Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Face à la montée en puissance des États-Unis en Asie-Pacifique, la Chine compte sur sa puissance économique pour s’imposer aux pays riverains. Mais ceux-ci sont passés de la dépendance des deux « Grands » à leur mise en concurrence, renforçant ainsi l’ambiguïté stratégique de la zone.

Cette situation a fait l’objet d’un séminaire organisé, le 21 mai 2014 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. Y ont notamment participé Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, et Delphine Allès, professeur en sciences politiques à l’université de Paris-Est (Créteil).

Vision chinoise. La zone Asie-Pacifique se caractérise par son dynamisme et sa stabilité, contrairement au Moyen-Orient, sujet à une violence chronique, ou l’Europe, atteinte par la crise économique et financière de 2008, souligne Valérie Niquet. Le nouvel intérêt de Washington pour l’Asie, inquiète Pékin, d’autant plus qu’après sa réélection en 2012, le président Barack Obama a préféré se rendre d’abord, non pas en Chine, mais au Japon, en Corée du Sud et même au Myanmar, sphère d’influence de la Chine. Depuis l’arrivée au pouvoir du président chinois Xi Jinping la même année, les tensions se sont aggravées avec le Japon, les Philippines et le Viêt Nam. Elles font partie d’une affirmation de puissance du pays définie par le Parti communiste chinois, consécutive à une analyse des rapports de forces avec les autres pôles de puissance (États-Unis, Union européenne et Russie) et à une volonté de stabilité interne, en raison des failles du régime (inégalités et troubles sociaux). Selon Valérie Niquet, la Chine tente de rassurer ses interlocuteurs sur sa volonté de prolonger cette période d’opportunités et de paix dans la zone Asie-Pacifique, qui a assuré sa montée en puissance : interdépendance des relations économiques avec les Etats-Unis ; maintien de la stabilité en Asie par son influence sur la Corée du Nord. Mais, en même temps, Pékin affirme la défense de ses intérêts vitaux, non négociables, en mer de Chine méridionale et poursuit le « rêve chinois » d’occuper, comme du temps de l’empire, le « centre » de l’Asie… pour assurer la survie du régime communiste ! Les analystes chinois estiment que la fin de la guerre froide (1947-1989) a coïncidé en Asie avec une augmentation des tensions et même des risques de guerre. Ils dénoncent le renforcement de l’appareil de défense du Japon, l’augmentation des missions d’observation militaire des États-Unis en mer de Chine et le déploiement de bâtiments militaires des Philippines, alors que la Chine n’y envoie que des unités de garde-côtes « civils ». Malgré un climat de défiance, le partenariat avec la Russie est considéré comme stratégique, comme le montre le contrat signé le 21 mai 2014 portant sur la fourniture de gaz russe pendant 30 ans.

Vision du Sud-Est asiatique. Le retour périodique des différends territoriaux constitue une source de tensions récurrentes, explique Delphine Allès.  Ainsi, la Thaïlande et le Cambodge se disputent un territoire frontalier où se trouve le temple de Preah Vihear, classé par l’UNESCO au patrimoine mondial de l’humanité et donc susceptible d’y attirer le tourisme. En outre, l’Indonésie, les Philippines, la Thaïlande et le Myanmar font face à des contestations séparatistes, dues à l’héritage territorial des anciens empires, à la centralisation des États modernes et à la volonté de contrôle des ressources naturelles locales. Par ailleurs, les incidents de frontières maritimes résultent de la délimitation des zones économiques exclusives (ZEE) de 200 milles, conformément à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (1982). Au-delà des 12 milles des eaux territoriales, le partage se complique lorsque le plateau continental d’un pays déborde de sa ZEE. En outre, Pékin considère la mer de Chine méridionale comme partie intégrante de ses eaux territoriales. Sont alors contestées les îles inhabitées qui s’y trouvent : Paracels, Spratleys et le récif de Scarborough. Or, dans ces zones, le volume des réserves d’hydrocarbures est peu prouvé et les ressources halieutiques se révèlent modérément élevées. De plus, leur intérêt purement stratégique reste limité. D’abord, ces îles sont trop petites pour y construire des installations militaires. Ensuite, les États riverains peuvent les menacer par des missiles. Enfin, un sous-marin, caché à proximité, peut en interdire l’accès aux bâtiments de surface. Par ailleurs, les tensions sont alimentées par l’implication de puissances extérieures. En outre, depuis les années 1990, les enjeux territoriaux traditionnels des pays de la zone Asie-Pacifique sont occultés par les questions non militaires et non étatiques, où la coopération et le partage d’informations s’imposent : environnement et catastrophes naturelles ; sécurité sanitaire ; terrorisme ; migrations ; trafics illicites ; piraterie maritime. Celle-ci a diminué après l’instauration du droit de poursuite des bateaux pirates dans les eaux  territoriales d’un pays riverain. Depuis les attentats terroristes du 11 septembre 2001 aux États-Unis, la sécurité humaine, à savoir le lien entre défense extérieure et sécurité intérieure, est valorisée par la communauté internationale et s’intègre dans les doctrines stratégiques des pays membres de l’ASEAN. En vue d’éviter l’internationalisation de conflits intérieurs ou bilatéraux, ceux-ci veulent dépolitiser les enjeux régionaux et favoriser la coopération stratégique. Ils augmentent leurs dépenses militaires en renouvelant leurs matériels à moindre coût auprès des États-Unis. Ils refusent de se positionner en bloc vers la Chine ou les États-Unis. Ainsi, Singapour, les Philippines et le Viêt Nam sont devenus les partenaires privilégiés des États-Unis, mais le Laos, le Cambodge et le Myanmar ont préféré la Chine. S’y ajoutent des partenariats croisés entre l’Indonésie, la Malaisie et la Thaïlande. La Chine multiplie les efforts diplomatiques envers la Malaisie, l’Indonésie, Singapour et la Thaïlande, augmente les patrouilles paramilitaires et le déploiement de pêcheurs sur zone et développe sa capacité de déni d’accès naval à Taïwan. De leur côté, les États-Unis accroissent leurs capacités aériennes et navales dans la zone, renforcent leur présence en Australie et aux Philippines, procèdent à des exercices maritimes et apportent un soutien diplomatique à l’ASEAN.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : la France partenaire de sécurité

Marine et Diplomatie

L’Association des nations d’Asie du Sud-Est (ASEAN) a été fondée en 1967 par les Philippines, l’Indonésie, la Malaisie, Singapour et la Thaïlande, rejoints ensuite par Brunei (1984), le Viêt Nam (1995), le Laos (1997), le Myanmar, ex-Birmanie, (1997) et le Cambodge (1999). Le Timor oriental pourrait y adhérer en 2015. La Papouasie-Nouvelle-Guinée a le statut d’observateur. Chaque année, 16 chefs d’État de la région se rencontrent au Sommet de l’Asie de l’Est, où la Russie a le statut d’observateur. « L’ASEAN Regional Forum », qui compte 26 membres, traite des questions de sécurité en Asie-Pacifique. « L’ASEAN + 3 », qui se tient pendant les sommets de l’ASEAN, inclut la Chine, le Japon et la Corée du Sud. Le « Dialogue Asie-Europe » réunit de façon informelle l’ASEAN + 3 et l’Union européenne. Enfin, il existe un sommet ASEAN-Russie au niveau des chefs d’État.




Afrique : nouvelle frontière de la Chine avec des enjeux stratégiques

En raison de l’importance de sa présence économique en Afrique, la Chine doit protéger ses ressortissants et ses approvisionnements en matières premières. La lutte contre la piraterie lui permet d’entraîner sa Marine en haute mer et de développer des liens avec les pays riverains dans la durée.

La sécurité en Afrique de l’Est a été abordée au cours d’un séminaire organisé, le 21 mai 2014 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Y ont notamment participé Jean-Pierre Cabestan, directeur du département de sciences politiques de l’Université baptiste de Hong Kong, et Raphaël Rossignol, spécialiste des relations Chine-Afrique à l’École des hautes études en sciences sociales.

Diplomatie économique. La présence, déjà ancienne, de la Chine en Afrique s’est amplifiée depuis la fin des années 1990, explique Jean-Pierre Cabestan. Après y avoir évincé Taïwan en nouant des relations diplomatiques avec 50 pays sur 54, elle souhaite accroître son influence en Afrique et, par contrecoup, dans les instances internationales en proposant une politique de non-ingérence dans les affaires intérieures des États, une coopération entre pays de l’hémisphère Sud et un modèle de développement autoritaire. Soucieuse d’affaiblir la présence économique et l’influence politique de l’Occident sur le continent, elle se positionne juste derrière l’Union européenne, mais devant les États-Unis, la Turquie, le Japon et l’Inde. Les échanges bilatéraux sont passés de 12 Mds$ en 2000 à 198,6 Mds$ en 2012 et représentent 5,1 % du commerce extérieur de la Chine et 16,1 % de celui de l’Afrique. Les importations chinoises (113,3 Mds$ en 2012) sont constituées à 80 % de matières premières, dont 65 % de produits pétroliers et 15 % de minerais. Les exportations chinoises (85,3 Mds$ en 2012) portent surtout sur les biens de consommation (20 %), d’équipements  (36 %) et intermédiaires (35 %). Les principaux pays partenaires de la Chine sont l’Afrique du Sud (30,2 % du total en Afrique) et l’Angola (18,9 %), envers lesquels sa balance commerciale reste déficitaire. La Chine trouve aussi en Afrique de nouveaux marchés pour ses entreprises de construction d’infrastructures et de télécommunications, qui y concluent le tiers de leurs contrats internationaux. La Chine réalise 40 % des projets financés par la Banque mondiale et 10 % de l’ensemble de l’investissement africain en infrastructures.  Plutôt que de fournir une aide  au développement, la Chine a longtemps préféré construire sur place écoles et hôpitaux. Elle pratique aussi la coopération « verrouillée » qui alimente l’endettement africain à son égard, indique Jean-Pierre Cabestan. Ainsi, en Angola, des projets, financés sans appel d’offres par la Banque chinoise pour le développement ou la Banque export import chinoise, sont réalisés par une entreprise chinoise avec de la main d’œuvre chinoise et payés en pétrole. Toutefois, le Gabon et le Tchad tentent de limiter la présence chinoise en restreignant les contrats avec les entreprises chinoises. Aujourd’hui, la Chine compte plus de 2 millions de ressortissants en Afrique et quelque 2.000 entreprises dans des zones devenues dangereuses, comme l’Ogaden, le Soudan du Sud et le Nord du Cameroun. Mais la méconnaissance du terrain et la faiblesse de ses moyens pour assurer leur protection rendent nécessaire une coopération avec les États-Unis et même l’Éthiopie, principale puissance régionale de l’Afrique de l’Est.

Conflictualité régionale. Raphaël Rossignol a déterminé cinq zones de conflictualité en Afrique de l’Est : Soudan, Éthiopie, Érythrée, Somalie et Djibouti. Au Soudan, un long conflit a débouché sur la partition du pays en 2011. Les deux Soudan sont parvenus à un accord sur le partage des ressources pétrolières. Un oléoduc relie Juba (Soudan du Sud), zone d’extraction, à Port Soudan (Nord), centre d’exploitation. Puis une guerre économique, déclenchée par Khartoum et portant sur le changement de monnaie en un délai trop court, a fait perdre 700 M$ à Juba, qui n’a pas encore réglé sa redevance d’exploitation et cherche désormais à écouler son pétrole vers l’Ouganda et le Kenya. L’Érythrée, indépendante de l’Éthiopie depuis 1993, est entrée en nouveau en conflit avec elle en 1998, lequel perdure de façon larvée. L’Éthiopie, qui occupe une place importante dans la région, est crainte par les pays voisins, qui redoutent une résurgence de l’ancien empire d’Abyssinie. La Somalie, qui n’a jamais été gouvernée par une autorité unique depuis le Moyen-Age, n’a pu, après la chute du pouvoir central en 1991, réaliser l’unité territoriale qui lui aurait permis de rivaliser avec l’Éthiopie. La République de Djibouti, indépendante de la France depuis 1977, est considérée comme stratégique par les États-Unis. C’est en effet le débouché méridional de la Corne de l’Afrique, où transite le commerce maritime international qui subit le préjudice de la piraterie.

Diplomatie navale. Sa participation à la lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden a fourni à la Chine une opportunité de s’affirmer sur les plans militaire et diplomatique, comme l’explique Raphaël Rossignol dans un document publié par l’IRSEM en 2013. Depuis décembre 2008, elle y envoie deux bâtiments de combat et un pétrolier ravitailleur pour escorter des navires marchands chinois, obligés de demander leur protection directement au ministère des Télécommunications à Pékin, qui transmet à l’État-major  de la Marine. Cette opération nécessite des moyens logistiques importants, faute de disposer des facilités de la base navale de Djibouti comme les unités françaises et américaines présentes sur zone. Du fait de la nécessaire coordination de la surveillance du golfe d’Aden, cela permet aussi de nouer des liens avec les Marines du Japon et de la Corée du Sud, traditionnellement hostiles au développement de l’outil militaire chinois. En outre, mise en situation de crise réelle, la Marine chinoise acquiert ainsi une solide expérience en relativement peu de temps, en vue de futures missions à longue distance. Elle démontre aussi à la Marine de l’Inde, pays rival, sa capacité à opérer jusqu’en océan Indien. Par ailleurs, la Chine estime que son accès à la mer Rouge et au canal de Suez pourrait être, éventuellement, menacé par la présence de forces américaines en Égypte, à Djibouti, en Arabie saoudite,  à Bahreïn, au Koweït, à Oman et dans les Émirats arabes unis, sans oublier les moyens militaires français stationnés à Djibouti et à Abou Dhabi. Enfin, la présence de sa Marine au large des côtes de Somalie permet à la Chine de reconnaître le terrain et de tenter de nouer des relations avec les États riverains, en vue du stationnement éventuel de troupes.

Loïc Salmon

Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

Evolution et continuité de la gestion des crises en Afrique

Selon l’OCDE, les échanges commerciaux de l’Afrique ont augmenté de 708 % avec la Chine, de 506 % avec l’Inde, de 126 % avec l’Union européenne et de 122 % avec les États-Unis entre 2000 et 2009 (carte). En outre, d’après l’Association (américaine) de politique étrangère, les exportations de matières premières de l’Afrique ont crû de 2.126 % vers la Chine, de 402 % vers les États-Unis et de 119 % vers l’Union européenne entre 1998 et 2006.




Asie-Pacifique : la France partenaire de sécurité

Présente sur les océans Indien et Pacifique où elle dispose de territoires et de ressortissants en nombre croissant, la France entend contribuer à la sécurité de la zone Asie-Pacifique, qui devrait réaliser plus du tiers du produit intérieur brut mondial en 2030.

En avril 2014, la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense a rendu public un document sur ce sujet, élaboré en concertation avec le ministère des Affaires étrangères.

Contexte stratégique. Quelque 70 % des échanges de marchandises conteneurisées de l’Union européenne (UE) transitent par l’océan Indien. En 2020, 45 % du trafic mondial de conteneurs concerneront les échanges UE-Asie. Depuis 1990, les pays de la région augmentent leurs dépenses militaires et modernisent leurs outils militaires, avec des impacts sur l’équilibre des forces et la stabilité de la région. Ainsi, la Chine, l’Inde et le Pakistan disposent de l’arme nucléaire. La Corée du Nord, qui exerce des activités proliférantes d’armes de destruction massive, a déclaré son intention de se retirer du Traité de non-prolifération nucléaire. Face aux régimes communistes de la Chine, de la Corée du Nord et du Viêt Nam, les États-Unis maintiennent leurs traités d’alliance, datant de la guerre froide (1947-1989), avec la Corée du Sud, le Japon, les Philippines, l’Australie et la Thaïlande. Ils assurent une présence militaire en Corée du Sud, au Japon, à Singapour et dans les îles de Guam (Pacifique) et Diego Garcia (océan Indien). Parallèlement, des tensions s’aggravent entre alliés du même camp au sujet de territoires contestés, parfois inhabités mais riches en ressources naturelles. Ainsi, l’archipel des Kouriles du Sud, occupé par la Russie, est revendiqué par le Japon. L’île de Takeshima/Dokdo est revendiquée par la Corée du Sud et le Japon. Les îles Senkaku/Diaoyutai sont revendiquées par le Japon, la Chine et Taïwan… elle-même revendiquée par la Chine. Les îles Paracels, occupées par la Chine, sont revendiquées par le Viêt Nam. La Chine revendique l’ensemble de la mer de Chine du Sud. Les îles Sprateley sont revendiquées partiellement ou totalement par la Chine, Taïwan, le Viêt Nam, les Philippines, la Malaisie et Brunei. Le territoire indien d’Arunachal Pradesh est revendiqué par la Chine. Le territoire du Cachemire se trouve sous le contrôle de trois pays différents, qui s’en contestent la juridiction : la partie sous contrôle pakistanais est revendiquée par l’Inde ; celle sous contrôle indien est revendiquée par le Pakistan ; celle sous contrôle chinois est revendiquée par l’Inde. Enfin, une longue zone frontalière fait l’objet de négociations entre le Pakistan et l’Afghanistan.

Protection des intérêts français. Toute crise en Asie-Pacifique pourrait porter gravement atteinte aux intérêts commerciaux de la France, 5ème exportateur et 3ème investisseur mondial. D’abord, le nombre de ressortissants français dans les départements et territoires d’outre-mer atteint 500.000 personnes dans le Pacifique et plus de 1 million en océan Indien. En 2012, il a dépassé 120.000 personnes dans les pays d’Asie-Pacifique, soit presqu’autant que dans ceux d’Afrique subsaharienne. Ensuite, la France dispose de 11 Mkm2 de zone économique exclusive, soit la 2ème du monde après celle des États-Unis, dont 62 % dans le Pacifique et 24 % dans l’océan Indien. Les forces de défense et de sécurité prépositionnées assurent des missions de lutte contre les trafics illicites et de protection de l’environnement et des ressources halieutiques, minérales et énergétiques. Elles participent aux secours aux populations régionales lors de catastrophes naturelles (tsunamis et cyclones). La coopération bilatérale dans tous les domaines de la défense repose sur les 18 attachés de défense, accrédités dans la quasi-totalité des pays d’Asie, et les coopérants militaires permanents. Ce dispositif est renforcé par la trentaine d’attachés de sécurité intérieure présents dans 21 pays d’Asie. S’y ajoute le soutien des coopérants gendarmes et d’experts de police et de sécurité civile.

Coopération internationale. En tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, la France assume des responsabilités internationales, qui dépassent le cadre de ses intérêts propres. En Asie-Pacifique, elle est signataire de plusieurs engagements politiques et de sécurité : traité de paix avec le Japon (1951) ; convention d’armistice en Corée (1953) ; traité de sécurité collective en Asie du Sud-Est (1954) ; traité d’amitié et de coopération en Asie du Sud-Est (1976). Sur le plan bilatéral, la France a conclu des partenariats stratégiques avec l’Inde, la Malaisie, Singapour et l’Australie. En outre, elle entretient un dialogue politico-militaire et des coopérations militaire et en matière d’armements, très variables selon les pays. Sont concernés : l’Afghanistan, le Cambodge, la Chine, la Corée du Sud, le Japon, l’Indonésie, la Nouvelle-Zélande, le Pakistan, les Philippines, la Thaïlande, le Viêt Nam et bientôt la Mongolie. Cette coopération de défense repose sur le partage de compétences dans les domaines de l’expertise, du conseil et de la formation. Conçue par les ministères des Affaires étrangères et de la Défense, elle s’inscrit dans la durée, porte sur la prévention et n’intervient pas en période de crise, mais se situe dans la sortie de crise. Une centaine de stagiaires des pays d’Asie ont été formés dans des institutions militaires françaises d’officiers en 2013. En outre, des missions d’experts français ont été conduites au profit des forces armées locales et un soutien est apporté à des centres de formation aux opérations de maintien de la paix. Par ailleurs, la France respecte les embargos sur les armes et autres mesures restrictives du Conseil de sécurité de l’ONU et du Conseil européen (niveau des chefs d’État et de gouvernements de l’UE). En Asie-Pacifique, cela s’applique à la Birmanie, la Chine, la Corée du Nord ainsi qu’aux entités et individus liés aux talibans et à l’organisation terroriste Al Qaïda. Enfin, la France a été engagée dans diverses opérations militaires et de maintien de la paix : Cambodge (1991-1993) ; golfe Arabo-Persique (1990-1991) ; Timor oriental (1999-2000) ; moyens navals déployés sur zone lors du tsunami de décembre 2004 ; Indonésie (2005) ; Afghanistan (depuis 2001) ; golfe d’Aden (depuis 2008).

Loïc Salmon

L’océan Indien : espace sous tension

Opération « Atalante » : bilan du commandement français

Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

Les forces armées dans le Pacifique, en Nouvelle-Calédonie et en Polynésie française totalisent 2.500 personnels militaires et civils, 2 frégates de surveillance, 3 patrouilleurs, 4 avions de surveillance maritime, 4 avions de transport tactique et 6 hélicoptères pour des missions de protection et de sécurité et l’action de l’État en mer. Du golfe Arabo-Persique à celui d’Aden, les forces permanentes comptent 700 militaires et mettent en œuvre 6 avions de combat Rafale depuis les Émirats arabes unis. A Djibouti, sont stationnés 1.900 militaires, 7 avions Mirage-2000, 8 hélicoptères, 1 avion de transport et 2 bâtiments de soutien. Enfin, en océan Indien même, 700 marins à bord des bâtiments de combat sont engagés en permanence dans la lutte contre la piraterie et le terrorisme, avec le renfort occasionnel du groupe aéronaval avec le porte-avions Charles-de-Gaulle, d’un groupe amphibie ou d’un groupe de guerre des mines.




Expositions « D’or et d’argent » et…d’autres raretés au château de Chantilly

Revaloriser les collections du musée Condé autour du duc d’Aumale enrichie de nouvelles pièces, tel est l’objectif des expositions en cours au château de Chantilly. En parallèle, la restauration des lieux se poursuit.

Distinctions. Le duc d’Aumale, 5ème fils de Louis-Philippe, choisit très tôt la carrière militaire, où il connaîtra un parcours fulgurant mais court. Entré dans l’infanterie à 16 ans, il participe à la conquête de l’Algérie dès 1840. Cité à l’ordre de l’armée d’Afrique cette année-là, il est promu lieutenant-colonel et fait chevalier de la Légion d’Honneur. Le 16 mai 1843, il capture la « smalah » de l’émir Abd el Kader et devient lieutenant-général, à l’époque plus haut grade militaire après la dignité de maréchal. Ses décorations figurent en bonne place dans l’exposition « D’or de d’argent » (6 avril-29 septembre 2014). Son épée porte trois étoiles sur la garde, la croix de chevalier de la Légion d’Honneur, abîmée par les chocs répétés contre le fourreau, et la médaille coloniale, avec la barrette « Algérie », créée… en 1893 ! Elle lui a été en effet attribuée en 1895 au titre de ses états de service et de sa présence en Algérie entre 1840 et 1848, entrecoupée par un rapatriement sanitaire en France. Il a également reçu, à titre honorifique à l’occasion d’échanges diplomatiques et dynastiques, des décorations étrangères, presque toutes conservées à Chantilly. Il est récipiendaire de 5 grands-croix : celle de l’Ordre belge de Léopold (1842) son beau-frère, inspiré de la Légion d’Honneur ; celle de la Tour et de l’Épée (1845) , Ordre du mérite portugais, à l’occasion du mariage de sa sœur Clémentine avec Auguste de Saxe-Cobourg, frère du roi consort du Portugal ; celle de l’Ordre brésilien de la Croix du Sud (1843) , lors du mariage de son frère François, officier de Marine connu sous le titre de prince de Joinville, avec Francisca Carolina, fille de Pierre 1er, empereur  du Brésil ; celle de l’Ordre de Saint-Ferdinand et du Mérite (1844), à l’occasion de son propre mariage avec Marie-Caroline de Bourbon-Sicile ; celle de l’Ordre de la maison grand-ducale de Mecklembourg-Schwerin (1896) à la suite du mariage de son frère Ferdinand avec Hélène de Mecklembourg-Schwerin. Enfin, le mariage de son frère Antoine, duc de Montpensier, avec une infante d’Espagne, lui confère les insignes de l’Ordre de la Toison d’Or (1846).

Archives. La bibliothèque et les archives du château de Chantilly conservent  environ 60.000 volumes, 8.000 cartes et plans et 80.000 lettres. L’exposition « Aumale secret » (6 avril-29 juin 2014) met en valeur une trentaine de pièces inédites entrées dans les archives entre 2010 et 2013. La plus récente a été acquise en novembre 2013, lors de la vente aux enchères de la collection de l’ex-Premier ministre Dominique de Villepin. Dans cette lettre officielle, datée du 2 mars 1848 alors qu’il est gouverneur général de l’Algérie (à 26 ans !), il indique avoir appris la constitution d’un gouvernement républicain à Paris, par des journaux en provenance de Marseille et de Toulon. Il écrit aux agents de l’État qu’il dirige : «  La nation va être appelée à lui donner sa sanction. Vous avez immédiatement à prendre les mesures nécessaires pour assurer au gouvernement le concours de la population et la tranquillité publique.  Le Gouverneur Général répète qu’il n’a reçu aucune communication officielle. Les bons citoyens et l’armée, fidèles comme lui à la cause de la France, attendront avec le plus grand calme les ordres de la mère-patrie ». Il mis ainsi fin à sa carrière militaire, avant d’être banni comme toute la famille royale. Par ailleurs, la bibliothèque de Chantilly s’est enrichie en 2013 d’un fonds exceptionnel de plusieurs milliers de lettres et pièces adressées ou transmises à Raymond-François Laplagne-Barris, homme de confiance de Louis-Philippe et administrateur des biens du duc d’Aumale entre 1842 et 1867. Tout y est décrit minutieusement : acquisitions d’œuvres d’art, aménagements du château et achats de propriétés. En 1852, la famille d’Orléans perd le droit de posséder des biens en France et doit les vendre aux enchères. Concernant ceux du duc d’Aumale, des affiches indiquent la vente des immeubles et de « 175 hectares, 90 ares 16 c. terres, prés et bois » du Domaine de Chantilly, que le duc rachètera en 1871. Enfin, sa correspondance avec Gustave de Reiset, comte et diplomate, éclaire sa vie personnelle et ses convictions profondes. Après la défaite de Napoléon III à Sedan, d’Aumale écrit : « Mon cœur ne bat plus que pour la France ».

Restaurations. La Fondation pour la sauvegarde et le développement du Domaine de Chantilly (encadré) assure la maîtrise d’ouvrage des restaurations, financées en partie par la Direction des affaires culturelles Picardie. Après plus d’un an de travaux achevés en février 2014, le « cabinet d’angle », très endommagé, a retrouvé son éclat du XVIIIème siècle : panneaux de boiseries blancs rehaussés de motifs végétaux en reliefs dorés ;  parquet ; lambris ; dorure ; voussure du plafond ; bureau des princes de Condé. Un vase de bronze, exécuté pour le duc d’Aumale, est placé au centre de 4 poufs blancs restaurés. La fondation a également remis en état le « Santuario », petite pièce hexagonale réalisée lors de la reconstruction du château à partir de 1875 et destinée à la collection d’estampes du duc. Aujourd’hui, il abrite 40 enluminures du Livre d’heures d’Étienne Chevallier par Jean Fouquet ainsi que deux tableaux, authentiques, de Raphaël : « la Madone de la Maison d’Orléans » et « Les Trois Grâces ». Un éclairage particulier a été mis en place pour redonner de l’éclat aux œuvres et à leurs cadres. Les décors du Santuario ont été respectés à l’identique avec des tentures bleues sur les murs et une verrière au plafond pour conserver un éclairage naturel. La température est maintenue à 20 ° C et l’hygrométrie à 50-60 % d’humidité. Une grille, dissimulée dans un mur, diffuse de l’air qui est récupéré par une autre grille au sol. Enfin, d’autres salles sont en cours de restauration. La plupart des meubles d’origine a été dispersée pendant la Révolution.

Loïc Salmon

 

Le « Domaine de Chantilly », qui regroupe le château, le parc et les grandes écuries, a été réalisé par Henri d’Orléans (1822-1897), duc d’Aumale et fils de Louis-Philippe. Gouverneur général de l’Algérie en 1847 et exilé en Angleterre l’année suivante, il revient en France en 1871, veuf et ayant perdu ses fils de 18 et 21 ans. Élu député de l’Oise, il préside le Conseil général d’octobre 1871 à août 1886. Élu membre de l’Académie française et des Académies des Beaux-Arts et des Sciences morales et politiques il entre à l’Institut de France, à qui il lèguera Chantilly en 1884. Toutefois, il pose comme conditions que le musée Condé, qu’abrite le château, soit ouvert au public, que sa présentation soit préservée et que les collections ne puissent être prêtées. En 2005, l’Institut de France a signé une convention de coopération avec la « Fondation pour la sauvegarde et le développement du Domaine de Chantilly », créée par l’Aga Khan. Parmi les autres mécènes figurent notamment « Les Amis du musée de Condé », les « American Friends of Chantilly » et des entreprises privées. En 2013, le Domaine de Chantilly a accueilli 413.000 visiteurs (+ 14 % en un an).




Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

La Chine veut tenir son rang international davantage par la négociation politique que par l’action militaire. Les efforts de modernisation de ses forces armées visent plutôt à s’affirmer comme puissance régionale face, notamment, à l’Inde et au Japon.

C’est ce qui ressort d’une table ronde organisée, le 19 mars 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y ont notamment participé : Pierre Picquart, docteur en géopolitique et géographie humaine (Université Paris 8) ; Patrick Michon, ingénieur civil spécialiste des questions industrielles de défense ; Emmanuel Puig, chercheur à la Délégation aux affaires stratégiques.

Action diplomatique. Selon Pierre Picquart, la vision géopolitique chinoise porte sur le développement économique et commercial du pays, sans alliance militaire ni guerre avec l’Occident. Le pays a connu une croissance extraordinaire jusqu’au ralentissement dû à la crise financière de 2008, suivi d’un plan de relance de plusieurs centaines de millions de dollars portant sur la diversification des activités et la recherche de la qualité des produits. La Chine n’est pas prête de peser comme grande puissance industrielle pour des raisons économiques, diplomatiques et de bien-être de sa population. Elle s’est fixée plusieurs défis à relever : modernisation des forces armées, développement de la technologie et conquête spatiale. Elle doit résoudre des difficultés internes et se familiariser avec les questions internationales. Pour protéger son territoire, s’enrichir, assurer ses approvisionnements de matières premières et de ressources énergétiques, elle mène une diplomatie multilatérale avec l’ensemble des pays de la planète. Le président chinois Xi Jinping se déplace en Asie-Pacifique, Amérique latine, Afrique et Europe et préconise des exercices militaires conjoints avec des petits pays. Par ailleurs, il a appelé l’Armée de libération nationale (APL) à se préparer au combat moderne. Première du monde en effectifs, elle sert surtout à rassurer la population et impressionner les pays voisins. La Chine fait valoir des droits historiques sur des îlots riches en ressources halieutiques et, éventuellement, pétrolières. Elle manifeste son nationalisme face au Japon et ne cache pas sa préoccupation  envers les États-Unis, qui envisagent de redéployer leurs forces armées en Asie… qu’elle considère comme son « pré carré » ! Pour contrer la posture hégémonique américaine, elle se rapproche de la Russie par son soutien au régime syrien. En outre, Pékin a fait savoir à Washington qu’une attaque contre l’Iran déboucherait sur une 3ème guerre mondiale. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU avec droit de veto, elle est devenue un gros contributeur de « casques bleus » et s’implique au niveau régional.

Base industrielle et technologique de défense. L’armement équipe les armées et appuie la diplomatie, nécessaire pour faire passer des idées ou conclure des contrats, explique Patrick Michon. Après 1990, la Russie redevient le premier fournisseur de la Chine pour plusieurs raisons : embargo des pays  européens établi sous la pression américaine à la suite de la répression de la place Tien An Menn en 1989 ; besoin russe d’argent frais conduisant à des prix très compétitifs ; technologie russe très supérieure à la chinoise. Par ailleurs et à la même époque, Israël rompt ses relations avec Taïwan pour se positionner sur le marché chinois, dont profitent ses sociétés d’armement, y compris nationales. Parallèlement, les autorités chinoises détournent des technologies à usage civil et militaire, facilitent le retour en Chine de savants sino-américains et celui de Chinois d’outre mer travaillant dans des entreprises étrangères. Elles concluent aussi des contrats  avec des spécialistes étrangers, surtout russes, et, moyennant de confortables émoluments, invitent des experts retraités à prononcer des conférences ou même à venir travailler dans des entreprises chinoises pour les faire profiter de leur expérience. Patrick Michon met en garde contre la sous-estimation des réelles capacités technologiques chinoises : missile antinavire DF-21D « tueur de porte-avions » (mis en service en 2011) ; avion furtif J-20 de 5ème génération (2011) ; avion J-15 (2012), embarqué sur le porte-avions à tremplin Lioning, ex-Variag ukrainien destiné à l’origine à la Marine soviétique ; construction d’un second porte-avions entièrement chinois (annoncée en janvier 2014). Toutefois, les capacités navales actuelles de la Chine excluent tout affrontement avec la Marine américaine. En revanche, la stratégie dite du « collier de perles » est mise en œuvre jusqu’en océan Indien : port et aéroport dans l’île chinoise de Haïnan ; aéroport et station d’écoute dans l’île Woody (archipel des Paracels) ; facilités de surveillance électronique dans l’isthme de Kra en Malaisie ; facilités portuaires en Birmanie et au Sri Lanka ; base navale à Gwadar au Pakistan. Face à cette montée en puissance chinoise, l’Inde exige que ses matériels militaires commandés à l’étranger soient livrés avant 2025, date estimée du conflit qu’elle anticipe.

Perspectives stratégiques. Pékin a abandonné le scénario d’une reconquête militaire de Taïwan depuis 2005, au profit d’une solution politique à terme. La « sanctuarisation » du territoire chinois est assurée par la capacité nucléaire de frappe en second, les armes antisatellites et les missiles antimissiles balistiques. L’APL doit dorénavant réagir aux menaces transnationales : terrorisme, séparatisme ou indépendantisme (Tibet, Ouïgours). Elle doit sécuriser les voies maritimes, garantir la protection et l’évacuation de ressortissants, assurer la sécurité énergétique du pays et participer aux opérations de l’ONU. Selon Emmanuel Puig, elle est capable d’agir dans le cyberespace et l’espace, de mener une guerre locale et de conduire une opération en haute mer comme la lutte contre la piraterie en océan Indien, mais manque de véritable expérience opérationnelle. En 2012, elle a déployé des troupes au Sud-Soudan pour protéger des ingénieurs chinois, sans interposition entre les belligérants. En 2014, 500 soldats participent à la mission des Nations unies au Mali : génie, service de santé et unités de protection. Les autorités chinoises, qui souhaitent transformer l’APL en force de projection, s’intéressent beaucoup à l’opération française « Serval » au Mali. Mais elles ne devraient pas l’engager en opération extérieure avant une dizaine d’années, souligne Emmanuel Puig.

Loïc Salmon

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Conflits et armements : tendance à la stabilisation

L’océan Indien : espace sous tension

En mars 2014, la Chine a annoncé un budget militaire de 808,23 milliards de yuans (95,9 Md€), soit une hausse de 12,2 % en un an, après celles de 10,7 % en 2013 et de 11,2 % en 2012. En fait selon certains analystes, il serait en réalité deux fois plus élevé. L’Armée populaire de libération compte 2,3 millions de soldats, mais souffre de retards technologiques et son dernier engagement, malheureux, remonte à 1979 contre le Viêt Nam. L’effort financier à son égard inquiète d’autant plus les pays voisins, qu’il porte surtout sur le développement de la Marine et des capacités de projection extérieure. De leur côté, les États-Unis vont accroître leur présence militaire en Asie, afin de renforcer la sécurité des pays d’Asie orientale et du Sud-Est.




Enjeux de guerre : réfléchir à celle d’aujourd’hui et imaginer celle de demain

Les nouvelles menaces, aux approches directes, indirectes et globales, concernent la terre, la mer, l’air, l’espace et le cyberespace. En conséquence, la survie d’une société démocratique, soumise à son opinion publique toute puissante, repose sur sa capacité à conserver sa volonté de combattre.

Ces enjeux de guerre ont été présentés par les colonels Pierre-Joseph Givre et Nicolas Le Nen au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 avril 2014 à Paris, par l’Association IHEDN Paris Ile-de-France.

La conflictualité. Leur expérience sur le terrain leur a appris que la guerre n’est pas purement rationnelle. Aujourd’hui, la suprématie américaine dans les airs et sur mer « gèle » l’éventualité d’un affrontement direct entre puissances symétriques en termes de capacités militaires. Mais dans un conflit asymétrique, une part d’irrationnel entre dans le mécanisme de déclenchement. « L’asymétrie, c’est un char moderne contre un moudjahidine en baskets et armé d’une kalachnikov des années 1970 ». Ce champ asymétrique, où agit le terrorisme, constitue la principale vulnérabilité des pays occidentaux. « Il faut toujours inventer, car il n’y a pas de solution miracle ». Dans leur livre « Enjeux de guerre », les deux colonels examinent les relations internationales au prisme de trois sources de la guerre : la sphère de l’intérêt, celle de l’honneur et celle de la peur. La première, la plus rationnelle, influe sur les relations entre les États-Unis et l’Union européenne (UE), les pays européens entre eux, l’UE et la Russie et l’UE et la Chine. L’importance de l’honneur se fait plutôt sentir sur celles entre les États-Unis et la Russie, les États-Unis et la Chine, Israël et la Turquie, la Chine et l’Inde, la Chine et le Japon, La Chine et Taïwan, la Chine et les pays riverains de la mer de Chine. La peur exerce une influence sur celles entre l’UE et l’Iran, les États-Unis et l’Iran, la Corée du Nord et celle du Sud, Israël et les pays arabes, entre les pays d’Afrique subsaharienne et, enfin, inspire l’islamisme radical. Les risques de guerre les plus probables concernent les pays à l’intersection de ces trois sphères : Israël et l’Iran, l’Inde et le Pakistan. Selon les colonels Givre et Le Nen, la cyberguerre n’emportera pas la décision. Elle causera des dégâts matériels importants et restera limitée sans entraîner une « montée de la nation en armes »… et l’adversaire le sait ! Les centres vitaux des puissances nucléaires n’étant pas atteints, leur dissuasion s’applique. Actuellement, la situation en Ukraine, restreinte à la sphère de l’intérêt, reste au niveau rationnel de la tension diplomatique, mais avec une incertitude sur la montée aux extrêmes. En effet, la Russie ne partage pas la rationalité des pays de l’OTAN. Quant à son annexion de la Crimée, Moscou a senti l’absence de volonté de Washington d’intervenir. « On entre là dans le champ psychologique pour analyser les zones à risques ». D’après les deux colonels, l’emploi de l’arme nucléaire relève de « l’hyper-rationalité », le nationalisme de la légitimité territoriale et la peur constitue le moteur d’un conflit. L’incompréhension culturelle peut provoquer une accélération de la guerre ou une interprétation erronée des possibilités d’action de l’adversaire. Toutefois, les principes scientifiques et mécaniques d’un conflit s’appliquent partout. Dans un conflit asymétrique, l’adversaire tire sa force de son intelligence, face à une armée disposant de technologie, puissance de feu et mobilité supérieures.

La dimension politique. Le but de la guerre, soulignent les colonels Givre et Le Nen, consiste à arriver à une situation politique plus favorable qu’au départ. La victoire correspond à l’obtention de l’état final recherché, après le dernier coup de feu. Son ampleur sera toujours relative et non plus décisive. Le conflit asymétrique est un mode d’action, sur le terrain, d’enjeux politiques très différents que ce soit dans les Balkans, en Afrique ou en Afghanistan. Le stratège prussien Carl von Clausewitz (1780-1831) a théorisé une « trinité » politico-militaire : un régime autoritaire exerce la souveraineté politique et la légitimité de l’action militaire en s’appuyant sur une armée, issue du peuple. Ce modèle dure jusqu’à la défaite de l’armée allemande en 1918, qui entraîne la chute du régime impérial. Toutefois, il reste valide pendant la guerre du Golfe en 1991 et… en Syrie en 2014 ! Aujourd’hui, dans les États démocratiques, le peuple se trouve en position dominante par le biais de l’opinion publique et délègue la souveraineté politique au gouvernement et la légitimité de l’action militaire à l’armée. Dans un conflit asymétrique, leurs adversaires ont analysé leur structure sociale. Quand un soldat meurt au combat, la société toute entière est meurtrie dans sa chair. Le concept de zéro mort dans une guerre « chirurgicale », quoique rassurant, s’avère impossible à mettre en œuvre.

Les résultats. Il faut savoir terminer une guerre, mais pas n’importe comment. Les deux colonels recommandent d’abandonner le schéma valable jusqu’à la 2ème guerre mondiale, selon lequel le gagnant est celui qui a tué le plus de monde en face. Les engagements militaires américains au Viêt Nam (1954-1975) et en Irak (2003-2011) ne justifiaient plus des frappes sans discrimination, conception de la guerre totale en rupture avec les opinions publiques de l’époque. L’évolution politique d’une guerre reste peu perceptible par des soldats de 20 ans. Selon les deux colonels, ceux-ci se battent par cohésion de groupe, par la confiance donnée au chef direct, qui incite à continuer le métier militaire, et l’envie de connaître ses propres capacités en situation de guerre. De son côté, le chef tactique doit anticiper les conséquences de ses actes sur l’opinion publique de son pays. Il doit prendre en compte les échéances électorales, pour le soutien politique, et le succès tactique, pour le soutien moral du peuple, en vue d’une victoire stratégique. En Afghanistan (2001-2014), où le but de l’engagement de l’OTAN était d’éviter que le pays devienne un repaire de terroristes, la population a globalement accepté la coalition qui lui a apporté une aide humanitaire. Lors de l’opération « Serval » de la France au Mali (2013), le but était clair, l’adversaire identifié et plus proche par rapport à l’engagement en Afghanistan. La synthèse entre le but politique et le déploiement militaire a été réalisée avec succès, estiment les colonels Givre et Le Nen.

Loïc Salmon

La guerre : phénomène social et politique

La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

Défense et sécurité : complémentarité et responsabilités internationales

Les colonels Pierre-Joseph Givre et Nicolas Le Nen ont chacun commandé le  27ème Bataillon de chasseurs alpins, qui a été déployé sur divers théâtres d’opérations extérieurs. Le 18 novembre 2013, ils ont reçu le prix Edmond Fréville-Pierre Messmer de l’Académie des sciences morales et politiques pour leur ouvrage « Enjeux de guerre ». Fondée en 1795, supprimée en 1803 et rétablie en 1832, celle-ci est la plus ancienne institution française sur les sciences humaines et sociales : philosophie ; morale et sociologie ; législation, droit public et jurisprudence ; économie politique, statistiques et finances ; histoire et géographie ; section générale. Son rôle est de décrire scientifiquement la vie des hommes en société, afin de proposer les meilleures formes pour son gouvernement.




Femmes dans les armées : promotion par la compétence et soutien contre le harcèlement

La proportion de femmes « officier général », de 3,5 % (19) en 2013, devrait passer à 7 % (38) en 2019. Toutefois, quoique fières de leur métier, les jeunes femmes militaires ne sont pas à l’abri du harcèlement sexuel, que les autorités militaires entendent prévenir, traiter en toute transparence et sanctionner.

A cet effet, le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, a demandé aux officiers généraux Brigitte Debernardy et Didier Bolelli de mener une enquête sur le harcèlement sexuel dans les armées, dont le rapport lui a été remis le 15 avril 2014 à Paris en présence de 200 responsables civils et militaires.

Parité accrue. En décembre 2013, le ministre a installé un « Observatoire pour la parité », dont le secrétariat est assuré par Françoise Gaudin, nommée « Haut fonctionnaire à l’égalité des droits » auprès du secrétaire général pour l’Administration en septembre 2012. Cet observatoire devra constituer un tableau de bord de l’avancement pour : mesurer l’accès des femmes aux étapes clés de la carrière (diplôme d’état-major, École de guerre et Centre des hautes études militaires) ; suivre l’ancienneté moyenne pour l’accès aux grades d’officier supérieur ; évaluer la parité à l’avancement ; identifier et analyser les étapes et motifs de sortie des femmes de l’institution et les reconversions offertes. L’égalité professionnelle poursuit son cours dans les armées. Actuellement, les femmes ne peuvent faire partie des équipages de sous-marins pour des raisons de sécurité, de santé et d’aménagements des locaux à bord. Mais, dès 2017, 3 femmes officiers seront intégrées à titre expérimental à un équipage de sous-marin nucléaire lanceur d’engins, après une sélection de volontaires en 2014 et une période de formation initiale en 2015, en vue de la pérennisation de la féminisation des équipages de sous-marins. En outre, 2 femmes ont atteint le grade d’amiral : l’une a déjà quitté la Marine et l’autre commande toutes les forces armées en Polynésie française depuis 2012. Dans l’armée de l’Air, 6 femmes colonels ont déjà commandé une base aérienne ou un détachement air. Des femmes pilotes ont été affectées aux escadrons, en outre-mer et même à la tête de la patrouille de France. A l’été 2014, un lieutenant-colonel féminin doit commander la première escadre de défense sol/air équipée de missiles SAMP. Une femme devrait diriger l’escadron de chasse «  La Fayette » des Forces aériennes stratégiques à l’été 2015. Dans l’armée de Terre, une femme colonel commande, depuis 2013, le 40ème Régiment de transmissions, qui a participé à l’opération « Serval » au Mali. En 2015, le Bataillon de Saint-Cyr sera confié pour la première fois à une femme. A la Direction générale de l’armement, depuis 2013, une ingénieure dirige un centre d’expertise de renommée mondiale dans la lutte contre les menaces biologique et chimique. Au cours de 2014, 2 des 9 hôpitaux d’instruction des armées et 3 des 6 centres du commissariat des armées seront dirigés par des femmes.

Harcèlement sexuel. Les deux rapporteurs ont rempli leur mission d’enquête sur le harcèlement sexuel dans les armées en un mois. Ils ont retenu tous les faits survenus en France et en opérations extérieures, en service, à l’occasion du service et en dehors du service mais à l’intérieur d’un site Défense. Ces faits incluent notamment les viols, agressions sexuelles, exhibitions sexuelles, harcèlement sexuel ou moral, atteinte à l’intimité de la vie privée, bizutages, diffamations et provocations à la discrimination en raison du sexe. La méthode de travail des rapporteurs, qui ont rencontré 300 femmes, a combiné des auditions en dehors de la hiérarchie, des tables rondes par catégories (militaire du rang, sous-officier et officier) et des vérifications sur pièces et sur place dans les formations et les écoles militaires pour corroborer les déclarations. Les rapporteurs ont constaté l’absence de statistiques exhaustives au sein du ministère de la Défense sur ce sujet, qui touche aussi les hommes. La promiscuité protège, car chacun vit aux yeux de tous. Les propos à connotation sexuelle s’estompent au fur et à mesure que le nombre de femmes augmente dans une unité. Le grade et la spécialité protègent en créant une distance et une meilleure capacité de réaction. Toutefois, les dérapages font suite à des jeux qui tournent mal sous l’emprise de l’alcool consommé par des gens très jeunes (18-19 ans), non encore psychologiquement stabilisés. Une femme victime préfère parler  d’abord à une autre femme, avant de porter plaine, et de préférence à une de sa catégorie. Le recours à une aide psychologique au profit de la victime n’est que très rarement envisagé, à l’exception de la Marine, indique le rapport. Les faits avérés de harcèlement sexuel donnent lieu à une sanction disciplinaire (nombre variable de jours d’arrêt), susceptible de ruiner une carrière, ou même à une condamnation pénale si la justice est saisie. Le rapport énumère 12 canaux de signalement d’événements graves, au sein et en dehors de la hiérarchie, mais peu connus du personnel militaire et civil. Enfin, il propose 26 recommandations.

Mesures ministérielles. Suite à cette enquête, le ministre de  la Défense a présenté un plan d’action en 4 axes. Une cellule de soutien et de conseil dénommée « Thémis », dirigée par le contrôleur général Brigitte Debernardy, accompagnera la victime et le commandement pour la définition des suites judiciaires à donner à l’événement. La prévention sera renforcée par l’inscription des articles relatifs aux harcèlements, discriminations et violences dans le Code de la défense et le Code du soldat et par l’ouverture au droit à une protection juridique pour la victime. Pour assurer la transparence, le Haut fonctionnaire à l’égalité des droits traitera les signalements, fournira chaque année des statistiques sur les faits de harcèlement et de violence et mettra à la disposition des personnels militaires et civils toutes  les informations nécessaires quant à leurs droits et devoirs. La politique disciplinaire appliquera des sanctions plus graves, allant de l’exclusion temporaire à la radiation des cadres, pour les actes de violence ou d’agression sexuelle.

Loïc Salmon

Exposition photographique itinérante « Femmes de la défense »

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Service de santé : traumatismes psychiques dans les armées, problème de santé publique

L’inspecteur général Didier Bolelli et le contrôleur général Brigitte Debernardy ont mené l’enquête sur le harcèlement sexuel dans les armées, hors Gendarmerie (ministère de l’Intérieur). Le ministère de la Défense emploie 60.000 femmes, soit près de 38 % du personnel civil et 15 % du personnel militaire. Quoique l’École Navale n’ait été ouverte aux femmes qu’en 1992, celles-ci représentent 14 % des effectifs de la Marine. L’École de l’Air est accessible aux jeunes filles depuis 1976. La féminisation atteint 33 % des militaires techniciens de l’air et 62 % des volontaires. L’armée de Terre compte 11.600 femmes. Elle en admet parmi les sous-officiers depuis 1976 et à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan depuis 1983. La Direction générale de l’armement, féminisée depuis longtemps, compte 11 des 19 officiers généraux féminins du ministère de la Défense. Le Service de santé emploie 59 % de femmes, qui représentent 42 % des effectifs projetés en opérations extérieures. Enfin, le corps des commissaires compte 27 % de femmes.




Exposition « Mousquetaires » au musée de l’Armée

D’Artagnan est le personnage de l’Histoire de France le plus connu à l’étranger après Jeanne d’Arc et Napoléon… grâce à Alexandre Dumas !

Selon une étude de l’UNESCO, ce dernier est le 13ème auteur le plus traduit dans le monde et le 2ème auteur français après Jules Verne. Mais, quelquefois l’Histoire dépasse la fiction, comme le montre l’exposition du musée de l’Armée sur les mousquetaires.

Les « vrais » mousquetaires. En 1622, Louis XIII, en guerre contre les protestants, détache 50 hommes de la compagnie des chevau-légers de sa garde pour former une unité indépendante. Quoique cavaliers, ils sont armés d’une arme lourde utilisable seulement à pied, le « mousquet » qui donnera son nom à l’unité. Ils portent la casaque bleue ornée de croix à fleurs de lis, signe d’appartenance à la « Maison du Roi » et qui provoquera la panique chez l’ennemi. Les 2 compagnies de mousquetaires constituent en effet de véritables troupes de choc. Lors du siège d’une ville fortifiée, après des travaux de sape, un déluge d’artillerie s’abat sur les murs pour provoquer une brèche, par où elles s’engouffrent l’épée à la main. Différente de l’épée de duel dont la fine lame, faite pour l’estoc (coup par la pointe), se brise facilement, l’épée de guerre, plus lourde permet de frapper également de taille (par le tranchant de la lame). Sa longueur la rend difficile à manipuler, mais donne une allonge avantageuse. Le « capitaine » des mousquetaires est par définition le Roi, qui délègue ses fonctions à un « capitaine-lieutenant », qui « tient lieu » de capitaine. Une noble naissance et la décision du Roi conditionnent l’entrée dans ce corps. Le capitaine-lieutenant, choisi lui-même pour sa fidélité, recrute de très jeunes gens (15-16 ans !) parmi sa famille ou celles de ses amis. Faute d’une véritable école d’officiers, les compagnies leur offre une formation militaire et les initie à la discipline et aux violences du combat. Les jeunes mousquetaires apprennent à obéir et commander, pratiquent l’équitation, l’escrime et la danse et reçoivent, parfois, une formation aux lettres et aux mathématiques. S’ils survivent aux missions périlleuses de leur unité en temps de guerre, les meilleurs peuvent prétendre à un commandement dans l’armée royale. Toutefois, pour ne pas priver l’armée de ses futurs cadres, les mousquetaires sont relayés, à partir de 1676, par les grenadiers à cheval de la Maison du Roi qui, comme eux, interviennent désormais au premier rang lors des sièges. Dès 1659, par ordre de Louis XIV, les mousquetaires deviennent les premiers soldats de l’armée royale à bénéficier d’une caserne à Paris, où leur discipline accroît leur prestige dans la population. En revanche, les « Gardes françaises », logées chez l’habitant, ont très mauvaise réputation par suite de leurs exactions. Lors du siège de Mons en 1691, un détachement de mousquetaires subit de lourdes pertes à cause de sa témérité. Puis le Roi cesse de venir aux armées et n’engage les compagnies que rarement. Au XVIIIème siècle, leurs missions consistent surtout en un service de garde et de prestige auprès du souverain. En 1775, par mesure d’économie, Louis XVI supprime les compagnies de mousquetaires. Brièvement rétablies par Louis XVIII après la chute du Premier Empire, elles disparaissent définitivement en 1816. Le seul « vrai » mousquetaire d’Alexandre Dumas s’appelle Charles Ogier de Batz, originaire de Gascogne et entré en 1633 (à 21 ans) dans une compagnie sous le nom de sa mère, D’Artagnan. Licencié comme les autres en 1646, il entre au service du cardinal … Mazarin ! Fidèle au Roi et au cardinal pendant la Fronde, il sera chargé par la suite de missions délicates et recevra des attributions civiles. Capitaine-lieutenant de la première compagnie de mousquetaires en 1667, il meurt au siège de Maastricht en 1673. Louis XIV dira de lui : « J’ai perdu D’Artagnan en qui j’avais toute confiance et m’était bon à tout ». Enfin, sans le savoir, Dumas rencontrera l’un des derniers mousquetaires en 1824 : le peintre Théodore Géricault, qui s’était engagé en 1814 et avait accompagné Louis XVIII jusqu’à Béthune au début des Cent Jours.

La légende. Alexandre Dumas crée l’archétype d’un héros militaire, rétif à la discipline, méprisant le danger et fidèle à son maître… mais relate aussi le déclin de la noblesse combattante au profit de la noblesse de cour. Sa trilogie historique est d’abord publiée sous forme de feuilleton dans le journal Le Siècle et en coopération avec Auguste Maquet, historien de formation. L’ouvrage « Les trois mousquetaires » est achevé en 1844, « Vingt ans après » en 1845 et « Le vicomte de Bragelonne » en 1847. Malgré quelques tricheries avec l’Histoire, Dumas a réussi à restituer l’esprit du Grand Siècle en emmenant le lecteur dans le cabinet de travail du cardinal de Richelieu, au siège de La Rochelle,0 dans les résidences du surintendant Fouquet et la cellule du « Masque de fer », ce mystérieux prisonnier dont l’identité présumée continue de faire couler beaucoup d’encre. L’intrigue, authentique, des « ferrets » de la Reine Anne d’Autriche cache en réalité une affaire d’espionnage international. En revanche, pour le reste, Dumas laisse libre cours à son imagination et à son parti-pris. Il représente Louis XIII comme un souverain falot, manipulé par son ministre, le cardinal de Richelieu. Or ce monarque, passionné par la chose militaire dès son enfance, a réalisé une collection d’armes à feu, dont a hérité le musée de l’Armée, et a passé plus de temps dans les camps et les bivouacs que dans ses palais. Richelieu est d’abord caricaturé et diabolisé dans « Les trois mousquetaires ». Dumas reprend ainsi à son compte la légende noire, élaborée dès le XVIIème siècle par les opposants ou les victimes de la politique du cardinal et relayée par les écrivains romantiques du XIXème. Il faut attendre «  Le vicomte de Bragelonne » pour que Richelieu soit reconnu comme soucieux, avant tout, du bien de l’État. Mazarin, très maltraité dans « Vingt ans après », a pourtant dirigé le royaume avec la régente Anne d’Autriche pendant 17 ans de périodes troublées. Ceci dit, le succès des romans sera amplifié par le théâtre dès 1845 et le cinéma en 1909. S’il n’existe aucun portrait authentique de D’Artagnan, les nombreux acteurs français et étrangers, qui l’ont incarné à l’écran, lui ont donné une célébrité mondiale. Un autre « cadet de Gascogne » fera aussi parler de lui  au théâtre sous le nom de « Cyrano de Bergerac », pièce d’Edmond Rostand créée en 1897 et encore jouée aujourd’hui.

Loïc Salmon

Mousquetaires !

L’exposition « Mousquetaires » (2 avril-14 juillet) se tient aux Invalides à Paris. Elle rassemble armes, vêtements, livres, documents, tableaux et gravures, dont une représentant la comtesse anglaise qui a inspiré le personnage de « Milady ». Figurent aussi les lourdes armures du cardinal de Richelieu et de Louis XIII, à l’épreuve des balles de mousquet. Outre le catalogue de l’exposition, sont notamment prévus des concerts (26 mai, 10 juin et 24 juin) et un cycle cinématographique d’œuvres françaises et américaines sur le thème des légendaires mousquetaires depuis 1920 jusqu’à « La fille de D’Artagnan » en 1994 (25 mai et 1er-6 juin). Renseignements : www.musee-armee.fr




Cyberdéfense : placer l’excellence militaire au service de la nation

Monde à part entière, le cyberespace a pris une dimension stratégique, où interviennent souveraineté nationale, espionnage, aspects juridiques, relations internationales et accélération technologique.

Officier général « cyberdéfense » à l’État-major des armées, le contre-amiral Arnaud Coustillière, a fait le tour de la question au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 mars 2014 à Paris, par l’Association région IHEDN Paris Ile-de-France.

Domaine militaire. Coordinateur des mesures pour développer la cybersécurité au sein du ministère de la Défense, l’amiral est responsable de la conduite des opérations en cas de crise cybernétique. A ce titre, il fait partie de l’équipe dirigeante du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) de l’État-major des armées. Le CPCO a une vision transverse de tous les moyens et organisations militaires. Il assure la planification opérationnelle des effets des frappes dans la profondeur ou du ciblage et collecte des renseignements d’intérêt civil et militaire. Il établit la cartographie des points forts et des faiblesses de la France en matière de cyberdéfense. Tous les organismes sont visés par la « cyberpollution » et les « cyberdivisions » frappent les sites du ministère de la Défense. En 10 jours, 6.000 sites français ont fait l’objet d’attaques venues de l’Algérie : un drapeau algérien apparaissait sur l’écran ! Acte technique contre un objectif stratégique, la cyberattaque est modulable selon l’effet recherché. En France, un cadre juridique garantit aux autorités politiques la possibilité de capacité offensive, après identification de l’origine de l’acte et en limitant autant que possible les effets collatéraux, comme pour le lancement d’un missile. « On ne dira pas comment on fait », précise l’amiral. Le ministère de la Défense va installer un pôle de cybersécurité en Bretagne (Rennes), où se trouve déjà le centre d’expertise de la Délégation générale pour l’armement (DGA). Il s’agit de former des opérationnels d’un niveau Master « bac + 6 » et non plus « bac + 4 ». Quelque 400 postes seront créés pour la formation à des actes techniques. Un centre de formation à la gestion de crises cybernétiques sera ouvert à l’École spéciale militaire de Coëtquidan et accessible aux étudiants civils. Pour disposer de ressources humaines conséquentes, une filière sera instaurée pour garantir un plan de carrière aux militaires spécialisés. L’armée américaine a déjà créé un corps de cyberdéfense au sein de l’artillerie. « Plus ça avance, plus on se rapproche du cœur des opérations, afin de déterminer qui fait quoi et quelles sont les zones dangereuses », explique l’amiral Coustillière. Il s’agit de constituer un réseau de partenaires de confiance dans le cadre de coopérations bilatérales et de relations internationales (diplomatie d’influence). Le Livre Blanc 2013 de la défense et de la sécurité nationale ainsi que la Loi de programmation militaire 2014-2019 prévoient un budget de 1 Md€ et la création de 550 postes pour les armées et la DGA. Des centres de formation seront également établis à Grenoble et Limoges.

Monde civil. La cybersécurité, enjeu de souveraineté, protège les infrastructures vitales (banques et transports) et les données industrielles. Ce secteur crée des emplois de proximité dans une zone de confiance et qui ne sont pas délocalisables en Inde ou en Chine. L’État français est peu présent dans la conduite de l’internet, indique l’amiral Coustillière. Mais depuis 2014, des textes législatifs l’engagent au niveau des ministères de l’Intérieur (gendarmerie et police) et de la Défense pour la réorganisation de l’action interministérielle. Le plan de cybersécurité inclut des recommandations pour les petites et moyennes entreprises (PME) et les grands groupes qui, comme le franco-allemand EADS et l’américain Boeing, ont des sous-traitants communs. En 2014, les investissements dans les projets de recherche et développement sont multipliés par trois par rapport à 2012, dont 15-20 % du financement peut être pris en charge par la DGA dans la cadre du dispositif RAPID (Régime d’appui PME pour l’innovation duale civile et militaire). La Loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019 encadre les rapports entre l’État et 200 organismes d’intérêt national avec notamment la déclaration des incidents, la certification d’audits et la validation des matériels de télécommunications par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Faute de capacité technique, les PME sont souvent mal défendues. L’attaquant recherche le maillon faible : frapper l’administration du réseau pour atteindre le niveau financier en envoyant une pièce jointe dangereuse qui, par réaction en chaîne, téléchargera des données. La protection commence par l’éducation du personnel : 90 % des attaques sont contrées par des mesures simples, comme le changement fréquent de mot de passe. Opérationnelle depuis 2011, l’ANSSI comptera 1.500 personnes en 2015. Le plan de cybersécurité sera mis à jour en 2017.

Relations internationales. « Il n’y a ni allié ni ami dans la guerre économique », rappelle l’amiral. Il s’agit de protéger les secrets industriels nationaux face à la multiplication des services de renseignement (SR). Contrairement au droit anglo-saxon, flou en la matière, le cadre juridique français sépare les entreprises qui travaillent dans le cyberespace et les organismes qui les protègent. Les entreprises françaises ont tendance à donner facilement leurs données, enjeux pourtant majeurs qui nécessitent une démarche européenne lors des négociations de libre-échange avec les États-Unis. Alors que la Chine et les États-Unis s’affrontaient depuis longtemps en matière d’espionnage, ces derniers se sont retrouvés en position d’accusés après les révélations, en mai 2013, de l’informaticien américain Edward Snowden sur les programmes britanniques et américains, dont ceux de la NSA, de surveillance et d’écoute de masse. Comme lors du conflit russo-géorgien en 2008, des éléments pro-russes ont perpétré des cyberattaques en Ukraine en février et mars 2014, pour déstabiliser la société et prendre le contrôle des installations cybernétiques du pays. La guerre de l’information et des signaux s’est poursuivie par des cyberattaques pro-ukrainiennes contre des installations pro-russes. Enfin, selon l’amiral Coustillière, les mafias ukrainiennes sont redoutables en matière de cybercriminalité.

Loïc Salmon

Cyberespace : nouveau terrain d’affrontement international

Nouvelles armes informatiques pour des attaques mieux ciblées

La doctrine française de cyberdéfense repose sur deux volets complémentaires. Le premier porte sur la mise en place d’une posture robuste et résiliente de protection des systèmes d’information de l’État, des opérateurs d’importance vitale et des industries stratégiques, couplée à une organisation opérationnelle de défense de ces systèmes, coordonnée sous l’autorité du Premier ministre. Le second consiste en une capacité de réponse gouvernementale globale et ajustée, face à des agressions de nature et d’ampleur variées, faisant en premier lieu appel à l’ensemble des moyens diplomatiques, juridiques ou policiers, sans s’interdire l’emploi gradué de moyens relevant du ministère de la Défense, si les intérêts stratégiques nationaux sont menacés.




Armements : maintien des exportateurs traditionnels et émergence de nouveaux

Parmi les pays exportateurs d’armement, l’Allemagne, la France et la Grande-Bretagne arrivent loin derrière les États-Unis et la Russie. La Chine et le Brésil se positionnent.

L’IRSEM et le SIPRI ont organisé, le 17 mars 2014 à Paris, une table ronde sur le marché mondial des armements. Y sont notamment intervenus : Aude-Emmanuelle Fleurant de l’IRSEM ; Louis-Marie Clouet de l’ISIT (École d’interprétariat) ; Emmanuel Puig du Centre Asia ; Yannick Quéau du GRIP (Groupe de recherche et d’infirmation sur la paix et la sécurité).

Prédominance des États-Unis. Les ventes d’armes sont mises au service de la politique étrangère des États-Unis… difficile à distinguer de leurs politiques économique et commerciale, explique Aude-Emmanuelle Fleurant. Après la crise économique de 2008, le gouvernement américain a révisé sa politique de défense : restrictions budgétaires ; nouvelle approche stratégique par un rééquilibrage vers l’Asie ; maintien de son avance technologique par des armements de nouvelle génération. Les entreprises américaines d’armement veulent conquérir 30 % du marché mondial et visent les pays du Moyen-Orient et de l’Asie/Océanie, en forte croissance. Entre 2007 et 2012, les achats des Émirats arabes unis ont représenté 26,7 % des exportations américaines d’armement au Moyen-Orient, celles de l’Irak 14,3 % et celles d’Israël 13 %. Pendant la même période, les acquisitions de la Corée du Sud ont atteint 27,3 % des ventes américaines en Asie/Océanie, celles de l’Australie 25 % et celles de Singapour 11,3 %. En outre, les États-Unis recherchent des partenaires privilégiés par des accords bilatéraux de recherche et développement. Le Canada est le premier partenaire depuis 25 ans, devant la Grande-Bretagne, dont les achats représentent 22,5 % du total des ventes américaines en Europe. Grâce au traité américano-australien de coopération commerciale de défense, les entreprises des deux pays peuvent échanger des données techniques sans licences et les compagnies australiennes ont davantage de facilités pour obtenir des contrats aux États-Unis. Afin de « contrôler moins pour contrôler mieux », les États-Unis accélèrent les processus d’exportation vers les pays dont les méthodes sont les plus semblables aux leurs. Enfin, ils vont doter leurs alliées les plus proches d’équipements les plus performants : missiles mer-sol balistiques Trident de nouvelle génération pour la Grande-Bretagne et drones pour l’Australie.

Stabilité de la Russie. La Russie conserve sa 2ème place mondiale grâce à son industrie aéronautique (avions, hélicoptères et moteurs), qui a représenté 51 % de ses exportations d’armement entre 2004 et 2013. Pour faciliter les exportations, indique Louis-Marie Clouet, le consortium OAK a regroupé en 2006 les constructeurs civils et militaires Sukhoï, Mig, Tupolev Illiouchine, Yakovlev, Beriev et Irkut. OAK développe certains projets civils avec des participations de pays occidentaux. Pendant la période 2004-2013, les principaux clients de la Russie ont été, avec des hauts et des bas, l’Inde, la Chine, le Viêt Nam, le Venezuela et l’Algérie. La Russie vend aussi des matériels sophistiqués à des pays africains qui n’ont pas la possibilité d’en acquérir en Occident, comme l’avion de chasse Sukhoï-30 à l’Ouganda. Avec près de 80 % de ses achats militaires dont un porte-avions et un sous-marin nucléaire d’attaque, l’Inde est le premier client de la Russie, dont elle finance une partie des projets de recherche et développement. Leur partenariat se maintient, car tous deux ont la même vision géostratégique et développent une nouvelle version de l’avion civil Sukhoï-A1. La Russie a beaucoup investi pour moderniser son industrie aéronautique et poursuivre ses ventes à la Chine, lesquelles ont chuté à partir de 2005. La Chine a en effet développé une copie du chasseur russe Sukhoï-27… qu’elle exporte ! Quoique concurrente de la Russie en Afrique, Amérique latine et Asie, elle continue de lui acheter des composants d’avion et des moteurs. Au Moyen-Orient, la Russie vend à la Syrie, mais ne parvient pas à percer dans les pays du Golfe. Enfin, au Brésil, le Sukhoï-30 n’a pu s’imposer devant le Gripen suédois, qui a remporté le marché.

La Chine en progression. Les exportations chinoises d’armement ont crû de 212 % entre 2004 et 2013, selon le SIPRI, et près de 75 % d’entre elles sont allées vers le Pakistan, le Bengladesh et la Birmanie. Elles correspondent d’abord à une logique diplomatique pour pérenniser des clients (Pakistan et pays africains) et les utiliser comme « démonstrateurs » des équipements chinois. La dimension politique entre en jeu pour l’approvisionnement en matières premières, notamment énergétiques, souligne Emmanuel Puig. Depuis la chute de Kadhafi, le gouvernement chinois craint que les systèmes antiaériens livrés à la Libye tombent entre les mains de séparatistes Ouïgours (musulmans). Les négociations commerciales incluent des compensations, comme la construction d’infrastructures publiques dans le pays client. Les matériels militaires n’entrant que pour 5-6 % dans leur chiffre d’affaires, les grandes entreprises d’État chinoises peuvent les exporter à perte, comme pour les systèmes anti-aériens à la Turquie (membre de l’OTAN). Elles rétablissent l’équilibre par des négociations bilatérales dans un autre domaine, comme l’exploitation d’une mine en Birmanie ou pour éviter une procédure d’appel d’offres. Une majorité des matériels est à finalité sécuritaire afin, notamment, de pénétrer le marché d’Asie centrale, monopole de la Russie, et celui de l’Amérique du Sud pour nouer des partenariats.

Le Brésil et l’Amérique du Sud. Entre 2004 et 2013, le Brésil a exporté des armements, surtout des avions Embraer et du matériel de surveillance du territoire, vers l’Angola, la Malaisie, l’Indonésie, le Chili, le Mexique et l’Équateur. Selon Yannick Quéau, les importations d’armes du continent sud-américain entre 2009 et 2013 sont venues surtout de l’Union européenne, puis de Russie, des États-Unis, d’Israël et de Chine. Les acquisitions sont destinées à développer les industries locales d’armement, qui coopèrent dans le cadre du Marché commun du Sud (Mercosur). A part une présence sur des « niches » porteuses à l’export, les industries d’armement demeurent orientées vers les besoins nationaux.

Loïc Salmon

L’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) travaille notamment sur les politiques de défense, les industries d’armement et l’économie de défense. L’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) analyse les flux d’armements de et vers des pays ou régions, l’importance relative des pays exportateurs ou importateurs et celle des catégories de systèmes d’armes transférés. Selon le SIPRI, les dépenses militaires mondiales ont progressé de 34,7 % à 1.756 Md$ entre 2003 et 2012. Celles de l’Afrique ont augmenté de 85 %, celles de l’Asie et de l’Océanie de 62,9 %, celles du Moyen-Orient de 56,5 %, celles du continent américain de 34,4 % et celles du continent européen de 10,3 %.

Conflits et armements : tendance à la stabilisation

DGA, bilan 2013 : investir, innover, coopérer et exporter