« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Organisations indépendantes, les « Think Tanks » (« réservoirs de pensée ») effectuent des recherches sur les questions d’actualité intéressant le bien commun, en vue d’influencer les décideurs, de préférence publics.

L’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) a organisé, le 4 février à Paris, un échange de points de vues sur le rôle et l’influence des « think tanks » (TT) dans les débats stratégiques internationaux. Sont notamment intervenus : Pascal Boniface, directeur de l’IRIS ; François-Bernard Huyghe, consultant et chercheur ; Michel Foucher, ancien directeur des études de l’Institut des hautes études de défense nationale ; François Clemenceau, rédacteur en chef du Journal du Dimanche.

Laboratoire d’idées. Spécifiquement occidental à l’origine, le TT est devenu un phénomène mondial. Les pays anglo-saxons arrivent en tête, mais la Chine et l’Inde montent en puissance, indique François-Bernard Huyghe. Quelque 25.000 intellectuels, qui fréquentent les élites, travaillent collectivement pour changer le monde. Les TT accueillent aussi d’anciens dirigeants politiques et ambassadeurs, fins connaisseurs des relations internationales. Ce mode de recrutement contribue à la circulation des élites. Ainsi, aux États-Unis, il est courant de passer du service de l’État au secteur privé et dans les TT. Ces derniers, dont le statut varie de pourvoyeur d’idées à club politique, élaborent des argumentaires pour les partis ou des candidats de partis. « Conseillers du prince », ils rassemblent aussi des compétences au service d’une personnalité. Ainsi, les plus prestigieuses de ces institutions typiquement « White Anglo-Saxon Protestant » (anglo-saxonne blanche et protestante), qui ont pignon sur rue dans le « triangle d’or » de Washington, sont réputées pour la qualité de leur production intellectuelle, mise au profit des partis Républicain et Démocrate. Outre les questions internationales, elles sont sollicitées pour résoudre des problèmes d’ordre social, militaire ou… budgétaire ! Cela correspond à un besoin de l’État, dépassé par la complexité de la situation du moment. Certains TT passent de la recherche pure à la communication et tentent de répandre des stéréotypes. Dans les années 1970, estimant que les universités américaines étaient trop influencées par les hippies fumeurs de marijuana et opposés à la guerre au Viêt Nam, des intellectuels conservateurs décident de reconquérir de l’influence par le biais de TT. L’idéologie libérale des années 1980 résulte de la volonté des néoconservateurs américains d’exercer une influence internationale. En parallèle aux TT, les organisations non gouvernementales, qui rassemblent des experts de la société civile, pèsent face aux décideurs politiques, contraints à des choix simples à cause du temps limité (échéances électorales) et de la complexité des problèmes.

Combat diplomatique. Le Centre d’analyse et de prévision du ministère français des Affaires étrangères, qu’a dirigé Michel Foucher de 1999 à 2002, assure l’interface entre la recherche et les analyses des diplomates. Il a constaté que le classement des pays par la Banque mondiale favorise le système juridique anglo-saxon « common law » au détriment du droit romain. « Le classement devient un champ de bataille ». Cela fait partie de la diplomatie d’influence, où l’idée s’est transformée en action politique. Pour son premier voyage à l’étranger (juin 2012), le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian a participé au 11ème dialogue de Shangri-La à Singapour, qui a réuni responsables militaires et experts de 28 pays. Ce sommet sur la sécurité en Asie-Pacifique était organisé… par le TT britannique International Institute for Strategic Studies (IISS). Selon Michel Foucher, un TT remet en cause les données conventionnelles, façonne la politique étrangère et explore des voies nouvelles pour garantir les intérêts nationaux sur le long terme. Toutefois, « l’expert dépend de celui qui l’a nommé ou qui lui donne les crédits ». Ainsi, le Center for American Progress travaille pour l’administration Obama, qui a aussi recruté des experts de la Brookings Institution. La Rand Corporation, véritable laboratoire d’idées du Pentagone, a élaboré la doctrine de dissuasion nucléaire américaine, la futurologie et la guerre sur Internet. Outre l’IISS, la Grande-Bretagne abrite le Royal Institute for International Affairs, plus connu sous le nom de Chatam House et qui a mis au point les accords financiers internationaux de Bretton Woods en 1944, pendant la 2ème guerre mondiale. En Allemagne, chaque parti dispose de sa propre fondation, dont le budget est voté par le Parlement. Le DGAP, émanation du ministère des Affaires étrangères, et un autre TT financé par la Chancellerie, très actifs en Afrique et en Asie, élaborent la nouvelle politique extérieure du pays : « nouvelle puissance, nouvelles responsabilités dans un monde qui change ». En outre, la Chine recycle ses militaires dans l’École centrale du parti communiste et… les TT ! La Russie fait de même avec ses agents de renseignement et l’Inde avec ses diplomates.

L’impact médiatique. Pour faire comprendre la complexité d’une situation internationale, les journalistes, qui présentent les faits, ne peuvent se contenter de la seule parole officielle, explique François Clemenceau. Ils ont recours aux experts qui voyagent, prennent du recul et font preuve de pédagogie. « Personne ne peut se contenter d’une tribune libre ou d’un interview ». Le dialogue avec un expert consiste à faire preuve de pédagogie. En adéquation avec l’actualité, il répond aux besoins de décryptage et de confrontation de points de vue dans un article de fond. Ancien correspondant de la chaîne de radio Europe 1 à Washington, François Clemenceau estime qu’en France un haut fonctionnaire, un ministre et un élu parlementaire se passent d’analyses extérieures. En revanche, un élu américain en a besoin, car l’administration n’est pas partout. Cela explique l’importance des « grass roots », ces associations de citoyens issus de la base et qui veulent se faire entendre. De son côté, Michel Foucher souligne que les État fédéraux, comme l’Allemagne et les États-Unis, plus faibles que les États centralisés, ont besoin d’une écoute extérieure. Enfin, il rappelle que les experts des administrations françaises n’ont pas le droit de s’exprimer en public, mais peuvent informer les journalistes sous couvert d’anonymat.

Loïc Salmon

Guerre de l’information et information de guerre

Fruit d’une initiative privée, l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) est une association reconnue d’utilité publique. Il couvre un spectre très large de questions géostratégiques pour le compte d’entreprises privées et surtout d’organismes publics : ministères, institutions européennes, Parlement et organisations internationales. Il est organisé autour de 4 pôles : recherche, publication, formation et organisation d’événements. « Think Tank » reconnu, l’IRIS a été classé 18ème sur 6603 en 2012 pour la catégorie « questions internationales et de sécurité » du « Global Go-To Think Tanks » de l’Université de Pennsylvanie (États-Unis).




La guerre : phénomène social et politique

La guerre est un comportement social pour régler un problème politique, estime Caroline Galactéros-Luchtenberg, directeur de séminaire à l’Ecole de guerre et auteur du livre « Manières du monde, manières de guerre ». Elle s’en est expliquée au cours d’un débat avec le général de division (2S) Vincent Desportes, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris et ancien directeur de l’Ecole de guerre.

Ce débat a été organisé, le 26 juin 2013 à Paris, par des auditeurs de la 59ème session nationale de l’Institut des hautes études de défense nationale. Le livre « Manières du monde, manières de guerre » dresse un parallèle entre l’évolution du monde et la façon dont les nations conduisent les guerres depuis la chute du mur de Berlin (1989) et l’accès généralisé à internet. De son côté, le général Desportes met en garde contre deux fantasmes : celui de la toute puissance militaire et stratégique, fondée sur la technologie, et l’assimilation de la puissance à l’information dominante. « La guerre de destruction à outrance ne peut produire un succès politique ». Par ailleurs, l’invasion de l’information dans les sphères civile et militaire a démontré « la réversibilité des points de vue politiques et la perte de l’aura morale obtenue par l’emploi de la force pour des raisons louables ». Dans son livre, Caroline Galactéros-Luchtenberg dénonce les références anglo-saxonnes devenues les normes en matières économique et comportementale pour deux raisons : l’application du rapport de force militaire ou de la menace de son usage comme moyen de pression ; le « soft power » américain, « dont les pratiques de lobbying culturel, politique, économique et juridique se sont progressivement imposées comme les standards naturels de l’évolution souhaitable à l’échelle planétaire ». Au cours du débat, elle déclare que, dans un monde où tout se voit et tout se sait,  il s’ensuit  « un vide de légitimité, un discrédit moral en croyant qu’on va tout régler avec la technologie », notamment par la guerre essentiellement aérienne que privilégient les Etats-Unis. En revanche, l’intervention française au Mali a provoqué « un regain de légitimité politique par son engagement au sol, en raison de la réciprocité de prises de risques de part et d’autre ». Par ailleurs, selon Caroline Galactéros-Luchtenberg,  le héros d’aujourd’hui n’est plus le défenseur de la patrie, mais le capitaine d’industrie dont les intérêts n’ont plus de frontière. Aux yeux des jeunes Français, écrit-elle, les militaires ne font plus leur « devoir » ni ne remplissent de « mission » d’exception, mais exercent leur « job ». S’ils meurent au combat, ils sont « accidentés du travail », et non plus « tombés au champ d’honneur ». Devant le déclin des notions d’intérêt national et de bien commun, elle estime impératif pour eux de cultiver l’esprit de corps et la fraternité d’armes, spécificités du métier militaire.

Loïc Salmon

La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

 




Eurosatory 2012: armements terrestres, enjeux et perspectives

L’usage de la force par la France dans des opérations extérieures, destiné à s’opposer à la violence au nom d’une cause, passe désormais par l’emploi d’armements sophistiqués et chers.

Cette question a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 6 juin 2012 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

L’évolution des armements terrestres prend en compte le retour d’expérience, l’environnement industriel et le choix des pays partenaires, explique Camille Grand, directeur de la FRS. L’intensité des engagements opérationnels en 2011 (Afghanistan, Côte d’Ivoire et Libye) s’est ajoutée au maintien des précédents (Kosovo, Liban et Tchad), consommateurs de moyens et d’effectifs. Aucun de ces engagements, dont les risques sont plus importants qu’anticipé, n’a été une guerre déclarée publiquement. Ils se sont imposés dans un climat d’insécurité et dans le cadre d’une coalition. L’élément budgétaire reste important : aucune économie n’est à espérer car un désengagement a un coût. Les opérations extérieures (Opex) représentent le trentième du budget de l’Etat. L’armée de Terre y consacre 20 % de ses crédits. Or, les Opex constituent un dispositif sous tension durable et ciblé sur des urgences opérationnelles. Sans remettre en cause sa valeur individuelle, l’engagement d’un combattant nécessite des technologies en matière de protection et de renseignement. Le débat entre l’homme et la technique débouche sur une critique du « « tout technologique », qui entraîne une contrainte budgétaire et une préférence pour une plus grande rusticité. S’y ajoute un environnement industriel perturbé. Devant la diminution programmée des commandes militaires aux Etats-Unis, les entreprises américaines d’armement se montrent plus agressives à l’exportation. La consolidation de l’industrie européenne semble donc inévitable, mais se heurte à la faiblesse des marchés nationaux et à la difficulté de lancer de nouveaux programmes. Il s’agit d’innover dans tous les domaines de compétence industrielle mais en se spécialisant, comme dans le cadre de la coopération franco-britannique. Par ailleurs, une réduction du format des armées se répercutera sur les contrats opérationnels. Or, les crises (Sahel Proche-Orient etc.) ne vont guère disparaître, pas plus que le rythme des interventions ne va diminuer après le retrait d’Afghanistan, estime Camille Grand. Aucun engagement ne ressemble au précédent. En outre, l’accès aux ressources logistiques d’autres pays alliés n’est guère automatique. En revanche, le partenariat stratégique franco-britannique repose sur une vision commune de la situation internationale et de la nature des engagements.

L’adéquation entre un projet de politique étrangère et des moyens militaires implique des choix d’armements pour conserver une liberté d’action, estime Christian Mons, président du Conseil des industries de défense et du Groupement des industries françaises de défense terrestre. La France doit pouvoir projeter des troupes où et quand elle le veut sans restriction. Pour cela, elle doit diminuer ses achats d’armements américains pour réduire sa dépendance de la réglementation américaine ITAR (International Traffic in Arms Régulations). Celle-ci, qui encadre l’emploi d’armes d’origine américaine, est utilisée par les Etats-Unis pour favoriser leur politique étrangère. Contrairement à la doctrine américaine de la prééminence du feu, avec des matériels lourds, sur la manœuvre, celle de la France repose sur la proximité avec la population locale et  la modération du feu et de la destruction. Par ailleurs, le maintien en condition opérationnelle des matériels pèse lourd dans le budget des armées. La France doit donc préserver son industrie de défense pour satisfaire et adapter, en priorité, les besoins opérationnels de ses forces engagées et ainsi garder son autonomie de décision. Cela ne saurait être le cas avec des matériels américains ou britanniques, dont les fournisseurs accorderont la priorité à leurs clients… américains ! En conséquence, souligne Christian Mons, il ne faut pas céder à la logique budgétaire à court terme par « l’achat sur étagère » qui, en outre, entraîne des pertes de souveraineté et de capacités de recherche et de développement en France. Il s’ensuivrait un retard technologique croissant sur les pays concurrents, un affaiblissement de l’industrie française de pointe et un manque à gagner pour l’Etat. En effet, chaque euro investi dans ce secteur lui rapporte 1,3 € en recettes induites. Pour conserver un temps d’avance, il convient d’investir suffisamment dans les études amont pour stimuler l’innovation qui repose sur une idée et son financement. Or, la recherche amont ne procure un retour qu’à très long terme (vingt ans), qui nécessite davantage le recours à l’Etat qu’aux entreprises. Celles-ci sont de plus en plus sollicitées par leurs clients étrangers, prêts à financer seulement les études d’application, c’est-à-dire à court terme (cinq ans maximum). Par ailleurs, l’aide de l’Etat à l’exportation d’armements, pratiquée notamment dans les pays anglo-saxons,  devrait permettre de financer la recherche et le développement. Elle passe aussi par l’allègement des lourdes mesures de contrôle, qui font perdre de la réactivité en temps et en argent. L’effort entrepris en ce sens est jugé encore insuffisant. Ainsi, indique Christian Mons, il faut 19 jours pour obtenir une licence d’exportation par le ministère américain de la Défense, contre 45 par la Direction générale de l’armement, de l’équipement complet aux simples pièces de rechange. Ce délai est particulièrement pénalisant pour les petites et moyennes entreprises qui concluent, chaque année, 2.000 à 5.000 contrats de moins de 500€ et totalisent un chiffre d’affaires de 1,5 à 2 Md€.

Loïc Salmon

Le salon de l’armement terrestre Eurosatory 2012, qui s’est tenu en région parisienne du 11 au 15 juin, a accueilli 34 pavillons nationaux et environ 55.000 visiteurs de 138 pays. En France, l’industrie de défense assure 165.000 emplois directs et au moins autant indirects, dont 20.000 très qualifiés dans la recherche et le développement. L’Etat consacre 700 M€ par an aux études amont. L’armement terrestre emploie, directement et indirectement, 40.000 personnes. Eurosatory a été inauguré le 11 juin par Kader Arif, ministre délégué aux Anciens Combattants, à la place du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian en déplacement en Afghanistan pour rendre hommage aux quatre militaires français tués deux jours plus tôt dans un attentat suicide. Kader Arif a notamment déclaré : «  L’Europe de la défense doit prendre une dimension nouvelle et le dynamisme industriel de l’Union européenne est un élément majeur de cette ambition. (…) Les contraintes qui pèsent sur les budgets européens, en raison de la crise des dettes souveraines, nous poussent à mettre en commun et partager. (…) L’évolution du positionnement américain, qui regarde désormais vers l’Asie (…) encourage également les Européens à se saisir davantage encore de leur propre sécurité ».




Coalition 2012 : exercice majeur d’état-major à l’Ecole de guerre

L’Ecole de guerre, qui forme des officiers supérieurs français et étrangers, inclut un exercice annuel de simulation interarmées de niveau OTAN dans son cursus. Dénommé « Coalition », celui-ci prend en compte l’environnement politique, diplomatique et médiatique d’une crise. Une journée de sensibilisation a été organisée le 15 mars 2012, à l’Ecole militaire de Paris, pour les attachés de Défense étrangers et la presse.

Le scénario, à configuration ouest-européenne fictive, implique une « Confédération », une « Alliance » et des Etats neutres. Il s’agit, pour les participants, de faire travailler toutes les composantes de chaque camp, qui prend tout à tour l’initiative. Des considérations juridiques et économiques entrent aussi en jeu, sans oublier les aspects « asymétriques » de l’affrontement, arbitré par un système informatique du Centre de simulation de théâtre (18 permanents et 4 réservistes). Celui-ci prépare et conduit le scénario et valide les méthodes d’action en coordination avec le Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations (voir rubrique « Archives » 31-08-2011). Des conseillers tactiques assurent l’interface entre la simulation et les stagiaires. Un shelter militaire, installé dans la cour de l’Ecole de guerre, abrite les équipements informatiques qui traduisent les renseignements techniques en renseignements tactiques pour les composantes aérienne, maritime et terrestre. Enfin, la Direction de l’exercice maintient l’équilibre entre les deux camps et procède à des calages, matin et soir, avec les unités et les « mentors » pour garder le conflit à un niveau raisonnable de violence et éviter la montée aux extrêmes. L’objectif n’est pas de gagner à tout prix, mais de comprendre comment les choses se passent, de favoriser les interactions et de stimuler la réflexion des stagiaires. Les forces armées sont dirigées par l’Etat-major interarmées stratégique (8 personnes dont des officiers étrangers), qui assure la liaison avec les autorités politiques, dont il concrétise les directives et les objectifs en ordres opérationnels. Il vérifie que Coalition 2012 se déroule conformément au plan initial, comme, par exemple, l’emploi de réfugiés comme boucliers humains ou de sociétés militaires privées à un moment donné. Il tient à jour une carte « politique » par sa connaissance de l’action réelle sur le terrain. Au-dessous, sur le plan militaire de théâtre, chaque camp a son PC, dont l’état-major interarmées de 40 personnes correspond, dans la réalité, à 60-100 personnels pour mettre en œuvre des forces combinées de 80.000 hommes. Il traite les aspects militaires, civilo-militaires et politico-militaires, à savoir les incertitudes étatiques. Il s’agit surtout de faire circuler l’information entre ses cellules (renseignement, logistique et conduite des opérations) et de coordonner l’action des composantes tactiques «  terre », « air », « mer » et « forces spéciales », qui ont leurs propres cellules. La composante « terre » dispose d’un état-major de 16 officiers (60 à 150 dans la réalité) pour la planification à 72 heures et la conduite de son action spécifique. La composante « air » (8 personnes) évalue les besoins en support aérien, mais ne conduit pas les opérations aériennes. La composante « mer » (une dizaine de personnels) établit la planification de son groupe aéronaval en coordination avec la précédente, en vue du débarquement des troupes alliées avec ses moyens amphibies. Elle assure la protection, par bâtiments de surface et sous-marins, des 2 convois civils qui acheminent des renforts en provenance d’Amérique du Sud. La composante « forces spéciales », qui planifie des opérations de niveau stratégique, compte 3 personnes correspondant à un état-major de 200 hommes pour 4.000 déployés sur le terrain.

Les intervenants extérieurs, à savoir les diplomates et les organisations non gouvernementales, cherchent à stabiliser la situation sur le terrain et à établir des couloirs humanitaires pour garantir la survie des populations. Cela implique des négociations avec le secrétariat général de l’ONU, représenté, dans Coalition 2012, par… un ancien ambassadeur africain à l’ONU ! Le Centre d’études diplomatiques et stratégiques, forme des diplomates et des officiers supérieurs d’une quarantaine de pays. Les autorités politiques commandent aux militaires. Or, le jeu politique est complexe : rapports internes conflictuels et revendications officielles et officieuses. Avec la disparition de deux blocs de la guerre froide, les Etats neutres se trouvent au cœur des conflits pour négocier des solutions. Celles-ci s’élaborent aux niveaux politique et diplomatique. Dans la réalité, le décideur définit une position officielle, mais il est influencé par ses conseillers. Les médias tirent profit de toutes les sources et les exploitent pour la télévision, la radio, la presse écrite et le « web » (internet). Les élèves-journalistes, âgés de 20-21 ans, sont en deuxième année d’un cursus de trois ans. Leur école, l’Institut supérieur de la communication, de la presse et de l’audiovisuel, participe à l’exercice Coalition depuis plusieurs années. Deux journaux télévisés d’une vingtaine de minutes sont réalisés chaque jour à l’Ecole de guerre à partir de dépêches fictives des agences AFP et Reuters, complétées par des « plateaux » de présentation, des reportages sur le terrain et des interviews en direct. La radio  émet un « flash » toutes les heures et deux journaux par jour. Les journaux télévisés et radio sont diffusés dans toutes les salles de l’exercice. Pour la presse écrite, deux quotidiens recherchent un équilibre dans la présentation du conflit, mais avec un point de vue conforme à la sensibilité de leur camp respectif. Un troisième, de six pages, est réalisé le soir et distribué aux militaires le lendemain matin. Un site « web » met en ligne 40 dépêches par jour avec un article de fond, des photos, des interviews MP3 et même un « forum » pour les populations. Les deux camps organisent une conférence de presse quotidienne. Coalition 2012 est particulièrement complexe, car les choses ne se passent jamais comme elles le devraient. « Il faut bien commander et anticiper », conclut le contre-amiral commandant le PC de l’Alliance.

Loïc Salmon

L’exercice Coalition2012 s’est déroulé du 27 février au 9 mars, pour la planification, et du 12 au 17 mars pour la conduite proprement dite. Il a mobilisé 537 personnes, dont 263 stagiaires de l’Ecole de guerre, l’ensemble des cadres de l’Ecole et du Centre de simulation pour la formation, l’entraînement et l’expérimentation, 3 officiers généraux, l’Etat-major interarmées de forces et d’entraînement, le Commandement des opérations spéciales, les armées de Terre et de l’Air et la Marine nationale, une vingtaine d’opérateurs de simulation commune au niveau théâtre d’opérations (JTLS dans la nomenclature OTAN), des officiers des pays partenaires, 80 élèves-journalistes et 10 cadres de l’Institut supérieur de la communication, de la presse et de l’audiovisuel, 40 auditeurs et cadres du Centre d’études diplomatiques et stratégiques, le ministère des Affaires Etrangères et Européennes, l’UNITAR (Institut des nations unies pour la formation et la recherche) et enfin des réservistes.




Opex : de la détermination politique à l’engagement militaire

Fin 2011, la France déploie près de 8.000 militaires dans une vingtaine d’opérations extérieures (Opex), dont plus de 80 % dans un cadre multilatéral ou en soutien pour gérer des crises sécuritaires et humanitaires. Une table ronde, tenue le 22 novembre 2011 à Paris, a examiné le processus politico-militaire des principales en cours ou engagées depuis l’automne 2010 : « Pamir » en Afghanistan, « Harmattan » en Libye et « Licorne » en Côte d’Ivoire.

Y ont participé : Gérard Longuet, ministre de la Défense et des Anciens Combattants ; Jean-David Lévitte, conseiller diplomatique du président de la République ; l’amiral Edouard Guillaud, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Philippe Errera, représentant permanent de la France à l’OTAN ; Alain Leroy, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des opérations de maintien de la paix.

Cette table ronde a montré le fonctionnement interne du pouvoir dans la gestion de crise : volonté politique, travail diplomatique et contribution militaire. Tous les acteurs sont complémentaires. « Il n’y a pas d’engagement opérationnel sans projet politique clair et pas de projet politique clair sans unité de commandement », déclare Gérard Longuet. Selon lui, les pays partenaires reconnaissent le professionnalisme des forces françaises, héritage de traditions, valeur, discipline dans l’action et certitude d’employer le matériel à bon escient. Une fois la décision prise par le président de la République, le ministre de la Défense entretient une relation quotidienne avec les états-majors, explique le choix au Parlement et « fait en sorte que ça fonctionne à l’intérieur ». La France intervient en Afghanistan dans le cadre d’une coalition de 49 pays, qui souhaitent que cet Etat soit « reconnu dans sa souveraineté avec le minimum de dégâts ». L’effort principal porte sur l’émergence d’une force nationale afghane (armée et police), capable aujourd’hui d’assurer l’autorité de l’Etat sur 45 % de la population. Après le retrait des troupes de l’OTAN en 2014, elle devra pouvoir garantir l’état de droit et résister à une intervention extérieure.

« L’Afghanistan d’aujourd’hui n’a rien à voir avec ce qu’il était en 2001 (attentats terroristes d’Al Qaïda aux Etats-Unis) », estime Jean-David Lévitte. Par ailleurs, il a expliqué que le devoir d’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays a été remplacé par la responsabilité de protéger un peuple menacé par son propre gouvernement. Trois conditions doivent être remplies : confirmation du massacre ; appels de la population et d’une organisation régionale ; mandat clair du Conseil de sécurité de l’ONU. « Sinon c’est la loi de la jungle où chaque pays pourrait intervenir chez son voisin s’il y a des troubles ». En Libye, il fallait « éviter une croisade occidentale en plein printemps arabe ». Le recours à l’OTAN, sous la direction de la France et de la Grande-Bretagne, inclut la participation de pays arabes : Jordanie, Qatar, Emirats arabes unis et Maroc. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, la France, ancienne puissance coloniale, est considérée avec suspicion par un certain nombre de pays dans le monde. Le choix électoral du peuple ivoirien a été validé par l’Union africaine et le Conseil de sécurité de l’ONU. Des contacts ont été pris avec le Nigeria, en charge de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest), pour que l’ONUCI (Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire), incarnant la volonté de la communauté internationale, vienne en première ligne. Le procès d’intention persistant, il a fallu une lettre du secrétaire général de l’ONU demandant à la France d’intervenir. Dans l’ensemble, « cette année (2011) a permis à la France, non seulement d’occuper pleinement son rang, mais aussi de faire progresser une certaine conception très française de l’ordre international, nous avons fait vivre par deux fois, en Libye et en Côte d’Ivoire, le concept de la responsabilité de protéger, depuis son adoption en 2005 par le Conseil des Nations unies. ».  A ce propos, Jean-David Lévitte rappelle qu’il ne peut y avoir d’intervention en Syrie sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.

De son côté, l’amiral Edouard Guillaud estime qu’il n’y a pas de modèle idéal d’opération. « Nous avons eu de la chance, qui se prépare avec de l’entraînement, de bons équipements et des forces morales ». En Libye, dit-il, envoyer des troupes au sol aurait été « catastrophique dans la durée ». Il fallait une légalité internationale et la possibilité de travailler avec la Grande-Bretagne. « Le président de la République a demandé de pouvoir frapper à la demande, en moins de cinq minutes après l’accord final des chefs d’Etat. Les avions étaient déjà en vol ». Les défis militaires à relever étaient divers : dépendance des résultats diplomatiques, autorisations de survol et de stationnement en Grèce et en Italie, déplacements logistiques et coordination ave les pays alliés. « Notre système étant plus réactif que les leurs, nous avons pu frapper les premiers ». La France a déployé un porte-avions, un bâtiment de projection et de commandement, un sous-marin nucléaire d’attaque, des frégates et pétroliers-ravitailleurs, des hélicoptères, des avions F1 CR, Mirage 2000, Rafale et le Transall « Gabriel » de guerre électronique.

Pour sa part, Philippe Errera indique que le recours à l’OTAN en Libye a impliqué : des capacités accrues avec des règles d’engagement spécifiques concernant l’embargo maritime, l’exclusion aérienne et le soutien humanitaire ; la nécessité que son action fédère et n’ait pas d’effet repoussoir ; l’accord des 28 Etats membres pour que l’organisation soit un outil militaire confié au « groupe de contact ». Il a noté que le délai entre la décision politique de recourir à l’OTAN et son intervention effective a considérablement diminué : un an pour le Kosovo en 1999 et moins d’une semaine pour la Libye en 2011. « L’intervention a duré du 31 mars au 31 octobre, mandat fixé par le Conseil de sécurité de l’ONU et l’Alliance Atlantique, avec zéro perte ! »

Enfin dans le cas de la Côte d’Ivoire, Alain Leroy rappelle que le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé la force française Licorne à soutenir l’ONUCI en cas de besoin (résolution1975 du 30 mars 2011). En effet, « les forces françaises avaient la capacité de frapper les armes lourdes (des troupes de l’ex-président Laurent Gbabo), que l’ONUCI n’avait pas », souligne Alain Leroy. Selon lui, sans Licorne, l’intervention aurait été impossible. Grâce à l’accord de la CDEAO et de l’Union africaine, il n’y a pas eu de critiques sérieuses ni de dommages collatéraux condamnables et surtout « l’ONU a évité une tragédie de type Rwanda ».

Loïc Salmon

 De gauche à droite : Alain Leroy, Jean-David Lévitte, Gérard Longuet, l’amiral Edouard Guillaud et l’ambassadeur Philippe Errera




Sécurité : gestion des expatriés français en cas de crise

En 2010-2011, environ 5.000 ressortissants étrangers, dont 3.300 Français, ont quitté un pays en crise (guerre civile, catastrophes naturelles ou industrielles). Son deuxième réseau diplomatique au monde (160 ambassades) fait de la France l’ultime recours de la plupart des 27 Etats membres de l’Union européenne quand ils sont confrontés à ce problème car ils ne disposent de représentations respectives qu’aux Etats-Unis, en Chine et en Russie.

L’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé une table ronde sur ce sujet, le 16 novembre2011  à Paris, avec la participation de Pascale Trimbach (ministère des Affaires étrangères et européennes, MAEE), de Joëlle Vachter (colonelle de Gendarmerie) et d’Olivier Didio (société privée de protection GEOS).

L’action diplomatique : sur les 2 millions d’expatriés français, 1,5 million sont immatriculés dans les consulats. Pour la période 2010-novembre 2011, le MAEE a notamment traité 13 dossiers d’otages et 661 décès à l’étranger. Il dispose d’un Centre de crise (CDC, voir revue téléchargeable mars 2011, p.13-14). Rattaché directement au ministre, ce centre prend en compte les aspects humanitaire (assistance), médiatique et politique (crédibilité de l’Etat). En temps normal, il reçoit tous les télégrammes diplomatiques, met régulièrement à jour les fiches « conseils aux voyageurs » sur 189 pays (2ème site le plus visité de l’administration française) et établit les plans de sécurité des ressortissants. Chaque communauté française est en effet quadrillée en « îlots », dont le chef maintient un contact direct avec le consulat. En cas de crise individuelle (disparition) ou collective (otages ou catastrophes en tous genres), les familles appellent une ou plusieurs ambassades concernée. Ainsi, celle de la Corée du Sud a aidé les familles en transit pendant la période de risques radioactifs au Japon (accident de la centrale nucléaire de Fukushima). En Libye, des contacts ont été pris avec des médecins à Tripoli et Benghazi pour s’occuper des blessés en vue de leur exfiltration, indique Pascale Trimbach En temps de crise, le CDC assure une permanence téléphonique continue avec le renfort de personnels du ministère, tous volontaires et en dehors de leurs heures de travail. Les informations sont données en temps réel, mais après vérification et dans la limite de la sécurité des gens sur place. En cas de blessure ou de décès de ressortissants, le CDC prévient la gendarmerie du domicile des familles. Si la situation s’aggrave, le gouvernement peut décider une évacuation de ressortissants. Les rapatriés français sont pris en charge par leur famille et reçoivent une aide sociale personnalisée. Les étrangers sont dirigés vers leurs consulats en France. Il est à noter que la Grande-Bretagne fait de même puis leur présente la facture ! La France envisage à son tour de faire payer ceux qui prennent des risques inconsidérés sans rapport avec leurs activités professionnelles. Par ailleurs, des mesures sont aussi prises pour la protection des agents locaux, afin de leur éviter des représailles éventuelles. Quelque 5.000 personnes hors statut diplomatique constituent en effet l’essentiel du personnel des ambassades et consulats à l’étranger : Français recrutés localement, ressortissants du pays de résidence et d’autres nationalités.

La sécurité des expatriés est assurée par la Direction de la coopération internationale en matière de police et gendarmerie (voir article « Milipol 2011 » ci-contre). Celle-ci dispose dans chaque ambassade d’un attaché de sécurité intérieure (ASI), qui assure des missions de renseignement et d’expertise. Les ASI organisent des réunions mensuelles avec les îlotiers et des exercices pour vérifier la pertinence du dispositif. Leurs relations avec les ambassadeurs, dont ils relèvent, varient selon les personnes. « Cela va du minimum vital au résultat remarquable », indique la colonelle Vachter, qui relate la crise en Côte d’Ivoire terminée en avril 2011 (14.000 expatriés français dont 51 % de bi-nationaux). La capitale Abidjan (5 millions d’habitants) compte 16 communes dont certains quartiers sensibles sont particulièrement hostiles à la présence française : « Des véhicules blindés se sont fait caillasser ». L’aéroport et les forces françaises de l’opération Licorne se trouvaient au sud de la ville et les ressortissants étrangers et tout ce qui est important au nord (photo). Le passage du nord au sud se fait par deux ponts. « En 2004, l’évacuation a été possible grâce au mitraillage des ponts par l’armée française ». Cette année-là, 4.876 Français et des centaines de ressortissants étrangers ont été évacués. En 2011, 5.047 personnes ont été accueillies par la force Licorne au camp de Port-Bouet et 3.450 d’entre elles ont quitté la Côte d’Ivoire. Les forces armées françaises ont repris l’aéroport et assuré un pont aérien (légende de photo) incluant l’avion affrété par le MAEE. Les exfiltrations ne sont pas obligatoires. Les ressortissants temporaires (fonctionnaires et hommes d’affaires) les acceptent. Par contre, les expatriés de longue durée ou qui sont nés dans le pays de résidence préfèrent rester, car ils n’ont pas de famille en France. Les bi-nationaux ne sont pas abandonnés : seule leur nationalité française compte.

Les responsabilités des entreprises : la jurisprudence précise que les employeurs ont, envers leurs expatriés, des devoirs d’information, d’anticipation de crise et de réaction pendant celle-ci. Les services de l’Etat examinent tous les paramètres politiques et restent prudents pour éviter la panique. De leur côté, les entreprises privilégient la sauvegarde de l’outil économique, car l’activité doit continuer, et la sécurité de leur personnels en informant l’Etat. Ainsi en 2011, pendant les crises en Tunisie et en Egypte, des groupes privés ont affrété des avions pour évacuer leurs salariés et aussi ceux d’autres entreprises qui le souhaitaient. Les sociétés de sécurité, où travaillent d’anciens militaires, apportent leur expertise dans la gestion de crise (voir revue téléchargeable mars 2011, p.15-16).  Il existe une certaine méfiance des autorités françaises à leur égard, regrette Olivier Didio, alors qu’il faut rechercher des synergies entre opérationnels qui se connaissent. Les pays anglo-saxons n’ont pas ces scrupules. Ainsi, en Libye, les services diplomatiques britanniques font de la publicité pour le groupe privé de sécurité Blue Mountain. En Afrique, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton « vend » des sociétés de sécurité américaines !

Loïc Salmon

Selon l’Etat-major des armées françaises, le pont aérien déployé en avril 2011 à partir d’Abidjan a totalisé 78 rotations militaires : 18 pour les renforts, 56 pour le fret (400 t) et l’évacuation de ressortissants (3.000) et 4 à partir de la métropole. L’antenne santé du camp de Port-Bouet a procédé à 1.030 consultations, 14 hospitalisations, 16 interventions chirurgicales et… deux naissances !




Les devoirs et les intérêts diplomatiques de la France

Le respect du droit et le maintien de la paix priment dans les difficiles résolutions des crises, comme les engagements en Afghanistan et en Libye, le terrorisme, les prises d’otages et la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive (Iran). Ces priorités diplomatiques ont été exposées le 7 octobre 2011 à Paris, par Pierre Sellal, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), lors du séminaire d’ouverture des sessions nationales de l’Institut des hautes études de défense nationale et de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice.

En vue d’une solidarité internationale plus juste et plus efficace, les objectifs du MAEE consistent à : accompagner les « printemps arabes » en Tunisie, Maroc et Libye« sans arrogance ni ingérence mais avec disponibilité et soutien » et y favoriser la démocratie ; encourager la démocratie en Afrique ; renforcer la capacité d’action de la solidarité européenne ; promouvoir l’Europe de la défense.

Pays arabes : en Libye, la protection de la population civile contre un régime dictatorial a motivé l’intervention militaire de l’OTAN. En Syrie, des sanctions ont été demandées contre le régime qui cherche à étouffer la démocratie. Afin de construire un espace de paix et de prospérité dans cette région, le sommet de Deauville (mai 2011), auquel ont participé le Koweït, le Qatar et la Turquie, a débouché sur une aide de 40 Md$ à la Tunisie et l’Egypte pour l’emploi et la formation avec l’intervention de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. En vue d’agir sur le long terme, l’Union européenne va renforcer le volet méridional de sa politique de voisinage par une nouvelle répartition des crédits : deux tiers pour les pays du Sud et un tiers pour ceux de l’Est. L’initiative française (2008) de l’Union pour la Méditerranée, destinée à renforcer les solidarités entre les pays riverains, progresse, notamment par la mobilisation de crédits pour les transports, l’énergie et l’enseignement supérieur. Le faible intérêt américain pour le Maghreb et la Libye accroît les responsabilités de l’Union européenne, indique Pierre Sellal. Quant au conflit israélo-palestinien et parallèlement à la reprise des négociations entre les deux parties, la France a proposé d’offrir à la Palestine le statut d’Etat observateur à l’ONU (comme le Vatican), question dont l’Assemblée générale doit être saisie et qui lui permettrait de devenir membre des organisations internationales annexes des Nations unies comme l’Unesco (1). Devant l’échec des initiatives des Etats-Unis, précise Pierre Sellal, le Conseil de sécurité devrait s’engager, dans un délai de six mois à un an, sur les efforts à entreprendre en vue de la paix.

Afrique : riche en ressources naturelles, elle connaît une croissance économique de 5,6 % en 2011, qui pourrait atteindre 6 % en 2012. L’Agence française de développement soutient les projets d’accompagnement de cette croissance et organise des échanges de chercheurs. La population africaine représentera le quart de l’humanité en 2050. En conséquence, la paix est la condition de la prospérité et de la démocratie. En concertation avec l’ONU et l’Union africaine, la France participe au rétablissement de la démocratie au Congo Kinshasa, à Madagascar, au Soudan du Sud et en Somalie. Elle appelle aussi de nouveaux acteurs à participer à des financements innovants pour lutter contre la pauvreté en respectant des règles de conduite pour éviter la spirale de l’endettement. Le G20 (19 pays et l’Union européenne) doit consacrer 10 Md$ à l’Afrique, soit la moitié de son aide à la coopération et au développement dans le monde (infrastructures et sécurité alimentaire).

Union européenne (UE) : la France ne pourra peser sur les évolutions en Afrique et de l’autre côté de la Méditerranée que si elle peut compter sur une UE dynamique, souligne Pierre Sellal, en mobilisant, avec l’aide de l’Allemagne, sa capacité d’impulsion. Ces deux pays sont déterminés à préserver les intérêts communs de l’UE (zone euro et soutien à la Grèce) depuis la crise financière de 2008 qui a touché tous les pays industrialisés, y compris les Etats-Unis. L’euro, monnaie unique, suppose la convergence des économies des Etats membres. En 2011, l’UE a décidé la mise en place d’un Fonds européen de stabilisation financière en vue d’un gouvernement économique européen. « Le gouvernement économique n’a de chances de succès que s’il implique les chefs d’Etat et de gouvernement par un sommet », avertit Pierre Sellal. Par ailleurs, l’espace Schengen renforce la discipline et la solidarité communes en matière de liberté, de sécurité et de justice. Enfin, deux ans après le traité de Lisbonne, une politique étrangère commune est sur les rails avec une présidence stable du Conseil européen et une représentation diplomatique.

Défense européenne : la crise économique contraignant les budgets militaires, il convient de mutualiser les moyens comme l’ont fait la France et la Grande-Bretagne lors de l’intervention en Libye. Il s’agit de faire de même avec l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne. « Il faut une Europe sûre d’elle-même, capable de parler avec les puissances émergentes pour définir les règles d’un monde nouveau dans le respect de valeurs partagées », déclare Pierre Sellal. Des partenariats stratégiques sont ouverts depuis un an avec la Chine et l’Inde, selon le principe de réciprocité. Enfin, le MAEE apportera toute sa crédibilité à la révision du Livre Blanc sur la défense et la sécurité avec « l’engagement, dans l’éthique, d’actions pour analyser, comprendre, convaincre, peser et agir », conclut son secrétaire général.

Loïc Salmon

(1) Vote favorable acquis le 31 octobre 2011 avec 107 voix pour, dont celle de la France, 14 voix contre et 52 abstentions.

Pierre Sellal choisit les Affaires étrangères à sa sortie de l’Ecole nationale d’administration (1977). Il est notamment secrétaire à la direction des Nations unies au ministère à Paris (1977-80), conseiller à la Représentation permanente de la France auprès des Communautés européennes à  Bruxelles (1981-84), ministre-conseiller à l’ambassade de France à Rome (1990-92), ambassadeur auprès de la Communauté européenne à Bruxelles (2002-2009) et secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et européennes depuis le 14 avril 2009. Au cours de sa carrière diplomatique, il a également été conseiller technique au cabinet du ministre du Commerce extérieur (1980-81), secrétaire général adjoint du Comité interministériel pour les questions de coopération économique européenne auprès du Premier ministre (1985-1990) et directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine (1997-2002). Nommé par l’Etat au conseil de surveillance du groupe Areva (énergie nucléaire), le ministre plénipotentiaire hors classe Pierre Sellal est chevalier de la Légion d’Honneur.