La guerre électronique : nouvel art de la guerre

La guerre électronique, comme la guerre tout court, est une opposition de volontés, mais dans un environnement d’électrons. Sa mise en perspective historique rappelle les principes de « L’art de la guerre » du stratège chinois Sun Tzu.

Olivier Terrien, ingénieur en systèmes électroniques pour la défense et auteur du livre « Les 36 stratagèmes de la guerre électronique », l’a expliqué au cours d’une conférence organisée, le 31 janvier 2013 à Paris, par l’Association régionale Paris Ile-de-France des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les enseignements de l’Histoire. Pour Sun Tzu, la guerre est un enchaînement de situations. Il en a défini 36, à la dangerosité croissante, et autant de stratagèmes pour s’en sortir. La dernière, la pire, ne permet qu’une seule solution : la fuite ! La méthode chinoise consiste à partir d’un exemple pour lancer la réflexion sur son environnement général. A l’appui, Olivier Terrien en cite plusieurs puisés dans l’Histoire occidentale. Ainsi, en 73-71 avant J.-C., Spartacus, esclave et gladiateur révolté, a trompé les troupes romaines en donnant une fausse apparence de son camp encerclé. A la bataille d’Hastings en 1066, Guillaume le Conquérant simule une fuite pour inciter les troupes à pied adverses à quitter leur position dominante, en vue de les écraser avec sa cavalerie. La guerre électronique apparaît durant la première guerre mondiale avec pour cible la radio. Avant la bataille de Tannenberg en 1914 et afin d’accélérer les liaisons avec ses troupes, l’état-major russe émet ses directives non cryptées par radio. L’armée allemande les intercepte, modifie ses déplacements en conséquence et l’emporte sur son adversaire. La même année, des bâtiments britanniques cisaillent les câbles de communications de l’Allemagne pour l’obliger à transmettre ses messages par radio, afin de les intercepter. La seconde guerre mondiale voit la naissance du radar. En 1942, des parachutistes britanniques s’emparent du radar allemand de Bruneval et détruisent toute l’installation pour cacher le vol de pièces maîtresses, qui permettront d’obtenir des renseignements cruciaux ultérieurement. La même année, les brouilleurs britanniques à répétition « Moonshine » attirent 150 chasseurs allemands au-dessus de Dunkerque, alors que le bombardement réel par les avions américains se produit au-dessus de Rouen. En 1943, les bombardiers alliés larguent des bandelettes métalliques pour dissimuler leur présence et leur position aux opérateurs allemands, qui ne parviennent plus à désigner les cibles dans le nuage électromagnétique ainsi formé. L’interception d’un message radio japonais, décrypté par les services de renseignement américains, permet d’abattre l’avion transportant l’amiral Yamamoto, concepteur de l’attaque surprise contre la base américaine de Pearl Harbour (1941). Privée de son chef, la Marine japonaise n’entreprend plus d’opérations aéronavales. La même année, par radio, des opérateurs britanniques germanophones donnent de fausses indications qui désorientent les pilotes de chasse allemands, rendent suspects les ordres transmis et discréditent toute l’organisation en place. Le 6 juin 1944, des flottes aériennes fantômes, constituées d’avions et de bandelettes métalliques, trompent les radars allemands sur le lieu réel du débarquement. En 1981, afin d’empêcher l’Irak d’accéder à l’arme nucléaire, l’aviation israélienne bombarde son réacteur Osirak, construit avec l’aide de la France pour des recherches civiles. En 1987, des Mirage F1 français partent vers l’ouest de la position présumée du radar libyen de Ouadi-Doum pour l’inciter à s’allumer. Ainsi localisé, le radar est détruit par les missiles Martel des avions Jaguar venus de l’Est.

Les applications aujourd’hui. La guerre électronique est une guerre de mouvement avec les mêmes fondamentaux, à savoir espionnage, brouillage, leurres et attaques, indique Olivier Terrien. Elle correspond à toute action militaire visant à contrôler le spectre électromagnétique. En outre, toute mesure offensive appelle une contre-mesure défensive, qui nécessitera d’être dépassée par une nouvelle mesure offensive. Il s’agit de posséder les équipements, devenus bon marché et plus petits, savoir les utiliser et fixer un but. Les combattants d’aujourd’hui se trouvent dans la même situation que le chevalier en armure des XVème et XVIème siècles face à l’archer, puis à l’arquebusier moins long à former. Les gros systèmes informatiques sont perturbés par des pirates, passionnés mais de plus en plus organisés par les Etats. Tous les milieux sont concernés : terre, air, mer, cyberespace et intelligence économique. Tout d’abord, les dispositifs électroniques de communications, composantes critiques de la dissuasion nucléaire, doivent donc être durcis en permanence. Par ailleurs, toute action crédible sur un théâtre d’opérations dépend des moyens de renseignement humains, mais aussi électromagnétiques. La capacité d’y entrer en premier dépend de la portée des munitions des frappes aériennes, face à celle des systèmes sol/air. Le décideur peut éviter les dommages collatéraux, grâce notamment à la rapidité des moyens électroniques de communication. Toutefois, il reste la menace diffuse des systèmes anti-aériens portatifs (« manpads »), faciles à utiliser et difficiles à contrer. Ainsi, en 2001 en Afghanistan, un avion cargo, attaqué à l’atterrissage par des missiles SA-7 soviétiques, a été sauvé par le largage in extremis de leurres infrarouges. Après l’intervention de l’OTAN en Libye en 2011, environ 2.000 manpads ont disparu des arsenaux libyens et réapparaîtront un jour ou l’autre. La frappe « virtuelle » d’un équipement critique peut imposer une volonté politique. Ainsi, en 2010, l’Iran a admis la destruction de 20 % des centrifugeuses de son programme d’enrichissement nucléaire par le virus informatique « Stuxnet », mis au point par Israël et les Etats-Unis. Enfin, dans le cadre de la guerre économique, les moyens d’écoute électronique du réseau anglo-saxon « Echelon » servent aussi à capter les communications… des téléphones portables !

Loïc Salmon

Sun Tzu, général chinois du VIème siècle avant J.-C., est connu pour son ouvrage « L’Art de la guerre ». L’objectif de la guerre est de contraindre l’ennemi à abandonner la lutte, y compris sans combat, par la ruse, l’espionnage et une grande mobilité. La gagner ou la perdre ne se fait par hasard, mais repose sur la méthode et la stratégie. Il s’agit d’abord de prendre possession de l’adversaire en entier, y compris les civils qui seront les sujets du vainqueur. Ensuite, le déploiement des forces exige une préparation, du travail, une bonne connaissance des forces en présence par le renseignement et enfin une adaptation aux circonstances. La stratégie consiste à harmoniser la cause morale, les conditions climatiques et géographiques, les capacités du dirigeant, l’organisation et la discipline. Ces principes militaires trouvent aussi des applications dans le domaine politique et les activités économiques.

 




Le sous-marin, composante fondamentale de l’action navale

Le sous-marin est une pièce maîtresse d’un dispositif interarmées. Toutefois, un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) dispose d’une énergie et d’une puissance très supérieure à un sous-marin à propulsion diesel-électrique.

L’emploi des submersibles a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 18 décembre 2012 à Paris, par le Centre d’études supérieures de la marine. Y ont notamment participé : l’ingénieur général de l’armement Jacques Cousquer ; le vice-amiral d’escadre (2S) Thierry d’Arbonneau, ancien commandant des forces sous-marines et de la Force océanique stratégiques (FOST) ; le capitaine de vaisseau ® Hughes Eudeline ; le capitaine de vaisseau Xavier Mesnet, sous-directeur de Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations.

Un emploi évolutif. Pendant la première guerre mondiale, les sous-marins diesel, mobiles et robustes, ont disposé d’une puissance de feu constituée de torpilles à courte portée, du mouillage offensif de mines et du canon. Mais l’attaque des voies maritimes d’approvisionnement a échoué en raison des hésitations du gouvernement impérial allemand, de l’efficacité du système allié de convois protégés par une escorte et enfin de la faiblesse des moyens de transmissions. Pendant la seconde guerre mondiale, les sous-marins ont encore eu pour mission de couper les flux d’approvisionnements de l’adversaire. En Atlantique, ce fut un nouvel échec de la Marine allemande. Elle a coulé 2.779 navires alliés, mais a perdu 88 % de ses 820 sous-marins opérationnels attaqués par les forces navales alliées : 800 escorteurs de haute mer, 2.250 escorteurs côtiers et 1.500 avions. En revanche, la guerre sous-marine fut un succès pour la Marine américaine dans le Pacifique. Elle n’a perdu que 18 % de ses 288 sous-marins, qui ont coulé 1.178 navires de commerce et 214 bâtiments de combat japonais. Pendant la guerre froide, la lutte anti-sous-marine est devenue prioritaire. Les SNA américains « pistaient » les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins nucléaires (SNLE) de l’URSS, tandis que les sous-marins soviétiques, équipés de missiles anti-navires, suivaient les porte-avions américains. Les sous-marins diesel-électriques de l’OTAN et ceux du Pacte de Varsovie se chassaient mutuellement. D’une manière générale, les sous-marins ont travaillé en coopération avec les avions de patrouille maritime et les forces navales de surface. Ils ont aussi participé à des opérations spéciales : renseignement sur zone, débarquement discret de commandos, sauvetage de pilotes d’avions abattus en mer, alerte antiaérienne avancée et espionnage ciblé sur les câbles de télécommunications. Pendant la guerre des Malouines (1982), en torpillant le croiseur argentin Belgrano, un SNA britannique a provoqué le retour à quai du porte-avions adverse 25-de-Mayo. Pendant la guerre du Kosovo (1999), la présence sur zone d’un SNA français a empêché la sortie de la flotte du Monténégro, qui n’a pu se rallier à la Serbie. Pendant l’intervention de l’OTAN en Libye (2011), des sous-marins américains et britanniques ont tiré plus de 120 missiles de croisière Tomahawk pour ouvrir la voie à une offensive aérienne. Des SNA français ont assuré une permanence sur zone pendant sept mois, détecté des petites vedettes par acoustique et guidé des hélicoptères de l’Aviation légère de l’armée de terre vers leurs cibles. En outre, des sous-marins britanniques, espagnols et turcs ont patrouillé au large de la Libye.

 Une menace grandissante. Aujourd’hui, la menace devient globale : maritime, aérienne et spatiale. L’interruption des trafics maritimes marchands aurait des conséquences graves sur l’économie mondiale. Malgré les forces qu’ils déploient, les Etats-Unis admettent qu’ils n’ont pas de capacité d’accès permanente à tous les théâtres d’opérations possibles. Sept pays renoncent actuellement à leurs forces sous-marines : le Danemark a désarmé 6 unités, la Serbie-Monténégro 8, la Croatie 1, la Roumanie toutes, la Bulgarie 4, la Libye 4 (+ 2 hors d’usage) et la Syrie 3. En revanche, le Japon, la Chine, les deux Corées, Taïwan, l’Australie, le Brésil, le Pakistan, l’Inde et l’Iran accroissent leurs flottes militaires et veulent se doter d’une composante sous-marine puissante. De son côté, Israël utilise ses sous-marins comme arme de dissuasion, en laissant entendre que leurs missiles de croisière pourraient atteindre des cibles vitales en Iran. La portée de ces missiles devra atteindre 800 km s’ils sont tirés du golfe Persique, mais devra être doublée s’ils doivent être tirés de la Méditerranée. La France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis déploient leurs SNLE en Atlantique. « Les SNA font plus que du soutien aux SNLE, indique l’amiral d’Arbonneau, pas de crédibilité de la FOST sans SNA de qualité ! » Un SNA présent dans la zone d’un SNLE (capable désormais de signaler sa présence au central opérations de la FOST) collecte des renseignements acoustiques et les partagent. L’apprentissage du « pistage » de SNLE soviétiques, puis russes, par les SNA français a permis d’alimenter les SNLE français en renseignements. En Méditerranée, un SNA français acquiert des renseignements pour le long terme sur les Marines du Sud qui, quoiqu’encore peu performantes, naviguent de plus en plus. En mer Noire et en Méditerranée, il étudie les tactiques et les capacités des Marines américaine et russe En outre, il peut assurer un soutien au profit d’un théâtre terrestre et maintenir une présence sous la mer face aux sous-marins diesel (SMD) et patrouilleurs hostiles. Enfin un SNA français est déployé en océan Indien, où sévit la piraterie maritime. Capable d’intervenir sur un théâtre lointain, le SNA a une « employabilité » de trois à quatre fois supérieure à celle d’un SMD, car il peut rester trois à quatre semaines sur zone. La proportion de présence aux Proche et Moyen-Orient atteint un SNA pour 20 SMD de diverses nationalités. Aujourd’hui, seuls les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU (Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France et Chine) maîtrisent la conception et la construction de sous-marins nucléaires. Enfin, l’outil technique que constitue le sous-marin en général ne suffit pas, il faut aussi une doctrine d’emploi !

Loïc Salmon

Selon la Direction générale de l’armement, 489 sous-marins armés étaient en service dans le monde en 2011 et répartis dans 42 flottes sous-marines, alors qu’il existe 189 Marines militaires. Par zones géographiques, la répartition était la suivante : Asie, Océanie et Extrême-Orient, 42 % ; Europe, 17 % ; Amérique du Nord, 15 % ;Russie et Communauté des Etats indépendants, 14 % ; Afrique subsaharienne, 6 % ; Amérique Centrale et du Sud, 5 % ; Afrique du Nord et Moyen-Orient, 1 %. La propulsion diesel a été mise au point en 1906, la propulsion nucléaire en 1955 et la propulsion indépendante de l’air (AIP) non nucléaire, permettant de rester en plongée pendant de plus longues périodes que celle par diesel, en 1989. Le premier sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) a été mis en service en 1960 par la Marine américaine. En 2012, la France et la Grande-Bretagne disposent chacune de 4 SNLE et de 6 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA).