La sécurisation des océans : un impératif mondial

L’avenir du monde dépend des océans, dont la conquête raisonnée de leurs ressources est un enjeu politique, économique, social et sécuritaire majeur. La liberté de circulation et d’exploitation des mers, de plus en plus menacée, repose sur la surveillance et le contrôle que peuvent exercer les Etats.

C’est ce qu’ont expliqué trois présidents-directeurs généraux d’entreprises en rapport avec la mer, au cours d’une table ronde tenue le 24 octobre 2012 au salon Euronaval 2012 du Bourget (banlieue parisienne) : Patrick Boissier (DCNS, armement naval), Philippe Louis-Dreyfus (Louis-Dreyfus Armateurs, transport maritime) et Jean-Michel Malcor (CGG Veritas, recherche sismique). Avec 11 Mkm2, la France dispose de la deuxième zone économique exclusive (ZEE) du monde après les Etats-Unis.

Les vulnérabilités. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer limite à 12 milles (22 km) les eaux territoriales, où un pays riverain exerce sa pleine souveraineté. Or, la course aux ressources maritimes, à l’origine de compétitions acharnées, se répercute sur la délimitation des ZEE qui marque une tendance à la « territorialisation » des mers jusqu’à  200 milles (370 km) au large, déjà source de tensions en mer de Chine (Chine, Japon, Taïwan, Viet Nam, Malaisie, Brunei et Philippines), dans l’océan Arctique (Russie, Canada et Etats-Unis) et en Méditerranée orientale (Chypre, Turquie et Grèce). Les routes maritimes, de plus en plus denses, deviennent aussi des lieux de tensions, surtout dans les détroits et zones côtières, où se produisent  des modes d’actions « asymétriques ». Un Etat doté de moyens militaires technologiquement avancés peut être gêné par les attaques d’un adversaire beaucoup moins armé et parfois difficile à identifier avec certitude. Des dispositifs étatiques de contrôle des activités en mer se mettent en place, mais l’immensité des océans ne permet pas de les maîtriser à distance. « Les radars et les caméras de surveillance n’ont jamais rendu inutiles les gendarmes et les policiers armés », souligne Patrick Boissier. La piraterie remet en cause la sécurité des personnes et des biens et va causer de graves difficultés économiques à terme, estime Philippe Louis-Dreyfus. Elle change quantitativement (actes de plus en plus nombreux) et qualitativement (nouvelles filières économiques) en océan Indien et bientôt à proximité de l’Amérique du Sud. Certains bâtiments, lents et peu manœuvrants en raison même de leurs activités, deviennent des proies idéales : bateaux de pêche et navires de recherche sismique pour la prospection pétrolière en mer dans des fonds supérieurs à 3.000 m, secteur en pleine croissance. Les pirates sont de plus en plus audacieux et capables d’agir à grande distance. Ainsi, des pirates somaliens ont capturé un roulier thaïlandais, qui leur a servi de « navire-mère » pour attaquer des navires civils au large de l’Inde. Les navires de recherche sismique sont particulièrement tentants pour les pirates, en raison de la valeur de leurs équipements, qui peuvent se revendre sur le marché international, et de leurs équipages pléthoriques, qui constituent autant d’otages potentiels et donc de rançons. En effet, un navire de recherche sismique navigue à 5 nœuds (9 km/h) et tire une ou plusieurs « flûtes (câbles) sismiques » (coût unitaire 30 M$ ou environ 23 M€) longues chacune d’environ 1 km, à 10 km du navire et jusqu’à 3 km de profondeur. En outre, il embarque un équipage de 50 à 60 personnes (personnel scientifique compris). Accompagné d’une unité de soutien, il est en service 24h sur 24 pendant environ 340 jours/an. Son exploitation coûte de 150.000 à 250.000 $/jour (monnaie de référence dans le domaine maritime civil). Sa capture par des pirates, d’une durée plus ou moins longue jusqu’à sa libération à l’issue de négociations laborieuses avec ou sans intervention  militaire, entraînerait des pertes financières considérables pour son opérateur. Par ailleurs, selon Jean-Michel Malcor, les contraintes techniques d’exploitation d’un navire de recherche sismique pose la question de sa sécurité (arraisonnement éventuel) dans une zone frontalière litigieuse, comme en mer de Chine (Chine/Viet Nam). S’y ajoute la complexité du cadre légal de recherche : « Nous avons des permis de prospection délivrés par les Etats, mais qui peuvent varier d’un Etat à l’autre ». Tout cela constitue des entraves à la liberté d’exploitation des océans, qu’il convient de sécuriser.

La puissance maritime. Face à la piraterie, certaines compagnies maritimes et des opérateurs de plates-formes de production pétrolière en mer recourent à des sociétés militaires privées. Philippe Louis-Dreyfus estime que cette protection doit rester du ressort de l’Etat. « Ces équipes embarquées, qui n’ont pas toujours la qualification nécessaire, devraient être certifiées, dit-il, ou composées d’anciens militaires habilités à assurer la sécurité de nos navires ». Il recommande que des décisions en ce sens soient prises de concert dans les instances internationales. Par ailleurs, la haute mer constitue un théâtre de manœuvre des forces aéromaritimes et sous-marines. La Marine de guerre a toujours été considérée comme un instrument de puissance et de pouvoir, attributs majeur du statut international d’un Etat dans le cadre d’une stratégie à long terme. L’appropriation des espaces maritimes ne peut être l’objet ultime d’une politique, estime Patrick Boissier, mais leur contrôle constitue une condition indispensable de la puissance. Tous les pays émergents l’ont bien compris et se dotent d’une Marine de haute mer pour défendre leurs intérêts. Eux et même leurs voisins engagent d’importants programmes d’extension ou de renouvellement de leurs flottes militaires, alors que les nations européennes ne parviennent pas à définir une politique maritime ambitieuse. La voie maritime et le statut de la haute mer, ouverte à tous, facilitent l’entrée de bâtiments militaires sur un théâtre de crise. « Les stratèges, souligne Patrick Boissier, s’orientent  de plus en plus vers des actions de la mer vers la terre, qui mettent en avant les forces aéronavales interarmées sous mandat international et donnent une résonnance nouvelle à la notion de pré-positionnement ».

Loïc Salmon

Les zones de production sont installées de préférence sur des voies navigables ou à proximité du littoral maritime, où se concentre la majorité de la population mondiale. Les océans recèlent des ressources considérables déjà exploitées : pétrole, gaz, énergie éolienne, pêche et aquaculture. Demain, s’y ajouteront l’énergie hydrolienne, les minerais, les terres rares et les médicaments et, dans un avenir plus lointain, l’énergie thermique et la biomasse. Aujourd’hui, ces activités représentent une valeur ajoutée de 1.500 Md€ par an dans le monde, soit le deuxième secteur économique après l’agroalimentaire. Pourtant, les activités maritimes sont affectées par les conflits des eaux frontalières et surtout par la piraterie (voit revue téléchargeable de  mars 2011 p.9-16).




L’Europe de la défense pour faire face aux crises

L’ambition collective (27 membres) d’une Europe de la défense apparaît nécessaire dans un monde de risques et de menaces globaux et de plus en plus interconnectés. Telle est la conviction  du général d’armée aérienne Patrick de Rousiers, président du comité militaire de l’Union européenne désigné le 23 janvier (voir rubrique Archives  : « Union européenne, un Français à la tête du Comité militaire » 1-02-2012). Lors d’une conférence de presse le 25 octobre 2012 à Paris, il s’est présenté comme « catalyseur de consensus entre les 27 », porte-parole des différents chefs d’état-major des armées et conseiller de la Haute représentante pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Catherine Ashton. Son rôle consiste à apporter une expertise militaire au Service européen pour l’action extérieure au moyen d’une planification générale (risques, enjeux et ce qui est possible ou pas) et opérationnelle (désignation du commandant de théâtre et définition des règles d’ouverture du feu). Selon le général, il s’agit d’engager tout le monde, même les pays qui ne sont pas présents sur le terrain. Cela prend de deux jours (Géorgie, 2008) à six mois (piraterie au large de la Somalie, 2008). Sont considérés comme des réussite européennes : le Commandement du transport aérien européen (convergence capacitaire) et les actions communes au Tchad (2007-2009) et en Somalie (mission de formation de forces de sécurité lancée en 2010). Mais, il n’y a aucune volonté de créer une armée européenne, a rappelé le général. Les accords dits « Berlin plus » (Washington, 1999 et Nice 2000) permettent à l’Union européenne de faire appel aux moyens et capacités de l’OTAN en cas de crise, mais sans engager militairement l’Alliance : planification, état-major, commandement et conduite (informations) et enfin détection aéroportée (avions AWACS). Toutefois, leur application dépend de l’approbation de l’Union européenne et… de celle de l’OTAN ! Faute de cette dernière, explique Patrick de Rousiers, seul le développement de l’Europe de la défense permettra de se doter des procédures communes d’engagement. Enfin, a déclaré le général, « je m’attacherai à trouver le compromis juste »  en ce qui concerne la détermination des projets capacitaires à mener à bien au sein de l’Agence européenne de défense (Archives : « AED, vision stratégique, recherche et technologie » 15-8-2012).

Loïc Salmon




Euronaval 2012 : défis maritime et industriel

L’avenir et la sécurité des nations se jouent en mer, où se déploient leurs capacités militaires. Les océans, qui rapprochent des pays autrefois lointains, entraînent une distorsion et un rétrécissement de l’espace géopolitique en abolissant la majeure partie des frontières et en offrant un accès direct à la plupart des zones sensibles.

Telle est l’opinion du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, exprimée le 23 octobre 2012 au Bourget (banlieue parisienne), lors de l’inauguration du salon d’armement naval Euronaval 2012.

L’industrie navale militaire. Les choix politiques et stratégique concernant la Marine nationale seront poursuivis, a précisé le ministre. Ils portent sur : onze frégates européennes multimissions (FREMM), déjà commandées ; le programme « Barracuda », destiné à remplacer les sous-marins nucléaires d’attaque de type Rubis ; le missile de croisière naval qui permettra de renforcer la frappe de précision dans la profondeur ; les torpilles ; la version navale de l’hélicoptère NH90 (Caïman). Seront également construits des bâtiments de projection et de commandement, des patrouilleurs et aussi des bâtiments côtiers chargés de la surveillance et de la lutte contre toutes sortes d’intrusions et  de trafics. Le ministre entend encourager l’innovation pour détecter les ruptures, qui pourraient changer la donne, et rester en capacité de fournir le bâtiment le plus polyvalent et le mieux intégré, en tenant compte des meilleures conditions économiques. Dans ce contexte, il a rendu hommage à deux types d’acteurs de la filière navale : les systémiers, seuls capables de maîtriser la complexité croissante de la mise en œuvre de nouveaux équipements ; les petites et moyennes entreprises, porteuses d’innovations technologiques, qui devront  être mieux intégrées dans l’ensemble du « process » (ensemble des étapes ou transformations nécessaires à la fabrication d’un produit) lancé par le ministère de la Défense ou les grands groupes. La filière navale française, longtemps morcelée, associe désormais les secteurs civil et militaire dans une nouvelle ambition maritime. Cette logique, qui mérite d’être davantage accompagnée, a souligné le ministre, consiste à encourager le rapprochement des acteurs scientifiques, académiques et étatiques, des régions, des industriels et des petites et grandes entreprises « dans une stratégie globale d’affirmation de souveraineté maritime et d’affirmation de compétences ».

Exportation et coopération. L’industrie navale militaire est le premier secteur de défense à l’exportation pour plusieurs raisons, selon Jean-Yves Le Drian. Sa réussite, tient notamment aux partenariats stratégiques à long terme établis avec le Brésil et l’Inde, qui bénéficient d’une coopération dans le domaine des sous-marins. L’Etat s’engage au plus haut niveau pour dynamiser le processus de soutien à l’exportation, en vue de garantir le maintien de la base industrielle et technologique de défense. Il doit être le partenaire d’autres Etats, a indiqué le ministre, en fixant les normes du partenariat et en créant les conditions de la confiance. « L’industriel doit être celui qui propose ses compétences et ses capacités dans le cadre de ce partenariat, il faut que les rôles des uns et des autres soient complémentaires, qu’ils se fertilisent pour que la France joue vraiment son rôle de partenaire et que, du même coup, l’exportation s’en tire mieux ». Au cours d’une conférence de presse à l’issue de sa visite d’Euronaval 2012, Jean-Yves Le Drian a précisé : « Nous devons établir, nous, moi, le gouvernement, des relations étatiques qui permettent l’échange, qui s’inscrivent dans les demandes du gouvernement partenaire. Et, l’industriel joue sa propre partition dans ce cadre-là. Evidemment, le gouvernement n’est pas ignorant de ce que fait l’industriel et réciproquement ».

Partenariats industriels. Après l’échec du rapprochement entre les groupes franco-allemand EADS et britannique BAE, le ministre a fait le point sur les drones. Une décision a été prise pour un « prépositionnement » sur le drone tactique Watchkeeper, que construit Thales UK pour l’armée britannique. Une autre concerne le partenariat entre BAE et Dassault Aviation sur le drone de combat futur. Toutefois, rien n’a encore été décidé sur le drone MALE (moyenne altitude longue endurance), qui fait l’objet de discussions entre la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Par ailleurs, le ministre a rappelé qu’avec les Emirats arabes unis, où il s’est rendu les 21-22 octobre, les relations industrielles ont débouché sur un partenariat de longue durée concrétisé par une base permanente (aérienne et navale) française à Abou Dhabi (700 militaires sur place). Son agenda inclut une visite au Brésil (4-6 novembre) pour voir la base navale que construit DCNS avec le groupe brésilien de construction de bâtiments et travaux publics Odebrecht à Itaguai, près de Rio de Janeiro. Le programme « Prosub », conclu entre DCNS et la Marine brésilienne en 2008, prévoit également la conception et la construction  de quatre sous-marins à propulsion diesel-électrique de type Scorpène en transfert de technologie ainsi que l’assistance technique pour la réalisation des parties non nucléaires du premier sous-marin à propulsion nucléaire brésilien. La coopération militaire porte sur la surveillance des frontières communes et la lutte contre l’orpaillage clandestin et la pêche illicite. En 2010, le Brésil a commandé pour 100 M€ d’armements à la France et réceptionné des équipements d’un montant de 50 M€.

Enfin, une visite de Jean-Yves Le Drian en Inde est prévue ultérieurement. « J’active le partenariat », ajoute-t-il.

Loïc Salmon

Le salon de l’armement naval Euronaval 2012 (22-26 octobre) a accueilli 350 exposants (152 entreprises françaises) et environ 80 délégations officielles, dont celles de l’ONU, l’OTAN et l’Union Européenne. La Marine nationale et l’armée de Terre ont présenté les opérations amphibies, de la planification à la projection de forces. La Délégation générale de l’armement a exposé le premier système d’alerte de vagues scélérates et le projet « Espadon » de lutte contre les mines au moyen de drones marins. Euronaval 2012 été inauguré par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, qui a notamment visité les stands d’entreprises du Brésil, du Chili, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne et de France, dont Thales (électronique de défense), EADS (aéronautique et espace), MBDA (missiles) et Dassault Aviation. Sur celui de DCNS (armement naval), Jean-Yves Le Drian (3ème à gauche) et le ministre délégué aux Anciens Combattants Kader Arif (2ème à gauche) ont été accueillis par le président directeur général Patrick Boissier (4ème à gauche) et Bernard Planchais (6ème à gauche), directeur général délégué.

 

 




Budget de la Défense 2013 : identique à celui de 2012

Le projet budget 2013 du ministère de la Défense, présenté le 30 octobre 2012 à la commission de la Défense de l’Assemblée nationale puis discuté en séance publique en novembre, se monte à 31,4 Md€ (hors pensions), soit tel que l’avait préparé le précédent ministre et comme prévu par la loi de programmation militaire en vigueur. Le directeur des affaires financières du ministère de la Défense, Hughes Bied-Charreton (photo), l’a présenté à la presse le 3 octobre. L’an prochain, le ministère recrutera  22.000 militaires et civils, mais supprimera 7.234 emplois. Le « contingentement des grades, décidé en avril 2012 », ne correspond pas à un « gel de l’avancement », mais à un « ralentissement du rythme d’avancement » et touchera « tout le monde », a précisé Hughes Bied-Charreton.  Le surcoût des opérations extérieures (Opex) est maintenu à 630 M€. Selon l’Etat-major des armés, au 15 août 2012, 4.450 militaires étaient déployés en Opex multinationales : 300 en ex-Yougoslavie ; 3.000 en Asie Centrale (Afghanistan, Tadjikistan, Kirghizistan et océan Indien) ; 900 au Liban ; 150 dans la lutte contre la piraterie (opération Atalante) ; 10 en Côte d’Ivoire (Onuci); 90 dans d’autres participations (Sahara occidental, Sinaï, République démocratique du Congo, Liberia, Ouganda, République centrafricaine, Haïti, Syrie, Israël, Liban et République de Côte d’Ivoire). En outre, d’autres Opex mobilisent 2.070 militaires : 80 pour la lutte contre la piraterie (équipes de protection embarquées sur les thoniers français) ; 950 au Tchad ; 250 en République centrafricaine ; 200 dans le golfe de Guinée ; 500 en Côte d’Ivoire (opération Licorne) ; 90 en Jordanie. Les programmes des anciens combattants totalisent 2,9 Md€ (hors pensions), conformément au budget triennal 2013-2015. Le plan de mise aux normes et de modernisation de l’infrastructure de l’Institution nationale des Invalides, mis en œuvre à partir de 2013, bénéficiera d’un abondement exceptionnel de 5,5 M€ en 2015. Enfin, le nouveau Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale, en cours d’élaboration en vue d’un examen en conseil de défense et de sécurité nationale début 2013, constituera le cadre de la future loi de programmation militaire 2015-2020, qui sera présentée au Parlement avant l’été 2013.

Loïc Salmon




Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Les cyberattaques gênent les opérations militaires, mais ne les remplacent pas. Derrière le flou de la ligne de partage entre la guerre et la paix se profilent des enjeux militaires, financiers et… démocratiques !

C’est ce qu’ont expliqué les professeurs Frédérick Douzet (géopolitique, Université Paris 8) et Kavé Salamatian (informatique, Université de Savoie), au cours d’une conférence organisée, le 27 septembre 2012 à Paris, par la chaire Castex de cyberstratégie (fondation d’entreprise EADS).

Les représentations géopolitiques. La stratégie repose sur la représentation de la réalité, que perçoivent les acteurs politiques d’un pays et qui varie d’un continent à l’autre. Le cyberespace est la représentation d’une menace pour un territoire qui, pour un Etat, est délimité par des frontières et sur lequel il exerce sa souveraineté (lois, sécurité, intérêts économiques, rivalités et coopérations régionales). Ce qui est acceptable dans certains pays ne l’est pas dans d’autres. Tout est une question de rapports de forces techniques et juridiques, précise Frédérick Douzet. Deux visions s’opposent. L’une, d’origine américaine, concerne un espace d’échanges sans frontières ni contrôle. L’autre, d’origine chinoise, porte sur un territoire à contrôler pour manifester sa puissance. Actuellement, une quarantaine d’Etats exercent un contrôle sur l’internet capté chez eux, afin de réaffirmer leur souveraineté. Il s’ensuit parfois des contradictions avec les valeurs que ce pays défend, comme la liberté d’expression et la protection de la vie privée. De petits acteurs non étatiques (pirates isolés et organisations diverses) émergent face à la supériorité des grandes puissances militaires. Cette perception d’une menace diffuse sur le territoire peut déterminer des orientations stratégiques. Ainsi, les Etats-Unis, qui ont pris conscience de leur vulnérabilité après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, ont mal ressenti la montée en puissance de la Chine et son développement de l’internet dans les années 2000. En effet, à partir de 2009, des attaques contre des réseaux et des entreprises américaines provoquent un emballement médiatique. Le cyberspace est présenté comme une menace par la hiérarchie militaire, le complexe militaro-industriel et le monde politique. Cette rhétorique alarmiste, souligne Frédérick Douzet, constitue la représentation d’une catastrophe imminente et contre laquelle il faut se prémunir, comme la menace nucléaire et avec les mêmes dégâts en termes de destructions militaires et économiques. Dès mai 2010, est créé le « US Cybercom » ou Commandement américain chargé de la sécurité des systèmes d’information et des opérations militaires dans le cyberespace. Un an plus tard, les Etats-Unis déclarent que les cyberattaques seront considérées comme des actes de guerre. Pourtant, leur gouvernement n’est pas unanime sur la question. De son côté, l’institution américaine à but non lucratif Rand Corporation qualifie les cyberattaques « d’armes de perturbation massive », susceptibles de causer des dégâts matériels importants, mais sans faire autant de victimes que des missiles à tête nucléaire. De plus, comment riposter contre un ennemi difficile à identifier avec certitude ou dépourvu d’infrastructures s’il n’est pas un Etat ? Mais, les enjeux sont considérables : capacité à élaborer une stratégie cohérente et efficace ; investissements en recherche et développement ; sécurité des personnes.

Des attaques très onéreuses. Kavé Salamatian définit la cyberstratégie comme l’art de diriger, coordonner et positionner ses forces dans l’espace de l’internet, afin d’atteindre des objectifs. Il est possible de couper l’internet d’un pays qui dispose d’un poste centralisé avec des connexions et qui a procédé à une réflexion stratégique. Les Etats-Unis ont effectué cette réflexion pour certains pays. L’Iran, qui a mené à terme cette réflexion, a quitté la connexion italienne pour celle de la Russie, qui assure 60 % de son trafic. En 2010, plusieurs de ses sites industriels avaient été victimes du ver informatique « Stuxnet », mis au point conjointement par Israël et… les Etats-Unis, dont la participation a été découverte en avril 2012. Aujourd’hui, l’Inde, la Chine et la France ont la capacité de réaliser le Stuxnet. Selon François Géré, l’administration Obama l’a utilisé pour mener une action contre le programme nucléaire iranien, en vue de signifier au gouvernement israélien qu’il est possible de gêner l’Iran sans recourir à une action militaire classique, opinion partagée par les services de renseignements israéliens. Par ailleurs, d’après le professeur Salamatian, les attaques informatiques chinoises contre Google, fin 2009, ont mobilisé trois équipes : une pour l’évaluation de la situation en amont, une pour l’élaboration de l’attaque et une pour l’attaque elle-même. Trois mois se sont écoulés entre chacune de ces actions. Des sommes astronomiques sont dépensées en matériels (« firewalls »), mais peu d’argent est consacré aux travaux de réflexion. De son côté, le professeur Géré indique que la phase de préparation d’une action exige des moyens financiers et humains considérables. Ainsi, il a fallu plusieurs centaines de personnes de haut niveau pour mener avec succès le vol des plans de l’avion polyvalent F-35 du constructeur américain Lockheed Martin. Enfin, selon le professeur Douzet, une cyberattaque abolit le temps et la distance, mais son efficacité repose sur une excellente connaissance du réseau, laquelle prend du temps.

La cybergéographie. L’internet, indique Kavé Salamatian, est un réseau virtuel qui s’étend dans le réel avec des contraintes physiques (fibres optiques et satellites), géopolitiques et économiques (investissements). Malgré la multitude de réseaux, seulement 10 % contrôlent 90 % des connexions. Le Japon concentre 85 % de son trafic grâce à sa langue. La Chine a intégré le cyberespace dans sa stratégie. Enfin, après le Stuxnet, les Etats-Unis ont développé le « Flame », encore plus efficace. La cyberguerre apparaît donc plus comme une gestion de crise qu’une véritable guerre.

Loïc Salmon

Frédérick Douzet (à gauche) est maître de conférences à l’Institut français de géopolitique de l’Université Paris 8, membre junior de l’Institut universitaire de France et membre du comité de rédaction de la revue « Hérodote ». Diplômée de l’Institut d’études politiques de Grenoble et de l’Université de Californie (Berkeley), elle est docteur en géopolitique. Elle a notamment publié, en 2007, un livre intitulé « La couleur du pouvoir. Géopolitique de l’immigration et de la ségrégation à Oakland, Calfornie », couronné par un prix de l’Académie des sciences morales et politiques et de la Société de géographie. Kavé Salamatian (à droite) est professeur à l’Université de Savoie et professeur adjoint à L’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. En 1998, il a obtenu un doctorat sur le « codage conjoint source-canal » pour la visioconférence sur internet. En 2011, il a été nommé, pour cinq ans, membre correspondant de l’Académie des sciences de Chine dans la section informatique et technologie des communications. Le professeur François Géré est également intervenu (voir rubrique « Archives » Cyberdéfense 25-07-2012).




Corsican Lion 2012 : exercice franco-britannique interarmées

L’exercice Corsican Lion (17-26 octobre 2012) a consisté à projeter, depuis la mer, une force expéditionnaire commune interarmées (sigle CJEF en anglais) franco-britannique pour porter assistance à un pays déstabilisé (insécurité et piraterie). Cette force, qui devrait être opérationnelle en 2016, fait suite au traité militaire bilatéral de Londres (Accords de Lancaster House) de 2010. Non permanente, elle sera mobilisable sur ordre pour une durée limitée. Corsican Lion a mobilisé 5.000 militaires français et britanniques. La phase tactique a porté sur la conduite d’une opération amphibie appuyée par des moyens aéronavals. La composante aéronavale inclut le porte-avions à catapultes Charles-De-Gaulle, les frégates Jean-de-Vienne et Jean-Bart, le pétrolier-ravitailleur Meuse, la frégate britannique Northumberland, 1 sous-marin nucléaire d’attaque et 27 aéronefs. La composante amphibie a mis en œuvre, du côté français, le bâtiment de projection et de commandement Mistral et une frégate et, du côté britannique, le porte-aéronefs à tremplin Illustrious, 2 transports de chalands de débarquement dont le Bulwark et 2 frégates. La composante terrestre compte, du côté français, 360 personnels issus du 2ème Régiment d’infanterie de marine, du 11ème Régiment d’artillerie et du 6ème Régiment du génie et, du côté britannique, 60 personnels des Royal Marines, issus de 3 régiments de commandos et de 2 régiments de logistique. Destiné à améliorer l’interopérabilité entre les Marines française et britannique, Corsican Lion vise à : mettre en œuvre le concept d’emploi à la mer de la CJEF ; mener une opération bilatérale de projection de force et de puissance (aéronavale et amphibie) ; intégrer des frégates d’escorte indifféremment françaises ou britanniques dans les groupes amphibie et aéronaval ; développer les procédures de commandement des composantes et de conduite de niveau du théâtre d’opérations ; optimiser le dialogue tactique et l’échange de données en temps réel au moyen des systèmes informatiques et de commandement. Enfin, pour souligner le caractère politique de Corsican Lion 2012, les ministres français de la Défense Jean-Yves Le Drian et britannique Philip Hammond se sont rendus le 26 octobre à bord du Charles-De-Gaulle et du Bulwark.

Loïc Salmon




Marine nationale : motiver, fidéliser et accompagner

La Marine a entrepris une démarche « marque employeur » par ses actions de recrutement, de communications interne et externe, de suivi du moral, de gestion des carrières, de fidélisation des compétences rares, de formation, de validation des acquis de l’expérience et enfin d’égalité des chances.

Son directeur du personnel, le vice-amiral d’escadre Olivier Lajous, les a présentées au cours d’un atelier organisé, le 20 septembre 2012 à Neuilly (banlieue parisienne), par le cabinet de conseil en recrutement Hudson pour une vingtaine de responsables de ressources humines de grands organismes et entreprises, dont le ministère de la Défense, Valeo, Nespresso, Accor et la Française des Jeux.

Les ressources humaines de la Marine en 2012 se montent à 44.000 personnels, dont 4.000 civils et 15 % de femmes. Chaque année, 3.000 nouveaux y entrent et 3.800 militaires la quittent en raison de la limite d’âge, du non-renouvellement du contrat ou de l’aide au départ. Les unités opérationnelles emploient 21.000 militaires, dont 5.000 sont déployés en permanence et absents 120 jours par an. Après 15 ans de service en moyenne, 80 % des personnels retrouvent un emploi dans l’année qui suit leur départ de la Marine. Une étude sociologique sur dix ans, soit depuis la suspension du service national, a analysé les motivations des nouvelles recrues. Les jeunes en difficulté scolaire y trouvent un refuge et constituent 70 % des « fidélisés ». Ceux qui veulent faire carrière passent différents brevets et certificats qui leur permettent de monter un « escalier social » valorisant. Les « professionnels », désireux d’apprendre un métier, y suivent diverses filières techniques. Enfin, les « illuminés », qui se croient investis d’une mission salvatrice de la nation, sont les plus difficiles à fidéliser, car rapidement déçus dans leurs espérances. L’enquête a aussi porté sur les motifs de départ. Après une dizaine d’années, les jeunes marins sont souvent en couple, puis parents et veulent accéder à la propriété, donc se sédentariser. Pour les gens de 40-50 ans, chargés de famille et ayant contracté des emprunts immobiliers, il s’agit de gagner plus d’argent. En conséquence et afin de fidéliser son personnel compétent et formé à grands frais, la Marine a trouvé une solution au « célibat géographique » métropolitain : pour éviter dix heures de train entre Brest et Toulon en passant par Paris, une navette aérienne quitte l’un des ports le vendredi soir et y revient le dimanche soir. Pourtant, trop fidéliser risque de trop sédentariser. Comment convaincre de changer de métier des gens qui ont encore au moins une dizaine d’années de vie professionnelle devant eux et ne s’estiment pas capables faire autre chose ? C’est le cas d’officiers supérieurs compétents, mais dont l’espoir de finir leur carrière en beauté risque d’être déçu par suite de la sélectivité accrue de l’accès aux fonctions d’officier général. « Il faut prendre le temps de discuter avec eux », souligne l’amiral Lajous.

La formation technique est primordiale. Les cadres reçoivent un complément éthique : tuer ou mourir au nom de la France, intrinsèque au métier militaire, ne doit pas être oublié. Chaque année, la Marine envoie 15.000 marins se former pendant 23 jours en moyenne à plus de 50 métiers et entretenir 1.000 qualifications. Une frégate, un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) et un porte-avions constituent des ensembles complexes, dont la compréhension et la sécurité des systèmes sont indispensables à l’accomplissement de leurs missions. Ainsi, un pilote de chasse embarquée coûte 1 M€ en formation pour faire décoller et apponter du Charles-De-Gaulle un Rafale de 70 M€ ! Après avoir été largué d’une altitude de 10.000 m, un nageur de combat doit être capable de « palmer » 20 km, remplir sa mission et maintenir un comportement éthique. Les équipages des grands bâtiments de surface, autrefois de l’ordre de 300 membres, sont réduits à 100. Certains métiers évoluent ou vont disparaître. Ainsi, les « météos », chargés d’analyser l’environnement des radars (en l’air) et sonars (sous la mer) reçoivent désormais leurs informations directement du siège de Météo-France à Toulouse, ce  qui n’était pas le cas il y a cinq ans. De jeunes opérateurs sont formés à l’usage des panneaux solaires, qui équiperont les bâtiments de demain. La Marine doit adapter en permanence les métiers dont elle a besoin et en anticiper d’autres, comme les « maintenanciers ».

L’environnement professionnel est d’abord perçu par le témoignage d’un proche. L’engagement ferme peut être motivé par le désir de voyager, les mythes du sous-marin et du pilote de chasse embarquée ou l’esprit d’équipage. Une fois dans la Marine, le compagnonnage entre générations transmet les règles de travail et de vie en commun. La féminisation est considérée comme un succès dans la Marine. Les femmes ont accès à presque toutes les spécialités, mais sont surreprésentées dans certaines : les transmissions, les ressources humaines et surtout le service de santé (80 % des médecins). Une exception demeure : les SNLE où les patrouilles durent 70 jours.  Le principal refus de leur présence provient… de la jalousie des épouses de marins ! Dans une large majorité, les personnels de la Marine nationale soulignent la qualité de l’ambiance du travail et des relations avec le commandement ainsi que la clarté de l’information interne et de la concertation. Tous reconnaissent être correctement payés par rapport au monde civil. Enfin, l’attractivité de la Marine se traduit par un sentiment de fierté d’appartenance : 88 % des sondés se définissent d’abord comme étant marins avant d’être militaires ou d’une spécialité précise.

Loïc Salmon

Olivier Lajous, matelot du Service national en 1974 et titularisé dans le Corps des officiers de marine en 1987, terminera sa carrière au grade de vice-amiral d’escadre le 8 novembre prochain. En 36 ans de service dont 17 à la mer, il a participé à des opérations au Liban, en Iran, en Libye, au Tchad, au Yémen, en Erythrée et en Afghanistan. Il a notamment dirigé le Service de communication de la marine (Sirpa Marine) et commandé la frégate De-Grasse (2001) et le Centre d’enseignement supérieur de la marine (2007). Nommé directeur du personnel militaire de la Marine en 2009, il a reçu, trois ans plus tard, le « trophée du DRH de l’année », décerné par le cabinet de conseil en recrutement Hudson (sa représentante à droite sur la photo), la publication Figaro économie et le site internet d’emplois pour les cadres et dirigeants en France Cadremplois.fr. Cette distinction est le plus souvent remise à des directeurs de ressources humaines d’entreprises privées pour leur réalisations et engagements. Actuellement chargé de mission auprès du chef d’état-major de la Marine, il va entrer en novembre au conseil d’administration de la Société nationale de sauvetage en mer, dont il prendra la présidence quelques mois plus tard. L’amiral Lajous est officier de la Légion d’Honneur et de l’Ordre national du Mérite, titulaire de la croix de la Valeur militaire et chevalier du Mérite maritime.




L’IBEO pour évaluer les besoins humains des bâtiments futurs

La simulation prépare les équipages des bâtiments de la Marine nationale à travailler en nombre restreint et dans un environnement opérationnel de plus en plus complexe. Les Illustrateurs de Besoin d’Exploitation Opérationnelle (IBEO) en sont les outils principaux.

Martine Pellen-Blin, expert « facteur humain » à la Direction générale de l’armement (DGA) techniques navales, les a présentés au cours d’un séminaire organisé, le 12 juin 2012 en région parisienne, par le Commissariat général du salon d’armements terrestres Eurosatory 2012.

La réduction des équipages concerne tous les futurs bâtiments, qui seront de plus en plus sophistiqués et devront remplir les mêmes missions qu’aujourd’hui. Ainsi, l’équipage d’une frégate passera de 220 personnels à 108, celui d’un sous-marin nucléaire d’attaque de 72 à 60 et celui d’un pétrolier-ravitailleur de 160 à 100. En outre, les données à traiter et à exploiter vont considérablement augmenter. Pour éviter que les opérateurs ne soient saturés d’informations, il est devenu nécessaire de réduire la complexité des systèmes et de définir des aides à la prise de décision. Des ruptures technologiques importantes sont en cours : surfaces d’affichage de plus en plus grandes, tables tactiles, réalité augmentée, représentations en trois dimensions et interaction gestuelle. Le facteur humain (organisation du travail) aura un impact sur l’architecture et les niveaux d’automatisation d’un système. Celui-ci comporte plusieurs phases : faisabilité, conception préliminaire, conception détaillée, réalisation et enfin utilisation à bord d’un bâtiment. Les risques liés au facteur humain doivent être identifiés dès la faisabilité. Il faut donc agir le plus en amont possible dans le programme pour augmenter le niveau d’automatisation et d’intégration des fonctions.

Des outils de simulation de type iPhone permettent d’améliorer l’efficacité opérationnelle avec les retours d’expérience. En quelques minutes, les opérateurs sont immergés dans un environnement opérationnel réaliste comme sur un bâtiment. L’état-major de la Marine (forces) et la DGA (ingénieurs) effectuent une démarche conjointe pour déterminer les besoins des opérateurs, en vue de l’exploitation future de systèmes, à l’aide de simulations de situations de travail au PC navire, à la passerelle et au CO (central opérations). Dans une perspective de formation et d’entraînement, les IBEO évaluent la charge de travail de chacun, qui ne doit être ni trop élevée ni pas assez. Ils répartissent les tâches individuelles dans le travail collectif pour réduire les risques inhérents à toute nouvelle organisation. Enfin, ils évaluent les interfaces homme/machine et les aides à apporter aux opérateurs. L’ingénierie du facteur humain fait partie de l’ingénierie du système. Après analyse de la mission de chacun et des fonctions associées, un IBEO alloue des fonctions homme/machine, élabore l’activité (tâche et rôle de l’opérateur pour éviter la surcharge de travail), détermine les critères de performance du facteur humain selon les contraintes temporelles et constitue des postes de travail à partir des éléments de visualisation/commande liés à la tâche. Le chef de quart à la passerelle peut déléguer une partie de sa charge de travail. En outre, les opérateurs peuvent se contrôler mutuellement.

Les scénarios conduisent à des expérimentations, dont l’analyse donnera lieu à des recommandations. Par exemple, plusieurs IBEO spécifiques ont été définis et développés pour la nouvelle frégate multimissions Aquitaine, qui a effectué ses essais à la mer au printemps 2012. Pour la passerelle de navigation, un IBEO a servi à optimiser la centralisation des informations et des commandes, automatiser les fonctions (architecture intégrée et consoles multifonctions) tout en garantissant un haut niveau de performance opérationnelle (sécurité nautique), réguler la charge de travail des opérateurs et leur fournir une vision commune de la situation. Il s’agit d’optimiser le travail « collaboratif », auquel participent plusieurs personnes grâce aux technologies de l’information et de la communication. Pour le CO, il a fallu automatiser certaines fonctions. Des campagnes sur l’IBEO ont été réalisées pour gérer les risques des grands « collectifs » de travail : veille air/surface, mise en œuvre des armes, lutte anti-sous-marine, guerre électronique et liaison de données tactiques. Cela a permis de supprimer certains niveaux de coordination, créer de nouveaux rôles d’opérateurs et réduire les effectifs pour la mise en œuvre des armes. Deuxième exemple, un IBEO a été utilisé pour la prise en charge d’un drone de reconnaissance à la mer. Il a fallu intégrer un module drone à l’IBEO du CO mettant en œuvre des moyens optronique, infrarouge et vidéo, un radar de surveillance, un équipement de guerre électronique et un système d’identification automatique. Ensuite, l’impact de l’exploitation du drone aérien sur le CO a été évalué. Cela a mis en évidence : la nécessité d’un niveau d’intégration élevé pour permettre des échanges efficaces entre le drone et le système de commandement ; la complexité de la distance minimale d’approche ; la charge de travail élevée lors d’une veille sur deux zones distinctes ; la définition des modalités de collaboration entre l’équipage du drone et les opérateurs du CO. Troisième exemple, un IBEO a expérimenté la menace « asymétrique », constituée par un canot pneumatique de commandos dissimulé dans un trafic maritime dense et qui, tôt ou tard, va se démasquer. Les enjeux portent sur : la clarification des rôles des opérateurs de la chaîne fonctionnelle « menace asymétrique » ; la fourniture de nouveaux moyens d’aide à la décision en identifiant les moyens nécessaires ; la limitation de la charge de travail liée à la gestion des interfaces homme/machine. Pour agir le plus vite possible, les opérateurs doivent pouvoir disposer d’une présentation de la situation tactique « simplifiée », d’aides à la décision et de tables tactiles avec une interaction uniquement gestuelle. En fin de compte, le processus IBEO permet notamment de connaître le besoin d’un opérateur et de ne plus le remettre en question, de faciliter le dialogue lors de la prise de décision, d’accompagner le changement et de proposer des solutions innovantes et créatives.

Loïc Salmon

 L’illustrateur de besoin d’exploitation opérationnelle (IBEO) prend en compte le facteur humain dans l’évolution des bâtiments dans un contexte de budgets militaires de plus en plus restreints. Ainsi, les frégates multimissions (FREMM) verront leurs effectifs fortement diminuer. Ceux du central opérations passeront de 22 à 25 personnes  aujourd’hui à 11 demain ; ceux de la passerelle de navigation de 5 à 16 actuellement à 3 à 5 à terme ; ceux du PC navire de 4 à 5 aujourd’hui à 3 demain. Il faudra donc repenser l’organisation des tâches et vérifier que les niveaux d’automatisation et d’intégration des fonctions permettent une charge de travail acceptable par les personnels.




Tigre 2 : exercice franco-saoudien d’opérations spéciales

Pour la première fois, des forces saoudiennes sont déployées en Europe, en l’occurrence la Corse (base aérienne 126 de Solenzara), dans le cadre d’un exercice bilatéral de forces spéciales dénommé « Tigre 2 » (28 septembre – 20 octobre 2012).  Ce dernier fait suite à « Tigre 1 », portant sur la préparation d’un PC commun et qui s’est déroulé en Arabie Saoudite en 2011. Cette fois-ci, il s’agit de réaliser une « opération spéciale », par la mise en application du plan de coopération militaire bilatéral (élaboré en 2005 et engagé depuis 2010), le renforcement de l’interopérabilité entre les forces armées des deux pays et l’entraînement des commandements aux niveaux opératif (théâtre) et tactique. La France déploie environ 1.000 personnels dans « Tigre 2 ». Les forces spéciales (300 hommes) proviennent des commandos du 1er Régiment parachutiste d’infanterie de marine, du 13ème Régiment de dragons parachutistes, du Commando parachutiste de l’air No10 et des commandos Marine « De Monfort » et « Kieffer ». Elles mettent en œuvre des hélicoptères de 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales, des avions de transport de l’escadron « Poitou » de l’armée de l’Air et des drones. Elles bénéficient de l’appui et du soutien du Commandement de la force terrestre (une douzaine d’organismes et d’unités dont le 2ème Régiment étranger de parachutistes et le 2ème « Régiment de dragons – nucléaire, biologique et chimique »),  de la Marine nationale (bâtiment ravitailleur Meuse) et de l’armée de l’Air (avions de chasse Rafale). Les moyens saoudiens, dont les effectifs n’ont pas été divulgués, comprennent des commandos de la 64ème Brigade des forces spéciales, des hélicoptères Black Hawk et Bell (Little Bird) ainsi que des avions de transport C-130 Hercules.

Loïc Salmon




Le CSAT de l’OTAN : un poste clé

L’OTAN est la seule organisation politico-militaire apte à mener des opérations d’envergure et « la France y a une position influente et respectée ». Tel est l’avis du général Stéphane Abrial, chef du « Commandement suprême allié de la transformation » (CSAT) de l’OTAN.

Au cours d’une conférence organisée, le 13 septembre 2012 à Paris, par l’Association des journalistes de défense, il a souligné l’importance d’en faire vivre les réseaux et d’utiliser cette influence au mieux.

La perception américaine. Le fait que la France soit le deuxième pays contributeur de l’état-major du CSAT, après les Etats-Unis, est considéré à Washington comme une meilleure prise en compte du fardeau de leur défense par les Européens. « Les Etats-Unis souhaitent une Europe forte ». Le renforcement de leur intérêt pour l’Asie-Pacifique ne signifie pas un abandon de l’Europe : le Corps de déploiement rapide de l’OTAN y reste implanté (bases en Italie, Allemagne et Espagne). Par ailleurs, la France a toujours maintenu son intérêt pour la zone Pacifique. En ce qui le concerne, le général Abrial peut s’adresser directement au Pentagone (secrétaire à la Défense, chef d’Etat-major interarmes et leurs adjoints), au département d’Etat (ministère des Affaires étrangères), au Congrès (Parlement), au monde universitaire et aux « Think Tanks » (institutions privées à but non lucratif regroupant des experts en matière de politiques publiques).

Les partenariats. La relation de l’OTAN avec la Russie, son principal partenaire, fonctionne bien malgré quelques passages à vide (Géorgie) et divergences (Libye), précise le général Abrial. Toutefois, la coopération dans la lutte anti-missiles est difficile, car la Russie estime que cette défense donne à l’OTAN une trop grande visibilité sur sa dissuasion nucléaire. Pourtant, le CSAT est parvenu à développer des échanges au niveau Ecole de guerre (officiers supérieurs élèves), au cours des trois dernières années. En mars 2012, son chef s’est rendu à Moscou et y a noué de « bons contacts » avec le ministre de la Défense et le chef d’Etat-major des armées… qu’il a invité à venir à Norfolk. L’OTAN coopère avec l’Agence européenne de défense dans les domaines de la capacité médicale en opération et du ravitaillement en vol, pour éviter les duplications et renforcer les capacités européennes (voir rubrique archives : AED, 15-8-2012). La Grande-Bretagne compte sur l’OTAN (28 pays) pour compenser la réduction importante de ses moyens militaires. Depuis le 1er juillet, le CSAT est responsable de l’entraînement collectif, en vue d’une plus grande cohérence et, à terme, d’une plus grande efficacité. Il apporte son soutien aux exercices demandés par le « Commandement allié Opérations » (planification, exécution et évaluation). Chaque pays membre organise la formation et l’entraînement de ses forces armées. Mais, seule l’OTAN peut monter des exercices de grande ampleur dans un cadre multinational.  En ce sens, l’opération « Unified Protector » au large de la Libye en 2011 a constitué un test en vraie grandeur (revue téléchargeable septembre 2011 p.11-12). Selon le général Abrial, elle a démontré que l’OTAN peut décider en quelques jours, alors qu’il lui a fallu des mois pour les opérations au Kosovo (1999) et en Bosnie (1995). Ensuite, les Etats-Unis ont constaté, avec satisfaction, que des Etats européens sont prêts à s’engager et même à prendre la direction des opérations. Enfin, les pays européens devront combler leurs lacunes capacitaires constatées en matière de drones, ravitailleurs en vol, renseignement, surveillance, ciblage  (désignation d’objectifs, attaque et évaluation des effets) et stocks de munitions de précision. Celles-ci concernent tout ce qui permet une frappe d’une précision d’un mètre avec la garantie de réduire au minimum les dégâts collatéraux. En Afghanistan, en dix ans et à un prix élevé, les forces de l’OTAN ont atteint un niveau inégalé d’interopérabilité au combat. Il s’agit désormais de le maintenir et de l’adapter aux nouvelles menaces par la formation, l’entraînement et les exercices majeurs, malgré la crise économique.

Les conséquences. Depuis trois ans, les autorités militaires françaises ont pris en compte le retour au commandement militaire intégré de l’OTAN, notamment dans la formation à l’Ecole de guerre de Paris (archives : Coalition 2012, 25-4-2012). A ces stagiaires qui occuperont des fonctions élevées d’état-major, le général Abrial fait plusieurs recommandations : être à l’aise en anglais, à l’écrit et à l’oral, afin d’être lu et écouté ; pouvoir débattre en public en anglais, pour faire passer ses idées au bon moment ; examiner les documents OTAN pour saisir comment les questions sont traitées ; nouer des contacts avec les officiers stagiaires étrangers ; demander une affectation à l’OTAN pour comprendre d’autres modes d’action, car « ce qui est évident pour nous ne l’est pas pour d’autres ».

Budget en baisse. Alors que, presque tous les pays augmentent leurs dépenses militaires, les pays occidentaux les diminuent. L’OTAN en subit les conséquences. La révision globale de la structure de commandement, entreprise depuis dix-huit mois, conduit à la suppression de onze agences de l’Alliance atlantique. Au 1er décembre 2012, il n’en restera que trois : acquisition et suivi des matériels ; systèmes d’information et de combat ; soutien des forces. A la même date, les effectifs auront été réduits de 30 % pour descendre… en dessous de 9.000 personnes !

Loïc Salmon

Le général d’armée aérienne Stéphane Abrial dirige le « Commandement suprême allié de la transformation » (CSAT) de l’OTAN depuis le 9 septembre 2009, année où la France a décidé de participer pleinement aux structures de l’OTAN après son retrait de la structure militaire intégré en 1966. Sa fonction a été attribuée, à partir du 28 septembre, au général d’armée aérienne Jean-Paul Paloméros, son successeur à la tête de l’état-major de l’armée de l’Air. Le CSAT dirige la transformation continue des structures, des forces, des capacités et des doctrines militaires de l’OTAN, menée pour en améliorer l’efficacité. En coopération avec le Commandement allié Opérations, il analyse les besoins opérationnels de l’OTAN, afin de déterminer la nature et l’importance des besoins futurs en matière de capacités d’interopérabilité et de les classer par ordre de priorité, dans le but de contribuer au processus global d’établissement des plans de défense de l’OTAN. Chargé de l’étude de nouveaux concepts et doctrines d’emploi, le chef du CSAT supervise les expériences effectuées et le soutien apporté à la recherche, au développement et à l’acquisition de nouvelles technologies et capacités. Enfin, au 1er décembre 2012, le CSAT, qui a son siège à Norfolk (Etats-Unis), comptera 1.050 personnels, dont 100 Français.