Moyen-Orient : crises, Daech et flux de migrants en Europe

Le règlement politique des crises au Moyen-Orient nécessite une réelle volonté des pays occidentaux et des succès militaires contre Daech. L’accueil de 5 à 6 millions de migrants syriens et irakiens, perçus comme des réfugiés, se fait difficilement dans les pays voisins et ceux du Nord de la Méditerranée.

Ces thèmes ont été abordés lors d’une conférence-débat organisée le 2 novembre 2015 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST. Y sont intervenus : l’ambassadeur Jean de Ponton d’Amécourt, ancien directeur de la Délégation des affaires stratégiques du ministère de la Défense ; le général de division (2 S) Vincent Desportes, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris ; Blandine Kriegel, professeur des universités et ancienne présidente du Haut Conseil à l’intégration.

L’évolution géopolitique. L’origine des crises d’aujourd’hui au Moyen-Orient remonte à l’humiliation de la colonisation européenne dans le monde musulman, depuis le XIXème siècle, et qui a été accentuée par les interventions américaines en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003, estime l’ambassadeur Ponton d’Amécourt. Le terrorisme, inspiré du fondamentalisme religieux né en Arabie saoudite, s’est propagé en Tchétchénie, Afghanistan, Irak et Syrie et se développe avec l’organisation Daech, autoproclamée « État islamique ». Sous l’influence de la télévision et d’internet, le « printemps arabe » de 2011, conséquence de la pauvreté et de l’exaspération provoquée par la corruption des élites, a provoqué la chute des présidents Moubarak en Égypte et Ben Ali en Tunisie. Hyperpuissance à la fin de la guerre froide (1991), les États-Unis se trouvent aujourd’hui dans un monde « a-polaire », où aucun pays ne l’emporte. Toutefois, leur économie a retrouvé la croissance et le plein emploi, grâce notamment à la chute, chez eux, du prix du gaz comprimé utilisé comme carburant. Leur budget militaire représente 50 % du total des budgets militaires dans le monde. Dans les relations internationales, ils pratiquent le « smart power », qui combine une armée forte avec des alliances, partenariats et institutions pour étendre leur influence et légitimer leur pouvoir. En fait, leur politique étrangère est dirigée par le Congrès qui contrôle les agences fédérales, pourtant soumises à l’autorité directe du président. Après l’échec de leur intervention en Afghanistan, les États-Unis veulent éviter de nouvelles guerres. Le Pakistan, troisième pays musulman du monde et puissance nucléaire, redoute que l’Inde y exerce son influence, si la situation se stabilise, et finance les talibans installés sur son territoire, à Peshawar et au Baloutchistan. En 2012, les États-Unis réagissent à l’usage de l’arme chimique par le régime syrien, mais renoncent à intervenir. En 2014, ils effectuent des frappes aériennes contre Daech en Syrie et en Irak, et envoient, via l’Arabie saoudite, des équipements non-létaux aux troupes irakiennes et des forces spéciales pour les former. De son côté, la Russie a négocié la destruction de l’arsenal chimique de la Syrie et y a renforcé sa présence militaire dans la base aérienne de Lattaquié et le port de Tartous. Dès 2012, elle a opposé son veto, comme la Chine, à toute résolution du Conseil de sécurité de l’ONU condamnant la Syrie. Elle s’érige comme défenseur des minorités russes extérieures et des chrétiens d’Orient (encadré), lutte contre l’islamisme dans le Caucase et en Tchétchénie, conteste les valeurs occidentales et entend retrouver le rang de l’URSS. La Russie a négocié un accord sur l’industrie nucléaire iranienne, qu’ont entériné les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la France. Très engagé en Syrie et en Irak pour soutenir les chiites, l’Iran est devenu un acteur incontournable à tout règlement politique. Il dénie à l’Arabie saoudite, sa rivale sunnite, la garde des lieux saints de l’islam et reste pour Israël sa principale menace. La Turquie considère comme dangereux pour elle la constitution d’un État kurde. La désintégration des frontières étatiques avec l’émergence d’un « Kurdistan » provoquerait un chaos, dont ne veulent ni la Syrie, ni la Turquie, ni l’Iran, ni la Russie, estime l’ambassadeur. Pour régler les crises au Moyen-Orient, les États-Unis assument le minimum, à savoir l’emploi de forces spéciales et des négociations avec la Russie. Ils s’intéressent surtout au cyber et aux pays du Pacifique, avec qui ils négocient des accords de commerce extérieur.

La nouvelle donne militaire. La dérive technologique et la désignation d’un ennemi tiennent lieu de stratégie aux États-Unis, estime le général Desportes. Ils ont dépensé 1.000 Md$ en Afghanistan entre 2001 et 2015, puis 3.000 Md$ en Irak. Leur politique de formation de troupes locales a échoué au Viêt Nam, en Afghanistan et en Irak, où il faudrait environ 150.000 combattants au sol pendant un an pour reconquérir les vallées du Tigre et de l’Euphrate, selon le général. Pour frapper l’État islamique, leurs avions décollent désormais de la base turque d’Incirlik, mais ont longtemps épargné les files de camions citernes… qui franchissaient la frontière turque pour la contrebande de pétrole ! La coalition menée par les États-Unis a effectué 2.000 frappes aériennes en un an, contre 1.000 en un mois par la Russie. En raison de ses 20 millions de ressortissants musulmans, celle-ci veut maintenir sa présence en Méditerranée, pour contrer globalement la menace islamiste après le retrait de l’OTAN d’Afghanistan. Dans le but de redevenir un acteur majeur dans les relations internationales, elle a joué de la surprise en Crimée, en Ukraine et au Moyen-Orient.

L’urgence des migrations. Daech tue aveuglément et s’attaque à la sécurité, premier des droits de l’Homme, rappelle Blandine Kriegel. Les migrants syriens et irakiens, qui ont vu à la télévision ou sur internet le mode de vie, prospère et libre, des Occidentaux, se précipitent en masse vers l’Union européenne, terre d’asile. Les anciens États membres, proches en matière d’accueil, d’égalité des chances et de droits sociaux, sont davantage prêts à les accepter que les nouveaux, qui n’ont pas participé à ce processus de convergence. Blandine Kriegel préconise de renforcer la politique d’intégration dans un cadre européen, en assurant d’abord une formation linguistique et civique aux migrants, tout en prenant en compte l’histoire de leurs pays d’origine. Il convient de revaloriser les droits de la personne mais de combattre ceux qui veulent détruire la cité démocratique, conclut-elle.

Loïc Salmon

Iran : retour difficile sur la scène internationale

Opex : difficultés à caractériser l’ennemi et à circonscrire le cadre d’opérations

Les chrétiens d’Orient sont estimés à plus de 11 millions de personnes. Parmi eux,  les orthodoxes sont les plus nombreux et regroupés au sein des patriarcats de Constantinople, d’Antioche, d’Alexandrie et de Jérusalem, du catholicossat de Géorgie et de l’archevêché de Chypre. Les catholiques dépendent des patriarcats copte-catholique, arménien-catholique, grec-catholique melkite, maronite et chaldéen. La répartition globale des chrétiens, au sens large, dans les populations du Moyen-Orient varie selon les pays : Arménie, 100 % ; Chypre, 68 % ; Géorgie, 63 % ; Liban, 40 % ; Égypte, 10% ; Jordanie, 6 % ; Syrie, 3 % ; Israël, 2 % ; Territoires palestiniens, 2 % ; Irak, 1 -2 % ; Iran, 0,3 % ; Turquie, 0,1 %.




Sécurité : risques et tensions liés au désordre climatique

Eau, terres arables et ressources halieutiques subissent les effets du réchauffement climatique. Ses phénomènes extrêmes, plus nombreux et plus intenses, provoquent des déplacements de populations, qui  fragilisent des États d’Afrique et d’Asie.

Les conséquences sur la sécurité et la stabilité régionale ont fait l’objet d’un colloque international organisé, le 14 octobre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense dans le cadre de la Conférence de Paris pour le climat (COP21, voir encadré). Y ont notamment participé : Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères et du Développement international, président de la COP21 (photo) ; Ibrahim Thiaw, directeur exécutif adjoint du Programme des nations unies pour l’environnement ; Smaïl Chegui, commissaire à la Paix et à la Sécurité de l’Union africaine (UA).

Menaces pour la paix. Le réchauffement climatique provoque sècheresses, famines et inondations de zones côtières ou submersions de certains territoires, facteurs majeurs de déclenchement des conflits pour les générations à venir, avertit Laurent Fabius. Les exodes de « déplacés climatiques » pourraient atteindre, à terme, plusieurs centaines de millions de personnes. En outre, l’usage massif d’énergies carbonées, à savoir charbon, pétrole et gaz, constitue un accélérateur de conflits car leurs gisements sont très inégalement répartis. Les dépendances et les rivalités qui en résultent représentent autant de menaces pour la sécurité internationale. Les tensions actuelles en Asie trouvent leurs origines dans l’exploitation des fonds marins, riches en hydrocarbures, et la sécurisation de leurs voies d’acheminement. Une dépendance moindre du carbone sur le plan économique réduirait les risques de conflits pour le contrôle des énergies fossiles, estime le ministre. En revanche, les énergies renouvelables, comme le soleil et le vent, appartiennent à tous. Par ailleurs, exceptés notamment les pays producteurs de pétrole du Moyen-Orient, près de 150 États, correspondant à presque 90 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, ont déjà présenté leur objectif national de limitation des émissions. Cela devrait permettre de réduire à moins de 3 °C la trajectoire du réchauffement climatique, au lieu des 4-6 °C envisagés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Prix Nobel de la Paix en 2007). Selon l’OCDE, les pays riches du Nord ont consacré 62 Mds$ en 2014 pour aider les pays pauvres du Sud à atteindre leurs objectifs climatiques. Ils se sont engagés à porter ce montant à 100 Mds$ par an, à partir de 2020. Un rapport du G7 sur les liens entre sécurité et climat montre que les diplomates, experts et praticiens du maintien de la paix ignorent tout des politiques de lutte contre les risques climatiques. De plus, seule une minorité d’entre eux considère que les politiques d’adaptation aux impacts du dérèglement climatique contribuent au maintien de la paix.

Constats de l’ONU. Le changement climatique ignore les frontières, rappelle Ibrahim Thiaw. Les catastrophes naturelles déstabilisent les économies et déstructurent les populations, qui émigrent vers les villes puis vers des pays de plus en plus lointains. La compétition pour l’accès à l’eau, aux terres arables et aux autres ressources naturelles provoque 45 % des conflits interétatiques. Le réchauffement climatique affecte les populations les plus pauvres. La sécurité doit donc mobiliser les organisations civiles et militaires, estime Ibrahim Thiaw. L’exploitation illégale de la faune et de la flore, l’extorsion, le terrorisme et les trafics d’armes et d’êtres humains privent les pays pauvres de ressources financières pour la construction d’écoles et d’hôpitaux. Les conflits internes causent des pertes estimées à 213 Mds$/an, soit 164% de l’aide publique au développement. Entre 1950 et 2000, 90 % d’entre eux se sont produits dans les pays riches en biodiversité. Faute de sûreté, les pays pauvres dépendant de leurs ressources naturelles courent dix fois plus de risques de guerre civile que les autres. La mauvaise gouvernance de ces ressources en constitue l’une des causes. La solidarité transfrontalière et la responsabilisation en matière de paix et de sécurité s’imposent. L’ONU devrait apporter des solutions pour pallier les impacts du dérèglement climatique, notamment en partenariat avec l’Union européenne, souligne Ibrahim Thiaw. Selon lui, l’interdépendance entre la sécurité environnementale et le réchauffement climatique prend une dimension stratégique. Les forces armées de tous les pays pourraient réduire leur empreinte écologique par des choix technologiques simples d’économie d’eau et d’énergie, notamment dans les transports logistiques terrestre, aérien et maritime.

Approches de l’UA. Le dérèglement climatique pourrait compromettre le développement durable de l’Afrique, estime Smaïl Chegui. La hausse des températures, l’élévation du niveau des océans, l’assèchement croissant du lac Tchad et la déforestation aggravent le déficit économique, la pauvreté, l’insécurité alimentaire, les inégalités et les mouvements migratoires massifs. Ainsi, la guerre civile au Darfour (Soudan), très dépendant de ses ressources agricoles, a commencé dans les années 1970, par suite de la sècheresse et de la désertification. Les relations conflictuelles entre éleveurs et sédentaires ont été exacerbées par des motifs religieux, avec le risque de radicalisation qui alimente le terrorisme. Face au dérèglement climatique, l’UA recommande une action collective et soutenue. Son plan 2015-2020 inclut : un système d’alerte précoce des catastrophes naturelles avec des indicateurs spécifiques ; une préparation opérationnelle de la Force africaine en attente pour réagir aux catastrophes naturelles en identifiant les vulnérabilités suffisamment tôt pour en atténuer les conséquences. Pour lutter contre le réchauffement climatique, fardeau supplémentaire des pays en développement, l’Afrique compte sur les aides financières des pays riches et l’introduction d’énergies renouvelables. Smaïl Chegui s’est félicité du rapprochement, dans ce domaine, de la Chine et des États-Unis, grands pays pollueurs, et a salué l’initiative de la France (COP21). Enfin, il a évoqué le concept « d’éco-défense » pour renforcer la prise de conscience, à l’échelle mondiale, du réchauffement climatique.

Loïc Salmon

Marine nationale : sécuriser les espaces maritimes, mais aussi les protéger

La Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, adoptée au Sommet de la Terre de Rio de Janeiro  en 1992 et ratifiée par 196 pays, est en vigueur depuis 1994. De caractère universel, elle reconnaît l’existence d’un changement climatique d’origine humaine et donne aux pays industrialisés le primat de la responsabilité pour lutter contre ce phénomène. La Conférence des parties (COP), composée de tous les États « parties », constitue l’organe suprême de la Convention. Elle se réunit chaque année lors de conférences mondiales, où sont prises des décisions pour respecter les objectifs de lutte contre les changements climatiques. Les décisions sont prises à l’unanimité ou par consensus. La COP organisée à Paris (30 novembre-11 décembre 2015) est la 21ème, d’où son nom de « COP21 ». Elle a pour objectif de maintenir le réchauffement mondial en deçà de 2 °C.




Marine nationale : le porte-avions et la mer dans les relations internationales

En raison du libre usage de la haute mer, le groupe aéronaval constitue un outil stratégique pour la France, grâce à son autonomie et sa capacité de résilience. Il agit dans une manœuvre globale intégrant la dissuasion nucléaire, le dialogue avec les grands pays alliés et la participation à la résolution des crises.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence organisée, le 23 septembre 2015 à Paris, par le Centre d’enseignement stratégique de la marine (CESM) au profit du magistère « Relations internationales et Actions à l’étranger » de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Y sont notamment intervenus : le contre-amiral Éric Chaperon, commandant de l’état-major embarqué de la Force d’action navale ; le capitaine de frégate (R) Martin Motte, professeur des universités ; Thibault Leroy, professeur agrégé d’histoire.

Le porte-avions en opérations. D’ici à 2020, indique l’amiral Chaperon, 29 porte-avions seront en service dans le monde, dont 14 à catapulte et 15 avec un tremplin pour avions à décollage court. Toutefois, les porte-avions à catapulte donne une allonge très supérieure à l’aviation embarquée, donc une plus grande capacité d’action dans la profondeur. Seules les Marines américaine et française en sont dotées. La répartition de ces « capital ships » (voir encadré) devrait s’établir ainsi : États-Unis, 13 contre 10 en 2015 ; France, 1 (1) ; Brésil, 2 (1) ; Italie, 2 (2) ; Espagne 1 (1 sous cocon) ; Inde, 3 (2) ; Chine, 3 (1) ; Grande-Bretagne, 2 (0) ; Russie, 1(1) ; Thaïlande, 1 (1). Grâce à la similitude de leurs porte-avions, les États-Unis et la France ont, pour la première fois, intégré leurs groupes aéronavals dans le golfe Arabo-Persique, lors de l’opération « Arromanches 2015 » (janvier-mai 2015). Celle-ci entrait dans le cadre de l’engagement d’une coalition internationale contre Daech en Irak, à savoir les reconnaissances et bombardements aériens des opérations « Chamal » (dénomination de la participation française) et  « Inherent Resolve » (appellation générale). Le groupe aéronaval français, centré sur le porte-avions Charles-De-Gaulle, a pu contribuer aux capacités rares : reconnaissance, commandement et contrôle des opérations, où 30 % des vols ont été réalisés depuis la mer. Il a engagé jusqu’à 15 avions en même temps avec 65 heures de vol par jour, pour des missions de 6 heures à l’intérieur du territoire irakien. Les règles d’engagement (ouverture du feu) et les zones d’action sont déterminées en commun, en tenant compte des incompatibilités de certaines missions avec le cadre défini par les autorités politico-militaires. La coordination impose des couloirs aériens séparés et des altitudes différentes pour des appareils évoluant  jusqu’à 100 km de leur porte-avions base. La France a dû obtenir l’autorisation préalable des Émirats arabes unis pour faire décoller ses avions (armée de l’Air) de la base d’Abu Dhabi, alors que le Charles-De-Gaulle a été déployé en toute souveraineté. De leur côté et dès le début de l’opération « Inherent Resolve » (août 2014), les États-Unis ont projeté un groupe aéronaval dans le golfe Arabo-Persique. En outre, pendant « Arromanches 2015 », indique l’amiral Chaperon, le groupe aéronaval français a évalué la situation géopolitique en océan Indien. Ainsi, le golfe d’Aden connaît une concentration sans précédent de navires de guerre de diverses nationalités. Pour la première fois, les Marines des Émirats arabes unis, de l’Arabie saoudite et de l’Égypte se sont déployées au large du Yémen et commencent à prendre conscience de leur rôle de sécurisation des espaces maritimes. En outre, l’Égypte devient un partenaire important avec le rachat à la France des deux bâtiments de projection et de commandement initialement destinés à la Russie (septembre 2015). De son côté, l’Iran affirme sa présence régionale avec la maîtrise de la stratégie navale, comme l’a démontré son exercice « Noble Prophet 9 » dans le golfe Arabo-Persique (février-mars 2015). La Marine russe revient en océan Indien. Enfin, la Marine chinoise, qui connaît un développement exponentiel, y montre son pavillon.

L’importance stratégique de la mer. La Marine française s’intègre depuis un siècle à une stratégie terrestre. Ainsi, en août 1914, le transport du 9ème Corps d’armée d’Afrique du Nord vers la métropole a contribué à la victoire de la Marne. De 1940 à 1944, la stratégie de la France Libre a reposé sur les arrières maritimes et coloniaux, condition de la reconquête de la métropole. Pourtant son chef, le général De Gaulle, lâchera l’empire colonial dans les années1960 pour le remplacer par une double stratégie culturelle et de dissuasion nucléaire, estime Martin Motte. Outre son siège de membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU depuis 1945, la francophonie constitue pour la France un atout majeur en matière de relations internationales. Le français, relais d’influence et aujourd’hui 5ème langue parlée dans le monde, représente 4 % de sa population, chiffre qui doublera à terme. D’autre part, avec ses sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, la Force océanique stratégique reste le pilier de la dissuasion, sans oublier les Rafale porteurs de l’arme nucléaire et embarqués sur le porte-avions. Le général De Gaulle l’avait anticipé dès 1965 : « La Marine se trouve maintenant et sans doute pour la première fois de notre Histoire au premier plan de puissance guerrière de la France ». Un demi-siècle plus tard, sur les 193 pays membres de l’ONU, 153 ont un accès direct à la mer. L’économie mondiale a connu une « maritimisation » croissante. Le commerce maritime a été multiplié par 8 depuis 1960. Plus de 80 % des échanges mondiaux transitent par la mer, dont un tiers pour les flux pétroliers. Les câbles sous-marins assurent plus de 99 % des flux numériques. Les organisations djihadistes pourraient prendre pour cibles les goulets d’étranglement du trafic  maritime : détroit de Gibraltar ; isthme de Suez ; détroit de Bab-el-Mandeb ; détroit d’Ormuz ; détroit de Malacca. La piraterie a diminué dans le monde, mais n’est pas éradiquée dans certaines zones : mer des Caraïbes ; golfe de Guinée ; golfe d’Aden ; golfe du Bengale ; détroit de Malacca ; mer de Chine méridionale. Enfin la mer devient un réservoir de ressources stratégiques : protéines, pétrole, gaz et minerais rares.

Loïc Salmon

Marine nationale : opération « Arromanches » en Méditerranée et océan Indien

Dissuasion nucléaire : assurer à la France son indépendance

L’océan Indien : espace sous tension

Au début du XXème siècle, la Marine de guerre de la France décline par rapport à celle de la Grande-Bretagne, tandis que celle de l’Allemagne monte en puissance, explique Thibault Leroy. Pour protéger son empire colonial, la Grande-Bretagne entend disposer d’une Marine capable de surclasser les deux autres plus importantes. Or, en 1905, le Japon inflige une sévère défaite à la Russie lors de la bataille navale de Tsushima. Le cuirassé devient alors  le navire principal d’une flotte de combat (« capital ship »). Après la guerre de Sécession (1860-1865), les États-Unis développent leur Marine, qui égale celles de la France et de l’Italie en 1914. Malgré la perte d’une grande partie de leur flotte à Pearl Harbour (1941), ils remportent la bataille aéronavale de Midway (1942), grâce aux radars, dont sont dépourvus les porte-avions japonais. Depuis, le porte-aéronefs a remplacé le cuirassé comme « capital ship », atout déterminant d’une force navale.




Iran : retour difficile sur la scène internationale

Les conflits en cours au Moyen-Orient résultent de l’affrontement politique entre l’Iran, république chiite, et les monarchies sunnites du golfe Arabo-Persique, riches en ressources énergétiques. L’antagonisme religieux sert à mobiliser les foules.

Telle est l’opinion du professeur Bernard Hourcade, directeur de recherche au CNRS et aux « think tanks » américains Global Fellow et Wilson Center. Il s’est exprimé au cours d’une conférence-débat organisée, le 28 mai 2015 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

La République islamique. A Téhéran, tout bascule en 1979. L’arrivée au pouvoir du clergé chiite transforme en république la plus vieille monarchie du monde, liée aux pays occidentaux. Après avoir pris en otages les diplomates de l’ambassade américaine, l’Iran est qualifié « d’État terroriste ». En voulant exporter sa révolution, il menace l’équilibre traditionnel au Moyen-Orient. En 1979, éclate également sa guerre contre l’Irak, qui va durer 9 ans et causer 45.000 morts parmi une armée populaire. Le combat au front forge une solidarité durable entre les anciens combattants, alors que les religieux, restés à l’arrière, envoient leurs fils « faire des affaires », indique le professeur Hourcade. La Perse, devenue Iran en 1935 et dont la population n’est ni arabe ni turque, n’a plus entrepris de conquêtes extérieures depuis les guerres médiques (Vème siècle avant J.C.). A partir du XVIème siècle, devenue très nationaliste, elle pratique une stratégie de sanctuarisation du territoire national. En 1991, la guerre du Koweït entraîne l’installation de troupes américaines au Qatar… que l’Iran perçoit comme une menace directe d’encerclement. Son armée de 50.000 hommes, dépourvue de moyens antiaériens, ne peut se projeter plus de 15 jours au-delà de 50 km. Mais sa langue, parlée parmi les communautés chiites au Liban et en Afghanistan, va lui permettre d’atteindre ses adversaires derrière leurs lignes. Au Liban, Téhéran utilise le Hezbollah, parti de gouvernement dont seule la branche armée est considérée comme terroriste. En 1986, les attentats contre la France étaient motivés par son soutien à Saddam Hussein pendant la guerre contre l’Irak. En Afghanistan, l’Iran a reconnu le régime des talibans. En Syrie, il a soutenu le régime de Bachar El Assad pour contrer la faction pro-saoudienne, active à Damas. De même, il est présent au Yémen pour contrebalancer l’influence de l’Arabie Saoudite. Très rationnel en ce qui concerne sa sécurité, l’Iran a acquis la capacité scientifique et technologique de l’arme nucléaire, comme l’Allemagne, la Suède, le Japon et le Brésil. Mais, souligne le professeur, il lui faudra des décennies pour la réaliser. En 2015, l’Iran constate qu’il n’a pas pu exporter sa révolution et change de politique. Il a pris conscience de son affaiblissement économique et de sa perte d’influence politique, face à l’expansion extraordinaire des monarchies du golfe Arabo-Persique.

Les monarchies pétrolières. Au Moyen-Orient, les républiques (Iran, Afghanistan, Liban, Israël, Irak, Syrie et Yémen) disposent d’une importante population et d’une classe moyenne nombreuse, qui veut s’ouvrir au monde. Elles côtoient des monarchies (Arabie saoudite, Jordanie, Qatar, Bahreïn, Émirats arabes unis), peu peuplées et à la main d’œuvre étrangère abondante. Celles-ci n’ont pas connu le printemps arabe de 2010-2011, mais pourraient s’effondrer comme les régimes tunisien et égyptien, estime le professeur Hourcade. L’Arabie saoudite prône un islam sunnite « wahhabite » très centré sur les mœurs, mais peu politique. En 1979, lors de l’invasion de l’Afghanistan par les troupes soviétiques, les djihadistes sunnites les plus radicaux sont allés les combattre, dont le Saoudien Oussama Ben Laden, futur organisateur des attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis. A partir de 1986, des fondations islamiques entreprennent une vaste campagne de scolarisation extérieure, financée non par l’État mais par de riches familles saoudiennes. Les écoles se multiplient des Philippines à l’Afrique subsaharienne, notamment au Niger où les imams sont formés à Niamey. L’organisation terroriste « Boko Haram », qui sévit au Niger et au Nigeria, se réclame de l’islam wahhabite. Ce même islam favorise l’influence de l’Arabie Saoudite, de l’émirat de Dubaï, qui dispose du plus important aéroport mondial, et du Qatar, devenu un acteur majeur sur le plan financier. Tous profitent de la disparition de l’Iran de la scène internationale. Lors de leur 2ème guerre en Irak en 2003, les États-Unis renversent le régime de Saddam Hussein, donnent le pouvoir à la minorité chiite, pour contrôler le pays, et licencient les officiers de l’armée irakienne. Ceux-ci, aguerris par le conflit contre l’Iran, iront encadrer les troupes de l’organisation djihadiste sunnite Daech, renforcées également par les anciens combattants d’Afghanistan. Daech, financée au début par l’Arabie saoudite et le Qatar, conquiert une partie de la Syrie début 2014 et veut prendre le pouvoir à Bagdad. Après la déroute de l’armée irakienne pourtant appuyée par une coalition internationale, elle se finance par les ventes d’antiquités, pillées dans les musées irakiens, et surtout de pétrole et de gaz aux agences internationales, via la Turquie. Inquiet, l’Iran arme les milices chiites irakiennes en lutte contre Daech. Son budget de défense est le dixième de celui de l’Arabie Saoudite.

Les autres acteurs. Israël, tenté de déclencher une guerre préventive en Syrie pour détruire les missiles du Hezbollah fournis par l’Iran, obtient des États-Unis les armements sophistiqués, jusqu’alors refusés. Les États-Unis souhaitent se désengager du Moyen-Orient et laisser leurs entreprises commercer avec l’Iran, lassé par 35 ans d’hostilités. Selon le professeur Hourcade, la dynamique en cours dépasse l’accord sur le nucléaire iranien, négocié par six grandes puissances. La France maintient une politique arabe forte par des accords de défense avec Abou Dhabi et le Qatar, qui ne sont pas inféodés aux États-Unis. La Turquie apparaît comme seule capable de faire la jonction entre l’Iran et l’Arabie Saoudite et conserver des contacts avec la Russie et les États-Unis, en vue d’assurer la sécurité dans la région. Vu la difficulté à y établir un équilibre entre l’Iran et les monarchies pétrolières, une guerre froide devrait s’y installer.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

D ’une superficie de 1,64 Mkm2 et peuplé de 77 millions d’habitants, l’Iran est le deuxième producteur mondial de pétrole et dispose de la plus grande réserve en gaz naturel du monde. Seul État musulman officiellement chiite, l’Iran est une théocratie, dirigée par le clergé. Ainsi, selon la Constitution de 1979, le « Guide de la Révolution personnalité obligatoirement religieuse, est responsable de la politique générale de la « République islamique d’Iran ». Commandant en chef des forces armées, il contrôle le renseignement militaire et les opérations de sécurité et peut, seul, déclarer la guerre. Élu pour une durée indéterminée par l’Assemblée des experts, il a droit de veto sur tout. Le président de la République, les députés et les membres de l’Assemblée des experts sont élus au suffrage universel, mais selon un processus qui n’admet que les candidats des diverses factions islamiques.




Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Lutte contre le terrorisme et les trafics transfrontaliers illicites, opérations de maintien de la paix, aide à la sortie de crise et soutien aux exportations françaises d’armement, d’équipements et de savoir-faire constituent les priorités de la DCSD.

Il s’agit de la Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères, que son directeur, le vice-amiral d’escadre Marin Gillier, a présenté lors d’une rencontre organisée, le 15 janvier 2015 à Paris, par l’Association des journalistes de défense.

Organisation et objectifs. La DCSD met en œuvre des projets, bilatéraux ou multilatéraux, portant sur la formation, l’expertise et le conseil, dont elle assure le pilotage et la gestion. Elle agit selon les directives de la présidence de la République et sous la conduite du ministère des Affaires étrangères, avec la participation de ceux de la Défense et de l’Intérieur. Son budget, de 90 M€ en 2015, a été réduit de moitié en dix ans. Son effectif compte 63 personnes à Paris et 330 correspondants dans le monde, dont 280 militaires et 50 diplomates, policiers et experts de la protection civile. Sa coopération, structurelle, complète celles, opérationnelles, de l’État-major des armées, la Gendarmerie et la Direction de la coopération internationale du ministère de l’Intérieur. Systématiquement et partout, elle soutient l’État de droit par la mise en place d’institutions régaliennes pérennes comme la police judiciaire, appuyée par les moyens de la police scientifique, en vue de poursuites en justice fondées sur des preuves et non plus seulement sur des aveux.

Le théâtre africain. Les États africains doivent décider de leur bonne gouvernance, souligne l’amiral. Environ 75 % des actions de la DCSD se déroulent en Afrique subsaharienne. La France coopère avec l’Union africaine, la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest et la Communauté économique des États d’Afrique centrale pour que l’État de droit soit respecté dans les pays concernés. Quand il ne l’est plus, elle met sa coopération entre parenthèses. La DCSD promeut les moyens de développement et la langue française avant le déploiement éventuel des forces de l’ONU. Celles-ci effectuent 55 % de leurs opérations de maintien de la paix en Afrique francophone mais, pour plus de 30 %, n’ont qu’une connaissance basique du français. En accord avec l’Organisation de l’aviation civile internationale, elle apporte son appui à la surveillance du trafic aérien et la sécurité aéroportuaire à 22 pays : ciblage de passagers ; repérage de faux documents de fret ; forums d’échanges d’informations entre pays africains et avec les pays occidentaux. Pour lutter contre l’épidémie Ébola, la DCSD n’a pas envoyé des médecins, mais 50 spécialistes de la sécurité pour aider les autorités guinéennes à s’organiser. Pays le plus aidé par la communauté internationale, le Mali s’est pourtant écroulé en trois semaines en 2012 pour des raisons diverses, explique l’amiral. La démocratie de façade est minée par le clientélisme et la corruption. L’administration demeure incapable et la volonté politique d’appliquer les accords de paix n’existe pas. L’armée, laissée à l’abandon pour éviter qu’elle fomente des coups d’État, dispose de moyens logistiques disparates, à savoir américains, français et autres. L’assistance internationale échoue, car les institutions chargées du développement refusent de coopérer avec les militaires malgré l’insécurité. La coordination internationale connaît des dysfonctionnements : quand  trois pays financent le développement, un quatrième alimente la corruption. En Libye, la légitimité institutionnelle se trouve remise en cause par plusieurs Parlements et autorités (une à l’Est et l’autre à l’Ouest), dont aucune n’a d’emprise sur la majeure partie du territoire et de la population, ni ne souhaite vraiment sécuriser le pays. Pour relancer les flux pétroliers sortant du pays, l’armée de l’Air française a participé à la restructuration de la surveillance de l’espace aérien et la Marine nationale a remis en état les patrouilleurs capables de prendre la mer. Puis, tout a été suspendu quand l’ambassade de France a été relocalisée en Tunisie. Dans la bande sahélo-sahélienne, la DCSD coopère avec les Niger, Tchad, Mali, Burkina Faso et Mauritanie, pour sécuriser leurs frontières, avec l’aide des forces françaises de l’opération « Barkhane ».  Dès 2013, l’amiral Gillier avait rencontré un chef touareg du Burkina Faso pour lui proposer un projet de police des frontières avec le Mali. La sécurité permet en effet de lutter contre le terrorisme du Nord, le vol de bétail, les « coupeurs de routes » (racketteurs) et la délinquance de proximité. Par ailleurs, le développement du Niger, qui manque déjà d’eau et de nourriture, est indispensable pour éviter une « bombe démographique » dans 20 ans, quand 66 % de sa population aura moins de 20 ans, avertit l’amiral.

Terrorisme et brigandage maritime. La DCSD participe à la lutte contre les trafics de cocaïne originaires d’Amérique latine et des drogues de synthèse provenant des pays asiatiques. Ces trafics passent par l’Afrique de l’Ouest pour atteindre les marchés européens. Leur perturbation en Afrique gêne, à terme, le terrorisme qui en tire profit, explique l’amiral, fort de son expérience en Afghanistan au sein du Commandement des opérations spéciales. Il s’agit en effet d’éviter une fusion des mouvements terroristes, qui sévissent en Somalie et aux Nigeria, Nord Mali et Sud Soudan. En outre, la Libye, zone refuge des terroristes d’où ils repartent vers l’Irak, exporte des armes vers le Sahel. Par ailleurs, dans le cadre de l’opération « Corymbe » et depuis vingt ans, des bâtiments français sécurisent le golfe de Guinée, où se concentrent les zones économiques exclusives de 18 États. La DCSD coopère avec 15 d’entre eux pour déterminer la menace et les richesses à défendre. Au Bénin, qui protège les entreprises pétrolières notamment françaises, elle assure un conseil juridique sur l’action de l’État en mer avec guide de procédures et établissement d’une préfecture maritime. Elle met aussi en œuvre trois patrouilleurs… qui ont dissuadé toute attaque près de la côte béninoise depuis plus d’un an !

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Entré à l’École navale en 1977, le vice-amiral d’escadre Marin Gillier est nageur de combat et moniteur parachutiste. Diplômé d’arabe de l’Institut national des langues et civilisations orientales de Paris, il est breveté de l’École supérieure de guerre navale (1993) et auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut des hautes études de défense nationale (2006). Il a participé aux opérations du Liban (1989), du Rwanda (1994), des Balkans (1999), d’Afghanistan (2003-2004) et de Somalie (libération des otages du voilier de croisière Le-Ponant, 2008). Il a commandé la Force maritime des fusiliers marins et commandos (2007-2010) et les Forces françaises aux Émirats arabes unis (2010-2013). Attaché naval en Égypte (1995-1998), puis conseiller « opérations spéciales » en Jordanie (1999-2002), il est nommé directeur de la coopération de sécurité et de défense (DCSD) au ministère des Affaires étrangères en août 2013. Titulaire de la croix de la Valeur militaire (4 citations), l’amiral Gillier est commandeur de la Légion d’Honneur.




Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

L’identification des crises nécessite de prendre du recul. Leur traitement à chaud est complexe, tout comme leur règlement dans le temps long. Les diplomates chargés de les gérer doivent aussi tenir compte des intérêts de la France et de l’Union européenne.

L’ambassadeur Didier Le Bret, directeur du Centre de crises du ministère des Affaires étrangères, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 15 décembre 2014 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Crises multiformes. En 20 ans, le nombre de conflits a été divisé par 2, mais celui des crises a augmenté. Autrefois d’origines naturelles (séismes ou inondations) ou humaines (accidents industriels ou mouvements sociaux de très grande ampleur), leur distinction s’estompe, car la plupart des crises naturelles est d’origine humaine, par suite de tensions liées à la démographie et aux ressources alimentaires et en eau. En outre, elles évoluent et s’étendent géographiquement. Ainsi, une crise de politique intérieure en Ukraine (2013) a dérivé vers un conflit larvé avec la Russie, qui s’est approprié une partie de son territoire (Crimée). Suite à la crise des « subprimes » (2008), la faillite de la banque d’investissements américaine Lehman Brothers s’est répercutée sur les principales places financières mondiales. Après sa conquête d’une partie de la Syrie et de l’Irak (2014), l’organisation djihadiste « Daech » y a instauré un « califat », avatar des empires antiques situés entre le Tigre et l’Euphrate. Selon les estimations de l’ONU, le réchauffement climatique déplacera, d’ici à 2020, 45 millions d’Africains au Moyen-Orient, au Maghreb et dans l’Union européenne. En 2050, il touchera 150 millions de réfugiés et fera perdre à l’Espagne 20 % de son territoire et à l’Afrique 66 % de ses terres arables. Aujourd’hui, le Sud de l’Europe est confronté à une migration massive d’origine africaine, événement inimaginable il y a 10 ans. La coût de la gestion des crises humanitaires sera passé de 2 Md$ en 2000 à 19 Md$ en 2015. Dans l’ensemble, les crises deviennent interdépendantes. Un incident local prend une dimension internationale. Par exemple, le virus Ebola, parti d’Afrique de l’Ouest, menace les États-Unis et l’Europe. Une crise interne en Syrie a provoqué des réactions en chaîne en Égypte, en Tunisie et au Yémen. Au monde bipolaire de la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS (1947-1991), a succédé l’hyperpuissance américaine puis un monde, non pas multipolaire, mais « a-polaire », souligne l’ambassadeur.

Traitements incertains. La diplomatie doit porter le meilleur diagnostic et le plus en amont possible pour anticiper les crises, indique-t-il. Les attentats d’Al Qaïda à New York et Washington en 2001, que personne n’avait anticipés, ont ébranlé la première puissance du monde et l’ont paralysé pendant plusieurs jours. La diplomatie doit traiter les crises très vite, comme l’intervention française en Libye pour arrêter un massacre programmé (2011). Mais l’action à chaud ne doit pas déclencher des phénomènes impossibles à contrôler (guerre civile en Libye, 2014). L’émotion par l’image, qui prend une dimension politique, ne doit pas empêcher la réflexion sur l’après-crise. Le séisme en Haïti (2010) a fait moins de victimes que la mauvaise organisation des secours dans ce pays, où il a fallu restaurer l’État de droit. Selon Didier Le Bret, ambassadeur à Port-au-Prince à l’époque, « l’effet émotion » exige une réaction immédiate mais qui « n’arrive pas à éteindre l’incendie de manière durable ». Il met en garde contre le piège humanitaire, « une belle idée dangereuse, car difficile à manier », et rappelle que les expéditions coloniales répondaient au devoir de civilisation. Par ailleurs, le monde devient manichéen avec les « bons » et les « méchants » : tout changement de régime est lourd de conséquences et nourrit le soupçon d’intention. Le « logiciel de la peur » est apparu, à savoir l’inversion maligne de ce qui paraissait acquis depuis des siècles. Ainsi, la science, autrefois facteur de progrès, doit être contrôlée (énergie nucléaire ou révolution verte en Chine). Tout ce qui a protégé hier fait peur aujourd’hui. Les solidarités de famille, de village ou de patrie disparaissent. Le principe de précaution a des conséquences sur la conduite des opérations militaires : sécurité sans morts, frappes chirurgicales sans dommages collatéraux, aversion du risque et besoin de protection.

L’action de la France. Contrairement aux propos défaitistes actuellement à la mode, la France n’est pas au bord du gouffre, rappelle l’ambassadeur. Elle reste la 5ème puissance économique du monde et dispose du 2ème domaine maritime (après les États-Unis) et d’un appareil diplomatique réactif, malgré les restrictions budgétaires (1,2 % de celui de l’État). Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, elle participe au contrôle de la prolifération nucléaire en raison de sa dissuasion. Acteur majeur dans la résolution des crises, elle contribue à 8 des 16 opérations de maintien de la paix de l’ONU et propose entre 25 % et 50 % des résolutions en ce sens présentées au Conseil de sécurité. Outre sa capacité unique d’intervention militaire (Mali, 2013), elle agit dans le domaine humanitaire en coopération avec la Croix-Rouge et après l’arrivée d’organisations non gouvernementales comme Médecins sans frontières (virus Ebola en Guinée, 2014). Le ministère des Affaires étrangères (MAE) développe les initiatives d’associations locales avec une approche anthropologique, car l’aide publique au développement contribue à la prévention des crises. Son Centre de crises dispose d’une batterie d’indicateurs, qui analysent dans le temps long (mouvements sociaux et religieux, échéances politiques critiques) et suivent les événements immédiats, à croiser avec les intérêts nationaux (encadré). Il s’intéresse particulièrement à trois zones. Les pays du Maghreb (de la Mauritanie à l’Égypte) constituent le premier cercle de bon voisinage. Ceux du Machrek (Irak, Syrie, Liban, Jordanie et Territoires Palestiniens) ne sont pas intégrés dans le monde, contrairement à ceux d’Amérique latine (Mercosur) ou d’Asie du Sud-Est (ASEAN). L’Afrique subsaharienne, zone d’incertitude, compte 220 millions de francophones qui seront 720 millions d’ici à 2050 avec un fort potentiel économique. En outre, 1,5 million de Français se sont expatriés, dont 90.000 en Afrique du Nord, 127.000 au Proche-Orient et 127.000 en Afrique subsaharienne. Sur son site internet, le MAE évalue régulièrement les pays à risques et appelle à la vigilance.

Loïc Salmon

IHEDN : vision présidentielle de la défense et de ses moyens

Les devoirs et les intérêts diplomatiques de la France

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Le Centre de crise du ministère des Affaires étrangères mobilise et coordonne l’ensemble des moyens de toutes les administrations en cas de crise à l’étranger. Doté d’une soixantaine d’agents, il permet de suivre l’évolution des risques et des menaces, et, dans certains cas, de déclencher des opérations de secours. Il est compétent pour les crises mettant en danger la sécurité des Français à l’étranger et celles à caractère humanitaire. Il assure quatre grandes missions : veille mondiale permanente ; analyse et suivi des situations d’urgence ; préparation des plans de réponse des autorités françaises ; conduite des opérations sur les théâtres de crise.




Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Face aux menaces qui ignorent les frontières, la défense, fonction régalienne de sécurité du territoire et des intérêts stratégiques, nécessite un dialogue permanent au sein de la nation.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 18 juin 2014 à Paris, par l’Association des entreprises partenaires de la défense, l’École de guerre économique et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut national de la défense nationale (ANAJ-IHEDN). Sont surtout intervenus : Marie Récalde, parlementaire ; le colonel Michel Goya, armée de Terre ; Christian Harbulot, École de guerre économique ; François Mattens, ANAJ-IHEDN.

Incertitude internationale. La notion de puissance, décriée dans le monde universitaire, reprend de l’importance depuis quelques années, estime Christian Harbulot. Il s’agit de lui redonner la capacité d’exister au-delà de la souveraineté, car l’évolution de la situation internationale ne se limite pas à la vente de produits sur un marché mondialisé. La fragilité du monde se manifeste en Asie, en Afrique et même en Europe. A côté du monde matériel, où il s’agissait autrefois de dominer un continent ou les axes de communications maritimes, émerge un monde « immatériel », où la puissance des États va s’exprimer et pas seulement par les réseaux sociaux. La superpuissance américaine subit des revers stratégiques lourds : Viêt Nam en 1975 et Irak en 2014. En outre, l’affaire Snowden a révélé pour la première fois que les États-Unis veulent la « totalité du gâteau », en termes de possession et de puissance. Or, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud ne veulent pas tout leur laisser. Le Japon n’est plus sûr de bénéficier du parapluie américain en matière de défense dans 30-40 ans. Déjà au milieu du XIXème siècle, il comptait sur sa richesse et son armée pour garantir sa souveraineté. L’Allemagne poursuit une double stratégie : construire l’Europe et assurer sa propre puissance. Dépourvue de l’arme nucléaire, elle fabrique ses munitions, développe son industrie militaire et entretient le patriotisme. Entre les deux guerres mondiales, elle avait commencé la reconstruction de son armée avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir (1933). Mais la France, ajoute Christian Harbulot, s’interdit même de débattre de l’affaiblissement des États-Unis. Elle mise tout sur l’Europe et compte sur son armement nucléaire pour affirmer sa puissance. De son côté, Marie Récalde souligne que la loi de programmation militaire 2014-2019 maintient le niveau d’ambition et de responsabilité de la France sur la scène internationale : protection du territoire, dissuasion nucléaire et capacité d’intervention sur des théâtres extérieurs (gestion de crises ou état de guerre). Elle prépare l’avenir en tenant compte de la dette publique, afin de conserver la maîtrise des choix stratégiques de défense.

Le poids économique. L’industrie de défense est un facteur de croissance encore fragile dans un contexte budgétaire contraint, ajoute Marie Récalde. Les entreprises concernées exercent des activités duales : environ 30 % pour le marché militaire et 70 % pour le marché civil. Si elles perdent celui de la défense en France, elles partiront à l’étranger. Le Parlement reste donc très vigilant, car cela devient un enjeu pour le territoire national. Cette industrie, qui emploie 165.000 personnes, a réalisé un chiffre d’affaires de 17 Md€, dont 6,3 Md€ à l’exportation en 2013 (+ 30 % en un an). Elle compte environ 2.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes des grands donneurs d’ordre. Leur niveau élevé en recherche et développement génère des produits à forte valeur ajoutée. L’État leur alloue 730 M€ en études amont sur les futurs aéronefs, chars de combat, missiles, moyens de lutte anti-sous-marine et cyberdéfense. Garantie de la sécurité de la France et de son indépendance, la dissuasion nucléaire revient à 3,4 Md€/an, du laboratoire de recherche fondamentale à la production de l’arme, sa mise en service et son démantèlement en fin de vie opérationnelle. Cela représente 0,2 % du produit intérieur brut français en 2013, contre 1% en 1967. L’industrie nucléaire génère des milliers d’emplois sur le territoire national, démontre une excellence technologique et contribue à la compétitivité de la France.

Le vécu. Le colonel Goya s’est interrogé sur les finalités des engagements de la France, vues du terrain. Le soldat apparaît comme un instrument politique pour affermir la puissance de la France. En 1983, le seul attentat-suicide de l’immeuble « Drakkar » à Beyrouth a coûté la vie à 92 parachutistes, soit plus que durant toute l’intervention en Afghanistan (87 morts). En 1992, au Rwanda, le manque de clarté des intérêts à défendre fait porter plus d’attention à la limitation des risques sur le terrain qu’à l’accomplissement de la mission. En 1993, en Bosnie, la force armée est employée pour des actions de police et de diplomatie. En revanche, les opérations en Libye en 2011 et au Mali en 2013 présentent des objectifs clairs avec un ennemi désigné et des moyens importants. En 2014, en République Centrafricaine, la notion d’ennemi fait place à celle de menace, pour une mission de police mais avec des effectifs insuffisants. Pour la réserve opérationnelle, les armées ont tendance à faire appel à d’anciens militaires immédiatement exploitables, plutôt qu’à des volontaires issus du monde civil et sans formation initiale. Les déceptions qui s’ensuivent risquent de mettre à mal le lien armée/nation, faute de moyens.

L’influence. La défense concerne tout le monde et la jeunesse a son mot à dire, estime François Mattens. Ainsi, l’ANAJ-IHEDN, créée en 1996 avec 5 membres, en compte 1.800 en 2014. Ses conférences-débats hebdomadaires à l’École militaire à Paris attire en moyenne 250 personnes de tous âges, dont la plupart ne connait rien à la défense au sens large (militaire, économique, diplomatique et défense civile). Parfois, un sujet, en apparence annexe, répond quand même à une demande du public, qui capte des idées en la matière et devient un vecteur d’influence. Des ateliers thématiques à effectif restreint permettent des échanges d’expériences. Des délégués régionaux sont actifs dans toute la France. En outre, le ministère des Affaires étrangères soutient les initiatives de l’association à l’international, notamment à Washington où ses conférences attirent environ 200 personnes… y compris américaines !  Enfin, l’ANAJ-IHEDN diffuse se travaux sur les principaux réseaux sociaux d’internet.

Loïc Salmon

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Europe : la dimension militaire, une question de survie

De gauche à droite : Marie Récalde, députée de la Gironde et membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées ; colonel Michel Goya, chef du bureau recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre et animateur du blog « La voie de l’épée » ; Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique et directeur associé du cabinet conseil Spin Partners ; François Mattens, président de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. L’Association des entreprises partenaires de la défense a pour objet le développement des relations entre la défense et le monde de l’entreprise. L’École de guerre économique, fondée en 1997, assure une formation en intelligence économique.

 




DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Outil de la politique d’exportation d’armement et porteur de l’image des armées, Défense Conseil International (DCI) contribue à l’influence de la France par le partage de savoir-faire, la garantie de qualité et la création de relations durables avec les pays clients.

Son président-directeur général Jean-Michel Palagos l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 juin 2014 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

La stratégie. Outre son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, la France occupe une place à part parmi la communauté internationale par son indépendance historique des blocs et des courants de pensée dominants : guerre du Golfe (1991), non-intervention en Irak (2003), engagement au Mali (2013). Son courage, souligne Jean-Michel Palagos, la fait respecter dans le monde, car elle est venue secourir certains pays sans rien demander en retour, notamment en ce qui concerne la situation en Syrie, au Liban et dans la bande sahélo-saharienne. Le Koweït n’a pas oublié que DCI est la seule entreprise occidentale à ne pas avoir quitté le pays en 1990, lors de son invasion par l’armée irakienne. Depuis la construction de frégates Sawari pour l’Arabie Saoudite dans les années 1980 puis la formation à la souveraineté en mer des États voisins (Qatar et Émirats arabes unis), la France a implanté une base de défense navale, aérienne et terrestre à Abou Dhabi en 2009 pour sécuriser ses approvisionnements pétroliers et gaziers. La mer Rouge, autrefois sous influence de la Grande Bretagne, passe sous celle de la France. Par ailleurs, les forces armées françaises, qui ont réussi leur retrait d’Afghanistan, sont devenues les meilleures d’Europe, car capables de remplir la totalité des missions pour installer la paix et combattre le terrorisme. DCI fait payer ses prestations par les États demandeurs. La Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères lui sous-traite les transferts de formation dans les pays en développement. Outre les pays arabes, DCI prospecte en Malaisie, Amérique du Sud et Afrique. Les pays de la corne de l’Afrique bénéficient d’une croissance économique grâce aux cultures vivrières et au pétrole offshore, mais ressentent un besoin de sécurité, notamment contre la piraterie maritime. Toutefois, tout transfert de savoir-faire militaire doit recevoir au préalable le feu vert  de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre. Celle-ci examine les dossiers au cas par cas, selon la technologie à transférer et les risques concernant le pays demandeur. Auparavant, pour éviter toute imprudence, DCI s’informe auprès de la Direction des affaires stratégiques du ministère de la Défense sur la portée stratégique et le contenu technique du projet demandé. Ainsi, DCI-NAVCO va assurer la formation opérationnelle des équipages des bâtiments russes de projection et de commandement Vladivostok et Sébastopol, en construction au chantier naval de Saint-Nazaire.

La méthode. DCI-DESCO apporte conseils et qualifications tout au long du cycle de vie d’un équipement, sauf sa fourniture initiale qui incombe à l’industriel. Ce dernier suit une logique de recherche, développement et performance d’un matériel neuf et n’assure son maintien en condition opérationnelle (MCO) qu’en France. Fidèle à sa logique de service, DCI fait du MCO à la demande du client étranger. En effet, même si l’équipement n’est pas entretenu, son dysfonctionnement sera toujours imputé à l’exportateur ! Partenaire mais indépendant de tous les industriels français, DCI étudie les besoins spécifiques des états-majors étrangers, jamais identiques d’un pays à l’autre. Ils veulent l’équipement, comprendre son fonctionnement, une formation opérationnelle, une opérabilité entre systèmes d’armes et participer à des manœuvres internationales. Ainsi, DCI facilite la coordination avec le chantier naval lors de l’immobilité de longue durée d’un navire pour entretien et réparations. Il forme notamment : équipages d’aviation légère d’une armée de Terre étrangère au vol tactique de nuit avec des jumelles à vision nocturne ; plongeurs démineurs ; Forces spéciales de montagne ; personnels de sécurité aérienne. Relais des Écoles militaires françaises, il forme des spécialistes et des élèves officiers étrangers, dont environ 1.000 sont déjà passés par Saint-Cyr, l’École navale ou l’École de l’Air avant d’entrer dans l’élite militaire de leurs pays d’origine. Par exemple, les futurs officiers de Marine, âgés de 20 ans, séjournent 7 ans en France : 2 ans immergés dans une famille à Cherbourg avec des cours de français, mathématiques et physique ; 2 ans dans un institut universitaire de technologie ; 2 ans en université ; 1 an avec une promotion de l’École Navale. Ils en ressortent bilingues et francophiles.

Le personnel. La moitié du personnel de DCI vit hors de France : militaires en fin de contrat ou retraités, personnels détachés et jeunes diplômés civils. Les spécialistes se présentent pour poursuivre leur métier de base ou pour travailler dans un pays où ils ont été affectés au cours de leur carrière militaire. Mais ils doivent présenter des compétences transférables : plongeur démineur, mécanicien de char Leclerc ou d’hélicoptère ou pilote d’avion par exemple. Le détachement de pilotes de chasse à DCI, dans la limite des contraintes opérationnelles, ne coûte rien à l’armée de l’Air et contribue à son image de marque à l’étranger. Alors que la Marine française ne déploie que des sous-marins à propulsion nucléaire, le groupe DCNS construit aussi des submersibles diesel Scorpène pour l’exportation, dont les équipages étrangers devront apprendre à se servir. DCI forme alors à la propulsion diesel d’anciens sous-mariniers français, qui pourront aussi transférer leur savoir-faire en matière de navigation et de conduite opérationnelle. DCI recrute 250 personnes/an selon des critères stricts : avoir quitté leur armée d’origine en bons termes ; adaptation à un autre cadre de vie ; ouverture sur le monde ; être conscient que son savoir-faire contribue au rayonnement de la France. « Il faut 42 ans (encadré) pour faire des transferts de savoir-faire », estime le président-directeur général de DCI.

Loïc Salmon

Armements : maintien des exportateurs traditionnels et émergence de nouveaux

DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

Euronaval 2012 : défis maritime et industriel

Défense Conseil international (DCI) a regroupé, en 2000, quatre sociétés privées qui accompagnent les grands programmes d’exportations d’armement : COFRAS, créée en 1972 pour les forces terrestres et de gendarmerie ; NAVFCO (1980) pour les Marines ; AIRCO (1984) pour les forces aériennes ; DESCO (1990) pour la sécurisation des programmes. L’actionnariat de DCI se répartit entre : l’État français, 49,90 % ; la société Sofema (maintenance d’équipements militaires), 30 % ; Sofresa (exportation de systèmes avancés), 10 % ; Eurotradia International (conseil et service), 10 %. En 2013, DCI, qui emploie 800 personnes, a réalisé un résultat net de 20 M€ sur un chiffre d’affaires de 221 M€ avec un carnet de commandes de 339 M€. Actif dans une centaine de pays, il dispose de représentations permanentes en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Koweït, au Qatar et à Singapour.




Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

La Chine veut tenir son rang international davantage par la négociation politique que par l’action militaire. Les efforts de modernisation de ses forces armées visent plutôt à s’affirmer comme puissance régionale face, notamment, à l’Inde et au Japon.

C’est ce qui ressort d’une table ronde organisée, le 19 mars 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y ont notamment participé : Pierre Picquart, docteur en géopolitique et géographie humaine (Université Paris 8) ; Patrick Michon, ingénieur civil spécialiste des questions industrielles de défense ; Emmanuel Puig, chercheur à la Délégation aux affaires stratégiques.

Action diplomatique. Selon Pierre Picquart, la vision géopolitique chinoise porte sur le développement économique et commercial du pays, sans alliance militaire ni guerre avec l’Occident. Le pays a connu une croissance extraordinaire jusqu’au ralentissement dû à la crise financière de 2008, suivi d’un plan de relance de plusieurs centaines de millions de dollars portant sur la diversification des activités et la recherche de la qualité des produits. La Chine n’est pas prête de peser comme grande puissance industrielle pour des raisons économiques, diplomatiques et de bien-être de sa population. Elle s’est fixée plusieurs défis à relever : modernisation des forces armées, développement de la technologie et conquête spatiale. Elle doit résoudre des difficultés internes et se familiariser avec les questions internationales. Pour protéger son territoire, s’enrichir, assurer ses approvisionnements de matières premières et de ressources énergétiques, elle mène une diplomatie multilatérale avec l’ensemble des pays de la planète. Le président chinois Xi Jinping se déplace en Asie-Pacifique, Amérique latine, Afrique et Europe et préconise des exercices militaires conjoints avec des petits pays. Par ailleurs, il a appelé l’Armée de libération nationale (APL) à se préparer au combat moderne. Première du monde en effectifs, elle sert surtout à rassurer la population et impressionner les pays voisins. La Chine fait valoir des droits historiques sur des îlots riches en ressources halieutiques et, éventuellement, pétrolières. Elle manifeste son nationalisme face au Japon et ne cache pas sa préoccupation  envers les États-Unis, qui envisagent de redéployer leurs forces armées en Asie… qu’elle considère comme son « pré carré » ! Pour contrer la posture hégémonique américaine, elle se rapproche de la Russie par son soutien au régime syrien. En outre, Pékin a fait savoir à Washington qu’une attaque contre l’Iran déboucherait sur une 3ème guerre mondiale. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU avec droit de veto, elle est devenue un gros contributeur de « casques bleus » et s’implique au niveau régional.

Base industrielle et technologique de défense. L’armement équipe les armées et appuie la diplomatie, nécessaire pour faire passer des idées ou conclure des contrats, explique Patrick Michon. Après 1990, la Russie redevient le premier fournisseur de la Chine pour plusieurs raisons : embargo des pays  européens établi sous la pression américaine à la suite de la répression de la place Tien An Menn en 1989 ; besoin russe d’argent frais conduisant à des prix très compétitifs ; technologie russe très supérieure à la chinoise. Par ailleurs et à la même époque, Israël rompt ses relations avec Taïwan pour se positionner sur le marché chinois, dont profitent ses sociétés d’armement, y compris nationales. Parallèlement, les autorités chinoises détournent des technologies à usage civil et militaire, facilitent le retour en Chine de savants sino-américains et celui de Chinois d’outre mer travaillant dans des entreprises étrangères. Elles concluent aussi des contrats  avec des spécialistes étrangers, surtout russes, et, moyennant de confortables émoluments, invitent des experts retraités à prononcer des conférences ou même à venir travailler dans des entreprises chinoises pour les faire profiter de leur expérience. Patrick Michon met en garde contre la sous-estimation des réelles capacités technologiques chinoises : missile antinavire DF-21D « tueur de porte-avions » (mis en service en 2011) ; avion furtif J-20 de 5ème génération (2011) ; avion J-15 (2012), embarqué sur le porte-avions à tremplin Lioning, ex-Variag ukrainien destiné à l’origine à la Marine soviétique ; construction d’un second porte-avions entièrement chinois (annoncée en janvier 2014). Toutefois, les capacités navales actuelles de la Chine excluent tout affrontement avec la Marine américaine. En revanche, la stratégie dite du « collier de perles » est mise en œuvre jusqu’en océan Indien : port et aéroport dans l’île chinoise de Haïnan ; aéroport et station d’écoute dans l’île Woody (archipel des Paracels) ; facilités de surveillance électronique dans l’isthme de Kra en Malaisie ; facilités portuaires en Birmanie et au Sri Lanka ; base navale à Gwadar au Pakistan. Face à cette montée en puissance chinoise, l’Inde exige que ses matériels militaires commandés à l’étranger soient livrés avant 2025, date estimée du conflit qu’elle anticipe.

Perspectives stratégiques. Pékin a abandonné le scénario d’une reconquête militaire de Taïwan depuis 2005, au profit d’une solution politique à terme. La « sanctuarisation » du territoire chinois est assurée par la capacité nucléaire de frappe en second, les armes antisatellites et les missiles antimissiles balistiques. L’APL doit dorénavant réagir aux menaces transnationales : terrorisme, séparatisme ou indépendantisme (Tibet, Ouïgours). Elle doit sécuriser les voies maritimes, garantir la protection et l’évacuation de ressortissants, assurer la sécurité énergétique du pays et participer aux opérations de l’ONU. Selon Emmanuel Puig, elle est capable d’agir dans le cyberespace et l’espace, de mener une guerre locale et de conduire une opération en haute mer comme la lutte contre la piraterie en océan Indien, mais manque de véritable expérience opérationnelle. En 2012, elle a déployé des troupes au Sud-Soudan pour protéger des ingénieurs chinois, sans interposition entre les belligérants. En 2014, 500 soldats participent à la mission des Nations unies au Mali : génie, service de santé et unités de protection. Les autorités chinoises, qui souhaitent transformer l’APL en force de projection, s’intéressent beaucoup à l’opération française « Serval » au Mali. Mais elles ne devraient pas l’engager en opération extérieure avant une dizaine d’années, souligne Emmanuel Puig.

Loïc Salmon

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Conflits et armements : tendance à la stabilisation

L’océan Indien : espace sous tension

En mars 2014, la Chine a annoncé un budget militaire de 808,23 milliards de yuans (95,9 Md€), soit une hausse de 12,2 % en un an, après celles de 10,7 % en 2013 et de 11,2 % en 2012. En fait selon certains analystes, il serait en réalité deux fois plus élevé. L’Armée populaire de libération compte 2,3 millions de soldats, mais souffre de retards technologiques et son dernier engagement, malheureux, remonte à 1979 contre le Viêt Nam. L’effort financier à son égard inquiète d’autant plus les pays voisins, qu’il porte surtout sur le développement de la Marine et des capacités de projection extérieure. De leur côté, les États-Unis vont accroître leur présence militaire en Asie, afin de renforcer la sécurité des pays d’Asie orientale et du Sud-Est.




Think Tanks

Révolution des affaires militaires, guerre de l’information et cyberstratégie résultent des travaux de « Think Tanks » (TT), organisations d’experts dont les idées suscitent un large consentement dans l’opinion par le relais des médias.

La révolution dans les affaires militaires inclut le recours à la guerre psychologique, la maîtrise du champ de bataille par l’imagerie et la prise de décision en réseau. La guerre de l’information porte sur l’acquisition d’information (données et renseignements) stratégique sur l’adversaire, la dégradation de ses systèmes d’acquisition d’information et de communication et enfin la manipulation et l’influence de son opinion publique. En outre, aujourd’hui, la puissance d’un État est intimement associée à son influence. François-Bernard Huyghe analyse ces « laboratoires d’idées » que sont les TT, anglo-saxons à l’origine. Pour fonctionner, un TT exige : capacité de financement et d’organisation ; recrutement de qualité ; visibilité médiatique conséquente ; puissance éditoriale notable ; réseaux dans l’administration publique, les entreprises, la classe politique et le monde universitaire. Dès la fin de la première guerre mondiale, les négociateurs britanniques et américains du Traité de Versailles ressentent le besoin d’un centre indépendant pour analyser les affaires internationales et conseiller les gouvernements, débordés par la gestion d’affaires quotidiennes de plus en plus complexes. L’Institute of International Affairs voit ainsi le jour en1920 à Londres. Il se fait connaître par la « règle de Chatham House » du nom… de son local de réunion !  Celle-ci stipule : « Quand une réunion, ou l’une de ses parties, se déroule sous la règle de Chatham House, les participants sont libres d’utiliser les informations collectées à cette occasion, mais ils ne doivent révéler ni l’identité, ni l’affiliation des personnes à l’origine de ces informations, de même qu’ils ne doivent pas révéler l’identité des autres participants ». Cette règle, largement répandue, permet à de hauts responsables de communiquer des messages entre personnes de confiance, sans impliquer leur institution. Les TT américains prennent de l’ampleur après la seconde guerre mondiale. Ainsi la « Research and Development », entrée dans le langage courant sous le nom de « Rand », joue un rôle majeur aux États-Unis depuis plus de 50 ans. Elle a édité plus de 10.000 livres et publications et emploie actuellement plus de 15.000 chercheurs dans une douzaine de domaines de compétences. Elle a son siège à Santa Monica (Californie) et dispose de son centre de formation (Rand Graduate School) et de bureaux à Washington (en face du Pentagone) et aux Pays-Bas (Rand Europe). Selon François-Bernard Huyghe, les décideurs politiques américains et européens attendent des TT : des informations indépendantes que ne fournissent pas toujours les fonctionnaires ; une vision alternative ; la synthèse de données surabondantes ; des solutions bien accueillies par les médias ; le label d’une expertise ; la capacité de prendre du recul et d’anticiper. Mais en France même, les TT suscitent un rejet (gadget pour admirateurs béats de l’Amérique) ou un effet de mode, pour tout groupe de réflexion cherchant à se parer d’un label prestigieux et souvent inspirateur et soutien des positions d’une personnalité politique. Enfin, alors que les organisations non gouvernementales cherchent à réaliser un idéal et que les « lobbies » souhaitent obtenir des décisions législatives ou réglementaires, les TT proposent… des solutions !

Loïc Salmon

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Cyberespace : nouveau terrain d’affrontement international

« Think Tanks » par François-Bernard Huyghe. Éditions Vuibert.