables au dialogue entre l’Etat, les utilisateurs et les grands groupes fournisseurs de tuyaux d’accès à internet. Sur le plan bilatéral, la France agit avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’UE pour créer un climat de confiance. Elle se manifeste aussi au sein des instances internationales, dont l’ONU d’où, estime l’ambassadeur, découleront peut-être des relations de confiance entre les Etats. Déjà, 15 d’entre eux élaborent des normes de conduite et des mesures en ce sens pour éviter l’escalade.

En Allemagne. Cornelia Regall-Grothe dirige aussi depuis 2010 l’Office fédéral des systèmes d’information (500 agents et budget annuel de 80 M€)… qui subit 5 attaques par jour ! En Allemagne, les dommages se chiffrent en milliards d’euros. Devant la difficulté à déterminer les objectifs des cyberattaquants (espionnage militaire ou sabotage économique), les autorités procèdent par déduction et misent sur la prévention aux niveaux de l’Etat, des entreprises et des utilisateurs. Depuis 2011, les mesures portent sur la protection des infrastructures critiques et les systèmes de sécurité informatique. Un Conseil de cybersécurité regroupe des représentants de la Chancellerie, des ministères des Affaires étrangères, de l’Economie et de la Technologie, des Länder, des entreprises et du monde scientifique. Il étudie les progrès technologiques et les vulnérabilités. Les responsables des infrastructures critiques du pays, surtout les télécommunications,  ont l’obligation de mettre à jour tous les deux ans leurs plans de sécurité informatique et de signaler toute attaque. Malgré les limitations budgétaires, les programmes de recherche et développement  bénéficieront d’une enveloppe supplémentaire de 30 M€ sur cinq ans. La coopération européenne (France et Grande-Bretagne) vise à renforcer la souveraineté technologique de l’UE en matière d’équipements fiables.

En Grande-Bretagne. Sir Peter Ricketts a participé à l’élaboration du Livre blanc (français) 2013 sur la défense et la sécurité nationale. Selon lui, l’approche britannique consiste à concilier l’optimisation de l’usage d’internet, vecteur de croissance (58 Md€ d’achats en ligne par an) et les besoins de sécurité informatique. Le « Government Communications Headquarters »  (GCHQ), agence chargée du renseignement technique, dispose de 700 agents pour la cyberdéfense et bénéficie d’une rallonge budgétaire de 750 M€ entre 2011 et 2015. Il s’agit de renouveler continuellement les systèmes pour anticiper sur ce qui se passera sur internet et réagir en temps réel. Face à la cybercriminalité, une nouvelle unité mutualise les moyens  de maintien de l’ordre, police et cybersécurité. Les entreprises, petites et grandes, profitent de la protection publique pour développer leur activité en ligne et augmenter ainsi leur chiffre d’affaires. Elles sont aussi incitées à échanger leurs informations en matière de cybersécurité. Enfin,  la coopération internationale, excellente avec la France et l’Allemagne précise l’ambassadeur, porte aussi sur l’aide financière dans ce domaine aux petits pays émergents.

Loïc Salmon

Cyberdéfense : une complexité exponentielle

Suite à la publication du Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, le sénateur Jean-Marie Bockel a donné les indications suivantes en matière de cyberdéfense sur laquelle il a publié un rapport en 2012 : l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information devrait disposer de 500 agents en 2015 ; l’Union européenne fixe la norme de cybersécurité ; obligation de déclaration en cas d’incident significatif dans les infrastructures critiques ; maintien de l’autonomie stratégique de la France ; lutte contre le pillage du patrimoine culturel et économique ; la sécurisation des données informatiques constitue un secteur à forte croissance ; nécessité d’un dialogue avec la Russie et la Chine dans une dimension mondiale et selon des règles à définir sur des enjeux industriels et technologiques.