Opex : le soldat au cœur du succès

« La qualité de l’engagement du combattant sur le terrain fait la différence entre les missions réussies et celles qui ne le sont pas », a déclaré le ministre de la Défense Gérard Longuet, à l’issue d’une table ronde sur ce thème tenue le 22 novembre 2011 à Paris.

L’engagement militaire, dit-il, implique une totale disponibilité avec les risques qui l’accompagnent. Au cours de la même table ronde, dix combattants de divers grades ont apporté leurs témoignages sur les principales opérations en cours ou engagées depuis l’automne 2010 en Afghanistan (opération « Pamir »), Libye (Harmattan ») et Côte d’Ivoire (« Licorne »). Le centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) travaille au profit de l’Etat-major des armées, dont le chef (CEMA) présente des options stratégiques à l’autorité politique. Les armées forment des modules adaptés aux missions en volume et capacité (cohérence d’effectifs et de moyens). « Il s’agit de bâtir une structure de commandement pour le CEMA, explique le général de brigade aérienne Jean Borel, adjoint planification au CPCO, cela n’exclut pas une dominante d’armée mais implique aussi les autres. Les armées entretiennent les compétences ».

Afghanistan : une formation opérationnelle spécifique rassemble les différentes spécialités afin de se roder à une procédure commune, déclare le lieutenant-colonel Stéphane Caffaro, officier adjoint du 21ème Régiment d’infanterie de marine et blessé le 18 septembre 2010 (voir revue téléchargeable N°304 juin 2011 p.18). Il s’agit de donner au GTIA (Groupement tactique interarmées des troupes françaises) de la province de Kapisa une grande cohésion et une force morale avant de projeter ses éléments dans un environnement hostile. Un blessé a la certitude que « l’institution mettra tout en œuvre pour l’évacuer, le soigner correctement et qu’il retrouve sa place dans son unité », dans la mesure du possible. La moyenne d’âge des blessés est de 30 ans ! « Il faut une culture de la réactivité pour aller projeter son savoir-faire n’importe où dans le monde en moins de 48 heures », souligne le sergent-chef Yann Baratte, contrôleur aérien avancé du commando parachutiste de l’air 20. Lors d’une attaque simultanée sur trois points contre une unité de la coalition par une trentaine d’insurgés, il s’est trouvé sous leur feu nourri alors qu’il guidait une patrouille d’hélicoptères français et américains pour les éliminer. « Après huit heures de combat et de feu, le silence est la plus belle récompense ». Pendant les trois semaines qui ont suivi, pas un seul coup de feu n’a été tiré dans la vallée. « Quand on est bien entraîné, on n’a pas peur. La peur de mourir, on l’a après, quand tout se calme ».

Libye : le lieutenant-colonel Loïc Rullière, pilote de Rafale et commandant l’escadron de chasse 1/7 « Provence », a dirigé la première patrouille de la première vague, en protection de la deuxième vague de Rafale et de Mirage 2000 qui devait aller loin dans la profondeur du territoire libyen. Son unité, basée à Solenzara (Corse) est en alerte : les équipages et mécaniciens ont travaillé toute la nuit. Tous les senseurs des appareils ont été employés pour résoudre la principale difficulté : faire la discrimination entre les véhicules armés et la population civile. « Notre fierté est d’avoir rempli la mission ». Un jour, dans le sud, un drone américain Predator a surveillé trois zones pendant trois heures avant l’arrivée des avions français… dont les cibles ont été soudainement changées. « Le commandant (de la force aérienne française) a attendu que l’analyse soit complète avant d’envoyer une patrouille », précise le lieutenant-colonel Rullière. De son côté, le personnel d’aviation embarquée habite quasiment sur le théâtre d’opérations. « On monte dans l’avion et on reçoit une photo (numérisée) prise par un Mirage F1-CR déclare le lieutenant de vaisseau Sébastien Colard, pilote de Rafale de la flottille 12 F, sur zone, on fait une reconnaissance des sites et on les engage. 1 H 45 après, on se pose de nuit sur le porte-avions avec six bombes en moins ». Les pilotes français et américains sont les seuls au monde à pouvoir effectuer de telles missions de nuit. A bord, les mécaniciens sentent qu’ils font partie de la chaîne, souligne le lieutenant de vaisseau Colard. De retour de mission en Afrique de l’Ouest, l’équipage du Bâtiment de projection et de commandement Tonnerre a appris un vendredi soir qu’il devait partir pour la Libye. Trois jours plus tard, il a appareillé avec tous les moyens nécessaires (armement, transmissions et modules) et après avoir organisé l’escorte (les yeux et les oreilles de la force). Ce bâtiment interarmées avec un hôpital, des compagnies de combat et des hélicoptères de l’armée de terre a dû mettre en œuvre une opération complexe. « Il a embarqué 400 militaires de plus de 30 unités différentes et les chefs de modules ne connaissaient pas les gens avec qui ils allaient travailler », souligne le capitaine de vaisseau Philippe Ebanga, commandant du Tonnerre pendant les opérations Licorne et Harmattan. Pendant trois mois, ces deux missions ont mobilisé le même équipage, qui a dû également assurer la maintenance du bâtiment. Une opération de frappes par hélicoptères, préparée à la minute près, commence par de longues minutes d’infiltration de nuit avec le risque d’essuyer des tirs d’armes anti-aériennes et de missiles sol/air. « Pour le raid sur Syrte, les photos de renseignement n’étaient pas suffisantes, nous avons été accueillis par des tirs de canons de 33 mm, explique le capitaine Brice Erblanc, pilote de Tigre du 1er Régiment d’hélicoptères de combat, on a recherché toutes les forces de Khadafi sur des pick-ups qui se cachent pour échapper aux avions de chasse. Il fallait tirer sur l’armement qu’on voyait à 200 m, c’est-à-dire à portée de ces armes ». Les renseignements sont fournis en temps réel par des avions de reconnaissance. « On est concentré dans l’action, on n’a plus de temps de ressentir d’émotion ». En outre, une frégate effectue un tir d’artillerie contre la côte pendant le transit des hélicoptères au dessus de la mer. Ainsi, la frégate de défense aérienne Chevalier-Paul détecte tout ce qui vole à 400 km autour d’elle (avions, hélicoptères et drones), indique le premier maître Jean-Philippe Merle de la cellule de coordination aérienne, elle doit éviter les collisions et que les hélicoptères, dont elle a la charge, ne travaillent pour une autre unité. Un avion de patrouille maritime ATL2 guide onze hélicoptères de combat (dont un de recherche et de sauvetage) vers les objectifs désignés, qu’il surveille par détecteur infrarouge. Il en informe l’avion radar de surveillance de théâtre AWACS, afin que la vague d’assaut ne soit pas gênée par d’autres aéronefs sur zone. Pendant l’engagement des hélicoptères, la frégate informe aussi l’AWACS du volume d’obus qu’elle va tirer avec ses deux canons de 76 mm. « Le commandant ordonne le feu sur deux objectifs pendant que les hélicoptères reviennent au BPC », ajoute le premier maître Merle. Ce bâtiment était en sécurité, mais une frégate a essuyé des tirs, indique le capitaine de vaisseau Ebanga.

Côte d’Ivoire : le capitaine Sébastien Laloup, pilote de transport de l’escadron de transport 1/64 « Béarn », a participé au pont aérien mis en œuvre entre Libreville (Gabon) et Abidjan (voir article « Gestion française des expatriés en temps de crise » dans les rubriques « Actualités » ou « Archives » 7-12-2011). Le soutien était prépositionné depuis deux mois quand, le 2 avril dans l’après-midi, est donné l’ordre de décoller pour se poser à Abidjan le lendemain à 3 h du matin. Le pont aérien, exclusivement français au début, évacue des ressortissants de diverses nationalités (Européens, Africains, Américains et Libanais) sur Dakar (Sénégal), Libreville (Gabon) et Lomé (Togo). Les avions reviennent avec des vivres et de l’eau. Les équipages ne comptent pas leurs heures de vol. « Les gens évacués ne cachaient leur joie sur leurs visages, car ils n’avaient plus d’argent ni de vivres. Pour nous, cela valait toutes les récompenses et toutes les médailles » ! A Abidjan, la force française Licorne a tout sécurisé au sol. L’adjudant Vincent Leroy était chef de peloton ERC 90 Sagaie du 12ème Régiment de cuirassiers, en alerte depuis 24 heures. « Depuis six mois et demi, on savait ce qu’on devait faire. Ma mission militaire était simple : tenir un carrefour ». La bataille d’Abidjan, de haute intensité, a duré une dizaine de jours : évacuation de ressortissants jour et nuit, prise de l’aéroport et prise du port autonome. « Les hommes étaient à fond dans leur mission », conclut l’adjudant Leroy.

Loïc Salmon

De gauche à droite : général de brigade aérienne Jean Borel, lieutenant-colonel Stéphane Caffaro, lieutenant de vaisseau Sébastien Colard, sergent-chef Yann Baratte, animateur Didier François, lieutenant-colonel (Air) Loïc Rullière, adjudant Vincent Leroy, capitaine de vaisseau Philippe Ebanga, capitaine Brice Erblanc et premier maître Jean-Philippe Merle.




Opex : de la détermination politique à l’engagement militaire

Fin 2011, la France déploie près de 8.000 militaires dans une vingtaine d’opérations extérieures (Opex), dont plus de 80 % dans un cadre multilatéral ou en soutien pour gérer des crises sécuritaires et humanitaires. Une table ronde, tenue le 22 novembre 2011 à Paris, a examiné le processus politico-militaire des principales en cours ou engagées depuis l’automne 2010 : « Pamir » en Afghanistan, « Harmattan » en Libye et « Licorne » en Côte d’Ivoire.

Y ont participé : Gérard Longuet, ministre de la Défense et des Anciens Combattants ; Jean-David Lévitte, conseiller diplomatique du président de la République ; l’amiral Edouard Guillaud, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Philippe Errera, représentant permanent de la France à l’OTAN ; Alain Leroy, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des opérations de maintien de la paix.

Cette table ronde a montré le fonctionnement interne du pouvoir dans la gestion de crise : volonté politique, travail diplomatique et contribution militaire. Tous les acteurs sont complémentaires. « Il n’y a pas d’engagement opérationnel sans projet politique clair et pas de projet politique clair sans unité de commandement », déclare Gérard Longuet. Selon lui, les pays partenaires reconnaissent le professionnalisme des forces françaises, héritage de traditions, valeur, discipline dans l’action et certitude d’employer le matériel à bon escient. Une fois la décision prise par le président de la République, le ministre de la Défense entretient une relation quotidienne avec les états-majors, explique le choix au Parlement et « fait en sorte que ça fonctionne à l’intérieur ». La France intervient en Afghanistan dans le cadre d’une coalition de 49 pays, qui souhaitent que cet Etat soit « reconnu dans sa souveraineté avec le minimum de dégâts ». L’effort principal porte sur l’émergence d’une force nationale afghane (armée et police), capable aujourd’hui d’assurer l’autorité de l’Etat sur 45 % de la population. Après le retrait des troupes de l’OTAN en 2014, elle devra pouvoir garantir l’état de droit et résister à une intervention extérieure.

« L’Afghanistan d’aujourd’hui n’a rien à voir avec ce qu’il était en 2001 (attentats terroristes d’Al Qaïda aux Etats-Unis) », estime Jean-David Lévitte. Par ailleurs, il a expliqué que le devoir d’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays a été remplacé par la responsabilité de protéger un peuple menacé par son propre gouvernement. Trois conditions doivent être remplies : confirmation du massacre ; appels de la population et d’une organisation régionale ; mandat clair du Conseil de sécurité de l’ONU. « Sinon c’est la loi de la jungle où chaque pays pourrait intervenir chez son voisin s’il y a des troubles ». En Libye, il fallait « éviter une croisade occidentale en plein printemps arabe ». Le recours à l’OTAN, sous la direction de la France et de la Grande-Bretagne, inclut la participation de pays arabes : Jordanie, Qatar, Emirats arabes unis et Maroc. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, la France, ancienne puissance coloniale, est considérée avec suspicion par un certain nombre de pays dans le monde. Le choix électoral du peuple ivoirien a été validé par l’Union africaine et le Conseil de sécurité de l’ONU. Des contacts ont été pris avec le Nigeria, en charge de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest), pour que l’ONUCI (Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire), incarnant la volonté de la communauté internationale, vienne en première ligne. Le procès d’intention persistant, il a fallu une lettre du secrétaire général de l’ONU demandant à la France d’intervenir. Dans l’ensemble, « cette année (2011) a permis à la France, non seulement d’occuper pleinement son rang, mais aussi de faire progresser une certaine conception très française de l’ordre international, nous avons fait vivre par deux fois, en Libye et en Côte d’Ivoire, le concept de la responsabilité de protéger, depuis son adoption en 2005 par le Conseil des Nations unies. ».  A ce propos, Jean-David Lévitte rappelle qu’il ne peut y avoir d’intervention en Syrie sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.

De son côté, l’amiral Edouard Guillaud estime qu’il n’y a pas de modèle idéal d’opération. « Nous avons eu de la chance, qui se prépare avec de l’entraînement, de bons équipements et des forces morales ». En Libye, dit-il, envoyer des troupes au sol aurait été « catastrophique dans la durée ». Il fallait une légalité internationale et la possibilité de travailler avec la Grande-Bretagne. « Le président de la République a demandé de pouvoir frapper à la demande, en moins de cinq minutes après l’accord final des chefs d’Etat. Les avions étaient déjà en vol ». Les défis militaires à relever étaient divers : dépendance des résultats diplomatiques, autorisations de survol et de stationnement en Grèce et en Italie, déplacements logistiques et coordination ave les pays alliés. « Notre système étant plus réactif que les leurs, nous avons pu frapper les premiers ». La France a déployé un porte-avions, un bâtiment de projection et de commandement, un sous-marin nucléaire d’attaque, des frégates et pétroliers-ravitailleurs, des hélicoptères, des avions F1 CR, Mirage 2000, Rafale et le Transall « Gabriel » de guerre électronique.

Pour sa part, Philippe Errera indique que le recours à l’OTAN en Libye a impliqué : des capacités accrues avec des règles d’engagement spécifiques concernant l’embargo maritime, l’exclusion aérienne et le soutien humanitaire ; la nécessité que son action fédère et n’ait pas d’effet repoussoir ; l’accord des 28 Etats membres pour que l’organisation soit un outil militaire confié au « groupe de contact ». Il a noté que le délai entre la décision politique de recourir à l’OTAN et son intervention effective a considérablement diminué : un an pour le Kosovo en 1999 et moins d’une semaine pour la Libye en 2011. « L’intervention a duré du 31 mars au 31 octobre, mandat fixé par le Conseil de sécurité de l’ONU et l’Alliance Atlantique, avec zéro perte ! »

Enfin dans le cas de la Côte d’Ivoire, Alain Leroy rappelle que le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé la force française Licorne à soutenir l’ONUCI en cas de besoin (résolution1975 du 30 mars 2011). En effet, « les forces françaises avaient la capacité de frapper les armes lourdes (des troupes de l’ex-président Laurent Gbabo), que l’ONUCI n’avait pas », souligne Alain Leroy. Selon lui, sans Licorne, l’intervention aurait été impossible. Grâce à l’accord de la CDEAO et de l’Union africaine, il n’y a pas eu de critiques sérieuses ni de dommages collatéraux condamnables et surtout « l’ONU a évité une tragédie de type Rwanda ».

Loïc Salmon

 De gauche à droite : Alain Leroy, Jean-David Lévitte, Gérard Longuet, l’amiral Edouard Guillaud et l’ambassadeur Philippe Errera




Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles

L’image, toujours fantasmée, de l’agent de renseignement incite les réalisateurs de films de fiction ou de documentaires à tenter de démystifier cette profession. Toutefois, le spectaculaire se vend toujours mieux que la froide et banale réalité.

En France, alors que la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) conserve son autonomie et peut être amenée à travailler en dehors de la légalité française et internationale, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) recrute des officiers de police judiciaire avec le pouvoir d’arrêter des suspects.

Les mondes du renseignement et du cinéma peuvent-ils se rencontrer ? L’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a cherché à le savoir en organisant une table ronde le 25 octobre 2011 à Paris. Y ont participé Jérôme Chauvelot (journaliste indépendant, producteur et réalisateur de documentaires), Philippe Haïm (réalisateur, compositeur et scénariste), Nicolas Saada (réalisateur), Jean Guisnel (journaliste et auteur de documentaires), Alain Chouet (carrière à la DGSE de 1972 à 2002) et Jean-François Clair (de 1972 à 2007 à la Direction de la surveillance du territoire, qui a fusionné en 2008 avec les Renseignements généraux pour former la DCRI). En outre, le « chargé de communication » de la DGSE est intervenu.

Pourquoi et comment : l’acquisition de la vérité au moyen du mensonge et de la manipulation fascine, car les Etats n’apparaissent pas. La recherche de base commence par la documentation écrite, audiovisuelle et internet, puis se complète par des conférences sur le sujet et des rencontres avec des journalistes spécialisés. La lecture de livres autobiographiques de responsables de services de l’époque de la guerre froide, avec les conséquences de leur activité professionnelle sur leur vie privée, se révèle instructive. Ainsi, un acteur de cinéma a passé sept mois à lire (en français et en anglais) tout ce qui lui tombait sous la main pour s’imprégner de l’ambiance. Pour pouvoir raconter en images la vie de ceux dont c’est le métier, il faut d’abord capter leur confiance avant de pouvoir les rencontrer effectivement : cela prend du temps ! Dans les années 1980 en France, seul le directeur d’un service de renseignement pouvait s’exprimer publiquement. Aujourd’hui, il ya des gens formés à la communication extérieure. Quant aux services britanniques de renseignement, ils refusent tout contact et renvoient à leur site internet… où se trouvent des offres d’emploi !

La fiction : même si le monde du renseignement ne sert que de toile de fond à une aventure humaine plus ou moins dramatique, il faut d’abord le comprendre. Les gens du renseignement ne comprennent pas comment se réalise un film, dont le tournage discontinu se fait par séquences non chronologiques. Quant aux acteurs, il faut leur rappeler à chaque fois à quel moment de l’histoire ils jouent, afin qu’ils mettent de l’émotion au bon moment. Des spécialistes des mondes du renseignement et du cinéma  interviennent également : attachées de presse, vedettes et journalistes. Certaines fictions sont à la limite du documentaire, faute d’action, quand il s’agit d’enquêter sur la vie d’un officier traitant. Le succès n’est guère garanti ! En fait, il convient de se trouver à mi-chemin entre une fiction totale et un certain réalisme.

Le documentaire : des contacts sont pris avec la DGSE, la Direction du renseignement militaire et même le ministre de la Défense. Tous attendent de la compétence et de la connivence. Sinon, ils découragent : « c’est une mauvaise idée », « vous n’y arriverez pas ». Mais, malgré les difficultés et à force de patience et de détermination, cela devient possible. Des « contrats » sont établis pour certaines prises de vues. L’actuel président de la République a donné son accord pour que les gens des services de renseignement parlent. Le travail sur le renseignement se rapproche du journalisme : pas d’achat d’informations, vérification, recoupement, ne pas trahir les gens qui acceptent de parler, ne pas divulguer trop tôt. « Les pros du renseignement trouvent ça bien et, quand on les appelle, ils disent oui ». Mais, un documentaire n’est pas un reportage. Il s’agit d’interviewer les gens qu’on a choisis soi-même et non pas ceux qui se sont proposés pour répondre. Pour conserver leur anonymat, ils sont filmés à contrejour ou de dos ou bien les images sont noircies. Pour la hiérarchie, y compris au plus haut niveau, il ya tout intérêt à ce que ça se passe bien pour présenter le fonctionnement du service et sa finalité. Pourtant, la marge d’erreur est aussi large dans le documentaire que dans la fiction.

La réalité : le monde du renseignement n’est pas télégénique, ni drôle. Il est composé de fonctionnaires inconnus, recrutés par concours et qui n’ont guère besoin de films d’espionnage. Le quotidien du renseignement intérieur consiste à effectuer des filatures et à taper des rapports. « On n’a pas besoin de héros, mais de gens qui font leur boulot ! » Certains sujets sont exclus : les opérations, les méthodes et les sources. A ce propos, le recrutement d’une source ne se fait pas sur un « pur chantage », mais sur le long terme et implique une formation. Une vérification préalable s’impose à l’égard d’un « faux volontaire », peut-être envoyé pour « intoxiquer » le service. Par ailleurs, la « déclassification » d’archives est refusée si elle risque de « griller » une source ou de mettre en péril un agent des services de renseignement. Le délai légal est de 50 ans. Dans le domaine économique, les officines privées d’intelligence économique, souvent composées d’anciens agents des services, sont mal considérées, car elles ne s’intéressent qu’à ce qui, selon elles, peut rapporter de l’argent, alors que les services officiels travaillent sur tout. Aujourd’hui, selon un sondage réalisé par la DGSE, 76% des Français savent ce qu’elle est, 75 % en ont une image positive et 18 % sont sans opinion. Par ailleurs, la loi interdit de divulguer l’identité réelle d’un de ses agents et même son appartenance au service. Ainsi, le ministère de la Défense a entamé une action en justice contre Maurice Dufresse, alias Paul Siramy et ancien membre de la DGSE, qui dévoile des sources dans un livre intitulé « 25 ans dans les services secrets ».

Loïc Salmon

Toutes les aventures de l’agent britannique James Bond ont été portées à l’écran à partir de 1962. En deux ans, le succès rencontré fait de lui une vedette internationale, de même que son interprète Sean Connery. Par la suite, il sera incarné par sept autres acteurs, dont Roger Moore (affiche du film « Rien que pour vos yeux »). D’après les divers livres que Ian Fleming lui a consacrés, James Bond parle aussi le français, l’allemand, le russe et le japonais. Il sert dans la Marine pendant la seconde guerre mondiale et en sort capitaine de frégate. Il entre alors au MI 6 (service de renseignement extérieur) et reçoit le matricule 007, avec l’autorisation de tuer. Ses films d’action sont toujours émaillés de gadgets, de science-fiction et de jolies filles !




Renseignement et littérature : un filon pour les écrivains

Le « monde du renseignement » (militaire, diplomatique et économique) intéresse d’abord l’Etat pour des raisons de sécurité nationale. Mais pas seulement. En effet, son mystère et la possibilité d’en lever une partie alimentent une littérature abondante et qui dure.

Les services de renseignements en profitent indirectement, car les lecteurs contribuent à les faire vivre par leurs impôts ! Les auteurs, qui ne doivent surtout pas être ennuyeux, écrivent des « contes de fée pour adultes » ou des « romans noirs » (qui finissent mal), en rendant la fiction la plus « « vraie » possible pour l’intégrer dans l’Histoire en train de se faire.

En vue de faire la part du mythe et de la réalité, l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé une table ronde sur ce sujet, le 13 octobre 2011 à Paris. Elle a invité quatre auteurs à succès : le contrôleur général de police honoraire Bernard Besson, expert en intelligence économique ; le romancier et scénariste D.O.A. (pseudonyme), qui a déjà obtenu deux grands prix en 2004 et 2007 ; l’historienne Claudine Monteil (nom de plume, car diplomate de carrière), qui a commencé une série de romans à suspense et connaît bien le milieu scientifique ; l’éditeur et ancien journaliste à France-Soir Gérard de Villiers, auteur bien connu de la longue série des « S.A.S. » qui remonte à 1965 !

Où trouvent-ils l’inspiration ? D’abord, ils lisent les journaux, regardent la télévision, rencontrent du monde. Ensuite, les « bonnes » personnes leur présentent des gens du renseignement de tous bords… qui aiment parler de leur métier. A force de les fréquenter, les auteurs comprennent leurs réactions et imaginent les récits les plus réalistes. Sinon, leurs livres ne seraient pas lus.

Comment procèdent-ils ? D’abord ils rédigent un plan détaillé : l’un des auteurs en a préparé un de 201 pages pour un livre qui devait en compter 700. L’essentiel consiste à recouper l’information collectée, l’analyser et en extraire ce qui semble intéressant. Cela prend du temps : un seul livre peut nécessiter la lecture de 10.000 pages imprimées, le visionnage de 300 heures de vidéos et 400 heures d’entretiens afin de cerner le sujet. La biographie complète de chaque personnage induit son comportement, mais pas toujours, avec des conséquences sur la narration ultérieure. Des parties romancées et de l’érotisme de temps en temps servent à rendre l’histoire plus vivante. Les déplacements, éventuellement professionnels, à l’étranger permettent de rencontrer des journalistes locaux et, éventuellement, de profiter des informations et de la logistique (interprète et voiture) du bureau de l’Agence France-Presse sur place. Un important travail en amont de préparation des contacts facilite la rencontre du maximum de gens dans le temps le plus court possible, même si, en fin de compte, deux ou trois personnes « idoines » suffisent.

Quelles sont leurs opinions sur les professionnels du renseignement ? Les relations entre le politique, le judiciaire et le renseignement constituent un problème récurrent. Où est la place des professionnels du renseignement ? Ils ont besoin de connaître les enjeux pour lesquels ils se battent. Ils font, dans l’ombre, un travail de fourmi pour la France où, contrairement aux pays anglo-saxons et d’Extrême-Orient, la culture du renseignement n’est pas répandue. Les auteurs de romans d’espionnage, qui  ont des amis dans les « services », ne veulent pas dévoiler des choses qui pourraient gêner leur pays. En outre, leur métier n’est pas de se mettre à la place des professionnels. En revanche, les scientifiques se croisent souvent dans le monde du renseignement. Créatifs tout au long de leur vie, ils échangent beaucoup d’informations entre eux, au-delà des frontières et sont très solidaires. Ainsi, pendant la guerre froide, ceux de l’Ouest ont aidé certains de leurs confrères de l’Est en difficulté. Là où il y a du talent comme à Princeton (Etats-Unis), pépinière de prix Nobel et de médailles Fields (équivalent du Nobel pour les mathématiques), il y a du renseignement, car les recherches mathématiques sont aussi utilisables à des fins militaires. De leur côté, les diplomates peuvent faire passer, avec finesse et efficacité, une menace pour éviter la guerre. L’un des buts du renseignement est d’anticiper ce qui risque de se passer demain ou après-demain sur les plans diplomatique, économique et même culturel. Ainsi dans le cas du terrorisme islamiste, Al Qaïda pense en termes de guerre de religion face à des Etats laïcs et technocratiques, pour qui les vies humaines doivent être préservées. Le « métier » du renseignement consiste à transformer l’information en connaissance par l’analyse, au moyen de logiciels et de méthodes de travail. Pour distinguer le vrai du faux, il convient de se poser les bonnes questions et d’échanger des renseignements en temps réel, tout en conservant un certain cloisonnement par sécurité. Bref, un service de renseignement doit être une intelligence collective avec un chef charismatique.

L’objectif d’un auteur de romans d’espionnage consiste à faire comprendre tout cela à ses lecteurs… sans faire un cours didactique !

Loïc Salmon

L’écrivain britannique Ian Fleming (1908-1964) a créé le personnage de James Bond, l’agent secret le plus célèbre du monde. Son père, député du parti Conservateur, a été tué sur le front français pendant la première guerre mondiale. Après le collège d’Eton et l’académie militaire de Sandhurst, Ian Fleming étudie à l’université de Munich et à celle de Genève. Il travaille d’abord comme journaliste à l’agence de presse Reuters, puis comme agent de change. En 1938, il est recruté comme officier par le directeur du Renseignement naval britannique. Pendant la deuxième guerre mondiale, il conçoit un plan pour capturer le code « Enigma » de la Marine allemande…qui ne fut jamais exécuté. L’expérience ainsi acquise, un stage dans une école pour agents secrets au Canada et son amitié avec un membre du M.I.6 (service britannique de renseignements extérieurs) l’ont inspiré pour écrire et publier, à partir de 1953, les aventures en 14 volumes de l’agent 007, héros de la guerre froide.

 




Sécurité : gestion des expatriés français en cas de crise

En 2010-2011, environ 5.000 ressortissants étrangers, dont 3.300 Français, ont quitté un pays en crise (guerre civile, catastrophes naturelles ou industrielles). Son deuxième réseau diplomatique au monde (160 ambassades) fait de la France l’ultime recours de la plupart des 27 Etats membres de l’Union européenne quand ils sont confrontés à ce problème car ils ne disposent de représentations respectives qu’aux Etats-Unis, en Chine et en Russie.

L’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé une table ronde sur ce sujet, le 16 novembre2011  à Paris, avec la participation de Pascale Trimbach (ministère des Affaires étrangères et européennes, MAEE), de Joëlle Vachter (colonelle de Gendarmerie) et d’Olivier Didio (société privée de protection GEOS).

L’action diplomatique : sur les 2 millions d’expatriés français, 1,5 million sont immatriculés dans les consulats. Pour la période 2010-novembre 2011, le MAEE a notamment traité 13 dossiers d’otages et 661 décès à l’étranger. Il dispose d’un Centre de crise (CDC, voir revue téléchargeable mars 2011, p.13-14). Rattaché directement au ministre, ce centre prend en compte les aspects humanitaire (assistance), médiatique et politique (crédibilité de l’Etat). En temps normal, il reçoit tous les télégrammes diplomatiques, met régulièrement à jour les fiches « conseils aux voyageurs » sur 189 pays (2ème site le plus visité de l’administration française) et établit les plans de sécurité des ressortissants. Chaque communauté française est en effet quadrillée en « îlots », dont le chef maintient un contact direct avec le consulat. En cas de crise individuelle (disparition) ou collective (otages ou catastrophes en tous genres), les familles appellent une ou plusieurs ambassades concernée. Ainsi, celle de la Corée du Sud a aidé les familles en transit pendant la période de risques radioactifs au Japon (accident de la centrale nucléaire de Fukushima). En Libye, des contacts ont été pris avec des médecins à Tripoli et Benghazi pour s’occuper des blessés en vue de leur exfiltration, indique Pascale Trimbach En temps de crise, le CDC assure une permanence téléphonique continue avec le renfort de personnels du ministère, tous volontaires et en dehors de leurs heures de travail. Les informations sont données en temps réel, mais après vérification et dans la limite de la sécurité des gens sur place. En cas de blessure ou de décès de ressortissants, le CDC prévient la gendarmerie du domicile des familles. Si la situation s’aggrave, le gouvernement peut décider une évacuation de ressortissants. Les rapatriés français sont pris en charge par leur famille et reçoivent une aide sociale personnalisée. Les étrangers sont dirigés vers leurs consulats en France. Il est à noter que la Grande-Bretagne fait de même puis leur présente la facture ! La France envisage à son tour de faire payer ceux qui prennent des risques inconsidérés sans rapport avec leurs activités professionnelles. Par ailleurs, des mesures sont aussi prises pour la protection des agents locaux, afin de leur éviter des représailles éventuelles. Quelque 5.000 personnes hors statut diplomatique constituent en effet l’essentiel du personnel des ambassades et consulats à l’étranger : Français recrutés localement, ressortissants du pays de résidence et d’autres nationalités.

La sécurité des expatriés est assurée par la Direction de la coopération internationale en matière de police et gendarmerie (voir article « Milipol 2011 » ci-contre). Celle-ci dispose dans chaque ambassade d’un attaché de sécurité intérieure (ASI), qui assure des missions de renseignement et d’expertise. Les ASI organisent des réunions mensuelles avec les îlotiers et des exercices pour vérifier la pertinence du dispositif. Leurs relations avec les ambassadeurs, dont ils relèvent, varient selon les personnes. « Cela va du minimum vital au résultat remarquable », indique la colonelle Vachter, qui relate la crise en Côte d’Ivoire terminée en avril 2011 (14.000 expatriés français dont 51 % de bi-nationaux). La capitale Abidjan (5 millions d’habitants) compte 16 communes dont certains quartiers sensibles sont particulièrement hostiles à la présence française : « Des véhicules blindés se sont fait caillasser ». L’aéroport et les forces françaises de l’opération Licorne se trouvaient au sud de la ville et les ressortissants étrangers et tout ce qui est important au nord (photo). Le passage du nord au sud se fait par deux ponts. « En 2004, l’évacuation a été possible grâce au mitraillage des ponts par l’armée française ». Cette année-là, 4.876 Français et des centaines de ressortissants étrangers ont été évacués. En 2011, 5.047 personnes ont été accueillies par la force Licorne au camp de Port-Bouet et 3.450 d’entre elles ont quitté la Côte d’Ivoire. Les forces armées françaises ont repris l’aéroport et assuré un pont aérien (légende de photo) incluant l’avion affrété par le MAEE. Les exfiltrations ne sont pas obligatoires. Les ressortissants temporaires (fonctionnaires et hommes d’affaires) les acceptent. Par contre, les expatriés de longue durée ou qui sont nés dans le pays de résidence préfèrent rester, car ils n’ont pas de famille en France. Les bi-nationaux ne sont pas abandonnés : seule leur nationalité française compte.

Les responsabilités des entreprises : la jurisprudence précise que les employeurs ont, envers leurs expatriés, des devoirs d’information, d’anticipation de crise et de réaction pendant celle-ci. Les services de l’Etat examinent tous les paramètres politiques et restent prudents pour éviter la panique. De leur côté, les entreprises privilégient la sauvegarde de l’outil économique, car l’activité doit continuer, et la sécurité de leur personnels en informant l’Etat. Ainsi en 2011, pendant les crises en Tunisie et en Egypte, des groupes privés ont affrété des avions pour évacuer leurs salariés et aussi ceux d’autres entreprises qui le souhaitaient. Les sociétés de sécurité, où travaillent d’anciens militaires, apportent leur expertise dans la gestion de crise (voir revue téléchargeable mars 2011, p.15-16).  Il existe une certaine méfiance des autorités françaises à leur égard, regrette Olivier Didio, alors qu’il faut rechercher des synergies entre opérationnels qui se connaissent. Les pays anglo-saxons n’ont pas ces scrupules. Ainsi, en Libye, les services diplomatiques britanniques font de la publicité pour le groupe privé de sécurité Blue Mountain. En Afrique, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton « vend » des sociétés de sécurité américaines !

Loïc Salmon

Selon l’Etat-major des armées françaises, le pont aérien déployé en avril 2011 à partir d’Abidjan a totalisé 78 rotations militaires : 18 pour les renforts, 56 pour le fret (400 t) et l’évacuation de ressortissants (3.000) et 4 à partir de la métropole. L’antenne santé du camp de Port-Bouet a procédé à 1.030 consultations, 14 hospitalisations, 16 interventions chirurgicales et… deux naissances !




Milipol 2011 : une technologie de la sécurité de plus en plus innovante

« Nous devons faire face, en France comme chez tous nos partenaires, à des menaces et des phénomènes nouveaux. Je pense notamment aux menaces terroristes, à la criminalité organisée, à la cybercriminalité ou aux violences urbaines », a déclaré Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration, lors de l’inauguration de Milipol 2011. Ce salon biennal des professionnels de la sécurité a accueilli 27.243 visiteurs (151 pays), 110 délégations officielles (53 pays) et 888 exposants (47 pays) à l’occasion de sa 17ème édition, qui s’est tenue du 18 au 21 octobre 2011 à Paris.

Les matériels présentés constituent un kaléidoscope de tout ce qui se fait en la matière : véhicules blindés tout terrain armés d’une mitrailleuse, véhicules blindés amphibies avec une hélice à l’arrière pour le franchissement de cours d’eau, fusils d’assaut et de précision pour les unités spéciales, armes de poing en tous genres, munitions létales ou non, tenues de combat et de maintien de l’ordre, boucliers en plexiglas munis de lampes éblouissantes avec caméra incorporée, poubelles anti-bombes (en service au musée du Louvre et au Trocadéro à Paris), crypto-systèmes, appareils biométriques (morphologie de la main, empreinte digitale et réseau veineux) pour remplacer les badges, équipements de vidéosurveillance, appareils d’interception électronique, portiques de détection d’armes avec vision intégrale du corps (en service à l’aéroport d’Amsterdam), robots avec pinces de manipulation, kit électro-hydraulique avec cutter et pied de biche pour forcer verrous, portes, portails et barreaux de fenêtre et enfin minidrones divers (photo).

Coopération internationale

Depuis le 1er septembre 2010, la Direction de la coopération internationale (DCI) regroupe les services similaires de la police et de la gendarmerie. Elle couvre 156 pays à partir de 90 implantations à l’étranger. Cette coopération technique effectue 2.000 actions par an (stages, missions d’experts, visites de délégations étrangères et séminaires) sur les thèmes suivants : criminalité organisée (22 %) ; terrorisme (17 %) ; ordre public (17%) ; immigration (11 %) ; sécurité civile (8%) ; stupéfiants (7 %) ; formation (6%) ; divers (12 %).

A Paris, l’échelon central de la DCI regroupe 230 policiers, gendarmes et personnels administratifs, qui assurent une veille opérationnelle permanente et la coordination du réseau. Le ministère des Affaires étrangères et européennes fait appel à 430 personnels pour la sécurité des ambassades. A l’étranger également, les services de sécurité intérieure (SSI) de la DCI emploient 260 policiers ou gendarmes, sous l’autorité des attachés de sécurité intérieure (ASI). Les SSI maintiennent en permanence une plate-forme d’échanges d’informations entre les services de police et de gendarmerie étrangers et français. De leur côté, les ASI coopèrent avec les services de sécurité locaux pour détecter en amont les risques et menaces, échanger les renseignements à caractères judiciaire, accompagner les enquêteurs dans l’exécution de commissions rogatoires internationales. En outre, ils assurent la sécurité des Français expatriés ou de passage, en liaison avec les consulats. Au niveau international, la DCI assure le suivi avec Interpol, Europol, l’ONU et l’Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE). Elle anime des réseaux : le Collège européen de police, le groupe Fontanot (Afrique de l’Ouest), Francopol (réseau francophone de coopération en formation policière) et Resopolis (réseau des attachés policiers étrangers en poste en France). Elle assure aussi les financements européens et multilatéraux d’actions de coopération.

Enfin, avec 80 entreprises partenaires, la DCI concourt à la promotion des technologies françaises dans le domaine des équipements de sécurité.

Loïc Salmon

Le drone Scancopter X4, à décollage et atterrissage vertical, est utilisable pour le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (photos et vidéos aériennes). Voici ses principales caractéristiques : dimensions hors rotors, 51 cm x 51cm x 35cm ; masse maximale au décollage, 1,6 kg ; autonomie, 20 minutes ; vitesse opérationnelle, jusqu’à 15 m/s ; vitesse limite de vent, 30 km/h avec des rafales jusqu’à 50 km/h ; altitude maximale, 1.500 m ; caméra, haute définition avec des cartes SD de 32 GB.




Les drones, dualité militaire et civile

Les applications des drones dans les domaines militaires et civils nécessitent des technologies différentes. La plateforme (« l’avion ») du système représente 20 % de sa valeur et la technologie (capteurs et transmissions) 80 %. Cette dualité militaire-civile a été exposée par le directeur des programmes drones de la société Sagem, Pierre Jorant, lors de la 5e Rencontre aviation civile aviation militaire tenue le 19 mai 2011 à Paris.

Sagem construit le drone tactique SDTi, catapultable d’un camion, récupérable par parachute et actuellement utilisé par l’armée de Terre en Afghanistan. Elle propose aussi un modèle civil plus grand de type MALE (moyenne altitude longue endurance), le « Patroller », capable de décoller et d’atterrir par ses propres moyens.

Les drones civils et militaires ont les mêmes besoins d’intégration à des systèmes plus vastes et de changement rapide de leurs charges utiles composées de divers appareils de mesures. Ils présentent la même architecture, à savoir l’acquisition de données (informations et images), leur traitement à bord, leur transfert vers le sol, leur traitement au sol et le contrôle commande de la charge utile.  La capacité d’identification et de localisation des capteurs varie selon les besoins du client. Actuellement, il est possible de détecter un départ de feu de forêt à plusieurs km, des personnes à 3 km et un navire à plus de 4 km.

Mais, les charges utiles et les fréquences de transmission utilisées sont différentes pour les drones civils et militaires. Pour ces derniers, les données captées seront cryptées pendant le vol, puis décryptées une fois transférées au sol. En outre, il leur faut respecter les normes OTAN sur les vidéos numériques et s’intégrer dans les systèmes de commandement (commandement, contrôle, communications, informatique et renseignement militaire). En conséquence, les fréquences utilisées pour les transmissions et les équipements de transmission eux-mêmes peuvent ne pas être communs aux drones militaires et civils. En outre, la réglementation des vols n’est pas unifiée, notamment pour l’utilisation en espace non « ségrégué » (voir : « De l’OPEX au territoire national », rubrique Actualités ou Archives 28-9-2011).

Toutefois, selon Pierre Jorant, la dualité militaire-civile des drones dispose d’un fort potentiel de développement, notamment pour la sécurité territoriale et les applications interministérielles. Il préconise le rapprochement des technologies et des processus de production des drones et de l’aéronautique pilotée. Cela devrait permettre de baisser les coûts des applications associées aux drones.

A titre d’exemple, le Patroller peut embarquer un pilote et se reconfigurer en mode drone, lorsque l’espace aérien n’a pu être sécurisé. Utile pour la surveillance des frontières, il intéresse déjà le Brésil, le Canada et des pays d’Afrique du Nord. Enfin, son heure de vol revient à 3.000 €.

Loïc Salmon

Drone français Harfang (armée de l’Air) stationné à la base aérienne de la Force internationale d’assistance et de sécurité (FIAS) à Bagram (Afghanistan).




Défense : panorama des zones à risques

Le ministre de la Défense Gérard Longuet a présenté, sous l’aspect militaire, les situations en Libye, Syrie, Afghanistan, Iran et Afrique, lors d’un déjeuner organisé le 16 novembre 2011 à Paris par l’Association des journalistes de défense.

Libye : « Les guerres se gagnent au sol et pas dans l’air », a déclaré le ministre, estimant que l’intervention aérienne n’aurait pas permis de trouver une solution à la crise, sans l’organisation de combattants par le Conseil national de transition libyen. Il en a tiré trois enseignements. D’abord, « sans les Libyens, Kadhafi serait toujours là et, sans l’opération Harmattan, il n’y aurait pas d’opposants libyens ». Ensuite, il a fallu construire une coalition : au départ, il y avait trois états-majors (France, Grande-Bretagne et Etats-Unis), puis le secrétaire général de l’OTAN a pris en compte la dimension politique. Enfin, le conflit a prouvé « qu’on peut faire quelque chose avec les Etats-Unis, sans qu’ils soient les premiers ni les demandeurs. Ils ont donné les moyens de soutien ». La surveillance aérienne des dépôts de munitions se poursuit sur le théâtre opérationnel près de la mer, mais pas en profondeur. Quant au risque de dissémination des armes, le ministre a souligné que leur emploi demande un certain niveau de logistique et d’entretien, sans compter la date de préemption des munitions.

Syrie : une intervention militaire nécessite une décision du conseil de sécurité de l’ONU. Le terrain n’est pas le même qu’en Libye : chaque camp est imbriqué totalement dans chaque ville, qui constitue un lieu de combat.

Afghanistan : un retrait des troupes dès 2012 est incompatible avec le statut de membre permanent du conseil de sécurité des Nations unies. « Nous ne pouvons décider seuls de notre participation ou de notre retrait, nous sommes solidaires ». La situation en Afghanistan concerne aussi ses voisins : l’Inde, qui souhaite un Afghanistan pacifique et non dépendant du Pakistan ; l’Iran, qui souffre du trafic de la drogue d’origine afghane ; la Chine, qui recherche des relations normales entre l’Afghanistan et le Pakistan. ; les Etats-Unis pour toutes ces raisons. L’armée et la police afghanes totalisent environ 280.000 hommes qui assurent la présence de l’Etat, lequel doit se construire dans la durée et avec suffisamment d’argent pour fonctionner.  « Le retrait immédiat, sans coopération ni perspectives, c’est la certitude d’une guerre civile déclenchée à partir de l’extérieur ».

Iran : « La France considère que l’Iran se donne les moyens d’accès à la bombe (atomique), en contradiction avec le  TNP (traité de non-prolifération des armes nucléaires) dont il est signataire ». Paris accentue les sanctions, redoutables sur le long terme pour le financement des importations. Une frappe des installations nucléaires iraniennes n’est pas à l’ordre du jour, mais la France défendrait Israël en cas d’agression, a indiqué le ministre. Un blocage des flux financiers aboutit au même résultat que celui des ports pétroliers. « Il est efficace s’il est appliqué avec obstination et dans la durée ».

Afrique : les bases militaires françaises de Djibouti (Est) et Libreville (Ouest) suffisent. En cas de nécessités ponctuelles ou de coopération, il est possible d’intervenir à partir de la métropole. « On n’a pas besoin d’un deuxième porte-avions, a déclaré Gérard Longuet, ce sera au cœur de la discussion sur l’actualisation du Livre Blanc (sur la défense et la sécurité) ».

Par ailleurs, le ministre va tenter de préserver le recrutement des coupes budgétaires en cours, lequel représente 20.000 contrats nouveaux par an.

Loïc Salmon

Gérard Longuet (65 ans), ministre de la Défense et des Anciens Combattants, est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, titulaire d’un diplôme d’études supérieures de sciences politiques et ancien élève de l’Ecole nationale d’administration. Il a exercé plusieurs mandats électifs, notamment ceux de député de la Meuse (1978-1981, 1986-1993), député européen (1984-1986), président du Conseil régional de Lorraine (1992-2004) et sénateur de la Meuse (2001-2011). Il a aussi été secrétaire d’Etat (mars-août 1986), puis ministre délégué (1986-1988) auprès du ministre de l’Industrie, des Postes et Télécommunications et du Tourisme et enfin ministre de l’Industrie, des Postes et Télécommunications et du Commerce extérieur (1993-1994). A ce titre, il a été le principal négociateur du traité de Marrakech, à l’origine de l’Organisation mondiale du commerce. Enfin, il préside le Centre de la paix à Verdun depuis sa création en 1988.




Les devoirs et les intérêts diplomatiques de la France

Le respect du droit et le maintien de la paix priment dans les difficiles résolutions des crises, comme les engagements en Afghanistan et en Libye, le terrorisme, les prises d’otages et la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive (Iran). Ces priorités diplomatiques ont été exposées le 7 octobre 2011 à Paris, par Pierre Sellal, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), lors du séminaire d’ouverture des sessions nationales de l’Institut des hautes études de défense nationale et de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice.

En vue d’une solidarité internationale plus juste et plus efficace, les objectifs du MAEE consistent à : accompagner les « printemps arabes » en Tunisie, Maroc et Libye« sans arrogance ni ingérence mais avec disponibilité et soutien » et y favoriser la démocratie ; encourager la démocratie en Afrique ; renforcer la capacité d’action de la solidarité européenne ; promouvoir l’Europe de la défense.

Pays arabes : en Libye, la protection de la population civile contre un régime dictatorial a motivé l’intervention militaire de l’OTAN. En Syrie, des sanctions ont été demandées contre le régime qui cherche à étouffer la démocratie. Afin de construire un espace de paix et de prospérité dans cette région, le sommet de Deauville (mai 2011), auquel ont participé le Koweït, le Qatar et la Turquie, a débouché sur une aide de 40 Md$ à la Tunisie et l’Egypte pour l’emploi et la formation avec l’intervention de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. En vue d’agir sur le long terme, l’Union européenne va renforcer le volet méridional de sa politique de voisinage par une nouvelle répartition des crédits : deux tiers pour les pays du Sud et un tiers pour ceux de l’Est. L’initiative française (2008) de l’Union pour la Méditerranée, destinée à renforcer les solidarités entre les pays riverains, progresse, notamment par la mobilisation de crédits pour les transports, l’énergie et l’enseignement supérieur. Le faible intérêt américain pour le Maghreb et la Libye accroît les responsabilités de l’Union européenne, indique Pierre Sellal. Quant au conflit israélo-palestinien et parallèlement à la reprise des négociations entre les deux parties, la France a proposé d’offrir à la Palestine le statut d’Etat observateur à l’ONU (comme le Vatican), question dont l’Assemblée générale doit être saisie et qui lui permettrait de devenir membre des organisations internationales annexes des Nations unies comme l’Unesco (1). Devant l’échec des initiatives des Etats-Unis, précise Pierre Sellal, le Conseil de sécurité devrait s’engager, dans un délai de six mois à un an, sur les efforts à entreprendre en vue de la paix.

Afrique : riche en ressources naturelles, elle connaît une croissance économique de 5,6 % en 2011, qui pourrait atteindre 6 % en 2012. L’Agence française de développement soutient les projets d’accompagnement de cette croissance et organise des échanges de chercheurs. La population africaine représentera le quart de l’humanité en 2050. En conséquence, la paix est la condition de la prospérité et de la démocratie. En concertation avec l’ONU et l’Union africaine, la France participe au rétablissement de la démocratie au Congo Kinshasa, à Madagascar, au Soudan du Sud et en Somalie. Elle appelle aussi de nouveaux acteurs à participer à des financements innovants pour lutter contre la pauvreté en respectant des règles de conduite pour éviter la spirale de l’endettement. Le G20 (19 pays et l’Union européenne) doit consacrer 10 Md$ à l’Afrique, soit la moitié de son aide à la coopération et au développement dans le monde (infrastructures et sécurité alimentaire).

Union européenne (UE) : la France ne pourra peser sur les évolutions en Afrique et de l’autre côté de la Méditerranée que si elle peut compter sur une UE dynamique, souligne Pierre Sellal, en mobilisant, avec l’aide de l’Allemagne, sa capacité d’impulsion. Ces deux pays sont déterminés à préserver les intérêts communs de l’UE (zone euro et soutien à la Grèce) depuis la crise financière de 2008 qui a touché tous les pays industrialisés, y compris les Etats-Unis. L’euro, monnaie unique, suppose la convergence des économies des Etats membres. En 2011, l’UE a décidé la mise en place d’un Fonds européen de stabilisation financière en vue d’un gouvernement économique européen. « Le gouvernement économique n’a de chances de succès que s’il implique les chefs d’Etat et de gouvernement par un sommet », avertit Pierre Sellal. Par ailleurs, l’espace Schengen renforce la discipline et la solidarité communes en matière de liberté, de sécurité et de justice. Enfin, deux ans après le traité de Lisbonne, une politique étrangère commune est sur les rails avec une présidence stable du Conseil européen et une représentation diplomatique.

Défense européenne : la crise économique contraignant les budgets militaires, il convient de mutualiser les moyens comme l’ont fait la France et la Grande-Bretagne lors de l’intervention en Libye. Il s’agit de faire de même avec l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne. « Il faut une Europe sûre d’elle-même, capable de parler avec les puissances émergentes pour définir les règles d’un monde nouveau dans le respect de valeurs partagées », déclare Pierre Sellal. Des partenariats stratégiques sont ouverts depuis un an avec la Chine et l’Inde, selon le principe de réciprocité. Enfin, le MAEE apportera toute sa crédibilité à la révision du Livre Blanc sur la défense et la sécurité avec « l’engagement, dans l’éthique, d’actions pour analyser, comprendre, convaincre, peser et agir », conclut son secrétaire général.

Loïc Salmon

(1) Vote favorable acquis le 31 octobre 2011 avec 107 voix pour, dont celle de la France, 14 voix contre et 52 abstentions.

Pierre Sellal choisit les Affaires étrangères à sa sortie de l’Ecole nationale d’administration (1977). Il est notamment secrétaire à la direction des Nations unies au ministère à Paris (1977-80), conseiller à la Représentation permanente de la France auprès des Communautés européennes à  Bruxelles (1981-84), ministre-conseiller à l’ambassade de France à Rome (1990-92), ambassadeur auprès de la Communauté européenne à Bruxelles (2002-2009) et secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et européennes depuis le 14 avril 2009. Au cours de sa carrière diplomatique, il a également été conseiller technique au cabinet du ministre du Commerce extérieur (1980-81), secrétaire général adjoint du Comité interministériel pour les questions de coopération économique européenne auprès du Premier ministre (1985-1990) et directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine (1997-2002). Nommé par l’Etat au conseil de surveillance du groupe Areva (énergie nucléaire), le ministre plénipotentiaire hors classe Pierre Sellal est chevalier de la Légion d’Honneur.

 




Priorités stratégiques de la France en matière de défense

Face à une menace mettant en cause la survie de la Nation, les armées apportent une réponse de puissance en vue de faire plier la volonté de combattre de l’adversaire. Malgré leur profonde réforme interne en cours depuis 2009, elles déploient en moyenne 12.000 militaires sur au moins neuf théâtres différents. C’est ce qu’a expliqué leur chef d’Etat-major, l’amiral Edouard Guillaud, le 7 octobre 2011 à Paris, lors du séminaire d’ouverture des sessions nationales de l’Institut des hautes études de défense nationale et de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice.

« Le monde réarme, l’Europe désarme», dit-il en citant les statistiques de l’Institut international de Stockholm de recherche sur la paix. Ainsi, entre 2001 et 2010, les dépenses militaires mondiales ont augmenté de 50 %, celles de l’Amérique du Nord de 80 %, celles de l’Asie de l’Est principalement tirée par la Chine de 70% et celles de l’Europe de l’Ouest… de 4 % ! Dans le même temps, la part des dépenses militaires de l’Europe de l’Ouest est passée de 29 % du total mondial à 20 %. La France a décidé de consacrer 377 Md€ à son outil de défense sur la période 2009-2020 et de supprimer 54.000 postes avant 2015 (17 % des effectifs). En octobre 2011, 10.000 militaires sont engagés dans 27 opérations nationales ou multinationales (ONU, OTAN et Union européenne). Depuis le début de l’année, 23 sont morts en opérations et une centaine d’autres ont été blessés. En outre, 9.000 personnels constituent les forces de souveraineté (Antilles, Guyane, Nouvelle Calédonie et Polynésie) et 5.500 les forces de présence (Emirats arabes unis, Gabon, Djibouti et Sénégal). S’y ajoutent ceux chargés de la protection des villes, gares et aéroports (plan Vigipirate) ou, ponctuellement, du soutien du service de l’Etat (catastrophes naturelles). Interrogé sur l’Europe de la défense, l’amiral Guillaud estime qu’elle est « en hibernation » et que « seule la lutte contre la piraterie fonctionne bien ». A titre de comparaison, il a indiqué que les dépenses liées à la défense de la Grande-Bretagne sont supérieures de 40 % à celles de la France et que l’engagement opérationnel des forces françaises en Libye est supérieur d’environ 20 % à celui des forces britanniques. Aujourd’hui, une opération militaire combine les moyens aéroterrestres et aéromaritimes, l’espace et le cyberespace. A titre d’exemple, l’amiral présente la complexité et la cohérence des composantes du raid sur la ville pétrolière de Bréga (Libye) : « des rebelles à terre avec lesquels nous sommes en liaison, un SNA (sous-marin nucléaire d’attaque) qui fait de l’interception, un avion de commandement qui fait aussi de l’interception, des chasseurs en patrouille prêts à intervenir, des ravitailleurs en vol, des navires en appui feu naval, un BPC (bâtiment de projection et de commandement) avec des hélicoptères de l’armée de l’Air pour la mission SAR (recherche et sauvetage), des hélicoptères de combat de l’ALAT (aviation légère de l’armée de Terre) avec un PC volant, le tout commandé par un état-major interarmées… dans un espace limité pour une durée maîtrisée !» Il ajoute : « Nous sommes les seuls en Europe à savoir encore le faire ! »

Fonctions des armées

Dans la politique de défense et de sécurité de la France, les armées mettent en œuvre cinq fonctions stratégiques : connaissance/anticipation ; dissuasion ; protection ; prévention ; intervention. L’autonomie de décision est garantie par la connaissance et l’anticipation au moyen d’observations spatiales, d’écoutes électromagnétiques et du renseignement, comme l’a démontré l’opération Harmattan au large de la Libye. L’ultime garantie de la sécurité et de l’indépendance de la France est assurée par la dissuasion nucléaire avec les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins M51 et les avions Rafale ou Mirage 2000 équipés du missile air-sol moyenne portée améliorée. La sauvegarde maritime, la sûreté aérienne et l’adaptation aux nouvelles menaces terroristes, informatiques et technologiques visent à protéger la population et le territoire. Enfin, les capacités militaires sont concentrées là où les intérêts stratégiques de la France sont les plus vulnérables et où il s’agit de prévenir des conflits potentiels ou éventuellement d’intervenir. Depuis 2008, cette zone qualifiée « d’arc de crise » s’étend du Maghreb à l’Iran et inclut le Sahel en Afrique subsaharienne.

Par ailleurs, le chef d’état-major des armées a regretté le peu d’intérêt du grand public et des élites, aujourd’hui aux affaires, pour les questions de défense, en raison de l’absence d’ennemi visible et intelligible, l’éloignement des interventions, « l’illusion persistante des dividendes de la paix et du tout technologique » et la « croyance erronée en l’imperméabilité géographique des frontières ». En outre, il a déploré l’absence d’universalité puis la suspension de la conscription : « quand le service national a été suspendu (en 2002), seul un étudiant sur cinq le faisait » ! S’y ajoute la réduction de l’empreinte militaire sur le territoire par suite de la diminution des implantations et des formats des armées. Tout cela crée une distance entre les mondes militaire et civil qui érode l’esprit de défense. Or, souligne l’amiral Guillaud, « l’esprit de défense est la garantie de la résilience (capacité à rebondir après une attaque) de notre nation ».

Loïc Salmon

Depuis le 25 février 2010, l’amiral Edouard Guillaud (biographie à la rubrique « archives » 03/08/2011) est chef d’état-major des armées (CEMA), à savoir conseiller militaire du gouvernement et chef opérationnel sous l’autorité directe du président de la République, qui fixe les objectifs. « Le CEMA, précise l’amiral Guillaud, commande des opérations pour lesquelles il conseille le décideur politique, avant et pendant la crise, avec des forces qu’il a très directement contribué à constituer ». Da  ns la gestion de crise, le président de la République dispose d’une large capacité d’action sous le contrôle parlementaire des engagements extérieurs de la France. En outre, le CEMA, responsable de la diplomatie de défense, entretient un réseau d’influence auprès des 92 missions militaires étrangères en poste à Paris et, à l’étranger, grâce aux représentations militaires françaises dans les ambassades et auprès des grandes organisations internationales. Enfin, il est responsable de la planification et de la programmation des moyens des forces armées pour préparer la défense de demain.