L’océan Arctique : nouveaux enjeux stratégiques

Ses richesses présumées et l’ouverture de nouvelles routes maritimes, libres de glaces une partie de l‘année à l’horizon 2025, donnent à l’océan Arctique une nouvelle dimension stratégique à l’échelle mondiale, avec les tensions qui s’ensuivent.

Ces perspectives ont été présentées par Viviane du Castel, directrice pédagogique à l’ISEG Group, au cours d’une table ronde organisée, le 14 février 2013 à Paris, par le Centre d’enseignement supérieur de la marine et l’Ecole de guerre. Y ont aussi participé Paul Tourret, directeur de l’Institut supérieur d’économie maritime, Cyrille Poirier Coutansais du Bureau droit de la mer à l’état-major de la Marine, et Christian Buchet, directeur scientifique du programme international de recherches « Océanides ».

Enjeux des nouvelles routes. La Chine, le Japon, la Corée du Sud et l’Union européenne sont venus rejoindre les pays riverains de l’Arctique, à savoir le Groenland, la Norvège, la Russie, le Canada et les Etats-Unis, mais aussi la France traditionnellement intéressée depuis les travaux de l’explorateur Paul-Emile Victor. Les ressources naturelles comprennent 84 % des gisements offshore actuels (Alaska et Russie) et le quart des réserves estimées mais non prouvées d’hydrocarbures, à savoir 30 % du gaz et environ 20 % du pétrole, et aussi les terres rares indispensables aux nouvelles technologies. Le passage du Nord-Ouest par le Canada et l’Alaska, déjà ouvert six mois par an, est considéré comme une voie intérieure par le Canada, mais comme un corridor international par les Etats-Unis. Le passage du Nord-Est, où sept ports russes sont libres de glaces toute l’année, permettra des liaisons maritimes de l’Atlantique au Pacifique.  Déjà, le 2 août 2007, au moyen d’un bathyscaphe, la Russie avait planté un drapeau national en titane à la verticale du pôle Nord pour affirmer sa souveraineté, aussitôt contestée par les Etats-Unis, le Canada et le Danemark. Les routes maritimes de l’Arctique faciliteront le désenclavement de la Russie en évitant à ses flux commerciaux de transiter par les Etats baltes et l’Ukraine. Afin de sécuriser la route maritime du Nord, la Russie a conclu un accord de délimitation de frontière maritime avec la Norvège en octobre 2010. De son côté, la Chine souhaite transformer l’Islande en centre d’éclatement de ses trafics de marchandises vers l’Europe. Dans l’ensemble, les passages du Nord-Ouest et du Nord-Est ouvrent de nouvelles opportunités : trajets plus courts donc transports plus économiques en temps, coûts d’équipage et énergie ; exploitation plus facile de la pêche, des gisements de minéraux et d’hydrocarbures ; ouverture vers l’extérieur des régions industrielles. Toutefois, le transport de conteneurs semble limité pour plusieurs raisons : taille grandissante des porte-conteneurs et régularité impérative de leurs horaires ; obligation de traverser les eaux territoriales russes ; réticences des compagnies d’assurances. Cependant, un traité sur l’organisation des recherches et sauvetage après accident a été conclu en mai 2011 entre les membres du Conseil Arctique : Canada, Danemark (représentant aussi le Groenland et les Iles Féroé), Etats-Unis, Finlande, Islande, Norvège, Suède et Russie.  Le Conseil Arctique a admis comme observateurs l’Allemagne, la Chine, l’Espagne, la France, l’Italie, le Japon, la Corée du Sud, les Pays-Bas, la Pologne, la Grande-Bretagne, la Commission européenne et la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant Rouge. Par ailleurs, l’Organisation maritime internationale, institution spécialisée de l’ONU, élabore un code polaire. Enfin, les passages par le nord réduiront la saturation des trafics maritimes dans le détroit de Malacca et les canaux de Suez et de Panama.

Vulnérabilités et sécurité. L’environnement de l’Arctique subit déjà des dommages : déballastages des eaux usées par les navires en transit ; émission de gaz à effet de serre ; érosion des côtes ; risques associés aux naufrages et déversements d’hydrocarbures. Les modes de vie et la culture des Inuits sont perturbés et leur santé menacée par les matériaux radioactifs militaires rejetés en mer à l’issue de la guerre froide.

Pour Viviane du Castel, l’Arctique constitue un fort potentiel économique et militaire pour la Russie et les Etats-Unis. Ils pourront y développer la prospection et la production d’uranium. La navigation de leurs bâtiments militaires, notamment les sous-marins à propulsion nucléaire, sera facilitée.  D’ici à 2020, la Russie prévoit de construire des ports, des brise-glace à propulsion nucléaire et un nouveau système satellitaire Glonass, concurrent du GPS américain. Toutefois, s’interroge Viviane du Castel, la sécurité relève-t-elle des Etats ou des grands groupes industriels et commerciaux ? Il s’agit en effet de gérer les événements et les catastrophes naturelles, mais aussi de développer, maîtriser et diffuser les connaissances scientifiques et faire connaître les nouveaux risques. Les entreprises et les organisations non gouvernementales semblent mieux placées pour coopérer, notamment dans la recherche médicale, que les Etats. Cependant, sous la pression de leurs opinions publiques, ceux-ci peuvent imposer le principe de précaution. Selon Viviane du Castel, seul un concept de sécurité globale pour l’Arctique pourra assurer un niveau suffisant de prévention et de protection contre les risques et menaces, sans rupture de la vie et des activités collectives et individuelles des populations riveraines.

Loïc Salmon

D’une surface de 14 Mkm2, l’océan Arctique communique avec l’Atlantique par la mer de Barents et le détroit de Fram et avec le Pacifique par le détroit de Béring. Sa profondeur atteint 1.000 m en moyenne et 4.000 m à certains endroits. Sa température varie de – 50 °C en hiver à 0° C en été. Il est en grande partie recouvert par la banquise qui atteint jusqu’à 4 m d’épaisseur, mais en diminution de 40 % en cinquante ans par suite du réchauffement climatique. Cette évolution va s’accélérer et devrait aboutir à la fonte totale des glaces en été dans une cinquantaine d’années.




DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

La Direction générale de l’armement (DGA) mise sur l’expertise technologique de l’industrie de défense française pour en préserver la compétitivité et maintenir les capacités des forces armées au meilleur standard.

C’est ce qu’a déclaré son délégué général, Laurent Collet-Billon, le 13 février 2013 à Paris, lors de la présentation à la presse des résultats de l’activité 2012.

L’équipement des forces. La DGA a dépensé 10.984 M€ pour équiper les forces armées françaises, contre 9.496 M€ en 2011, environ 5.000 M€ pour promouvoir les exportations (6.516 M€) et 725 M€ dans les études amont pour préparer l’avenir (724 M€). Le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a décidé de porter à 750 M€, en 2013, ce dernier montant destiné aux entreprises de défense à haute valeur technologique et source d’emplois peu délocalisables. Les paiements relatifs à l’équipement des forces ont concerné notamment le Commissariat à l’énergie atomique (1.724 M€), EADS (1.550 M€), Thales (1.547 M€), DCNS (1.532 M€), Dassault (928 M€), Safran (916 M€), MBDA (600 M€), Nexter (500 M€), le Centre national d’études spatiales (244 M€), Renault Trucks Defense (134 M€), Panhard général Defense (61 M€), BAE Systems (50 M€) et diverses petites et moyennes entreprises (1.199 M€). En 2012, la DGA a pris livraison en octobre du Rafale C137, premier avion de combat européen à être équipé en série du radar RBE2 Aesa à antenne active, à portée de détection accrue et à maintenance simplifiée. Le Rafale C137 est aussi équipé d’un détecteur de départ missile amélioré et d’une optronique « secteur frontal » de nouvelle génération. La frégate multimissions Aquitaine, première de la série du programme FREMM, a été livrée à la Marine en novembre. Déployée au sein d’une coalition européenne, elle permettra à la France d’apporter des capacités de maîtrise du  milieu aéromaritime et, dès 2014, de frappes de précision dans la profondeur avec le missile de croisière naval, en cours de développement (voir revue téléchargeable 305 Septembre 2011, p.15-16). Fin novembre, la DGA a réceptionné 10.170 systèmes « Félin » (Fantassin à équipements et liaisons intégrés), de quoi en doter dix régiments d’infanterie de l’armée de Terre. Déployé avec succès en Afghanistan depuis fin 2011, Félin améliore les fonctions de protection, d’observation, de communication, d’emploi des armes, de mobilité et de soutien des combattants au contact direct de l’adversaire. Il inclut notamment gilet pare-balles, tenue de protections nucléaire, biologique et chimique, lunettes de tirs jour/nuit et arme individuelle ou collective. Son système d’information facilite l’intégration des groupes de combat dans la chaîne de commandement numérisée et confère au combattant une capacité de combat en réseau. Dix autres régiments seront dotés du Félin d’ici à 2015, à raison de quatre par an. Parallèlement, la DGA poursuit l’accompagnement des forces en opérations dans la maîtrise de leur environnement et des menaces possibles. La procédure, dite « d’urgence opérationnelle », a permis de réduire l’exposition de forces engagées : protection renforcée des véhicules blindés AMX10RC contre les attaques de roquettes ; robot terrestre « Minirogen » de recherche d’engins explosifs improvisés pour l’ouverture d’itinéraire piégé ; alerteur de départ de tir indirect GA10, installé dans les bases opérationnelles avancées. Enfin, indique Laurent Collet-Billon, les retours d’expérience en opérations extérieures (Afghanistan, Côte d’Ivoire, Libye et Mali) constituent un plan de réflexions sur les besoins des armées, qui remonte à l’Etat-major des armées, dont le chef en informe la DGA.

L’exportation d’armement. En 2012, les exportations françaises d’armement ont été réalisées à 40 % vers l’Asie-Pacifique et à 16 % vers les pays du golfe Arabo-Persique. Le plus gros contrat, supérieur à 1 Md€, porte sur la fourniture de missiles air/air Mica (voir encadré) pour les Mirage 2000 de l’armée de l’Air indienne. Des discussions sont en cours sur le système de défense aérienne de courte portée SRASM et surtout l’avion de chasse Rafale avec un transfert de technologie.  Ce dernier, précise Laurent Collet-Billon, est encadré et nécessite une décision interministérielle. Toutefois, « il faut être certain de conserver un temps d’avance technologique ». Toutes les entreprises d’armement étrangères y sont confrontées. Les armements français sont destinés d’abord aux forces armées nationales, puis éventuellement exportés selon les critères de performance définis par le client et le constructeur. Par exemple, la frégate FREMM dispose d’un équipage plus réduit que les normes en vigueur dans les autres Marines. Pourtant, DCNS a pris le risque de construire la corvette « Gowind » uniquement pour l’exportation et l’a vendue à la Malaisie. Enfin, le missile Aster 30 et le futur missile de croisière naval ne sont pas exportables.

La coopération. La DGA coopère avec les Etats-Unis dans les domaines suivants : amélioration des capacités de renseignement ; interopérabilité des armements ; rénovation de l’avionique des avions ravitailleurs KC 135 ; acquisition de munitions 5,56 mm ; formation des pilotes d’aéronavale. Dans le cadre de l’OTAN, elle a contribué à la spécification technique des besoins de commandement et de contrôle de la défense antimissile, mais en veillant à sa cohérence avec le système de commandement et de contrôle des opérations aériennes développé par Thales (France) et Raytheon (Etats-Unis). La coopération avec la Grande-Bretagne porte sur le drone tactique « Watchkeeper » pour l’armée de Terre, le  missile de croisière et la lutte contre les mines. Enfin, la DGA a signé 87 accords internationaux en 2012.

Loïc Salmon

Le missile français anti-aérien Mica (Missile d’interception, de combat et d’auto-défense), construit par MBDA, emporte 12 kg d’explosifs avec effet de souffle et de fragmentation. D’un poids de 112 kg et d’une portée de 500 m à 80 km, il est équipé d’un système de guidage à radar actif ou infrarouge passif selon les versions. Il existe en versions air/air (photo), terrestre et maritime. Les deux dernières sont à lancement vertical (VL-Mica). La version terrestre assure la défense aérienne d’installations civiles ou militaires ou la protection de forces en opérations. La version maritime couvre une zone d’engagement de 360 degrés en conservant la furtivité du navire. La version air/air du Mica équipe les Mirage 2000-5 de l’armée de l’Air et les Rafale de l’armée de l’Air et de la Marine nationale ainsi que les armées de l’Air grecque, taïwanaise, indienne et des Emirats arabes unis. Le VL-Mica a été acheté par Oman, le Maroc et les Emirats arabes unis.

 




Le sous-marin, composante fondamentale de l’action navale

Le sous-marin est une pièce maîtresse d’un dispositif interarmées. Toutefois, un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) dispose d’une énergie et d’une puissance très supérieure à un sous-marin à propulsion diesel-électrique.

L’emploi des submersibles a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 18 décembre 2012 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine. Y ont notamment participé : l’ingénieur général de l’armement Jacques Cousquer ; le vice-amiral d’escadre (2S) Thierry d’Arbonneau, ancien commandant des forces sous-marines et de la Force océanique stratégiques (FOST) ; le capitaine de vaisseau ® Hughes Eudeline ; le capitaine de vaisseau Xavier Mesnet, sous-directeur de Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations.

Un emploi évolutif. Pendant la première guerre mondiale, les sous-marins diesel, mobiles et robustes, ont disposé d’une puissance de feu constituée de torpilles à courte portée, du mouillage offensif de mines et du canon. Mais l’attaque des voies maritimes d’approvisionnement a échoué en raison des hésitations du gouvernement impérial allemand, de l’efficacité du système allié de convois protégés par une escorte et enfin de la faiblesse des moyens de transmissions. Pendant la seconde guerre mondiale, les sous-marins ont encore eu pour mission de couper les flux d’approvisionnements de l’adversaire. En Atlantique, ce fut un nouvel échec de la Marine allemande. Elle a coulé 2.779 navires alliés, mais a perdu 88 % de ses 820 sous-marins opérationnels attaqués par les forces navales alliées : 800 escorteurs de haute mer, 2.250 escorteurs côtiers et 1.500 avions. En revanche, la guerre sous-marine fut un succès pour la Marine américaine dans le Pacifique. Elle n’a perdu que 18 % de ses 288 sous-marins, qui ont coulé 1.178 navires de commerce et 214 bâtiments de combat japonais. Pendant la guerre froide, la lutte anti-sous-marine est devenue prioritaire. Les SNA américains « pistaient » les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins nucléaires (SNLE) de l’URSS, tandis que les sous-marins soviétiques, équipés de missiles anti-navires, suivaient les porte-avions américains. Les sous-marins diesel-électriques de l’OTAN et ceux du Pacte de Varsovie se chassaient mutuellement. D’une manière générale, les sous-marins ont travaillé en coopération avec les avions de patrouille maritime et les forces navales de surface. Ils ont aussi participé à des opérations spéciales : renseignement sur zone, débarquement discret de commandos, sauvetage de pilotes d’avions abattus en mer, alerte antiaérienne avancée et espionnage ciblé sur les câbles de télécommunications. Pendant la guerre des Malouines (1982), en torpillant le croiseur argentin Belgrano, un SNA britannique a provoqué le retour à quai du porte-avions adverse 25-de-Mayo. Pendant la guerre du Kosovo (1999), la présence sur zone d’un SNA français a empêché la sortie de la flotte du Monténégro, qui n’a pu se rallier à la Serbie. Pendant l’intervention de l’OTAN en Libye (2011), des sous-marins américains et britanniques ont tiré plus de 120 missiles de croisière Tomahawk pour ouvrir la voie à une offensive aérienne. Des SNA français ont assuré une permanence sur zone pendant sept mois, détecté des petites vedettes par acoustique et guidé des hélicoptères de l’Aviation légère de l’armée de terre vers leurs cibles. En outre, des sous-marins britanniques, espagnols et turcs ont patrouillé au large de la Libye.

 Une menace grandissante. Aujourd’hui, la menace devient globale : maritime, aérienne et spatiale. L’interruption des trafics maritimes marchands aurait des conséquences graves sur l’économie mondiale. Malgré les forces qu’ils déploient, les Etats-Unis admettent qu’ils n’ont pas de capacité d’accès permanente à tous les théâtres d’opérations possibles. Sept pays renoncent actuellement à leurs forces sous-marines : le Danemark a désarmé 6 unités, la Serbie-Monténégro 8, la Croatie 1, la Roumanie toutes, la Bulgarie 4, la Libye 4 (+ 2 hors d’usage) et la Syrie 3. En revanche, le Japon, la Chine, les deux Corées, Taïwan, l’Australie, le Brésil, le Pakistan, l’Inde et l’Iran accroissent leurs flottes militaires et veulent se doter d’une composante sous-marine puissante. De son côté, Israël utilise ses sous-marins comme arme de dissuasion, en laissant entendre que leurs missiles de croisière pourraient atteindre des cibles vitales en Iran. La portée de ces missiles devra atteindre 800 km s’ils sont tirés du golfe Persique, mais devra être doublée s’ils doivent être tirés de la Méditerranée. La France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis déploient leurs SNLE en Atlantique. « Les SNA font plus que du soutien aux SNLE, indique l’amiral d’Arbonneau, pas de crédibilité de la FOST sans SNA de qualité ! » Un SNA présent dans la zone d’un SNLE (capable désormais de signaler sa présence au central opérations de la FOST) collecte des renseignements acoustiques et les partagent. L’apprentissage du « pistage » de SNLE soviétiques, puis russes, par les SNA français a permis d’alimenter les SNLE français en renseignements. En Méditerranée, un SNA français acquiert des renseignements pour le long terme sur les Marines du Sud qui, quoiqu’encore peu performantes, naviguent de plus en plus. En mer Noire et en Méditerranée, il étudie les tactiques et les capacités des Marines américaine et russe En outre, il peut assurer un soutien au profit d’un théâtre terrestre et maintenir une présence sous la mer face aux sous-marins diesel (SMD) et patrouilleurs hostiles. Enfin un SNA français est déployé en océan Indien, où sévit la piraterie maritime. Capable d’intervenir sur un théâtre lointain, le SNA a une « employabilité » de trois à quatre fois supérieure à celle d’un SMD, car il peut rester trois à quatre semaines sur zone. La proportion de présence aux Proche et Moyen-Orient atteint un SNA pour 20 SMD de diverses nationalités. Aujourd’hui, seuls les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France et Chine) maîtrisent la conception et la construction de sous-marins nucléaires. Enfin, l’outil technique que constitue le sous-marin en général ne suffit pas, il faut aussi une doctrine d’emploi !

Loïc Salmon

Selon la Direction générale de l’armement, 489 sous-marins armés étaient en service dans le monde en 2011 et répartis dans 42 flottes sous-marines, alors qu’il existe 189 Marines militaires. Par zones géographiques, la répartition était la suivante : Asie, Océanie et Extrême-Orient, 42 % ; Europe, 17 % ; Amérique du Nord, 15 % ;Russie et Communauté des Etats indépendants, 14 % ; Afrique subsaharienne, 6 % ; Amérique Centrale et du Sud, 5 % ; Afrique du Nord et Moyen-Orient, 1 %. La propulsion diesel a été mise au point en 1906, la propulsion nucléaire en 1955 et la propulsion indépendante de l’air (AIP) non nucléaire, permettant de rester en plongée pendant de plus longues périodes que celle par diesel, en 1989. Le premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) a été mis en service en 1960 par la Marine américaine. En 2012, la France et la Grande-Bretagne disposent chacune de 4 SNLE et de 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA).




Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

Un contexte géostratégique éclaté, l’abandon quasi généralisé de la conscription en Europe, l’idée de nation en crise, le poids de l’opinion publique et la toute-puissance du Conseil de sécurité de l’ONU quant à l’usage de la force font que beaucoup de militaires européens se sentent plus fonctionnaires de l’OTAN que « défenseurs de la cité ».

Le général (2S) Henri Bentégeat, ancien chef d’Etat-major des armées françaises et président du Comité militaire de l’Union européenne, s’est exprimé sur tout cela à Paris au cours d’une rencontre avec l’Association des journalistes de défense le 15 juin 2012, puis lors d’une conférence tenue le 18 juin à l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le contexte géostratégique a explosé depuis vingt ans. La plupart des pays européens ont délégué leur défense à l’OTAN, c’est-à-dire aux Etats-Unis qui fournissent en effet 50 % du financement mais 80 % des moyens militaires. Ils ont donc de moins en moins la capacité de dire leur mot sur les choix militaires américains, d’autant plus que leurs budgets de défense diminuent. En Afghanistan, les responsables politiques européens n’osent pas dire non aux Etats-Unis mais, sous la pression de leurs Parlements, ils font faire de la figuration à leurs troupes, sauf en ce qui concerne la France, la Grande-Bretagne et le Danemark. La médiatisation du conflit suscite l’émotion et, par voie de conséquence, la tentation de remettre la stratégie en cause. Par ailleurs, le déroulement d’une opération extérieure peut devenir l’objet d’un débat de politique intérieure. En Libye, sous la pression de l’opinion publique quant au sort d’une population menacée, l’opération « Harmattan » a été décidée dans l’urgence, sans prendre le temps de définir le projet politique indispensable à la gestion de sortie de crise. Toutefois, son succès technique présente des avantages : pas de pertes pour la coalition et peu de victimes civiles grâce à la précision des armes ; l’absence de déploiement au sol a évité de passer pour une armée d’occupation ; les factions locales ont effectué le « sale boulot ». Mais, aucune opération ne ressemble à une autre pour servir de modèle aux suivantes. Par ailleurs, depuis 1990, presque tous les pays européens ont le sentiment que plus rien ne les menace, sauf dans les Balkans où leurs troupes sont présentes depuis 1992. La lutte contre le terrorisme relève plus de la police que des armées. Cependant, les Etats baltes, la Pologne et la Roumanie redoutent la puissance de la Russie. Celle-ci, qui a réussi sa contribution à l’indépendance de l’Ossétie du Sud par rapport à la Géorgie, reste attachée à l’ancien espace soviétique et à la grandeur attribuée à son ancienne puissance militaire. Par ailleurs, elle estime que le projet de défense anti-missiles de l’OTAN menace sa capacité de dissuasion nucléaire. Ce projet affecte également la France et la Grande-Bretagne, car leur dissuasion nucléaire leur assure la sécurité et aussi un statut de grande puissance.

Le vague-à-l’âme des militaires européens résulte du flou du retour de la guerre depuis 1945, à l’exception des conflits des Balkans, de la décolonisation, de l’Irak et de l’Afghanistan. S’y ajoute le flou des missions au niveau de l’OTAN et de l’Union européenne. Les documents de base existent, mais la stratégie de sortie de crise n’est pas définie et les règles d’ouverture du feu diffèrent. En effet, chaque pays se réserve le droit de les modifier pour ses troupes et peut exercer des interférences nationales dans la chaîne de commandement d’une coalition, sources de frustrations et de malentendus. Par ailleurs, l’ONU ne se connaît pas d’ennemi mais se découvre tout à coup un adversaire, car elle ne disposait pas de services de renseignement jusqu’à récemment. Ses troupes, tenues de respecter les lois internationales, se trouvent face à des civils qui prennent les armes au dernier moment, des attentats suicides, des embuscades et des miliciens qui tuent surtout des femmes et des enfants. En Afghanistan, la relève tous les six mois des troupes de l’OTAN entraîne la perte des liens avec la population… qu’il faut reconstruire ! La majorité des contingents européens font essentiellement de l’autoprotection. De plus, le retrait annoncé de ce théâtre donne aux militaires européens l’illusion, déstabilisante, qu’il n’y aura plus d’opérations extérieures par la suite. Par ailleurs, celles-ci consomment les crédits destinés à l’entraînement en Europe, devenu insuffisant. Enfin, la numérisation de l’espace de bataille, projet déjà lancé par quelques pays européens, favorise une guerre virtuelle et l’emprise croissante du commandement à tous les niveaux, qui déresponsabilise de fait les échelons subalternes.

Les valeurs militaires spécifiques, à savoir l’abnégation, le courage, la solidarité, la discipline, l’honneur et le patriotisme, ainsi que le droit de tuer avec le risque d’être tué apparaissent décalés par rapport à la société civile, pour qui la vie humaine est la valeur suprême. Le patriotisme se forge chez les jeunes recrues au cours des opérations et se cristallise autour des morts et des blessés. En outre, les armées, bien considérées par 80 % de la population française, constituent un facteur d’intégration pour les jeunes défavorisés. Toutefois, elles doivent faire face à un phénomène nouveau : la « judiciarisation », susceptible de conduire, chez les militaires, à l’abandon de l’idée de sacrifice personnel pour la sécurité de la communauté et au sentiment d’être « lâché par l’arrière ». Outre le risque d’arbitraire d’un juge, la condamnation d’un officier ou d’un sous-officier pour son action au combat pourrait avoir comme conséquences l’hésitation du combattant et l’inhibition du commandement, remettant ainsi en cause une opération.

Loïc Salmon

Le général d’armée (2S) Henri Bentégeat  a été chef de l’état-major particulier du président de la République (1999-2002) puis chef d’Etat-major des armées (2002-2006). Saint-Cyrien (1965), il choisit les Troupes de marine puis entre à l’Ecole d’application de l’arme blindée cavalerie. Licencié en Histoire et diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de l’Ecole supérieure de guerre (1985), il est auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut de hautes études de défense nationale (1992). Au cours de sa carrière, il a effectué des missions opérationnelles au Tchad et en République Centrafricaine, commandé le Régiment d’infanterie de chars de marine et les Forces armées aux Antilles. Attaché de défense adjoint à l’ambassade de France à Washington (1990), il a été aussi directeur adjoint de la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense (1992) et président du Comité militaire de l’Union européenne (2006-2009). Auteur du livre « Aimer l’armée, une passion à partager » (2011), il est aujourd’hui membre de l’Association nationale maréchal Lyautey (photo) et de l’association EuroDéfense-France. Titulaire de nombreuses décorations étrangères, le général Bentégeat est grand officier de la Légion d’Honneur et commandeur de l’Ordre national du Mérite.




Eurosatory 2012: armements terrestres, enjeux et perspectives

L’usage de la force par la France dans des opérations extérieures, destiné à s’opposer à la violence au nom d’une cause, passe désormais par l’emploi d’armements sophistiqués et chers.

Cette question a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 6 juin 2012 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

L’évolution des armements terrestres prend en compte le retour d’expérience, l’environnement industriel et le choix des pays partenaires, explique Camille Grand, directeur de la FRS. L’intensité des engagements opérationnels en 2011 (Afghanistan, Côte d’Ivoire et Libye) s’est ajoutée au maintien des précédents (Kosovo, Liban et Tchad), consommateurs de moyens et d’effectifs. Aucun de ces engagements, dont les risques sont plus importants qu’anticipé, n’a été une guerre déclarée publiquement. Ils se sont imposés dans un climat d’insécurité et dans le cadre d’une coalition. L’élément budgétaire reste important : aucune économie n’est à espérer car un désengagement a un coût. Les opérations extérieures (Opex) représentent le trentième du budget de l’Etat. L’armée de Terre y consacre 20 % de ses crédits. Or, les Opex constituent un dispositif sous tension durable et ciblé sur des urgences opérationnelles. Sans remettre en cause sa valeur individuelle, l’engagement d’un combattant nécessite des technologies en matière de protection et de renseignement. Le débat entre l’homme et la technique débouche sur une critique du « « tout technologique », qui entraîne une contrainte budgétaire et une préférence pour une plus grande rusticité. S’y ajoute un environnement industriel perturbé. Devant la diminution programmée des commandes militaires aux Etats-Unis, les entreprises américaines d’armement se montrent plus agressives à l’exportation. La consolidation de l’industrie européenne semble donc inévitable, mais se heurte à la faiblesse des marchés nationaux et à la difficulté de lancer de nouveaux programmes. Il s’agit d’innover dans tous les domaines de compétence industrielle mais en se spécialisant, comme dans le cadre de la coopération franco-britannique. Par ailleurs, une réduction du format des armées se répercutera sur les contrats opérationnels. Or, les crises (Sahel Proche-Orient etc.) ne vont guère disparaître, pas plus que le rythme des interventions ne va diminuer après le retrait d’Afghanistan, estime Camille Grand. Aucun engagement ne ressemble au précédent. En outre, l’accès aux ressources logistiques d’autres pays alliés n’est guère automatique. En revanche, le partenariat stratégique franco-britannique repose sur une vision commune de la situation internationale et de la nature des engagements.

L’adéquation entre un projet de politique étrangère et des moyens militaires implique des choix d’armements pour conserver une liberté d’action, estime Christian Mons, président du Conseil des industries de défense et du Groupement des industries françaises de défense terrestre. La France doit pouvoir projeter des troupes où et quand elle le veut sans restriction. Pour cela, elle doit diminuer ses achats d’armements américains pour réduire sa dépendance de la réglementation américaine ITAR (International Traffic in Arms Régulations). Celle-ci, qui encadre l’emploi d’armes d’origine américaine, est utilisée par les Etats-Unis pour favoriser leur politique étrangère. Contrairement à la doctrine américaine de la prééminence du feu, avec des matériels lourds, sur la manœuvre, celle de la France repose sur la proximité avec la population locale et  la modération du feu et de la destruction. Par ailleurs, le maintien en condition opérationnelle des matériels pèse lourd dans le budget des armées. La France doit donc préserver son industrie de défense pour satisfaire et adapter, en priorité, les besoins opérationnels de ses forces engagées et ainsi garder son autonomie de décision. Cela ne saurait être le cas avec des matériels américains ou britanniques, dont les fournisseurs accorderont la priorité à leurs clients… américains ! En conséquence, souligne Christian Mons, il ne faut pas céder à la logique budgétaire à court terme par « l’achat sur étagère » qui, en outre, entraîne des pertes de souveraineté et de capacités de recherche et de développement en France. Il s’ensuivrait un retard technologique croissant sur les pays concurrents, un affaiblissement de l’industrie française de pointe et un manque à gagner pour l’Etat. En effet, chaque euro investi dans ce secteur lui rapporte 1,3 € en recettes induites. Pour conserver un temps d’avance, il convient d’investir suffisamment dans les études amont pour stimuler l’innovation qui repose sur une idée et son financement. Or, la recherche amont ne procure un retour qu’à très long terme (vingt ans), qui nécessite davantage le recours à l’Etat qu’aux entreprises. Celles-ci sont de plus en plus sollicitées par leurs clients étrangers, prêts à financer seulement les études d’application, c’est-à-dire à court terme (cinq ans maximum). Par ailleurs, l’aide de l’Etat à l’exportation d’armements, pratiquée notamment dans les pays anglo-saxons,  devrait permettre de financer la recherche et le développement. Elle passe aussi par l’allègement des lourdes mesures de contrôle, qui font perdre de la réactivité en temps et en argent. L’effort entrepris en ce sens est jugé encore insuffisant. Ainsi, indique Christian Mons, il faut 19 jours pour obtenir une licence d’exportation par le ministère américain de la Défense, contre 45 par la Direction générale de l’armement, de l’équipement complet aux simples pièces de rechange. Ce délai est particulièrement pénalisant pour les petites et moyennes entreprises qui concluent, chaque année, 2.000 à 5.000 contrats de moins de 500€ et totalisent un chiffre d’affaires de 1,5 à 2 Md€.

Loïc Salmon

Le salon de l’armement terrestre Eurosatory 2012, qui s’est tenu en région parisienne du 11 au 15 juin, a accueilli 34 pavillons nationaux et environ 55.000 visiteurs de 138 pays. En France, l’industrie de défense assure 165.000 emplois directs et au moins autant indirects, dont 20.000 très qualifiés dans la recherche et le développement. L’Etat consacre 700 M€ par an aux études amont. L’armement terrestre emploie, directement et indirectement, 40.000 personnes. Eurosatory a été inauguré le 11 juin par Kader Arif, ministre délégué aux Anciens Combattants, à la place du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian en déplacement en Afghanistan pour rendre hommage aux quatre militaires français tués deux jours plus tôt dans un attentat suicide. Kader Arif a notamment déclaré : «  L’Europe de la défense doit prendre une dimension nouvelle et le dynamisme industriel de l’Union européenne est un élément majeur de cette ambition. (…) Les contraintes qui pèsent sur les budgets européens, en raison de la crise des dettes souveraines, nous poussent à mettre en commun et partager. (…) L’évolution du positionnement américain, qui regarde désormais vers l’Asie (…) encourage également les Européens à se saisir davantage encore de leur propre sécurité ».




L’ennemi : un choix essentiellement politique

En temps de guerre, il faut tuer l’ennemi, désigné pour des motifs plus politiques que stratégiques et qu’il faut déshumaniser pour légitimer la violence. Tel est l’avis de Pierre Conesa, ancien adjoint au directeur de la Délégation aux affaires stratégiques.

Auteur du livre « La fabrication de l’ennemi ou comment tuer avec sa conscience pour soi », il a présenté son argumentation au cours d’une conférence organisée, le 3 mai 2012 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Selon lui, la construction de l’ennemi facilite la cohésion nationale et permet d’expliquer les difficultés économiques. En outre, une « bonne » guerre sert souvent d’exutoire à la vitalité des jeunes. Par ailleurs, une démocratie n’est pas pacifiste par nature ni une dictature belliciste par nature. Toutefois, une guerre menée par une démocratie doit être acceptée par son opinion publique. Les « think tanks » (institutions privées de recherche) et les organismes publics chargés des questions stratégiques doivent identifier les risques, menaces et ennemis en vue de formater les forces militaires nécessaires. Or, ceux qui font l’opinion belliciste ne sont pas les intellectuels et les médias les plus lucides, mais les plus lus et les plus regardés.

Les rebellions et révoltes se classent en diverses catégories. Il y en aurait environ 400 dans le monde, alors que les think tanks américains n’en recensent que 40 et que le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 ne donne que la vision française. Traditionnellement, l’ennemi se situe au-delà de la frontière. Au nom du droit historique, certaines autorités politiques déterminent encore le territoire de l’identité nationale : la Serbie vis-à-vis du Kosovo et la Grèce qui considère la mer Egée, bordée par la Turquie, comme une mer intérieure alors que sa souveraineté ne s’exerce que sur les îles. Au XIXème siècle, la rivalité planétaire a fait son apparition. L’Allemagne, soucieuse d’une influence comparable à celles des empires coloniaux français et britannique, a fabriqué l’idéologie du « péril jaune » contre la Chine, peuplée à l’époque de 400 millions d’habitants susceptibles d’envahir l’Occident. Par la suite, ce « péril », largement instrumentalisé, a désigné le Japon vainqueur de la Russie en 1905, la Chine communiste en 1949 et enfin l’un puis l’autre lors de leurs décollages économiques respectifs en 1960 et 2000. Or, en 2011, le budget chinois de la Défense s’établit à 420 Md$, soit le  cinquième de celui du Pentagone ! Pendant la guerre froide (1947-91), la propagande communiste a vilipendé les « impérialismes » britannique et américain. La guerre civile, qui vise l’assassinat de l’ennemi intime, commence par les mots qui disqualifient le voisin… avec la participation des Eglises et des intellectuels ! Ce processus conduit à l’humiliation de « l’autre » : attentats contre les lieux de culte chiites et sunnites au Moyen-Orient et aussi camps de concentration et viols collectifs en Bosnie. Le conflit en République démocratique du Congo est le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale. Plus insidieux, l’ennemi caché repose sur la théorie du complot : d’abord « juif », avec la Shoah pour conséquence, et ensuite « américain » responsable de tout. Les idéologies totalitaires, laïques ou religieuses, donnent à penser que le monde peut être totalement organisé et que « l’autre » doit être exterminé : grands procès de Moscou (années 1930), révolution culturelle en Chine (1966-76) et attentats suicides d’aujourd’hui. Dans les territoires occupés, l’habitant est figuré, par l’occupant, comme un sauvage qui ne comprend que la force. L’unilatéralisme, qui consiste pour un pays à ignorer les instances internationales (ONU, OTAN) pour parvenir à ses fins, conduit à déclarer la guerre à des concepts comme « l’axe du mal » ou le terrorisme. Enfin, les médias servent de caisses de résonnance aux diasporas actives, intellectuels engagés et organisations humanitaires.

La vision de l’ennemi des néo-conservateurs américains remonte à l’humiliation de la prise de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran en 1979. Or, pendant toute la guerre froide, les Etats-Unis n’avaient pas hésité à soutenir des régimes dictatoriaux dans le monde pour occuper le terrain face à l’Union soviétique. Après la chute de celle-ci, l’Iran devient donc l’ennemi idéal. Les relations de Washington avec ce pays sont complexes : soutien à la dictature du Shah (1953-79) puis à l’Irak en guerre contre l’Iran (1980-88), qui se trouve aujourd’hui encerclé de bases américaines installées dans les pays voisins et qui souhaite se doter de l’arme nucléaire. En termes de prolifération nucléaire, Washington pratique le double standard, souligne Pierre Conesa : l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord sont de « mauvais » proliférateurs, mais Israël, le Pakistan et l’Inde sont de « bons » proliférateurs, car alliés des Etats-Unis. Pour les néoconservateurs américains, les guerres en Irak et en Afghanistan sont une vengeance contre les attentats terroristes du 11 septembre 2001. Le terreau idéologique a été préparé dès les années 1990 avec notamment le livre « Le choc des civilisations » (Huntington) traduit en 39 langues, diffusant ainsi une vision « américaine » du monde. Les médias ultra-conservateurs du groupe Murdoch ont amplifié le phénomène. D’une façon générale, les Américains, veulent des héros « positifs » et voient la guerre comme au cinéma, d’où le succès des westerns contre les Indiens et de la série du vengeur Rambo. Ils n’ont en effet jamais connu l’invasion, contrairement aux Européens plus conscients des conséquences d’une guerre sur la population locale. Ainsi, la moitié seulement des pays de l’Union européenne ont suivi le Etats-Unis en Irak (opération dite « préventive » par l’administration Bush). En revanche, l’intervention en Afghanistan, légitimée par un mandat de l’ONU, a suscité la solidarité de la quasi-totalité d’entre eux.

La déconstruction de l’ennemi nécessite un acte politique. Les sorties de guerre civile passent par les lois d’amnistie. La France et l’Allemagne, qui ont connu trois guerres (1870, 1914-18 et 1939-45), ont conclu un traité de réconciliation (Elysée, 1963) et entamé la construction européenne. L’Afrique, sujette à des problèmes récurrents de frontières, sollicite souvent l’arbitrage de l’ONU. Enfin, la Cour internationale de justice vise à casser le mécanisme de la vengeance en faisant juger les dictateurs « bourreaux » par la communauté internationale.

Loïc Salmon

Pierre Conesa, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, est maître de conférences à l’Ecole nationale d’administration. Il a été notamment adjoint au directeur de la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense (1992), puis au directeur des relations internationales de la Délégation générale de l’armement (1997). La DAS propose des analyses des crises internationales, coordonne les réflexions stratégiques menées au sein du ministère de la Défense et soutient celles d’instituts de recherche et d’organismes universitaires français et étrangers. Enfin, elle participe au processus interministériel de contrôle des exportations de matériel de guerre et aux négociations sur la non-prolifération d’armes nucléaires.




Bold Alligator 2012 : exercice amphibie interalliés à longue distance

Pour la première fois, les Etats-Unis ont invité des partenaires étrangers, dont la France, à participer à « Bold Alligator », exercice majeur de déploiement interarmées à longue distance en milieu hostile et qui se déroule du 24 janvier au 13 février 2012 en Caroline du Nord (côte est-américaine).

Il s’agit de simuler et de réellement effectuer la sécurisation d’un pays (fictif) déstabilisé et l’évacuation de ressortissants étrangers. Bold Alligator 2012 engage des moyens considérables : 20.000 personnes, 7 LHD (bâtiments d’assaut amphibies), des frégates d’escorte, le porte-avions Enterprise et son groupe aérien, des chasseurs de mines et des pétroliers-ravitailleurs  pour les Etats-Unis ; 600 personnes (dont 400 de l’armée de terre), le bâtiment de projection et de commandement (BPC) Mistral, 70 véhicules et 6 hélicoptères (4 Puma et 2 Gazelle) ; 100 « marines » pour la Grande-Bretagne ; 100 « marines » pour les Pays-Bas ; des observateurs intégrés aux états-majors pour l’Italie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

Bold Alligator 2012 est l’occasion, pour l’Etat-major français des armées, d’atteindre plusieurs objectifs opérationnels : améliorer l’interopérabilité du groupe amphibie français avec la Marine et le corps des « marines » américains dans une opération de haute intensité sous commandement américain ; insérer des officiers français dans un état-major américain pour la conduite et la planification ; entraîner l’état-major de la force aéromaritime de réaction rapide ; maintenir le savoir-faire français en matière amphibie par l’embarquement d’éléments du 3ème Régiment d’artillerie de marine et du 21ème Régiment d’infanterie de marine ainsi que des hélicoptères de l’Aviation légère de l’armée de terre.

L’EDA-R, catamaran de débarquement

Afin de participer à Bold Alligator 2012, le BPC Mistral est absent de Toulon du 9 janvier au 28 février. Il embarque deux chalands de transport de matériel et un engin de débarquement amphibie rapide (EDA-R). D’une longueur de 30 m, d’une largeur de 12 m et d’une capacité d’emport de 80 t, l’EDA-R (photo) peut naviguer à 30 nœuds (55 km/h) à vide et à 18 nœuds (33 km/h) à pleine charge. Rapide en mode transit, il se transforme en navire à fond plat pour aborder une plage ou embarquer des chalands en radier, grâce à une plate-forme élévatrice centrale. L’EDA-R a une capacité cinq fois supérieure à celle du chaland actuellement en service. Conçu pour le débarquement de troupes et de véhicules militaires à partir d’un BPC à 30 milles marins (55 km de la côte), il peut aussi effectuer des opérations humanitaires dans des zones sans infrastructures portuaires. Le concept de l’EDA-R, unique au monde, est breveté par la société Constructions industrielles de la Méditerranée, qui fait construire la coque à Saint-Malo et finaliser les installations à Boulogne-sur-Mer. D’ici à mi-2012, la Marine nationale disposera de quatre EDA-R, dont le premier a été réceptionné par la Direction générale de l’armement le 26 novembre 2011.

Loïc Salmon