Cyberdéfense : perspectives européennes

L’Union européenne tente de préserver sa souveraineté technologique par une politique cohérente de cyberdéfense. La part croissante du marché numérique constitue en effet un avantage, mais aussi une vulnérabilité.

La  coopération européenne en la matière a fait l’objet d’un colloque organisé, le 16 mai 2013 à Paris, par la Commission  des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. Y ont notamment participé : le sénateur Jean-Marie Bockel, auteur d’un rapport d’information sur la cyberdéfense ; Giuseppe Abbamonte, chef d’unité à la DG Connect de la Commission européenne ; l’ambassadeur Jean-François Blarel, secrétaire général adjoint du ministère des Affaires étrangères ; Cornelia Regall-Grothe, secrétaire d’Etat du ministère fédéral allemand de l’Intérieur ; Sir Peter Ricketts, ambassadeur britannique en France.

La Commission européenne. Selon Giuseppe Abbamonte, le marché numérique de l’Union européenne (UE) se monte chaque année à 500 Md€, soit 1.000 € par personne. Mais les menaces sont diverses : criminelles, motivations politiques, terrorisme, catastrophes naturelles et… même câbles grignotés par des rats ! Chaque jour, la sécurité de 148.000 ordinateurs se trouve compromise, entraînant un préjudice possible d’environ 250 Md€. Toutefois, les efforts de sensibilisation entrepris portent leurs fruits. En 2012, 38 % des internautes ont modifié leur comportement : moins d’achats en ligne et vigilance quant à la diffusion des données personnelles. L’UE a défini une doctrine : créer les conditions pour une coopération entre tous les Etats membres avec l’instauration d’autorités nationales compétentes ; diffuser une culture de prévention des risques informatiques ; promouvoir la cybersécurité au sein des secteurs publics et privés. Toutefois, note Giuseppe Abbamonte, la coopération ne fonctionne que parmi les pays du Nord-Ouest de l’UE, faute de confiance mutuelle au sein de la totalité des Etats membres. « Or, dit-il, s’il y a un maillon faible, cela affaiblit toute la chaîne ».

En France. Le cyberespace est difficile à appréhender au niveau diplomatique, explique Jean-François Blarel. Les Etats réagissent de façon ambivalente, entre la promotion de la liberté des acteurs (utilisateurs, entreprises et pouvoirs publics) et un contrôle politique. Pour la France, il s’agit d’éviter les escalades, comme celle des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine, et qu’internet devienne un espace de conflit. L’ONU, l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), l’UE et l’OTAN traitent du cyberespace. Ainsi, le sommet de l’OTAN à Lisbonne (2010) a considéré que l’article V sur la solidarité entre pays membres peut être invoqué, en cas d’agression caractérisée et identifiée. Par ailleurs des forums « ad hoc » se forment en dehors des instances internationales officielles (Londres 2011, Budapest 2013 et Séoul 2014). La France tente de coopérer avec deux groupes de pays : ceux partisans d’un traité international sur la cyberguerre et le rôle de l’Etat (contrôle) et ceux (dont la France) favorables au dialogue entre l’Etat, les utilisateurs et les grands groupes fournisseurs de tuyaux d’accès à internet. Sur le plan bilatéral, la France agit avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’UE pour créer un climat de confiance. Elle se manifeste aussi au sein des instances internationales, dont l’ONU d’où, estime l’ambassadeur, découleront peut-être des relations de confiance entre les Etats. Déjà, 15 d’entre eux élaborent des normes de conduite et des mesures en ce sens pour éviter l’escalade.

En Allemagne. Cornelia Regall-Grothe dirige aussi depuis 2010 l’Office fédéral des systèmes d’information (500 agents et budget annuel de 80 M€)… qui subit 5 attaques par jour ! En Allemagne, les dommages se chiffrent en milliards d’euros. Devant la difficulté à déterminer les objectifs des cyberattaquants (espionnage militaire ou sabotage économique), les autorités procèdent par déduction et misent sur la prévention aux niveaux de l’Etat, des entreprises et des utilisateurs. Depuis 2011, les mesures portent sur la protection des infrastructures critiques et les systèmes de sécurité informatique. Un Conseil de cybersécurité regroupe des représentants de la Chancellerie, des ministères des Affaires étrangères, de l’Economie et de la Technologie, des Länder, des entreprises et du monde scientifique. Il étudie les progrès technologiques et les vulnérabilités. Les responsables des infrastructures critiques du pays, surtout les télécommunications,  ont l’obligation de mettre à jour tous les deux ans leurs plans de sécurité informatique et de signaler toute attaque. Malgré les limitations budgétaires, les programmes de recherche et développement  bénéficieront d’une enveloppe supplémentaire de 30 M€ sur cinq ans. La coopération européenne (France et Grande-Bretagne) vise à renforcer la souveraineté technologique de l’UE en matière d’équipements fiables.

En Grande-Bretagne. Sir Peter Ricketts a participé à l’élaboration du Livre blanc (français) 2013 sur la défense et la sécurité nationale. Selon lui, l’approche britannique consiste à concilier l’optimisation de l’usage d’internet, vecteur de croissance (58 Md€ d’achats en ligne par an) et les besoins de sécurité informatique. Le « Government Communications Headquarters »  (GCHQ), agence chargée du renseignement technique, dispose de 700 agents pour la cyberdéfense et bénéficie d’une rallonge budgétaire de 750 M€ entre 2011 et 2015. Il s’agit de renouveler continuellement les systèmes pour anticiper sur ce qui se passera sur internet et réagir en temps réel. Face à la cybercriminalité, une nouvelle unité mutualise les moyens  de maintien de l’ordre, police et cybersécurité. Les entreprises, petites et grandes, profitent de la protection publique pour développer leur activité en ligne et augmenter ainsi leur chiffre d’affaires. Elles sont aussi incitées à échanger leurs informations en matière de cybersécurité. Enfin,  la coopération internationale, excellente avec la France et l’Allemagne précise l’ambassadeur, porte aussi sur l’aide financière dans ce domaine aux petits pays émergents.

Loïc Salmon

Cyberdéfense : une complexité exponentielle

Suite à la publication du Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, le sénateur Jean-Marie Bockel a donné les indications suivantes en matière de cyberdéfense sur laquelle il a publié un rapport en 2012 : l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information devrait disposer de 500 agents en 2015 ; l’Union européenne fixe la norme de cybersécurité ; obligation de déclaration en cas d’incident significatif dans les infrastructures critiques ; maintien de l’autonomie stratégique de la France ; lutte contre le pillage du patrimoine culturel et économique ; la sécurisation des données informatiques constitue un secteur à forte croissance ; nécessité d’un dialogue avec la Russie et la Chine dans une dimension mondiale et selon des règles à définir sur des enjeux industriels et technologiques.




Cyberespace : nouveau terrain d’affrontement international

Représentation d’un territoire lié à la technologie informatique, le cyberespace présente des aspects stratégiques : lieu commun à préserver mais aussi menace pour les usagers et même champ de bataille entre Etats.

La Chaire Castex de cyberstratégie a examiné les stratégies des Etats dans le cyberespace, au cours de la journée d’étude qu’elle a organisée le 18 avril 2013 à Paris. Sont notamment intervenus : Frédérick Douzet, titulaire de la chaire et directrice adjointe de l’Institut français de géopolitique, Université Paris 8; Jean-Loup Samaan, maître de conférences au département Moyen-Orient du Collège de défense de l’OTAN ; David Sanger, correspondant en chef du New York Times à la Maison Blanche ; Sophie Lefeez, doctorante en socio-anthropologie des techniques, Université Paris 1.

La menace informatique. Selon Frédérick Douzet, une prise de conscience est apparue dans les discours politiques et les médias américains après les attaques informatiques contre l’Estonie en 2007 et la Géorgie deux ans plus tard. Ces attaques, pour lesquelles la Russie a été soupçonnée, ont provoqué peu de dommages matériels graves, mais de sévères perturbations dans un contexte de tensions politiques fortes. La cyberguerre est entrée dans le domaine public avec, pour conséquences, la hausse du budget de la protection informatique aux Etats-Unis et la mise en place de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information en France. Les attaques multipliées contre les organismes gouvernementaux et les grandes entreprises (4.000 par an chez Alcatel) font craindre des risques d’espionnage industriel et de destruction de données et d’infrastructures vitales sur le territoire. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 avaient déjà montré la vulnérabilité des Etats-Unis à des guerres asymétriques. Ensuite, la Russie et la Chine ont manifesté leur volonté de projection de puissance. La représentation de la menace revêt une importance stratégique, car elle peut être instrumentalisée pour servir des intérêts. Plus la menace prend de l’importance et plus la légitimité populaire est indispensable pour financer des dispositifs sécuritaires onéreux dans un contexte budgétaire contraint. Les Etats-Unis sont passés de la guerre globale contre le terrorisme à celle contre l’ennemi asymétrique, capable de frapper n’importe où, sans préavis et sans être identifié à coup sûr. Les efforts de défense contre Al Qaïda ont été transférés vers la cyberguerre avec des moyens budgétaires accrus, du fait que des puissances adverses (Russie, Chine et Iran) peuvent accueillir des cyberattaquants. Le discours sur la cyberguerre est lié à la rivalité de pouvoir géopolitique : exagération de la menace chinoise (montée en puissance de la Marine et attaques informatiques) ; analogie avec la menace nucléaire ; risque de destruction des services de renseignement.

La saga « Stuxnet ». L’existence du ver israélo-américain « Stuxnet », utilisé contre les centrifugeuses iraniennes d’enrichissement nucléaire, a été révélée en 2012 par le quotidien américain New York Times. Il s’agissait d’une vaste opération dénommée en réalité « Olympic Games », déclenchée par l’administration Bush en 2006 et poursuivie par l’administration Obama en 2008. Jean-Loup Samaan présente le contexte : impasse du processus diplomatique avec l’Iran ; rumeur d’une opération aérienne préventive par Israël avec l’aide des Etats-Unis ; absence de consensus au sein de l’Union européenne, car la Grèce, l’Italie et l’Espagne ont besoin du pétrole iranien. Empêtrée dans la guerre d’Irak, l’administration Bush choisit la cyberattaque contre l’Iran. L’Agence de sécurité nationale (NSA), chargée de la lutte informatique, entreprend une vaste opération avec les services de renseignement israéliens, qui apportent une valeur ajoutée. Les recherches vont porter sur les centrifugeuses vendues à l’Iran et à la Corée du Nord par la Libye en 2003, après son abandon des armes de destruction massive. Mais, les Etats-Unis en ont récupéré quelques unes. La saga de ce qui sera plus tard connu sous le nom de « Stuxnet » se déroule en neuf phases : essai du programme dit NSA/Unit 8200 ; programme infiltré dans le système iranien ; collecte et transmission de données ; conception et propagation du ver ; propagation du ver dans le système de contrôle des centrifugeuses ; altération des opérations des centrifugeuses ; exportation involontaire du ver sur internet via l’ordinateur d’un ingénieur iranien et infection de 30.000 ordinateurs dans le monde ;  poursuite de l’opération avec une version améliorée du ver ; découverte du ver par les Iraniens, qui mettent au point un anti-virus. Les décideurs ont perdu le contrôle de l’opération lors du dérapage sur internet. D’après Jean-Loup Samaan, le Stuxnet s’apparente à un outil de diplomatie « coercitive » et une opération de sabotage aux objectifs stratégiques limités, dont il faut ensuite gérer l’escalade. Mais, dit-il, « une cyberattaque qui marche est celle dont on n’a jamais parlé » ! Enfin, David Sanger a souligné qu’Obama a développé un autre programme de Bush pour les opérations clandestines : les drones !

La supériorité technique. La recherche de la supériorité technique stimule l’industrie d’armement, conclut Sophie Lefeez à l’issue d’entretiens avec les concepteurs (Direction générale de l’armement) et fabricants d’armement. Il s’agit d’avoir un temps d’avance sur « l’autre », de ne pas chercher à l’imiter, mais de concevoir des systèmes d’armes plus évolués. Connaissance, vitesse, allonge et protection constituent les idées directrices. Par ailleurs, la supériorité de l’information permet d’obtenir la supériorité tactique. L’évolution technique définit l’efficacité opérationnelle, qui repose sur des moyens d’information accrus. Il s’agit d’aller plus vite, plus loin, plus haut et de détecter l’ennemi le premier. Pourquoi continuer dans cette voie s’interroge Sophie Lefeez ? « Parce que la technique rassure » !  Depuis la fin de la guerre froide (1991) et ses scénarios prévisibles, le monde fait face à une incertitude déstabilisante, avec la perte des anciens repères et la recherche de nouveaux. Le calcul des probabilités au moyen d’algorithmes doit permettre de maîtriser les risques, en vue du « zéro aléa » dans la détection de la menace.

Loïc Salmon

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Le journaliste américain David Sanger a publié deux livres sur l’administration américaine actuelle. Dans le second, intitulé « Obama : guerres et secrets », il dévoile des informations inédites sur le programme « Olympic Games » relatif à l’utilisation de l’arme informatique, par le gouvernement américain, contre le programme nucléaire iranien. Pour la première fois, un Etat a pu réaliser une cyberattaque de longue durée contre un autre Etat, en vue d’éviter un nouvel engagement militaire et de ne pas conduire une opération clandestine sur le terrain.

 




Nouvelles armes informatiques pour des attaques mieux ciblées

Les « maliciels », programmes destinés à piller des données confidentielles, perturber ou même détruire le fonctionnement des systèmes informatiques, se multiplient avec un perfectionnement accru. Les constructeurs de logiciels de protection ont beaucoup de mal à suivre leur évolution et le nombre de leurs attaques.

Laurent Heslault, directeur des stratégies de sécurité de Symantec Europe, a présenté la situation au cours d’une conférence-débat organisée, le 21 mars 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Cibles et objectifs. Dans un monde très connecté (ordinateurs, téléphones mobiles et réseaux sociaux), compétitif et complexe, les cyberattaques se concentrent sur les personnes, processus et technologies. Toutes les organisations ou entreprises, quelle que soit leur taille, constituent des cibles : 50 % comptent moins de 2.500 personnes ! Par secteur d’activité, sont visés en ordre décroissant : l’Etat et le secteur  public, la production industrielle, les établissements financiers, les services informatiques, les fabricants de produits chimiques et pharmaceutiques, les transports, les organisations à but non lucratif, les média, les sociétés de marketing, les centres d’enseignement et les points de vente au détail. Par fonction, les cadres de haut niveau arrivent en tête des victimes, devant les destinataires de courriels partagés, les commerciaux, les personnels affectés à la recherche et au développement, et même les responsables des ressources humaines chargés du recrutement. Les données confidentielles volées peuvent être revendues ou simplement rendues publiques au journal télévisé… avec de graves conséquences financières, juridiques et pour la réputation des entreprises ! En matière de cyberattaques, d’autres pays ont les mêmes capacités que la Chine, souvent montrée du doigt. Ainsi, des « vers », venus de 115 pays, ont infecté plus 40.000 adresses informatiques (IP). La plupart des cibles font partie du panorama de l’industrie de défense au sens large : construction navale militaire, aéronautique, armement, énergie, électronique et recherche. Ainsi en 2011, Symantec a détecté 677 infections par le maliciel « Stuxnet » aux Etats-Unis, 86 au Canada, 53 en Chine, 31 à Hong Kong et 31 en Australie. Taïwan, la Grande-Bretagne, la France, la Suisse, l’Inde et le Danemark ont également été touchés. Stuxnet, actif pendant au moins cinq ans contre l’Iran, a modifié les programmes de ses centrifugeuses d’enrichissement de l’uranium, sans que les consoles de contrôle s’en aperçoivent : il a fallu remplacer 1.000 centrifugeuses ! Un autre maliciel dénommé « Jokra », découvert le 20 mars 2013, a attaqué 3 chaînes de télévision, 2 banques et 1 centre de télécommunications en Corée du Sud, modifiant la présentation de sites internet et effaçant 32.000 machines. Les « serveurs » sont particulièrement visés. Toutefois, Laurent Heslault met en garde contre cet emballement médiatique : « Information ou intoxication ? On est dans le domaine du renseignement avec du faux ».

Modes opératoires. Les attaquants de l’internet se répartissent en trois catégories : les  jeunes pirates (« hackers »), motivés par le défi technologique, les cybercriminels par un retour financier sur investissement et les activistes par l’idéologie ou l’action politique. Les  groupes, bien organisés et compétents, visent plus la propriété intellectuelle que la destruction des appareils des « cibles ». Ils disposent d’importants moyens financiers, vu l’échelle et la durée de leurs opérations. Il s’agit donc probablement d’organisations criminelles, de groupes soutenus par un Etat, des services de renseignement d’un Etat ou même d’organisations non gouvernementales. Ainsi, Amnesty International a admis avoir procédé à des cyberattaques.  Selon Symantec, une attaque informatique ciblée se déroule en quatre phases : incursion par envoi d’une pièce jointe « piège » avec un message crédible ; cartographie des réseaux et systèmes avec recherche des données confidentielles ; accès aux données des systèmes vulnérables et installations de maliciels pour les capturer ;  renvoi de ces données confidentielles en clair, chiffrées et/ou compressées vers l’équipe attaquante. Les maliciels volent aussi les informations sonores et videos et tentent de prendre le contrôle de machines des dirigeants. Toutefois, ils finissent tôt ou tard par être découverts : Stuxnet et Jokra, mais aussi « Duqu », « Flamer », « Sofacy », « Nitro », « Shamoon », « Elderwood », « Spear Phishing », Watering Hole » « Sykipot » et « Narilam ».  Plus grave, la « menace persistante avancée » ou APT, pour « Advanced Persistant Threat », est une campagne active d’attaques ciblées et à long terme. Elle peut utiliser des techniques de renseignement (écoutes), tente de rester indétectable le plus longtemps possible, inclut des menaces multiples et possède plusieurs moyens de contrôle pour assurer son succès. Enfin, elle connaît des mutations et s’adapte pour contourner détections et mesures de sécurité.

Contre-mesures. Une seule technologie ne suffit pas pour se prémunir contre l’APT. Le maliciel n’est qu’une composante de l’APT et l’individu restera toujours le maillon faible. Symantec propose diverses mesures pour chacune des quatre phases d’une attaque informatique, dont notamment : l’éducation des personnes à risques, la surveillance des sources externes et l’évaluation du niveau de vulnérabilité ; la validation des politiques de sécurité (mots de passe) et la détection des incidents de sécurité récurrents ; la classification de l’information sensible et la détection de maliciels dits « uniques » ; la conformité des règles de communication, la surveillance et éventuellement le blocage des communications sortantes, la détection des flux atypiques et le filtrage des contenus sortants. Toutefois, l’emploi d’armes informatiques « offensives » se heurte, en France, à des obstacles juridiques…qui n’existent pas dans d’autres pays, indique Symantec. Enfin, alors que le cyberespionnage se produit tous les jours, qu’en est-il d’une véritable cyberguerre causant des pertes en vies humaines, comme la guerre tout court ? Laurent Heslault l’estime possible dans un avenir lointain. Il recommande donc la vigilance : « Il y a de vrais risques, mais pas encore de vrais dangers ».

Loïc Salmon

La société américaine Symantec est spécialisée dans l’édition de logiciels de sécurité et de protection des données. Présente dans plus de 40 pays, elle consacre 17 % de son chiffre d’affaires en recherche et développement et y fait travailler 500 analystes. Sa couverture mondiale et permanente lui permet de détecter rapidement : plus de 240.000 attaques dans près de 200 pays ; des « maliciels » auprès de 133 millions de clients ; plus de 35.000 vulnérabilités dans 11.000 « éditeurs » et 80.000 technologies ; 5 millions de comptes leurres (« spams/phishings ») parmi plus de 8 milliards de messages par jour et 1 milliard de requêtes journalières par internet.




La guerre électronique : nouvel art de la guerre

La guerre électronique, comme la guerre tout court, est une opposition de volontés, mais dans un environnement d’électrons. Sa mise en perspective historique rappelle les principes de « L’art de la guerre » du stratège chinois Sun Tzu.

Olivier Terrien, ingénieur en systèmes électroniques pour la défense et auteur du livre « Les 36 stratagèmes de la guerre électronique », l’a expliqué au cours d’une conférence organisée, le 31 janvier 2013 à Paris, par l’Association régionale Paris Ile-de-France des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les enseignements de l’Histoire. Pour Sun Tzu, la guerre est un enchaînement de situations. Il en a défini 36, à la dangerosité croissante, et autant de stratagèmes pour s’en sortir. La dernière, la pire, ne permet qu’une seule solution : la fuite ! La méthode chinoise consiste à partir d’un exemple pour lancer la réflexion sur son environnement général. A l’appui, Olivier Terrien en cite plusieurs puisés dans l’Histoire occidentale. Ainsi, en 73-71 avant J.-C., Spartacus, esclave et gladiateur révolté, a trompé les troupes romaines en donnant une fausse apparence de son camp encerclé. A la bataille d’Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant simule une fuite pour inciter les troupes à pied adverses à quitter leur position dominante, en vue de les écraser avec sa cavalerie. La guerre électronique apparaît durant la première guerre mondiale avec pour cible la radio. Avant la bataille de Tannenberg en 1914 et afin d’accélérer les liaisons avec ses troupes, l’état-major russe émet ses directives non cryptées par radio. L’armée allemande les intercepte, modifie ses déplacements en conséquence et l’emporte sur son adversaire. La même année, des bâtiments britanniques cisaillent les câbles de communications de l’Allemagne pour l’obliger à transmettre ses messages par radio, afin de les intercepter. La seconde guerre mondiale voit la naissance du radar. En 1942, des parachutistes britanniques s’emparent du radar allemand de Bruneval et détruisent toute l’installation pour cacher le vol de pièces maîtresses, qui permettront d’obtenir des renseignements cruciaux ultérieurement. La même année, les brouilleurs britanniques à répétition « Moonshine » attirent 150 chasseurs allemands au-dessus de Dunkerque, alors que le bombardement réel par les avions américains se produit au-dessus de Rouen. En 1943, les bombardiers alliés larguent des bandelettes métalliques pour dissimuler leur présence et leur position aux opérateurs allemands, qui ne parviennent plus à désigner les cibles dans le nuage électromagnétique ainsi formé. L’interception d’un message radio japonais, décrypté par les services de renseignement américains, permet d’abattre l’avion transportant l’amiral Yamamoto, concepteur de l’attaque surprise contre la base américaine de Pearl Harbour (1941). Privée de son chef, la Marine japonaise n’entreprend plus d’opérations aéronavales. La même année, par radio, des opérateurs britanniques germanophones donnent de fausses indications qui désorientent les pilotes de chasse allemands, rendent suspects les ordres transmis et discréditent toute l’organisation en place. Le 6 juin 1944, des flottes aériennes fantômes, constituées d’avions et de bandelettes métalliques, trompent les radars allemands sur le lieu réel du débarquement. En 1981, afin d’empêcher l’Irak d’accéder à l’arme nucléaire, l’aviation israélienne bombarde son réacteur Osirak, construit avec l’aide de la France pour des recherches civiles. En 1987, des Mirage F1 français partent vers l’ouest de la position présumée du radar libyen de Ouadi-Doum pour l’inciter à s’allumer. Ainsi localisé, le radar est détruit par les missiles Martel des avions Jaguar venus de l’Est.

Les applications aujourd’hui. La guerre électronique est une guerre de mouvement avec les mêmes fondamentaux, à savoir espionnage, brouillage, leurres et attaques, indique Olivier Terrien. Elle correspond à toute action militaire visant à contrôler le spectre électromagnétique. En outre, toute mesure offensive appelle une contre-mesure défensive, qui nécessitera d’être dépassée par une nouvelle mesure offensive. Il s’agit de posséder les équipements, devenus bon marché et plus petits, savoir les utiliser et fixer un but. Les combattants d’aujourd’hui se trouvent dans la même situation que le chevalier en armure des XVème et XVIème siècles face à l’archer, puis à l’arquebusier moins long à former. Les gros systèmes informatiques sont perturbés par des pirates, passionnés mais de plus en plus organisés par les Etats. Tous les milieux sont concernés : terre, air, mer, cyberespace et intelligence économique. Tout d’abord, les dispositifs électroniques de communications, composantes critiques de la dissuasion nucléaire, doivent donc être durcis en permanence. Par ailleurs, toute action crédible sur un théâtre d’opérations dépend des moyens de renseignement humains, mais aussi électromagnétiques. La capacité d’y entrer en premier dépend de la portée des munitions des frappes aériennes, face à celle des systèmes sol/air. Le décideur peut éviter les dommages collatéraux, grâce notamment à la rapidité des moyens électroniques de communication. Toutefois, il reste la menace diffuse des systèmes anti-aériens portatifs (« manpads »), faciles à utiliser et difficiles à contrer. Ainsi, en 2001 en Afghanistan, un avion cargo, attaqué à l’atterrissage par des missiles SA-7 soviétiques, a été sauvé par le largage in extremis de leurres infrarouges. Après l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, environ 2.000 manpads ont disparu des arsenaux libyens et réapparaîtront un jour ou l’autre. La frappe « virtuelle » d’un équipement critique peut imposer une volonté politique. Ainsi, en 2010, l’Iran a admis la destruction de 20 % des centrifugeuses de son programme d’enrichissement nucléaire par le virus informatique « Stuxnet », mis au point par Israël et les Etats-Unis. Enfin, dans le cadre de la guerre économique, les moyens d’écoute électronique du réseau anglo-saxon « Echelon » servent aussi à capter les communications… des téléphones portables !

Loïc Salmon

Sun Tzu, général chinois du VIème siècle avant J.-C., est connu pour son ouvrage « L’Art de la guerre ». L’objectif de la guerre est de contraindre l’ennemi à abandonner la lutte, y compris sans combat, par la ruse, l’espionnage et une grande mobilité. La gagner ou la perdre ne se fait par hasard, mais repose sur la méthode et la stratégie. Il s’agit d’abord de prendre possession de l’adversaire en entier, y compris les civils qui seront les sujets du vainqueur. Ensuite, le déploiement des forces exige une préparation, du travail, une bonne connaissance des forces en présence par le renseignement et enfin une adaptation aux circonstances. La stratégie consiste à harmoniser la cause morale, les conditions climatiques et géographiques, les capacités du dirigeant, l’organisation et la discipline. Ces principes militaires trouvent aussi des applications dans le domaine politique et les activités économiques.

 




Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Les cyberattaques gênent les opérations militaires, mais ne les remplacent pas. Derrière le flou de la ligne de partage entre la guerre et la paix se profilent des enjeux militaires, financiers et… démocratiques !

C’est ce qu’ont expliqué les professeurs Frédérick Douzet (géopolitique, Université Paris 8) et Kavé Salamatian (informatique, Université de Savoie), au cours d’une conférence organisée, le 27 septembre 2012 à Paris, par la chaire Castex de cyberstratégie (fondation d’entreprise EADS).

Les représentations géopolitiques. La stratégie repose sur la représentation de la réalité, que perçoivent les acteurs politiques d’un pays et qui varie d’un continent à l’autre. Le cyberespace est la représentation d’une menace pour un territoire qui, pour un Etat, est délimité par des frontières et sur lequel il exerce sa souveraineté (lois, sécurité, intérêts économiques, rivalités et coopérations régionales). Ce qui est acceptable dans certains pays ne l’est pas dans d’autres. Tout est une question de rapports de forces techniques et juridiques, précise Frédérick Douzet. Deux visions s’opposent. L’une, d’origine américaine, concerne un espace d’échanges sans frontières ni contrôle. L’autre, d’origine chinoise, porte sur un territoire à contrôler pour manifester sa puissance. Actuellement, une quarantaine d’Etats exercent un contrôle sur l’internet capté chez eux, afin de réaffirmer leur souveraineté. Il s’ensuit parfois des contradictions avec les valeurs que ce pays défend, comme la liberté d’expression et la protection de la vie privée. De petits acteurs non étatiques (pirates isolés et organisations diverses) émergent face à la supériorité des grandes puissances militaires. Cette perception d’une menace diffuse sur le territoire peut déterminer des orientations stratégiques. Ainsi, les Etats-Unis, qui ont pris conscience de leur vulnérabilité après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, ont mal ressenti la montée en puissance de la Chine et son développement de l’internet dans les années 2000. En effet, à partir de 2009, des attaques contre des réseaux et des entreprises américaines provoquent un emballement médiatique. Le cyberspace est présenté comme une menace par la hiérarchie militaire, le complexe militaro-industriel et le monde politique. Cette rhétorique alarmiste, souligne Frédérick Douzet, constitue la représentation d’une catastrophe imminente et contre laquelle il faut se prémunir, comme la menace nucléaire et avec les mêmes dégâts en termes de destructions militaires et économiques. Dès mai 2010, est créé le « US Cybercom » ou Commandement américain chargé de la sécurité des systèmes d’information et des opérations militaires dans le cyberespace. Un an plus tard, les Etats-Unis déclarent que les cyberattaques seront considérées comme des actes de guerre. Pourtant, leur gouvernement n’est pas unanime sur la question. De son côté, l’institution américaine à but non lucratif Rand Corporation qualifie les cyberattaques « d’armes de perturbation massive », susceptibles de causer des dégâts matériels importants, mais sans faire autant de victimes que des missiles à tête nucléaire. De plus, comment riposter contre un ennemi difficile à identifier avec certitude ou dépourvu d’infrastructures s’il n’est pas un Etat ? Mais, les enjeux sont considérables : capacité à élaborer une stratégie cohérente et efficace ; investissements en recherche et développement ; sécurité des personnes.

Des attaques très onéreuses. Kavé Salamatian définit la cyberstratégie comme l’art de diriger, coordonner et positionner ses forces dans l’espace de l’internet, afin d’atteindre des objectifs. Il est possible de couper l’internet d’un pays qui dispose d’un poste centralisé avec des connexions et qui a procédé à une réflexion stratégique. Les Etats-Unis ont effectué cette réflexion pour certains pays. L’Iran, qui a mené à terme cette réflexion, a quitté la connexion italienne pour celle de la Russie, qui assure 60 % de son trafic. En 2010, plusieurs de ses sites industriels avaient été victimes du ver informatique « Stuxnet », mis au point conjointement par Israël et… les Etats-Unis, dont la participation a été découverte en avril 2012. Aujourd’hui, l’Inde, la Chine et la France ont la capacité de réaliser le Stuxnet. Selon François Géré, l’administration Obama l’a utilisé pour mener une action contre le programme nucléaire iranien, en vue de signifier au gouvernement israélien qu’il est possible de gêner l’Iran sans recourir à une action militaire classique, opinion partagée par les services de renseignements israéliens. Par ailleurs, d’après le professeur Salamatian, les attaques informatiques chinoises contre Google, fin 2009, ont mobilisé trois équipes : une pour l’évaluation de la situation en amont, une pour l’élaboration de l’attaque et une pour l’attaque elle-même. Trois mois se sont écoulés entre chacune de ces actions. Des sommes astronomiques sont dépensées en matériels (« firewalls »), mais peu d’argent est consacré aux travaux de réflexion. De son côté, le professeur Géré indique que la phase de préparation d’une action exige des moyens financiers et humains considérables. Ainsi, il a fallu plusieurs centaines de personnes de haut niveau pour mener avec succès le vol des plans de l’avion polyvalent F-35 du constructeur américain Lockheed Martin. Enfin, selon le professeur Douzet, une cyberattaque abolit le temps et la distance, mais son efficacité repose sur une excellente connaissance du réseau, laquelle prend du temps.

La cybergéographie. L’internet, indique Kavé Salamatian, est un réseau virtuel qui s’étend dans le réel avec des contraintes physiques (fibres optiques et satellites), géopolitiques et économiques (investissements). Malgré la multitude de réseaux, seulement 10 % contrôlent 90 % des connexions. Le Japon concentre 85 % de son trafic grâce à sa langue. La Chine a intégré le cyberespace dans sa stratégie. Enfin, après le Stuxnet, les Etats-Unis ont développé le « Flame », encore plus efficace. La cyberguerre apparaît donc plus comme une gestion de crise qu’une véritable guerre.

Loïc Salmon

Frédérick Douzet (à gauche) est maître de conférences à l’Institut français de géopolitique de l’Université Paris 8, membre junior de l’Institut universitaire de France et membre du comité de rédaction de la revue « Hérodote ». Diplômée de l’Institut d’études politiques de Grenoble et de l’Université de Californie (Berkeley), elle est docteur en géopolitique. Elle a notamment publié, en 2007, un livre intitulé « La couleur du pouvoir. Géopolitique de l’immigration et de la ségrégation à Oakland, Calfornie », couronné par un prix de l’Académie des sciences morales et politiques et de la Société de géographie. Kavé Salamatian (à droite) est professeur à l’Université de Savoie et professeur adjoint à L’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. En 1998, il a obtenu un doctorat sur le « codage conjoint source-canal » pour la visioconférence sur internet. En 2011, il a été nommé, pour cinq ans, membre correspondant de l’Académie des sciences de Chine dans la section informatique et technologie des communications. Le professeur François Géré est également intervenu (voir rubrique « Archives » Cyberdéfense 25-07-2012).




Cyberdéfense : une complexité exponentielle

Malgré leur retard technologique et leur coût élevé, les moyens de défense des systèmes d’information peuvent créer des conditions rendant difficiles les cyberattaques, qui deviennent de plus en plus subtiles.

Laurent Bloch, directeur du système d’information de l’université Paris-Dauphine, a fait le point sur les menaces, vulnérabilités et contremesures, au cours d’une conférence organisée le 19 avril 2012 à Paris par la chaire Castex de cyberstratégie. Le professeur François Géré est également intervenu.

Les attaques, souvent d’origines inconnues ou indirectes, ciblent autant les entreprises privées que les Etats (voir revue téléchargeable juin 2011 p.9-16). Elles font perdre des sommes considérables, notamment aux banques (fraudes à la carte bleue) et à l’industrie pharmaceutique (pillage de recherches non encore rendues publiques). Le ministère américain de l’énergie, responsable d’une partie du programme nucléaire militaire, reçoit dix millions d’attaques par jour, dont 95 % proviennent… des Etats-Unis ! Depuis dix ans, les efforts de recherche et le développement sur les attaques des systèmes d’information sont plus importants que sur leur sécurisation. La productivité de telles entreprises à but lucratif est élevée, surtout en Ukraine, Russie et Chine où les salaires des ingénieurs sont bas. La frontière entre la cybercriminalité et l’agression à des fins militaires devient poreuse, en raison de la similitude des méthodes. L’agresseur, pragmatique, cherche la faille pour s’introduire dans un système protégé ou le mettre hors service. Il observe le réseau et cherche à dérober les données qui y circulent. Au départ, l’attaque est aléatoire (virus ou spam), mais si elle réussit, elle devient systématique. Des robots scannent automatiquement des sites internet.

Les vulnérabilités face aux menaces terroristes, nucléaires, radiologiques, chimiques, biologiques et informatiques, sont étudiées par tous les ministères de l’Intérieur ou agences de sécurité étatiques depuis les attentats terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis. Celles du cyberespace sont infinies et augmentent de manière sensible. Les moyens informatiques sont d’acquisition aisée, car réalisés à bas coûts et sans préoccupation de sécurité. Les téléphones portables, objets à protéger en raison de toutes les données personnelles et des accès divers qu’ils renferment, se perdent ou s’oublient facilement. Quant aux ordinateurs, les attaquants attendent les mises à jour des fabricants et les comparent avec les appareils des nombreux utilisateurs qui ne les ont pas encore effectuées. Ainsi, l’interposition d’un intrus, susceptible de modifier le contenu d’un ordinateur, sera très difficile à détecter. Un « espion dactylographique » (« keylogger ») introduit dans un ordinateur peut retrouver les mots de passe et leurs modifications successives et donc connaître toutes les données personnelles de l’utilisateur. « Les ripostes législatives sont inappropriées », estime Laurent Bloch. En effet, pour réduire les vulnérabilités informatiques des lois ont été récemment débattues ou votées aux Etats-Unis et en France pour protéger l’industrie du divertissement, mais elles seront difficiles à faire appliquer par les autorités judiciaires et faciles à contourner. En conséquence, elles risquent d’avoir des effets négatifs sur internet. Si le DNS (système américain de gestion des adresses des ordinateurs connectés à un réseau) est soumis à la censure, des DNS alternatifs apparaîtront, compromettant l’ubiquité et l’universalité d’internet. La Chine a déjà créé un système qui lui permet d’échapper au DNS.

La protection à 100 % n’existe pas, mais elle peut s’améliorer sur l’accès au système et par les deux types de chiffrement (cryptographie) du canal de communication au réseau. Celui dit « symétrique » consiste en une « clé » secrète, partagée entre deux personnes qui doivent se rencontrer Celui dit « asymétrique » repose sur deux clés : l’une, publique pour le chiffrement, l’autre, privée et secrète, pour le déchiffrement. La signature électronique nécessite  l’emploi d’un algorithme (suite d’opérations pour résoudre un problème) dit de « condensation ». Ce dernier détermine les « empreintes » ou « condensats » qui authentifient un message envoyé après un chiffrement asymétrique. Sur internet, la garantie de confidentialité des échanges privés, commerciaux en ligne, administratifs et médicaux, repose sur la confiance accordée aux fabricants de clés et à l’autorité de certification qui les publie dans un annuaire. Les algorithmes de chiffrement vivent environ une quinzaine d’années, avant d’être surclassés par des versions beaucoup plus complexes et font régulièrement l’objet d’attaques pour les « casser », notamment de la part d’experts chinois. Aujourd’hui, la protection des serveurs et des réseaux, devenue insuffisante, doit se compléter par celle des contenus, notamment des « Smartphones », mobiles divers et autres matériels privés volés. Le DVD d’un film, protégé par un DRM (dispositif de gestion des droits numériques), contient le logiciel de déchiffrement et … la clé secrète de chiffrement ! Un « expert » qui l’a acheté peut donc prendre tout son temps pour analyser son programme et tenter de le casser. Un système d’armes contient un dispositif analogue, mais cette fois, l’acquéreur, généralement étatique, essaiera de découvrir ses secrets en vue de les copier. Par contre, le système « Skype » de téléphonie par internet, utilisé par 663 millions de personnes dans le monde, est particulièrement bien protégé. Sur un plan plus vaste, le ministère américain de la Sécurité intérieure a mis sur pied le programme « Einstein », qui réagit instantanément à toute activité suspecte sur le réseau d’une agence ou d’une administration fédérale. A terme, il compte l’appliquer aux systèmes de gestion des infrastructures stratégiques, comme l’eau, l’électricité et les télécommunications. En outre, selon Laurent Bloch, l’agence américaine de sécurité nationale NSA, responsable de la collecte et de l’analyse de toute forme de communications, « a certainement déjà réussi à casser les systèmes cryptés, mais ça, on ne le saura jamais ! »

Loïc Salmon

 Le Cercle des partenaires  de l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et la Fondation d’entreprise EADS se sont associés en novembre 2011 pour créer la « chaire Castex de cyberstratégie », du nom de l’amiral Castex, fondateur en 1936 du Collège des hautes études de défense nationale qui deviendra l’IHEDN en 1948. La chaire concentre ses recherches sur l’étude et le suivi des menaces, le coût des cyberattaques, les enjeux politiques et stratégiques, les réponses juridiques et réglementaires aux conflits. Son titulaire est le professeur François Géré, directeur de recherches à l’université Paris III. Fondée en 2004, la Fondation d’entreprise EADS a notamment soutenu plus de 110 projets de recherches scientifiques et économiques et créé huit chaires de recherche et d’enseignement.




Exotic 2012 : premier exercice de SIC en Retex d’Harmattan

Jusqu’au 25 juin 2012, la Marine nationale et les armées de Terre et de l’Air participent à « Exotic 2012 », premier exercice interarmées de systèmes d’informations et de communications (SIC) qui prend en compte le retour d’expériences (Retex) de l’opération « Harmattan » (Libye, 2011). En préparation depuis le 7 mai, Exotic 2012 (11-25 juin) met en œuvre, sur le plateau de Satory (région parisienne), des architectures de télécommunications pour simuler un déploiement installé sur les sites italiens de Poggio Renatico et de Sigonella. Il vise notamment à améliorer les performances des réseaux SIC, à identifier les systèmes peu satisfaisants en double bonds satellitaires et à proposer des axes d’évolution. L’exercice est conduit par la Direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information de la défense. Créée le 31 décembre 2003, celle-ci emploie 11.000 personnes sur le territoire métropolitain et en outre-mer et couvre tous les réseaux de communications (internet, téléphone etc.), la sécurité des systèmes d’information, la gestion des fréquences et le soutien des réseaux des forces nucléaires stratégiques. Elle assure la mise en œuvre et le soutien des SIC opérationnels des forces prépositionnées outre-mer et à l’étranger et de celles déployées en opérations extérieures.

L.S.




DCRI : anticiper les menaces futures

Depuis la disparition, en France, de la distinction entre menaces internes et externes, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) doit assurer « une veille permanente de qualité avec obligation de résultats », a déclaré son chef, le préfet Bernard Squarcini.

Ce dernier a présenté les activités de la DCRI au cours d’une conférence-débat, organisée le 8 décembre 2011 à Paris par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Outre ses fonctionnaires, la DCRI recourt, par contrat, à des techniciens, chercheurs, directeurs de ressources humaines, économistes, linguistes et graphologues. Elle concentre ses efforts dans quelques domaines précis. La lutte contre le terrorisme est prioritaire. A part le Hezbollah libanais qui bénéficie du soutien de l’Iran, les mouvements terroristes sont devenus le fait d’individus qui n’ont plus besoin de l’ordre d’un chef suprême. Menace polymorphe, les djihadistes (islamistes radicaux) sont suivis par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les forces militaires françaises déployées hors du territoire national et les services de renseignement (SR) étrangers. Ils ciblent la France en raison de son passé colonial et de sa politique extérieure au Liban (Finul), en Afghanistan (FIAS) et dans la Corne de l’Afrique (lutte contre la piraterie). Installés en Irak, en Afghanistan, en  Somalie et au Yémen, ils visent les intérêts français à l’étranger : ambassades, expatriés, journalistes et touristes. En France, ils ciblent les établissements militaires et recrutent des gens nés sur le territoire national. Ils utilisent internet pour diffuser leur propagande et inciter certains « radicaux » à passer à l’acte. Des informaticiens et des spécialistes des explosifs viennent même leur proposer leurs services. Les déplacements des terroristes ne s’effectuant qu’au dernier moment, les SR coopèrent entre eux pour casser les codes de leurs communications cryptées. Il s’agit d’évaluer la menace de la manière la plus fine possible : un même écrit peut être interprété différemment par la DGSE et la DCRI. La capacité d’analyse permet de cibler les objectifs opérationnels, en vue d’une neutralisation sur le plan judiciaire. Certains islamistes radicaux ont tenté de réaliser des attaques chimiques et bactériologiques. La DCRI redoute particulièrement les attentats simultanés sur une même cible (Bombay, juillet 2011), les actions kamikazes et les enlèvements d’otages… en vue de peser sur les campagnes électorales en France. Le contre-espionnage est la deuxième mission historique de la DCRI. Depuis la chute du mur de Berlin (1989), l’espionnage s’intensifie vers les entreprises, les moyens informatiques, la sécurité militaire et les nouveaux types d’armement. Les SR ont doublé leurs effectifs dans les ambassades et parmi les « clandestins ». Par exemple, un SR ami va coopérer dans la détection d’une menace contre l’intégrité du territoire français… qui fera aussi l’objet de toute son attention ! Ainsi, le FSB russe coopère dans la lutte contre le terrorisme, tandis que son homologue militaire va tenter de recruter des agents de la DCRI. « On fait alors passer un message pour éviter d’avoir à vider une ambassade… avec réciprocité », indique le préfet Squarcini. Les échanges de renseignements sont courants entre SR : la France apporte sa coopération en Afrique occidentale et la Grande-Bretagne la sienne dans la Corne de l’Afrique. De leur côté, les Etats-Unis disposent de moyens techniques considérables. La coopération est plus payante en bilatéral, car elle exige confiance et réciprocité. En revanche, elle fonctionne moins bien dans une enceinte européenne : le traité de Lisbonne (décembre 2009) stipule en effet que la sécurité relève de la souveraineté des Etats. La protection du patrimoine économique, avec ses conséquences sur la souveraineté, la compétitivité et les aspects sociaux en France, a conduit à la désignation d’un délégué interministériel à l’intelligence économique en matière de recherche, prévention, contre-ingérence économique et sécurité active. Les entreprises, grandes et petites, sont en effet vulnérables aux opérations hostiles de rachat en temps de crise économique. La DCRI leur apporte une assistance gratuite à la mise en place d’un système de veille adaptée. La lutte continue contre la subversion violente de groupes radicaux européens visant à la déstabilisation de l’Etat. Celle contre la prolifération des armes de destruction massive en Iran et en Corée du Nord se fait en coopération avec la DGSE, les SR amis et l’Agence internationale de l’énergie atomique. Les cyberattaques contre les installations gouvernementales, les entreprises et les infrastructures vitales mettent en péril la sécurité de la nation (voir revue téléchargeable juin 2011, p.9-16). Une coopération forte entre divers pays est indispensable pour l’identification et la traçabilité de ces attaques (phénomène de rebond), puis pour une commission rogatoire internationale en vue d’une action judiciaire. Face à cette technologie galopante, la DCRI recrute régulièrement des informaticiens par contrat (deux ans) pour anticiper les développements techniques possibles. Par ailleurs, une cyberattaque peut paralyser des forces interarmées en opération. « Défense et blindage des moyens informatiques, c’est la menace d’aujourd’hui », souligne le préfet Squarcini. Le développement de la cryptologie nécessite des moyens techniques très onéreux et, là aussi, la DCRI doit coopérer avec la DGSE et les SR étrangers. Enfin, la DCRI effectue 2.500 enquêtes par an de protection des secrets de défense nationale, dont la divulgation est une cause première de vulnérabilité. « Beaucoup de documents disparaissent par accident, maladresse ou volonté délibérée », rappelle son directeur.

Loïc Salmon

Le commissaire de police Bernard Squarcini est devenu chef de la division « enquêtes et recherche » à la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) en 1989. Par la suite, il a été chargé du renseignement anti-terroriste au Pays basque et en Corse. A ce titre, il a participé à la traque et à l’arrestation en 2003 d’Yvan Colonna, l’assassin présumé du préfet de Corse Claude Erignac. Nommé à la tête de la Direction de la surveillance du territoire (DST) en juin 2007, il prend, en juillet 2008, celle de la Direction centrale du renseignement intérieur, née de la fusion de la DCRG et de la DST.