Trafics d’armes légères : la lutte contre les filières terroristes

Enjeu mondial de sécurité, la lutte contre les transferts clandestins d’armes à feu légères implique la prise en compte de la situation en fin de conflit, la mise en place de réseaux de renseignements, l’échange d’informations et l’élaboration de procédures en matière de traçabilité.

Ce thème a été traité lors d’un colloque organisé, le 31 janvier 2018 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées, le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité et l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont intervenus : l’ambassadeur Jean-Claude Brunet, président désigné de la 3ème conférence de révision du Programme d’action des Nations unies sur les d’armes légères et de petits calibres (ALPC) prévue à New York du 18 au 29 juin 2018 ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

Diminuer l’incertitude. Depuis la fin de la guerre froide (1947-1991), les conflits intra-étatiques se multiplient, entraînant circulation et vols des stocks gouvernementaux d’ALPC, rappelle Jean-Claude Brunet. Les failles dans leur contrôle, pendant et après les conflits, et le crime organisé en facilitent les trafics qui alimentent les organisations terroristes, actives en Europe, dans les Balkans et en Afrique. Actuellement, 850 millions d’ALPC en circulation dans le monde tuent ou blessent 500.000 personnes par an, soit 90 % des victimes des conflits. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan (1997-2006), les avait qualifiées d’armes de destruction massive et avait lancé un programme d’action adopté, par consensus, par l’assemblée générale en 2001 (voir encadré). Le premier degré de responsabilité, nationale, se situe au niveau des forces armées et de sécurité et autres agences d’application de la loi. Chaque Etat partie doit mettre en œuvre une législation en ce sens. Sur la base du volontariat, il doit publier un rapport annuel d’évaluation des besoins de coopération et d’assistance, assorti de mesures pratiquement contraignantes. Depuis 2001, des progrès significatifs ont été constatés dans de nombreux Etats en matière de contrôle et d’assistance. Toutefois, l’insuffisance de coordination persiste entre police, douane, justice et forces armées. De plus, le contrôle des exportations d’ALPC reste aléatoire. La 3ème conférence de révision du programme d’action de l’ONU, qui doit réunir 193 Etats, s’inscrit dans une stratégie globale impliquant l’Union européenne (mesures de coopération européennes et bilatérales) et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (Balkans). Elle doit définir des normes en termes d’engagement et d’échange de bonnes pratiques de contrôle et faciliter le dialogue entre forces armées et de sécurité, industriels et experts apportant un éclairage scientifique et technique, en vue de préserver la crédibilité du programme. La France, qui en assure la présidence, en a fixé les priorités, indique l’ambassadeur Brunet : amélioration de la lutte contre le détournement des ALPC ; prévention de leurs production et transformation par les nouvelles technologies (impression en 3 D et commerce par internet) ; coordination et efficacité de l’assistance. Cela implique l’inclusion des munitions et une synergie entre le programme de l’ONU et les autres instances internationales, notamment le protocole sur les armes à feu (2001) et le traité sur le commerce des armes (TCA, 2014), qui n’a pas encore de portée universelle.

Renforcer le dispositif. Autrefois, la violence résultait des guerres entre Etats forts, alors qu’aujourd’hui elle se manifeste par les importations d’armes dans les Etats déliquescents, explique Eric Danon. Le TCA vise à réguler leur mondialisation. La course aux armements converge vers le Moyen-Orient, où se trouvent de nombreux vendeurs. Avec 24 millions d’habitants, l’Arabie saoudite occupe la première place des importateurs avec l’Inde, qui en compte…1,26 milliard. Au bout de quelques mois, la traçabilité de ces armes, pourtant achetées légalement, disparaît et une partie va se disperser parmi les groupes armés terroristes. Le TCA engage l’Etat producteur, qui l’a ratifié, à vérifier qu’une exportation d’armes à feu correspond bien à la vente à un Etat déterminé et sans réexportation ultérieure. Les marquages et traçages permettent de remonter les filières de provenance et de complicités et les registres nationaux et internationaux d’établir l’écosystème terroriste. Il s’agit d’éviter la dissémination des ALPC dans une zone de guerre ou en situation de « post-conflit », où les populations les conservent en vue de trafics dans le monde entier (ex-Yougoslavie et Afghanistan). Les groupes terroristes utilisent aussi armes blanches, bombes, ou voitures-béliers contre une foule et recourent aux attentats suicides, mais font proportionnellement plus de victimes avec les ALPC. Il s’agit donc de lutter contre l’accès à leurs filières, alors qu’il n’existe pas encore de convention relative à la lutte contre le terrorisme par ALPC, indique l’ambassadeur Danon. Leur achat reste en effet légal dans certains pays, dont les Etats-Unis. La saisie d’un stock d’armes, achetées à des pays occidentaux, constitue une prise de guerre pour les groupes terroristes (Daech en Irak). Des armes fournies, par ces mêmes pays occidentaux, à une minorité de « résistants » suffit à les qualifier de « terroristes » par le régime en place (Kurdes en Syrie et en Turquie). Des armes à feu en provenance des Balkans ont été utilisées lors des attentats de 2015 en France, où la législation porte sur les trafics venant de l’extérieur du territoire national et mobilise les services de renseignement. Certaines armes neutralisées peuvent être remises, sur place, en état de fonctionner par l’impression en 3 D de la pièce manquante, ouvrant la voie aux trafics de logiciels. En outre, des ALPC, acquises clandestinement, peuvent être transformées, par exemple par l’achat légal d’un appareil de visée pour en améliorer la portée. Par ailleurs, certains grands pays exportateurs n’ont pas encore ratifié diverses conventions sur les armes. Souvent très spécifiques, ces dernières impliquent une coopération entre Etats et une entraide judiciaire, mais la moitié des pays membres de l’ONU ne peuvent les mettre en œuvre, faute de connaissances et de moyens techniques suffisants.

Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Loïc Salmon

Adopté en 2001, le Programme d’action des Nations unies de prévention, lutte et éradication du trafic illicite des armes légères et de petit calibre (ALPC) et présente les mesures à prendre aux niveaux national, régional et mondial. Elles portent sur : la législation sur les divers aspects de la production, du transfert et du détournement des ALPC ; le marquage, le stockage de données et la traçabilité ; la gestion des stocks et leur sûreté ; l’identification et la destruction des surplus ; les transferts internationaux ; le courtage ; l’information du public ; les programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion ; la coopération et l’assistance internationale pour faciliter la mise en œuvre de ce programme. Souple et non contraignant, ce dernier a été complété par d’autres instruments juridiques. Ainsi, le Traité sur le commerce des armes (2014) inclut, pour les Etats parties, l’obligation d’établir des normes communes pour le transfert international d’armes conventionnelles.




Interarmées : anticipation et numérisation, gages de la supériorité opérationnelle

Les nouvelles technologies de l’information profitent également aux adversaires asymétriques, qui évoluent plus vite que les armées régulières. Celles-ci doivent s’adapter pour éviter le « décrochage opérationnel ».

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 mai 2018 à Paris, par le Commandement pour les opérations interarmées (CPOIA) à l’occasion de son 25ème anniversaire. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’état-major des armées ; le général de corps d’armée Grégoire de Saint-Quentin, sous-chef « opérations » de l’Etat-major des armées ; Olivier Zajec, chef de cours à l’Ecole de guerre et conférencier à l’Institut des hautes études de défense nationale et au Centre des hautes études militaires.

« L’art opératif ». Le niveau opératif d’une opération extérieure se situe entre les niveaux stratégique (autorités politiques) et tactique (manœuvres et combats). Conception française de conduire la guerre, l’art opératif s’exerce sur de nouveaux champs de conflictualité, rappelle le général Lecointre. Aux affrontements traditionnels sur mer, sur terre et dans les airs, s’ajoutent ceux dans l’espace et le cyber et peut-être d’autres qui restent à imaginer. En outre, la portée de systèmes d’armes s’accroît et le nombre de capteurs se multiplie. Par ailleurs, la capacité à manœuvrer sur un champ très large, comme celui de l’opération « Barkhane » en cours au Sahel, implique une approche globale, difficile à mettre en œuvre. De plus, le temps connaît une mutation, où une action continue complète une série d’actions séquentielles. A terme, il faudra résoudre l’équation entre les contraintes des moyens et les objectifs à atteindre dans une crise évolutive. Cela impliquera d’abord une souplesse de l’organisation des forces, qui prendra en compte les évolutions technologiques. Innovation et imagination entreront dans le choix du mode d’action pour obtenir une supériorité opérationnelle, grâce au numérique et à l’intelligence artificielle. En matière d’informations, il faudra empêcher un cloisonnement vertical entre les niveaux stratégique, opératif et tactique, tout en évitant, pour le niveau supérieur, de se substituer au niveau subalterne où chacun doit pouvoir se concentrer sur la tâche de son niveau. Enfin, il ne faudra pas céder au « tout technologique » souligne le chef d’état-major des armées.

Conduite et contrôle. La numérisation permet l’enregistrement des données et la vérification du résultat d’une opération pour conduire la manœuvre à tout instant, indique Olivier Zajec. Dès 1973, en pleine guerre du Viêt Nam, le général américain William Westmoreland anticipe le champ de bataille du futur : forces ennemies localisées, traquées et ciblées presqu’instantanément par l’utilisation de liaisons de transmission ; évaluation de l’espionnage assisté par ordinateur ; contrôle automatisé de tirs. Le retour d’expérience français de la guerre du Golfe (1990-1991) préconise : une entité de planification des opérations ; un cycle d’entraînement interarmées pour préparer les opérations majeures ; l’emploi de moyens de communication mobiles, fiables et compatibles avec les systèmes alliés pour permettre l’exercice du commandement ; fluidification de la manœuvre entre les armées de Terre et de l’Air. En 25 ans, l’organisme devenu aujourd’hui le CPOIA a porté ses efforts selon quatre axes : adaptation des structures de commandement ; recherche de solutions techniques et humaines pour trier les énormes flux de données qui menace de submerger les postes de commandement ; adaptation des boucles décisionnelles au temps numérique pour définir le tempo idéal d’une action de la force ; détermination de la place respective des niveaux stratégique, opératif et tactique dans la conduite des opérations. L’enjeu de demain porte sur l’équilibre entre les technologies de communication en temps réel et la marge d’initiative à laisser au plus bas niveau. Depuis septembre 2017, le groupe de travail sur le commandement interarmées des engagements prend en compte la compression de l’espace et du temps par la révolution numérique et la concentration de l’intelligence pour anticiper, planifier conduire et évaluer une opération. Le filtrage des données et le partage de leur exploitation à tous les niveaux permettent de décider l’action à mener et d’améliorer l’art opératif.

Défis technologiques et humains. La révolution numérique vise à améliorer la compréhension de situations complexes et volatiles et à décider dans des délais de plus en plus courts. Enjeu majeur, le filtrage des données en surabondance consiste à détecter les « pépites », accélérer le traitement des données et en extraire des tendances et des « signaux faibles ». Il s’agit d’obtenir la bonne information pour prendre la bonne décision, explique le général de Saint-Quentin. Il convient de se prémunir contrer la désinformation pour contrer une manœuvre très sophistiquée et, par l’anticipation, de discerner les intentions de l’adversaire. Le numérique donne de l’agilité à une « planification sur mesure », car chaque cas appelle une réponse différente. A l’instar du Commandement des opérations spéciales, le contrôle opérationnel doit être dévolu, pour une courte période, à la composante de la force la mieux placée pour fusionner toutes les compétences au poste de commandement. Sont concernées : l’armée de l’Air pour le transport et la frappe ; la Marine nationale pour la permanence sur zone ; une composante alliée, britannique ou américaine. Outre la gestion des équipes opérationnelles et non opérationnelles, la conduite et le contrôle des opérations impliquent de favoriser les initiatives par délégation de commandement. Sur le plan technique, il s’agit d’imposer des normes mais dans un environnement collaboratif et de prendre ce qui existe déjà dans le secteur civil. Toutes les hypothèses doivent prendre en compte les cyberattaques contre les centres de commandement, garants de la « survivabilité » militaire. La simulation de la conduite des opérations permet de valider une hypothèse et de l’appréhender en temps réel. Faute de mise à jour sur le plan numérique, l’interopérabilité disparaît, avertit le général de Saint-Quentin.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Enjeux de guerre : réfléchir à celle d’aujourd’hui et imaginer celle de demain

Le commandement de niveau opératif, projeté sur un théâtre, recouvre les dimensions militaire, civilo-militaire et politico-militaire d’opérations planifiées et conduites par une ou plusieurs forces dans un cadre national ou multinational. Ce niveau d’intégration permet d’atteindre les objectifs militaires fixés par le commandement stratégique et de contribuer à la réalisation de l’état final recherché. Le « Commandement pour les opérations interarmées » regroupe 150 militaires issus des armées de Terre et de l’Air, de la Marine nationale, du Service du commissariat des armées ainsi que des officiers des nations alliées et du personnel civil. Il a armé des postes de commandement de niveau opératif au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan (2002), en République démocratique du Congo (2003 et 2006), au Tchad (2008) sous l’égide de l’Union européenne, en Haïti (2010), en Libye (2011), en Jordanie (2012) et au Sahel (depuis 2013).




Menaces hybrides : belligérance en reconfiguration permanente

L’intensité d’un engagement opérationnel, qui implique armes et mots, nécessite de définir une doctrine et de nommer l’adversaire. Cela évite les mauvais choix en matière d’objectifs et de conduite de la guerre, éventualité longtemps occultée en Europe.

Cet aspect a été abordé lors d’un colloque organisé, le 30 novembre 2017 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Pierre de Bousquet de Florian, coordinateur national du renseignement et de la lutte contre le terrorisme ; le général Antoine Windeck, directeur de Centre interarmées de concepts, de doctrine et d’expérimentation ; Joseph Henrotin, politologue spécialisé dans la sécurité ; Nicole Gnesotto, présidente de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Liberté d’action dans la durée. L’adversaire, équipé de technologies de dernière génération, use de modes opératoires réguliers ou non dans un cadre asymétrique. Il joue sur le flou et le fait accompli, mais s’arrête avant le déclenchement d’une action puissante, explique le général Windeck. De nouveaux acteurs s’affranchissent du droit international et pratiquent la violence extrême. Avatar de l’art de la guerre, le djihadisme ne s’interdit rien. Il convient donc de basculer l’effort sur la prévention d’une crise plutôt que sur son règlement, pour en neutraliser les causes et en limiter les effets. Des capacités adaptées permettent de détecter des signaux faibles pour identifier la nature de l’adversaire, ses moyens et l’effet qu’il recherche. Une vision commune entre les partenaires d’une alliance empêche l’adversaire de profiter des failles dans les processus décisionnels. Il s’agit ensuite de garantir la supériorité militaire et la suprématie technique dans les espaces terrestre, maritime, aérien et cyber, car l’information dépasse les frontières et remet en cause le triptyque paix, crise et guerre, rendant nécessaire d’accroître la résilience et de réduire les vulnérabilités. Selon le contexte, l’adversaire recourt au terrorisme ou au combat de haute intensité. Il convient donc de le contourner en limitant la portée de son action, en cohérence avec les appareils diplomatique, économique et culturel et la participation de la société civile (entreprises et industries). L’action militaire exige flexibilité et réversibilité dans la bande sahélo-saharienne, pour conserver ou reprendre l’initiative, et une reconfiguration du dispositif en Afrique. Facteur de succès stratégique, elle s’inscrit dans le temps long (décennies) pour obtenir des effets durables.

Guerres évolutives. Selon Joseph Henrotin, la porosité dynamique entre guerres régulière et irrégulière a été pratiquée entre le XVIème et le XIXème siècles par les puissances occidentales, notamment la France et la Grande-Bretagne par des alliances avec les tribus indiennes lors de la conquête du Canada. Au siècle suivant, Mao Tsé-Toung la théorise en prônant le passage de l’idéologie à la guérilla puis à la guerre régulière. Aujourd’hui, des Etats peuvent basculer de l’une à l’autre selon une stratégie alternative. Il en découle une évolution des risques pour les forces armées occidentales. D’abord, l’adversaire peut les géolocaliser par internet et une liaison satellitaire. Puis il peut suivre une logique de « dérégularisation », à savoir la destruction de villes par des armes non guidées et l’emploi d’armes chimiques. En Irak en 2004, 17 incidents ont été répertoriés, dont un tir de canon à chlore sur des pèlerins. Par ailleurs, l’accès aux technologies se démocratise. Ainsi, le mouvement politico-militaire libanais Hezbollah dispose de roquettes de gros calibre, fournies par l’Iran, et Daech de drones. La professionnalisation des forces, qui accroît la liberté d’action et de manœuvre, a amélioré la qualité des troupes françaises, capables d’agir sur l’ensemble des conflits, de la plus basse intensité à la plus haute. Enfin, souligne Joseph Henrotin, il convient de garder à l’esprit les données fondamentales : faculté d’adaptation ; suffisance des moyens ; art « opératif », à savoir préparation et conduite des opérations interarmées sur un théâtre ; approche globale avec les volets militaire, diplomatique et autres. Dans la guerre hybride, l’adversaire disparaît quand il se sent démasqué.

Déni européen de la guerre. Pour éviter la guerre entre Etats membres et avec d’autres pays, l’Union européenne (UE) a connu une confusion stratégique, estime Nicole Gnesotto. La Communauté européenne du charbon et de l’acier, créée en 1952, vise d’abord à empêcher un nouveau conflit entre l’Allemagne et la France. Ensuite, un contrat s’établit : défense et sécurité du ressort de l’Otan ; prospérité économique et commerciale de celui de l’UE. Cette volonté d’ôter toute légitimité à l’usage de la force armée conduit à un affaiblissement de la pensée stratégique européenne. Dans les années 1980, avant la mondialisation, l’UE, « puissance douce », se trouve à l’avant-garde de réflexion sur la transformation du monde par le commerce et l’influence. La norme devient sa priorité et la force celle des Etats-Unis. Au Proche-Orient, l’UE préconise la coexistence de deux Etats, l’un israélien et l’autre palestinien, concept accepté aujourd’hui par la communauté internationale. Mais en 2003 lors des divergences sur l’intervention militaire américaine en Irak, émerge une stratégie européenne de sécurité, critique à l’égard des Etats-Unis. L’UE recommande une approche globale de la sécurité, où l’intervention militaire, dans le temps court, doit être suivie d’une action civile dans le temps long. Par la suite, l’UE devient le microcosme de l’insécurité : conflit ethnique dans les Balkans, terrorisme, grands mouvements migratoires, questionnement sur la dissuasion nucléaire. Par ailleurs, les perceptions de la menace varient selon les Etats membres du Nord et du Sud. A partir de 2015, les attentats de l’Etat islamique (Daech) sur son sol la mènent en première ligne de la crise au Moyen-Orient. En outre, elle s’aperçoit que sa sécurité ne peut plus dépendre uniquement des Etats-Unis. Tous les sondages d’opinion place l’insécurité avant le chômage.

Loïc Salmon

Stratégie : au-delà de l’ennemi présent, imaginer celui de demain

Adversaire « hybride » : comprendre, agir et se protéger

La lutte contre le terrorisme et le renseignement, dont l’orientation relève du président de la République et du Premier ministre, nécessitent une vision géopolitique, criminologique et stratégique, souligne Pierre de Bousquet de Florian. Il s’agit de passer du traitement des effets à celui des causes profondes avec subtilité, créativité et imagination dans un monde de dissimulation et de stratégie indirecte. Connaissances historiques, géographiques et anthropologiques des chercheurs universitaires vont de pair avec l’expérience professionnelle des agents des services de renseignement, diplomates et préfets. En effet, le nombre d’Etats « trop faibles » est passé de 40 en 1948 à 200 en 2017. La collecte du renseignement mobilise les 6 services du premier cercle et 20 du second. En outre, le coordinateur national dispose de 15 conseillers, dont 1 pour l’analyse, 1 pour la prospective et 1 pour les relations avec les autres pays pour profiter de leur expérience dans la lutte antiterroriste. Il doit proposer des diagnostics et des propositions d’action en matière de sécurité au président de la République.




Défense : l’alchimie de la décision du chef de guerre

Interactions complexes et « politiques » des opérations et ambivalence de l’excès de confiance en soi pèsent sur la prise de décision du chef militaire, qui doit aussi pouvoir compter sur la « chance ».

Ce thème a été abordé lors d’une conférence-débat organisée, le 19 décembre 2017 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont intervenus : le professeur Pascal Venesson (à gauche sur la photo), Université de Paris II Panthéon Assas ; le général (2S) Henri Bentégeat (à droite), ancien chef de l’état-major particulier du président de la République (1999-2002) et de l’Etat-major des armées (2002-2006).

Approche psychologique. L’intuition stratégique des chefs de guerre, résultant de leur expertise, influe sur l’efficacité militaire, estime le professeur Venesson. Aujourd’hui, le génie militaire, aidé par des circonstances exceptionnelles, connaît une remise en cause à l’ère de la robotisation du champ de bataille et de l’algorithme. Le général et son état-major, commandant une ou plusieurs forces sur un théâtre, assurent planification, conduite et soutien des opérations, en vue d’atteindre les objectifs fixés par les autorités politiques et militaires et de contribuer à la réalisation de l’état final recherché. L’efficacité militaire consiste à comprendre la situation face à au moins deux forces armées adverses aux actions séparées, commander la sienne et produire les effets demandés. Certaines armées développent des aptitudes de haut niveau, grâce aux technologies, compétences, types de régimes politiques, relations entre dirigeants politiques et militaires et culture militaire propre. La décision opérationnelle en « première appréciation » dépend d’abord de la reconnaissance d’une situation donnée ressemblant à un prototype familier. Ensuite, les décideurs identifient rapidement le comportement adéquat, en raison de leur propre expertise, d’un environnement régulier et de leur capacité à tirer les enseignements de l’expérience acquise, notamment par la formation et l’entraînement. Toutefois, l’excès de confiance en soi des chefs de guerre influe sur leur capacité de commandement avec pour conséquences : un plan opérationnel initial calqué sur la première impression ; un traitement déficient du renseignement ou sa recherche sélective et biaisée ; une tendance à surestimer leurs propres capacités et à sous-estimer celles des adversaires ; optimisme exagéré quant à l’effet probable de la mission. Le plus souvent, les chefs de guerre ne devraient pas suivre leur intuition, conclut le professeur Venesson.

Etude d’un cas historique. Au début de la guerre de Corée lancée sous l’égide de l’ONU (1950-1953), les Etats-Unis, qui fournissent les plus gros contingents de combattants, ont subi une grave défaite au fleuve Yalou après un succès opérationnel initial au port d’Inchon, explique le professeur Venesson. Du 15 au 28 septembre 1950, après un débarquement de grande ampleur dans le port d’Inchon sur la mer Jaune à l’Ouest de la péninsule, les forces américaines (Xème Corps) et sud-coréennes lancent une contre-offensive et libèrent Séoul, capitale de la Corée du Sud occupée par les troupes de Corée du Nord. Dans le même temps, la 8ème Armée américaine brise le périmètre du port sud-coréen de Pusan, encerclé par les troupes nord-coréennes, et rejoint le Xème Corps. Commandant en chef dans le Sud-Ouest du Pacifique de 1942 à 1945 où il a procédé à 56 opérations amphibies, le général Douglas Mac Arthur, âgé de 70 ans, est considéré par ses pairs comme le plus expérimenté à tous les niveaux de commandement. Il apprécie la situation à Inchon en 2-3 jours : fortes capacités navales et aériennes alliées ; attaques surprises possibles contre des zones peu défendues. Il choisit l’option la plus risquée, malgré les sérieuses réserves de son état-major et de l’Etat-major interarmées de Washington : étroitesse des voies d’accès au site ; marées ; zone habitée ; éloignement de Pusan, situé beaucoup plus au Sud ; surestimation de la 8ème Armée ; sous-estimation des forces nord-coréennes. Mais la « chance » a joué : la Chine avait anticipé le débarquement d’Inchon et prévenu la Corée du Nord…qui n’en a pas tenu compte. En revanche, elle va intervenir massivement lors de la progression rapide des Xème Corps et 8ème Armée vers le fleuve Yalou, frontière entre la Corée du Nord et la Chine (octobre-novembre 1950). Après de lourdes pertes, les forces de l’ONU se replient au Sud du 38ème parallèle. L’efficacité militaire, accrue à Inchon, s’amoindrit à Yalou. Les Xème Corps et 8ème Armée restent sous commandements séparés et géographiquement éloignés. Convaincu que la Chine n’interviendra pas, Mac Arthur néglige les renseignements sur elle, se croit infaillible et exerce son commandement depuis Tokyo (Japon). Par ailleurs, la guerre de Corée diffère de la seconde guerre mondiale, caractérisée par la recherche de la victoire décisive et de la reddition sans conditions de l’adversaire. Elle fait partie de la « guerre froide » (1947-1991) aux objectifs limités, pour éviter un nouveau conflit mondial, probablement nucléaire.

Retour d’expérience. Le 21 septembre 2002, 300 mutins de l’armée ivoirienne peuvent investir la capitale Abidjan dans les 24 heures avec le risque de guerre civile, rappelle le général Bentégeat. Le rassemblement et l’évacuation des 20.000 ressortissants français nécessitant 6 jours, le général préconise l’intervention immédiate des forces françaises. Le bilan s’établit à 27 militaires français tués, de nombreux blessés, les ressortissants protégés, la guerre civile évitée, la crédibilité politique et militaire de la France maintenue. Aujourd’hui, la gestion des conflits extérieurs tend à réduire la liberté d’action militaire, estime le général. Le recours aux acteurs locaux entraîne une dépendance de leurs performances sur le terrain : opération « Harmattan » en 2011 en Libye ; opération « Chammal » contre l’Etat islamique (Daech) en Irak de 2014 à 2017 et en Syrie depuis 2015 ; opération « Barkhane » dans la bande sahélo-saharienne depuis 2014. Par ailleurs, la numérisation du théâtre détaille la situation tactique avec des conséquences pour son commandant : tentatives d’ingérence des autorités politiques dans les opérations ; ingérences de l’échelon supérieur aux différents échelons de commandement. En outre, il doit conduire l’opération contre l’adversaire et gérer sa communication, aspect politique majeur. Enfin, il garde à l’esprit les morts, civils et militaires, y compris chez l’adversaire.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

L’anticipation géopolitique aidée par l’intelligence collective

Sécurité : l’intelligence artificielle, enjeu de souveraineté nationale

Théorisée par le psychologue et économiste israélo-américain Daniel Kahneman (prix Nobel 2002) et l’économiste américain Richard Thaler (prix Nobel 2017), la « révolution cognitive » constitue une profonde transformation de la connaissance du jugement et de la décision dans les domaines économique, médical et de politique publique. Mais pour la décision opérationnelle, selon le professeur Venesson, il lui manque le contexte : causalité de la guerre ; singularité de l’action guerrière. De son côté, le psychologue américain Gary Klein a étudié les décisions « en situation » des militaires et pompiers confrontés à l’urgence, le risque et la complexité.




Sécurité : le renseignement dans la lutte contre le terrorisme

Le renseignement permet d’anticiper les actes terroristes, même s’il ne peut couvrir l’ensemble du spectre. Pour en renforcer l’efficacité, sa coordination s’exerce au plus haut niveau de l’Etat.

Ce thème a été traité lors d’une table ronde organisée, le 25 septembre 2017 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Y sont notamment intervenus : le professeur François Géré, président de l’Institut français d’analyse stratégique ; le général (2S) Christophe Gomart, ex-directeur du renseignement militaire (2013-2017) ; le colonel Olivier Passot de l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme.

Analyse et action. Le terrorisme est un moyen au service d’un but dans une relation de cause à effet, estime François Géré. Daech, mouvement complexe, utilise le terrorisme, la guérilla et la guerre conventionnelle. Pour le comprendre, il convient d’en analyser le profil et les stéréotypes, en évitant les simplifications. Par exemple, les 260 djihadistes français tués en Irak se caractérisent socialement : jeunes, jaloux, ratés scolaires ou petits délinquants. Les mouvements terroristes veulent faire triompher une cause, de l’anti-impérialisme des années 1970 à l’instauration du califat en 2014. La lecture de leurs déclarations permet de comprendre leur raisonnement et leur logique, mais la décentralisation est telle qu’ils varient selon l’environnement social. Il s’agit alors d’en identifier les vulnérabilités psychologiques, faiblesses organisationnelles et divisions internes. S’y ajoutent : le mode de recrutement ; la formation ; l’entraînement ; la structure, en hiérarchie pyramidale ou en cellules autonomes ; le financement ; l’armement ; le mode opératoire (action commando ou attentat suicide). En outre, les terroristes ne peuvent agir sans soutien logistique. Ainsi, la Fraction armée rouge allemande (1968-1988) a bénéficié de l’aide des services de renseignement tchèques puis est-allemands, tandis que les mouvements palestiniens contemporains étaient manipulés par ceux de l’Irak et de la Syrie. Une fois les informations obtenues, la confrontation devient possible avec l’ennemi, qualifié comme tel auprès de l’opinion publique. Dans l’immédiat, il n’y a, parfois, pas d’autre choix que l’élimination physique. Toutefois, un terroriste capturé, source d’informations, permet de comprendre la stratégie mise en œuvre, à condition de l’interroger selon les techniques de personnels spécifiques. En outre, la contre-propagande, via les médias, vise à lutter contre la désinformation en rétablissant les faits. La propagande « noire » cherche à semer la confusion sur les structures politiques et l’organisation de l’ennemi. La lutte, à court terme, porte sur la neutralisation des acteurs et le tarissement de leurs sources de financement et celle, sur le long terme, sur la « déradicalisation ». Le mauvais fonctionnement de celle-ci résulte d’une analyse erronée des méthodes et de l’idéologie terroristes.

Participation militaire. En cas de guerre, le gouvernement fait appel aux armées et à la Direction du renseignement militaire (DRM), rappelle le général Gomart. Quoiqu’en temps normal, le terrorisme ne relève pas d’elle, la DRM intervient s’il s’agit de « groupes armés djihadistes », renommés « groupes armés terroristes ». Ce fut le cas au Mali avec l’opération « Serval » en 2013, quand des groupes armés ont franchi le fleuve Niger et entrepris une conquête territoriale, avec le risque de parvenir à établir un Etat islamique à Bamako. Leurs actions militaires sont devenues « terroristes » à partir du recours aux engins explosifs improvisés et aux tirs indirects pour semer la terreur. La DRM a alors renseigné les forces spéciales et conventionnelles pour suivre les chefs des groupes armés jusqu’à leurs bases « sanctuarisées ». Les forces spéciales étaient déjà présentes dans la bande sahélo-saharienne pour former les troupes locales et collecter des renseignements en anticipation d’une opération possible. Après les prises d’otages, assassinats de Français et actions contre des intérêts français, la DRM a agi en coordination avec la DGSE. En Irak, la DRM, présente à Bagdad, avait déjà établi des dossiers d’objectifs pour des frappes éventuelles. En outre, elle a mis sur pied la cellule inter-agences « Hermès », chargée de croiser les informations des différents services de renseignement (SR) français, qui examinent l’ennemi différemment. La création de « plateaux » (situation des « points chauds », où les analystes des divers services se parlent, a permis le décloisonnement en interne et des réactions plus rapides et plus efficaces. En interalliés, tout a changé après l’embuscade d’Uzbin en Afghanistan en 2008 (10 soldats français tués), laquelle n’avait pas été anticipée. Les SR français, britanniques et américains ont alors constitué une cellule commune de partage des informations indispensables. Au Levant, l’échange de données brutes (images satellitaires) se poursuit entre SR français et américains. Au Sahel, les SR des pays du G5 (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) fournissent du renseignement de terrain sur les djihadistes.  Les SR français (DRM, DGSE, DGSI, DRSD, DNRED et TRACFIN) entretiennent des dialogues avec leurs homologues des pays alliés, mais communiquent entre eux, au niveau des directeurs généraux, pour éviter les manipulations possibles.

Transformations récentes. Selon le colonel Passot, 20.000 personnes travaillent dans le renseignement, dont la communauté a reçu 2 Mds€ de plus pour la période 2013-2016. Le Conseil national du renseignement, remplacé en 2017 par le Centre national du contre-terrorisme, a réparti les rôles entre SR, mutualisé les moyens techniques, mis en commun des bases de données et procédé à des échanges de cadres de haut niveau. L’Académie du renseignement développe une culture commune entre les SR. Les relations internationales s’exercent surtout en bilatéral. L’Union européenne dispose de la base de données d’Europol sur le terrorisme et d’un coordinateur des travaux sur la lutte contre le terrorisme.

Loïc Salmon

Renseignement : lancement de « l’Intelligence Campus »

Terrorisme : Daech, propagande habile et maîtrise technique

DRM : des moyens de haute technologie pour le recueil de renseignements

Dès 1980, d’anciens militaires égyptiens, formés par les forces spéciales américaines, ont mis sur pied les services de renseignement (SR) des mouvements djihadistes engagés contre l’armée soviétique en Afghanistan, indique Jean-Charles Brisard. Après les attentats de 2001 aux Etats-Unis, Al Qaïda a constitué des cellules d’agents, qui ont recruté à leur tour sans avoir été en Syrie au préalable. Aujourd’hui, de nouveaux instructeurs apparaissent sur les réseaux sociaux, diffusent des vidéos de retour d’expérience d’attentats et sur les mesures techniques et tactiques pour réaliser les suivants. Au sein de son SR, l’Etat islamique (Daech) a établi une branche dédiée à la sécurité interne, pour déjouer les infiltrations. Les recrues subissent un interrogatoire « musclé », après enquête sur leur passé et leur pays d’origine (famille et environnement social). Ses officiers traitants maintiennent le contact (clé USB et chiffrement) avec les opérationnels, qui disposent de soutiens sur place. Toute conquête territoriale a été précédée d’un recueil de renseignements sur le terrain par d’anciens militaires irakiens.




Sécurité : la résilience, travail de fond préparé en amont

Toute organisation ou entreprise reste sujette aux crises imprévues. L’efficacité d’une réaction dans l’urgence dépend de l’expérience des gestionnaires du risque.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 15 juin 2017 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Christophe Bionne, ancien directeur sécurité/sûreté du Consortium Stade de France ; France Hochin-Petit, directrice-adjointe prévention et gestion de crise, Disneyland Paris ; François Faure, consultant en gestion des risques et de crise ; Pierre Grard, conseiller en sécurité/sûreté ; Olivier Lamour, ancien médecin-chef du RAID (groupe d’intervention de la Police nationale).

Confiance mutuelle et réflexe. Lors d’un événement de grande ampleur dans une vaste infrastructure, les décisions en matière de sécurité, prises par l’exploitant du lieu, s’imposent à l’organisateur, explique Christophe Bionne. Par exemple, dès que l’information sur un acte terroriste est reçue, l’exploitant peut interrompre l’événement et faire évacuer le public, sans que l’organisateur puisse l’en empêcher. Ainsi, lors de l’attentat du 13 novembre 2015 au Stade de France, Christophe Bionne a fait se rassembler les 32.000 spectateurs, venus pour la plupart par les transports en commun, sur la pelouse centrale et attendre que la tension retombe (voir illustration). Connaissant le site, il estime avoir pris la bonne décision à quelques mois du championnat d’Europe de football « Euro 2016 » avec deux matchs au Stade de France (10 juin et 10 juillet). En 1995, l’Etat, propriétaire de l’ouvrage, en a délégué la conception, le financement, la construction, l’exploitation et la maintenance jusqu’en 2025 à la société privée Consortium Stade de France (CSF). Les responsabilités de la sécurité sont ainsi réparties : l’Etat avec les préfectures de Paris et de Seine-Saint-Denis, Police, Gendarmerie, Brigade des sapeurs-pompiers de Paris, SNCF, RATP, Conseil national des activités privées de sécurité, procureur de la République et inspection du travail ; l’exploitant, à savoir CSF (détenu à 67 % par Vinci et 33 % par Bouygues) et des sociétés de sécurité privées ;  les organisateurs, à savoir les fédérations et ligues de football et de rugby ou producteurs de concerts selon l’événement. Tous les acteurs se connaissent et agissent dans leur domaine propre. A l’issue d’un événement, ils partagent un retour d’expérience pour analyser les dysfonctionnements éventuels. Le Stade de France constitue un bon laboratoire pour la Croix-Rouge et la détection d’explosifs, conclut Christophe Bionne.

Analyser et anticiper. Le gestionnaire de risques doit identifier ceux auxquels se trouve confrontée une organisation ou une entreprise privée (industrielle ou commerciale) et la préparer aux menaces, indique France Hochin-Petit. Les enjeux varient, par exemple l’aspect sanitaire pour l’alimentation ou la sûreté pour le Stade de France. Il s’agit d’une approche sur la gravité et la probabilité du risque, suivie du développement d’un plan de réponses aux menaces. Cela implique de préparer, en temps de paix, des actions auxquelles il est impossible de penser dans le feu de l’action. La gestion du risque repose sur trois axes : la réponse à l’urgence ; la continuité de l’activité ; la préparation du retour à la normale par un plan opérationnel, où chacun doit savoir ce qu’il a à faire. Le gestionnaire de risques les évalue par rapport au milieu, à l’organisation et aux moyens matériels et humains par lesquels un événement peut se produire. La capacité d’en déceler les signes avant-coureurs permet de lancer des actions correctrices au plus tôt, pour anticiper la crise et en limiter l’impact.

Se préparer à l’imprévisible. Le nombre de catastrophes, d’origine naturelle ou technologique, progresse depuis un siècle, constate François Faure. Leurs fréquence et gravité vont encore augmenter avec le changement climatique, l’intensification des activités humaines et l’accroissement démographique. La multiplication des enjeux exposés, avec leurs aléas induits, nécessite de développer la résilience des territoires, à savoir renforcer leur résistance à une menace et les rendre capables de retrouver rapidement leurs fonctions vitales : habitat, activité, infrastructure et gouvernance. Selon François Faure, l’entreprise ne se prépare pas assez à l’imprévisible, car l’entraînement n’appartient pas à sa culture. Or une petite entreprise qui fait faillite ne s’en relève pas. En outre, la crise est davantage vécue comme un échec que comme l’étape d’un processus plus large. Gérer les risques consiste à s’occuper des plus probables, de ceux dont l’incertitude reste difficile à calculer et aussi de ceux, envisagés, mais imprévisibles. Faire face à l’imprévu implique : de développer des solutions innovantes ; de travailler collectivement en vue d’un même objectif ; de se concentrer sur les activités essentielles de l’entreprise ; d’améliorer ses prévisions ; de découvrir de nouvelles pistes. Le retour d’expérience s’établit sur la création d’une cellule de crise, le renseignement et la tenue d’un journal de crise. Il doit déboucher sur l’entraînement. Facteur de résilience, ce dernier permet en effet d’acquérir des réflexes et ainsi de pouvoir dégager du temps pour réfléchir et parvenir à une solution inattendue.

Crise égale défi. Différents risques aux conséquences tragiques perturbent les sociétés, rappelle Pierre Grard. La crise équivaut à la rencontre de l’émotionnel et de l’irrationnel, qui prennent alors le pas sur la raison dans les domaines physique, psychologique, social et culturel. Le concept de « crise » se traduit en chinois par deux idéogrammes : « danger » et « opportunité ». La résilience introduit alors conscience et réactivité pour agir dans l’immédiat, puis pour affronter de nouveaux risques. Cette prise de conscience implique décision et action, entre la crise et le retour à la normale dans un délai de plus en plus bref.

Morts « évitables ». Alors que la mortalité hospitalière à 7 jours ne dépasse pas 1,3 %, les attentats terroristes causent des morts massives et sur place, souligne le docteur Lamour. La qualité de la prise en charge peut éviter la mort de blessés souffrant de graves lésions par traumatismes pénétrants, projectiles à haute vélocité ou impacts multiples d’armes automatiques. En cas de tuerie de masse, les forces d’intervention de la Police nationale doivent mettre fin à l’acte criminel, circonscrire la crise et limiter le nombre des victimes. La résilience opérationnelle constitue un cycle permanent sous l’autorité d’un chef : constat ; réactivité ; volonté partagée d’agir ; formation, entraînement et moyens ; retour d’expérience.

Loïc Salmon

Défense et sécurité : « réagir ensemble » aux attentats terroristes et aux crises

Sécurité : « Orphé », plongée au cœur des cellules de crise

Crises : prévention et gestion en Ile-de-France

Le Stade de France (banlieue parisienne) peut accueillir 81.338 spectateurs par 18 portes d’accès, 18 escaliers monumentaux et 102 accès aux tribunes. Desservi par 2 autoroutes, 1 ligne de métro et 2 lignes de RER, il dispose de 40.000 m2 de parvis intérieur, 22 passerelles et 4.500 places de stationnement. Lors d’un événement de grande ampleur, sa sécurité est assurée par : 8 médecins ; 65 secouristes ; 5 ambulances ; 230 caméras de vidéo-protection ; 700 à 1.200 agents dont 600 sont équipés de talkies walkies ; 1 point de contact Police. En cas d’urgence, Il doit être évacué en 8 minutes.




19ème Régiment du génie, entreprendre et réussir

Depuis 1876, le 19ème Régiment du génie, décoré des croix de Guerre 1914-1918 et 1939-1945, apporte un appui incontournable aux opérations.

Le nom de « sapeurs d’Afrique », employé dans le chant régimentaire, reste attaché à cette unité. Dès les premières années de son existence, le 19ème Régiment du génie (RG) est déployé en Extrême-Orient et en Afrique. A Madagascar, le génie assure, durant 8 ans, la construction et l’entretien des casernements, hôpitaux, voiries et installations d’assainissement. Il joue déjà un rôle de pacificateur qui marquera son histoire à diverses reprises. Dès l’automne 1914, il s’illustre dans la guerre de position à laquelle se livrent Français et Allemands dans les tranchées : aménagement des fortifications de campagne ; appui aux offensives ; construction de galeries sous les tranchées ennemies lors de la « guerre des mines ». Le génie connaît une croissance rapide avec la création de nouvelles unités spécialisées : télégraphistes, sapeurs de chemins de fer, pontonniers et colombophiles. Les sapeurs s’imposent à tous les niveaux de la hiérarchie, à l’arrière comme au front, jusqu’à entrer les premiers dans le fort de Douaumont (bataille de Verdun, 1916). Le 19ème RG reçoit son appellation officielle en 1935.Il changera plusieurs fois de nom.

Durant l’entre-deux-guerres, il développe sa vocation nord-africaine en menant des travaux d’aménagements en Algérie et au Maroc, dont un réseau de 100 km de ligne télégraphique au sommet de collines tunisiennes ou une voie ferrée algéro-tunisienne. Au cours de la seconde guerre mondiale le 19ème RG participe aux campagnes de Tunisie, d’Italie, de France et d’Allemagne. Il compte alors dans ses rangs le fameux Alain Mimoun…futur champion olympique du marathon en 1956 ! Déminage, franchissement et rétablissement d’itinéraires font partie du quotidien des sapeurs. A la fin du conflit, une citation à l’ordre de l’armée leur est décernée. La 19ème Compagnie de marche du génie, issue du 19ème RG, participe au conflit en Indochine de 1949 à 1955. La tâche est rendue difficile par le terrain, le climat, l’action ennemie incessante, un matériel ancien et défaillant. Au cours de 22 opérations, les sapeurs d’Afrique réalisent près de 600 km de routes et de pistes, construisent plus de 100 ponts et radiers (souvent détruits par le Viêt Minh puis reconstruits), trois pistes d’aviation, un terrain pour les hélicoptères et un autre pour les avions de transport. Le régiment, regroupé à Hussein-Dey, est aux premières loges lorsqu’éclatent « les événements d’Algérie » (1954). Outre leurs missions traditionnelles de mise en valeur du territoire et d’assistance aux populations, les sapeurs d’Afrique sont déployés dans des opérations de maintien de l’ordre. A la fin de la guerre d’Algérie (1962), le 19ème RG s’installe à Besançon. Les sapeurs poursuivent leur instruction, s’entraînent à la navigation en courant rapide, à construire et détruire des ponts de nuit… pour faire face à la menace venant de l’Est. Depuis les années 1990, le  19ème RG s’illustre dans de nombreuses opérations extérieures : Balkans, Côte d’Ivoire, Liban, Kosovo, Afghanistan et bande sahélo-saharienne. En 2016, composée de 1500 personnels, l’unité est organisée en 9 compagnies et devient le régiment d’appui de la  1ère Division.

Nathalie Deleau

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Opérations : Afghanistan, Libye, Côte d’Ivoire et Tchad

Robotisation du champ de bataille : état de l’art

« Entreprendre et réussir, histoire du 19ème Régiment du génie », par Christophe Lafaye. Editions Pierre de Taillac, 2016, 175 pages, 35€.




Marines : outils de sécurité, du Moyen-Orient à l’océan Indien

Immense zone de liberté et d’échanges de biens et de valeurs (câbles sous-marins de télécommunications), la mer devient aussi un espace d’insécurité et d’expression de la puissance des Etats, qui affirment leur présence navale, notamment en océan Indien.

Ce thème a été traité par le vice-amiral Antoine Beaussant au cours d’une conférence-débat organisée, le 22 février 2017 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine. De 2013 à 2016, l’amiral a exercé les fonctions d’« Alindien », commandant la zone maritime et les forces maritimes de l’océan Indien ainsi que les forces françaises aux Emirats arabes unis. Son successeur, le contre-amiral Didier Platon (photo), a présenté la zone maritime de l’océan Indien (ZMOI) le 2 mars à l’occasion d’un point de presse du ministère de la Défense à Paris.

Menaces protéiformes. Les principales  Marines du monde se manifestent en océan Indien, en raison de ses enjeux commerciaux et de son insécurité chronique, souligne l’amiral Beaussant. La piraterie a été jugulée depuis 2013, grâce à l’action maritime internationale sur plusieurs années. Par ailleurs, la guerre ne peut résoudre tous les problèmes des pays du Moyen-Orient, qui dépendent de la seule ressource pétrolière et dont les gouvernements défaillants sont minés par la corruption. Il en résulte une situation politico-économique instable, sur laquelle se sont greffés le terrorisme et les migrations de masse. Des groupes extrémistes violents ont attaqué des bâtiments militaires d’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis ainsi que des navires civils sous divers pavillons dans le Sud de la mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb. Les trafics d’armes, d’êtres humains, de  stupéfiants, d’alcool et de cigarettes prospèrent. La drogue, dont l’Afghanistan reste la plaque tournante, transite par mer vers l’Afrique, l’Europe et les Etats-Unis. Les réfugiés du Pakistan et d’Irak se dirigent, par mer, vers l’Arabie Saoudite et l’Afrique de l’Est. Suivront ceux du Yémen, en pleine guerre civile depuis 2004. Le retour à la sécurité nécessite le contrôle maritime des flux illicites, renforcé par l’action des pays riverains.

Rivalités de puissances. Les acteurs présents sur zone agissent ensemble, mais  avec des objectifs opposés, explique l’amiral Beaussant. Les Etats-Unis déploient 35.000 hommes (50 % de marins) dans le golfe Arabo-Persique et 1 seul groupe aéronaval de façon non permanente. Devenus le 1er pays producteur mondial d’hydrocarbures en 2014, ils concentrent leurs intérêts économiques sur l’Asie. La Russie prolonge son accès aux mers chaudes, de la mer Noire, son pivot stratégique, jusqu’à la Méditerranée. Elle pratique une politique du fait accompli (Crimée et Syrie), en réaction aux humiliations occidentales des années 1990. La Turquie s’affaiblit à l’intérieur, avec les purges au sein de l’armée à la suite du putsch de 2016, et à l’extérieur après l’échec de sa politique d’apaisement avec ses voisins, notamment l’Union européenne au sujet de l’Etat islamique (Daech) et des flux de migrants. La velléité hégémonique de l’Iran se heurte à la capacité limitée de l’Arabie Saoudite de calmer les tensions. L’Iran coopère avec les Etats-Unis sur le plan économique, mais préfère un accord de défense avec la Russie. Son influence s’étend de la Syrie, au Hezbollah libanais, au Nord-Yémen, à Bahreïn et même à l’Arabie Saoudite, dont la population de la zone pétrolière est à majorité chiite. Quoique 3ème pays du monde pour les dépenses militaires, l’Arabie Saoudite dispose de forces armées dépourvues de sous-officiers, cause de son enlisement au Yémen depuis le désengagement des Etats-Unis. L’Inde développe sa Marine pour s’imposer en océan Indien. La Chine y déploie plusieurs navires de surface et même un sous-marin. Elle a déjà conclu un partenariat stratégique avec le Pakistan, inquiet des accords similaires de pays occidentaux avec l’Inde.

La ZMOI française. Le quart du carburant consommé en France transite par le détroit d’Ormuz et 40 % du commerce mondial par celui de Bab el-Mandeb, que les pays riverains n’ont aucun intérêt à fermer en cas de crise, souligne l’amiral Platon. Au-delà du détroit de Malacca, la Chine poursuit sa politique de points d’appui dans la région : construction d’une base navale à Djibouti ; développement du port pakistanais de Gwadar ; investissements au Sri Lanka. De son côté, Alindien doit maintenir le contrôle opérationnel des voies d’approvisionnements stratégiques de la France, qui a conclu des accords de défense avec le Koweït, le Qatar et les Emirats arabes unis (EAU). La ZMOI permet de conduire des opérations au Moyen-Orient et dans les zones maritimes adjacentes, notamment « Chammal » pour l’appui des forces irakiennes dans la lutte de la coalition internationale contre Daech. Une frégate patrouille en permanence dans le Sud de la mer Rouge et un avion radar ATL2 y remplit régulièrement des missions aéromaritimes. Les forces françaises aux Emirats arabes unis, de la Côte d’Ivoire et de Djibouti constituent les bases opérationnelles avancées de la France dans le monde. Celle d’Abou Dhabi accueille, depuis 2016, le 5ème Régiment de cuirassiers. Elle assure aussi le soutien des unités navales françaises et alliées dans la région et permet l’engagement de Rafale et l’accueil d’avions gros porteurs. Outre les quelque 700 personnels des trois armées, directions et services, la base abrite : 1 escadron de chasse de 6 Rafale ; 1 escadron blindé de 13 chars Leclerc, 14 véhicules blindés légers et 4 véhicules blindés de combat et d’infanterie ; 1 détachement d’artillerie de 4 canons Caesar. Outre les coopérations bilatérales opérationnelles, la base d’Abou Dhabi a aussi pour mission d’aguerrir et d’entraîner les forces françaises et alliées aux actions de combat en zones désertique et urbaine de type moyen-oriental. A titre indicatif, chaque année, 140 avions lourds et 40 navires de soutien logistique, pour la coalition internationale engagée au Levant, y font escale. Tous les 2 ans, 2 chasseurs de mines contribuent à la surveillance des fonds de 50-60 m du golfe Arabo-Persique pour suivre la situation sous-marine. L’amiral précise que tous les navires français prennent des mesures contre les attaques aysmétriques, notamment le bâtiment de projection et de commandement Mistral qui doit venir dans l’océan Indien pour la mission « Jeanne d’Arc » (école d’application des élèves officiers de Marine). Enfin, par ses rencontres avec les autorités militaires locales, Alindien entretient la connaissance des cultures et des rapports de forces dans la région.

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Marine nationale : le porte-avions et la mer dans les relations internationales

Les armées françaises déploient en permanence, hors théâtres d’opérations extérieurs, 11.000 militaires hors de la métropole. Les forces de souveraineté se répartissent en : Polynésie française, 900 personnels ; Nouvelle-Calédonie, 1.450 ; Antilles, 1.000 ; Guyane, 2.100 ; La Réunion, 1.600. Dans le cadre des accords de défense, des forces de présence sont stationnées au Sénégal (350 personnels), en Côte d’Ivoire (950), au Gabon (350), à Djibouti (1.450) et aux Emirats arabes unis (650). L’océan Indien (22 Mkm2)      est accessible par le canal de Suez et les détroits de Bab el-Mandeb, d’Ormuz et de Malacca. La France y dispose d’une zone économique exclusive de 2,8 Mkm2.




Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Le suivi des sanctions internationales envers un pays en guerre puis leur éventuelle levée dépendent notamment du Groupe d’experts de l’ONU. Toute solution de désarment doit prendre en compte la capacité de l’administration de l’Etat concerné et le respect de sa souveraineté.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 24 janvier 2017 à Paris, par le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (GRIP), l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) avec le soutien de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère de la Défense (DGRIS). Y sont notamment intervenus : Savannah de Tessières, consultante auprès de l’ONU ; Aurélien Llorca, Université Grenoble-Alpes ; le psychosociologue ivoirien Kouaja Anzian ; le général de corps d’armée (2S) Bruno Clément-Bollée, vice-président de Sovereign Global France. Cornelis Steenken, consultant.

Embargos. L’embargo sur les armes à destination d’un pays reste le moyen le plus adapté pour modifier un comportement et tarir des ressources, indique Savannah de Tessières. Sur les 30 embargos décidés par le Conseil de sécurité de l’ONU depuis 1990, 10 étaient encore maintenus en 2016, afin d’exercer pressions politiques et sanctions ciblées, notamment contre l’Iran, la Corée du Nord, le Soudan et la Libye. Ils peuvent viser un pays entier ou une région, divers types d’acteurs et différents types de matériels : armes légères et de petit calibre ; armes lourdes ; matériels létaux ou non létaux ; formations militaires ; envois de conseillers. Un embargo peut être total, avec possibilité de dérogation ou partiel avec procédure de notification. Toutefois, avertit Savannah de Tessières, l’assouplissement d’un embargo ou sa levée prématurée risque de nourrir des foyers de conflit et une levée totale de faciliter la corruption de responsables, les détournements d’armes ou les achats inconsidérés. Plusieurs mesures palliatives existent : renforcement du dispositif d’acquisition des autorités nationales ; élaboration d’un plan de programmation militaire avec inventaire des stocks et identification des besoins réels ; sélection des partenaires commerciaux responsables ; amélioration de la gestion et du contrôle des stocks ; renforcement des capacités de surveillance aérienne et de sécurité maritime ; soutien aux instituts de recherche indépendants.

Somalie, levée progressive. L’Etat somalien s’est disloqué au cours de la guerre des clans et de la famine de 1991-1992, rappelle Aurélien Llorca. Longtemps morcelé en Somaliland (indépendance autoproclamée), Puntland (semi-autonome), province pro-gouvernementale soutenue par l’Ethiopie et zones soumises aux tribunaux islamiques puis à la milice djihadiste Al-Shabab, il s’est reconstruit entre 1999 et 2013. Pendant ce temps, l’ONU s’est prononcé par diverses résolutions : en 1992, la 733 impose un embargo sur les armes et la 751 établit une commission des sanctions ; en 2002, la 1425 désigne un panel d’experts pour assister la commission ; en 2013, la 2093 lève partiellement l’embargo sur les armes pour aider le gouvernement fédéral de transition. Sous l’égide du groupe de contrôle Somalie/Erythrée, celui-ci, épaulé par le secrétariat général de l’ONU et une équipe de vérification commune, informe le Conseil de sécurité notamment sur : l’infrastructure de stockage, l’enregistrement, l’entretien et la distribution des armes ; les procédures et codes de conduite sur leur utilisation ; le besoin en formation des personnels. Malgré des progrès tangibles dans un contexte difficile, il n’existe pas encore d’armurerie en province ni de contrôle des récipiendaires, indique Aurélien Llorca. Côte d’Ivoire, levée totale. Le 15 novembre 2004, le Conseil de sécurité de l’ONU impose un embargo immédiat sur les armes en Côte d’Ivoire avec un dispositif de suivi (comité des sanctions et groupe d’experts) pour créer les conditions de sortie de crise, rappelle Kouaja Anzian. Le gouvernement ivoirien renforce alors la sécurité des sites de stockage d’armes, de munitions et d’explosifs, selon les normes internationales. Il élabore un manuel de procédures de gestion des stocks, améliore les capacités techniques des personnels et numérise la gestion des armes et munitions avec la création d’une base de données au niveau de chaque unité militaire, soit plus de 95 % de l’armement total des armées. La destruction des armes, munitions et explosifs collectés auprès des civils s’accompagne d’un processus de « resocialisation » individuelle, collective et communautaire. Un dispositif centralise l’importation d’armes et de matériels létaux et non létaux, qui reste de la compétence exclusive du Conseil national de sécurité. Selon Kouaja Anzian, ces réformes ont permis : la réduction des risques de détournement d’armes ; un meilleur contrôle des flux ; le traçage des armes ; le retrait des armes illicites en circulation au moyen des différentes opérations de collecte. L’amélioration de la sécurité dans le pays et le retour au bon fonctionnement de l’administration étatique ont conduit à l’organisation d’élections et à la levée de l’embargo sur les armes en 2015.

Processus DDR et RSS. Fort de son expérience de terrain en Côte d’Ivoire de 2013 à 2016, le général Clément-Bollée estime que le processus « désarmement, démobilisation et réintégration » (DDR) contribue à sortir de la crise et consolider la paix. Il est complété par celui de la « restauration du système de sécurité » (RSS), à savoir les outils militaire et sécuritaire du pays. Tous deux doivent démarrer simultanément et de façon coordonnée, sans attendre la paix (exemples du Mali et de la Centrafrique). La primauté de l’action, souligne le général, crée une dynamique positive qui inspire confiance à tous les acteurs. Elle implique une volonté forte de l’Etat concerné par le DDR, que la communauté internationale accompagne. Deux questions se posent : les armes collectées seront-elles détruites ou équiperont-elles les forces de sécurité ? Les anciens combattants redevenus civils retrouveront-ils des emplois ? Leur réintégration économique et sociale passe par la poursuite des processus dans la durée. Ceux-ci doivent remplir deux conditions : coordination des acteurs publics nationaux et internationaux ainsi que des organisations non gouvernementales ; transparence des actions entreprises pour dissiper méfiance et suspicion. De son côté, Cornelis Steenken, actif dans les DDR et RSS depuis 1991, en a présenté les facteurs de succès ou d’échec : réalité de la volonté politique ; contexte de la guerre ou du conflit (ethnique, idéologique, pauvres contre riches) ; nature de la paix (règlement politique, pression extérieure) ; gestion des attentes ; sensibilisation du public (acteurs, mandat, calendrier, résultats) ; accord de paix globale (réduction des causes profondes du conflit) ; participation des communautés locales et du secteur privé dans la planification ; absence d’opportunités pour les jeunes (16-35 ans) ; assistance internationale, insuffisante sur le plan technique et tardive pour le financement ; carences administratives et sécuritaires de l’Etat.

Loïc Salmon

Trafics d’armes : les Balkans, fournisseurs du terrorisme international et du crime organisé

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise

Selon un rapport du Groupe d’experts de l’ONU (1997), les armes de « petit calibre », conçues pour un usage personnel, sont transportables par une seule personne : revolvers et pistolets à chargement automatique ; fusils et carabines ; mitraillettes ; fusils d’assaut ; mitrailleuses légères. Les « armes légères », utilisables par une équipe, sont transportables par au moins deux personnes, un animal de trait ou un véhicule léger : mitrailleuses lourdes ; lance-grenades portatifs, amovibles ou montés ; canons antiaériens et antichars portatifs ; fusils sans recul ; lance-missiles antiaériens et antichars portatifs ; lance-roquettes antichars portatifs ; mortiers de calibres inférieurs à 100 mm.




Moyen-Orient : mondialisation, identités et territoires

Dans la désorganisation économique et sociale d’une partie du Moyen-Orient, des organisations non étatiques violentes poursuivent des objectifs différents sinon contradictoires, à savoir la démocratie, la loi islamique ou un État.

Ces fractures régionales ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 15 décembre 2016 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont intervenus : Henry Laurens, professeur au Collège de France ; Myriam Benraad, spécialiste de l’Irak et du monde arabe ; Boaz Ganor, directeur de l’Institut international sur le contre-terrorisme (Israël) ; Xavier Raufer, criminologue.

Monde arabe en expansion. Au XIXème siècle, explique Henry Laurens, la révolution industrielle favorise les échanges entre pays arabes et européens : céréales et matières premières contre produits manufacturés. Privée du coton américain par la guerre de Sécession (1861-1865), l’Europe va en acheter aux pays arabes qui en développent la culture. Entre 1880 et 1914, tout le continent américain connaît une forte immigration arabe, consécutive notamment à l’interdiction des immigrations chinoise et japonaise aux États-Unis. Après la première guerre mondiale et suite aux mandats de la France sur les provinces de l’ex-Empire ottoman qui deviendront le Liban et la Syrie, de nombreux commerçants libanais viennent s’installer dans son empire colonial d’Afrique subsaharienne. Parallèlement, de grandes banques arabes voient le jour en Palestine et en Égypte. A partir de 1945, les régimes socialistes arabes, qui dépendent de l’assistance soviétique, vont évincer les classes moyennes chrétiennes d’Orient qui émigrent alors aux États-Unis et en Europe de l’Ouest. Dans les années 1960, la rente pétrolière des pays du golfe Arabo-Persique attire une main d’œuvre arabe, africaine, asiatique et même européenne (cadres). L’exportation de capitaux arabes vers les pays industrialisés facilite l’intégration de la haute société capitaliste des pétromonarchies à celles des États-Unis et d’Europe. L’anglais est devenue la langue courante au Moyen-Orient, où le français reste très présent. Le monde arabe cumule particularismes et richesse culturelle, grâce à la formation de ses cadres sur trois continents.

Dialectique des contradictions. Le Moyen-Orient n’est pas fracturé, mais provincialisme et affinités locales côtoient les identités transnationales, souligne Myriam Benraad. Le communautarisme perdure depuis la fondation des États, avec des confrontations et coexistences sur un terrain assez complexe, où la dislocation des économies locales provoque un chômage massif chez les jeunes. La modernité implique la rationalité comme norme, avec État de droit et services minima (eau et électricité). Mais ce discours ne colle pas à la réalité du terrain. Ainsi, après la bataille de Falloujah (Irak, 2004), la population n’y est pas revenue car l’habitat, détruit, n’est pas encore reconstruit. Une autre réthorique invente une nouvelle société pré-moderne, où l’identité repose sur des allégeances claniques, tribales ou religieuses. Ce “califat” imaginaire exerce une influence certaine via les réseaux sociaux et internet. La Syrie projette une image « orientalisante » de violence et de décomposition interne. L’Irak a vu la désintégration de son territoire depuis l’invasion de l’armée américaine en 2003. L’autorité de l’État s’est effondrée, remplacée par un nouveau type de gouvernance avec des centres autonomes disposant de leur propre administration. Les milices chiites utilisent l’appareil étatique avec l’approbation de la population, en raison de l’incurie du gouvernement central. Selon Myriam Benraad, l’armée irakienne, qui n’a jamais été nationale, est infiltrée depuis des années par des éléments partisans. De son côté, l’État islamique (Daech), résultante des différents mouvements islamistes qui se sont succédé depuis une centaine d’années, exerce son autorité sur les territoires conquis en Syrie et en Irak depuis 2014. Il parvient aussi à recruter et mobiliser des sympathisants parmi des ressortissants de pays non arabes, en vue de perpétrer des attentats terroristes n’importe où dans le monde.

Perception israélienne. Les “printemps arabes”, déclenchés en 2011 par des jeunes démocrates libéraux, ont porté les Frères musulmans et autres mouvements salafistes au pouvoir, rappelle Boaz Ganor. A l’exception de la Tunisie, tous ces régimes se sont effondrés, créant des enclaves d’instabilité en Libye, Égypte, Syrie et Irak. Diverses organisations terroristes « hybrides » se sont infiltrées dans des pays musulmans, africains, asiatiques et occidentaux. Certaines, élues démocratiquement, contrôlent des territoires et répondent aux besoins fondamentaux des populations, à savoir de l’eau, un système éducatif et une police, mais n’oublient pas l’enseignement religieux ! Cette situation leur donne une légitimité, qui stupéfie la communauté internationale. Or, souligne Boaz Ganor, Israël la connaît depuis des années avec le Hamas à Gaza et le Hezbollah en Syrie et au Liban. La politique américaine de limitation de l’action des organisations terroristes, par la neutralisation de leurs dirigeants, la confiscation de leurs avoirs financiers et le blocage de leurs achats d’armes, subit un « effet boomerang » en retour. En 2014, l’administration Obama a lancé une opération en coalition contre Daech en Syrie et en Irak, uniquement avec des frappes aériennes et sans troupes au sol. Or, seule une intervention terrestre peut combattre efficacement ces organisations hybrides, qui se mêlent aux populations civiles. La donne change en 2015 avec l’intervention de l’aviation russe en Syrie pour épauler l’armée du régime de Bachar el-Assad, qui s’en trouve conforté. Plusieurs stratégies, réalistes ou non, semblent envisageables par la coalition occidentale engagée contre Daech. D’abord, les opinions publiques n’accepteraient pas des frappes aériennes plus intenses, qui causeraient d’importants dommages collatéraux, ni une intervention terrestre coûteuse en pertes humaines militaires. Une option consisterait à laisser la Russie éradiquer seule Daech. Mais les États-Unis y perdraient probablement le soutien de leurs alliés au Proche-Orient (Israël et certains pays arabes). En outre, la Russie obtiendrait un véritable retour sur ses investissements : légitimation du régime syrien ; retour durable au Proche-Orient ; liberté d’action en Ukraine et en Europe de l’Est. Finalement, une solution possible combinerait une campagne de bombardement en coalition et une intervention de forces spéciales… tout en essayant de respecter le droit humanitaire !

Loïc Salmon

Moyen-Orient : situation complexe et perspectives

Israël : réagir à toute menace directe pour continuer à exister

Iran : acteur incontournable au Moyen-Orient et au-delà

Depuis le XIXème siècle, toutes les idéologies, convergent vers une uniformisation de la planète, estime Xavier Raufer. Lénine voyait en l’impérialisme le stade suprême du capitalisme, mais c’est l’inverse qui s’est produit depuis la chute du mur de Berlin (1989), souligne le criminologue. Après la guerre froide, sont apparues des zones “grises” où l’État-nation n’existe plus. Depuis le second conflit mondial, chaque période d’affrontement s’est caractérisée par une figure du combattant : le parachutiste des guerres de décolonisation, puis le guérillero d’Amérique latine et le fedayin en keffieh du Moyen-Orient. Selon Xavier Raufer, celui d’aujourd’hui ressemble à un être hybride, entre le participant au crime organisé et le terroriste « pur jus » des années 1990.