Guerre de l’information et information de guerre

La « guerre de l’information », essentielle à la conduite de la guerre tout court, a vu sa portée et ses enjeux démultipliés par l’internet et les réseaux sociaux. Parallèlement, la couverture médiatique d’un conflit avec les moyens d’aujourd’hui influe directement sur son évolution. L’analyse d’un conflit armé prend en compte la représentation du territoire par les protagonistes. Il s’agit de comprendre pourquoi des conflits majeurs peuvent commencer sur des territoires très petits et pourquoi des détails insignifiants déclenchent une guerre sur des territoires chargés de symboles. Ces questions ont fait l’objet d’une table ronde organisée, le 16 octobre 2012 à Paris, par l’Institut français de géopolitique et le journal Le Monde.

Les médias. Les journalistes sont envoyés sur place pour rendre compte d’une situation compliquée et mouvante. Autrefois, un correspondant de guerre était accrédité auprès d’une armée et protégé par les conventions de Genève, avec le risque de devenir une victime collatérale. Aujourd’hui, indique Olivier Da Lage, il est une cible, sans la moindre immunité, pour des groupes ou même des Etats et qui prend de la valeur s’il vient d’un pays puissant. En conséquence, beaucoup de médias assurent une couverture limitée des zones de conflit et n’ont plus de correspondants à l’étranger pour des raisons budgétaires.  Ils recourent alors aux « envoyés spéciaux », qui doivent collecter beaucoup d’informations en quelques jours, ou aux « pigistes » (rémunérés à l’article) locaux et même français qui veulent se faire un nom dans des pays réputés dangereux. Les médias bénéficient aussi des apports (blogs, vidéos sur « You Tube » et témoignages sur « Skype ») de « journalistes citoyens » des pays en question, avec un risque de manipulation mettant en cause la crédibilité de l’information. En effet, ces informateurs profitent de la facilité que leur donne un téléphone portable sans se soucier du contexte de l’événement. Toutefois, des arbitrages sur la fiabilité d’une information, selon les situations, ont lieu au sein des rédactions. Un solide bon sens est préférable à une connaissance très précise du terrain. Enfin, des journalistes professionnels sont parfois« embarqués » par les armées, notamment celle des Etats-Unis lors de leur intervention en l’Irak en 2003. « Mais, on ne peut couvrir une guerre uniquement par ce moyen ». De son côté et pour compléter l’analyse d’un conflit, le journal Le Monde publie une carte géopolitique, valable une journée. Les informations proviennent, dans l’ordre, des dépêches de l’Agence France-Presse, du journaliste sur le terrain et du réseau social « Twitter », « mais pas l’inverse ! », souligne Delphine Papin.

Les résultats. L’influence des réseaux sociaux s’est fait sentir lors du « printemps arabe » et en Chine. Alain Frachon décompose les révolutions arabes de 2011 en trois phases. Au début de l’insurrection en Tunisie et en Egypte, les réseaux sociaux ont constitué des moyens formidables de mobilisations de foules pour les divers opposants au régime, quand un petit moment de violence a fait basculer la rébellion dans la rue. Ensuite, le changement de régime a été réalisé, non par les réseaux sociaux, mais par l’armée, structure nationale. Enfin, les élections ont été gagnées par le parti le plus organisé, qui a quadrillé le terrain en profitant de sa légitimité de force d’opposition. Toute la mouvance libertaire des réseaux sociaux s’est ainsi trouvée sous-représenté au Parlement. « Il y a eu surinvestissment dans les nouvelles technologies pour faire chuter les régimes autoritaires », souligne Alain Frachon, Par ailleurs, selon lui, quelque 500 millions d’internautes fréquentent les réseaux sociaux chinois, que surveillent 100.000 personnes qui bloquent certains mots-clés. Mais, en même temps, les réseaux sociaux font remonter l’information, sur ce qui se passe réellement dans le pays, jusqu’au parti communiste, qui devient alors comptable de la situation devant la population. De son côté, Michel Foucher estime difficile de cartographier des conflits asymétriques et des rapports de forces politiques. Dans un conflit, il discerne trois « vérités » qui ne se recouvrent pas : politique, militaire et médiatique. D’abord, le manque de clarté des objectifs politiques recherchés se traduit par un flou des missions attribuées aux militaires (voir rubrique « Archives » : « Etre militaire européen aujourd’hui, quel métier ! » 4-7-2012). Ensuite, les militaires ont appris à communiquer. En effet, à côté de la vérité opérationnelle, l’exigence de transparence peut mettre en péril les troupes sur le terrain (Afghanistan). Enfin, les militaires estiment que les médias raisonnent en termes de morale et en « noir et blanc » (les « bons » et les « méchants »). Il s’ensuit une dichotomie entre les descriptions des médias et les analyses prudentes des militaires français (Syrie). « La hiérarchie des intérêts, entre ce qui reste dans l’ombre et ce qui est mis en lumière, correspond à des stratégies politiques ».

L’avenir. L’arrivée de la mappemonde virtuelle « Google Earth » et des réseaux sociaux, en 2000-2005, a bouleversé la donne, explique Thierry Rousselin. En 2012, la moitié de l’armée de Terre française partage l’expérience du conflit en Afghanistan, contre 10 % au début. Les personnels en état-major y sont tous allés, mais les leçons qui en seront tirées ne s’appliqueront pas toujours ailleurs. La description physique du territoire d’un conflit doit désormais s’accompagner des données environnementales (hydrographie, climatologie et océanographie) de la population. Des opérateurs privés de satellites d’observation, dont Skype, vont fournir des informations stratégiques aux acteurs économiques, soucieux du profit à réaliser, et non plus seulement aux armées et aux Etats. Selon Thierry Rousselin, les erreurs de données par maladresses, qui se produisent tous les jours, sont plus à craindre que les risques de manipulations. Celles-ci s’avèrent en effet  très difficiles, car il faut que tout soit cohérent et tenir deux cartographies : la « réelle » et la « fausse ». « La validation de l’information, c’est-à-dire toutes les trois heures, est un enjeu majeur ! »

Loïc Salmon

L’Institut français de géopolitique (IFG) de l’université Paris VIII a été créé en 2002 par les professeurs Yves Lacoste (géographie) et Béatrice Giblin (géopolitique), à la suite du succès de leur revue « Hérodote », née en 1976. En dix ans, l’IFG a décerné 46 thèses et compte, en 2012, 80 doctorants et 140 étudiants en masters 1 et 2 de géopolitique. La revue publie les travaux de jeunes chercheurs. Le mot « géopolitique » est apparu en 1979 dans le quotidien « Le Monde » pour désigner les rivalités de pouvoir sur un territoire dans les conflits en cours. De gauche à droite : Yves Lacoste ; Béatrice Giblin ; Alain Frachon directeur de la rédaction du « Monde » ; Delphine Papin, cartographe au « Monde ». Sont aussi intervenus : Michel Foucher, directeur de la formation, des études et de la recherche de l’Institut des hautes études de défense nationale ; Olivier Da Lage, rédacteur en chef à Radio-France International ; Thierry Rousselin, consultant de la société de cartographie « Géo212 ».




La sécurisation des océans : un impératif mondial

L’avenir du monde dépend des océans, dont la conquête raisonnée de leurs ressources est un enjeu politique, économique, social et sécuritaire majeur. La liberté de circulation et d’exploitation des mers, de plus en plus menacée, repose sur la surveillance et le contrôle que peuvent exercer les Etats.

C’est ce qu’ont expliqué trois présidents-directeurs généraux d’entreprises en rapport avec la mer, au cours d’une table ronde tenue le 24 octobre 2012 au salon Euronaval 2012 du Bourget (banlieue parisienne) : Patrick Boissier (DCNS, armement naval), Philippe Louis-Dreyfus (Louis-Dreyfus Armateurs, transport maritime) et Jean-Michel Malcor (CGG Veritas, recherche sismique). Avec 11 Mkm2, la France dispose de la deuxième zone économique exclusive (ZEE) du monde après les Etats-Unis.

Les vulnérabilités. La Convention des Nations unies sur le droit de la mer limite à 12 milles (22 km) les eaux territoriales, où un pays riverain exerce sa pleine souveraineté. Or, la course aux ressources maritimes, à l’origine de compétitions acharnées, se répercute sur la délimitation des ZEE qui marque une tendance à la « territorialisation » des mers jusqu’à  200 milles (370 km) au large, déjà source de tensions en mer de Chine (Chine, Japon, Taïwan, Viet Nam, Malaisie, Brunei et Philippines), dans l’océan Arctique (Russie, Canada et Etats-Unis) et en Méditerranée orientale (Chypre, Turquie et Grèce). Les routes maritimes, de plus en plus denses, deviennent aussi des lieux de tensions, surtout dans les détroits et zones côtières, où se produisent  des modes d’actions « asymétriques ». Un Etat doté de moyens militaires technologiquement avancés peut être gêné par les attaques d’un adversaire beaucoup moins armé et parfois difficile à identifier avec certitude. Des dispositifs étatiques de contrôle des activités en mer se mettent en place, mais l’immensité des océans ne permet pas de les maîtriser à distance. « Les radars et les caméras de surveillance n’ont jamais rendu inutiles les gendarmes et les policiers armés », souligne Patrick Boissier. La piraterie remet en cause la sécurité des personnes et des biens et va causer de graves difficultés économiques à terme, estime Philippe Louis-Dreyfus. Elle change quantitativement (actes de plus en plus nombreux) et qualitativement (nouvelles filières économiques) en océan Indien et bientôt à proximité de l’Amérique du Sud. Certains bâtiments, lents et peu manœuvrants en raison même de leurs activités, deviennent des proies idéales : bateaux de pêche et navires de recherche sismique pour la prospection pétrolière en mer dans des fonds supérieurs à 3.000 m, secteur en pleine croissance. Les pirates sont de plus en plus audacieux et capables d’agir à grande distance. Ainsi, des pirates somaliens ont capturé un roulier thaïlandais, qui leur a servi de « navire-mère » pour attaquer des navires civils au large de l’Inde. Les navires de recherche sismique sont particulièrement tentants pour les pirates, en raison de la valeur de leurs équipements, qui peuvent se revendre sur le marché international, et de leurs équipages pléthoriques, qui constituent autant d’otages potentiels et donc de rançons. En effet, un navire de recherche sismique navigue à 5 nœuds (9 km/h) et tire une ou plusieurs « flûtes (câbles) sismiques » (coût unitaire 30 M$ ou environ 23 M€) longues chacune d’environ 1 km, à 10 km du navire et jusqu’à 3 km de profondeur. En outre, il embarque un équipage de 50 à 60 personnes (personnel scientifique compris). Accompagné d’une unité de soutien, il est en service 24h sur 24 pendant environ 340 jours/an. Son exploitation coûte de 150.000 à 250.000 $/jour (monnaie de référence dans le domaine maritime civil). Sa capture par des pirates, d’une durée plus ou moins longue jusqu’à sa libération à l’issue de négociations laborieuses avec ou sans intervention  militaire, entraînerait des pertes financières considérables pour son opérateur. Par ailleurs, selon Jean-Michel Malcor, les contraintes techniques d’exploitation d’un navire de recherche sismique pose la question de sa sécurité (arraisonnement éventuel) dans une zone frontalière litigieuse, comme en mer de Chine (Chine/Viet Nam). S’y ajoute la complexité du cadre légal de recherche : « Nous avons des permis de prospection délivrés par les Etats, mais qui peuvent varier d’un Etat à l’autre ». Tout cela constitue des entraves à la liberté d’exploitation des océans, qu’il convient de sécuriser.

La puissance maritime. Face à la piraterie, certaines compagnies maritimes et des opérateurs de plates-formes de production pétrolière en mer recourent à des sociétés militaires privées. Philippe Louis-Dreyfus estime que cette protection doit rester du ressort de l’Etat. « Ces équipes embarquées, qui n’ont pas toujours la qualification nécessaire, devraient être certifiées, dit-il, ou composées d’anciens militaires habilités à assurer la sécurité de nos navires ». Il recommande que des décisions en ce sens soient prises de concert dans les instances internationales. Par ailleurs, la haute mer constitue un théâtre de manœuvre des forces aéromaritimes et sous-marines. La Marine de guerre a toujours été considérée comme un instrument de puissance et de pouvoir, attributs majeur du statut international d’un Etat dans le cadre d’une stratégie à long terme. L’appropriation des espaces maritimes ne peut être l’objet ultime d’une politique, estime Patrick Boissier, mais leur contrôle constitue une condition indispensable de la puissance. Tous les pays émergents l’ont bien compris et se dotent d’une Marine de haute mer pour défendre leurs intérêts. Eux et même leurs voisins engagent d’importants programmes d’extension ou de renouvellement de leurs flottes militaires, alors que les nations européennes ne parviennent pas à définir une politique maritime ambitieuse. La voie maritime et le statut de la haute mer, ouverte à tous, facilitent l’entrée de bâtiments militaires sur un théâtre de crise. « Les stratèges, souligne Patrick Boissier, s’orientent  de plus en plus vers des actions de la mer vers la terre, qui mettent en avant les forces aéronavales interarmées sous mandat international et donnent une résonnance nouvelle à la notion de pré-positionnement ».

Loïc Salmon

Les zones de production sont installées de préférence sur des voies navigables ou à proximité du littoral maritime, où se concentre la majorité de la population mondiale. Les océans recèlent des ressources considérables déjà exploitées : pétrole, gaz, énergie éolienne, pêche et aquaculture. Demain, s’y ajouteront l’énergie hydrolienne, les minerais, les terres rares et les médicaments et, dans un avenir plus lointain, l’énergie thermique et la biomasse. Aujourd’hui, ces activités représentent une valeur ajoutée de 1.500 Md€ par an dans le monde, soit le deuxième secteur économique après l’agroalimentaire. Pourtant, les activités maritimes sont affectées par les conflits des eaux frontalières et surtout par la piraterie (voit revue téléchargeable de  mars 2011 p.9-16).




Piraterie maritime : l’action d’Europol

La piraterie maritime est une nébuleuse de réseaux hiérarchisés et organisés, comme le trafic de stupéfiants. Ces réseaux sont à l’origine des actes de piraterie proprement dits et des prises d’otages contre rançons (voir revue téléchargeable mars 2011 p.9-16). Leur démantèlement nécessite une coopération civilo-militaire.

C’est ce qu’a expliqué Michel Quillé, directeur adjoint opérations d’Europol, lors d’un séminaire organisé, le 16 juillet 2012 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense.

Le renseignement sur la piraterie maritime vise à établir l’identité des individus et, par recoupement, faire apparaître leurs réseaux et structures. Europol apporte une vision stratégique en profondeur, en vue d’anticiper la menace. Son but est d’identifier les financiers, les organisations et les négociateurs. Ses 200 analystes reçoivent des informations des bâtiments de la force navale européenne « Eunavfor », déployée dans le golfe d’Aden dans le cadre de l’opération « Atalante » depuis décembre 2008. En outre, des personnels des Marines européennes sur zone viennent à La Haye et des analystes d’Europol se rendent à Northwood (Grande-Bretagne), siège de la lutte conte la piraterie maritime. Europol travaille aussi avec le Service européen pour l’action extérieure (réseau diplomatique commun de l’UE). Grâce à la centralisation des fichiers d’analyse, Europol dispose de 21.000 informations (numéros de téléphone, de cartes d’identité, de passeports etc.) pour mettre en évidence les liens entre des individus et certaines entités suspectes, de déterminer leurs déplacements et de les retrouver. Quelque 50.000 liens ont permis d’ouvrir des dizaines de pistes d’enquête. Europol coopère avec Interpol et reçoit des contributions des Pays-Bas, d’Allemagne, de France et de Belgique. Des équipes communes d’enquête demandent aux services de renseignement de ces pays de concentrer leurs recherches sur un sujet donné.

Les difficultés sont nombreuses dans une zone où les administrations centrales des Etats ne sont guère solides, que ce soit pour l’identification des liens familiaux ou la traçabilité des flux financiers. En effet, les rançons sont payées en espèces et leur répartition entre plusieurs acteurs de la prise d’otages a lieu sur place et sur le champ. Le système bancaire international est parfois utilisé, mais de façon très marginale. Europol, faute de preuves formelles, est parvenue néanmoins à rassembler un faisceau d’indices tendant à démontrer qu’une partie des rançons finance le terrorisme. En outre, il existe un lien, fonctionnel mais non hiérarchique, entre les pirates du golfe d’Aden et le groupe d’insurgés somaliens Al Shebab, à l’origine de tensions dans la région. Par ailleurs, l’échange d’informations entre la flotte européenne de l’opération « Atalante » et Europol n’est que ponctuel, car il n’existe aucune base juridique pour l’échange en continu. En revanche, c’est bien le cas pour la mission « Eulex » (justice, police et douanes) de l’UE qui vise à promouvoir l’état de droit au Kosovo, depuis la proclamation de son indépendance en décembre 2008. Europol compte aussi des gendarmes, douaniers et gardes-frontière dans ses rangs.

La démarche innovante d’Europol consiste à créer un lien nouveau avec la mission de l’Eunavfor dans le golfe d’Aden, en lui apportant une dimension civile « opérationnelle » par la présence d’un magistrat néerlandais, habilité à procéder à l’arrestation des pirates en vue de leur mise en jugement et leur condamnation. Actuellement, les pirates sont quasiment assurés de l’impunité. Selon Michel Miraillet, directeur de la DAS, 90 % des pirates appréhendés par l’Eunavfor sont relâchés, en raison de l’insuffisance du dispositif juridique.

Loïc Salmon

L’agence européenne de police Europol, qui a son siège à La Haye (Pays-Bas), emploie 800 personnes et dispose de 150 officiers de liaison dans les Etats membres de l’Union européenne (UE), aux Etats-Unis et en Colombie. Elle gère l’échange et l’analyse des renseignements relatifs aux activités criminelles : trafic de drogue, terrorisme, immigration clandestine, traite des êtres humains et exploitation sexuelle des enfants, contrefaçon et piratage de produits, blanchiment d’argent, fabrication de fausse monnaie et falsification d’autres moyens de paiement. Europol rédige aussi des évaluations de la menace et des analyses criminelles, fournit une expertise et un soutien technique pour les enquêtes et opérations menées au sein de l’UE. L’agence facilite l’échange de renseignements par son propre système d’information et le réseau sécurisé SIENA (Secure Information Exchange Network Application). Enfin, elle participe à l’harmonisation des techniques d’enquête et de la formation entre les États membres.




DCNS : défense aérienne pour sous-marins et FREMM-ER

Le groupe DCNS a mis au point un système d’armes antiaérien pour sous-marins et conçoit une frégate multimissions améliorée (FREMM-ER) avec un centre d’information et de commandement plus performant. A l’occasion du salon Euronaval 2012, son directeur général délégué, Bernard Planchais, a présenté ces nouveautés au cours d’une conférence de presse le 24 octobre 2012 au Bourget.

Aide aérienne aux sous-marins. Aujourd’hui, les sous-marins affrontent deux menaces principales : l’hélicoptère, porteur d’un sonar qu’il immerge en mer, et l’avion de patrouille maritime, capable de surveiller électroniquement une vaste surface océanique. Tous deux, même détectés, peuvent continuer à chasser, sans risques, les submersibles et les détruire par largage de torpilles. Pour leur échapper, ceux-ci n’ont d’autre solution que de tenter des manœuvres de diversion, combinées à l’emploi de contremesures (lancement de torpilles leurres). Pour leur auto-défense, DCNS et le missilier MBDA proposent un système d’armes décliné en deux versions avec les missiles antiaériens « Mica » et « Mistral ». Le Mica, d’une longueur de 3,1 m et d’un poids de 112 kg, a une portée de 20 km. Installé dans un véhicule sous-marin développé pour le missile antinavire « Exocet SM39 », il est lancé en plongée à partir d’un tube lance-torpilles à l’avant du sous-marin. Le système antiaérien en mât, qui s’intègre dans le massif du sous-marin, se compose d’un mât hissable avec une tourelle contenant le missile Mistral (2 m, 20 kg, 6,5 km), tiré à la profondeur périscopique. La tourelle emporte trois missiles, afin de frapper plusieurs cibles. Cette capacité permet de sélectionner une nouvelle cible en très peu de temps. Une caméra spécifique, placée à l’intérieur de la tourelle, permet de confirmer la position de la cible avec une précision élevée. Le Mica et le Mistral sont supersoniques et équipés d’un auto-directeur infrarouge. Leurs systèmes d’armes sont intégrés au système de combat « Subtics » de désignation d’objectifs (hélicoptères et avions de patrouille maritime) et de «tir et oubli » du missile jusqu’à l’atteinte de la cible, permettant ainsi au sous-marin d’effectuer des manœuvres de diversion.

La frégate du futur. DCNS met au point la FREMM-ER, aux capacités supérieures à celles de la frégate multimissions de type Aquitaine, qui effectue actuellement ses essais à la mer pour entrer en service dans la Marine nationale en avril 2013. La FREMM-ER, antiaérienne, sera équipée du radar multifonctions « Sea Fire 500 » de Thales à quatre panneaux fixes autour du mât central, pour identifier les missiles de la prochaine génération. Comme l’Aquitaine, la FREMM-ER disposera d’un sonar à profondeur variable pour la lutte sous la mer et du missile de croisière naval (portée supérieure à 250 km) pour atteindre des cibles à l’intérieur des terres. Son centre d’information et de commandement, qui devrait voir le jour dans 5 à 10 ans, assurera une couverture complète de l’espace aérien pour la surveillance et la conduite des opérations. Capable de détecter les missiles balistiques, il inclura matériels, logiciels et modes d’action.

Les services à l’export. DCNS propose également des services : suivi des équipements tout au long de leur vie opérationnelle, transfert de technologies, formation du personnel et réalisation d’infrastructures navales en partenariat avec des entreprises civiles. Ainsi, à Singapour, il transfère des technologies au chantier militaire local. En Malaisie, il participe à la conception et à la construction de la base de Sapangar. En Inde, il est partie prenante dans la modernisation des bases de Karwar et Mumbaï. Au Pakistan, il assure le soutien du chantier militaire Pakistan Naval Dockyard, dédié à la construction de sous-marins. En Arabie saoudite, il apporte son savoir-faire pour la définition et la construction des installations d’une base navale. Enfin au Brésil, DCNS est associé au groupe local Odebrecht pour la conception et la construction de la base de Sepetiba, située dans la ville d’Itaguai (Etat de Rio de Janeiro).

Loïc Salmon

Le groupe DCNS est la propriété de l’Etat français (64 %), du groupe privé Thales et de son propre personnel (1 %). Il emploie 12.800 personnes et a réalisé un résultat net de 186,4 M€ sur un chiffre d’affaires de 2,624 Md€ en 2011. Il conçoit, construit et entretient des bâtiments de surface (frégates et porte-avions), des sous-marins lanceurs d’engins, des sous-marins d’attaque à propulsion nucléaire pour la Marine nationale et à propulsion diesel-électrique pour l’exportation (type Scorpène). Il produit des systèmes d’armes embarqués et assure des services aux forces navales.

 




Euronaval 2012 : défis maritime et industriel

L’avenir et la sécurité des nations se jouent en mer, où se déploient leurs capacités militaires. Les océans, qui rapprochent des pays autrefois lointains, entraînent une distorsion et un rétrécissement de l’espace géopolitique en abolissant la majeure partie des frontières et en offrant un accès direct à la plupart des zones sensibles.

Telle est l’opinion du ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, exprimée le 23 octobre 2012 au Bourget (banlieue parisienne), lors de l’inauguration du salon d’armement naval Euronaval 2012.

L’industrie navale militaire. Les choix politiques et stratégique concernant la Marine nationale seront poursuivis, a précisé le ministre. Ils portent sur : onze frégates européennes multimissions (FREMM), déjà commandées ; le programme « Barracuda », destiné à remplacer les sous-marins nucléaires d’attaque de type Rubis ; le missile de croisière naval qui permettra de renforcer la frappe de précision dans la profondeur ; les torpilles ; la version navale de l’hélicoptère NH90 (Caïman). Seront également construits des bâtiments de projection et de commandement, des patrouilleurs et aussi des bâtiments côtiers chargés de la surveillance et de la lutte contre toutes sortes d’intrusions et  de trafics. Le ministre entend encourager l’innovation pour détecter les ruptures, qui pourraient changer la donne, et rester en capacité de fournir le bâtiment le plus polyvalent et le mieux intégré, en tenant compte des meilleures conditions économiques. Dans ce contexte, il a rendu hommage à deux types d’acteurs de la filière navale : les systémiers, seuls capables de maîtriser la complexité croissante de la mise en œuvre de nouveaux équipements ; les petites et moyennes entreprises, porteuses d’innovations technologiques, qui devront  être mieux intégrées dans l’ensemble du « process » (ensemble des étapes ou transformations nécessaires à la fabrication d’un produit) lancé par le ministère de la Défense ou les grands groupes. La filière navale française, longtemps morcelée, associe désormais les secteurs civil et militaire dans une nouvelle ambition maritime. Cette logique, qui mérite d’être davantage accompagnée, a souligné le ministre, consiste à encourager le rapprochement des acteurs scientifiques, académiques et étatiques, des régions, des industriels et des petites et grandes entreprises « dans une stratégie globale d’affirmation de souveraineté maritime et d’affirmation de compétences ».

Exportation et coopération. L’industrie navale militaire est le premier secteur de défense à l’exportation pour plusieurs raisons, selon Jean-Yves Le Drian. Sa réussite, tient notamment aux partenariats stratégiques à long terme établis avec le Brésil et l’Inde, qui bénéficient d’une coopération dans le domaine des sous-marins. L’Etat s’engage au plus haut niveau pour dynamiser le processus de soutien à l’exportation, en vue de garantir le maintien de la base industrielle et technologique de défense. Il doit être le partenaire d’autres Etats, a indiqué le ministre, en fixant les normes du partenariat et en créant les conditions de la confiance. « L’industriel doit être celui qui propose ses compétences et ses capacités dans le cadre de ce partenariat, il faut que les rôles des uns et des autres soient complémentaires, qu’ils se fertilisent pour que la France joue vraiment son rôle de partenaire et que, du même coup, l’exportation s’en tire mieux ». Au cours d’une conférence de presse à l’issue de sa visite d’Euronaval 2012, Jean-Yves Le Drian a précisé : « Nous devons établir, nous, moi, le gouvernement, des relations étatiques qui permettent l’échange, qui s’inscrivent dans les demandes du gouvernement partenaire. Et, l’industriel joue sa propre partition dans ce cadre-là. Evidemment, le gouvernement n’est pas ignorant de ce que fait l’industriel et réciproquement ».

Partenariats industriels. Après l’échec du rapprochement entre les groupes franco-allemand EADS et britannique BAE, le ministre a fait le point sur les drones. Une décision a été prise pour un « prépositionnement » sur le drone tactique Watchkeeper, que construit Thales UK pour l’armée britannique. Une autre concerne le partenariat entre BAE et Dassault Aviation sur le drone de combat futur. Toutefois, rien n’a encore été décidé sur le drone MALE (moyenne altitude longue endurance), qui fait l’objet de discussions entre la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne. Par ailleurs, le ministre a rappelé qu’avec les Emirats arabes unis, où il s’est rendu les 21-22 octobre, les relations industrielles ont débouché sur un partenariat de longue durée concrétisé par une base permanente (aérienne et navale) française à Abou Dhabi (700 militaires sur place). Son agenda inclut une visite au Brésil (4-6 novembre) pour voir la base navale que construit DCNS avec le groupe brésilien de construction de bâtiments et travaux publics Odebrecht à Itaguai, près de Rio de Janeiro. Le programme « Prosub », conclu entre DCNS et la Marine brésilienne en 2008, prévoit également la conception et la construction  de quatre sous-marins à propulsion diesel-électrique de type Scorpène en transfert de technologie ainsi que l’assistance technique pour la réalisation des parties non nucléaires du premier sous-marin à propulsion nucléaire brésilien. La coopération militaire porte sur la surveillance des frontières communes et la lutte contre l’orpaillage clandestin et la pêche illicite. En 2010, le Brésil a commandé pour 100 M€ d’armements à la France et réceptionné des équipements d’un montant de 50 M€.

Enfin, une visite de Jean-Yves Le Drian en Inde est prévue ultérieurement. « J’active le partenariat », ajoute-t-il.

Loïc Salmon

Le salon de l’armement naval Euronaval 2012 (22-26 octobre) a accueilli 350 exposants (152 entreprises françaises) et environ 80 délégations officielles, dont celles de l’ONU, l’OTAN et l’Union Européenne. La Marine nationale et l’armée de Terre ont présenté les opérations amphibies, de la planification à la projection de forces. La Délégation générale de l’armement a exposé le premier système d’alerte de vagues scélérates et le projet « Espadon » de lutte contre les mines au moyen de drones marins. Euronaval 2012 été inauguré par le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian, qui a notamment visité les stands d’entreprises du Brésil, du Chili, d’Espagne, d’Italie, d’Allemagne et de France, dont Thales (électronique de défense), EADS (aéronautique et espace), MBDA (missiles) et Dassault Aviation. Sur celui de DCNS (armement naval), Jean-Yves Le Drian (3ème à gauche) et le ministre délégué aux Anciens Combattants Kader Arif (2ème à gauche) ont été accueillis par le président directeur général Patrick Boissier (4ème à gauche) et Bernard Planchais (6ème à gauche), directeur général délégué.

 

 




La Douane : actions tournées vers la défense et l’international

La Douane participe aux sorties de crises et à la lutte contre le terrorisme, dans le cadre de celle contre les trafics de stupéfiants qui le financent. Sa Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières fait partie du Conseil national du renseignement, créé en 2008.

Jean-François Dutheil, directeur des relations internationales à la Direction générale des douanes et des droits indirects, en a expliqué l’évolution au cours d’une conférence organisée, le 25 septembre 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de la défense nationale. La Douane travaille avec les services opérationnels des ministères de l’Intérieur, de la Défense et des Affaires étrangères à la suite des attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

Un monde en mutation. La Douane a dû s’adapter à l’expansion considérable du commerce mondial (500 millions de conteneurs en 2012, dont 80 % par la mer), où l’abaissement généralisé des droits de douane va de pair avec le besoin de sécurisation, exacerbé en période de crise. Par ailleurs, la prééminence commerciale a basculé de l’Europe et des Etats-Unis vers la Chine (30 % des flux) et l’Afrique (ressources naturelles, 6 % de croissance annuelle et capacité de développement). De nouvelles menaces sont apparues sur l’environnement et la santé. La piraterie maritime a contraint les grands opérateurs à changer leurs routes traditionnelles. En outre, les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ont suscité une inquiétude vis-à-vis des flux de marchandises, éventuellement suspectes, et rendu nécessaires l’identification et l’anticipation de la menace. Les Etats-Unis exigent depuis quelques années le « scannage » de tous les conteneurs entrant dans leurs ports, aux frais (élevés) des expéditeurs. Vu la difficulté du procédé, la France propose de cibler les conteneurs qui leur sont destinés, en vue d’une analyse préliminaire du risque. La Douane s’intéresse donc à la chaîne logistique, du point de départ à celui d’arrivée, et doit concilier  l’organisation optimale des flux et leur contrôle, qui la perturbe. Par ailleurs, pour protéger leurs marques contre la contrefaçon, les entreprises se sont dotées de services d’experts… constitués avec d’anciens douaniers, militaires et policiers ! En conséquence, la Douane, tenue à l’obligation de résultat par le ministère des Finances en raison des contraintes budgétaires et techniques, doit coopérer avec elles et partager l’information en toute sécurité. La surveillance des flux, notamment entre les Etats-Unis et l’Europe, implique l’établissement de relations de confiance avec les entreprises, tout en s’assurant de leur fiabilité (audit). Les données, obtenues auprès d’elles, sont ensuite traitées en vue d’actions sur le terrain. En outre, les services douaniers doivent travailler selon les mêmes modes pour éviter les inégalités de traitement, par exemple au Havre et à Rotterdam. Certains contrôles automatiques persistent, mais l’essentiel d’entre eux portent sur le ciblage des axes de transport (avions et plaques d’immatriculation des véhicules), sans oublier les transbordements.

L’action à l‘étranger. En 2011, la Douane a saisi 460 t de cigarettes et 19 millions de pièces contrefaites. La coopération multilatérale est financée par les programmes européens et mondiaux (FMI) qui encouragent les actions régionales (appels d’offres). La lutte contre le trafic de cocaïne nécessite une cohérence d’action entre la Douane, le ministère des Affaires étrangères, l’Union européenne et l’ONU (voir rubrique archives : « Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale » 18-01-2012). La France, comme les pays anglo-saxons, cherche à développer son expertise par une coopération bilatérale forte sur le plan opérationnel. Elle permet un retour en matière de renseignement qui sera exploité (mission douanière européenne en Libye), mais doit tenir compte des logiques industrielle et économique (compétition des entreprises). La lutte contre la fraude joue un rôle important dans la gouvernance des pays partenaires des Balkans, d’Afrique du Nord et de l’Ouest, du Moyen-Orient, d’Asie centrale, d’Extrême-Orient (Chine), des Caraïbes et d’Amérique latine. En outre, la reconstruction de l’administration douanière d’un Etat en crise lui permet de collecter des fonds. Ainsi, le budget des Territoires Palestiniens est assuré à 60 % par les droits de douane, contre un peu plus de 20 % pour les pays d’Afrique et 13 % pour la France. La coopération internationale inclut la veille et l’écoute de ce qui se passe, par exemple en Italie, aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne, afin de rester attentif aux nouvelles technologies et à leur installation aux bons endroits. Un douanier français est officier de liaison au Centre américain d’analyse des risques.

Enfin, souligne Jean-François Dutheil, le piège est de chercher toujours les mêmes choses. Les douaniers doivent donc essayer de trouver ce qu’ils ne cherchent pas et innover en permanence.

Loïc Salmon

Les effectifs de la Douane se montent à 17.000 personnels, dont 110 sont détachés dans 70 pays et organisations internationales (Banque mondiale et CNUCED). En outre, les « attachés douaniers », affectés à une quinzaine d’ambassades et consulats français, participent à la lutte contre la fraude économique et commerciale, aux actions de coopération (40 % de formation) et à la mutualisation et l’harmonisation des pratiques douanières. Ils exercent une mission permanente de recueil de renseignements et d’assistance aux services d’enquête pour déceler les trafics illicites (stupéfiants, contrebande de cigarettes, contrefaçons etc.). Agents de liaison entre les services douaniers français et étrangers, ils travaillent avec la Direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières. La Douane travaille également avec l’Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures (Frontex), elle-même en liaison avec l’Office européen de police (Europol), le Collège européen de police (Cepol) et l’Office européen de lutte anti-fraude (Olaf).




Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Les cyberattaques gênent les opérations militaires, mais ne les remplacent pas. Derrière le flou de la ligne de partage entre la guerre et la paix se profilent des enjeux militaires, financiers et… démocratiques !

C’est ce qu’ont expliqué les professeurs Frédérick Douzet (géopolitique, Université Paris 8) et Kavé Salamatian (informatique, Université de Savoie), au cours d’une conférence organisée, le 27 septembre 2012 à Paris, par la chaire Castex de cyberstratégie (fondation d’entreprise EADS).

Les représentations géopolitiques. La stratégie repose sur la représentation de la réalité, que perçoivent les acteurs politiques d’un pays et qui varie d’un continent à l’autre. Le cyberespace est la représentation d’une menace pour un territoire qui, pour un Etat, est délimité par des frontières et sur lequel il exerce sa souveraineté (lois, sécurité, intérêts économiques, rivalités et coopérations régionales). Ce qui est acceptable dans certains pays ne l’est pas dans d’autres. Tout est une question de rapports de forces techniques et juridiques, précise Frédérick Douzet. Deux visions s’opposent. L’une, d’origine américaine, concerne un espace d’échanges sans frontières ni contrôle. L’autre, d’origine chinoise, porte sur un territoire à contrôler pour manifester sa puissance. Actuellement, une quarantaine d’Etats exercent un contrôle sur l’internet capté chez eux, afin de réaffirmer leur souveraineté. Il s’ensuit parfois des contradictions avec les valeurs que ce pays défend, comme la liberté d’expression et la protection de la vie privée. De petits acteurs non étatiques (pirates isolés et organisations diverses) émergent face à la supériorité des grandes puissances militaires. Cette perception d’une menace diffuse sur le territoire peut déterminer des orientations stratégiques. Ainsi, les Etats-Unis, qui ont pris conscience de leur vulnérabilité après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, ont mal ressenti la montée en puissance de la Chine et son développement de l’internet dans les années 2000. En effet, à partir de 2009, des attaques contre des réseaux et des entreprises américaines provoquent un emballement médiatique. Le cyberspace est présenté comme une menace par la hiérarchie militaire, le complexe militaro-industriel et le monde politique. Cette rhétorique alarmiste, souligne Frédérick Douzet, constitue la représentation d’une catastrophe imminente et contre laquelle il faut se prémunir, comme la menace nucléaire et avec les mêmes dégâts en termes de destructions militaires et économiques. Dès mai 2010, est créé le « US Cybercom » ou Commandement américain chargé de la sécurité des systèmes d’information et des opérations militaires dans le cyberespace. Un an plus tard, les Etats-Unis déclarent que les cyberattaques seront considérées comme des actes de guerre. Pourtant, leur gouvernement n’est pas unanime sur la question. De son côté, l’institution américaine à but non lucratif Rand Corporation qualifie les cyberattaques « d’armes de perturbation massive », susceptibles de causer des dégâts matériels importants, mais sans faire autant de victimes que des missiles à tête nucléaire. De plus, comment riposter contre un ennemi difficile à identifier avec certitude ou dépourvu d’infrastructures s’il n’est pas un Etat ? Mais, les enjeux sont considérables : capacité à élaborer une stratégie cohérente et efficace ; investissements en recherche et développement ; sécurité des personnes.

Des attaques très onéreuses. Kavé Salamatian définit la cyberstratégie comme l’art de diriger, coordonner et positionner ses forces dans l’espace de l’internet, afin d’atteindre des objectifs. Il est possible de couper l’internet d’un pays qui dispose d’un poste centralisé avec des connexions et qui a procédé à une réflexion stratégique. Les Etats-Unis ont effectué cette réflexion pour certains pays. L’Iran, qui a mené à terme cette réflexion, a quitté la connexion italienne pour celle de la Russie, qui assure 60 % de son trafic. En 2010, plusieurs de ses sites industriels avaient été victimes du ver informatique « Stuxnet », mis au point conjointement par Israël et… les Etats-Unis, dont la participation a été découverte en avril 2012. Aujourd’hui, l’Inde, la Chine et la France ont la capacité de réaliser le Stuxnet. Selon François Géré, l’administration Obama l’a utilisé pour mener une action contre le programme nucléaire iranien, en vue de signifier au gouvernement israélien qu’il est possible de gêner l’Iran sans recourir à une action militaire classique, opinion partagée par les services de renseignements israéliens. Par ailleurs, d’après le professeur Salamatian, les attaques informatiques chinoises contre Google, fin 2009, ont mobilisé trois équipes : une pour l’évaluation de la situation en amont, une pour l’élaboration de l’attaque et une pour l’attaque elle-même. Trois mois se sont écoulés entre chacune de ces actions. Des sommes astronomiques sont dépensées en matériels (« firewalls »), mais peu d’argent est consacré aux travaux de réflexion. De son côté, le professeur Géré indique que la phase de préparation d’une action exige des moyens financiers et humains considérables. Ainsi, il a fallu plusieurs centaines de personnes de haut niveau pour mener avec succès le vol des plans de l’avion polyvalent F-35 du constructeur américain Lockheed Martin. Enfin, selon le professeur Douzet, une cyberattaque abolit le temps et la distance, mais son efficacité repose sur une excellente connaissance du réseau, laquelle prend du temps.

La cybergéographie. L’internet, indique Kavé Salamatian, est un réseau virtuel qui s’étend dans le réel avec des contraintes physiques (fibres optiques et satellites), géopolitiques et économiques (investissements). Malgré la multitude de réseaux, seulement 10 % contrôlent 90 % des connexions. Le Japon concentre 85 % de son trafic grâce à sa langue. La Chine a intégré le cyberespace dans sa stratégie. Enfin, après le Stuxnet, les Etats-Unis ont développé le « Flame », encore plus efficace. La cyberguerre apparaît donc plus comme une gestion de crise qu’une véritable guerre.

Loïc Salmon

Frédérick Douzet (à gauche) est maître de conférences à l’Institut français de géopolitique de l’Université Paris 8, membre junior de l’Institut universitaire de France et membre du comité de rédaction de la revue « Hérodote ». Diplômée de l’Institut d’études politiques de Grenoble et de l’Université de Californie (Berkeley), elle est docteur en géopolitique. Elle a notamment publié, en 2007, un livre intitulé « La couleur du pouvoir. Géopolitique de l’immigration et de la ségrégation à Oakland, Calfornie », couronné par un prix de l’Académie des sciences morales et politiques et de la Société de géographie. Kavé Salamatian (à droite) est professeur à l’Université de Savoie et professeur adjoint à L’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. En 1998, il a obtenu un doctorat sur le « codage conjoint source-canal » pour la visioconférence sur internet. En 2011, il a été nommé, pour cinq ans, membre correspondant de l’Académie des sciences de Chine dans la section informatique et technologie des communications. Le professeur François Géré est également intervenu (voir rubrique « Archives » Cyberdéfense 25-07-2012).




Marine nationale : motiver, fidéliser et accompagner

La Marine a entrepris une démarche « marque employeur » par ses actions de recrutement, de communications interne et externe, de suivi du moral, de gestion des carrières, de fidélisation des compétences rares, de formation, de validation des acquis de l’expérience et enfin d’égalité des chances.

Son directeur du personnel, le vice-amiral d’escadre Olivier Lajous, les a présentées au cours d’un atelier organisé, le 20 septembre 2012 à Neuilly (banlieue parisienne), par le cabinet de conseil en recrutement Hudson pour une vingtaine de responsables de ressources humines de grands organismes et entreprises, dont le ministère de la Défense, Valeo, Nespresso, Accor et la Française des Jeux.

Les ressources humaines de la Marine en 2012 se montent à 44.000 personnels, dont 4.000 civils et 15 % de femmes. Chaque année, 3.000 nouveaux y entrent et 3.800 militaires la quittent en raison de la limite d’âge, du non-renouvellement du contrat ou de l’aide au départ. Les unités opérationnelles emploient 21.000 militaires, dont 5.000 sont déployés en permanence et absents 120 jours par an. Après 15 ans de service en moyenne, 80 % des personnels retrouvent un emploi dans l’année qui suit leur départ de la Marine. Une étude sociologique sur dix ans, soit depuis la suspension du service national, a analysé les motivations des nouvelles recrues. Les jeunes en difficulté scolaire y trouvent un refuge et constituent 70 % des « fidélisés ». Ceux qui veulent faire carrière passent différents brevets et certificats qui leur permettent de monter un « escalier social » valorisant. Les « professionnels », désireux d’apprendre un métier, y suivent diverses filières techniques. Enfin, les « illuminés », qui se croient investis d’une mission salvatrice de la nation, sont les plus difficiles à fidéliser, car rapidement déçus dans leurs espérances. L’enquête a aussi porté sur les motifs de départ. Après une dizaine d’années, les jeunes marins sont souvent en couple, puis parents et veulent accéder à la propriété, donc se sédentariser. Pour les gens de 40-50 ans, chargés de famille et ayant contracté des emprunts immobiliers, il s’agit de gagner plus d’argent. En conséquence et afin de fidéliser son personnel compétent et formé à grands frais, la Marine a trouvé une solution au « célibat géographique » métropolitain : pour éviter dix heures de train entre Brest et Toulon en passant par Paris, une navette aérienne quitte l’un des ports le vendredi soir et y revient le dimanche soir. Pourtant, trop fidéliser risque de trop sédentariser. Comment convaincre de changer de métier des gens qui ont encore au moins une dizaine d’années de vie professionnelle devant eux et ne s’estiment pas capables faire autre chose ? C’est le cas d’officiers supérieurs compétents, mais dont l’espoir de finir leur carrière en beauté risque d’être déçu par suite de la sélectivité accrue de l’accès aux fonctions d’officier général. « Il faut prendre le temps de discuter avec eux », souligne l’amiral Lajous.

La formation technique est primordiale. Les cadres reçoivent un complément éthique : tuer ou mourir au nom de la France, intrinsèque au métier militaire, ne doit pas être oublié. Chaque année, la Marine envoie 15.000 marins se former pendant 23 jours en moyenne à plus de 50 métiers et entretenir 1.000 qualifications. Une frégate, un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) et un porte-avions constituent des ensembles complexes, dont la compréhension et la sécurité des systèmes sont indispensables à l’accomplissement de leurs missions. Ainsi, un pilote de chasse embarquée coûte 1 M€ en formation pour faire décoller et apponter du Charles-De-Gaulle un Rafale de 70 M€ ! Après avoir été largué d’une altitude de 10.000 m, un nageur de combat doit être capable de « palmer » 20 km, remplir sa mission et maintenir un comportement éthique. Les équipages des grands bâtiments de surface, autrefois de l’ordre de 300 membres, sont réduits à 100. Certains métiers évoluent ou vont disparaître. Ainsi, les « météos », chargés d’analyser l’environnement des radars (en l’air) et sonars (sous la mer) reçoivent désormais leurs informations directement du siège de Météo-France à Toulouse, ce  qui n’était pas le cas il y a cinq ans. De jeunes opérateurs sont formés à l’usage des panneaux solaires, qui équiperont les bâtiments de demain. La Marine doit adapter en permanence les métiers dont elle a besoin et en anticiper d’autres, comme les « maintenanciers ».

L’environnement professionnel est d’abord perçu par le témoignage d’un proche. L’engagement ferme peut être motivé par le désir de voyager, les mythes du sous-marin et du pilote de chasse embarquée ou l’esprit d’équipage. Une fois dans la Marine, le compagnonnage entre générations transmet les règles de travail et de vie en commun. La féminisation est considérée comme un succès dans la Marine. Les femmes ont accès à presque toutes les spécialités, mais sont surreprésentées dans certaines : les transmissions, les ressources humaines et surtout le service de santé (80 % des médecins). Une exception demeure : les SNLE où les patrouilles durent 70 jours.  Le principal refus de leur présence provient… de la jalousie des épouses de marins ! Dans une large majorité, les personnels de la Marine nationale soulignent la qualité de l’ambiance du travail et des relations avec le commandement ainsi que la clarté de l’information interne et de la concertation. Tous reconnaissent être correctement payés par rapport au monde civil. Enfin, l’attractivité de la Marine se traduit par un sentiment de fierté d’appartenance : 88 % des sondés se définissent d’abord comme étant marins avant d’être militaires ou d’une spécialité précise.

Loïc Salmon

Olivier Lajous, matelot du Service national en 1974 et titularisé dans le Corps des officiers de marine en 1987, terminera sa carrière au grade de vice-amiral d’escadre le 8 novembre prochain. En 36 ans de service dont 17 à la mer, il a participé à des opérations au Liban, en Iran, en Libye, au Tchad, au Yémen, en Erythrée et en Afghanistan. Il a notamment dirigé le Service de communication de la marine (Sirpa Marine) et commandé la frégate De-Grasse (2001) et le Centre d’enseignement supérieur de la marine (2007). Nommé directeur du personnel militaire de la Marine en 2009, il a reçu, trois ans plus tard, le « trophée du DRH de l’année », décerné par le cabinet de conseil en recrutement Hudson (sa représentante à droite sur la photo), la publication Figaro économie et le site internet d’emplois pour les cadres et dirigeants en France Cadremplois.fr. Cette distinction est le plus souvent remise à des directeurs de ressources humaines d’entreprises privées pour leur réalisations et engagements. Actuellement chargé de mission auprès du chef d’état-major de la Marine, il va entrer en novembre au conseil d’administration de la Société nationale de sauvetage en mer, dont il prendra la présidence quelques mois plus tard. L’amiral Lajous est officier de la Légion d’Honneur et de l’Ordre national du Mérite, titulaire de la croix de la Valeur militaire et chevalier du Mérite maritime.




L’IBEO pour évaluer les besoins humains des bâtiments futurs

La simulation prépare les équipages des bâtiments de la Marine nationale à travailler en nombre restreint et dans un environnement opérationnel de plus en plus complexe. Les Illustrateurs de Besoin d’Exploitation Opérationnelle (IBEO) en sont les outils principaux.

Martine Pellen-Blin, expert « facteur humain » à la Direction générale de l’armement (DGA) techniques navales, les a présentés au cours d’un séminaire organisé, le 12 juin 2012 en région parisienne, par le Commissariat général du salon d’armements terrestres Eurosatory 2012.

La réduction des équipages concerne tous les futurs bâtiments, qui seront de plus en plus sophistiqués et devront remplir les mêmes missions qu’aujourd’hui. Ainsi, l’équipage d’une frégate passera de 220 personnels à 108, celui d’un sous-marin nucléaire d’attaque de 72 à 60 et celui d’un pétrolier-ravitailleur de 160 à 100. En outre, les données à traiter et à exploiter vont considérablement augmenter. Pour éviter que les opérateurs ne soient saturés d’informations, il est devenu nécessaire de réduire la complexité des systèmes et de définir des aides à la prise de décision. Des ruptures technologiques importantes sont en cours : surfaces d’affichage de plus en plus grandes, tables tactiles, réalité augmentée, représentations en trois dimensions et interaction gestuelle. Le facteur humain (organisation du travail) aura un impact sur l’architecture et les niveaux d’automatisation d’un système. Celui-ci comporte plusieurs phases : faisabilité, conception préliminaire, conception détaillée, réalisation et enfin utilisation à bord d’un bâtiment. Les risques liés au facteur humain doivent être identifiés dès la faisabilité. Il faut donc agir le plus en amont possible dans le programme pour augmenter le niveau d’automatisation et d’intégration des fonctions.

Des outils de simulation de type iPhone permettent d’améliorer l’efficacité opérationnelle avec les retours d’expérience. En quelques minutes, les opérateurs sont immergés dans un environnement opérationnel réaliste comme sur un bâtiment. L’état-major de la Marine (forces) et la DGA (ingénieurs) effectuent une démarche conjointe pour déterminer les besoins des opérateurs, en vue de l’exploitation future de systèmes, à l’aide de simulations de situations de travail au PC navire, à la passerelle et au CO (central opérations). Dans une perspective de formation et d’entraînement, les IBEO évaluent la charge de travail de chacun, qui ne doit être ni trop élevée ni pas assez. Ils répartissent les tâches individuelles dans le travail collectif pour réduire les risques inhérents à toute nouvelle organisation. Enfin, ils évaluent les interfaces homme/machine et les aides à apporter aux opérateurs. L’ingénierie du facteur humain fait partie de l’ingénierie du système. Après analyse de la mission de chacun et des fonctions associées, un IBEO alloue des fonctions homme/machine, élabore l’activité (tâche et rôle de l’opérateur pour éviter la surcharge de travail), détermine les critères de performance du facteur humain selon les contraintes temporelles et constitue des postes de travail à partir des éléments de visualisation/commande liés à la tâche. Le chef de quart à la passerelle peut déléguer une partie de sa charge de travail. En outre, les opérateurs peuvent se contrôler mutuellement.

Les scénarios conduisent à des expérimentations, dont l’analyse donnera lieu à des recommandations. Par exemple, plusieurs IBEO spécifiques ont été définis et développés pour la nouvelle frégate multimissions Aquitaine, qui a effectué ses essais à la mer au printemps 2012. Pour la passerelle de navigation, un IBEO a servi à optimiser la centralisation des informations et des commandes, automatiser les fonctions (architecture intégrée et consoles multifonctions) tout en garantissant un haut niveau de performance opérationnelle (sécurité nautique), réguler la charge de travail des opérateurs et leur fournir une vision commune de la situation. Il s’agit d’optimiser le travail « collaboratif », auquel participent plusieurs personnes grâce aux technologies de l’information et de la communication. Pour le CO, il a fallu automatiser certaines fonctions. Des campagnes sur l’IBEO ont été réalisées pour gérer les risques des grands « collectifs » de travail : veille air/surface, mise en œuvre des armes, lutte anti-sous-marine, guerre électronique et liaison de données tactiques. Cela a permis de supprimer certains niveaux de coordination, créer de nouveaux rôles d’opérateurs et réduire les effectifs pour la mise en œuvre des armes. Deuxième exemple, un IBEO a été utilisé pour la prise en charge d’un drone de reconnaissance à la mer. Il a fallu intégrer un module drone à l’IBEO du CO mettant en œuvre des moyens optronique, infrarouge et vidéo, un radar de surveillance, un équipement de guerre électronique et un système d’identification automatique. Ensuite, l’impact de l’exploitation du drone aérien sur le CO a été évalué. Cela a mis en évidence : la nécessité d’un niveau d’intégration élevé pour permettre des échanges efficaces entre le drone et le système de commandement ; la complexité de la distance minimale d’approche ; la charge de travail élevée lors d’une veille sur deux zones distinctes ; la définition des modalités de collaboration entre l’équipage du drone et les opérateurs du CO. Troisième exemple, un IBEO a expérimenté la menace « asymétrique », constituée par un canot pneumatique de commandos dissimulé dans un trafic maritime dense et qui, tôt ou tard, va se démasquer. Les enjeux portent sur : la clarification des rôles des opérateurs de la chaîne fonctionnelle « menace asymétrique » ; la fourniture de nouveaux moyens d’aide à la décision en identifiant les moyens nécessaires ; la limitation de la charge de travail liée à la gestion des interfaces homme/machine. Pour agir le plus vite possible, les opérateurs doivent pouvoir disposer d’une présentation de la situation tactique « simplifiée », d’aides à la décision et de tables tactiles avec une interaction uniquement gestuelle. En fin de compte, le processus IBEO permet notamment de connaître le besoin d’un opérateur et de ne plus le remettre en question, de faciliter le dialogue lors de la prise de décision, d’accompagner le changement et de proposer des solutions innovantes et créatives.

Loïc Salmon

 L’illustrateur de besoin d’exploitation opérationnelle (IBEO) prend en compte le facteur humain dans l’évolution des bâtiments dans un contexte de budgets militaires de plus en plus restreints. Ainsi, les frégates multimissions (FREMM) verront leurs effectifs fortement diminuer. Ceux du central opérations passeront de 22 à 25 personnes  aujourd’hui à 11 demain ; ceux de la passerelle de navigation de 5 à 16 actuellement à 3 à 5 à terme ; ceux du PC navire de 4 à 5 aujourd’hui à 3 demain. Il faudra donc repenser l’organisation des tâches et vérifier que les niveaux d’automatisation et d’intégration des fonctions permettent une charge de travail acceptable par les personnels.




Le CSAT de l’OTAN : un poste clé

L’OTAN est la seule organisation politico-militaire apte à mener des opérations d’envergure et « la France y a une position influente et respectée ». Tel est l’avis du général Stéphane Abrial, chef du « Commandement suprême allié de la transformation » (CSAT) de l’OTAN.

Au cours d’une conférence organisée, le 13 septembre 2012 à Paris, par l’Association des journalistes de défense, il a souligné l’importance d’en faire vivre les réseaux et d’utiliser cette influence au mieux.

La perception américaine. Le fait que la France soit le deuxième pays contributeur de l’état-major du CSAT, après les Etats-Unis, est considéré à Washington comme une meilleure prise en compte du fardeau de leur défense par les Européens. « Les Etats-Unis souhaitent une Europe forte ». Le renforcement de leur intérêt pour l’Asie-Pacifique ne signifie pas un abandon de l’Europe : le Corps de déploiement rapide de l’OTAN y reste implanté (bases en Italie, Allemagne et Espagne). Par ailleurs, la France a toujours maintenu son intérêt pour la zone Pacifique. En ce qui le concerne, le général Abrial peut s’adresser directement au Pentagone (secrétaire à la Défense, chef d’Etat-major interarmes et leurs adjoints), au département d’Etat (ministère des Affaires étrangères), au Congrès (Parlement), au monde universitaire et aux « Think Tanks » (institutions privées à but non lucratif regroupant des experts en matière de politiques publiques).

Les partenariats. La relation de l’OTAN avec la Russie, son principal partenaire, fonctionne bien malgré quelques passages à vide (Géorgie) et divergences (Libye), précise le général Abrial. Toutefois, la coopération dans la lutte anti-missiles est difficile, car la Russie estime que cette défense donne à l’OTAN une trop grande visibilité sur sa dissuasion nucléaire. Pourtant, le CSAT est parvenu à développer des échanges au niveau Ecole de guerre (officiers supérieurs élèves), au cours des trois dernières années. En mars 2012, son chef s’est rendu à Moscou et y a noué de « bons contacts » avec le ministre de la Défense et le chef d’Etat-major des armées… qu’il a invité à venir à Norfolk. L’OTAN coopère avec l’Agence européenne de défense dans les domaines de la capacité médicale en opération et du ravitaillement en vol, pour éviter les duplications et renforcer les capacités européennes (voir rubrique archives : AED, 15-8-2012). La Grande-Bretagne compte sur l’OTAN (28 pays) pour compenser la réduction importante de ses moyens militaires. Depuis le 1er juillet, le CSAT est responsable de l’entraînement collectif, en vue d’une plus grande cohérence et, à terme, d’une plus grande efficacité. Il apporte son soutien aux exercices demandés par le « Commandement allié Opérations » (planification, exécution et évaluation). Chaque pays membre organise la formation et l’entraînement de ses forces armées. Mais, seule l’OTAN peut monter des exercices de grande ampleur dans un cadre multinational.  En ce sens, l’opération « Unified Protector » au large de la Libye en 2011 a constitué un test en vraie grandeur (revue téléchargeable septembre 2011 p.11-12). Selon le général Abrial, elle a démontré que l’OTAN peut décider en quelques jours, alors qu’il lui a fallu des mois pour les opérations au Kosovo (1999) et en Bosnie (1995). Ensuite, les Etats-Unis ont constaté, avec satisfaction, que des Etats européens sont prêts à s’engager et même à prendre la direction des opérations. Enfin, les pays européens devront combler leurs lacunes capacitaires constatées en matière de drones, ravitailleurs en vol, renseignement, surveillance, ciblage  (désignation d’objectifs, attaque et évaluation des effets) et stocks de munitions de précision. Celles-ci concernent tout ce qui permet une frappe d’une précision d’un mètre avec la garantie de réduire au minimum les dégâts collatéraux. En Afghanistan, en dix ans et à un prix élevé, les forces de l’OTAN ont atteint un niveau inégalé d’interopérabilité au combat. Il s’agit désormais de le maintenir et de l’adapter aux nouvelles menaces par la formation, l’entraînement et les exercices majeurs, malgré la crise économique.

Les conséquences. Depuis trois ans, les autorités militaires françaises ont pris en compte le retour au commandement militaire intégré de l’OTAN, notamment dans la formation à l’Ecole de guerre de Paris (archives : Coalition 2012, 25-4-2012). A ces stagiaires qui occuperont des fonctions élevées d’état-major, le général Abrial fait plusieurs recommandations : être à l’aise en anglais, à l’écrit et à l’oral, afin d’être lu et écouté ; pouvoir débattre en public en anglais, pour faire passer ses idées au bon moment ; examiner les documents OTAN pour saisir comment les questions sont traitées ; nouer des contacts avec les officiers stagiaires étrangers ; demander une affectation à l’OTAN pour comprendre d’autres modes d’action, car « ce qui est évident pour nous ne l’est pas pour d’autres ».

Budget en baisse. Alors que, presque tous les pays augmentent leurs dépenses militaires, les pays occidentaux les diminuent. L’OTAN en subit les conséquences. La révision globale de la structure de commandement, entreprise depuis dix-huit mois, conduit à la suppression de onze agences de l’Alliance atlantique. Au 1er décembre 2012, il n’en restera que trois : acquisition et suivi des matériels ; systèmes d’information et de combat ; soutien des forces. A la même date, les effectifs auront été réduits de 30 % pour descendre… en dessous de 9.000 personnes !

Loïc Salmon

Le général d’armée aérienne Stéphane Abrial dirige le « Commandement suprême allié de la transformation » (CSAT) de l’OTAN depuis le 9 septembre 2009, année où la France a décidé de participer pleinement aux structures de l’OTAN après son retrait de la structure militaire intégré en 1966. Sa fonction a été attribuée, à partir du 28 septembre, au général d’armée aérienne Jean-Paul Paloméros, son successeur à la tête de l’état-major de l’armée de l’Air. Le CSAT dirige la transformation continue des structures, des forces, des capacités et des doctrines militaires de l’OTAN, menée pour en améliorer l’efficacité. En coopération avec le Commandement allié Opérations, il analyse les besoins opérationnels de l’OTAN, afin de déterminer la nature et l’importance des besoins futurs en matière de capacités d’interopérabilité et de les classer par ordre de priorité, dans le but de contribuer au processus global d’établissement des plans de défense de l’OTAN. Chargé de l’étude de nouveaux concepts et doctrines d’emploi, le chef du CSAT supervise les expériences effectuées et le soutien apporté à la recherche, au développement et à l’acquisition de nouvelles technologies et capacités. Enfin, au 1er décembre 2012, le CSAT, qui a son siège à Norfolk (Etats-Unis), comptera 1.050 personnels, dont 100 Français.