Armée de l’Air et de l’Espace : encourager l’innovation pour vaincre et convaincre

Dans le domaine aérien, l’innovation donne un temps d’avance sur l’adversaire, pour conserver la supériorité opérationnelle dans un contexte international marqué par une instabilité et des tensions croissantes avec des ruptures technologiques exigeant rapidité d’adaptation et agilité.

L’innovation a fait l’objet d’un colloque organisé, le 18 janvier 2024 à Paris, par le Centre d’études stratégiques aérospatiales. Y sont notamment intervenus : le général de brigade aérienne Arnaud Gary, directeur du Centre d’expertise aérienne militaire ; le général de brigade aérienne Jean-Patrice Le Saint, chef d’état-major du commandement des Forces aériennes stratégiques ; le général de brigade aérienne Jean-Luc Daroux, commandant la Brigade des forces spéciales Air ; l’astronaute Claudie Haigneré, ancienne ministre déléguée à la Recherche et aux Nouvelles Technologies.

Un état d’esprit. Pour faciliter l’innovation et consolider la position de la France, estime le général Gary, il convient de briser les barrières pour encourager les échanges, détecter les opportunités du monde extérieur aux armées et en favoriser l’adoption rapide. L’innovation, qui stimule la créativité, consiste en la capacité à résoudre des problèmes concrets, améliorer les procédures existantes et envisager de nouvelles approches et utilisations. Via une plateforme, le Centre d’expertise aérienne militaire s’est doté d’un système de remontée des projets innovants, qui lui permet de connaître les idées du terrain, de les répartir dans des axes prioritaires d’innovation ouverte, puis d’en financer les plus utiles. Ainsi, deux dispositifs financiers ont été mis en place pour soutenir l’industrialisation des projets. Les « labels », espaces d’innovation, visent à structurer les idées pour donner vie aux concepts. Il s’agit, d’intégrer l’innovation, dont le domaine numérique, sous ses formes organisationnelle, opérationnelle, stratégique, institutionnelle, sociétale et même environnementale. Les changements et la transformation imposés par les nouvelles technologies du numérique, dont l’intelligence artificielle et le « cloud » (centre de données connecté à internet), amplifient considérablement les opportunités de progrès à tous les niveaux. En 2016, rappelle le général Gary, le ministère américain de la Défense a constaté un retard des forces armées par rapport aux grandes entreprises du numérique. Outre l’encouragement à l’innovation de terrain et la recherche de la primauté des forces armées dans ce domaine, il recommande de lutter contre l’immobilisme de son organisation qui résiste au changement. Le ministère a donc créé le « Defence Innovation Board » constitué d’une douzaine de dirigeants des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et de scientifiques de haut niveau, qui observent, donnent des recommandations et accompagnent les forces armées dans la durée pour modifier les structures et les règlements, identifier les nouveaux métiers et disposer de financements. L’innovation, souligne le général Gary, ne doit pas rester l’apanage de quelques dirigeants visionnaires et du personnel créatif sur le terrain, car l’ampleur des changements en cours et les conséquences des nouvelles technologies, remettant en question les processus et structures, nécessitent d’élever le niveau de connaissance de tous les acteurs. Il s’agit donc de former des personnels à la prise de risques et au traitement de la donnée par l’intelligence artificielle.

Les Forces aériennes stratégiques. Selon le général Le Saint, la dissuasion nucléaire aéroportée présente une double singularité par sa finalité de la défense de l’Europe et son cadre flou, car elle est entourée de mystère. Entre le test réussi de la bombe atomique française en 1960 et la mise à l’eau du sous-marin nucléaire lanceur d’engins Le-Foudroyant en 1974, de nombreuses innovations scientifiques, techniques, industrielles et opérationnelles ont été déployées. La dissuasion nucléaire, rappelle le général, consiste d’abord en une dialectique politique, technique et opérationnelle, afin de garantir une montée en puissance dans la cuirasse adverse et produire l’effet militaire souhaité sur l’objectif désigné. Cela repose sur un système militarisé : le missile à tête nucléaire qui allonge la portée du chasseur bombardier qui le transporte ; des infrastructures et des moyens de transmission spécifiques. L’innovation présente trois caractéristiques. La première porte sur la rupture dans la conception d’un nouveau système nucléaire à l’horizon d’une vingtaine d’années, comme le montre l’évolution entre l’avion Mirage IV, le missile de croisière, le réacteur du missile ASMP, le Mirage 2000N rénové en Rafale et le futur système de 5ème génération prévu en 2035. La deuxième caractéristique, dite innovation « systémique » (ensemble complexe d’interactions), concerne un système livré au meilleur état de l’art et de la performance et qui sera modernisé au cours de sa vie opérationnelle par les industriels et les armées dans une organisation très structurée. La troisième caractéristique porte sur le financement, la tenue des délais et les spécifications de performances. Il s’agit d’enjeux de crédibilité et de sûreté. Des réflexions sont en cours sur la 5ème génération, les futurs standards du Rafale, l’évolution du concept de mise en œuvre et la maintenance.

Les forces spéciales. Selon le général Daroux, l’état d’esprit des forces spéciales (FS) trouve son origine dans l’application sur le terrain des opportunités de laboratoire. Il consiste à penser et agir autrement. Les FS doivent trouver des solutions alternatives pour sortir des « angles morts ». La compétition leur impose d’innover pour survivre, là où les forces conventionnelles ne vont pas. Pour réussir leur évolution, elles doivent impérativement être en avance sur le mode opératoire et le plan technologique. Selon le principe de subsidiarité, la capacité à innover au quotidien est déléguée jusqu’au niveau le plus bas, à savoir le jeune caporal-chef commando. S’y ajoute la transversalité en interarmées entre aviateurs, marins, terriens et personnels du Service de santé des armées. Les solutions innovantes permettent de répondre en temps réel aux demandes du chef d’État-major des armées. Depuis leur création après la guerre du Golfe (1991), les FS ont capitalisé sur un vivier, en interne et dans les armées, d’opérateurs sélectionnés et en compétition qui favorise l’émulation et l’innovation. Ainsi, le Service de santé des armées a constitué une banque de données, qui se transmet de génération en génération. L’exposition aux risques, caractéristique majeure des opérations spéciales notamment pour la libération d’otages, implique un entraînement collectif où tous se connaissent. Le partage d’expériences garantit la réussite de la mission en petites unités et dans des temps très contraints. L’identité des opérateurs et leurs méthodes doivent rester secrètes.

Le spatial civil. L’astronaute Claudie Haigneré définit l’innovation comme un mélange de curiosité à découvrir l’inconnu avec une ouverture d’esprit au changement et un appétit d’apprendre en continu dans un monde en évolution constante et rapide. L’innovation implique une écoute ouverte et critique des concepts alternatifs ou de perceptions culturelles ouvertes. Sur un plan collectif comme l’aventure spatiale, l’innovation consiste à se fixer ensemble l’objectif de réussir la mission ou de résoudre un problème en s’appuyant sur cette intelligence collective et diversifiée. Dans le milieu spatial, l’innovation devient foisonnante, car immense. Les pouvoirs publics en ont encouragé les multiples interactions créatrices. Il convient d’identifier davantage les nouveaux partenaires du spatial privé. En outre, la réduction des coûts a favorisé la miniaturisation des plateformes et la réutilisation des vecteurs. Sur un plan plus général, la créativité peut aussi permettre de sortir des incertitudes. Enfin, conclut Claudie Haigneré, le progrès n’est que l’accomplissement des utopies.

Loïc Salmon

Défense : l’innovation numérique à tous les niveaux

Marines : innovations et ruptures capacitaires

Forces spéciales : l’innovation pour une plus grande efficacité




Armement : les commandes majeures de 2023

Le 1er février 2024, la Délégation générale de l’armement (DGA) a annoncé des commandes, passées en 2023 et totalisant 20,3 Mds€, pour renouveler et moderniser les capacités aérienne, terrestre, navale, forces spéciales et missiles.

Armée de l’Air et de l’Espace. Un contrat de 42 avions Rafale en version monoplace au standard F4 a été notifié aux sociétés Dassault Aviation, Thales, Safran et MBDA. Le standard F4 comprend l’intégration du poste radio Contact, du missile Mica de nouvelle génération et du brouilleur autonome numérique intégré au système d’autoprotection Spectra. Le premier appareil sera livré en 2027. Les avions évolueront vers le standard F5 après 2030.

Armée de Terre. La société Nexter Systems, filiale du groupe franco-allemand KNDS, a reçu commande de 109 systèmes d’artillerie Caesar nouvelle génération (Mk II), dont la première livraison aura lieu en 2026. Le système Caesar se compose d’un canon de 155 mm d’une portée de 40 km et monté sur un camion 6X6 à cabine blindée. Sa mobilité lui permet d’atteindre plus de 80 km/h sur route sur une distance supérieure à 600 km. Le Caesar Mk II disposera d’une cabine au blindage renforcé contre les engins explosifs improvisés, mines, munitions de petit calibre et éclats d’artillerie. Il sera équipé d’une motorisation de 460 cv, contre 2015 cv auparavant, d’une boîte de vitesses automatiques, d’un nouveau châssis et d’un logiciel de conduite de tir de nouvelle génération. Compatible avec les munitions actuelles, il pourra utiliser les futures munitions de précision. Il sera compatible avec les matériels des programmes Scorpion interconnectés, grâce à une « vétronique » commune, à savoir l’architecture des systèmes de navigation, de contrôle, de communications, d’observation et de protection.

Marine nationale. La DGA a commandé 7 patrouilleurs hauturiers pour remplacer les patrouilleurs de haute mer basés à Brest et Toulon et les patrouilleurs de service public de Cherbourg. Leurs missions portent sur le soutien à la dissuasion nucléaire, la présence dans les zones de souveraineté et d’intérêt national, l’évacuation de personnels, l’escorte et l’intervention pour l’action de l’État en mer. Outre leur capacité de traitement de l’information et une tenue à la mer performante, ils pourront mettre en œuvre un hélicoptère ou un drone dans la durée. La première livraison aura lieu en 2026, en vue de la mise en service de 10 unités vers 2035. Naval Group a obtenu le contrat de modernisation du porte-avions Charles-de-Gaulle lors de son troisième arrêt technique majeur en 2027-2028. Les travaux porteront sur la mise en place du nouveau système de combat Setis 3.0 de Naval Group, du nouveau radar à quatre panneaux fixes Sea Fire (Thales) pour la lutte antimissile et du système de tir reconfigurable (MBDA) pour les missiles Aster. Après les Courbet et La-Fayette, la frégate Aconit a terminé sa modernisation et ses essais à la mer pour rester en service au-delà de 2030. Les travaux ont porté sur le système de combat, la veille optronique et le système de défense anti-aérienne.

Forces spéciales. La DGA a commandé 8 hélicoptères NH90 Caïman standard 2 pour remplacer les Caracal et Cougar du 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales en 2026-2029. Le standard 2 étendra les capacités d’insertion et d’extraction de commandos, d’appui-feu et de communications tactiques, grâce à une caméra infrarouge avec pointeur et désignateur laser, de nouveaux armements et un kit de communications.

Missiles. La DGA a commandé à MBDA 1.300 missiles moyenne portée Akeron et 329 missiles très courte portée Mistral 3. Outre une précision métrique et son mode « tire et oublie », l’Akeron neutralise des cibles statiques ou mobiles à 4 km, de jour comme de nuit, et conserve l’homme dans la boucle de décision. Le Mistral 3 fonctionne en « tire et oublie » contre les avions, hélicoptères, drones, missiles de croisière et munitions rôdeuses.

Loïc Salmon

Guerres : bilan 2022 et transferts mondiaux d’armements

Armement : la coalition « Artillerie pour l’Ukraine »

04ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales




Exposition « Forces spéciales » aux Invalides

Capables de mener des opérations ciblées, discrètes mais non clandestines, les 4.500 hommes et femmes des 16 unités spéciales, issues des composantes Terre, Air, Mer et Service de santé, agissent en tout temps, tout lieu et dans tous les milieux.

Ces opérations, déclenchées sur ordre des plus hautes autorités politiques et militaires, sont planifiées et conduites par l’état-major du Commandement des opérations spéciales (COS), pour atteindre des objectifs d’intérêt stratégique. Les forces spéciales s’adaptent à l’évolution des conflits et aux méthodes et techniques de l’adversaire. Débriefings et retours d’expérience aux niveaux des unités et des équipiers incitent à une remise en question permanente, vitale pour conserver l’ascendant en opération.

Modes d’action et techniques. Les forces spéciales doivent pouvoir intervenir en quelques heures avec des moyens de déplacement spécifiques. Ainsi, l’hélicoptère Caracal peut transporter une vingtaine de commandos, évacuer des blessés ou apporter un appui feu avec une mitrailleuse ou un canon de 20 mm. Ravitaillable en vol par l’avion de transport tactique C-130 Hercules américain ou bientôt l’avion polyvalent A400M européen, il peut recevoir en 7 minutes suffisamment de carburant pour voler 3 à 4 heures supplémentaires. S’il ne peut pas se poser, les commandos en sortent le long d’une corde lisse d’une vingtaine de mètres. Leur récupération se fait par grappe, où chacun s’accroche avec des mousquetons sur une corde spécifique, ou par nacelle. Un hélicoptère Tigre, armé d’un canon de 30 mm, de roquettes, de missiles air-air et de missiles antichars, escorte les hélicoptères de manœuvre et appuie les commandos lors de leur mise en place et pendant les combats au sol. Par ailleurs, un chuteur opérationnel (photo) effectue, sous oxygène, des sauts en parachute à ouverture entre 4.000 et 8.000 m d’altitude, afin de réaliser une infiltration de plusieurs dizaines de km sous voile en profitant des vents pour atterrir derrière le lignes adverses. Il est équipé d’appareils de navigation (compas boule et GPS) et d’un altimètre de poignet. En mer, les commandos, équipés de tenue néoprène, masque, tuba et palmes, effectuent des sauts à ouverture automatique avec un matériel contenu dans une gaine étanche. La moto tout terrain améliorée, utilisée dans le cadre de l’opération « Barkhane » au Sahel, permet des patrouilles en milieu désertique. Le « buggy » (jeep d’aujourd’hui), tout terrain, aérotransportable et aérolargable, transporte 680 kg (3 personnels et charge) jusqu’à 100 km/h. Projetable par tous les moyens de transport terrestres, aériens, maritimes ou sous-marins, le propulseur sous-marin, option silencieuse mise en œuvre par deux nageurs de combat, franchit de longues distances ou emporte de grandes quantités d’explosifs ou du matériel vers ou hors d’une zone sensible. Le drone Reaper (480 km/h), armé de bombes à guidage GPS et de missiles air-sol, est utilisé dans la lutte contre les groupes armés terroristes. Un blessé est pris en charge dans une antenne spécialisée proche de la zone de combat.

Dispositif interarmées. Renseignement, systèmes d’information et de commandement, logistique, soutien santé, appui et dimension aérienne font partie de la planification d’une opération spéciale. La première phase porte sur la recherche des informations, l’analyse et l’élaboration du renseignement. La deuxième phase concerne l’appréciation de la situation à partir des renseignements obtenus et selon les moyens disponibles, afin d’élaborer un plan soumis pour validation au général commandant des opérations spéciales. Après son accord, l’opération est déclenchée et suivie à partir du poste de commandement, les décisions relevant alors du chef de la « Task Force » (force opérationnelle mobilisée). Dans l’exposition aux Invalides, une vidéo présente un cas d’école. Un soir, dans une ville fictive dénommée Baloa, une dizaine de terroristes s’infiltrent dans un hôtel et prennent en otage l’ambassadeur français, sa famille et sa garde rapprochée. Ils exigent une rançon et la libération de terroristes sous 72 heures. A quelques mètres de là, d’autres terroristes s’emparent d’un bâtiment administratif. Un drone est alors envoyé sur place pour collecter du renseignement. Des équipiers du 13ème Régiment de dragons parachutistes sont largués sur les abords de Baloa, afin de poursuivre la phase de renseignement. Dès la mise en alerte, la Task Force s’apprête à déployer un dispositif adapté à la libération des otages et du bâtiment administratif. Le président de la République donne son feu vert pour l’assaut et l’opération spéciale. A bord d’un zodiac, des commandos Marine quittent une frégate, qui croise au large de Baloa. Au même moment à quelques kilomètres de là, un avion de transport tactique a effectué un poser d’assaut. Deux groupes action embarquent sur des véhicules armés pour rejoindre le bâtiment administratif. Un hélicoptère Tigre et deux hélicoptères Caracal complètent le dispositif. Les commandos se rapprochent de l’hôtel. Ils lancent l’assaut, neutralisent les terroristes et libèrent les otages. D’autres commandos, descendus des Caracal près du bâtiment administratif, neutralisent les terroristes et libèrent le bâtiment. Enfin, les autorités militaires, puis politiques, sont informées de la réussite de l’opération.

Longue histoire. En 1245 avant J.-C., Gédéon choisit 300 soldats israélites pour lancer une attaque surprise contre le camp des Madianites, pris de panique. Dans l’Odyssée, Ulysse fait construire un grand cheval de bois, offert à la cité de Troie assiégée depuis dix ans. Pendant la nuit, les soldats qui y sont cachés ouvrent les portes de la ville à l’armée grecque, qui l’envahit. En 217 avant J.-C., le général carthaginois Hannibal fait accrocher des torches enflammées sur 2.000 bœufs, qui partent dans une direction opposée à ses troupes, créant une diversion face à l’armée romaine. En 1350, pendant la guerre de Cent-Ans, déguisés en bûcherons et portant leurs armes dissimulées dans des fagots de bois, Bertrand du Guesclin et 30 hommes reprennent le château de Grand-Fougeray aux mains des partisans des Anglais. Au XVème siècle pendant les guerres civiles au Japon, les guerriers « ninjas », déguisés en paysans, prêtres ou moines, se spécialisent dans l’espionnage, le sabotage et l’assassinat. Pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763) pour la suprématie en Amérique du Nord, Grande-Bretagne et France emploient des trappeurs habitués au combat en forêt. Les fantassins « Rangers » se spécialisent dans les missions de reconnaissance et les opérations contre des cibles éloignées. En 1804, sur ordre du Premier consul Napoléon Bonaparte, 300 soldats franchissent le Rhin et enlèvent le duc d’Enghien à Ettenheim. Pendant la guerre des Boers (1899-1902) en Afrique du Sud, les « Kommandos » boers, unités à cheval, harcèlent les troupes britanniques. Pendant la première guerre mondiale, les unités d’élite allemandes « Sturmtruppen » créent des brèches dans les lignes ennemies pour faciliter l’assaut des troupes classiques. En 1916, l’agent britannique Laurence d’Arabie se comporte et vit comme les Bédouins pour mener la révolte arabe contre les Turcs. En 1941 en Égypte, l’officier écossais David Stirling crée le « Special Air Service » pour harceler, sur des Jeep armées, les arrières de l’ennemi. Dissoutes en 1945, les forces spéciales sont reconstituées lors de guerres de décolonisation puis des opérations extérieures. Le COS a perdu 28 hommes en mission depuis sa création en 1992.

Loïc Salmon

L’exposition « Forces spéciales » (12 octobre 2022-29 janvier 2023), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris à l’occasion du 30ème anniversaire du Commandement des opérations spéciales. Elle présente des équipements, matériels, armements, archives, photographies et témoignages ainsi que des extraits de films, qui ont contribué à fixer l’image des forces spéciales dans le grand public. Visites guidées, conférences et concerts sont prévus. Renseignements : www.musee-armee.fr

Forces spéciales

Marine : Patmar et Forfusco, de l’action de l’Etat en mer au combat

DGA : qualifications du mini-drone Marine et du parachute pour chuteurs opérationnels




Forces spéciales

Autonomie, faible empreinte, réactivité et démarche innovante caractérisent les forces spéciales, qui disposent d’un vivier de réservistes opérationnels.

Pendant la guerre du Golfe après l’invasion du Koweït par l’armée irakienne (1990-1991), la France a mis en œuvre des forces spéciales dans l’urgence et sans les moyens adéquats. Pour combler son retard par rapport à celles des États-Unis et de la Grande-Bretagne, elle constitue alors une structure interarmées dédiée, le Commandement des opérations spéciales (COS). Durant la décennie 1990, les forces spéciales (FS) françaises et alliées interviennent pendant la guerre interethnique et religieuse en Bosnie pour des missions de recherche et sauvetage de pilotes d’aéronefs abattus. Ensuite, faute de moyens satellitaires, elles privilégient le renseignement humain dans la recherche de criminels de guerre, grâce à une collaboration internationale étroite, puis procèdent à leur capture par des opérations complexes mobilisant des moyens aériens. Au Kosovo, elles effectuent des missions de renseignement et de sécurisation des sites industriels sensibles avec, parfois, des mesures de coercition et de neutralisation. Selon l’actualité géopolitique, les forces spéciales sont envoyées dans les zones de crises majeures (Somalie, Comores, Sierra Leone, Guinée Bissau, Centrafrique, Rwanda et République du Congo) pour empêcher des massacres ou exfiltrer des ressortissants français. Pendant les années 2000, le COS organise des opérations de neutralisation de djihadistes et de démantèlement de cellules de l’organisation terroriste Al-Qaïda en Asie centrale, au Moyen-Orient et en Afrique. En Afghanistan, la France obtient la certification OTAN de nation-cadre pour la conduite d’opérations spéciales. Par ailleurs, des FS sont associées à la lutte contre la piraterie en Somalie ou contre les narcotrafics (cocaïne et amphétamines), actifs entre l’Amérique latine et l’Europe via les ports africains. Le contrôle des navires de commerce nécessite des gendarmes et des FS, en liaison avec les services régionaux de lutte contre la drogue (États-Unis et États des petites Antilles). Dans la décennie 2010, les FS réduisent en intensité leurs actions militaires en Afghanistan et sont redéployées au Levant et au Sahel. Dès 2013, elles sont envoyées au Mali pour des missions de contre-terrorisme et de neutralisation d’individus « à haute valeur ». Les opérations, effectuées à 90 % de nuit, incluent combats, indentifications, retours à la base d’appui et de soutien puis réengagements sur le terrain après de brève périodes de repos. Les opérations de libération d’otages connaissent des succès, mais aussi des échecs avec des morts et des blessés parmi les FS. En mars 2020, la « Task Force Takuba », composée uniquement de FS européennes (dix pays) mais majoritairement françaises, appuie et soutient l’armée malienne et l’aide à constituer des FS…jusqu’au départ des forces françaises le 30 juin 2022. A l’avenir, les détachements de FS seront amenés à agir dans des « zones grises » militarisées, où l’adversaire cherchera à contester la présence française tout en restant sous le seuil de l’affrontement par des actions « hybrides ». Ils devront apprendre à descendre au niveau tactique des moyens de types cyberattaque, guerre électronique et, éventuellement, d’influence ou d’actions sur l’environnement. Il ‘agira de comprendre les intentions de l’adversaire pour les dévoiler, grâce à une plus grande fusion de tous les types de renseignements et une approche multi-capteurs, tournée vers l’appui à l’action. Selon le Service de santé des armées, la « télémédecine » devrait prendre plus d’ampleur sur fond d’attaque cyber. Compte tenu des retours d’expérience et de la crise sanitaire du Covid-19, l’adversaire pourrait tenter de rendre peu crédible le soutien médical aux FS et ainsi semer le doute parmi elles.

Loïc Salmon

« Force spéciales », ouvrage collectif. Éditions de La Martinière et Musée de l’Armée Invalides, 320 pages, nombreuses illustrations, 35 €

Exposition « Forces spéciales » aux Invalides

Corps et âme

Défense : le chef de l’EIGS tué et le grand contrat australien rompu

 




Marine : Patmar et Forfusco, de l’action de l’Etat en mer au combat

Le succès de certaines opérations aéromaritimes et aéroterrestres repose parfois sur la complémentarité de deux cultures de marins accomplis dans leur métier : celle de la Patrouille maritime (Patmar) et celle de la Force maritime des fusiliers et commandos (Forfusco).

Cette impression ressort de deux conférences prononcées lors d’une visite organisée, les 5 et 6 octobre 2022 dans deux sites de la Marine nationale en Bretagne, par l’Association nationale des croix de guerre et de la valeur militaire. Sur la base aéronavale (BAN) de Lann-Bihoué, le capitaine de frégate commandant la flottille 23 F a présenté la Patmar et, à Lanester, le capitaine de frégate féminin, chef de cabinet de l’amiral commandant la Forfusco, a présenté cette dernière.

Patmar, vite, loin et en autonomie. La Patmar comprend deux flottilles (21 F et 23 F) totalisant chacune 240 marins et 10 à 14 avions Atlantique 2 (ATL2, photo). Un équipage se constitue en plusieurs années par la formation élémentaire, les qualifications avancées et la vie opérationnelle. Les missions varient de 5 heures à 1.000 milles marins (1.852 km) à 8 heures à 500 milles (926 km). Chaque ATL2 embarque un équipage de 14 personnes réparties entre le cockpit et la tranche tactique. Trois fonctions sont assurées par 4 marins dans le cockpit : le commandant de bord (officier), chef de mission ; le pilote (officier) ; les deux mécaniciens de bord conseillers techniques chargés de la conduite machine et de la préparation de l’avion et du chargement. La tranche tactique est occupée par 10 personnes : le coordonnateur tactique (officier) ; 3 techniciens responsables de la radio, de la guerre électronique et des transmissions satellitaires ; 3 navigateurs et radaristes ; 1 acousticien ; 1 photographe ; 1 opérateur de prises de vues vidéos. Le plus jeunes acquièrent de l’expérience, grâce au compagnonnage des anciens. Devenus officiers mariniers (sous-officiers), ils se répartissent en spécialités : les mécaniciens pour l’entretien des moteurs, de la cellule, des trains d’atterrissage, des systèmes hydrauliques et autres ; les électroniciens pour l’entretien des radios, du radar, des consoles et des systèmes d’armes et de navigation ; les armuriers pour le chargement des bouées acoustiques, des artifices pour signaux et de l’armement de l’avion. L’ATL2 emporte, en soute, 2 missiles air-mer AM39 Exocet, 6 torpilles MU90 et 4 bombes guidées laser de 125 ou 250 kg. Depuis 2014, la Patmar a déjà tiré 54 de ces bombes au cours des opérations « Chammal » au Levant et « Barkhane » en bande sahélo-saharienne. Dans la lutte anti-sous-marine, l’ATL 2 peut larguer jusqu’à 150 bouées acoustiques, actives ou passives, par mission. A terme, la Patmar disposera de 18 ATL2 rénovés et aux performances améliorées. Fin 2020, 3 avions et 5 équipages ont atteint une première capacité opérationnelle. Un an plus tard, 5 avions et 8 équipages ont été mis en service opérationnel.

Forfusco, capacité multi-milieux. Commandée par un contre-amiral, la Forfusco compte 18 unités et 2.600 marins, dont un état-major de 100 personnes. Par l’interdiction maritime au large et sur le littoral, les 1.800 fusiliers marins protègent notamment les ports de Cherbourg, Brest (y compris les BAN de Lanvéoc et Landivisiau et la base sous-marine de l’Ile Longue), Lorient (BAN de Lann-Bihoué et les Commandos Marine) et Toulon. Les 700 commandos Marine se répartissent en 6 unités à Lorient et 1 à Toulon pour les actions spéciales à terre et en mer. Leur cycle opérationnel de deux ans correspond au temps de commandement d’une unité : 4 mois de remise en condition opérationnelle, 4 mois de déploiement à Djibouti, 4 mois de disponibilité opérationnelle, 4 mois en opérations et 8 mois de disponibilité opérationnelle et de « régénération ». Embarquant sur les frégates, porte-hélicoptères amphibie, hélicoptères et sous-marins, ils disposent d’armements et équipements spéciaux.

Loïc Salmon

Marine nationale : la Patrouille maritime, en alerte permanente

Forces spéciales : création du commando Ponchardier de la Marine nationale

DGA : qualifications du mini-drone Marine et du parachute pour chuteurs opérationnels




5 et 6 octobre 2022, Congrès national de l’ANCGVM à Lorient (Morbihan)

 

L’Association nationale des croix de guerre et de la valeur militaire (ANCGVM) a tenu son congrès national à Lorient les 5 et 6 octobre 2022. Le premier jour, l’assemblée générale s’est déroulée à la base aéronavale de Lann-Bihoué. Le capitaine de frégate commandant la flottille 23 F, composée d’avions de patrouille maritime Atlantique 2, en a présenté les missions et les théâtres d’opérations. Son exposé a été suivi de la visite approfondie d’un Atlantique 2, à l’issue de laquelle le vice-président national Alain Bonnet (ancien pilote de la 23 F) a reçu la médaille de l’Aéronautique en récompense de ses services militaires et civils. Cette visite a été suivie d’une cérémonie au monument aux morts de la ville de Lorient, décorée de la croix de Guerre 1939-1945, en présence des autorités civiles et militaires et de délégations de diverses associations patriotiques. A cette occasion, le drapeau de la section du Morbihan, dissoute, a été solennellement remis au siège de l’ANCGVM représenté par le président national, Michel Bachette-Peyrade. Le second jour, la délégation de l’ANCGVM a visité le Musée de tradition des fusiliers marins et commandos à Lanester. Ensuite, le capitaine de frégate féminin, chef de cabinet de l’amiral commandant la Force maritime des fusiliers marins et commandos, a présenté cette importante composante de la Marine nationale. Enfin, quelques membres de la délégation de l’ANCGVM se sont rendus à la citadelle de Port-Louis, qui abrite les Musées du sauvetage, de l’archéologie sous-marine et de la Compagnie des Indes orientales (1664-1793).

Loïc Salmon

« Les institutions civiles décorées de la croix de Guerre », journée d’étude du 30 juin 2022 à l’Institut national du service public

Journée d’étude « Honneur de la cité, cités à l’honneur », le 16 novembre 2018 à Bar-le-Duc (Meuse)

Les cérémonies du centenaire (1919-2019) de l’Association nationale des croix de guerre et de la valeur militaire à Paris

 

 

 

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DGA : qualifications du mini-drone Marine et du parachute pour chuteurs opérationnels

Le système de mini-drones aériens Marine (SMDM) et le système de mise à terre du combattant opérationnel (SMTCOPS), qualifiés fin juillet 2022 par la Direction générale de l’armement, peuvent être employés en opérations.

Le SMDM. Chaque système se compose de deux drones d’environ 16 kg chacun et propulsés par un moteur électrique pour une autonomie de trois heures. Lancés par catapulte (photo), ils sont récupérés automatiquement à bord dans un filet à l’issue de leur mission. Ils équiperont les patrouilleurs de haute mer et ceux d’outre-mer, les frégates de surveillance et d’autres plateformes encore à l’étude, en vue d’enrichir la compréhension de la situation tactique. Les images et données collectées pendant le vol sont retransmises en temps réel de jour comme de nuit. Le SMDM investigue des zones jusqu’à 50 km, afin de repérer des navires au-delà de la portée des radars et de caractériser la menace par un flux vidéo en temps réel. Cette allonge informationnelle facilite l’identification de navires inconnus, le repositionnement discret de son propre dispositif ou la recherche de naufragés. Trois SMDM ont déjà été livrés sur les 11 commandés fin 2020. Les livraisons s’échelonnent jusqu’en 2023. Modulaire, le SMDM intégrera des technologies plus performantes.

Le SMTCOPS. Ce système permet de sauter à plus de 9.000 m d’altitude avec une charge de 200 kg, contre 7.000 m et 160 kg avec le système précédent. Les commandos effectuent des « sauts à ouverture commandée retardée à très grande hauteur » avec des équipements respiratoires d’oxygène. Ils ouvrent leur parachute dès la sortie de l’avion pour profiter des vents et de la finesse du parachute, afin de planer jusqu’à 50 km dans le dispositif adverse en évitant la détection de l’avion largueur. Après l’ouverture du parachute, sa vitesse ne doit pas dépasser 130 km/h, afin que le groupe de commandos ne soit pas détecté par un radar. Le système de navigation, qui allie GPS, altimètre et compas, permet de se diriger sous voile, de prendre un cap et de poser toute l’équipe avec précision. De plus, le « dispositif d’aide au posé pour chuteur opérationnel » permet de limiter les risques de blessures à l’atterrissage de nuit, y compris pour les sauts en tandem. Un laser assure la précision de mesure nécessaire. La discrétion est maintenue grâce à un retour audio dans le système radio. Les premiers SMTCOPS seront livrés d’ici à la fin 2022. Par ailleurs,15.000 « ensembles de parachutage du combattant » améliorés, destinés au largage massif à basse altitude de parachutistes lourdement chargés, ont été livrés en 2021.

Les forces spéciales. Certains largages d’opérations spéciales se font de nuit sans aide de personnels au sol, afin d’éviter d’être détecté et de diminuer le temps d’exposition à l’adversaire. Les groupes de commandos sont largués à 200 m d’altitude en entraînement mais à 125 m en opérations. En effet, cela assure une protection et limite la dispersion au sol et la vulnérabilité de l’avion ou de l’hélicoptère. Le « saut à ouverture commandée retardée à grande hauteur », effectué de jour comme de nuit entre 1.200 m et 4.000 m, correspond à une ouverture du parachute à basse altitude, pour la mise en place rapide et discrète au plus près de l’objectif d’un groupe entièrement équipé. Les chuteurs opérationnels se répartissent dans l’armée de Terre (7 unités parachutistes), les commandos Marine et de l’Air, le service Action de la Direction générale de la sécurité extérieure, la Gendarmerie (GIGN) et la police (RAID).

Loïc Salmon

Marine nationale : les drones aériens embarqués, une plus-value opérationnelle

Défense : les opérations aéroportées, capacités spécifiques selon les missions

Forces spéciales : l’innovation pour une plus grande efficacité




La nouvelle guerre secrète

Lutte contre le terrorisme et guerre hybride ont conduit la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et Israël à recourir à des interventions secrètes par des unités militaires spécialisées ou même des sociétés militaires privées.

Ces unités, souvent dérivées des forces spéciales et entourées du secret le plus strict, opèrent sur le territoire national (sauf aux Etats-Unis) en étroite relation avec les forces de sécurité et à l’étranger avec les forces armées et les services de renseignement extérieur. Les groupes terroristes, cloisonnés en petites cellules difficiles à infiltrer, connaissent le mode de fonctionnement militaire et le rôle des médias et de l’opinion publique dans les pays occidentaux. Ces derniers doivent alors anticiper leurs opérations, identifier les cibles visées pour les protéger et localiser les cellules adverses pour les détruire. Cela nécessite des renseignements opérationnels très précis, d’origines humaine, électromagnétique et optique, en vue d’une attaque de drones, d’une frappe aérienne ou d’une intervention par une équipe spécialisée. Quoique surtout issus des forces spéciales, les personnels passent par une sélection drastique et suivent un entraînement rigoureux. Certaines unités changent de nom ou disparaissent en raison des circonstances. Leur budget est dissimulé et leur existence cachée. Créées à l’insu du contrôle parlementaire ou pour le contourner, elles ont démontré leur efficacité sans pour autant permettre, par leur seule action, de l’emporter dans un conflit. Toutes, en totalité ou via certains de leurs membres, ont abusé de leur autonomie d’action pour sortir de leur cadre initial avec, pour conséquences, des dégâts collatéraux lors d’assassinats ciblés, la torture (physique et/ou psychologique) de suspects ou des tractations financières illégales. L’expérience des actions clandestines pendant la seconde guerre mondiale, les conflits de la décolonisation et en Irlande du Nord a permis aux unités spécialisées britanniques de s’adapter puis d’intervenir à Londres, en Irak, Afghanistan, Pakistan, Libye, Yémen, Somalie et Iran. Grâce aux enseignements britanniques, les services spéciaux des Etats-Unis entament, contre l’Allemagne et le Japon (1941-1945), des opérations clandestines et une action psychologique qu’ils vont ensuite développer dans de nombreux pays. La CIA, civile et chargée de déstabiliser le bloc communiste dès 1947, se concentre sur le niveau stratégique. Créé 1980, le « Joint Special Operations Command » (Commandement interarmées des opérations spéciales) monte en puissance après 2001 et coopère désormais avec la CIA, autrefois sa rivale. Depuis la guerre conventionnelle de 1973, Israël est devenu la cible de menaces asymétriques accrues sur son territoire, ses frontières et à l’étranger. Les services de renseignement Shin Bet (intérieur), Aman (sécurité militaire) et Mossad (pays étrangers) ont considérablement développé leurs propres unités spécialisées. La France dispose de la Gendarmerie au niveau national, du Commandement des opérations spéciales et, pour les opérations clandestines, du service Action de la Direction générale de la sécurité extérieure. Enfin, une « remilitarisation » du renseignement se manifeste en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Israël. En effet, le développement des unités spécialisées et des moyens de renseignement de toutes origines assure aux forces armées la prééminence sur les agences civiles.

Loïc Salmon

« La nouvelle guerre secrète », par Eric Denécé et Alain-Pierre Laclotte. Mareuil Éditions, 432 pages. 19,90 €

Exposition « Guerres secrètes » aux Invalides

Lève-toi et tue le premier

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles




Corps et âme

Confronté à la violence, le soldat qui peut porter la mort au risque d’y laisser sa vie au nom de la sécurité et des intérêts de son pays, connaît l’angoisse. L’écoute et un regard extérieur deviennent alors sources d’inspiration.

Un médecin militaire témoigne. Aux côtés des forces spéciales en opérations en Guyane, au Sahel, en Afghanistan et en Irak, il a vécu des périodes de stress, où tous les repères semblent s’effondrer dans la complexité de certaines situations. Après une mission périlleuse, un moment convivial peut se partager autour d’un verre ou d’un repas à la « popote » (armée de Terre), au « carré » (Marine nationale) ou au « bar » (armée de l’Air et de l’Espace). Ces endroits constituent un thermomètre assez précis de la cohésion d’un groupe, facteur-clé du succès en opération et au combat. La force morale du soldat résulte d’un entraînement difficile, d’une bonne compréhension de la situation dans toutes ses dimensions, d’une solide culture générale, d’une réflexion personnelle et d’un soutien indéfectible de ses chefs et…de la société dont il défend les valeurs ! La haute technologie préserve des pertes, jugées aujourd’hui inacceptables, pour son armée et donne une image d’invulnérabilité aux yeux de l’adversaire. Mais elle n’a pas atténué l’horreur de la guerre. Quels que soient son apport et la violence de la première frappe, souvent aérienne, les combats se terminent au sol. En 1807, l’hécatombe de la bataille d’Eylau avait conduit Napoléon à organiser des bases de soutien médical avec les barons Larrey et Percy. A Clamart (banlieue parisienne) dans l’hôpital d’instruction des armées qui porte son nom, une plaque rappelle l’instruction de 1811 du chirurgien en chef Percy : « Allez où la patrie et l’humanité vous appellent, soyez-y toujours prêts à servir l’une et l’autre et, s’il le faut, sachez imiter ceux de vos généreux compagnons qui, au même poste, sont morts martyrs de leur dévouement intrépide et magnanime qui est le véritable acte de foi des hommes de notre état. » La grandeur de la cause qu’elle défend soude la grande famille des médecins militaires, par l’humilité dont ils doivent faire preuve et par le service des armées. Pour les malades et les blessés, le temps, l’écoute et les mots justes complètent les médicaments indispensables. Par ailleurs, les retours de missions constituent des périodes difficiles, en raison de la fatigue opérationnelle, de la persistance d’une forme de stress ou même de l’apparition de troubles psychiques. Entre juin 1942 et juin 1945, l’armée américaine a démobilisé 457.000 soldats pour raison psychiatrique. L’armée israélienne a reconnu 60 % de « pertes psychiques » pendante la guerre du Kippour (1973), chiffre exceptionnel par rapport aux 30 % constatés pendant la guerre du Viêt Nam (1955-1975) et celles d’Afghanistan de l’armée soviétique (1979-1989) et de la coalition internationale (2001-2021). Toutefois, le stress opérationnel ne se réduit pas au « syndrome post-traumatique » et inclut manifestations dépressives, conduites agressives et dérapages moraux. Aujourd’hui, la blessure et la mort, pourtant intégrées dans l’univers guerrier, apparaissent comme anormales, voire scandaleuses. Le chef, confronté à la même violence que le soldat, lui donne l’ordre de tuer. Les douleurs que peut ressentir ce dernier se trouvent liées à cette violence, vécue directement ou par procuration, à savoir la blessure ou la mort d’un camarade à laquelle il n’a pas assisté. Alors, il va d’abord confier ses états d’âme à l’aumônier ou…au médecin militaire.

Loïc Salmon

« Corps et âme », Nicolas Zeller. Editions Tallandier, 250 pages, 19,50 €.

Défense : la mort, au cœur de la singularité militaire

Défense : la laïcité, facteur de cohésion dans les armées

Armée de l’Air : 9 morts, mais la vie de soldat continue après la « malchance technologique »




Armée de Terre : intervenir dans tous les types de conflits

La combinaison des masse, technologie et agilité manœuvrière doit permettre à l’armée de Terre de prendre l’ascendant dans les champs de confrontation physiques, virtuels ou cognitifs.

Cela ressort du document « Concept d’emploi des forces terrestres 2020-2035 », élaboré par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Il a été rendu public lors de la présentation de l’armée de Terre à Satory le 7 octobre 2021.

Evolution du milieu aéroterrestre. Dans le contexte du continuum « paix, crise et guerre », les forces terrestres, engagées sur le territoire national et en opérations extérieures, s’intègrent dans la stratégie globale des armées couvrant les fonctions : connaître et anticiper ; prévenir ; dissuader ; protéger ; intervenir. Le milieu aéroterrestre dispose de liens permanents avec les littoraux et infrastructures portuaires, lieux de transit et infrastructures de contrôle aérien ou spatial et enfin infrastructures de systèmes de communication. L’urbanisation progresse avec la croissance démographique pour atteindre 43 mégapoles de plus de 20 millions d’habitants en 2030. L’effet conjugué des crises économiques et du dérèglement climatique provoque un peuplement de zones jusque-là inaccessibles. Les zones périphériques constituent des champs de confrontation physique, préalable à la conquête de l’espace urbain qui abrite les centres de décision. Le spectre hertzien, surexploité, se transforme en champ de bataille jusqu’à une absence de service ou une dégradation avec des interférences sur de nombreuses technologies, avec le risque de brouillage intentionnel des systèmes de combat « info-valorisé » (programme Scorpion) et de navigation par satellite. L’absence de processus démocratiques de régulation offre des perspectives aux stratégies hybrides dans la sphère informationnelle, grâce à l’amélioration continue des capacités techniques de traitement des audiences. Les forces armées et les populations civiles sont visées par des manipulations sociales hostiles, pour altérer les valeurs et croyances d’une société ou d’un Etat. S’y ajoute la guerre « politique » pour influencer le processus décisionnel d’un Etat, afin d’obtenir une modification de politique conforme aux intérêts de l’attaquant. Une opération militaire, même limitée géographiquement, ne bénéficie plus du silence des médias. Le champ informationnel des perceptions constitue donc une contrainte, mais aussi une opportunité pour les forces terrestres qui, si nécessaire, peuvent les placer au centre de leur manœuvre.

Mutations technologiques. L’appui des drones et robots aux forces terrestres va se développer d’ici à 2030, modifiant la conduite des opérations. Outre la connexion homme-machine à encadrer sur les plans éthique, juridique, technique ou doctrinal, les systèmes automatisés utiliseront l’intelligence artificielle. Ainsi d’ici à 2030, l’armée de Terre va disposer de « systèmes équipiers » qui conserveront l’homme dans la boucle décisionnelle. Les différents systèmes vont davantage collaborer entre eux, à savoir entre différents types de robots ou entre robots et drones, comme par exemple les robots ravitailleurs ou les essaims de drones à des fins de saturation de l’adversaire. Les forces terrestres françaises ne devraient pas employer de systèmes d’armes létales autonomes, mais pourraient s’y trouver confrontées d’ici à 2030. Ces armes seraient capables de déterminer l’ouverture du feu sur un champ de bataille sans intervention d’un opérateur. Ces mutations technologiques vont renforcer l’autonomie de décision du soldat, qui devra gérer une charge mentale accrue par les flux d’informations. Par ailleurs, par sa désorganisation sociale massive, la pandémie du Covid-19 a fait prendre conscience du risque biologique naturel. Cela implique le retour possible d’une menace nucléaire, radiologique, bactériologique ou chimique (NRBC). Au combat, l’appui NRBC est constitué de modules opérationnels avec des capacités de reconnaissance et de décontamination, aptes à suivre la manœuvre du niveau de la section jusqu’à celui de groupement tactique interarmes. En 2030, en cas de conflit de haute intensité, l’armée de Terre devrait disposer d’une masse de manœuvre formée, équipée et entraînée pour absorber le choc d’un événement NRBC dans les meilleures conditions possibles. La France excluant toute bataille nucléaire, l’arme nucléaire tactique ne saurait être la continuation des feux conventionnels. Toutefois, certains Etats, possesseurs de l’arme nucléaire ou susceptibles de l’être, pourraient quand même l’utiliser contre des postes de commandement, des unités blindées ou des points logistiques importants. Cela implique, pour l’armée de Terre française, des équipements adaptés, des installations de décontamination, des matériels spécifiques (dosimètres et véhicules étanches) et des procédures. Elle devra renforcer la discrétion de ses lieux de stationnement et mettre au point des entraînements dédiés.

Cadre interarmées. Afin de mieux connaître l’adversaire et avant qu’il ne puisse les évaluer, les forces terrestres participent à la chaîne interarmées du renseignement. En lien avec les autres services dédiés, elles mettent en œuvre une « posture permanente du renseignement et d’influence » qui contribue à la veille continue des principales zones d’intérêt. L’emploi combiné des capteurs aéroterrestres, opératifs et stratégiques, la reconnaissance de combat et les analyses du Centre de renseignement Terre participent à la levée du doute, en contribuant à créer de l’opacité chez l’adversaire. L’intelligence artificielle contribuera à l’analyse et l’exploitation du renseignement pour gérer l’environnement opérationnel, détecter les menaces et croiser les données collectées avec d’autres informations plus générales. La Direction du renseignement militaire fait aussi appel aux forces spéciales Terre (FST), également employées par le Commandement des opérations spéciales. Articulées autour des capacités de commandement, de renseignement, d’action et d’aéromobilité, les FST disposent d’une formation autonome et d’une « démarche innovation » spécifique. Leurs opérations portent sur : l’anticipation stratégique pour révéler les intentions adverses et donner un temps d’avance aux décideurs militaires ; les actions directes ou indirectes à vocation coercitive, alimentées par un cycle court du renseignement ; le modelage de l’environnement d’une crise. La capacité des FST à s’insérer dans les environnements amis, alliés partenaires ou ennemis renforce la liberté d’action d’une force conventionnelle terrestre. Elles peuvent ainsi façonner l’environnement à son profit tout en menant des actions de subversion, de partenariats ou de destruction d’objectifs-clés pour désorganiser l’adversaire. Les stratégies hybrides adverses agissent dans le cyberespace et les champs électromagnétique et informationnel. En conséquence, les forces terrestres comportent des unités spécialisées dans la lutte informatique offensive, défensive ou d’influence, conformément aux documents de doctrine interarmées spécifiques.

Loïc Salmon

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