DCRI : anticiper les menaces futures

Depuis la disparition, en France, de la distinction entre menaces internes et externes, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) doit assurer « une veille permanente de qualité avec obligation de résultats », a déclaré son chef, le préfet Bernard Squarcini.

Ce dernier a présenté les activités de la DCRI au cours d’une conférence-débat, organisée le 8 décembre 2011 à Paris par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Outre ses fonctionnaires, la DCRI recourt, par contrat, à des techniciens, chercheurs, directeurs de ressources humaines, économistes, linguistes et graphologues. Elle concentre ses efforts dans quelques domaines précis. La lutte contre le terrorisme est prioritaire. A part le Hezbollah libanais qui bénéficie du soutien de l’Iran, les mouvements terroristes sont devenus le fait d’individus qui n’ont plus besoin de l’ordre d’un chef suprême. Menace polymorphe, les djihadistes (islamistes radicaux) sont suivis par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les forces militaires françaises déployées hors du territoire national et les services de renseignement (SR) étrangers. Ils ciblent la France en raison de son passé colonial et de sa politique extérieure au Liban (Finul), en Afghanistan (FIAS) et dans la Corne de l’Afrique (lutte contre la piraterie). Installés en Irak, en Afghanistan, en  Somalie et au Yémen, ils visent les intérêts français à l’étranger : ambassades, expatriés, journalistes et touristes. En France, ils ciblent les établissements militaires et recrutent des gens nés sur le territoire national. Ils utilisent internet pour diffuser leur propagande et inciter certains « radicaux » à passer à l’acte. Des informaticiens et des spécialistes des explosifs viennent même leur proposer leurs services. Les déplacements des terroristes ne s’effectuant qu’au dernier moment, les SR coopèrent entre eux pour casser les codes de leurs communications cryptées. Il s’agit d’évaluer la menace de la manière la plus fine possible : un même écrit peut être interprété différemment par la DGSE et la DCRI. La capacité d’analyse permet de cibler les objectifs opérationnels, en vue d’une neutralisation sur le plan judiciaire. Certains islamistes radicaux ont tenté de réaliser des attaques chimiques et bactériologiques. La DCRI redoute particulièrement les attentats simultanés sur une même cible (Bombay, juillet 2011), les actions kamikazes et les enlèvements d’otages… en vue de peser sur les campagnes électorales en France. Le contre-espionnage est la deuxième mission historique de la DCRI. Depuis la chute du mur de Berlin (1989), l’espionnage s’intensifie vers les entreprises, les moyens informatiques, la sécurité militaire et les nouveaux types d’armement. Les SR ont doublé leurs effectifs dans les ambassades et parmi les « clandestins ». Par exemple, un SR ami va coopérer dans la détection d’une menace contre l’intégrité du territoire français… qui fera aussi l’objet de toute son attention ! Ainsi, le FSB russe coopère dans la lutte contre le terrorisme, tandis que son homologue militaire va tenter de recruter des agents de la DCRI. « On fait alors passer un message pour éviter d’avoir à vider une ambassade… avec réciprocité », indique le préfet Squarcini. Les échanges de renseignements sont courants entre SR : la France apporte sa coopération en Afrique occidentale et la Grande-Bretagne la sienne dans la Corne de l’Afrique. De leur côté, les Etats-Unis disposent de moyens techniques considérables. La coopération est plus payante en bilatéral, car elle exige confiance et réciprocité. En revanche, elle fonctionne moins bien dans une enceinte européenne : le traité de Lisbonne (décembre 2009) stipule en effet que la sécurité relève de la souveraineté des Etats. La protection du patrimoine économique, avec ses conséquences sur la souveraineté, la compétitivité et les aspects sociaux en France, a conduit à la désignation d’un délégué interministériel à l’intelligence économique en matière de recherche, prévention, contre-ingérence économique et sécurité active. Les entreprises, grandes et petites, sont en effet vulnérables aux opérations hostiles de rachat en temps de crise économique. La DCRI leur apporte une assistance gratuite à la mise en place d’un système de veille adaptée. La lutte continue contre la subversion violente de groupes radicaux européens visant à la déstabilisation de l’Etat. Celle contre la prolifération des armes de destruction massive en Iran et en Corée du Nord se fait en coopération avec la DGSE, les SR amis et l’Agence internationale de l’énergie atomique. Les cyberattaques contre les installations gouvernementales, les entreprises et les infrastructures vitales mettent en péril la sécurité de la nation (voir revue téléchargeable juin 2011, p.9-16). Une coopération forte entre divers pays est indispensable pour l’identification et la traçabilité de ces attaques (phénomène de rebond), puis pour une commission rogatoire internationale en vue d’une action judiciaire. Face à cette technologie galopante, la DCRI recrute régulièrement des informaticiens par contrat (deux ans) pour anticiper les développements techniques possibles. Par ailleurs, une cyberattaque peut paralyser des forces interarmées en opération. « Défense et blindage des moyens informatiques, c’est la menace d’aujourd’hui », souligne le préfet Squarcini. Le développement de la cryptologie nécessite des moyens techniques très onéreux et, là aussi, la DCRI doit coopérer avec la DGSE et les SR étrangers. Enfin, la DCRI effectue 2.500 enquêtes par an de protection des secrets de défense nationale, dont la divulgation est une cause première de vulnérabilité. « Beaucoup de documents disparaissent par accident, maladresse ou volonté délibérée », rappelle son directeur.

Loïc Salmon

Le commissaire de police Bernard Squarcini est devenu chef de la division « enquêtes et recherche » à la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) en 1989. Par la suite, il a été chargé du renseignement anti-terroriste au Pays basque et en Corse. A ce titre, il a participé à la traque et à l’arrestation en 2003 d’Yvan Colonna, l’assassin présumé du préfet de Corse Claude Erignac. Nommé à la tête de la Direction de la surveillance du territoire (DST) en juin 2007, il prend, en juillet 2008, celle de la Direction centrale du renseignement intérieur, née de la fusion de la DCRG et de la DST.

 




La guerre électronique : nouvel art de la guerre

La guerre électronique, comme la guerre tout court, est une opposition de volontés, mais dans un environnement d’électrons. Sa mise en perspective historique rappelle les principes de « L’art de la guerre » du stratège chinois Sun Tzu.

Olivier Terrien, ingénieur en systèmes électroniques pour la défense et auteur du livre « Les 36 stratagèmes de la guerre électronique », l’a expliqué au cours d’une conférence organisée, le 31 janvier 2013 à Paris, par l’Association régionale Paris Ile-de-France des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les enseignements de l’Histoire. Pour Sun Tzu, la guerre est un enchaînement de situations. Il en a défini 36, à la dangerosité croissante, et autant de stratagèmes pour s’en sortir. La dernière, la pire, ne permet qu’une seule solution : la fuite ! La méthode chinoise consiste à partir d’un exemple pour lancer la réflexion sur son environnement général. A l’appui, Olivier Terrien en cite plusieurs puisés dans l’Histoire occidentale. Ainsi, en 73-71 avant J.-C., Spartacus, esclave et gladiateur révolté, a trompé les troupes romaines en donnant une fausse apparence de son camp encerclé. A la bataille d’Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant simule une fuite pour inciter les troupes à pied adverses à quitter leur position dominante, en vue de les écraser avec sa cavalerie. La guerre électronique apparaît durant la première guerre mondiale avec pour cible la radio. Avant la bataille de Tannenberg en 1914 et afin d’accélérer les liaisons avec ses troupes, l’état-major russe émet ses directives non cryptées par radio. L’armée allemande les intercepte, modifie ses déplacements en conséquence et l’emporte sur son adversaire. La même année, des bâtiments britanniques cisaillent les câbles de communications de l’Allemagne pour l’obliger à transmettre ses messages par radio, afin de les intercepter. La seconde guerre mondiale voit la naissance du radar. En 1942, des parachutistes britanniques s’emparent du radar allemand de Bruneval et détruisent toute l’installation pour cacher le vol de pièces maîtresses, qui permettront d’obtenir des renseignements cruciaux ultérieurement. La même année, les brouilleurs britanniques à répétition « Moonshine » attirent 150 chasseurs allemands au-dessus de Dunkerque, alors que le bombardement réel par les avions américains se produit au-dessus de Rouen. En 1943, les bombardiers alliés larguent des bandelettes métalliques pour dissimuler leur présence et leur position aux opérateurs allemands, qui ne parviennent plus à désigner les cibles dans le nuage électromagnétique ainsi formé. L’interception d’un message radio japonais, décrypté par les services de renseignement américains, permet d’abattre l’avion transportant l’amiral Yamamoto, concepteur de l’attaque surprise contre la base américaine de Pearl Harbour (1941). Privée de son chef, la Marine japonaise n’entreprend plus d’opérations aéronavales. La même année, par radio, des opérateurs britanniques germanophones donnent de fausses indications qui désorientent les pilotes de chasse allemands, rendent suspects les ordres transmis et discréditent toute l’organisation en place. Le 6 juin 1944, des flottes aériennes fantômes, constituées d’avions et de bandelettes métalliques, trompent les radars allemands sur le lieu réel du débarquement. En 1981, afin d’empêcher l’Irak d’accéder à l’arme nucléaire, l’aviation israélienne bombarde son réacteur Osirak, construit avec l’aide de la France pour des recherches civiles. En 1987, des Mirage F1 français partent vers l’ouest de la position présumée du radar libyen de Ouadi-Doum pour l’inciter à s’allumer. Ainsi localisé, le radar est détruit par les missiles Martel des avions Jaguar venus de l’Est.

Les applications aujourd’hui. La guerre électronique est une guerre de mouvement avec les mêmes fondamentaux, à savoir espionnage, brouillage, leurres et attaques, indique Olivier Terrien. Elle correspond à toute action militaire visant à contrôler le spectre électromagnétique. En outre, toute mesure offensive appelle une contre-mesure défensive, qui nécessitera d’être dépassée par une nouvelle mesure offensive. Il s’agit de posséder les équipements, devenus bon marché et plus petits, savoir les utiliser et fixer un but. Les combattants d’aujourd’hui se trouvent dans la même situation que le chevalier en armure des XVème et XVIème siècles face à l’archer, puis à l’arquebusier moins long à former. Les gros systèmes informatiques sont perturbés par des pirates, passionnés mais de plus en plus organisés par les Etats. Tous les milieux sont concernés : terre, air, mer, cyberespace et intelligence économique. Tout d’abord, les dispositifs électroniques de communications, composantes critiques de la dissuasion nucléaire, doivent donc être durcis en permanence. Par ailleurs, toute action crédible sur un théâtre d’opérations dépend des moyens de renseignement humains, mais aussi électromagnétiques. La capacité d’y entrer en premier dépend de la portée des munitions des frappes aériennes, face à celle des systèmes sol/air. Le décideur peut éviter les dommages collatéraux, grâce notamment à la rapidité des moyens électroniques de communication. Toutefois, il reste la menace diffuse des systèmes anti-aériens portatifs (« manpads »), faciles à utiliser et difficiles à contrer. Ainsi, en 2001 en Afghanistan, un avion cargo, attaqué à l’atterrissage par des missiles SA-7 soviétiques, a été sauvé par le largage in extremis de leurres infrarouges. Après l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, environ 2.000 manpads ont disparu des arsenaux libyens et réapparaîtront un jour ou l’autre. La frappe « virtuelle » d’un équipement critique peut imposer une volonté politique. Ainsi, en 2010, l’Iran a admis la destruction de 20 % des centrifugeuses de son programme d’enrichissement nucléaire par le virus informatique « Stuxnet », mis au point par Israël et les Etats-Unis. Enfin, dans le cadre de la guerre économique, les moyens d’écoute électronique du réseau anglo-saxon « Echelon » servent aussi à capter les communications… des téléphones portables !

Loïc Salmon

Sun Tzu, général chinois du VIème siècle avant J.-C., est connu pour son ouvrage « L’Art de la guerre ». L’objectif de la guerre est de contraindre l’ennemi à abandonner la lutte, y compris sans combat, par la ruse, l’espionnage et une grande mobilité. La gagner ou la perdre ne se fait par hasard, mais repose sur la méthode et la stratégie. Il s’agit d’abord de prendre possession de l’adversaire en entier, y compris les civils qui seront les sujets du vainqueur. Ensuite, le déploiement des forces exige une préparation, du travail, une bonne connaissance des forces en présence par le renseignement et enfin une adaptation aux circonstances. La stratégie consiste à harmoniser la cause morale, les conditions climatiques et géographiques, les capacités du dirigeant, l’organisation et la discipline. Ces principes militaires trouvent aussi des applications dans le domaine politique et les activités économiques.

 




L’anticipation géopolitique aidée par l’intelligence collective

La mesure systématique de l’intelligence collective pour anticiper des événements, même de nature géopolitique, permet de réduire l’incertitude grâce à la décentralisation des sources, la diversité des opinions et l’indépendance d’esprit.

C’est ce qu’a expliqué Emile Servan-Schreiber, directeur général de Lumenogic, lors d’une conférence-débat organisée le 8 octobre 2013 à Paris par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les bases théoriques. Le philosophe grec Aristote (384-322 avant J.C.) définit l’intelligence collective comme le rassemblement de nombreux individus ordinaires mais capables, ensemble, d’être meilleurs que les quelques meilleurs d’entre eux. En 2010, une étude américaine met en évidence que le quotient intellectuel (QI) d’un groupe, tangible et mesurable, se détermine non par la moyenne des QI individuels ni l’âge moyen, mais par la proportion des femmes en son sein. En outre, l’égalité du temps de parole et la sensibilité sociale (capacité de se mettre à la place de l’autre) rendent le groupe plus performant. Dans son livre « La sagesse des foules », James Surowiecki démontre que l’intelligence d’un groupe repose sur le savoir cumulatif de chacun des membres, dont les « subsidiarités » s’annulent. L’intelligence du groupe se détermine par la qualité des communications entre ses membres et sa diversité cognitive, à savoir les différentes approches d’un problème. Les sociétés les plus innovantes sont celles qui impliquent le plus de monde et non le plus d’argent. L’agilité à s’associer intellectuellement à d’autres personnes améliore l’intelligence collective. Il convient d’y ajouter un autre élément : le pari ! En effet, le fait de parier mobilise, dans le cerveau, des neurones spécialisés dans l’évaluation des risques et des récompenses. De plus, l’émotion est refoulée et le raisonnement privilégié. Parier encourage la confrontation d’idées plutôt que la conformité. Les parieurs prennent en effet des risques avec leur argent ou leur réputation si le pari n’est pas monétaire. Ainsi motivés, ils recherchent la « bonne » information. Pour eux, il s’agit d’avoir raison avant les autres. L’organisation de paris sur des pronostics d’événements constitue un véritable marché « prédictif », où la question posée aux parieurs est directement liée à l’objet de la prédiction. Tous les parieurs essaient de maximiser leurs gains et modifient leurs options d’achat ou de vente s’ils y trouvent un intérêt, rendant ainsi leur pronostic équilibré. Celui qui ne connaît rien du domaine concerné ne va pas jouer en bourse. Par contre, celui qui le connaît bien va jouer de plus en plus gros et son opinion va peser plus lourd. Selon des études américaines, les prévisions du marché se vérifient dans le monde réel : actualité, politique, économie, sciences et technologies. Dans son livre « Expert Political Judgement », Philip Tetlock donne les résultats d’une enquête réalisée entre 1985 et 2005 sur 82.000 prévisions et 284 experts américains. Il dresse une typologie des « renards » et des « hérissons ».  Le « renard » apparaît comme « visionnaire », ouvert à tout et connaissant beaucoup de petites choses. L’écrivain Michel de Montaigne (1533-1592) correspond à ce type. Le « hérisson », qui ne connaît qu’une chose ou un principe très important, apparaît comme un « idéologue ». Le philosophe et mathématicien Blaise Pascal (1623-1662) et le président George W. Bush s’approchent de ce type. Philip Tetlock conclut que les experts ne sont pas meilleurs que les amateurs avertis et que les « renards » sont bien meilleurs que les « hérissons ». Pourtant, les média préfèrent les gens bardés de certitudes : c’est plus divertissant et plus convaincant ! Les décideurs font naturellement confiance aux experts…  qui savent très bien se justifier.

Les applications opérationnelles. Dans le domaine géopolitique, personne ne peut prétendre avoir toutes les connaissances nécessaires, rappelle Emile Servan-Schreiber. La mise à jour en temps réel des données se fait au fil de l’information auprès de ceux qui sont sur le terrain. Par exemple, les prix des produits laitiers ont été multipliés par 3 en quelques mois, car les pays émergents ont perturbé ce marché. Les principales données doivent être calibrées, numérisées et « discriminantes ». Quand elles deviennent  floues, elles sont mieux analysées par plusieurs cerveaux travaillant ensemble que par un ordinateur. Les marchés « prédictifs » se sont avérés plus déterminants et surtout plus rapides (quelques minutes) que les sondages (deux jours). Les premiers donnent une prévision du résultat final, en continu, auprès de participants auto-recrutés par la connaissance du sujet et interactifs. Les sondages indiquent une préférence à un jour donné et une photographie ponctuelle d’un échantillon représentatif, mais aucunement impliqué. Ainsi, une étude des marchés des élections présidentielles américaines de 1884 à 1940 révèle qu’ils ne se sont trompés qu’une seule fois en 1916 (réélection de Woodrow Wilson). Ces paris, interdits depuis aux Etats-Unis, sont autorisés en Grande-Bretagne où la presse a plutôt tendance à regarder les marchés « prédictifs » que les sondages de moins en moins représentatifs. De son côté, la CIA a lancé une étude sur 4 ans (2011-2015) pour améliorer considérablement l’exactitude, la précision et la rapidité des agences de renseignement américaines. Il s’agit de : développer des techniques de pointe qui suscitent, pondèrent et combinent les jugements de nombreux analystes ; mesurer systématiquement la justesse des prévisions à l’aune d’événements géopolitiques réels. Ce projet intitulé « Good Judgement » (bonne évaluation en vue d’une décision) est confié aux universités de Pennsylvanie et de Berkeley et à… Lumenogic ! Cinq équipes université/industrie sont mises en concurrence pour développer les meilleures méthodes. Des dizaines de politologues, psychologues, statisticiens et praticiens analysent les réponses de plusieurs milliers de participants (payés 200 $/an) aux 100 à 200 questions annuelles de la CIA. En 2013, un premier résultat montre que les meilleurs parieurs sont capables de faire mieux que les professionnels à plein temps de la CIA qui disposent d’informations « sensibles » !

Loïc Salmon

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Diplômé de mathématiques appliquées et de psychologie, Émile Servan-Schreiber est le fils de Jean-Jacques Servan-Schreiber, fondateur de l’hebdomadaire « « L’Express », et le petit-fils d’Émile Servan-Schreiber, co-directeur du quotidien économique « Les Echos ». Arrivé à 18 ans aux Etats-Unis, il a obtenu la nationalité américaine en 1993. Il y a créé plusieurs entreprises, dont Lumenogic. Son métier, a-t-il expliqué en avril 2012 à « France-Amérique, le journal français des Etats-Unis », consiste à mettre en place, dans les entreprises, des systèmes sur Internet qui permettent à l’intelligence collective de s’exprimer pour aider à prendre les meilleures décisions. Ainsi, Lumenogic combine l’expertise en technologies de l’intelligence collective, l’analyse sociale et la gestion des processus.




Cyber : capacité interarmées, niveaux stratégique et tactique

Face au cyber, arme d’espionnage, de déstabilisation, de manipulation, d’entrave et de sabotage, la France organise une « chaîne cyberdéfensive » et emploie l’arme cyber dans les opérations militaires extérieures (Opex).

Florence Parly, ministre des Armées, l’a souligné le 18 janvier 2019 à Paris. A cet effet, 1,6 Md€ seront investis dans la lutte dans le cyberespace. En outre, d’ici à 2025, 1.000 « cyber combattants » supplémentaires seront recrutés au sein du Commandement de cyberdéfense (Comcyber), de la Direction générale de la sécurité extérieure et de la Direction générale de l’armement (DGA), dont les synergies et partages ont été renforcés.

Cyberdéfense de « bout en bout ». En 2017, le ministère des Armées a connu 700 événements de sécurité, dont 100 cyberattaques, nombre déjà atteint dès septembre 2018. En moyenne, plus de deux événements par jour ont touché le ministère, les opérations militaires, les expertises techniques et même un hôpital d’instruction des armées. Certaines attaques ont ciblé directement le ministère et d’autres ont visé des industriels et des pays partenaires de la France. Une nouvelle instruction ministérielle a été diffusée au sein du ministère pour que les cadres, en situation de responsabilité, considèrent la maîtrise du risque cyber comme une priorité. En outre, un partenariat entre le Comcyber, la DGA et les grands industriels de défense, présenté lors du Forum international de la cybersécurité (Lille, 22-23 janvier 2018), permettra de protéger la communauté de défense.

Arme du champ de bataille. Plusieurs Etats incluent déjà les effets cyber dans leur stratégie militaire et leurs modes d’action et s’y préparent, à l’occasion d’exercices mettant en œuvre capacités conventionnelles et cyber. La ministre des Armées a rendu publics des documents sur les grands principes de la doctrine de lutte informatique offensive (LIO) à des fins militaires, tout en protégeant les éléments les plus sensibles pour garder la supériorité sur les théâtres d’opérations. La stratégie cyber des armées s’articule en quatre éléments. La DGA prendra en compte la doctrine dans la conception et le développement des armements futurs. Militaires et civils seront acculturés aux contraintes d’emploi de l’arme cyber. Le succès de la lutte informatique dépend de la coopération avec les pays membres de l’OTAN et de l’Union européenne. Enfin la compétence des combattants numériques lie expertise technique, finesse d’analyse et « savoir-être » militaire. Après l’intervention de Florence Parly, le général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées auquel est rattaché le Comcyber, a présenté le spectre d’emploi, déjà en cours, des moyens de la LIO en Opex. Sur le plan stratégique, les effets portent sur : le renseignement à des fins de ciblage ou de développement capacitaire adverse ; la neutralisation d’un système de commandement stratégique ; la désorganisation des centres de propagande. Sur le plan tactique, la LIO amplifie les effets de l’action militaire, en complétant et renforçant l’arsenal offensif. Ses caractéristiques concourent directement à l’atteinte des grands types d’objectifs opérationnels. Le renseignement permet d’évaluer les capacités militaires adverses, grâce à l’extraction et au recueil d’informations. La perturbation ou la création de dommages majeurs facilite la réduction, voire la destruction, des capacités militaires et cyber adverses. La « déception » modifie les capacités d’analyse de l’adversaire et altère ses capacités de propagande. Enfin, la LIO s’applique dans le respect du droit international humanitaire.

Loïc Salmon

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Cyberdéfense : soutien pour le renseignement, la protection, la prévention et l’action

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)




Technologie : guerre électronique, cyber et renseignement

Déjà champ d’action des opérations de brouillage dans un conflit armé, le spectre électromagnétique est devenu celui des cyberattaques dans les zones sous tensions et va renforcer celui du renseignement.

Ces thèmes ont fait l’objet d’un colloque organisé, en juin 2023 à Paris, par l’association Guerrelec avec la participation de spécialistes civils de haut niveau et des responsables militaires de rang élevé.

Le spectre électromagnétique. Pendant le salon européen Cysat sur la cybersécurité et le spatial, tenu à Paris les 26-27 avril 2023, une équipe de cybersécurité du groupe d’électronique de défense Thalès est parvenue à prendre le contrôle à distance d’un satellite de l’Agence spatiale européenne, au cours d’un exercice de simulation. Le code malveillant, qu’elle a introduit dans le système de bord, a modifié des images destinées à être transmises vers la terre et a masqué certains sites géographiques. Dès mars 2022 peu après le déclenchement de la guerre en Ukraine, des cyberattaquants russes ont perturbé le fonctionnement d’un satellite de télécommunications utilisé par les forces armées ukrainiennes. En outre, la Russie a harcelé les satellites militaires de la coalition pro-Kiev. Ainsi, son satellite espion Kosmos 2558 a attaqué à plusieurs reprises le système satellitaire français d’observation CSO (composante spatiale optique). Son mode opératoire consiste à approcher au plus près les sources d’émission de ses cibles pour en perturber les transmissions vers les stations de réception au sol. De son côté, la Chine travaille sur des techniques visant à rendre inopérants des satellites adverses en imitant leurs signaux de transmissions. Par ailleurs, selon l’association France Cyber Maritime, les cyberattaques contre le transport maritime ont considérablement augmenté depuis le début du conflit en Ukraine. Ainsi, le nombre d’incidents détectés et recensés a crû de 235 % entre 2020 et 2022. Certains correspondent à des demandes de rançons, d’autres sont dus à des hackers soupçonnés d’agir au service d’États, notamment la Russie.

Le conflit numérique des Spratleys. L’archipel de récifs et d’atolls des Spratleys en mer de Chine méridionale, zone riche en hydrocarbures et située sur la route des importations pétrolières chinoises, fait l’objet de contestations par la Chine, Taïwan, le Viêt Nam, les Philippines, la Malaisie et Brunei. La guerre numérique pourrait dégénérer en conflit de haute intensité sur et sous la mer, sur les terres émergées, dans les airs, y compris à très haute altitude, et dans l’espace. Après la collecte de renseignements à distance et les actions coordonnées cyber et guerre électronique, les menaces indirectes possibles consistent en manœuvres et déploiement de missiles balistiques, de croisière ou hypersoniques multi-milieux aux frontières de l’archipel. Les menaces directes portent sur le déni d’accès à partir du continent ou de bases insulaires, sur des actes isolés depuis des espaces maritimes non contrôlés et sur des opérations à partir de la mer, de l’air et de l’espace. En cas de conflit armé, des alliances régionales semblent probables : OTAN et ASEAN (dix pays d’Asie du Sud-Est) ; coalitions particulières ; alliance Chine-Russie avec une contribution éventuelle de la Corée du Nord. Les domaines d’intérêt stratégique sont multiples : forces adverses et leurs zones de déploiement ; bases aériennes et navales ; occupation d’atolls des Spratleys et des Paracels ; zones frontières entre la Chine, la Russie et la Corée du Nord, où sont concentrés commandement, forces et installations logistiques ; infrastructures dédiées au renseignement et à la surveillance, à savoir radars, centres de guerre électronique et d’actions cyber et enfin stations d’ancrage. Face à la Chine, la Russie et la Corée du Nord, les coalitions d’autres pays chercheront à garantir la liberté de navigation maritime et aérienne, maintenir l’accès aux ressources communes dans l’espace et le cyberespace, surveiller toute action militaire dans les différents milieux, anticiper et prévenir la montée aux extrêmes, enfin contrer par une gradation des moyens et des effets si la dissuasion s’est révélée insuffisante.

Le renseignement du futur. L’Agence de l’innovation de défense (AID) a tiré des enseignements de l’emploi du numérique dans la guerre en Ukraine. Alors que le système français Atlas de gestion et de transmissions automatiques d’informations, transmises par les équipes d’un régiment, donne l’ordre d’un tir d’artillerie en 1 minute 30 secondes, le logiciel ukrainien GIS-Art le déclenche…en 30 secondes ! Outre la diversité de ses recherches (voir encadré), l’AID s’intéresse au renseignement de demain. Le spectre électromagnétique évolue par suite de l’imbrication des usages des radars et des moyens de communication, de l’hybridation de ses emplois civils et militaires, de la généralisation du chiffrement et de l’agilité des émetteurs. Des opportunités apparaissent avec la miniaturisation des récepteurs et la polyvalence des senseurs. De nouvelles possibilités se présentent dans le domaine du renseignement pour la conception et l’exploitation de systèmes combinant les capacités étatiques et privées. Ainsi, des services spatiaux commerciaux proposent des imageries visible, infrarouge et de radar à synthèse d’ouverture (images en deux dimensions ou reconstitutions tridimensionnelles de paysages). D’autres collectent des fréquences radio et des signaux AIS (systèmes d’identification automatique entre navires de nuit, par temps de brume ou de faiblesse des échos radars). L’exploitation de ces données se fera par leur traitement massif à base d’intelligence artificielle et par l’augmentation des puissances de calcul. Il s’agit de développer, en synergie, les capacités en renseignement d’origine électromagnétique, guerre de la navigation (NAVMAR), cyber et autoprotection. La surveillance du spectre électromagnétique bénéficiera de divers développements : technologies quantiques, à savoir capteurs ultra-sensibles, simulateurs de comportements de systèmes, protection d’une information transmise par fibre optique et calculateurs hyperperformants ; future génération de capteurs spatiaux d’imageries visible et infrarouge ; imagerie hyper-spectrale à la résolution très supérieure à l’imagerie spatiale. Cela implique de préparer et d’optimiser les moyens de traitement et d’exploitation des données recueillies. L’AID a établi des feuilles de route au sein des domaines d’innovation. L’une concerne la persistance renforcée des capteurs, leur couverture géographique et l’extension de leurs fréquences au moyen de vecteurs autonomes, de drones et de constellations de nanosatellites. Une autre porte sur les traitements de plusieurs capteurs et de diverses sources par le développement d’outils de sources ouvertes et par la détection, la localisation et la caractérisation des interférences GNSS (positionnement par satellites). L’accélération de la boucle OODA (observer, orienter, décider et agir) permettra de produire du renseignement et de l’exploiter plus rapidement que l’adversaire. La multiplication de capteurs d’opportunités remplacera le petit nombre de capteurs spécialisés. Enfin, il faudra savoir traiter les flux de données et les partager par la connectivité. L’AID a mis en œuvre une « Red Team » regroupant des auteurs de science-fiction, qui imaginent de nouvelles menaces. Un scénario propose un casque de réalité virtuelle permettant à un pilote de drones d’observation de contrôler mentalement plusieurs engins et d’agréger les connaissances obtenues en temps réel, grâce à des filtres de synthèse cognitive pour traiter les flux de données.

Loïc Salmon

L’Agence de l’innovation de défense aborde un large éventail de domaines : études opérationnelles et technico-opérationnelles ; socle des technologies émergentes de défense ; supériorité informationnelle ; espace ; cyberdéfense et NAVMAR (guerre de la navigation) ; combat naval et lutte sous la mer ; combat aérien et frappe air-sol ; combat terrestre ; armes non cinétiques ; recherche académique, captation d’innovations et innovations d’usage.

La guerre électronique : nouvel art de la guerre

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Indo-Pacifique : éviter l’escalade nucléaire malgré la compétition stratégique accrue




Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire

Les forces militaires tentent de définir leur place au sein de la confrontation numérique aux conséquences mondiales et dont les prémices ont déjà commencé.

Cet aspect a été abordé au cours d’un colloque international organisé, le 24 septembre 2015 à Paris, par le ministère de la Défense et diverses entreprises de cyberdéfense. Y sont notamment intervenus : Jean-Yves Le Drian, ministre de la Défense ; le général de corps d’armée Didier Castres, sous-chef opérations de l’État-major des armées ; le vice-amiral Arnaud Coustillière, officier général cyberdéfense ; un lieutenant-colonel (Air) cyber ; un délégué du Centre d’analyse en lutte informatique défensive  (CALID) ; un ingénieur d’Airbus Defence & Space.

Les menaces persistantes avancées. Les logiciels de renseignement russes et américains sont capables de filtrer les courriels, de rechercher les mots clés et de les exfiltrer. Leurs logiciels malveillants passent outre aux antivirus et mettent en place leurs propres systèmes de protection. Par ailleurs, selon un colonel spécialisé cyber, de véritables organisations militaires, liées à des groupuscules ou des mouvements terroristes (Daech) et équipées de moyens spécifiques, partagent leurs compétences. Avec les virus les plus simples, elles cherchent un effet destructeur dans le temps sur une cible, dont elles recherchent les failles. Donc, les forces engagées sur un théâtre doivent être opérationnelles avant l’action du virus et trouver, par le renseignement, le virus que personne ne connaît encore, afin de garder l’initiative sur l’adversaire. Ce dernier va tenter de l’implanter le plus rapidement possible et le garder caché longtemps. Les exercices permettent d’identifier les comportements anormaux des systèmes d’information et de réagir vite. Pour Airbus Defence & Space, il faut pouvoir détecter les logiciels malveillants en évitant un impact sur les systèmes eux-mêmes. Cela consiste à présenter la menace informatique à tout le personnel militaire et à l’accompagner dans sa démarche. Les systèmes d’information, évolutifs, peuvent détecter les nouvelles menaces. Compte tenu de l’expansion des capacités d’attaque, ces systèmes sont sécurisés dès les phases de conception et de production. Ainsi, la sécurisation des systèmes embarqués d’un hélicoptère et de ceux qui restent au sol évolue pendant tout le cycle de vie de l’aéronef. Selon le CALID, de grands exercices internationaux évaluent l’interopérabilité des systèmes et la capacité des participants à réagir. En 2014, « Cyber Endeavor » a mobilisé 2.500 personnels de 40 pays et a permis de tirer des enseignements. En opérations, le déploiement rapide des forces exerce un impact mesurable sur la sécurité de leurs systèmes. Or, des cyberattaques, non prévues dans l’exercice, se sont produites dès le premier jour. La  « défense collaborative » nécessite de partager les méthodes, chose difficile car les moyens militaires présentent des caractéristiques différentes. Il faut aussi connaître l’évolution de la menace dans le monde civil et établir une classification des degrés de confiance entre les différents partenaires. La recherche et le développement portent sur les « logiciels pièges », qui attirent l’attaquant pour qu’il dévoile ses méthodes sans qu’il se sache découvert.

Les capacités nationales. La loi de programmation militaire 2014-2019 et son actualisation consacrent plus de 1 Md€ à la cyberdéfense, afin de recruter 1.000 agents pour les états-majors, la Direction générale de l’armement et les services de renseignement, rappelle Jean-Yves Le Drian. De son côté, l’amiral Coustillière avait présenté l’état de la cyberdéfense militaire à la Commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale le 12 juin 2015. Le ministère de la Défense compte actuellement 1.600 personnels, dont 1.200 relèvent de l’État-major des armées, à savoir 300 personnels en charge des équipements de chiffrement et 900 du seul périmètre cyber. Parmi ces derniers, environ 60 s’occupent de l’expertise et de l’audit, 70 de la lutte informatique défensive et tous les autres de la prévention, de l’exploitation ou de l’architecture des systèmes. La protection des réseaux est bien perçue et le mode de renforcement rapide de leur sécurité est maîtrisé. En revanche, la sécurisation des systèmes d’armes et des automates embarqués dans les systèmes automatisés est moins connue. A titre indicatif, une frégate multimissions (FREMM) rassemble 2.400 systèmes d’information ! En cas de cyberattaques, les armées disposent de 200 ingénieurs de très haut niveau, capables d’intervenir en premier. Seuls l’État et quelques grandes entreprises sont capables de posséder et de mobiliser rapidement cette compétence rare. Au deuxième niveau de l’intervention, le vivier redéployable se monte à près de 800 personnes. En matière de contre-espionnage informatique, les pays anglo-saxons ont choisi de confier l’ensemble de leur cyberdéfense à leurs services de renseignement (SR). En France, les tâches sont bien séparées, souligne l’amiral. Les SR caractérisent le contenu de l’espionnage, c’est-à-dire les intentions et les objectifs. L’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information et la cyberdéfense militaire s’intéressent au contenant, à savoir les « métadonnées » (données servant à définir d’autres données). Lors du colloque du 24 septembre 2015, l’amiral a rappelé la création d’un centre de commandement cyber pour les opérations défensives et offensives, dont il a pris la tête en 2011. Ce centre apporte l’expertise technique à la préparation d’une opération militaire, reposant sur les travaux d’anticipation d’une crise à deux ans et la procédure OTAN : J5 (politique et planification), J3 (opérations) et J6 (systèmes d’information et de communications).

Le cyber en coalition. Les « cyber commandeurs » français, américain, britannique, estonien, néerlandais, espagnol et portugais ont présenté leur expérience de cyberdéfense dans une opération militaire en coalition (photo). Ainsi, selon l’amiral Coustillière, sa préparation cyber par étapes prend en compte : le renseignement et la surveillance : les réseaux grand public ; les réseaux nationaux et systèmes d’armes ; ceux de l’Union européenne et de l’OTAN ; ceux d’une coalition ad hoc, instituée spécialement pour répondre à un besoin ; ceux de l’adversaire. La cyberdéfense, conclut-il, est un club comparable à celui des forces spéciales.

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Cyberdéfense : bientôt une 4ème armée après celles de Terre et de l’Air et la Marine

Piraterie : encore présente sur mer et en expansion dans le cyberespace

Les influences géopolitiques, la nature des crises et les menaces des adversaires transforment le champ de bataille, estime le général Castres. Elles contractent le temps et étendent les zones « grises » (espaces de dérégulation sociale). Les moyens militaires agissent là où les tensions sont les plus fortes dans les zones de crise, dont la solution dépend des populations concernées. La seule force militaire ne suffit pas pour combattre les idées. Ainsi, Daech, présent sur 2.370 sites internet francophones, reçoit l’appui de 3 millions de « followers » (partisans ou disciples). Par ailleurs, malgré leur supériorité technologique en matière de maîtrise, contrôle, communications, informatique et renseignement (C4I en anglais), les forces armées doivent en permanence garantir la sécurité de leurs systèmes d’armes et de commandement contre le brouillage ou les interférences.

 




Chine : routes de la soie, un contexte stratégique global

Le vaste projet chinois des nouvelles routes de la soie se présente sous une forme davantage géopolitique que commerciale avec, à terme, plus de menaces que d’opportunités.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 23 mai 2019 à Paris, par les Club HEC Géostratégies, l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont notamment intervenus : Etienne de Durand, directeur adjoint de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie au ministère des Armées ; Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères (1997-2002) ; Emmanuel Véron, enseignant chercheur à l’Ecole Navale ; Christoph Ebell, Emerging Technology Consultant.

Environnement à risques. Selon Etienne de Durand, la course aux armements a repris avec des programmes majeurs en développement en Russie, une rivalité technologique entre les Etats-Unis et la Chine et une accélération du progrès technologique. La compétition permanente entre grandes puissances, toutes nucléaires, se manifeste le long du « continuum paix, crises et conflit », mais souvent sous le seuil de ce dernier par des intrusions voire des agressions non revendiquées, notamment dans l’espace (approches des satellites nationaux) et le cyber (attaques quotidiennes). Elle s’étend même à l’économie et à la technologie. Les espaces communs sont de plus en plus contestés avec des velléités ou même tentatives d’appropriation par la revendication de territoires ou, en haute mer, par la poldérisation d’îles avec obligation de se déclarer pour tout navire qui s’en approche. Cette compétition présente des risques d’escalade, avec un arrière-plan nucléaire. Puissance devenue globale dans les domaines économique, militaire et stratégique, la Chine tente de remodeler l’ordre international, notamment en mer de Chine méridionale, met l’accent sur les technologies duales (usages militaires et civils) et déclare un budget militaire officiel de 170 Mds$/an, mais d’un montant réel supérieur le plaçant de fait juste après celui des Etats-Unis. Puissance spatiale, la Chine met au point des armes antisatellites et d’autres à énergie dirigée. En matière de capacités de projection de puissance, elle dispose de deux porte-avions, en construit un troisième, accélère le rythme de la production de sous-marins à propulsion nucléaire et développe ses facilités portuaires dans la zone indo-pacifique. Avec la mondialisation, une tension en océan Indien ou en mer de Chine du Sud aura des implications immédiates en Europe dans les domaines économique, de l’énergie et des approvisionnements.

Géostratégie. La Chine met en œuvre une géostratégie portuaire, diplomatique et commerciale d’abord en Asie du Sud-Est, puis en océan Indien vis-à-vis de l’Inde, du Pakistan et de l’Iran pour déboucher sur la Méditerranée et l’Europe du Nord, indique Emmanuel Véron. L’ouverture sur le Pacifique-Sud lui permettra d’accéder à l’Amérique latine. Elle construit tout type de navire, même un brise-glace à propulsion nucléaire. En raison de la concurrence locale en mer de Chine, sa flotte de grands bateaux de pêche s’aventure jusqu’à la côte péruvienne. Elle développe l’aquaculture, les biotechnologies, le dessalement de l’eau de mer et surtout la recherche océanographique pour la pose de câbles de communication numérique et pour servir son programme de sous-marins. Sur le plan militaire, outre l’installation d’armements, de relais et de moyens d’écoute sur les atolls aménagés en mer de Chine méridionale, elle a construit de nombreux navires, dont 1 porte-avions, 60 corvettes type 56 et 20 destroyers type 52 entre 2011 et 2018. Le programme de renouvellement des sous-marins nucléaires d’attaque et lanceurs d’engins va changer la donne dans le Pacifique vis-à-vis de la puissance navale américaine. La formation des 220.000-230.000 marins se poursuit ainsi que celle du corps expéditionnaire d’infanterie de Marine avec la composante commando. La diplomatie navale s’intensifie en Asie du Sud-Est, Afrique et Europe ainsi que la collecte d’informations, les réflexions sur la Marine à l’horizon 2030 et le soutien à l’export des équipements de sa base industrielle et technologique de défense. Enfin, la Marine chinoise effectue régulièrement des exercices communs avec son homologue russe.

Logique de puissance. L’Occident n’a pas encore intégré la perte du monopole de la puissance, estime Hubert Védrine. Le projet chinois des routes de la soie présente des similitudes avec les procédés du Portugal, de l’Espagne, de la France et de la Grande-Bretagne, pour établir des empires coloniaux et vis-à-vis de l’Empire ottoman au XIXème siècle : séduction ; promesses, sincères ou mensongères ; prêts avec l’engrenage de l’endettement ; opérations militaires, discrètes ou avouées. Pour les voisins de la Chine, les avantages à court, moyen et long termes, les opportunités commerciales, les inconvénients et les risques, plus ou moins graves, liés au projet varient selon les pays. En Afrique, la Chine a élaboré une politique très ambitieuse. La Russie, dont la population en Sibérie n’atteint pas 20 millions de personnes, s’en inquiète, mais se tourne vers la Chine en raison des tensions avec les pays occidentaux. L’Europe connaît un contraste entre l’idée de sa fondation sur des valeurs universelles et la réalité du monde, où les puissances anciennes et nouvelles, dont la Chine, se positionnent par rapport à elle. Dix-sept pays européens, dont la Grèce et ceux d’Europe de l’Est, demandent de l’argent chinois. De leur côté, les Etats-Unis considèrent la Chine comme leur adversaire principal, devant la Russie et l’Iran. L’affrontement, possible notamment sur la liberté de navigation dans les eaux internationales du détroit de Taïwan, dépendra, le moment venu, de l’intérêt de l’une ou l’autre partie de l’aggraver et de l’élargir. Quant à l’avenir du projet des routes de la soie, quelques pays deviendront des protectorats chinois, d’autres resteront à l’écart et certains résisteront, peut-être jusqu’à la contestation violente. Une option pour l’Europe, puissance, consisterait à obliger la Chine à le transformer en un vrai partenariat.

Loïc Salmon

Selon Christoph Ebell, le projet des routes de la soie prend aussi une dimension numérique avec les équipements informatiques, la valorisation des données et une cyberstratégie. Les fournisseurs chinois de services numériques proposent des applications pour les transactions financières. Ainsi en décembre 2018, Alibaba Cloud a signé un protocole d’accord avec le Koweït portant sur un centre d’échanges de données et d’informations entre tous les pays du monde. Les routes de la soie nécessitant des normes techniques communes, la Chine a construit des câbles de fibres optiques reliant Pékin aux Viêt Nam, Népal et Pakistan et a commencé à installer des réseaux 5 G. Parmi les cinq grands centres de calculs à haute performance entrant dans les applications de l’intelligence artificielle à grande échelle, les deux premiers se trouvent aux Etats-Unis et les trois suivants en Chine…qui dépend des Etats-Unis pour la fourniture des indispensables puces électroniques.

Chine : les « nouvelles routes de la soie », enjeux idéologiques et réalités stratégiques

Asie du Sud-Est : zone sous tension et appropriation territoriale de la mer

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

 

 




Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Face à la puissance technique et financière des Etats-Unis et de la Chine dans le domaine de l’intelligence artificielle, l’émergence de « champions » en France repose sur une action transversale d’équipes de recherche, d’associations et de petites, moyennes et grandes entreprises.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 21 septembre 2017 à Paris, par l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice. Y sont notamment intervenus : le mathématicien Cédric Villani, titulaire 2010 de la Médaille Fields (équivalent du prix Nobel) et député de l’Essonne ; David Ofer, vice-président d’ITrust ; Luc Manigot, directeur des opérations de Sinequa ; la magistrate Myriam Quemener, conseillère juridique à la Délégation aux industries de sécurité et à la lutte contre les cybermenaces (ministère de l’Intérieur).

Caractéristiques. L’intelligence artificielle (IA) consiste en une multitude de techniques, qui répondent à des enjeux par des solutions adaptées, explique Cédric Villani. Compte tenu de la complexité des paramètres, l’algorithme va s’adapter au contexte et trouver une solution par tâtonnements, à partir d’exemples. L’IA a progressé grâce à un usage systématique de données, mais la modélisation facilite la compréhension de la causalité. L’excellence repose sur une recherche sur l’algorithme théorique, notamment par le CNRS, les sciences humaines et cognitives, les start-up, une grande base de données et la volonté d’allier le « scientifique » au « politique ». La recherche théorique doit déboucher vers « l’économique », mais les chercheurs français se rangent plutôt du côté de la théorie que de la valorisation, estime Cédric Villani. L’IA fait l’objet de débats intenses sur l’opposition de la confidentialité, pour protéger l’utilisateur, à l’intérêt public pour la mise en commun la plus large possible dans une société qui s’expose sur les réseaux sociaux. Dans le domaine de la santé, l’IA intervient dans la prévention et l’analyse de multiples cas pour détecter à l’avance un risque ou suggérer un traitement personnalisé. En matière de sécurité, un grand nombre de sources et de méthodes différentes permet d’éviter une réponse binaire. La vigilance s’impose pour évaluer le niveau des résultats attendus. Selon Cédric Villani, une démarche protectionniste conduit à l’échec. Il s’agit de maintenir l’expertise nationale et de permettre aux chercheurs de s’épanouir dans un contexte européen en tenant compte d’une perspective économique par rapport aux Etats-Unis et à la Chine.

Cybersécurité.  Aujourd’hui, les « APT » (« menaces persistantes avancées » en français) s’introduisent dans les réseaux informatiques des entreprises pour voler leurs données. Selon le Livre Blanc de la société de sécurité informatique ITrust, les attaques d’APT sont perpétrées, à des fins politiques ou financières, par des agences gouvernementales ou des organisations criminelles capables de financer leur propre programme de recherche de failles. Une attaque APT se poursuit longtemps, jusqu’à ce que la cible soit intégralement compromise. Un outil basé sur l’IA permet de mettre en valeur chaque zone ciblée par une attaque APT pour l’arrêter. L’attaquant procède en plusieurs étapes : reconnaissance de la cible par de nombreuses techniques ; armement pour combiner le vecteur d’attaque avec un contenu malicieux (« malware ») ; infiltration du malware ; exploitation d’une faiblesse logicielle ou humaine pour l’activer ; installation durable du malware sur un ordinateur hôte individuel ; appel du malware vers l’attaquant, qui en prend le contrôle ; exfiltration des données. L’IA analyse les flux d’informations pour détecter les signaux faibles d’un virus inconnu et déterminer l’origine, le scénario et la propagation de l’attaque, précise David Ofer. Ensuite, des outils interviennent avant que les pirates ne remplissent leur mission. Dès 2010, les agences de renseignement américaines CIA (civile) et DIA (militaire) ont mentionné l’existence d’APT. En matière de cybersécurité, la France emploie des ingénieurs et des chercheurs de haut niveau, soumis à une enquête préalable sur leur éventuel passé professionnel à l’étranger, indique David Ofer. Selon lui, les entreprises spécialisées dans l’IA et à la recherche des financements peuvent trouver des fonds de 60 M$ à 250 M$ aux Etats-Unis, contre 2 M$ en France. Parmi les 5 plus importantes dans ce domaine, figurent 3 américaines, 1 britannique et 1 israélienne. En outre, aux Etats-Unis, les forces armées achètent tous les produits IA des start-up ou les aident à trouver des clients. En Israël, le Mossad (service de renseignement) a créé un fonds d’investissements dédié et fondé sur l’adage : « vous avez une idée ? On va en parler dans trois ans ! » En Europe et en France, les petites et moyennes entreprises d’IA en cybersécurité ne devraient pas dépendre seulement des fonds publics, estime David Ofer. Il s’agit de les fédérer pour leur donner accès aux marchés financiers.

« Big Data ». Selon la société de sécurité informatique Sinequa, la traque financière des organisations criminelles ou terroristes doit relever trois défis : croissance exponentielle des volumes d’informations à collecter et à traiter ; diversité des sources et des formats (textes multilingues, images, vidéos et transcriptions audio) ; analyse de textes sophistiqués en plusieurs langues. Il s’agit d’accéder, par des outils d’IA, à celles utiles à la connaissance d’un « client », explique Luc Manigot. Leurs valeurs et variétés constituent un terreau complexe à partir duquel se construit un algorithme. Les services de renseignement se basent sur des règles déterminées, insuffisantes pour cerner tous les aspects du terrorisme. L’IA permet de construire des modèles départementaux pour disposer de la bonne information au bon endroit et au bon moment.

Justice et liberté. L’IA apporte une aide à la décision, estime Myriam Quemener. Elle permet d’accélérer les procédures et de modéliser beaucoup de décrets. La coopération public/privé existe. Ainsi, deux cours d’appel de province se sont associées à une start-up pour établir une plate-forme d’analyse juridique, en vue d’envisager des solutions. Toutefois, l’IA est perçue comme une menace par certaines professions de justice craignant d’être remplacées par des robots. En « pistant » les magistrats dans leurs recherches, l’IA met en péril leur indépendance, sans compter des contournements possibles de la justice. Enfin, il convient de sensibiliser le citoyen à la nécessité de son consentement pour l’accès à ses données sensibles.

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

La face cachée d’internet

Cyber : prise de conscience du risque et perspectives (2030)

Cédric Villani (à gauche) s’est vu confier une mission de réflexion sur l’intelligence artificielle par le Premier ministre Edouard Philippe. Le 8 septembre 2017, ce dernier a défini la stratégie nationale dans ce domaine, qui porte sur divers enjeux, notamment économiques, sociaux et éthiques, consécutifs à la révolution technologique. Le Premier ministre a également souligné les atouts de la France : vivier de start-up spécialisées ; excellence de la recherche et de la formation en mathématiques ; bases de données de très haute qualité ; grands groupes industriels utilisateurs de l’intelligence artificielle.




Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle

Sur le plan militaire, l’intelligence artificielle (IA) devra traiter des données caractérisées par leurs volume, variété et véracité. Outre son efficacité technique, elle doit inspirer confiance à son utilisateur, qui prend la décision.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé en visioconférence, le 3 décembre 2020 à Paris, par le Centre de recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC). Y sont notamment intervenus : le colonel Christophe Augustin, officier de cohérence opérationnelle à l’Etat-major des armées ; Jean-Michel Tran, directeur technique chez Naval Group ; Aurélien Strippoli, directeur de l’innovation chez Airbus Defence & Space ; l’ingénieur général de l’armement Jérôme Lemaire chargé de mission IA à la Direction générale de l’armement. Julien Nocetti, enseignant-chercheur au CREC.

Contraintes spécifiques. Depuis la fin de la guerre froide (1991), le contexte stratégique est devenu plus complexe, imprévisible et dynamique, rappelle le colonel Augustin. La confrontation possible avec des Etats puissances et des acteurs non étatiques apparaît avec la fin de la supériorité technologique occidentale et la facilité d’accès aux technologies de rupture. L’interopérabilité interalliée s’impose, car aucun pays n’aura la capacité de répondre seul à un conflit de grande ampleur. Ce conflit pourrait débuter par des opérations hybrides dans les domaines terrestre, aérien, maritime, cyber, informationnel et spatial. L’IA permettra de détecter les signaux faibles avant-coureurs d’une crise. Les forces déployées sur un théâtre d’opérations devront anticiper les phases de silence radio et les pertes du lien satellitaire, de la supériorité électronique ou de la supériorité aérienne. Le ministère des Armés va disposer des trois « clouds » informatiques d’ici une quinzaine d’années. Le premier, dit « cloud central » ou modèle d’accès à un pool partagé de ressources informatiques à la demande, nécessitera la disponibilité de réseaux interopérables mondiaux à haute capacité, dont la téléphonie mobile 5 G. Le déploiement de forces sur un théâtre d’opération extérieur nécessitera la constitution d’une zone d’autonomie par un « cloud d’entrée de théâtre » et un « cloud de combat », modèles d’accès aux services de métiers spécifiques (plates-formes d’armes, fonctions commandement et contrôle adaptatives etc.). Ils nécessiteront la disponibilité de réseaux de missions fédérées et sécurisées. Les armées ont besoin de capacités de pointe et souveraines. Les outils de demain devront surtout être simples à déployer, à utiliser et à administrer.

Usages navals. Une force navale regroupe des systèmes de systèmes, explique Jean-Michel Tran. Le maintien de la supériorité navale résulte de la réussite de la transformation numérique du combat naval, Système très complexe qui doit durer plusieurs mois dans un environnement marin difficile et sur un théâtre d’opération hostile, un navire doit rester en alerte permanente et capable de répondre instantanément à une menace venant de n’importe où. Par exemple, la réaction à une attaque de type missile hypervéloce est de l’ordre de quelques secondes. Outre une vision élargie des enjeux du théâtre d’opération et une connaissance précise de l’état opérationnel du navire, l’équipage doit disposer d’une aide à la décision synthétique, pour limiter les erreurs dues au stress ou à la fatigue. L’IA permet déjà la détection des pannes/alertes pour la propulsion des frégates multi-missions, grâce à une maintenance prédictive. Elle développera l’autonomie de décision des drones marins, afin d’augmenter leurs performances en précision, vitesse et sécurité. Un algorithme à multicritères calculera les plans d’engagement par la veille coopérative, l’évaluation de la menace, la coordination des engagements, la mise en œuvre des armes et l’évaluation de l’interception. Ainsi pour la protection du groupe aéronaval, une frégate d’escorte détectera la menace d’un missile supersonique, le poursuivra et le désignera comme objectif à une autre frégate d’escorte, qui le neutralisera. L’IA aura proposé à l’officier de lutte anti-aérienne la meilleure solution en temps réel. Elle aura choisi les armes, optimisé l’efficacité, géré les stocks de munitions, évité le sur-engagement et minimisé la gêne pour la force navale.

Domaine aérien. Selon Aurélien Strippoli, plusieurs SCAF (systèmes de combat aérien du futur), composés chacun d’un nouvel avion de chasse et de drones qui étendront leurs capacités, formeront ensemble le système d’armes de nouvelle génération. Ce dernier, qui participera notamment à la guerre électronique et au recueil de renseignement, sera entièrement interopérable avec les forces aériennes alliées. L’IA sera utilisée dans le SCAF notamment pour : la reconnaissance d’images et vidéos (moyens optique, infrarouge et radar) traitées à bord ; le traitement et la génération de langage naturel pour l’interface homme-machine ; la reconnaissance de formes et la fusion de données pour la maintenance prédictive, le dépannage, la connaissance de la situation, la cybersécurité et l’hypervision ; l’autonomie pour la coordination d’essaims de drones et les systèmes collaboratifs ; l’aide à la décision pour la gestion de la flotte et la planification de mission. Sur le plan tactique, le « cloud de combat multi-domaines » permettra la mise en réseau des forces aériennes, terrestres, maritimes, cyber et spatiales. Il permettra d’exécuter, mieux et plus rapidement que l’adversaire, la boucle OODA : Observation, par la gestion et la fusion des capteurs de renseignements d’origines image, électromagnétique et humaine ; Orientation, pour la planification des missions ; Décision, pour le commandement et le contrôle ; Action, par le combat collaboratif.

Ecosystème. Les principaux algorithmes sont réalisés par les grands laboratoires et non par les startups, souligne l’ingénieur général Lemaire. Les grands groupes reviennent à la recherche fondamentale. Outre l’intégration de l’IA dans les systèmes futurs, il faut d’abord en mettre dans les systèmes existants pour augmenter leur performance à moindre coût. La souveraineté numérique varie selon les pays de l’Union européenne ou de l’OTAN. Une feuille de route nationale s’impose car les avis des Alliés évoluent.

Loïc Salmon

Allant de pair avec la mondialisation, la révolution numérique offre une façon de penser autrement le fonctionnement des Etats, des entreprises et des sociétés, estime Julien Nocetti. La maîtrise des technologies de l’IA constitue un facteur de puissance en politique internationale. L’IA repose sur la collecte de masses considérables de données, collectées par les géants américains du numérique (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et chinois (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiomi). L’écosystème de l’innovation devient très compétitif. Sur les 4.500 entreprises traitant de l’IA, la moitié se trouve aux Etats-Unis et le tiers en Chine. Depuis 2013, Chine, Russie et Inde relocalisent des données sur le plan national. La Chine va investir 150 Mds$ dans l’IA jusqu’en 2030. Dans 10-15 ans une rivalité entre la Chine et la Russie dans ce domaine pourrait s’ajouter à celle en cours entre les Etats-Unis et la Chine. (voir sur la photo la déclaration du président russe Vladimir Poutine).

Défense : l’IA, facteur décisif de supériorité opérationnelle

Défense : l’emploi de l’IA sur le champ de bataille de demain

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale




Défense : le ministère des Armées à l’ère du numérique

Le plan stratégique du numérique du ministère des Armées vise à garantir la supériorité opérationnelle, renforcer l’efficacité des soutiens, faciliter le quotidien de son personnel et améliorer sa relation avec les citoyens.

Le vice-amiral d’escadre Arnaud Coustillière a présenté à la presse, le 24 janvier 2019 à Paris, la Direction générale du numérique et des systèmes d’information et de communication (DGNum), dont il a la charge.

Transformation numérique. Directement rattachée à la ministre des Armées et créée en juin 2018, la DGNum assure d’abord l’orchestration de la transformation numérique au profit des armées et la cohérence d’ensemble du système d’information et de communication de la défense. Elle assume également la fonction d’administrateur ministériel des données, qui se trouvent au cœur de la transformation digitale. La DGNum, inspirée du Crédit Agricole, regroupe une soixantaine de personnes, dont 40 % de militaires et 60 % de civils (30 % venus de l’extérieur). Elle entretient des liens forts avec les grands groupes, dont La Poste, EdF et AccorHotels, pour bénéficier des approches extérieures. Opérateur de son propre réseau de communication (fibre et satellitaire), le ministère compte environ : 10.000 postes « sensibles » ; 1.600 systèmes d’information, de combat et de télécommunication. Son réseau interne compte plus de : 220.000 machines ; 300.000 comptes d’abonnés ; 15 « Active Directory » (annuaires) ; 20.000 personnes dédiées aux systèmes d’information et de communication ; 1.000 sites incluant notamment les théâtres d’opérations, navires en mer et lieux « sensibles ». En 2018, il a dépensé 3,4 M€ pour les matériels, logiciels, recherches et personnels.

Révolution technologique. La DGNum va appliquer un « schéma directeur de la transformation numérique », qui s’appuie sur six « axes socles ». Le 1er consiste à déployer de nouvelles technologies. La Direction générale de l’armement pilote déjà des recherches : traitement du langage et des images ; robotique autonome ; système d’entrainement ; systèmes de détection autonomes. Sur le plan administratif les études portent sur : le « chatbot », recours aux « agents conversationnels » ; les Big Data dans les fonctions financières et ressources humaines. Le 2ème concerne l’organisation de l’innovation numérique : services au profit de l’ensemble des métiers ; ressources humaines ; lieu dédié ; accompagnement méthodologique et technique ; outils techniques ; supports contractuels. Le 3ème, qui vise à maîtriser l’ouverture des données, impose un changement dans l’organisation et les usages ainsi qu’une offre de solutions techniques. Le 4ème va rénover le système d’information. Chaque personnel devra : pouvoir travailler en mobilité de manière sécurisée ; disposer d’un accès internet permanent ; échanger librement des données avec l’extérieur ; pouvoir interagir avec les services informatiques ; disposer de services numériques similaires à ceux de sa vie quotidienne privée. Le 5ème développe l’acculturation et les compétences numériques en : formant l’ensemble des agents du ministère, l’encadrement intermédiaire et les « équipes projets » ; recrutant et fidélisant les « profils numériques » ; valorisant les talents. Le 6ème assure une veille sur : les technologies en cours de développement et leurs applications potentielles ; l’évolution des usages ; la mise en œuvre de nouvelles méthodologies ; les nouveaux métiers et compétences.

Loïc Salmon

Défense : l’AID, interlocutrice des porteurs d’innovation

« DGA Innovation » : rendre les projets possibles et rentables sur le long terme