Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides

Joseph et Marie Hackin, connus pour leurs travaux archéologiques en Afghanistan dans les années 1930, ont été nommés « compagnons de la Libération » à titre posthume. C’est le seul couple de l’Ordre de la France libre.

Le « savant combattant ». D’origine luxembourgeoise, Joseph Hackin (1886-1941), diplômé de l’Institut commercial de Paris, entre en 1905 à l’Ecole libre des sciences politiques (section économique et sociale). Son intérêt pour les civilisations orientales s’éveille par ses fréquentes visites au musée Guimet, place d’Iéna et proche du domicile familial. Cela l’incite à choisir un sujet de fin d’études politiques original : « Une phase de l’histoire comparée des religions (de l’Iran et du Japon) ». Il entretient une correspondance avec Emile Guimet, dont le nom est associé à celui des Arts asiatiques qu’il a fondé en 1888 à partir des collections amassées au cours de ses voyages. Engagé comme secrétaire d’Emile Guimet et diplômé de « Sciences-Po » en 1907, Joseph Hackin continue des études historiques et philologiques en sanscrit et en tibétain à l’Ecole pratique des hautes études. Une fois diplômé en 1911, il commence une thèse de doctorat sous la direction de son professeur de sanscrit, Sylvain Lévi, professeur au Collège de France. L’obtention de la nationalité française l’année suivante, grâce aux relations d’Emile Guimet, lui permet d’être embauché au musée Guimet comme conservateur-adjoint en 1913. Considéré comme trop âgé (27 ans !), il est dispensé de service militaire…mais pas de la mobilisation générale au début de la première guerre mondiale. Fantassin de 2ème classe en août 1914, il la termine comme lieutenant commandant de compagnie, au terme d’un long parcours de combattant : bataille de la Marne (1914) ; offensive en Artois (1915) ; Verdun (1916-1917) ; Serbie (1918) ; Ukraine (1919). Titulaire de la croix de Guerre (deux citations) et chevalier de la Légion d’honneur, il a été blessé trois fois (1915, 1916 et 1918). Il consacre une année complète de soins à continuer puis présenter, en 1916, sa thèse intitulée « Scènes figurées de la vie de Bouddha d’après les peintures tibétaines ». Son propre courage physique lui fera dire que « le danger mesure exactement la valeur de la personnalité humaine ». Dans ses carnets de guerre, il analyse, à partir de son expérience du combat, les raisons de son attachement à la France qui justifient de « tenir envers et contre tout ». Démobilisé en 1919, il revient au musée Guimet, dont il devient le conservateur quatre ans plus tard. Il en enrichit les collections et le réorganise avec deux galeries d’archéologie khmère et une salle dédiée aux fouilles du monastère de Hadda (Afghanistan). La bibliothèque devient un centre de recherche grâce à l’acquisition de nombreux ouvrages. En 1928, il épouse Marie Parmentier (1905-1941), elle aussi de famille luxembourgeoise. Arrivée à Paris quelques années plus tôt, Marie suit les cours de l’Ecole du Louvre en auditrice libre et réside avenue d’Iéna, près du musée Guimet. Naturalisée française par son mariage, elle participe aux recherches de Joseph, tant dans ses missions en Asie que pour ses travaux scientifiques au musée Guimet.

Les grands voyageurs. En 1924, Joseph Hackin effectue sa première mission en Afghanistan et vit « l’archéologie comme un sport », écrit-il dans ses carnets. Il se rend notamment dans la vallée de Bamyan, où il réalise sa première étude sur les Bouddhas géants. Il participe aux fouilles dans le Sud de Bagram et y découvre, dans le monastère de Païtava, un « Bouddha au grand miracle » (photo). Cette stèle révèle l’extension en Afghanistan de l’art bouddhique, venu de l’Inde et marqué par les influences iranienne, grecque et romaine. Elle représente Sâkyamouni, le Bouddha historique, qui manifeste sa puissance devant l’assemblée des maîtres « hérétiques » en accomplissant des miracles. Le lotus de la Loi est gravé dans la paume de sa main droite levée. Les dieux hindous Indra et Brahma tiennent un parasol au-dessus de sa tête, en signe de révérence. Deux petits bouddhas, assis en méditation, l’encadrent pour accentuer son aspect monumental. Cette campagne de fouilles va profondément marquer Joseph Hackin qui, rentré en France en 1925, se détourne du Tibet au profit de l’Afghanistan. Quatre ans plus tard, il repart pour Kaboul diriger les fouilles de la Délégation française en Afghanistan, en compagnie de Marie et de l’architecte Jean Carl. Lors des événements liés à la prise de pouvoir par Nadir Shah, sa participation, l’arme à la main, à la protection de la légation française, lui vaut une promotion au grade d’officier de la Légion d’honneur. Ensuite, il organise la remise en ordre du musée de Kaboul et explore les sites de Bamiyan et de Kakrak. De 1930 à 1933, à la tête de la Maison franco-japonaise à Tokyo, Joseph y dirige l’action intellectuelle de la France au Japon. De mai 1931 à février 1932, il accompagne la mission Citroën Centre-Asie (la « Croisière jaune ») à travers l’Afghanistan, l’Himalaya et la Chine, où il acquiert des sculptures chinoises et tibétaines pour les musées Guimet et du Louvre. Rentré en France en 1933, il devient titulaire de la chaire d’art et d’architecture de l’Inde à l’Ecole du Louvre. Pendant quatre autres missions en Afghanistan et son séjour au Japon, Marie photographie et filme paysages, découvertes et gens.

Les Résistants. En Afghanistan en 1939, Joseph Hackin est mobilisé sur place comme officier de liaison auprès de la légation de France à Kaboul. En désaccord avec l’armistice de juin 1940, il informe de son ralliement le général de Gaulle, qui lui demande de le rejoindre à Londres. Le couple y arrive mi-octobre après un voyage de 20.000 km via l’Afrique du Sud. Joseph s’engage dans les Forces françaises libres le 19 octobre et Marie le 26 décembre. Début 1941, Joseph est chargé d’entrer en contact avec le gouvernement de l’Inde, de mettre de l’ordre entre les groupes rivaux de la France libre des comptoirs français, premiers ralliés de l’Empire colonial français, et d’établir des relations avec les gouvernements de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie. Le 20 février, Marie embarque avec lui comme secrétaire sur le Jonathan-Holt. Ils disparaissent lors de son torpillage par un sous-marin allemand le 24 février au large des Îles Féroé.

Loïc Salmon

De l’Asie à la France libre

La Résistance en Europe, les combattants de l’ombre

L’exposition « De l’Asie à la France libre » (15 juin-16 septembre 2018) est organisée par et dans le musée de l’Ordre de la Libération aux Invalides à Paris. Elle présente des photographies, documents, objets et archives cinématographiques sur la « Croisière jaune » à travers l’Asie centrale jusqu’à Pékin (avril 1931-février 1932) et la destruction des Bouddhas de Bamyan (Afghanistan) par les talibans (mars 2001). L’ensemble provient des collections des musées des Arts asiatiques-Guimet, du Quai Branly-Jacques Chirac, de l’Armée, d’Art moderne-Centre Pompidou et de la Photographie, du Service historique de la défense, des Archives nationales et de la Cinémathèque française. Le musée de l’Ordre de la Libération accueille en moyenne 100.000 visiteurs par an. Il dispose de collections permanentes et d’un centre de recherches et de documentation : dossiers individuels de compagnons de la Libération ; collection de presse et périodiques ; 6.500 ouvrages ; 30.000 photographies. (www.ordredelaliberation.fr)




Trafics d’armes légères : la lutte contre les filières terroristes

Enjeu mondial de sécurité, la lutte contre les transferts clandestins d’armes à feu légères implique la prise en compte de la situation en fin de conflit, la mise en place de réseaux de renseignements, l’échange d’informations et l’élaboration de procédures en matière de traçabilité.

Ce thème a été traité lors d’un colloque organisé, le 31 janvier 2018 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées, le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité et l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont intervenus : l’ambassadeur Jean-Claude Brunet, président désigné de la 3ème conférence de révision du Programme d’action des Nations unies sur les d’armes légères et de petits calibres (ALPC) prévue à New York du 18 au 29 juin 2018 ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

Diminuer l’incertitude. Depuis la fin de la guerre froide (1947-1991), les conflits intra-étatiques se multiplient, entraînant circulation et vols des stocks gouvernementaux d’ALPC, rappelle Jean-Claude Brunet. Les failles dans leur contrôle, pendant et après les conflits, et le crime organisé en facilitent les trafics qui alimentent les organisations terroristes, actives en Europe, dans les Balkans et en Afrique. Actuellement, 850 millions d’ALPC en circulation dans le monde tuent ou blessent 500.000 personnes par an, soit 90 % des victimes des conflits. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan (1997-2006), les avait qualifiées d’armes de destruction massive et avait lancé un programme d’action adopté, par consensus, par l’assemblée générale en 2001 (voir encadré). Le premier degré de responsabilité, nationale, se situe au niveau des forces armées et de sécurité et autres agences d’application de la loi. Chaque Etat partie doit mettre en œuvre une législation en ce sens. Sur la base du volontariat, il doit publier un rapport annuel d’évaluation des besoins de coopération et d’assistance, assorti de mesures pratiquement contraignantes. Depuis 2001, des progrès significatifs ont été constatés dans de nombreux Etats en matière de contrôle et d’assistance. Toutefois, l’insuffisance de coordination persiste entre police, douane, justice et forces armées. De plus, le contrôle des exportations d’ALPC reste aléatoire. La 3ème conférence de révision du programme d’action de l’ONU, qui doit réunir 193 Etats, s’inscrit dans une stratégie globale impliquant l’Union européenne (mesures de coopération européennes et bilatérales) et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (Balkans). Elle doit définir des normes en termes d’engagement et d’échange de bonnes pratiques de contrôle et faciliter le dialogue entre forces armées et de sécurité, industriels et experts apportant un éclairage scientifique et technique, en vue de préserver la crédibilité du programme. La France, qui en assure la présidence, en a fixé les priorités, indique l’ambassadeur Brunet : amélioration de la lutte contre le détournement des ALPC ; prévention de leurs production et transformation par les nouvelles technologies (impression en 3 D et commerce par internet) ; coordination et efficacité de l’assistance. Cela implique l’inclusion des munitions et une synergie entre le programme de l’ONU et les autres instances internationales, notamment le protocole sur les armes à feu (2001) et le traité sur le commerce des armes (TCA, 2014), qui n’a pas encore de portée universelle.

Renforcer le dispositif. Autrefois, la violence résultait des guerres entre Etats forts, alors qu’aujourd’hui elle se manifeste par les importations d’armes dans les Etats déliquescents, explique Eric Danon. Le TCA vise à réguler leur mondialisation. La course aux armements converge vers le Moyen-Orient, où se trouvent de nombreux vendeurs. Avec 24 millions d’habitants, l’Arabie saoudite occupe la première place des importateurs avec l’Inde, qui en compte…1,26 milliard. Au bout de quelques mois, la traçabilité de ces armes, pourtant achetées légalement, disparaît et une partie va se disperser parmi les groupes armés terroristes. Le TCA engage l’Etat producteur, qui l’a ratifié, à vérifier qu’une exportation d’armes à feu correspond bien à la vente à un Etat déterminé et sans réexportation ultérieure. Les marquages et traçages permettent de remonter les filières de provenance et de complicités et les registres nationaux et internationaux d’établir l’écosystème terroriste. Il s’agit d’éviter la dissémination des ALPC dans une zone de guerre ou en situation de « post-conflit », où les populations les conservent en vue de trafics dans le monde entier (ex-Yougoslavie et Afghanistan). Les groupes terroristes utilisent aussi armes blanches, bombes, ou voitures-béliers contre une foule et recourent aux attentats suicides, mais font proportionnellement plus de victimes avec les ALPC. Il s’agit donc de lutter contre l’accès à leurs filières, alors qu’il n’existe pas encore de convention relative à la lutte contre le terrorisme par ALPC, indique l’ambassadeur Danon. Leur achat reste en effet légal dans certains pays, dont les Etats-Unis. La saisie d’un stock d’armes, achetées à des pays occidentaux, constitue une prise de guerre pour les groupes terroristes (Daech en Irak). Des armes fournies, par ces mêmes pays occidentaux, à une minorité de « résistants » suffit à les qualifier de « terroristes » par le régime en place (Kurdes en Syrie et en Turquie). Des armes à feu en provenance des Balkans ont été utilisées lors des attentats de 2015 en France, où la législation porte sur les trafics venant de l’extérieur du territoire national et mobilise les services de renseignement. Certaines armes neutralisées peuvent être remises, sur place, en état de fonctionner par l’impression en 3 D de la pièce manquante, ouvrant la voie aux trafics de logiciels. En outre, des ALPC, acquises clandestinement, peuvent être transformées, par exemple par l’achat légal d’un appareil de visée pour en améliorer la portée. Par ailleurs, certains grands pays exportateurs n’ont pas encore ratifié diverses conventions sur les armes. Souvent très spécifiques, ces dernières impliquent une coopération entre Etats et une entraide judiciaire, mais la moitié des pays membres de l’ONU ne peuvent les mettre en œuvre, faute de connaissances et de moyens techniques suffisants.

Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Loïc Salmon

Adopté en 2001, le Programme d’action des Nations unies de prévention, lutte et éradication du trafic illicite des armes légères et de petit calibre (ALPC) et présente les mesures à prendre aux niveaux national, régional et mondial. Elles portent sur : la législation sur les divers aspects de la production, du transfert et du détournement des ALPC ; le marquage, le stockage de données et la traçabilité ; la gestion des stocks et leur sûreté ; l’identification et la destruction des surplus ; les transferts internationaux ; le courtage ; l’information du public ; les programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion ; la coopération et l’assistance internationale pour faciliter la mise en œuvre de ce programme. Souple et non contraignant, ce dernier a été complété par d’autres instruments juridiques. Ainsi, le Traité sur le commerce des armes (2014) inclut, pour les Etats parties, l’obligation d’établir des normes communes pour le transfert international d’armes conventionnelles.




Diplomatie : la science, vecteur d’influence et de dialogue

La communauté scientifique, qui ne connaît pas de frontières, peut améliorer les relations diplomatiques. Aide à la recherche scientifique et coopération internationale contribuent au rayonnement national avec des retombées économiques.

Cet aspect de la diplomatie a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 29 mars 2018 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Clélia Chevrier-Kolacko, ministère français des Affaires étrangères ; Patrick Nédellec, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; le professeur Pierre-Bruno Ruffini, Université du Havre ; Louisa Zanoun, conseillère Sciences et Innovation à l’ambassade de Grande-Bretagne en France.

La « diplomatie scientifique ». Les relations entre les sciences, la recherche et la diplomatie remontent aux grandes explorations et à l’époque coloniale avec les archéologues et les ethnographes, rappelle Pierre-Bruno Ruffini. La « diplomatie pour la science » porte sur les accords entre gouvernements, selon lesquels les réseaux des attachés scientifiques aident les chercheurs du pays hôte. La « science pour la diplomatie » a consisté à maintenir des échanges entre chercheurs malgré les tensions diplomatiques, comme pendant la guerre froide entre l’Est et l’Ouest (1947-1991) ou entre l’Iran et les Etats-Unis (1979-2015). La « science dans la diplomatie » met en œuvre l’expertise scientifique pour le traitement des grands enjeux internationaux comme le climat, les océans, la santé humaine ou les maladies infectieuses, en vue de décisions publiques communes. Ainsi, lors du sommet de Genève de 1985, les Etats-Unis et l’Union soviétique ont lancé le projet ITER (réacteur thermonucléaire expérimental international), qui a débouché sur la signature d’un accord à Paris en 2006 et sa réalisation en France avec la participation de 35 pays dont les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Inde, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Sud et la Suisse. A la suite de son discours au Caire en 2009, le président Barack Obama a envoyé une vingtaine de personnalités scientifiques de très haut niveau dans les pays arabes pour améliorer leurs relations avec les Etats-Unis. Les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat, créé en 1998, ont débouché sur l’adoption, à Stockholm en 2013, du rapport sur le changement climatique. La diplomatie scientifique, au croisement des relations internationales et de l’Histoire, est devenue un thème européen de recherche dénommé « InsSciDE », acronyme anglais pour « Invention d’une diplomatie partagée pour l’Europe ». La science et ses valeurs universelles participent en effet du « soft power », mode de relations et d’influence de l’après-guerre froide. Selon le professeur Ruffini, la diplomatie scientifique doit faciliter l’accès aux ressources scientifiques par des politiques d’attractivité de chercheurs ou doctorants étrangers chez soi et par la création de très grandes infrastructures de recherche comme ITER ou le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) installé en Suisse et regroupant 22 pays.

Le réseau mondial du CNRS. Acteur du rayonnement de la France, le CNRS dispose de 7 bureaux à l’étranger en cohérence avec le ministère des Affaires étrangères, explique Patrick Nédellec. En tout, 41 agents se répartissent entre : Bruxelles pour l’Union européenne ; Washington pour les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ; Rio de Janeiro pour le Brésil et les autres pays d’Amérique du Sud ; Pretoria pour le Sud du continent africain et Madagascar ; New-Delhi pour l’Asie du Sud ; Singapour pour l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ; Pékin ; Tokyo pour le Japon, la Corée du Sud et Taïwan. En matière de production scientifique, le CNRS arrive en tête avec 42.000 publications en 2016, devant les associations allemandes de recherche Max Planck et Helmholtz, les universités américaines d’Harvard, de Stanford et du Massachussetts Institute of Technology, l’université de Tokyo et les universités britanniques de Cambridge et d’Oxford. Les co-publications internationales, soit 62 % du total, sont réalisées avec 35 pays, mais surtout avec les Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Le budget international du CNRS atteint 260 M€ ainsi répartis : 160 M€ pour les infrastructures et les salaires ; 53 M€ pour les missions à l’étranger (60.000 en 2016) ; 35 M€ pour les chercheurs à plein temps à l’étranger ; 10 M€ pour le fonctionnement des outils à l’international ; 2 M€ pour les actions spécifiques des instituts. La collaboration internationale se structure autour de projets de coopération scientifique (contrats de 3 ans), de groupements de recherche (4 ans renouvelables une fois), de laboratoires associés (4 ans +4) et d’unités de recherche conjointes (5 ans + 5). En 2017, ces dernières se sont montées à 36 dans 20 pays. Les 101 réseaux de recherche internationaux (3 pays en moyenne) se répartissent entre l’Europe (51), l’Extrême-Orient (15), les Etats-Unis (14), le Brésil (11) et l’Afrique sub-saharienne (6). Quoique les communautés scientifiques partagent les mêmes valeurs, il convient de protéger son savoir-faire vis-à-vis de la Chine, indique Patrick Nédellec.

L’approche britannique. Selon Louisa Zanoun, les préoccupations scientifiques, nationales et internationales, incluent : production alimentaire ; guerre et terrorisme ; ressources en eau ; sécurité des approvisionnements énergétiques ; santé et développement ; écosystèmes ; changement climatique ;  ressources minières. Elle a aussi présenté une analyse des motivations de la communauté scientifique : curiosité ; comprendre les systèmes ; trouver des solutions aux problèmes ; s’intéresser aux autres ; utiliser complètement son potentiel ; promouvoir le bien-être ; créer de la richesse ; collaboration internationale. En conséquence, la Grande-Bretagne a développé un réseau de 90 conseillers pour la science et l’innovation dans 31 pays et territoires.

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Selon Clélia Chevrier-Kolacko, la « diplomatie scientifique » a pour missions : affirmer la présence de la France à l’échelle mondiale ; faire entendre sa voix par la coopération internationale et la participation aux débats scientifiques internationaux ; favoriser ses intérêts économiques, notamment à l’export ; renforcer son attractivité par les liens avec les réseaux d’anciens stagiaires étrangers (150.000). L’aide au développement inclut l’établissement de partenariats avec des universités locales et la formation à la recherche en France, tout en évitant la « fuite des cerveaux » à l’issue. A cet effet, le ministère des Affaires étrangères mobilise 35 personnes à Paris, les conseillers scientifiques des ambassades et les réseaux d’experts initiateurs de projets. Il est présent dans les conseils d’administration du Bureau des recherches géologiques et minières, de l’Institut Pasteur et dans les instituts de recherches archéologiques et d’océanographie numérique. Il dispose d’un budget annuel de 100 M€ pour les bourses, partenariats bilatéraux et subventions à des réseaux de chercheurs.




Marine nationale : « Jeanne d’Arc 2018 », missions opérationnelles et de formation

Outre son volet « entraînement », le voyage annuel du Groupe école d’application des officiers de marine (GEAOM), dit « Mission Jeanne d’Arc », constitue un outil de connaissance et d’anticipation et un ensemble de moyens visibles pour intervenir loin.

Le GEAOM est déployé du 26 février au 20 juillet 2018 dans le Sud de la Méditerranée, la mer Rouge et les océans Indien et Pacifique. Il compte le bâtiment de projection et de commandement (BPC) Dixmude, la frégate Surcouf et 5 hélicoptères (1 Alouette III Marine, 2 Gazelle de l’armée de Terre et 2 Wildcat de la Marine britannique). Son commandant, le capitaine de vaisseau Jean Porcher, s’est entretenu avec la presse, le 7 juin à Paris, en visioconférence à bord du BPC.

Les opérations. Le déploiement dans des zones d’intérêt stratégique pour la France permet un soutien naval à sa diplomatie, une interopérabilité militaire et une coopération internationale pour conduire une action militaire de haute intensité ou une opération de gestion de crise humanitaire. La préparation opérationnelle a inclus un exercice amphibie en Corse en février, puis des entraînements avec les forces maritimes libanaise, israélienne et égyptienne. En mars, l’exercice amphibie majeur « Wakri 18 » a mobilisé 300 militaires du 3ème Régiment d’infanterie de marine et du 5ème Régiment interarmes d’outre-mer, les moyens interarmées des forces françaises stationnées à Djibouti et 45 « marines » américains. En mai, le GEAOM a participé à l’exercice de soutien humanitaire « Komodo 2018 », qui a nécessité 35 navires et 27 aéronefs de 42 autres pays au large de l’île indonésienne de Lombok. En outre, il s’est entraîné avec les Marines de l’Inde, de Malaisie, de l’Indonésie, de Singapour, du Viêt Nam et de l’Australie, partenaires stratégiques de la France. En effet, environ 1,5 million de ressortissants des départements et territoires d’outre-mer et 200.000 expatriés résident dans la zone Indo-Pacifique. Les escales, équilibrées avec les différents pays de la zone, sont préparées en amont par la Direction des relations internationales et de la stratégie. En tant que membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, la France contribue au respect de la liberté de navigation en mer de Chine méridionale. La « Mission Jeanne d’Arc » s’y est rendue en mai, avec des observateurs européens (militaires, réservistes et universitaires) pour montrer ce qui s’y passe et comment elle agit. Elle a patrouillé autour des atolls et îlots artificiels, où la Chine construit des ports et des aéroports, et y a recueilli des renseignements par radar, photos, caméras, drones et hélicoptères. Les échanges, courtois, avec les navires chinois, se sont faits selon le code de communication « Q », commun à 11 pays asiatiques, pour éviter toute incompréhension fâcheuse.

La formation « in situ ». Le GEAOM embarque 131 officiers-élèves, 35 cadres, 60 stagiaires (administrateurs des Affaires maritimes, médecins, sous-lieutenants de Saint-Cyr Coëtquidan, ingénieurs de l’armement et élèves de l’EDHEC), 25 marins de la flottille amphibie, 21 fusiliers marins, 7 membres du détachement drone, 9 commissaires « Marine », 10 officiers étrangers et 36 marins britanniques (pilotes d’hélicoptères, techniciens et soutien). Les missions de ces derniers portent sur le renforcement de la capacité « porte-hélicoptères d’assaut » du BPC et le partage de savoir-faire amphibie, pour intensifier l’intégration des forces armées franco-britanniques.

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer




Défense : 2017, budgets mondiaux et modernisation

Les budgets militaires ont stagné dans le monde en 2017, sauf en Europe. Chine et Russie améliorent la qualité de leurs armements. Etats-Unis, Chine et Russie modernisent leur arsenal nucléaire. L’Afrique de l’Est s’internationalise.

Tel est le constat du document « Military Balance 2018 » de l’Institut d’études stratégiques de Londres (International Institute for Strategic Studies, IISS), présenté lors d’une conférence-débat organisée, le 28 février 2018 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont notamment intervenus : François Heisbourg, président du conseil de l’IISS ; le général de brigade (2S) britannique Ben Barry, chercheur à l’IISS ; Sonia Le Gouriellec, maître de conférences à l’Université Catholique de Lille.

L’Europe. L’analyse des exercices budgétaires 2016-2017 relatifs à la défense des pays européens, dont la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, montre une augmentation sensible en valeur absolue. Cela correspond à une rupture avec la politique des « dividendes de la paix » (prônée après la dissolution de l’URSS en 1991), souligne François Heisbourg. La France et la Grande-Bretagne suivent des trajectoires très convergentes. La France pourrait bientôt dépasser la Grande-Bretagne lorsqu’elle y consacrera 2 % de son produit intérieur brut (PIB), objectif fixé par l’OTAN à ses membres. Malgré l’augmentation régulière de son budget militaire, l’Allemagne glisse plutôt vers 1 %, car son PIB croît plus rapidement.

La Chine. La modernisation des forces aériennes se poursuit, explique le général Barry. L’avion de combat furtif Chengdu J-20 devrait entrer en service vers 2020, mettant fin au monopole américain dans ce domaine. En matière de missiles air-air, le PL-10 d’une portée de 30 km, en service depuis 2015, sera suivi, dès 2018, du PL15 (150 km) et, vers 2020, du PL XX, tous deux de même portée avec statoréacteur et radar à antenne active contre toutes cibles aériennes. Des missiles à longue portée (400 km) contre avions gros porteurs sont en développement. Le PL 10 a été proposé à l’exportation peu après son entrée en service dans l’armée de l’Air chinoise. La suprématie aérienne des Etats-Unis et de ses alliés n’est plus assurée. Depuis 2000, la Chine a construit plus de sous-marins, frégates et corvettes que la Corée du Sud, l’Inde et le Japon réunis. Le tonnage en bâtiments de combat et de soutien, lancés au cours des quatre dernières années, dépasse celui de toute la Marine française. Avec la mise à l’eau du premier croiseur de la classe 055 (12.000 t), la Chine rattrape son retard en capacité offensive. Sa Marine navigue jusqu’au large de l’Europe et sa base de Djibouti lui permettra d’autres déploiements. S’y ajoute le renforcement des infrastructures militaires sur des atolls en mer de Chine méridionale. Les recherches progressent en matière de technologies avancées, y compris dans l’informatique et la « communication quantique ». La Chine ne se contente plus de rattraper l’Occident et innove dans la défense globale. Ses dépenses militaires s’alignent sur une croissance annuelle de 6-7 % de son PIB. Toutefois, l’emploi optimal de toutes ces capacités implique des progrès similaires dans l’entraînement, la doctrine et la tactique. En matière de dissuasion nucléaire, la Chine devrait en reconstituer la composante aérienne dans le cadre d’une future force de bombardement. Enfin, pour contrer les défenses antimissiles adverses, elle poursuit le développement de planeurs hypersoniques.

La Russie. Principal sujet de préoccupation pour la sécurité de l’Est et du Nord de l’Europe, la Russie déploie des équipements militaires de pointe, dont le système de défense aérienne et antimissile S-400 et les missiles balistiques Iskander de 500 km de portée, sur son flanc Ouest, indique le général Barry. Quoique les forces armées reçoivent des matériels neufs, la rupture technologique annoncée semble plus lente que prévu. La Russie connaît des insuffisances sur les plans financier et industriel. Les systèmes d’armes avancés, comme l’avion de combat Su-57 et le char de bataille T-14, vont entrer en service, mais en nombre plus réduit qu’initialement prévu. Encore plus affectée, la Marine compte compenser la limitation des constructions de grands navires neufs par l’équipement d’unités plus petites en systèmes d’armes de haute précision. Parallèlement, la Russie investit dans les lance-roquettes unitaires, parties intégrantes de son arsenal depuis longtemps. Elle continue de manifester sa volonté d’utiliser ses moyens militaires à ses frontières et à l’étranger. Elle tire profit de sa réelle puissance militaire pour développer équipements et formations des personnels. Elle s’intéresse aussi aux capacités, dépassant les simples forces conventionnelles, mais faciles à développer et à déployer sans qu’on sache pourquoi. Les pays occidentaux n’ont guère réagi par des contremesures ou des sanctions. Ainsi, il convient d’observer : ses tentatives de puissance financière, notamment par la prise de participations de blocage dans des infrastructures économiques ; sa propagande ciblée vers les minorités russophones et partis politiques pro-russes ; l’affirmation de sa « cyberpuissance » par l’interférence dans les processus démocratiques. Comme les Etats-Unis, la Russie, modernise les composantes terrestre, navale et aérienne de sa dissuasion nucléaire. Comme la Chine, elle met au point des planeurs hypersoniques pour percer les défenses antimissiles.

L’Afrique de l’Est. La contribution des pays est-africains aux opérations de maintien de la paix dans le cadre de l’ONU leur permet de constituer un socle pour leurs propres armées, explique Sonia Le Gouriellec. Forts de leur expérience, le Kenya et l’Ethiopie ont même ouvert des écoles de maintien de la paix. Ces opérations permettent aux Etats de professionnaliser leurs armées, de renouveler leurs matériels selon les normes ONU et de toucher des indemnités par prélèvement d’une partie des soldes versées. Djibouti, qui déploie ainsi 34 % de ses troupes à l’étranger, compte faire passer ses forces armées de 8.000 à 15.000 hommes et développer ses capacités aérienne, navale, terrestre et de renseignement. Plusieurs pays étrangers y disposent de bases militaires : la France depuis 1977 ; les Etats-Unis qui y investissent 64 M$/an ; la Chine pour stationner 10.000 hommes dans le cadre du projet des « nouvelles routes de la soie » ; le Japon et l’Italie pour lutter contre la piraterie.

Loïc Salmon

 

L’institut d’études stratégiques de Londres publie chaque année un document intitulé « Military Balance » sur les capacités militaires et les budgets de défense de plus de 170 pays. L’édition 2018 présente les budgets 2017 : Etats-Unis, 602,8 Mds$ ; Chine, 150,5 Mds$ ; Arabie saoudite, 76,7 Mds$ ; Russie, 61,2 Mds$ ; Inde, 52,5 Mds$ ; Grande-Bretagne, 50,7 Mds$ ; France, 48,6 Mds$ ; Japon, 46 Mds$ ; Allemagne, 41,7 Mds$ ; Corée du Sud, 35,7 Mds$ ; Brésil, 29,4 Mds$ ; Australie, 25 Mds$ ; Italie, 22,9 Mds$ ; Israël, 21,6 Mds$ ; Irak, 19,4 Mds$. Sur la période 2010-2017, l’effort européen de défense, calculé en milliards de dollars constants et qui était d’environ 297 Mds$ en 2010, a baissé à 264 Mds$ en 2014 puis est remonté à 295 Mds$ en 2017, soit autant qu’en 2011.




Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

La Russie adopte une stratégie fondamentalement défensive de son territoire et la Chine une approche globale, fondée sur sa puissance économique. Elles partagent un même rejet de la démocratie occidentale et de la suprématie des Etats-Unis.

Ces deux pays ont fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 9 mars 2018 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont intervenues : Valérie Niquet, responsable Asie à la Fondation pour la recherche stratégique ; Tatiana Katouéva-Jean, spécialiste de la Russie et de l’espace post-soviétique à l’Institut français de relations internationales.

Ambitions stratégiques. Vladimir Poutine, qui entame son quatrième mandat présidentiel, a ramené la paix en Tchétchénie (1998) et préservé l’intégrité territoriale de la Russie, rappelle Tatiana Katouéva-Jean. Son intervention en Syrie (2015) dissuade toute « révolution de couleur » dans les pays voisins de la Russie. La stabilité politique des régimes amis prévient toute adhésion à l’Union européenne, que Moscou réprouve. Son annexion de la Crimée (2014) s’est répercutée sur sa politique intérieure. Tous les sondages placent le retour du prestige international comme un premier acquis. Cette politique extérieure repose sur des prêts financiers, des tarifs avantageux de fournitures de pétrole et de gaz ou des menaces d’interruptions d’approvisionnements (Ukraine). Le renforcement des forces armées, lancé en 2008, a été conforté par leurs performances en Syrie et les ventes d’armes…même à la Turquie, membre de l’OTAN. La Chine ne fera pas le choix, comme l’URSS, de l’effondrement, indique Valérie Niquet. Le repli idéologique actuel reflète l’inquiétude du Parti communiste chinois, qui veut se maintenir au pouvoir de façon pragmatique jusqu’à son centenaire en 2021 et celui de la République populaire en 2049. Dans ce contexte, la Chine doit retrouver sa grandeur et être reconnue comme la première puissance en Asie. En outre, son modèle doit s’exporter pour faire contrepoids à l’Occident. Elle s’oppose à ce que les Etats-Unis restent les seuls garants de la stabilité en Asie. Son budget militaire atteint 171 Mds$, contre 44 Mds pour le Japon, et porte notamment sur les développements des domaines cyber et spatial. Elle entend se doter d’une puissance navale face à l’Inde et aux pays d’Asie du Sud-Est, qui coopèrent avec les pays occidentaux. La stratégie chinoise est en effet perçue comme agressive par ses voisins.

Coopération sino-russe. La Chine met en avant un partenariat stratégique face à l’Occident. La coopération militaire a repris mais n’atteint pas encore le niveau des années 1990-2000, indique Valérie Niquet. Malgré un contentieux historique sur « le péril jaune » relatif à la présence chinoise en Sibérie orientale, la logique stratégique face aux Etats-Unis l’emporte. La Chine prend sa revanche sur la Russie en s’affirmant comme principale puissance contre ces derniers, qui restent pourtant ses premiers partenaires. Pékin profite de la méfiance de Moscou vis-à-vis de Tokyo, premier allié de Washington dans la zone Pacifique et qui s’inquiète de l’expansion chinoise en mer de Chine méridionale. Enfin, la Chine considère la Russie comme une « petite sœur », avec qui elle compte négocier, avantageusement, le prix du gaz naturel. De son côté, la Russie réalise 45 % de son commerce extérieur avec la Chine, devenue son premier partenaire commercial, souligne Tatiana Katouéva-Jean. Elle recherche aussi les capitaux chinois, qui constituent 30 % des investissements dans le projet Yamal d’extraction de gaz naturel en Sibérie Arctique. Son projet « d’intégration eurasienne » de développement de l’Extrême-Orient russe converge avec le projet chinois des « Nouvelles routes de la soie ». En outre, la présence chinoise dans les pays d’Asie centrale constitue, pour Moscou, une alternative à l’islamisme. Sur le plan militaire, les deux pays effectuent des manœuvres communes en Méditerranée, Baltique et mer de Chine. A la suite de ses interventions en Afghanistan, Ukraine et Géorgie, la Russie a entrepris de moderniser son armement, pour affirmer sa souveraineté et renforcer sa sécurité. Elle accroît aussi ses ventes d’armes à l’étranger. Tous les sondages d’opinion placent les forces armées juste après la fonction présidentielle.

Evolutions sociétales. En Chine, l’abolition de la limitation à deux mandats présidentiels de 5 ans remet en cause le processus de démocratisation et de succession organisée, explique Valérie Niquet. Cette recentralisation du pouvoir, voulue par Xi jinping, correspond à sa conception de la lutte contre la corruption, qui vise à éliminer ses rivaux. Elle réintroduit la peur (arrestations arbitraires et restriction d’accès à internet). La croissance, de 2 chiffres avant 2016 puis tombée à 6-7 %, a créé une société de consommateurs, libres de circuler, de placer des capitaux à l’étranger ou d’y envoyer leurs enfants étudier. Toutefois, les inégalités régionales dans le développement économique s’avèrent difficiles à réduire. Pour assurer sa survie, le régime a conceptualisé le retour à l’idéologie communiste, diffusée par les réseaux sociaux et destinée à la diaspora chinoise en Asie, contribuant ainsi à la puissance de la Chine. Sur le plan démographique, la Russie a perdu 7 millions d’habitants entre 2000 et 2017, indique Tatiana Katouéva-Jean. L’inégalité sociale et culturelle, le salaire moyen et le taux de chômage varient selon les régions. La Russie représente 1,5 % des exportations mondiales, contre 13,5 % pour la Chine. A part des tentatives de contrôle d’internet, il n’existe ni démocratisation soudaine ni répression de masse. La Russie cherche à combler son retard technologique, mais elle ne consacre que 30 Mds$/an à la recherche et au développement, contre 380 Mds$ pour la Chine et 460 Mds$ pour les Etats-Unis. Quant à la communauté musulmane, la Russie entretient de bons rapports avec les pays d’obédiences chiite et sunnite. Pendant son intervention en Syrie, elle « navigue » entre les deux. Sa diplomatie extérieure cultive les relations avec l’Arabie Saoudite (accords de l’Opep) et les banques arabes (investissements).

Loïc Salmon

Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

Outre une expérience commune du modèle communiste, Chine et Russie sont dirigées par deux chefs d’Etat, qui veulent rester longtemps au pouvoir pour maintenir ou redonner un statut de grande puissance à leur pays. Le président chinois Xi jinping (né en 1953) est considéré comme le chef de la faction des « princes rouges », descendants des anciens dirigeants du Parti communiste chinois (PCC) à l’origine des réformes économiques des années 1980. Entré au PCC en 1974, il utilise le slogan politique de « rêve chinois », similaire au « rêve américain » et prônant le nationalisme et la prospérité pour la classe moyenne. D’origine modeste, le président russe Vladimir Poutine (né en 1952), officier du service de renseignement KGB en poste à Berlin lors de la chute du mur (1989), commence sa carrière politique comme maire de Saint-Petersbourg (1994). Nommé directeur du FSB (successeur du KGB) en 1998, il devient président du gouvernement de la Russie l’année suivante. Il parvient à rattacher la Crimée à la Russie en 2014 et soutient le régime de Bachar el-Assad dans la guerre civile en Syrie dès 2015.




Diplomatie : prise en compte du fait religieux dans le monde

La République française recourt au principe juridique de la laïcité pour la mise en œuvre de sa devise : « liberté, égalité, fraternité ». Sa diplomatie s’appuie sur le réseau d’ambassades et de consulats, des acteurs spécialisés et des partenaires pour favoriser le dialogue interreligieux.

L’ambassadeur Jean-Christophe Peaucelle, conseiller pour les affaires religieuses au ministère des Affaires étrangères, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 décembre 2017 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les principes. Pays laïc depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat par la loi de 1905, la France ouvre un poste diplomatique au Vatican dès 1920 et renoue avec le Saint-Siège (voir encadré). Le monde actuel ne se comprend pas sans le fait religieux et la diplomatie française ne peut en faire l’économie, souligne l’ambassadeur. Il convient d’abord de connaître les religions et, dans une approche globale, de discerner ce qui n’est pas vraiment de leur ressort. Il s’agit ensuite de refuser l’instrumentalisation de la religion au nom de l’universalité des droits de l’homme. Le traité européen de Westphalie (1648) a élaboré le concept d’Etat-Nation, où la diplomatie se détache du fait religieux, donc de l’influence du pape des croisades (1095-1291) à la bataille navale de Lépante contre l’Empire ottoman (1571). Pendant la conquête de l’Algérie, l’émir Abd el-Kader, en tant que chef religieux, organise la résistance contre la France (1832-1847) puis met fin au massacre des chrétiens par les Druzes en Syrie (1860). L’Occident rationaliste a été réveillé brutalement par le fait religieux, à savoir la proclamation de la République islamiste d’Iran en 1979, qui manifeste sa volonté d’influence sur le monde. Avec le slogan « L’islam est la solution » qu’il diffuse, l’Iran invente un gouvernement politico-religieux. La même année, lors de l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, l’Occident soutient les résistants afghans, religieux, qui vont élaborer le djihadisme. Avec l’élection de Ronald Reagan à la présidence des Etats-Unis en 1980, les évangélistes et le fondamentalisme chrétien pèsent pour la première fois sur la politique américaine. Les chutes du mur de Berlin (1989) et de l’Union soviétique (1991) entraînent un renouveau du sentiment religieux en Russie…et l’apparition du terrorisme au nom de l’islam en Tchétchénie. Par sa connivence avec les autorités politiques russes, l’Eglise orthodoxe devient un instrument de leur politique. La société saoudienne s’est véritablement islamisée après la prise, temporaire, de la grande mosquée de La Mecque (1979). Son affrontement avec l’Iran, essentiellement politique, remonte au choix du chiisme comme religion d’Etat au XVIIème siècle par ce pays pour se différencier des peuples arabes. L’Inde est dirigée par le parti nationaliste hindou et la Birmanie, comme la Thaïlande, par le fondamentalisme bouddhiste. La montée du sentiment religieux en Chine la transformera en principal pays chrétien (toutes catégories confondues) dans le monde en 2030, estime l’ambassadeur.

L’organisation. La laïcité française a pris une dimension internationale, également dès 1920, avec la nomination d’un diplomate, conseiller pour les affaires religieuses, interlocuteur des différentes communautés pour le travail d’intermédiation et d’accueil, explique Jean-Christophe Peaucelle. L’ambassadeur de France au Vatican, en relation avec le Saint-Siège toujours le mieux informé, est assisté d’un prêtre. Le consulat général à Jérusalem est ouvert depuis le XVIème siècle, lorsque l’Empire ottoman confie à la France la protection des pèlerins et des chrétiens d’Alep à Jérusalem, accord codifié par le gouvernement français en 1901. Le consulat général à Djeddah assure la protection juridique des 17.000 à 20.000 pèlerins français qui se rendent chaque année à La Mecque. En outre, un protocole d’accord de coopération sur des projets humanitaires a été conclu avec l’Ordre de Malte, avec le soutien politique et financier de la France. La Communauté de Sant’Edigio a acquis un savoir-faire pour entrer dans la douleur du camp d’en face et faciliter l’adhésion de la population. Pour la recherche de solutions personnelles, elle peut s’adresser à certains interlocuteurs…à la place de la diplomatie française ! L’ambassadeur Peaucelle travaille aussi avec des chercheurs universitaires, les autorités religieuses protestantes, juives et musulmanes de France et le nonce du Saint-Siège. Garant de la neutralité de l’Etat, il coopère avec le ministère de l’Intérieur et des Cultes pour la nomination des évêques, dont l’objection, éventuelle, serait politique.

Les objectifs. Le but de la diplomatie reste la paix, sa construction et sa préservation, rappelle Jean-Christophe Peaucelle. Il s’agit d’identifier la part religieuse d’un conflit. Pour la France, très attachée à la Déclaration des droits de l’homme, chacun peut pratiquer librement sa religion en privé ou en public. Lors du conflit interne en Centrafrique entre chrétiens et musulmans, l’opération « Sangaris » a été menée de concert avec les acteurs religieux locaux, à savoir l’évêque, le pasteur et l’imam de Bangui, qui ont risqué leur vie du début de l’intervention militaire à la recherche d’une solution politique. Sans eux, « Sangaris » n’aurait pu réussir, estime l’ambassadeur. En France, l’Etat doit travailler avec les autorités musulmanes pour lutter contre le salafisme pour évaluer le discours de « déradicalisation ». Il s’agit d’accompagner l’évolution d’un islam moderne, qui rencontre des aspirations dans le monde musulman. Cela passe par le développement de l’islamologie, action presque centenaire de l’Ecole pratique des hautes études, et une offre universitaire à des étudiants étrangers musulmans. Le fait religieux compte de plus en plus dans les relations internationales. Il peut être traité avec beaucoup de liberté et d’assurance sur des thèmes concrets dans le cadre de la laïcité, conclut le conseiller pour les affaires religieuses.

Loïc Salmon

Arabie Saoudite : retour du sacré dans les relations internationales

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Les diplomates, acteurs de la politique étrangère et représentants de la France

Responsable des relations diplomatiques de l’Etat du Vatican installé à Rome, le Saint-Siège entretient des relations avec 180 Etats. En outre, son statut d’observateur permanent sans droit de vote à l’ONU et à tous ses institutions, lui permet d’assister à toutes les réunions et de participer aux débats, afin de leur donner une dimension spirituelle et morale. Le pape, autorité suprême de l’Eglise catholique, dispose d’un gouvernement pour gérer le Vatican, la Curie. Un cardinal secrétaire d’Etat dirige la Curie et le Saint-Siège. Les agents diplomatiques, tous évêques de différentes nationalités, sont formés à l’Académie pontificale ecclésiastique ainsi que les « nonces apostoliques » (ambassadeurs) et les laïcs intervenant au nom du pape. En outre, le Saint-Siège dispose d’un réseau d’influence, à savoir les organisations internationales catholiques, composées de prêtres et de laïcs et impliquées dans les activités sociales, professionnelles et à caractère humanitaire et caritatif. Elles interviennent notamment dans les milieux de la communication et des pôles de réflexion sur la paix et le développement. Elles peuvent aussi prendre des positions « politiques », sans impliquer directement le Saint-Siège.




Menaces hybrides : conflits, climat et effets médiatiques

Conflits, terrorisme et catastrophes naturelles provoquent des crises de grande ampleur, par suite de leur résonance médiatique dans un monde de plus en plus interdépendant.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y ont notamment participé : Louise Shelley, professeure à l’université américaine George Mason (affaires publiques) ; Renaud Girard, correspondant de guerre depuis 33 ans pour le journal Le Figaro.

Concomitances. Les interférences entre mondialisation débridée, cybercriminalité, conflits internes et changement climatique provoquent révoltes, misère et sècheresse avec leurs conséquences politiques, explique Louise Shelley. Depuis le début de la guerre civile en Syrie en mars 2011, 475.000 personnes ont été tuées et 14 millions blessées ou déplacées. Le dérèglement climatique a touché 5 millions de paysans depuis 2000 dans ce qui était, autrefois, le « croissant fertile » : Territoires palestiniens ; Israël ; Jordanie ; Liban ; Syrie, Nord et Est de l’Irak ; Ouest de l’Iran. Dès 1970, le président syrien Hafez-el Assad (père de Bachar) a interdit le creusement de nouveaux puits, entraînant un commerce illégal de l’eau qu’il a fallu puiser plus profondément. Chassés par la sècheresse, les paysans ruinés se sont regroupés dans des ghettos à la périphérie des villes. Il s’en est suivi pénurie d’infrastructures d’accueil, chômage, criminalité et émeutes. Ensuite, sont arrivés les réfugiés fuyant la guerre civile en Syrie et en Irak pour aller vers la Turquie, la Méditerranée et l’Europe. Ces derniers deviennent l’objet de trafics par des « passeurs », auprès desquels ils se sont endettés et qui les vendent comme esclaves pour se rembourser. Ceux qui parviennent à atteindre l’Europe créent une crise dans les pays peu équipés pour les accueillir. En outre, les trafics de drogue, d’antiquités, de pétrole et d’armes financent les organisations terroristes Daech et Al Nosra (affiliée à Al Qaïda). Les antiquités volées sont expédiées en contrebande vers les Etats-Unis et l’Europe. Depuis 30 ans, le commerce d’objets volés au Levant s’est diversifié par la vente en ligne sur internet, où les trafiquants utilisent algorithmes malveillants et liens anonymes. En 2017, le vol d’antiquités, de mots de passe et d’argent de comptes bancaires a touché 89 pays pour un montant estimé à 5 Mds$. Par ailleurs, souligne Louise Shelley, l’accord de Paris sur le climat (décembre 2015) a débouché sur un marché du carbone, dont une partie a été détournée par des banques et des organisations criminelles au détriment de l’Union européenne (environ 5 Mds€). La croissance démographique a induit une spéculation sur les ressources limitées, comme l’eau et le poisson. La surpêche industrielle sur les côtes africaines menace la survie des pêcheurs riverains. Les organisations criminelles avaient commencé leurs activités dans les ports de New York, Marseille, Vladivostok et Naples (mafia). Aujourd’hui, le déchargement à temps des biens périssables reste vital pour assurer une partie de leurs revenus. Les nouvelles technologies appartiennent surtout au secteur privé, qui s’intéresse aux bénéfices à en tirer. Le commerce légal pourrait être sécurisé par un partenariat plus efficace entre les secteurs privé et public. Mais les plates-formes de commerce illicite se trouvent aux Etats-Unis, guère enclins à les réglementer.

Médias. Dans un conflit asymétrique, l’instrumentalisation des médias occidentaux par une organisation insurrectionnelle constitue une arme du « faible » face au « fort », estime Renaud Girard à l’appui d’exemples récents. En 1998, l’organisation paramilitaire « Uceka » (Armée de libération du Kosovo), qui a récupéré des armes lors de la faillite de l’Etat albanais l’année précédente, s’empare du Sud de la Serbie peuplée en majorité d’Albanophones. Elle publie une édition en anglais de son journal de propagande destinée aux journalistes occidentaux, qu’elle emmène sur le terrain. Elle réussit à faire passer le message : « Si vous ne faîtes rien, il y aura un nouveau Srebrenica (massacre de 8.000 hommes et adolescents par une milice serbe en 1995) ». Pendant plus d’un an, l’Otan va bombarder la Serbie et y envoyer des forces spéciales pour obtenir le départ de la population serbe du Kosovo, qui fera reconnaître son indépendance par 76 pays en 2011. En 2006, le mouvement politico-militaire libanais Hezbollah, soutenu par l’Iran, va retourner la situation en sa faveur de la même façon. Il attaque la frontière israélienne, tue 8 soldats et en capture 2, qu’il compte échanger contre une terroriste de l’Armée rouge japonaise condamnée pour un attentat à l’aéroport de Tel Aviv en 1972. Le gouvernement israélien déclare vouloir récupérer les prisonniers et mettre un terme à l’activité du Hezbollah au Liban. Ce dernier tire 3.978 missiles sur Israël pendant une guerre de 34 jours, au cours de laquelle 119 militaires israéliens sont tués. Malgré des pertes très supérieures, le Hezbollah n’a pas cédé. Le ressenti dans les médias occidentaux devient : « Il n’a pas perdu la guerre contre Israël, donc il l’a gagnée ! » En 2008, le Hezbollah a renforcé sa puissance au Liban et va jouer la modération. Grâce à lui, l’Iran dispose d’un corridor vers la Méditerranée. En 2017, pendant la guerre contre l’Etat islamique (Daech), le « fort » reprend à son compte la tactique du « faible ». Les journalistes occidentaux seront intégrés dans des sections des armées de la coalition internationale pour couvrir la reconquête de Mossoul. Ce n’est pas le cas en Syrie lors de la reprise d’Alep, présentée comme un « monstrueux bombardement par les Russes, qui sont des sauvages ». La reconquête de Mossoul causera pourtant beaucoup plus de destructions et de morts parmi les civils que celle d’Alep, mais sera qualifiée de « guerre de libération ». Le terrorisme apparaît historiquement comme l’arme du « faible ». Selon Renaud Girard, le peuple palestinien a commis l’erreur d’y recourir à plusieurs reprises sans instrumentaliser les médias occidentaux, après l’émotion suscitée par les massacres de ses ressortissants dans les camps de Chabra et Chatila au Liban (1982) par la milice chrétienne des Phalanges que l’armée israélienne, présente, avait laissé passer.

Loïc Salmon

Stratégie : les menaces sans frontières d’aujourd’hui

Adversaire « hybride » : une menace élargie

Selon une déclaration du ministre des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian lue lors du colloque, une redistribution de la puissance se manifeste à l’échelle mondiale avec une recomposition des rapports de forces internationaux et les risques de ruptures et de surprises stratégiques. Des stratégies conflictuelles apparaissent dans les espaces marin, extra-atmosphérique et cyber. Les crises se multiplient aux points de jonction des puissances d’influence. L’idéologie devient un champ de bataille. Malgré sa destruction militaire, le djihadisme de Daech distille sa vision totalitaire dans les esprits. Grâce à la liberté de communication et la révolution numérique, l’intimidation stratégique menace les démocraties par la diffusion de fausses nouvelles. L’hybridation des crises au Sahel et au Levant souligne la nécessité d’un recalibrage des forces et des moyens de renseignement, mais avec un risque de dérapage par certains Etats.




Sécurité : Israël et la France, face au terrorisme islamiste

La France, dans son modèle de société, et Israël, dans son existence même, sont menacés par les organisations terroristes djihadistes, aux modes d’action évolutifs. Leur coopération vise à gagner ensemble la guerre contre l’islamisme et travailler pour la paix.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 9 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques et l’ambassade d’Israël. Y sont notamment intervenus : Pierre Razoux, historien ; David Harari, expert aéronautique ; Frédéric Charillon, universitaire ; Jean-Louis Bruguière, ancien juge anti-terrorisme (à gauche sur la photo).

Relations diplomatiques. L’Etat d’Israël, créé en 1948, résulte des promesses des déclarations Cambon et Balfour de 1917 (encadré). L’histoire de ses relations avec la France est parsemée de convergences et de divergences, rappelle Pierre Razoux. Jusqu’en 1954, la reconnaissance mutuelle s’avère progressive et complexe. Puissance méditerranéenne, la France veut contrebalancer l’influence de la Grande-Bretagne dans la région, après la perte de sa tutelle sur la Syrie et le Liban. Entrent aussi en ligne de compte le rôle des juifs dans la Résistance, la culpabilité relative à la Shoah et la solidarité entre les gouvernements socialistes de Paris et Tel-Aviv. Entre 1954 et 1962, les relations se renforcent dans la lutte contre le nationalisme arabe (crise de Suez en 1956) et par l’empathie entre les élites dirigeantes. La période 1962-1969 constitue un divorce à l’amiable. La France lance une politique étrangère pro-arabe après la fin de la guerre d’Algérie. Israël développe alors une alliance avec les Etats-Unis. De 1969 à 1982, la position pro-arabe de la France se renforce à la suite du rejet de la colonisation israélienne dans les territoires occupés depuis 1967 et son opposition aux accords de Camp David (1978), conclu entre les Etats-Unis, l’Egypte et Israël. En outre, le raid de l’aviation israélienne (1981) contre le réacteur nucléaire irakien Osirak, construit par la France, souligne le risque de prolifération. Un rapprochement s’effectue entre 1982 et 1996 avec la prise de conscience du droit à la sécurité pour Israël et pour un futur Etat palestinien. Un front commun dans la lutte anti-terroriste s’instaure après les accords d’Oslo (1993) entre les Etats-Unis, Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Un nouveau refroidissement se produit entre 1996 et 2005, après l’échec des processus de Camp David et d’Oslo, la seconde « intifada » (émeutes en Cisjordanie, en Israël et à Gaza) et le soutien de la France à l’OLP. Dès 2006, les deux pays se rapprochent, surtout après les attentats terroristes en France en 2015. Les relations personnelles entre les dirigeants ont pesé pour beaucoup, conclut Pierre Razoux.

Coopération militaire. Lors de la première guerre israélo-arabe de 1948, les Etats-Unis décrètent un embargo sur les armes à destination d’Israël, que seule la France n’applique pas, rappelle David Harari. Ensuite, les deux pays développent des coopérations militaires, industrielles et scientifiques. Des chercheurs israéliens viennent travailler dans les laboratoires de recherche nucléaire français de Saclay jusqu’en 1961, date de la fin de la coopération sur la séparation du plutonium. La centrale de Dimonah, entrée en service en 1963, se trouve à l’origine du programme nucléaire militaire israélien. Dans les années 1950, Israël achète des avions d’entraînement français Fouga Magister, conclut des contrats de maintenance aéronautique avec l’armée de l’Air et acquiert des avions de combat Mystère IV. De retour au pouvoir en 1958, le général de Gaulle autorise la vente des Mirage III, force de frappe décisive lors de la guerre israélo-arabe de 1967. L’embargo militaire qui s’ensuit mène à la constitution d’une industrie militaire israélienne indépendante. Celle-ci construit alors ses propres Mirage V. Lors de la guerre de 1973, grâce aux pièces détachées fournies officieusement par la France, ces avions protègent Israël contre les MiG 21, que l’URSS a fournis aux pays arabes. De leur côté, des vedettes commandées à l’arsenal français de Cherbourg puis détournées (1969) tirent des missiles mer/mer, dont les études avaient commencé en Israël dès 1949. Enfin, malgré les aléas, les services de renseignement français et israéliens ont maintenu leur coopération depuis 1950.

Intérêts stratégiques et sécurité. La France et Israël bénéficient du soutien de leur opinion publique pour leurs interventions extérieures et disposent d’outils performants pour les opérations spéciales, estime Frédéric Charillon. Mais la France, du fait de son interdépendance européenne, doit tenir compte de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Pour elle, la menace djihadiste s’avère difficile à cerner, car certains auteurs d’attentats sont de nationalité française. En outre, cette menace est surtout d’origine sunnite pour la France, mais iranienne pour Israël. Ce décalage s’accentue avec la question palestinienne, difficile à aborder avec Israël et les pays arabes. Par ailleurs, Israël vit en quasi belligérance avec l’obligation de protéger les libertés civiles, indique Jean-Louis Bruguière. Après deux ans d’état d’urgence depuis les attentats de novembre 2015, la France s’est dotée d’une loi équilibrant sécurité et protection des libertés. Dans une chaîne légale incontestable par la Cour de justice européenne, la Direction générale de la sécurité intérieure dispose des capacités de police judiciaire et de renseignement. Elle compte sur le temps pour détecter les signaux faibles, à savoir repérer des individus qui préparent un attentat avant qu’ils en soient encore conscients.

Loïc Salmon

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Les prémices de l’établissement d’un Etat juif en Palestine, alors partie de l’Empire ottoman, remontent à la première guerre mondiale. Le 4 juin 1917, Jules Cambon, secrétaire général du ministère français des Affaires étrangères, adresse une lettre à Nahum Sokolow, dirigeant du mouvement sioniste. Il écrit notamment : « Vous estimez que si les circonstances le permettent et l’indépendance des Lieux Saints étant assurée d’autre part, ce serait faire œuvre de justice et de réparation que d’aider, par la protection des Puissances alliées, à la renaissance de la nationalité juive, sur cette terre d’où le peuple d’Israël fut chassé il y a tant de siècles. Le gouvernement français, qui est entré dans cette guerre pour défendre un peuple injustement attaqué, et qui continue la lutte pour assurer la victoire du droit sur la force, ne peut qu’éprouver de la sympathie pour votre cause, dont le triomphe est lié à celui des Alliés. » Le 2 novembre 1917, le secrétaire britannique aux Affaires étrangères, Arthur Balfour, envoie une lettre similaire à Lord Lionel Rothschild, financier du mouvement sioniste, qui sera publiée dans le quotidien Times le 9 novembre. Cette « Déclaration Balfour » stipule : « Le gouvernement de Sa majesté envisage favorablement l’établissement en Palestine d’un Foyer national pour le peuple juif et emploiera tous ses efforts pour faciliter la réalisation de cet objectif, étant clairement entendu que rien ne sera fait qui puisse porter atteinte soit aux droits civils et religieux des collectivités non juives existant en Palestine, soit aux droits et au statut politiques dont les juifs disposent dans tout autre pays. »




Qatar, vérités interdites

Grâce à ses réserves de gaz et sa position stratégique au sein du Moyen-Orient, le Qatar a acquis une stature internationale, mais qui reste fragile pour des raisons intrinsèques.

Depuis son émancipation de la tutelle britannique en 1971, ses deux premiers souverains successifs tentent de moderniser l’émirat, tout en respectant les traditions ancestrales. La société est façonnée par les descendants des rusés bédouins, vivant d’élevage et de rapines, et des pêcheurs de perles, durs au travail et aptes au négoce. Aujourd’hui, les premiers, indolents et conservateurs, ne songent qu’à la réussite sociale et son pouvoir induit, acquis par héritage familial ou tribal. Les seconds, progressistes et ouverts sur l’Occident, comptent sur leur travail pour y parvenir. Malgré leur mépris réciproque, tous présentent deux points communs : un nationalisme exacerbé et un islam un peu moins rigoureux que le wahhabisme saoudien. En effet, les femmes ne sont pas obligées de porter le voile, peuvent divorcer, travailler (80 % des effectifs des filières de communication et la culture) et exercer des responsabilités importantes. La plupart des Qataris, ayant étudié aux Etats-Unis ou en Europe, reviennent quelques années plus tard dans un pays qu’ils ne reconnaissent pas. La généreuse redistribution de la rente gazière à la population n’incite guère à occuper un emploi, considéré comme une déchéance sociale. A ces 300.000 autochtones, s’ajoutent environ 2 millions d’expatriés, affectés à certaines tâches selon leur nationalité : ménage pour les Philippin (e)s ; gestion hôtelière subalterne pour les Indiens ; sécurité pour les Népalais ; chantiers de construction pour les Pakistanais ; postes d’ingénieurs, de techniciens de haut niveau et de cadres supérieurs pour les Occidentaux. Ces derniers, chargés de former des jeunes Qataris à diriger des équipes dans le cadre du plan de développement « Qatar 2030 », se heurtent à leur manque de motivation et à leur susceptibilité. Les coopérants militaires rencontrent les mêmes difficultés avec les officiers, difficiles à gérer et qui ont beaucoup de mal à se concentrer, sauf ceux formés à l’étranger. Les équipements militaires, ultra-modernes, s’abîment et vieillissent plus ou moins bien, en raison de la rudesse du climat et du manque de suivi de leur entretien. Pour sa défense, le Qatar s’en remet aux Etats-Unis, qui disposent de la base d’Al-Uyeded (10.000 GI’s) et de la Vème Flotte en permanence dans le golfe Arabo-Persique. La coopération se maintient, malgré l’ingérence de l’émirat dans la guerre civile en Syrie et son soutien à l’organisation terroriste Al-Nosra, filiale d’Al-Qaïda. S’estimant menacé par les guerres incessantes au Moyen-Orient, le Qatar pratique une diplomatie tous azimuts. Il soutient la confrérie des Frères musulmans, considérée comme terroriste en Egypte et aux Emirats arabes unis, et le Hamas dans la bande de Gaza. Des familles qataries ont financé des agents recruteurs pour Daech. Par ailleurs, le Qatar partage l’exploitation du vaste gisement de gaz de North Dome avec l’Iran. Ce dernier a ainsi pu contourner les sanctions internationales à son encontre, grâce aux grands commerçants qataris d’origine iranienne. La modernisation de l’Iran dans les années 1960 reste un modèle pour le Qatar, conscient d’un basculement possible de la politique américaine. En conséquence, il investit en Europe, Asie et Afrique pour devenir incontournable sur les plans économique et diplomatique.

Loïc Salmon

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« Qatar, vérités interdites », par Emmanuel Razavi. Éditions L’Artilleur, 198 pages, 17 €