Théâtre d’opérations maritimes en métropole

Sauf si la défense opérationnelle du territoire est mise en œuvre, ce dernier n’est plus un théâtre d’opérations militaires. Toutefois, il peut être l’objet d’une crise qui doit être gérée au niveau interministériel, a expliqué le vice-amiral d’escadre Yann Tainguy au cours d’un colloque tenu le 5 mai 2011 à l’Ecole militaire à Paris.

La gestion de crise obéit au principe de subsidiarité, à savoir que l’action publique est d’abord dévolue à la plus petite entité détentrice de l’autorité. La gestion se fait donc du bas vers le haut, du niveau local au niveau national. Dans l’ordre administratif, la gestion de crise, avant tout territoriale, commence avec le maire et se poursuit avec le préfet de département, puis celui de zone et enfin le niveau central. Chaque échelon supérieur s’investit en complément et rarement en substitution, précise l’amiral. La planification interministérielle s’appuie sur des directives nationales, une déclinaison territoriale et des rôles et des responsabilités déjà juridiquement répartis. En ce qui le concerne, l’amiral Tainguy assume deux fonctions à vocation opérationnelle. En tant que préfet maritime de la Méditerranée, il dépend du Premier ministre et exerce des responsabilités relevant de divers ministères pour l’action de l’Etat en Mer. En tant que commandant de la zone maritime de la Méditerranée, il dépend du chef d’Etat-major des armées et assure la planification, le soutien et la conduite des opérations.

Cas concrets

Ainsi, la sécurisation du sommet Afrique-France à Nice (31 mai-1er juin) en 2010 a nécessité l’établissement d’une chaîne de commandement impliquant le préfet des Alpes-Maritimes pour la police à terre et le chef d’Etat-major des armées pour les dispositifs de protections terrestre, aérienne et maritime. La sécurisation en mer a consisté à interdire à la navigation une partie du littoral, du Cap d’Antibes au Cap Ferrat, et à délimiter, au-delà, une zone à vitesse limitée à 10 nœuds (18,5 km/h). La surveillance des approches maritimes a mobilisé la frégate anti-aérienne Cassard et des aéronefs (avions et hélicoptères). Outre les sémaphores de Ferrat et de La Garoupe, la surveillance côtière a été assurée notamment par le bâtiment-base de plongeurs démineurs Achéron qui a servi de poste de commandement en mer, dix vedettes (Douane et Gendarmeries maritime et départementale) et 15 moyens légers (personnels de la Gendarmerie maritime, des CRS, de la police municipale de Nice et de l’administration des Affaires maritimes). Enfin, 24 commandos de Marine et leurs matériels étaient prêts à intervenir en cas de besoin.

Une catastrophe naturelle constitue un autre type de crise. Ainsi, la lutte contre les inondations dans le Var en juin 2010 a été pilotée par le préfet du département, qui a dû recourir aux moyens Marine utilisables (hélicoptères)… car les installations militaires terrestres avaient été touchées.

Loïc Salmon




Théâtre d’opérations aériennes en métropole

La défense d’une zone métropolitaine, qui implique des moyens civils et militaires, est aussi interarmées. Elle doit notamment garantir la souveraineté du ciel, dont les caractéristiques ont été présentées par le général de division aérienne Patrick Charaix, au cours d’un colloque tenu le 5 mai 2011 à l’Ecole militaire à Paris.

Outre la défense et les opérations aériennes, l’armée de l’Air exerce des responsabilités territoriales, dont les participations au Plan Vigipirate et au soutien de populations en détresse en cas de catastrophes naturelles ou non. La menace à partir du ciel s’est élargie, indique le général Chaix, et va du crime organisé, au terrorisme, à l’espionnage militaire, à la prolifération des missiles et à la menace spatiale, sans oublier la cyberguerre (systèmes informatiques). En conséquence, la défense aérienne inclut la lutte informatique défensive et la surveillance de l’espace.

Les directives du commandement (qui remonte au Premier ministre) sont transmises au Centre national des opérations aériennes (CNOA), situé à Lyon Mont-Verdun. Ce dernier est en relation permanente avec les ministères de la Défense, des Affaires étrangères, des Transports, de l’Economie et des Finances, de l’Intérieur et de la Justice. Les opérations aériennes peuvent concerner des sites nucléaires, des établissements pénitentiaires, des centres d’opérations des compagnies aériennes, des centres régionaux de la navigation aérienne, des aéroports et des centres d’opérations aériennes de l’OTAN. A titre indicatif, depuis 2009 et jusqu’au 5 mai 2011 (date du colloque), l’armée de l’Air a apporté son concours direct à plusieurs administrations :  suivi permanent d’une quarantaine d’aéronefs suspects pendant 14 périodes pour le compte du ministère de l’Economie, de l’Industrie et de l’Emploi ; 38 missions de reconnaissance aérienne pour le ministère de l’Intérieur, de l’Outre-mer et Collectivités locales ; organisation de circuits de surveillance de 188 établissements pénitentiaires pour le ministère de la Justice et des Libertés.

Le CNOA a pour missions de détecter, d’identifier, de classifier et d’intervenir. Il peut engager des moyens d’interceptions répartis sur le territoire métropolitain : cinq centres de contrôle ; huit permanences opérations ; quatre « plots » avions de chasse ; quatre « plots » hélicoptères armés ; systèmes de missiles sol-air. A titre d’exemple, le sommet Afrique-France (31 mai-1er juin 2010 à Nice) a nécessité la mise en place d’une « bulle de sécurité » sur une zone interdite au moyen d’un avion de reconnaissance E-3F SDCA (AWACS), d’avions d’interception, d’hélicoptères, d’un drone Harpang, d’un radar terrestre, de deux systèmes sol-air Crotale, de caméras thermiques et d’observateurs au sol ainsi qu’une surveillance maritime de la baie de Nice.

En complément de l’intervention du général Chaix, le capitaine de vaisseau Frédéric Sanoner, chef d’état-major interarmées de la zone de défense sud, a souligné les nécessaires cohérences des milieux (aérien et maritime), civilo-militaire (préfets, corps de l’Etat, collectivités civiles et forces militaires) et dans l’action (sécurités civile et intérieure).

Enfin, l’organisation territoriale interarmées de défense prévoit la préparation de la défense opérationnelle du territoire, qui est mise en œuvre sur décision du gouvernement en cas de crise.

Loïc Salmon

 




La Résistance en Europe, les combattants de l’ombre

La résistance à l’occupation allemande en Europe, d’abord civile, est devenue armée en 1943, date de l’instauration du service du travail obligatoire en Allemagne pour les jeunes Français, de la levée en masse en Union soviétique et de l’unification de la Résistance française (intérieure et de Londres) suivie de sa fusion avec l’armée d’Afrique. En France, cette période n’a été véritablement étudiée par les historiens qu’après l’ouverture des archives en 1979. Elle a donné lieu à une journée d’étude sur ces « combattants de l’ombre » organisée, le 1er octobre 2011 à l’Ecole militaire à Paris, par le ministère de la Défense et des Anciens Combattants.

Des universitaires ont animé deux tables rondes sur l’engagement et l’action en Europe : Olivier Wieviorka, Jean-Pierre Azéma, Jean-François Muracciole et Anne Simonin pour la France, Masha Cerovic (URSS), Gabriella Gribaudi (Italie), Chantal Kesteloot (Belgique) et Julian Jackson (Université de Londres).

France : sur une population métropolitaine de 41 millions d’habitants, les résistants sont estimés à 300.000 dans l’ensemble, dont 50.000 de la France Libre à Londres, 20.000 « coloniaux » et 3. 000 étrangers de 59 nationalités différentes. Ce sont surtout des hommes jeunes (90% nés entre 1918 et 1922 et 50 % orphelins de père) pour qui il est plus facile de rallier la Grande-Bretagne, les femmes constituant 16 % de la Résistance intérieure, mais à peine 3 % de la France Libre. Tous s’engagent par patriotisme, pour des valeurs communes avec les Alliés et contre les « collaborateurs » et miliciens du régime de Vichy. L’Afrique équatoriale française et les comptoirs français de l’Inde se rallient à la France Libre, l’Afrique occidentale française reste très majoritairement fidèle à Vichy et la Marine garde une neutralité absolue. Parmi les Français Libres, les volontaires juifs, proportionnellement plus nombreux que les non juifs, viennent surtout d’Afrique du Nord et rejoignent la 2ème Division blindée de Leclerc (10-15 % des effectifs). La Résistance intérieure s’organise dans les maquis, tandis que la France Libre monte des réseaux à la demande de la Grande-Bretagne, soucieuse de récupérer les équipages de ses avions abattus. Avec l’Holocauste, la résistance civile (grèves, presses clandestines et aides aux Juifs) prend une dimension militaire (renseignements, sabotages et exécutions de militaires allemands). En matière de lutte clandestine, la France Libre sépare le renseignement de l’action et tente de contrer la propagande de Vichy, très forte car les bombardements alliés frappent indistinctement civils français et militaires allemands. Le parti communiste, qui organise des attentats contre les arrières de la Wehrmacht à la demande de Moscou dès 1941, se méfie des maquis et va surtout se battre dans les villes. Son objectif est de prendre le pouvoir avec l’aide de l’armée Rouge.

Union soviétique : quelque 700.000 combattants, dont 300.000 en Biélorussie, s’engagent surtout par patriotisme (souvenir de la 1ère guerre mondiale), très peu pour l’idéal multiethnique de l’URSS et enfin en réaction à la terreur allemande, qui fait 80.000 morts en six mois. Les membres du parti communiste, fonctionnaires de l’URSS, sont plus souvent du côté de la collaboration que de la résistance. En revanche, de jeunes officiers de l’armée Rouge, qui ont l’expérience du combat et du commandement, organisent les réseaux et la guérilla dans les forêts, car les villes sont surveillées par les Allemands. Les commandants sur le terrain refusent d’intégrer les femmes dans leurs rangs, pourtant nombreuses à se porter volontaires. Les attentats à la bombe et les exécutions de dignitaires allemands se multiplient.

Italie : après l’entrée des troupes allemandes et l’instauration de la République de Salo (Nord et Centre) en 1943, la résistance s’organise surtout à Naples. Elle est patriotique, antifasciste pour des raisons économiques liées au rationnement généralisé, sociale contre les grands propriétaires fonciers, alliés du parti fasciste, et bénéficie de l’aide des Alliés. Les jeunes, ouvriers et paysans, désertent l’armée et se réfugient dans les montagnes. L’assistance apportée par les femmes, surtout des transferts de messages, ne sera pas reconnue après la guerre.

Belgique : la Résistance reste minoritaire, essentiellement civile et financée secrètement par le gouvernement en exil à Londres. Les Britanniques y réactivent leurs réseaux constitués lors de la 1ère guerre mondiale. La Résistance sauve la moitié de la population juive et organise, en 1944, 400-600 sabotages par mois.

Le mot de la fin revient au résistant français Raymond Aubrac, présent dans la salle : « Tous les résistants de France et d’Europe, qui ont décidé de désobéir et de prendre des risques, l’ont fait parce qu’ils pensaient que ça servirait à quelque chose ».

Loïc Salmon

Les chaînes Arte France et Cinétévé, l’Etablissement de communication et de production audiovisuelle de la défense (ECPAD) et la société Toute l’Histoire ont coproduit une série télévisée en six épisodes de 52 minutes sur la résistance en Europe, intitulée « Les combattants de l’ombre ». Tournée dans 14 pays, ce document-fiction mêle témoignages d’acteurs de l’époque encore en vie, archives publiques et privées et reconstitutions. Diffusé dans toute l’Europe et dans d’autres pays, il s’articule en six parties : les difficiles débuts de la résistance (1939-1941) ; la résistance s’organise (1941-42) ; la résistance face au génocide (1942-43) ; la résistance se radicalise (1943) ; la résistance dans la tourmente (1943-44) ; illusions et désillusions de la résistance (1944-45). Un livre portant le même titre est coédité par Arte Editions, Albin Michel et le ministère de la Défense. Enfin, une exposition de 25 panneaux effectuera une tournée nationale dans le circuit scolaire.




OTAN : garantie d’une vision globale en matière de défense

« Nous jouons un rôle de cohérence et de prise de conscience, mais pas de décisions qui sont du ressort des (28) nations membres », a déclaré le général d’armée aérienne Stéphane Abrial, chef du Commandement allié pour la transformation de l’OTAN, devant l’Association des journalistes de défense le 4 octobre 2011 à Paris.

Un groupe de travail de l’OTAN a étudié des approches innovantes sur la doctrine d’emploi, l’organisation, les finances et l’opérabilité. Au vu des retours d’expériences des conflits en Afghanistan et en Libye, indique le général Abrial, plusieurs lacunes ont été reconnues en ce qui concerne la lutte contre les engins explosifs improvisés (IED), le soutien médical en opérations, la maintenance des hélicoptères et l’entraînement des forces. En Libye, c’est la première fois, depuis la création de l’OTAN, qu’un pays européen assure le premier rôle, les Etats-Unis n’intervenant qu’en soutien. Le niveau des forces aériennes françaises a été jugé bon en termes d’entraînement, d’équipements, de capacité et de contrôle. Toutefois, des lacunes sont visibles dans le ravitaillement en vol, indispensable pour une opération de longue durée, et la chaîne complète de ciblage (détection, prise de décision et action). De plus, le retard de l’Europe en matière de drones est manifeste par rapport aux Etats-Unis. Les drones permettent des missions de longue durée sans risques excessifs. Mais, précise le général, une flotte aérienne ne peut se passer d’avions pilotés, «  car l’intelligence à bord n’est pas remplaçable ». En outre, l’avion de combat a une capacité d’emport plus importante et une plus grande souplesse d’emploi, grâce à l’emport de différents types d’armements. D’autre part, la coalition a préalablement sécurisé le ciel libyen. « Les drones n’auraient pas survécu dans une zone de combat contestée », indique le général Abrial, qui estime qu’il faut « plus de vecteurs globalement ».

En Afghanistan, l’OTAN doit garantir l’environnement de la population contre les IED et entraîner au mieux les forces afghanes pendant et après la période de transition d’ici à 2014 : « Si nous ne réussissons pas à bien les former, nous risquons de perdre les bénéfices de l’opération ».

Par ailleurs, l’OTAN entretient, en amont, des échanges avec 35 grandes sociétés d’armement des deux côtés de l’Atlantique et en recherche avec les petites et moyennes entreprises innovantes. La première présente sa perception de l’environnement opérationnel de demain et les secondes exposent leurs possibilités de développement technologique, en vue d’assurer des capacités aux besoins futurs des forces. L’architecture de recherche et développement fait partie de la réforme en cours de l’OTAN. « Nous ne décidons pas la prochaine crise, mais il faut être prêt », souligne le général. En outre, il faut tenir compte des coûts dans un contexte économique difficile et du choix des Etats membres entre solidarité et souveraineté : « Nous devons faire le mieux possible avec ce que l’on nous donne ». En conséquence, les projets multinationaux impliquent des choix de priorités, à harmoniser pour éviter une spécialisation rampante avec abandon de certaines capacités. Les décisions sont prises en fonction des contraintes économiques, car il faut une vision globale de l’Alliance Atlantique.

Enfin, le général Abrial a précisé que son successeur sera français. Les Etats membres se sont en effet mis d’accord sur l’attribution des postes OTAN, dont le nombre doit passer progressivement de 13.000 à 8.500.

Loïc Salmon

Le général d’armée aérienne Stéphane Abrial, entré à l’Ecole de l’Air en 1973, est breveté pilote de chasse en 1976.

Auditeur du Centre des hautes études militaires et de l’Institut des hautes études de défense nationale, il a notamment commandé l’escadron de chasse 2/2 Côte d’Or (1984) et la 5ème escadre de chasse d’Orange et a participé à la guerre du Golfe (1991). Il a acquis une expérience internationale à l’Académie de l’aviation américaine (1974), à l’escadre de chasse allemande Mölders (1981-84), à l’Ecole de guerre aérienne américaine (1991) et à l’état-major international de l’OTAN (1996). Nommé adjoint Air au chef d’état-major particulier du président de la République en 2000, il devient chef du cabinet militaire du Premier ministre deux ans plus tard. Commandant de la Défense et des opérations aériennes en 2005, il est promu chef d’état-major de l’armée de l’Air l’année suivante. Enfin, le 9 septembre 2009, il prend la tête du commandement allié pour la transformation de l’OTAN, situé dans la base navale de Norfolk (Etats-Unis) et où se trouvent actuellement cent militaires français. Le général Abrial est grand officier de la Légion d’Honneur, officier de l’Ordre national du Mérite et titulaire de la croix de Guerre, de la médaille de l’Aéronautique et de diverses décorations étrangères.




Les drones : de l’OPEX au territoire national

L’expérimentation réussie du drone MALE (Moyenne Altitude Longue Endurance) Harfang sur le théâtre d’opérations afghan devrait permettre son emploi dans l’espace aérien français. Le lieutenant-colonel Sébastien Mazoyer, commandant de l’escadron de drones 01.033 « Belfort », l’a expliqué lors de la  5ème Rencontre aviation civile aviation militaire, tenue le 19 mai 2011 à l’Ecole militaire à Paris.

En deux ans et demi de déploiement en Afghanistan, zone de guerre « asymétrique » où l’adversaire ne dispose pas du même niveau technologique, l’Harfang n’a subi aucun incident. La circulation aérienne y est dense et hétérogène. A elle seule, la base aérienne de Bagram enregistre plus de 400 mouvements par jour : avions militaires et civils, hélicoptères et drones. Les procédures sont les mêmes pour tous les utilisateurs, informés des spécificités locales en termes de vitesse et de taux de montée en altitude faibles. Mais l’espace aérien afghan n’est pas contrôlé.

En revanche, celui de la France est réglementé par l’instruction interministérielle 1550. Son préambule du 1er janvier 2010 rappelle que la cohabitation en vol entre les drones et les autres aéronefs n’est pas encore réalisable selon le principe « voir et éviter ». Ce dernier consiste en la capacité d’un avion non habité à respecter les séparations de trafics et à éviter les collisions. La ségrégation des vols des drones qui n’ont pas de contact radar est donc indispensable vis-à-vis des autres aéronefs. Toutefois et sous certaines conditions, les drones peuvent évoluer en même temps que d’autres appareils militaires à l’intérieur d’un seul espace aérien militaire « ségrégué ». Les drones ayant le contact radar circulent obligatoirement dans des couloirs aériens séparés de ceux des autres aéronefs. Les autorités d’emploi et les prestataires de circulation aérienne militaire connaissent les règles, procédures et contraintes de chacun, permettant ainsi une coordination.

Quant à l’espace aérien civil, les opérateurs de drones doivent demander la création de zones réglementées temporaires, avec un préavis de plusieurs semaines. Pourtant, les capacités, nouvelles et en évolution rapide, des drones conduiront à une adaptation de la réglementation aérienne, estime le lieutenant-colonel Mazoyer. Selon lui, le drone Harfang dispose d’atouts indéniables. Ses équipages et équipes techniques ont des qualifications reconnues. Sa maintenance est sûre et son certificat de navigabilité en cours d’acquisition. Sa fiabilité est accrue par la redondance de ses équipements et sa logique en cas de panne. Cette redondance et des vérifications systématiques lui permettent une navigation précise.

Alors, les drones pourront-ils s’intégrer à l’espace aérien français de façon sûre, fluide et continue ?

Le lieutenant-colonel Sébastien Mazoyer estime que c’est possible sous certaines conditions. Il faut d’abord créer et contrôler un espace de vol aux instruments. Ensuite, il s’agit de prédisposer des couloirs aériens, activables sous faible préavis, et d’accompagner ponctuellement les drones par des aéronefs habités. Enfin, des missions interministérielles pourraient étudier les besoins susceptibles de croître à l’avenir.

Loïc Salmon




Libye : bilan du Groupe aéromobile dans l’opération Harmattan

Depuis le déploiement d’un bâtiment de projection et de commandement (BPC) fin mai au large de la Libye dans le cadre de l’opération « Harmattan », les hélicoptères embarqués du Groupe aéromobile (GAM) ont mis 530 objectifs hors de combat. La situation au 22 septembre 2011 a été exposée à la presse par le contre-amiral Jean-Baptiste Dupuis, commandant de la Task Force (TF) 473, et le colonel Pierre Meyer, commandant le GAM, lors d’une visioconférence entre le BPC Tonnerre et le ministère de la Défense à Paris.

En plus de 300 sorties, le GAM a réalisé 37 opérations le long de la côte : 20 autour de Brega pour fixer les forces pro-Kadhafi très combatives, 10 dans la zone de Misratah pour desserrer l’étau qu’elles faisaient peser sur la population civile, 6 dans celle de Syrte où les combats contre les insurgés étaient les plus acharnés et une seule à l’ouest de Tripoli. Le BPC, précise l’amiral Dupuis, est une « plate-forme interarmées » qui embarque 600 personnes avec l’état-major de la TF 473, un hôpital de campagne, le GAM de l’armée de Terre (14 Tigre et Gazelle de combat et des hélicoptères de reconnaissance) et un détachement (Air) « resco » pour la recherche et la récupération de pilotes d’appareils éventuellement abattus. Outre le BPC, la TF 473 compte un pétrolier ravitailleur, trois frégates et un sous-marin nucléaire d’attaque. Un avion de patrouille maritime ATL 2 assure des missions de reconnaissance et d’appui. Les raids aéromobiles créent un effet tactique par leurs participations à l’attrition des pièces d’artillerie et des chars et au harcèlement des forces des premier et deuxième échelons. Les hélicoptères de l’armée de Terre complètent l’action des avions de combat avec leurs propres moyens de renseignement pour se faire une idée tactique de ce qu’il se passe sur le terrain, explique le colonel Meyer, « nous pouvons faire un effort dans la durée. L’hélicoptère est imprévisible. La brutalité des frappes venant de la mer crée un effet psychologique que nous avons vérifié, même s’il n’y a pas eu beaucoup de missions ». Les renseignements viennent de l’ATL2, de satellites et d’avions de combat. Ensuite, sur le terrain, le pilote d’hélicoptère peut garantir qu’il s’agit d’un lance-roquettes ou d’un char. Le temps d’intervention entre la définition d’un objectif et sa destruction est d’une demi-heure, délai considéré comme suffisant. Un raid n’est entrepris que si la zone est favorable à l’emploi d’hélicoptères, qui vont chercher dans le détail les objectifs désignés, souvent cachés sous les arbres ou à proximité d’habitations. Les hélicoptères volent suffisamment bas pour minimiser leur détection. « En raison de l’effet de surprise, souligne l’amiral Dupuis, l’ennemi n’a que quelques secondes pour réagir ». Selon le colonel Meyer, le GAM a essuyé des tirs d’armes de petits calibres, un ou deux tirs de missiles antiaériens, mais aucun impact n’est à déplorer. Par ailleurs, la différence de concepts d’emploi des hélicoptères français (Tigre et Gazelle) et britanniques (Apache) n’a pas empêché la coopération. Celle-ci se termine, car la Grande-Bretagne a annoncé le rapatriement de ses moyens, faute d’objectifs à traiter. Toutefois, il reste des poches de résistance importantes à Syrte et Baniwalid entrant dans le domaine d’action à partir de la mer, indique l’amiral Dupuis. En outre, dit-il, l’OTAN ayant décidé le 21 septembre de prolonger de trois mois l’opération « Unified Protector » en Libye, « la France maintient son dispositif ». Depuis le 31 mars, les avions de l’OTAN ont effectué 23.550 sorties, dont 8.751 dites de « bombardement ».

Loïc Salmon




DGA : commandes de LRU, PVP, DRAC, SNA et MALE

La Délégation général de l’armement (DGA) a commandé divers équipements pour les armées au cours des six derniers mois (avril-septembre 2011).

Armée de Terre : le consortium franco-allemand (Thales, Cassidian, Sagem et Krauss Maffei Wegmann) a reçu notification d’un contrat portant sur 13 lance-roquettes unitaires (LRU) livrables en 2014. Le LRU permet d’effectuer, par tous temps, des frappes terrestres de précision métrique jusqu’à 70 km contre des objectifs ponctuels avec le minimum d’effets collatéraux. Il utilisera la roquette à charge explosive unitaire M31, dont 264 exemplaires seront livrés à partir de 2013. En outre, la société Panhard General Defense va livrer 200 petits véhicules protégés (PVP) supplémentaires, matériels déployés au Liban depuis fin 2009 et en Afghanistan depuis début 2010. Le PVP est un véhicule 4×4 aérotransportable blindé pour quatre passagers. Il est équipé d’une mitrailleuse de 7,62 mm, installée sur un tourelleau téléopéré de l’intérieur. Enfin, la société Cassidian va livrer, d’ici à 2013, des  petits « drones de renseignement au contact » (DRAC) supplémentaires (photo). La commande se compose de stations sol et de véhicules aériens. Le DRAC a une envergure de 3,60 m, une longueur de fuselage de 1,40 m et une masse maximale de 7,5 kg. Lancé à la main, il vole 90 minutes sur 10 km, de jour comme de nuit. Déployé en Afghanistan depuis octobre 2010, il transmet en temps réel les images et informations collectées.

Marine : la DGA a commandé, le 28 juin aux entreprises DCNS et Areva-Ta, le troisième sous-marin nucléaire d’attaque (SNA) du programme Barracuda. Ce dernier compte six bâtiments, livrables entre 2017 et 2028 et qui remplaceront ceux de la classe Rubis actuellement en service. Capables d’embarquer des forces spéciales et leurs équipements, ils seront armés de la future torpille lourde Artemis, du missile antinavire Exocet et du futur missile de croisière naval.

Armée de l’Air : le ministre de la Défense Gérard Longuet a décidé, lors du comité ministériel d’investissements du 20 juillet, l’entrée en négociations avec la société Dassault Aviation en vue de fournir un nouveau système de drones de moyenne altitude et longue endurance (MALE) d’ici à 2014. Il s’agit d’une version francisée et évolutive du drone Heron TP, qui sera construit en coopération avec la société israélienne IAI. D’autres entreprises françaises seront impliquées en vue de structurer une filière industrielle destinée au futur système de drones MALE franco-britannique.

Loïc Salmon




Les drones Un peu d’histoire

Le drone, engin volant sans pilote, est presqu’aussi ancien que l’avion. En cent ans, il est passé de l’emploi exclusivement militaire à des usages civils variés.  Le lieutenant (Air) féminin Océane Zubeldia, docteur en Histoire et chercheur au Centre stratégiques aérospatiales, en a retracé l’historique lors de la 5ème  Rencontre aviation civile  aviation militaire, tenue le 19 mai 2011 à Paris.

Pendant la première guerre mondiale, les grand pays aéronautiques (Allemagne, Grande-Bretagne, France et Etats-Unis) se dotent d’avions sans pilotes et télécommandés par TSF. Puis l’idée tombe dans l’oubli. En 1950, l’armée de l’Air française utilise, comme engins cibles, des avions en fin de vie pilotés par radioguidage. L’armée de Terre demande à la compagnie Nord-Aviation de construire des engins sans pilotes pour le renseignement photographique. Les drones sont nés. Pendant la guerre du Viet Nam (1959-1975), ils effectuent des dizaines de milliers de missions sans pertes. Leur emploi militaire est généralisé pendant la guerre israélo-arabe du Kippour (1973). Au  cours de celle du Golfe (1991), ils complètent le renseignement d’origine spatiale.  De cette expérience, divers types de drones, Predator et Crécerelle notamment, sont déployés au Kosovo (1999) dans des cadres interarmées et interalliés. Ils sont ensuite systématiquement mis en œuvre en Irak, en Afghanistan, dans le cadre de l’opération Atalante contre la piraterie en Somalie et enfin en Libye. En Afrique du Sud, ils sont utilisés depuis 25 ans pour des missions de sécurité intérieure. Au Japon, ils ont trouvé depuis longtemps des applications civiles, comme l’épandage et la surveillance des cultures, et, en 2011, pour la mesure de radioactivité au-dessus de la centrale nucléaire endommagée de Fukushima. La Chine les a employés pour la surveillance des Jeux olympiques de Pékin en 2008 et la Grande-Bretagne compte faire de même pour ceux de Londres en 2012. En Russie, ils servent à la recherche des cadavres dans les zones fluviales et aux Etats-Unis pour la surveillance des tempêtes tropicales.

Cependant, indique le lieutenant Zubeldia, des problèmes se posent sur leur fiabilité et leur capacité d’endurance. En outre, leurs systèmes de transmissions ne doivent pas interférer avec ceux des aéronefs pilotés. Par ailleurs, leur transfert d’emploi d’un théâtre d’opérations vers une zone urbaine implique des garanties et des autorisations. Les transmissions de données nécessitent des liaisons et donc l’utilisation de bandes de fréquences limitées et largement occupées. Enfin, en Afghanistan, des insurgés sont parvenus à capter des données non cryptées, grâce à un logiciel peu onéreux… acheté sur internet !

Les potentialités des drones sont énormes dans les conflits asymétriques, avec une déclinaison de la menace du Proche-Orient à la Corée du Nord, sans oublier la prolifération des armes de destruction massive. Dans le domaine civil, ils pourront servir notamment au contrôle des pollutions et à la surveillance des  glaciers. Enfin, à terme, il sera possible de les équiper d’intelligence artificielle.

Loïc Salmon




Libye : bilan des opérations aériennes OTAN

Depuis le 31 mars, début de l’opération « Unified Protector » en Libye, l’OTAN déploie 230 avions de combat contre les forces pro-Kadhafi, dont il reste encore 15 % d’équipements opérationnels considérés comme « crédibles ». La situation au 15 septembre 2011 a été présentée à la presse, lors d’une visioconférence entre la base de Poggio Renatico (Italie) et le ministère de la Défense Paris, par le général de corps aérien Vincent Tesnière, adjoint au général commandant l’état-major multinational Air.

Au 31 mars, le colonel Kadhafi dispose de centaines de chars et de véhicules blindés, de lance-roquettes multiples, de 100.000 hommes, de forces spéciales et de mercenaires. L’Etat-major OTAN dédié se monte à 300 personnes. Il doit tenir compte de diverses contraintes : zéro mort de la coalition; pas de destruction d’infrastructures importantes réutilisables après le conflit ; pas de troupes au sol ; emploi sélectif des avions et de leurs missions selon les nations (10-15 appareils par pays membre) ; protection des populations sans désigner l’ennemi. Les deux états-majors OTAN de Turquie et d’Italie sont restructurés à Poggio Renatico, afin de faciliter l’échange d’informations, gage d’efficacité de l’arme aérienne. Les moyens sont concentrés au nord-ouest du pays à forte densité de population et de forces prépositionnées. La chaîne d’identification des objectifs (dépôts de munitions et centres logistiques et de commandement), de leur vérification et de la programmation de leur destruction est passée, en 5,5 mois, de plus de 3 jours à 2 à 3 heures. Au sol, les éléments pro-Kadhafi et les insurgés étant mélangés, il fallait en effet plusieurs heures pour savoir ce qu’il se passait avant d’entamer un débat au sein de l’état-major. Ensuite, la boucle renseignement/destruction d’un objectif précis a été réduite d’environ 1 heure à quelques minutes. Faute de collecte de renseignements d’origine humaine en coordination avec les insurgés (contrainte résolution 1973 ONU), précise le général Tesnière, « on a raté des objectifs et détruit deux ou trois fois des forces anti-Kadhafi ». Le ravitaillement en vol permet aux avions de combat d’effectuer des missions de 5 heures. Sur les 30 avions ravitailleurs déployés, 24 sont américains. L’utilisation des aéroports libyens reconquis par les insurgés est réservée à l’action humanitaire et aux vols commerciaux. L’opération « Unified Protector » a couvert l’ensemble du spectre du renseignement stratégique (satellites) à celui à caractère opérationnel et tactique (pods de reconnaissance sur avions de combat et drones). Grâce au pod, le pilote peut identifier dans son cockpit tous les objectifs, afin de réduire les dommages collatéraux. Le nombre de drones (deux au départ) a été accru avec l’arrivée d’unités italiennes et américaines. Le soutien des autres pays membres de l’OTAN à la France s’est aussi manifesté par la fourniture de munitions complémentaires. Enfin, les opérations d’information et psychologiques se sont déroulées parallèlement  (tracts et réseaux sociaux internet). Au 15 septembre, le dispositif français engagé (opération « Harmattan ») compte : un avion de reconnaissance AWACS ; un ravitailleur C-135 ; 5 Rafale ; un drone Harfang ; 12 Mirage 2000 ; 4 Mirage F1CR ; un avion de patrouille maritime Atlantique 2 ; un bâtiment de projection et de commandement avec une vingtaine d’hélicoptères (le Tonnerre a relevé le Mistral) ; un pétrolier ravitailleur, 3 frégates ; un sous-marin nucléaire d’attaque.

Loïc Salmon




Un CICDE, pour quoi faire ?

Le Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations (CICDE), situé à l’Ecole militaire à Paris, réfléchit à l’emploi des forces armées de demain, tout en suivant la réalité d’aujourd’hui par les retours d’expériences (retex) des opérations en cours et en étudiant les enseignements tirés de l’histoire militaire.

Le 29 avril 2011, son directeur, le général de division Vincent Lafontaine, et son  officier de projets, le colonel Patrick Chanliau, s’en sont entretenus avec des membres de l’Association des journalistes de défense. Le CICDE, selon eux, fait trois types de « prospectives » (scénarios possibles sur la base de données disponibles) : opérationnelle, technique et géostratégique. Celles-ci se nourrissent mutuellement avec les interventions l’Etat-major des armées (EMA), de la Direction générale de l’armement, de la Direction des affaires stratégiques et du  Secrétariat général pour l’administration du ministère de la Défense. Les retex permettent de garder les pieds sur terre : « On est confronté à la surprise stratégique en permanence ». D’abord, le CICDE réfléchit à court (5 ans), moyen (15 ans) et long (30 ans) termes sur l’outil militaire à envisager selon la menace et les moyens à engager. Ensuite, il en déduit une doctrine d’emploi cohérente avec les moyens existants (Terre, Air, Marine et Gendarmerie). Enfin, il recherche trois synergies. La première concerne le développement des futurs systèmes d’armes au sein du ministère de la Défense. La deuxième porte sur l’emploi de l’outil militaire pour la sécurité nationale, en coordination avec le ministère de l’Intérieur. La troisième s’étend à la résolution politique des crises internationales, en coopération avec le ministère des Affaires étrangères. « Le CICDE se trouve à l’Ecole militaire pour plus de sérénité et d’indépendance par rapport aux situations d’urgence, que traite l’EMA au ministère de la Défense », indique le général Lafontaine. Ses effectifs, de 35 experts militaires et civils en 2011, devraient s’étoffer l’an prochain. Sa production, accessible à 80 %, est diffusée au sein de l’ONU et de l’OTAN pour alimenter les échanges. Par exemple, ont expliqué le général Lafontaine et le colonel Chanliau, l’écart technologique entre les pays avancés et les pays émergents va se réduire, car ces derniers investissent plus massivement dans la Défense. Toutefois, les premiers conserveront leur avance dans l’espace extra atmosphérique. Des réflexions sur le cyberespace (attaques des réseaux informatiques) sont en cours. Enfin, une nouvelle arme a fait son apparition : l’influence déstabilisatrice des opinions publiques. « Sur un théâtre d’opérations, la capacité d’influence sur le comportement peut être aussi utile aux militaires que les chars ! », souligne le général Lafontaine.

Loïc Salmon

Au cours de sa carrière,  le général Vincent Lafontaine, officier de l’arme blindée-cavalerie, a exercé des fonctions  qui l’ont préparé à la direction du CICDE. Il a été instructeur  à Saumur (cavalerie), Saint-Cyr et au Collège interarmées de défense (redevenu « Ecole de guerre » le 20 janvier 2011). Il a aussi exercé des responsabilités de direction au Centre de planification  et de conduite des opérations à Paris. Ancien chef de corps du 6-12 Cuirassiers, il a été chef d’état-major de la KFOR (Kosovo), chargé de la planification à l’état-major de la FIAS (Afghanistan) et chef d’état-major de la Finul (Sud Liban).