Asie du Sud : Inde et Pakistan se veulent des puissances nucléaires responsables

Vecteurs de leur armes nucléaires, les missiles balistiques de l’Inde et du Pakistan affectent la sécurité régionale. La maîtrise des armements, réelle au niveau bilatéral, reste faible quant aux instruments juridiques internationaux.

Seule l’Inde a adhéré, en 2016, au Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC, voir encadré). Emmanuelle Maitre et Lauriane Héau, chargées de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, ont présenté la situation en Asie du Sud dans une note publiée à Paris en mars 2021.

Arsenaux balistiques. L’Inde a procédé avec succès à l’explosion d’un premier engin nucléaire en 1974 et le Pakistan en1998. Tous deux ont développé des technologies balistiques dès les années 1960. L’acquisition de missiles balistiques a été motivée par le statut et le prestige qui en résultent, la capacité d’infliger des dommages considérables, par l’emport d’armes de destruction massive (nucléaires, chimiques ou biologiques), et l’effet psychologique associé à une frappe éventuelle. Les tensions entre l’Inde et le Pakistan et entre l’Inde et la Chine ont contribué au développement des arsenaux dans la zone Asie-Pacifique. Parallèlement à la recherche et au développement dans le domaine spatial, l’Inde a lancé des programmes de missiles dans les années 1970 et 1980. Dans la catégorie des missiles balistiques à courte portée (SRBM, jusqu’à 1.000 km), elle a mis au point, à partir de 1988, les Prithvi-I, II et III, Agni-1 et Dhanush et développe le Prahar. Elle dispose aussi du missile Agni-2 à moyenne portée (MRBM, de 1.000 à 3.000 km). Les missiles Agni-3 et 4 ont des portées intermédiaires (IRBM, de 3.000 à 5.000 km). Les Agni- 5 et 6, en développement, entrent dans la catégorie des missiles intercontinentaux (ICBM, au minimum 5.500 km). Le Sagarika K-15, réalisé, et le Sagarika K-4, en développement, pourront être tirés d’un sous-marin (SLBM, plus de 5.500 km). En outre, l’Inde a lancé un programme de défense anti-missile. De son côté, le Pakistan a poursuivi simultanément ses recherches spatiales et balistiques. Dès 1989, il a commencé les essais des SRBM Haft-1 et 2, suivis de ceux des Haft-3, 4 et 9. Dans la catégorie des MRBM, il dispose des Haft-5 et 6 et met au point les Ababeel et Shaheen 3. En outre, il développe plusieurs IRBM avec l’aide de la Corée du Nord (technologie Nodong) et de la Chine (achat de missiles M-11). De plus, il investit dans le système chinois LY 80 de défense aérienne à basse et moyenne altitudes et aurait acquis des « MIRV », à savoir des ogives de missiles capables d’emporter plusieurs bombes nucléaires et de les envoyer sur diverses cibles parfois distantes de centaines de km les unes des autres. Par ailleurs, dans la catégorie des missiles de croisière, l’Inde développe les BrahMos et Nirbay et le Pakistan les Ra’ad et Babur. Tous seront capables d’emporter une arme nucléaire ou une charge militaire conventionnelle.

Domaine spatial. A l’exception des Maldives, tous les Etats d’Asie du Sud possèdent au moins un satellite ou participent à sa mise en œuvre. Ainsi, l’Inde a construit le centre spatial Satish Dharwan à Sriharikola et la station équatoriale de lancement de fusées à Thumbo-Thiruvananthapuram. Sa présence s’affirme sur l’ensemble du spectre du domaine spatial : lanceur ; fusée sonde ; satellite de communications ; satellite d’observation terrestre ; satellite à vocation scientifique ; satellite militaire ; vol interplanétaire. Le Pakistan s’en rapproche : fusée sonde ; satellite de communications ; satellite d’observation terrestre ; satellite à vocation scientifique. Le Sri Lanka exploite des satellites de communications et à vocation scientifique. Le Bangladesh se limite aux satellites de communications ou à vocation scientifique. Actuellement, les satellites à vocation scientifique suffisent au Népal et au Bhoutan et ceux de communications à l’Afghanistan. L’exploitation pacifique des satellites porte notamment sur l’agriculture ou la réponse aux catastrophes naturelles. Toutefois, l’essai réussi d’une arme antisatellite par l’Inde en 2019 inquiète la communauté internationale, car tout nouvel essai d’une telle arme rendrait l’espace dangereux pour les entreprises civiles. Avec l’émergence du « New Space », industrie spatiale née aux Etats-Unis, des entités privées peuvent en effet utiliser des constellations de petits satellites en vue de développer des produits commerciaux. En conséquence, des petits systèmes de lancement pourraient envoyer dans l’espace des objets, dont certains risqueraient d’être confondus avec des missiles.

Freins limités à la prolifération. Afghanistan, Bangladesh, Bhoutan, Inde, Maldives, Népal, Pakistan et Sri Lanka ont ratifié (ou adhéré à) la Convention internationale sur les armes chimiques et à celle sur les armes biologiques. Tous ont envoyé un rapport initial au « Comité 1540 », créé en application de la Résolution 1540 du Conseil de sécurité de l’ONU, adoptée à l’unanimité le 28 avril 2004. Cette résolution stipule « que tous les États doivent s’abstenir d’apporter un appui, quelle qu’en soit la forme, à des acteurs non étatiques qui tenteraient de mettre au point, de se procurer, de fabriquer, de posséder, de transporter, de transférer ou d’utiliser des armes nucléaires, chimiques ou biologiques ou leurs vecteurs, en particulier à des fins terroristes. » Toutefois, aucun n’a soumis au Comité 1540 de plan national de mesures de prévention de la prolifération de ces armes et de leurs vecteurs. Par ailleurs, l’Inde et le Pakistan n’ont pas ratifié le Traité sur la prolifération des armes nucléaires ni le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires et ni le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. Cependant, l’Inde a signé un protocole additionnel avec l’Agence internationale de l’énergie atomique, ouvrant la voie à un accord de coopération avec les Etats-Unis en 2006. Quant à la lutte contre la prolifération de missiles balistiques, le Pakistan s’abstient systématiquement lors des votes des résolutions bi-annuelles de l’ONU en faveur du HCoC. Toutefois, l’Inde et le Pakistan ont conclu un accord en 2005, prolongé en 2011 et portant sur un préavis de 72 heures des essais en vol de missiles balistiques, en fixant des limites géographiques et des trajectoires claires pour ces essais.

Loïc Salmon

Seul instrument multilatéral centré sur les vecteurs d’armes de destruction massive, le Code de conduite de La Haye contre la prolifération des missiles balistiques (HCoC), créé en 2002, compte 143 Etats signataires en décembre 2020. Ceux-ci s’engagent à : respecter les traités de l’ONU et les conventions internationales sur la sécurité spatiale ; soumettre une déclaration annuelle sur leurs capacités en matière de missiles balistiques et leur politique nationale sur la non-prolifération et le désarmement ; envoyer des notifications préalables à tout lancement de missile balistique ou de lanceurs spatial. L’Autriche, qui assure le contact central immédiat du HCoC, met ces informations en ligne sur une plateforme réservée aux Etats signataires. Ceux-ci s’engagent à la plus grande retenue dans le développement de leurs capacités balistiques, sans pour autant y renoncer. Le HCoC permet d’accroître la transparence, d’éviter tout malentendu et de développer pacifiquement des activités spatiales.

Missiles balistiques : limitation, mais prolifération quand même

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

Inde : du non-alignement à la volonté de grande puissance




Les diplomates

Représenter la France à l’étranger constitue un métier mais aussi un art, exercé par des personnels de talent dans leur ensemble. Cela n’empêche pas certaines dérives ou négligences, couvertes souvent par la loi du silence, sauf en cas de gravité exceptionnelle.

C’est ce qui ressort de cette enquête très fouillée auprès de sources internes au ministère des Affaires étrangères (MAE), mais aussi extérieures, à savoir parlementaires, universitaires ou même judiciaires. Alors que les grandes lignes de la politique étrangère se décident à l’Elysée, le Quai d’Orsay et son réseau diplomatique, le 2ème du monde après celui des Etats-Unis, doivent composer avec un discours à l’ambition planétaire, contredit par des moyens budgétaires régulièrement réduits. En effet au nom de la rigueur comptable, le ministère de l’Economie et des Finances dénonce le laxisme du MAE, soupçonné de cultiver les mœurs aristocratiques de ses origines. Si le poids des anciens de l’Ecole nationale d’administration (ENA) reste quantitativement limité parmi les chefs de missions à l’étranger, il se fait sentir dans les ambassades les plus prestigieuses (Washington, Pékin, Berlin, Moscou, Londres, Tokyo, Rome et Madrid), qui influencent la politique de la France et constituent des tremplins pour les postes majeurs de secrétaire général du Quai d’Orsay, directeur du cabinet du ministre ou conseiller diplomatique du président de la République ou du Premier ministre. Les autres ambassades sont surtout dirigées par les lauréats des concours de conseiller et de secrétaire des Affaires étrangères, dits du « cadre d’Orient » car diplômés de l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris. Cette double filière suscite deux visions de la fonction diplomatique, l’une plus technocratique et interministérielle (ENA) et l’autre plus traditionnelle valorisant le contact avec le terrain (cadre d’Orient). S’y ajoutent des nominations « politiques » du gouvernement en place soucieux de recaser des recalés du suffrage universel, des ex-permanents de partis politiques…ou des « amis ». Toutefois, le métier de diplomate ne se réduit pas aux réceptions mondaines. En effet, environ trois millions de Français, y compris le binationaux, séjournent à l’étranger et tous ne s’enregistrent pas aux consulats de France. Si la plus grande partie se concentre en Europe occidentale et en Amérique du Nord, certains vivent dans des « pays à risques » au Proche-Orient, en Afrique ou en Amérique latine. Le centre de crise du MAE doit alors procéder, dans l’urgence, à des rapatriements de ressortissants en cas de révolution, guerre, catastrophe naturelle ou épidémie, sans compter les prises d’otages. Si les fonctionnaires expatriés ne font que passer quelques années dans une ambassade, les agents recrutés localement sur des compétences spécifiques (ressortissants du pays hôte ou Français y résidant) en constituent la mémoire, très importante, alors que leur fonction, dévalorisée, sert souvent de variable d’ajustement budgétaire. De son côté, un diplomate peut être rappelé en France à la demande du pouvoir politique du pays hôte, pour des raisons diverses, ou voir sa carrière compromise à la suite d’un incident lors d’une visite officielle. Une autre réalité, mal vécue par les personnels d’encadrement supérieur du MAE, consiste à se trouver sans affectation ou à des postes sans rapport avec leur qualification, parcours professionnel, grade ou expérience. D’autres, disposant d’un solide carnet d’adresses, entrent dans des cabinets d’avocats ou des sociétés de conseil.

Loïc Salmon

« Les diplomates », Franck Renaud. nouveau monde éditions, 520 p, 9 €.

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Ethnographie du Quai d’Orsay

Défense : les attachés militaires, soldats et diplomates




Forces nucléaires : incertitude sur leur maîtrise à terme

Malgré leur retrait du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), Etats-Unis et Russie ont pour intérêt commun de rétablir un dialogue, d’abord militaire puis politique, pour éviter la guerre. Un découplage entre les Etats-Unis et l’Europe laisserait la place à une stratégie de riposte graduée.

Cette question a fait l’objet d’un colloque organisé, le 14 mai 2019 à Paris, par la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont notamment intervenus : Dominique David, conseiller du président de l’Institut français des relations internationales ; Emmanuel Puig, conseiller Asie à la Direction générale des relations internationales et de la stratégie au ministère des Armées ; Zacharie Gross, sous-directeur désarmement nucléaire au ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.

Ordre international en question. Le mode de production de la sécurité internationale évolue avec des stratégies nationales plus affirmées qu’il y a vingt ans, explique Dominique David. La guerre froide (1947-1991) a reposé sur la stabilité et la transparence du danger nucléaire, mais avec une progression de l’armement militaire. Grâce à sa procédure de vérification, le traité FNI de 1988 (voir encadré) a ouvert la voie au désarmement, inauguré par les Etats-Unis pour créer une confiance politique. Mais, une autre logique prévaut depuis les années 2000. La hiérarchie des puissances bascule avec l’émergence des économies asiatiques et des puissances moyennes régionales (Turquie et Arabie saoudite). La Russie réapparaît par sa diplomatie, son influence et son efficacité militaire, limitée mais réelle. La Chine conserve un profil moyen malgré les provocations américaines, en raison de son niveau militaire encore peu préoccupant. Toutefois, elle affirme une grande stratégie économique et une présence élargie au Golfe arabo-persique, à la Méditerranée et à l’Europe. Malgré l’érosion de leur efficacité politico-militaire, les Etats-Unis restent la puissance de référence avec une stratégie simple, à savoir défendre leurs intérêts nationaux, passant de l’affirmation de leur force à la menace, notamment face à la Chine. Ils voudraient la forcer à négocier sur les FNI, qui constituent l’essentiel de son arsenal nucléaire. Devant le raccourcissement du temps d’alerte des missiles intercontinentaux chinois embarqués sur des sous-marins, les Etats-Unis pourraient demander au Japon d’entreposer des armes nucléaires américaines. Le déplacement de FNI à l’Est de l’Oural par la Russie entraînerait un risque d’affrontement avec la Chine. Moscou veut inclure, dans ses négociations avec Washington, la défense antimissile déployée par les Etats-Unis en Roumanie et en Pologne. Quoique directement concernés, les pays européens n’y participent pas, faute d’une position commune sur le sujet par suite de perceptions différentes de la menace russe.

Inquiétude de la Chine. Depuis vingt ans, la Chine recherche un avantage stratégique régional face aux Etats-Unis, et ses alliés (Japon, Corée du Sud et Australie), pour pouvoir agir contre Taïwan et l’Inde, rappelle Emmanuel Puig. Elle dispose d’un grand éventail d’armes conventionnelles en vue d’actions différenciées d’intimidation et de contraintes avec des effets gradués. La Chine possède 10 systèmes balistiques sol/sol, dont 3 emportent des charges nucléaires. En outre, 70 % de ses missiles à charges conventionnelles et nucléaires sont à portées intermédiaires. Elle peut ainsi créer une incertitude sur le seuil d’escalade et de représailles pour affronter les menaces régionales qu’elle perçoit. Cette capacité stratégique diminuera si, après leur retrait du traité FNI, les Etats-Unis déploient des forces nucléaires intermédiaires dans la région, afin de donner des garanties au Japon et à la Corée du Sud et rendre crédibles leur posture vis-à-vis de la Chine et de la Corée du Nord. Dans ce contexte, le développement du programme nucléaire militaire de Pyongyang constitue un avantage pour Pékin. Par ailleurs, les programmes américains sur le vol hypersonique, la pénétration en profondeur et le brouillage des autodirecteurs de missiles vont forcer la Chine à investir à son tour dans ces domaines. D’ici une dizaine d’années, la puissance militaire de la Chine devrait dépasser sa dimension régionale.

Pragmatisme de la France. La maîtrise des armements constitue l’élément essentiel de la sécurité européenne, menacée par la prolifération de missiles balistiques, souligne Zacharie Gross. La Russie en déploie à Kaliningrad, visant l’Allemagne et les Etats baltes. La Chine accroît son armement conventionnel et refuse de participer à des négociations post Traité FNI. Un moratoire des systèmes sol/sol en Europe nécessiterait son acceptation par la Russie. Les intérêts français portent sur l’identification des armes nucléaires préstratégiques russes en développement et la vérification de la réduction des armements stratégiques de la Russie et des Etats-Unis. Cela nécessite une adaptation de la posture française de dissuasion et d’obtenir un accord à l’issue du traité New START.

Loïc Salmon

Un premier traité de réduction des armes nucléaires stratégiques dénommé START I, signé en 1991 entre les Etats-Unis et l’URSS, a été remplacé en 1993 par un second, dénommé START II, entre les Etats-Unis et la Russie. Il prévoyait la réduction des arsenaux stratégiques à 3.500 têtes nucléaires stratégiques pour chaque pays. Mais la Russie s’en est retirée en 2002. D’autres négociations ont abouti en 2010 au traité New START, en vigueur jusqu’en 2021. Il prévoit des limites : 1.550 têtes nucléaires déployées ; 800 lanceurs, dont 700 déployés, à savoir missiles balistiques intercontinentaux, silos de lancement à bord d’un sous-marin lance-engins et bombardiers lourds porteurs d’armes nucléaires. Le Traité sur les forces nucléaires à portées intermédiaires (FNI), ratifié par les Etats-Unis et l’Union soviétique et entré en vigueur en 1988 sans limitation de durée, porte sur l’élimination de tous les missiles de croisière et missiles balistiques des deux pays lancés depuis le sol, d’une portée entre 500 et 5.500 km et emportant des charges nucléaires ou conventionnelles. Washington et Moscou ont décidé de se retirer du traité FNI en février 2019, avec effet en août suivant. En 2002, les Etats-Unis s’étaient déjà retirés du Traité ABM contre les missiles balistiques, signé en 1972 avec l’URSS et complété en 1974 pour une durée illimitée. Ce traité, encore respecté par la Russie, la Grande-Bretagne, la France et la Chine, stipule que les signataires s’engagent à ne pas transférer de systèmes ABM ou leurs composantes à d’autres Etats ni à en déployer hors de leur territoire. Depuis 1968, la ville de Moscou est protégée par un système ABM de 4 bases de lancement et 100 missiles. Le Traité international sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), en vigueur depuis 1970 et dont la Corée du Nord s’est retirée en 2003, favorise les usages pacifiques de l’atome. Toutefois, il établit une discrimination entre les Etats ayant fait exploser un engin nucléaire avant le 1er janvier 1967, et les autres. Les premiers, à savoir les Etats-Unis, l’URSS réduite à la Russie en 1991, la Grande-Bretagne, la France et la Chine, s’engagent à ne pas aider un autre pays à acquérir des armes nucléaires. Les seconds renoncent à en fabriquer et à tenter d’essayer de s’en procurer.

Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Défense antimissiles : surtout protection des forces, moins celle des populations




Syrie : le rapport de force après la défaite de l’Etat islamique

Après la disparition territoriale de l’Etat islamique (EI) de Syrie en mars 2019, le régime de Bachar el Assad continue de bénéficier de l’appui de la Russie, dont les forces spéciales ont remplacé celles des Etats-Unis sur place. En outre, par son soutien, l’Iran a suscité une alliance imprévue entre l’Arabie saoudite et Israël, ses adversaires déclarés.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 4 juin 2019 à Caen, par le Forum mondial pour la paix. Y sont intervenus : Nabil Fawaz, membre du Parti démocratique du peuple syrien et ancien maire de Raqqah, où l’EI avait établi sa « capitale ; Mgr Pascal Gollnisch, directeur général de l’Œuvre d’Orient ; David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut Prospective et Sécurité en Europe. Le conflit contre l’EI en Syrie (2014-2019) s’est soldé par plus de 300.000 morts, 1,5 million d’invalides, 80.000 détenus, 7 millions de réfugiés au Liban et en Turquie et 6 à 7 millions de Syriens déplacés.

Précarité politique. Le régime de Damas a gagné sa guerre grâce au soutien iranien au sol puis russe dans les airs depuis 2015 et aussi des hésitations des pays occidentaux, explique David Rigoulet-Roze. Il contrôle 40 % du territoire et 60 % de la population du pays et maintient une pression militaire sur les enclaves sunnites. Le Nord se trouve sous protectorat turc, sous le prétexte d’une menace terroriste kurde. Le Front démocratique syrien a été soutenu par les pays occidentaux pour la reconquête de Raqqah, mais réalisée surtout par les Kurdes avec des éléments arabes. L’Iran veut maintenir Hassad au pouvoir et la Russie sauver son régime. Malgré sa stabilité garantie pour une clarification territoriale, ce dernier doit assurer sa survie par la reconstruction du pays estimée à 400 Md$ sur plusieurs décennies.

Reconstruction difficile. Le « printemps arabe » n’a pas pris en Syrie, pays non-démocratique sous le pouvoir d’une minorité (alaouïte), rappelle Mgr Gollnisch. Aujourd’hui, les réfugiés auront du mal à rentrer dans des villes détruites, mais la capacité de résilience de femmes chrétiennes et musulmanes permet de l’espérer. La Russie a déployé beaucoup de moyens pour revenir sur la scène internationale tout en manipulant la religion orthodoxe. L’Iran s’installe aux portes d’Israël, mais pas plus que la Russie, ne pourra reconstruire la Syrie. La Turquie se trouve dans une position délicate face aux Kurdes, désireux de transformer la partie du pays reconquise en Kurdistan syrien avec une minorité arabophone. La Chine, quoique désireuse, n’investira pas en Syrie sans contrepartie. Les pays occidentaux apparaissent comme seuls capables de reconstruire la Syrie en échange d’un processus démocratique. Mais ils manifestent une sorte de résignation par pragmatisme, réalisme et vision limitée au calendrier électoral.

Instrumentalisation de la religion. Communiste dans les années 1980, le Parti démocratique syrien souhaite transformer la Syrie en pays laïc, souligne Nabil Fawaz. La présence de forces russes et iraniennes rend difficile toute prévision de l’évolution du pays, sans compter les différents acteurs locaux. Auparavant, chrétiens et sunnites entretenaient d’excellentes relations et le terrorisme n’existait pas en Syrie. Hassad a réussi à transformer le conflit interne en guerre religieuse, avec l’aide de combattants palestiniens et du Hezbollah (groupe islamiste chiite proche de l’Iran). Le Parti Baas au pouvoir contrôle l’armée et soutient la minorité alaouïte (8 % de la population). Aujourd’hui, les forces occidentales surveillent les sous-marins russes de la base navale de Tartous.

Loïc Salmon

Terrorisme : impacts et enjeux du « cyberdjihadisme »

Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances

Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde




Trafics d’armes légères : la lutte contre les filières terroristes

Enjeu mondial de sécurité, la lutte contre les transferts clandestins d’armes à feu légères implique la prise en compte de la situation en fin de conflit, la mise en place de réseaux de renseignements, l’échange d’informations et l’élaboration de procédures en matière de traçabilité.

Ce thème a été traité lors d’un colloque organisé, le 31 janvier 2018 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées, le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité et l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont intervenus : l’ambassadeur Jean-Claude Brunet, président désigné de la 3ème conférence de révision du Programme d’action des Nations unies sur les d’armes légères et de petits calibres (ALPC) prévue à New York du 18 au 29 juin 2018 ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

Diminuer l’incertitude. Depuis la fin de la guerre froide (1947-1991), les conflits intra-étatiques se multiplient, entraînant circulation et vols des stocks gouvernementaux d’ALPC, rappelle Jean-Claude Brunet. Les failles dans leur contrôle, pendant et après les conflits, et le crime organisé en facilitent les trafics qui alimentent les organisations terroristes, actives en Europe, dans les Balkans et en Afrique. Actuellement, 850 millions d’ALPC en circulation dans le monde tuent ou blessent 500.000 personnes par an, soit 90 % des victimes des conflits. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan (1997-2006), les avait qualifiées d’armes de destruction massive et avait lancé un programme d’action adopté, par consensus, par l’assemblée générale en 2001 (voir encadré). Le premier degré de responsabilité, nationale, se situe au niveau des forces armées et de sécurité et autres agences d’application de la loi. Chaque Etat partie doit mettre en œuvre une législation en ce sens. Sur la base du volontariat, il doit publier un rapport annuel d’évaluation des besoins de coopération et d’assistance, assorti de mesures pratiquement contraignantes. Depuis 2001, des progrès significatifs ont été constatés dans de nombreux Etats en matière de contrôle et d’assistance. Toutefois, l’insuffisance de coordination persiste entre police, douane, justice et forces armées. De plus, le contrôle des exportations d’ALPC reste aléatoire. La 3ème conférence de révision du programme d’action de l’ONU, qui doit réunir 193 Etats, s’inscrit dans une stratégie globale impliquant l’Union européenne (mesures de coopération européennes et bilatérales) et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (Balkans). Elle doit définir des normes en termes d’engagement et d’échange de bonnes pratiques de contrôle et faciliter le dialogue entre forces armées et de sécurité, industriels et experts apportant un éclairage scientifique et technique, en vue de préserver la crédibilité du programme. La France, qui en assure la présidence, en a fixé les priorités, indique l’ambassadeur Brunet : amélioration de la lutte contre le détournement des ALPC ; prévention de leurs production et transformation par les nouvelles technologies (impression en 3 D et commerce par internet) ; coordination et efficacité de l’assistance. Cela implique l’inclusion des munitions et une synergie entre le programme de l’ONU et les autres instances internationales, notamment le protocole sur les armes à feu (2001) et le traité sur le commerce des armes (TCA, 2014), qui n’a pas encore de portée universelle.

Renforcer le dispositif. Autrefois, la violence résultait des guerres entre Etats forts, alors qu’aujourd’hui elle se manifeste par les importations d’armes dans les Etats déliquescents, explique Eric Danon. Le TCA vise à réguler leur mondialisation. La course aux armements converge vers le Moyen-Orient, où se trouvent de nombreux vendeurs. Avec 24 millions d’habitants, l’Arabie saoudite occupe la première place des importateurs avec l’Inde, qui en compte…1,26 milliard. Au bout de quelques mois, la traçabilité de ces armes, pourtant achetées légalement, disparaît et une partie va se disperser parmi les groupes armés terroristes. Le TCA engage l’Etat producteur, qui l’a ratifié, à vérifier qu’une exportation d’armes à feu correspond bien à la vente à un Etat déterminé et sans réexportation ultérieure. Les marquages et traçages permettent de remonter les filières de provenance et de complicités et les registres nationaux et internationaux d’établir l’écosystème terroriste. Il s’agit d’éviter la dissémination des ALPC dans une zone de guerre ou en situation de « post-conflit », où les populations les conservent en vue de trafics dans le monde entier (ex-Yougoslavie et Afghanistan). Les groupes terroristes utilisent aussi armes blanches, bombes, ou voitures-béliers contre une foule et recourent aux attentats suicides, mais font proportionnellement plus de victimes avec les ALPC. Il s’agit donc de lutter contre l’accès à leurs filières, alors qu’il n’existe pas encore de convention relative à la lutte contre le terrorisme par ALPC, indique l’ambassadeur Danon. Leur achat reste en effet légal dans certains pays, dont les Etats-Unis. La saisie d’un stock d’armes, achetées à des pays occidentaux, constitue une prise de guerre pour les groupes terroristes (Daech en Irak). Des armes fournies, par ces mêmes pays occidentaux, à une minorité de « résistants » suffit à les qualifier de « terroristes » par le régime en place (Kurdes en Syrie et en Turquie). Des armes à feu en provenance des Balkans ont été utilisées lors des attentats de 2015 en France, où la législation porte sur les trafics venant de l’extérieur du territoire national et mobilise les services de renseignement. Certaines armes neutralisées peuvent être remises, sur place, en état de fonctionner par l’impression en 3 D de la pièce manquante, ouvrant la voie aux trafics de logiciels. En outre, des ALPC, acquises clandestinement, peuvent être transformées, par exemple par l’achat légal d’un appareil de visée pour en améliorer la portée. Par ailleurs, certains grands pays exportateurs n’ont pas encore ratifié diverses conventions sur les armes. Souvent très spécifiques, ces dernières impliquent une coopération entre Etats et une entraide judiciaire, mais la moitié des pays membres de l’ONU ne peuvent les mettre en œuvre, faute de connaissances et de moyens techniques suffisants.

Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Loïc Salmon

Adopté en 2001, le Programme d’action des Nations unies de prévention, lutte et éradication du trafic illicite des armes légères et de petit calibre (ALPC) et présente les mesures à prendre aux niveaux national, régional et mondial. Elles portent sur : la législation sur les divers aspects de la production, du transfert et du détournement des ALPC ; le marquage, le stockage de données et la traçabilité ; la gestion des stocks et leur sûreté ; l’identification et la destruction des surplus ; les transferts internationaux ; le courtage ; l’information du public ; les programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion ; la coopération et l’assistance internationale pour faciliter la mise en œuvre de ce programme. Souple et non contraignant, ce dernier a été complété par d’autres instruments juridiques. Ainsi, le Traité sur le commerce des armes (2014) inclut, pour les Etats parties, l’obligation d’établir des normes communes pour le transfert international d’armes conventionnelles.




Inde : du non-alignement à la volonté de grande puissance

L’Inde souhaite être reconnue comme une grande puissance, en raison de ses moyens militaires et de son dynamisme démographique et économique. En conséquence, elle revendique un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 20 avril 2017 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont notamment intervenus : Olivier Dalage, journaliste à Radio France Internationale et auteur de l’ouvrage « L’Inde : désir de puissance » ; le professeur Gérard-François Dumont, revue Population & Avenir.

« Mandala » et politique étrangère. Un penseur du IVème siècle avant J.-C. a théorisé la philosophie de l’Inde par le « mandala » (cercle, sphère et communauté), explique Olivier Dalage : tout voisin est un ennemi potentiel, dont il vaut mieux se faire un ami. En fait, depuis l’indépendance en 1947, la politique extérieure de l’Inde présente une certaine continuité, maintenue par les deux principales tendances : sociale-démocrate du Congrès national indien  (Premiers ministres Jawaharlal Nehru, Indira et Rajiv Gandhi) ; droite nationaliste du Baratiya Jamata Party  (Atal Bihari Vajpayee et Narendra Modi). Le non-alignement pendant la guerre froide (1947-1991) est perçu comme la « diplomatie du pauvre » dans l’Inde d’aujourd’hui, qui ne compte qu’un millier de diplomates, soit autant que les Pays-Bas ou la Belgique… alors qu’elle compte 1,5 milliard d’habitants ! Il s’agit désormais de mener une action diplomatique envers tous les pays, y compris le Pakistan, et un dialogue avec Israël. Puissance asiatique, l’Inde s’intéresse à ce qu’elle nomme « l’Asie de l’Ouest », à savoir le Moyen-Orient. La population indienne compte en effet autant de musulmans que celle du Pakistan et du Bangladesh. Au pouvoir depuis 2014, Narendra Modi s’est déjà rendu aux Emirats arabes unis, en Arabie saoudite, au Qatar et en Iran. Mais comme elle privilégie les relations bilatérales, l’Inde s’abstient délibérément de toute médiation et n’exerce guère d’influence dans cette région. Quoiqu’à la tête du Mouvement des pays non alignés pendant la guerre froide, Jawaharlal Nehru n’a jamais caché son admiration pour l’URSS, qui l’a soutenu politiquement pendant la guerre sino-indienne de 1962 pour le contrôle de territoires himalayens. Sa fille, Indira Gandhi, a conclu un traité de coopération avec l’URSS en 1971, peu avant la troisième guerre entre l’Inde et le Pakistan qui aboutit à l’indépendance de sa partie orientale sous le nom de Bangladesh. La Russie d’aujourd’hui considère toujours l’Inde comme une alliée, qui continue à lui acheter des équipements militaires. En 2015, elle a parrainé son entrée, mais aussi celle du Pakistan, dans l’Organisation de coopération de Shanghai (Russie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan et Chine). Malgré un différend frontalier non encore résolu, la Chine est devenue le principal partenaire commercial de l’Inde. Mais celle-ci n’a pas encore pris de décision quant à sa participation à la nouvelle « route de la soie », initiée par la Chine, à travers l’Asie centrale en direction de l’Europe. Pendant la guerre américano-vietnamienne (1955-1975), l’Inde avait soutenu le Viêt Nam puis, en 1992, a conclu un partenariat stratégique avec lui. Elle a récemment envoyé des navires de guerre en mer de Chine du Sud, pour soutenir le Viêt Nam dans le conflit larvé qui l’oppose à la Chine au sujet des archipels des Spratleys et des Paracels. Dans le domaine de l’énergie, l’Inde a pris en compte sa vulnérabilité face à la Chine, qui l’encercle par sa stratégie du « collier de perles ». Celle-ci consiste à acheter ou louer des installations portuaires jusqu’au Moyen-Orient : Kyauk Phyu (Birmanie) ; Chittagong (Bangladesh) ; Hambantoa (Sri Lanka) ; Gwadar (Pakistan). Par ailleurs, depuis les années 1960, l’Afrique constitue un espace de rivalité avec la Chine pour l’importation de matières premières et l’exportation de produits de haute technologie en matière d’agriculture et de santé. Toutefois, les deux pays limitent au maximum les tensions, susceptibles de mettre en péril leur développement. L’Inde, qui souffrait de pénurie alimentaire dans les années 1960, est devenue l’un des principaux pays exportateurs de riz. Enfin, elle a réussi à mettre une sonde en orbite autour de Mars en 2014 et développe une dissuasion nucléaire complète.

L’atout de la démographie. L’Inde va devenir le pays le plus peuplé du monde vers 2030, avec des conséquences durables sur la consommation et la géopolitique, souligne le professeur Dumont. Sa population stagne au XIXème et au début du XXème siècle en raison de la forte mortalité. Vers 1920, une transition démographique apparaît, due au recul de la mortalité infantile et maternelle. Lors de l’indépendance, l’espérance de vie des hommes dépassait celle des femmes. En 2017, l’inverse s’est produit par suite de la baisse de la fécondité. Toutefois, la mosaïque « géodémograhique », difficile à gérer, varie selon les Etats de l’Union indienne. La fécondité, régulée dans certains Etats, reste très élevée au Kerala (Sud) et en Uttar Pradesh (Nord) dont la population atteint celle du Brésil. En outre, après avoir longtemps ignoré les diasporas indiennes dans le monde, les autorités politiques ont pris conscience de leur importance à partir de la révolution économique des années 1990. Ainsi, le « ministère des Indiens à l’étranger » les incite, par des avantages fiscaux, à investir en Inde et les mobilise pour faire mieux connaître l’Inde. Le « lobby indien » des Etats-Unis est parvenu à un rapprochement entre Washington et New Delhi. Mais en matière de naissances, l’inégalité des sexes persiste en Inde même, par suite de l’élimination de fœtus féminins détectés par échographie. Certaines familles préfèrent un fils pour prendre soin des parents âgés et pour ne pas devoir épargner considérablement pour la dot d’une fille. Il s’ensuit un déficit de femmes dans quelques Etats, que les Conseils locaux pallient en autorisant l’exogamie entre castes. Par ailleurs, quoique le niveau de vie des musulmans soit inférieur à celui des hindouistes, le pays n’enregistre pas de migrations vers l’étranger. Les diasporas des Etats-Unis et de Grande-Bretagne, qui vivent mieux que celle du Pakistan, restent homogènes et fidèles à l’Inde d’origine.

Loïc Salmon

Inde : industrie spatiale civile, mais de plus en plus militaire

L’océan Indien : espace sous tension

Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

Le budget de la Défense de l’Inde atteint 37,2 Mds$ pour l’exercice 2016/2017. Les effectifs de ses forces armées sont estimés à 1.335.000 personnels ainsi répartis : 1.110.000 pour l’armée de Terre ; 170.000 pour l’armée de l’Air ; 55.000 pour la Marine. Elle déploie 3.000 chars, 1.900 véhicules blindés, 650 avions de combat, 16 sous-marins à propulsion diesel-électrique (6 seront remplacés par des submersibles français Scorpène), 8 frégates et 1 porte-aéronefs pour avions à décollage court. Elle prévoit la construction de 6 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Non signataire du Traité de non prolifération des armes nucléaires, elle dispose de l’arme atomique depuis 1974 et a procédé à 5 essais en 1998. Elle aurait en stock 50 à 90 bombes au plutonium et un nombre inconnu de bombes à uranium. Depuis les années 2000, l’Inde a lancé un programme de défense antimissile balistique. Enfin, de 2012 à 2016, elle a réussi 4 essais du missile balistique Agni V d’une portée supérieure à 5.000 km.




Covid-19 : conséquences stratégiques pour l’UE et le Sud de la Méditerranée

La pandémie du Covid-19 a entraîné une crise sanitaire et économique pour l’Union européenne (UE) et fait cesser, temporairement, les mouvements sociaux au Proche-Orient et au Maghreb.

Olivier de France et Didier Billion, chercheurs à l’Institut de relations internationales (IRIS), l’ont expliqué au cours d’une visioconférence organisée, le 15 septembre 2020 à Paris, par l’IRIS.

L’Union européenne. Outre son rôle commercial, l’UE va devoir construire son propre modèle et devenir un acteur géopolitique, estime Olivier de France. Ses membres sont déjà parvenus à se mettre d’accord sur un budget commun. Leurs approches diverses lui permettent de comprendre les événements différemment, en vue de créer une valeur ajoutée. Il s’agit d’enclencher une dynamique pour réduire sa dépendance militaire et technologique à l’égard des Etats-Unis et sa dépendance sanitaire vis-à-vis de la Chine. Auparavant, elle va devoir traiter les conséquences stratégiques du « Brexit ». Ce dernier va toucher directement la population britannique par le chômage et les faillites d’entreprises, au-delà des lourdes pertes de points de produit intérieur brut au niveau national. Les conservateurs britanniques espèrent que ces perspectives seront occultées par les conséquences de la pandémie du Covid-19. S’appuyant sur le droit international, l’UE doit négocier avec un Etat qui « détricote » l’accord de sortie, qu’il a signé un an auparavant. Cette recherche de l’intérêt à court terme discrédite la parole de la Couronne britannique, souligne Olivier de France. Désormais, l’UE se trouve face à deux capitalismes : l’un, « populiste » incarné par Londres et l’administration Trump à Washington, l’autre, « autoritariste » par Pékin. L’UE va devoir définir et défendre ses propres intérêts et non plus réagir en fonction de ce que dit Londres, Washington ou Pékin. Elle ne présente pas encore d’approche commune dans la gestion des relations internationales. Ainsi, le différend chronique, qui oppose la Grèce et la Turquie en mer Egée, ne devrait pas déboucher sur un affrontement militaire, mais des incidents sont à craindre. Face à Ankara, Paris choisit le rapport de force par l’envoi d’avions et de navires militaires, tandis que Berlin préconise la négociation. La présence d’une importante communauté turque en Allemagne n’y est sans doute pas étrangère. Par ailleurs, la guerre des prix du pétrole entre l’Arabie saoudite et la Russie ne le remet pas en question, car 93 % de la consommation mondiale en énergie est constituée de produits fossiles, précise Olivier de France.

Le Sud de la Méditerranée.  Suite tardive du printemps arabe de 2011, mouvements sociaux et revendications des processus démocratiques se sont déclenchés au Soudan, en Algérie et au Liban en 2020, rappelle Didier Billion. Le Covid-19 les a interrompus, mais ils peuvent resurgir. Selon les chiffres officiels et en raison de la jeunesse de leur population, le nombre de contaminations par million d’habitants reste inférieur à ceux d’Amérique latine et d’Europe occidentale. Le Covid-19 a plus touché l’Iran, déjà affaibli par les sanctions économiques américaines. La forte abstention aux élections législatives de 2020 a provoqué une poussée conservatrice. Par ailleurs, l’accord entre Israël, Bahreïn et les Emirats arabes unis, signé le 15 septembre à Washington, reconfigure le Moyen-Orient. Selon Didier Billion, il favorise la politique d’annexion d’Israël et complète le plan Trump, conçu pour être refusé par les Palestiniens, qui se trouvent encore plus isolés.

Loïc Salmon

Covid-19 : conséquences stratégiques en Asie

Grande-Bretagne : sécurité et défense après le « Brexit »

Iran : Covid-19, sanctions américaines et ambiguïtés sur le nucléaire militaire




Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde

La République française recourt au principe juridique de la laïcité pour la mise en œuvre de sa devise : « liberté, égalité, fraternité ». Sa diplomatie s’appuie sur le réseau d’ambassades et de consulats, des acteurs spécialisés et des partenaires pour favoriser le dialogue interreligieux.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 décembre 2017 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les principes. Pays laïc depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat par la loi de 1905, la France ouvre un poste diplomatique au Vatican dès 1920 et renoue avec le Saint-Siège (voir encadré). Le monde actuel ne se comprend pas sans le fait religieux et la diplomatie française ne peut en faire l’économie, souligne l’ambassadeur. Il convient d’abord de connaître les religions et, dans une approche globale, de discerner ce qui n’est pas vraiment de leur ressort. Il s’agit ensuite de refuser l’instrumentalisation de la religion au nom de l’universalité des droits de l’homme. Le traité européen de Westphalie (1648) a élaboré le concept d’Etat-Nation, où la diplomatie se détache du fait religieux, donc de l’influence du pape des croisades (1095-1291) à la bataille navale de Lépante contre l’Empire ottoman (1571). Pendant la conquête de l’Algérie, l’émir Abd el-Kader, en tant que chef religieux, organise la résistance contre la France (1832-1847) puis met fin au massacre des chrétiens par les Druzes en Syrie (1860). L’Occident rationaliste a été réveillé brutalement par le fait religieux, à savoir la proclamation de la République islamiste d’Iran en 1979, qui manifeste sa volonté d’influence sur le monde. Avec le slogan « L’islam est la solution » qu’il diffuse, l’Iran invente un gouvernement politico-religieux. La même année, lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, l’Occident soutient les résistants afghans, religieux, qui vont élaborer le djihadisme. Avec l’élection de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis en 1980, les évangélistes et le fondamentalisme chrétien pèsent pour la première fois sur la politique américaine. Les chutes du mur de Berlin (1989) et de l’Union soviétique (1991) entraînent un renouveau du sentiment religieux en Russie…et l’apparition du terrorisme au nom de l’islam en Tchétchénie. Par sa connivence avec les autorités politiques russes, l’Eglise orthodoxe devient un instrument de leur politique. La société saoudienne s’est véritablement islamisée après la prise, temporaire, de la grande mosquée de La Mecque (1979). Son affrontement avec l’Iran, essentiellement politique, remonte au choix du chiisme comme religion d’Etat au XVIIème siècle par ce pays pour se différencier des peuples arabes. L’Inde est dirigée par le parti nationaliste hindou et la Birmanie, comme la Thaïlande, par le fondamentalisme bouddhiste. La montée du sentiment religieux en Chine la transformera en principal pays chrétien (toutes catégories confondues) dans le monde en 2030, estime l’ambassadeur.

L’organisation. La laïcité française a pris une dimension internationale, également dès 1920, avec la nomination d’un diplomate, conseiller pour les affaires religieuses, interlocuteur des différentes communautés pour le travail d’intermédiation et d’accueil, explique Jean-Christophe Peaucelle. L’ambassadeur de France au Vatican, en relation avec le Saint-Siège toujours le mieux informé, est assisté d’un prêtre. Le consulat général à Jérusalem est ouvert depuis le XVIème siècle, lorsque l’Empire ottoman confie à la France la protection des pèlerins et des chrétiens d’Alep à Jérusalem, accord codifié par le gouvernement français en 1901. Le consulat général à Djeddah assure la protection juridique des 17.000 à 20.000 pèlerins français qui se rendent chaque année à La Mecque. En outre, un protocole d’accord de coopération sur des projets humanitaires a été conclu avec l’Ordre de Malte, avec le soutien politique et financier de la France. La Communauté de Sant’Edigio a acquis un savoir-faire pour entrer dans la douleur du camp d’en face et faciliter l’adhésion de la population. Pour la recherche de solutions personnelles, elle peut s’adresser à certains interlocuteurs…à la place de la diplomatie française ! L’ambassadeur Peaucelle travaille aussi avec des chercheurs universitaires, les autorités religieuses protestantes, juives et musulmanes de France et le nonce du Saint-Siège. Garant de la neutralité de l’Etat, il coopère avec le ministère de l’Intérieur et des Cultes pour la nomination des évêques, dont l’objection, éventuelle, serait politique.

Les objectifs. Le but de la diplomatie reste la paix, sa construction et sa préservation, rappelle Jean-Christophe Peaucelle. Il s’agit d’identifier la part religieuse d’un conflit. Pour la France, très attachée à la Déclaration des droits de l’homme, chacun peut pratiquer librement sa religion en privé ou en public. Lors du conflit interne en Centrafrique entre chrétiens et musulmans, l’opération « Sangaris » a été menée de concert avec les acteurs religieux locaux, à savoir l’évêque, le pasteur et l’imam de Bangui, qui ont risqué leur vie du début de l’intervention militaire à la recherche d’une solution politique. Sans eux, « Sangaris » n’aurait pu réussir, estime l’ambassadeur. En France, l’Etat doit travailler avec les autorités musulmanes pour lutter contre le salafisme pour évaluer le discours de « déradicalisation ». Il s’agit d’accompagner l’évolution d’un islam moderne, qui rencontre des aspirations dans le monde musulman. Cela passe par le développement de l’islamologie, action presque centenaire de l’Ecole pratique des hautes études, et une offre universitaire à des étudiants étrangers musulmans. Le fait religieux compte de plus en plus dans les relations internationales. Il peut être traité avec beaucoup de liberté et d’assurance sur des thèmes concrets dans le cadre de la laïcité, conclut le conseiller pour les affaires religieuses.

Loïc Salmon

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Responsable des relations diplomatiques de l’Etat du Vatican installé à Rome, le Saint-Siège entretient des relations avec 180 Etats. En outre, son statut d’observateur permanent sans droit de vote à l’ONU et à tous ses institutions, lui permet d’assister à toutes les réunions et de participer aux débats, afin de leur donner une dimension spirituelle et morale. Le pape, autorité suprême de l’Eglise catholique, dispose d’un gouvernement pour gérer le Vatican, la Curie. Un cardinal secrétaire d’Etat dirige la Curie et le Saint-Siège. Les agents diplomatiques, tous évêques de différentes nationalités, sont formés à l’Académie pontificale ecclésiastique ainsi que les « nonces apostoliques » (ambassadeurs) et les laïcs intervenant au nom du pape. En outre, le Saint-Siège dispose d’un réseau d’influence, à savoir les organisations internationales catholiques, composées de prêtres et de laïcs et impliquées dans les activités sociales, professionnelles et à caractère humanitaire et caritatif. Elles interviennent notamment dans les milieux de la communication et des pôles de réflexion sur la paix et le développement. Elles peuvent aussi prendre des positions « politiques », sans impliquer directement le Saint-Siège.




Chine : montée en puissance régionale et internationale

Fin 2014, le produit intérieur brut de la Chine en parité de pouvoir d’achat a dépassé celui des Etats-Unis, qui la considèrent comme une menace depuis les années 1990. En renforçant son expertise sur elle, l’Union européenne, sa partenaire et rivale, améliore sa liberté d’action vis-à-vis des Etats-Unis.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 3 octobre 2019 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : Antoine Bondaz, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique ; Alisée Pornet, économiste à l’Agence française de développement. En outre, l’association Les Jeunes IHEDN a organisé, le 10 octobre à Paris, une conférence-débat complémentaire sur Hong Kong et Taïwan. Y sont intervenus : Eric Meyer, journaliste et écrivain installé en Chine depuis 1987 ; Stéphane Corcuff, enseignant à l’Institut d’études politiques de Lyon.

Craintes occidentales. L’entrée de la Chine dans l’organisation mondiale du commerce en 2001 lui a facilité l’accès aux marchés internationaux, sans conduire à une démocratisation politique comme l’espéraient les pays occidentaux, explique Antoine Bondaz. La crise économique et financière de 2008-2009 a mis en avant le déclin de l’Occident et la résurgence de la Chine. Pour les Etats-Unis, le poids économique et militaire de la Chine est ressenti comme une menace dans leurs domaines de compétitivité et donc pour leurs intérêts. La diaspora chinoise est perçue de la même façon. Les dépenses militaires de la Chine, quoique moindres qu’il y a 15 ans en pourcentage du produit intérieur brut, augmentent mécaniquement pour atteindre 250 Md$ en 2019, soit autant que l’ensemble des budgets militaires du Japon et des pays de l’Asie du Sud-Est. Les investissements portent notamment sur les satellites, la robotique, les missiles, l’intelligence artificielle et le planeur hypersonique associé à un lanceur. L’intégration civilo-militaire se poursuit avec les grands groupes privés, comme Huawei, et les petites et moyennes entreprises. Depuis 2018, une loi oblige les laboratoires clés dans les domaines des innovations civiles et militaires à fournir des données sur leurs personnels et les résultats de leurs travaux. La capacité militaire de la Chine connaît une croissance qualitative continue en interarmées et en opérabilité. Toutefois, la Marine chinoise reste surtout à proximité et ne s’aventure guère jusqu’au détroit d’Ormuz, alors que la Marine américaine peut bloquer celui de Malacca et donc ses principaux échanges commerciaux par mer. Première puissance économique et militaire dans le monde depuis 1945, même pendant la guerre froide contre le bloc de l’Est, les Etats-Unis redoutent qu’une nation non blanche lui ravisse cette prééminence. De son côté, la Chine veut éviter un décrochage technologique par rapport à l’Occident, qu’elle veut rattraper par la recherche et l’innovation.

Capacité chinoise d’innovation. La Chine a commencé par importer de la technologie étrangère pour développer son potentiel de recherche et de développement (R&D), rappelle Alisée Pornet. Par le biais de co-entreprises avec obligation d’une participation chinoise de 51 % au capital et de fourniture du projet clé en mains, elle a assuré la formation de son personnel, en captant notamment des technologies japonaises. En 1985, elle change de politique pour créer une « dynamique de champions » avec des plans quinquennaux destinés à la placer en pointe dans l’innovation. Le capitalisme d’Etat s’allie aux grandes entreprises privées ou publiques pour produire de l’innovation. Parallèlement à la limitation d’envois d’étudiants à l’étranger, le nombre de dépôts de brevets chinois s’est accru, passant de 1.000 en 2000 à 55.000 en 2014. L’Etat augmente ses dépenses en R&D dans le domaine militaire auprès d’entreprises subventionnées, auxquelles il garantit une protection juridique dans le monde. L’économie numérique chinoise repose sur des millions d’utilisateurs, qui font remonter l’information. Les investissements en R&D portent surtout sur les domaines où les autres pays ne vont pas. Le projet des routes de la soie inclut des liaisons par satellites avec les pays traversés. Enfin, l’Inde concurrence la Chine en matière d’innovation.

Failles stratégiques. Hong Kong, qui pourrait réclamer l’indépendance, et Taïwan, qui entend la conserver, minent la stratégie de la Chine. Colonie britannique pendant 99 ans (1898-1997), Hong Kong disposait d’une population polie et instruite, compromis entre la Chine et l’Europe, inspirant stabilité et confiance, qui n’existent plus aujourd’hui, indique Eric Meyer. En 1993, la colonie britannique représentait 27 % du produit intérieur brut de la Chine à qui elle a été rétrocédée en 1997. Cette proportion est tombée à 2,9 % en 2017. Pour mieux arrimer l’île et ses nouveaux territoires au continent, Pékin y a entrepris de grands chantiers et a notamment investi 20 Mds$ dans la construction d’un nouveau port. Actuellement, 65 millions de touristes chinois s’y rendent chaque année et y dépensent 630 $ par personne. Le modèle scolaire britannique se trouve à l’origine de la créativité de Hong Kong, laquelle implique la liberté, notion incompatible avec le régime politique chinois. Le processus électoral actuel n’inspire plus confiance depuis le grignotage des libertés de la presse et des écrivains, qui s’exilent au Canada ou en Australie. Les mouvements de protestation pour la défense des droits de l’homme, lancés le 31 mars 2019, ont mobilisé 1 million de personnes le 9 octobre. Les manifestants, pour la plupart nés après le départ des Britanniques, savent que leur avis ne sera pas pris en compte et estiment que la créativité de l’île disparaîtra avec la liberté. Porte-parole de Pékin, le gouvernement de Hong Kong n’exclut plus d’appeler les 150.000 policiers chinois massés à la frontière pour rétablir l’ordre. Cela sonnerait le glas du principe du traité de rétrocession en vigueur jusqu’en 2047, à savoir « Un pays, deux systèmes », socialiste pour la Chine et capitaliste pour Hong Kong. De son côté, Stéphane Corcuff rappelle que la République populaire de Chine veut reconstituer un Etat fort et stable dans les frontières de la fin de l’empire en 1911. En outre, elle se considère comme seule représentante des communautés chinoises dans le monde. Alors que Hong Kong se trouve déjà dans sa sphère d’influence, Taïwan dispose de son propre régime et ne dépend pas d’elle. En 1949, le gouvernement nationaliste de la République de Chine s’est réfugié dans cette île de 26.000 km2, en emportant l’or de la Banque centrale et les biens culturels. Il conserve sa représentation à l’ONU et son siège permanent au Conseil de sécurité jusqu’en 1971. Au cours des années 1960-1970, la Chine oublie Hong Kong, qui devient une importante place financière et une porte utile pour ses exportations, et concentre ses efforts sur la « libération » de Taïwan. Pékin imagine, pour Taipei, le principe « Un pays, deux systèmes », qui sera appliqué à Hong Kong lors des négociations avec Londres entre 1979 et 1982. La Chine n’exclut pas de recourir à la force pour conquérir Taïwan, mais n’ose pas encore intervenir pour des raisons politiques, diplomatiques et militaires.

Loïc Salmon

Chine : routes de la soie, conséquences induites

Chine : une stratégie d’influence pour la puissance économique

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Confidentialité, respect de la parole donnée et recours aux réseaux d’influence caractérisent la diplomatie de l’ombre, mise en œuvre par des personnalités indépendantes, en vue de la paix et la stabilité dans le monde.

L’homme d’affaires français Jean-Yves Ollivier (à droite sur la photo), président de la Fondation Brazzaville, en a dévoilé une partie au cours d’une séance de questions-réponses organisée, le 3 mars 2016 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

L’Afrique pour commencer. En septembre 1987 à l’aéroport de Maputo (Mozambique), Jean-Yves Ollivier (J-Y O) organise un échange de prisonniers : 133 soldats angolais loyalistes, 50 combattants du mouvement de libération de la Namibie (protectorat de l’Afrique du Sud à l’époque) et 2 activistes européens anti-apartheid contre 1 officier sud-africain blanc, le capitaine Wynand du Toit, capturé en Angola. Cette opération régionale, menée par Denis Sassou-Nguesso, président de la République populaire du Congo (Congo-Brazzaville) a nécessité la participation du Mozambique, de l’Afrique du Sud, de l’Angola, des Pays-Bas et de la France. Pendant cette période de la guerre froide, l’URSS et l’Occident s’affrontent par procuration en Afrique. La première a envoyé 50.000 mercenaires cubains aider les rebellions. Les États-Unis soutiennent les mouvements séparatistes angolais et mozambicains. Pour l’Afrique du Sud, un soldat ne doit jamais être abandonné, J-Y O engage alors un dialogue entre les parties pour faire libérer le capitaine du Toit. Son succès l’incite à aller encore plus loin. Ce sera l’accord de Brazzaville (voir encadré) qui conduira notamment à l’indépendance de la Namibie et au retrait des Cubains. Le slogan « Une balle pour un Blanc » de l’ANC (parti de la majorité noire sud-africaine) rappelle à J-Y O celui du FLN algérien : « Le départ ou le cercueil ». Selon ce « pied-noir » né à Alger en 1944, des communautés qui se comprennent mal n’ont plus d’autre espoir que de se défendre jusqu’à la mort. Estimant avoir quelques arguments à faire valoir, il contribue à la libération en 1990, après 27 années d’emprisonnement, de Nelson Mandela, futur premier président noir d’Afrique du Sud. La même année, le président François Mitterrand, en visite officielle aux Comores, ne souhaite pas avoir à serrer la main du mercenaire Bob Denard, soutenu par le régime de Pretoria. J-Y O a réussi, là où les diplomates ont hésité : il est allé demander à des Sud-Africains blancs de dissuader Bob Denard de se manifester !

Une certaine philosophie. Diplomaties parallèle et officielle vont dans la même direction, mais elles n’ont pas les mêmes contacts ni les mêmes sources d’information, indique J-Y O, qui assure n’avoir jamais agi contre les intérêts de la France. Pour lui, un pays est la « référence absolue » et la nationalité le « sentiment fantastique » d’appartenir à une communauté. Savoir parler à l’ennemi ne signifie pas abandonner sa propre éthique. Il s’agit de pratiquer une diplomatie à la Henry Kissinger (secrétaire d’État américain de 1973 à 1977) avec de nombreux aller-retour entre les parties, en vue d’obtenir des accords dans des délais rapprochés, d’abord sur un petit sujet puis sur un grand sujet. Cela passe par les réunions de familles séparées et le passage d’aides alimentaires dans une zone sinistrée. Au cours de sa carrière de négociateur en matières premières, domaine favorable au dialogue et à la communication, J-Y O a rencontré de nombreux responsables politiques chargés des opérations commerciales internationales. Le « bouche à oreille » prime dans les relations de confiance, surtout en Afrique où le contact avec l’interlocuteur permet de sentir son absence de préjugés. Il sera ainsi plus aisé d’en obtenir des informations en l’assurant qu’elles resteront secrètes, précise J-Y O. En revanche, un diplomate officiel ne révèlera que ce qu’il est autorisé à dire et rendra compte de ses entretiens… dont la teneur sera bientôt connue des médias ! Toute guerre doit déboucher sur la paix et il s’agit d’en convaincre les protagonistes, souligne J-Y O. Grâce aux références dont il peut se prévaloir, il parvient à les rencontrer et leur expliquer qu’il ne vient pas régler le contentieux, mais examiner comment bâtir un avenir ensemble. Il avoue avoir connu de « merveilleuses victoires », mais aussi des échecs. Dans le passé, ses moyens financiers lui ont garanti son indépendance d’esprit et d’action. Aujourd’hui, il doit rendre compte au conseil d’administration de la Fondation Brazzaville, son bailleur de fonds.

Des hommes d’influence. Pendant les conflits d’autrefois, les communications téléphoniques filaires étant fréquemment coupées, il était possible de se déplacer sans trop se faire remarquer, rappelle J-Y O. Aujourd’hui, il ne peut agir de la même façon dans un monde plus ouvert. Il a donc créé une fondation, avec un site internet et une adresse électronique. Fréquemment sollicité, il examine les situations conflictuelles où il peut intervenir de façon positive, en évaluant les chances de succès de solutions possibles. La Fondation Brazzaville met en œuvre les compétences et les réseaux de ses membres, qui ne se limitent plus au seul continent africain (voir encadré). Parmi eux figure notamment l’actuel président de la République du Congo, Denis Sassou-Nguesso, également président de l’Organisation de l’unité africaine en 1988 pendant les négociations de l’accord de Brazzaville. Le prince Michael de Kent, cousin germain de la reine Élizabeth II, gère son propre cabinet conseil et accorde son patronage à une centaine d’organisations caritatives. Le prince Philipp von und zu Liechtenstein, banquier, est gouverneur du Forum financier européen qui a son siège à Londres. Président de la République démocratique du Timor Oriental de 2007 à 2012, José Ramos-Horta a reçu le prix Nobel de la paix en 1996. Sundeep Waslekar, président de l’institut de recherche indien Strategic Forsight Group, a notamment pratiqué la diplomatie parallèle entre décideurs indiens et pakistanais. Enfin, Jean-Yves Ollivier, officier de la Légion d’Honneur, est le seul étranger à avoir reçu la plus haute distinction honorifique sud-africaine à deux reprises pour ses contributions à la paix : en 1987, sous le régime de l’apartheid, et en 1995 des mains de Nelson Mandela.

Loïc Salmon

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

La Fondation Brazzaville a été créée en 2014 dans le but de perpétuer et d’agir dans l’esprit de « l’accord de Brazzaville », signé le 13 décembre 1988. Ce dernier est le résultat d’années de négociations menées en coulisses pour obtenir la libération de Nelson Mandela, mettre fin à l’apartheid en Afrique du Sud et faciliter l’avènement de la « Nation arc-en-ciel ». La Fondation Brazzaville met à profit l’expérience des négociations internationales de ses membres pour agir au plus haut niveau, dans la plus grande confidentialité et en engageant un dialogue direct entre les parties, pour favoriser la résolution pacifique des conflits en Afrique et dans le reste du monde. Elle intervient à la demande d’États en conflit ou à la suite des sollicitations d’organisations régionales ou multinationales. Sans vouloir se substituer aux diplomaties ou organisations officielles, elle agit avec pragmatisme en privilégiant l’efficacité.