L’océan Arctique : atouts économiques, guerre froide larvée

L’océan Arctique, aux perspectives énergétiques et commerciales prometteuses, intéresse de nombreux pays. Les États riverains, surtout la Russie et les États-Unis, entendent y préserver leur souveraineté mais sans aller jusqu’à la confrontation.

Ce thème a fait l’objet d’une conférence-débat, organisée le 2 octobre 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y ont participé :  Laurent Mayet, conseiller spécial de Michel Rocard, ambassadeur de France chargé de la négociation internationale pour les pôles arctique et antarctique ; Mika Mered, président et directeur de recherches chez Polarisk Group et co-fondateur du Cluster polaire français ; Alexandre Taithe, chargé de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique.

Routes commerciales. Le réchauffement climatique fait varier la surface minimale de la banquise : 4,17 Mkm2 en septembre 2007 ; 3,41 Mkm2 en septembre 2012 ; 5,02 Mkm2 en septembre 2014, indique Alexandre Taithe. En outre, l’épaisseur de la glace  en période estivale, divisée par deux entre 2003 et 2011, a entraîné des modifications de la circulation atmosphérique et des courants océaniques dans l’hémisphère Nord et une libération rapide des matières polluantes accumulées depuis des décennies. Toutefois, la navigation par les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest de l’océan Arctique, déjà possible de 30 à 60 jours/an, devrait l’être pendant 4 mois en 2035. Ainsi, la liaison entre les ports de Rotterdam et Yokohama (Japon), distants de 23.470 km par le canal de Panama et de 21.170 km par celui de Suez et le détroit de Malacca, est réduite à 13.950 km par le Nord-Ouest et 13.360 km par le Nord-Est. De même, la liaison entre Marseille et Yokohama, distants de 24.030 km par Panama et 17.800 km par Suez et Malacca, passe à 16.720 km par le Nord-Ouest et 17.954 km par le Nord-Est. Cependant, l’environnement naturel de ces routes demeure incertain : orages polaires, hautes vagues, présence de blocs de glace même sur une route maritime ouverte et amoncellement de glaces dérivantes. L’ouverture des routes, qui varie d’une année à l’autre, rend difficile la livraison des marchandises à temps. L’exploitation  des navires de commerce coûtera plus cher, en raison du renforcement de leur coque pour la navigation dans les glaces, l’augmentation des primes d’assurance, la protection des marchandises et la formation spécifique des équipages. Pourtant, l’avenir s’annonce radieux, estime Mika Mered. Le nombre de transits par le Nord-Est, de 4 en 2010 et 71 en 2013, devrait dépasser 2.000 en 2035 avec le développement d’une trentaine de ports, dont certains datent de l’époque soviétique. Par exemple, la liaison arctique entre Rotterdam et le port sud-coréen de Busan sera réduite de 40 % en distance et de 30 % en temps et permettra une économie de 500.000 $ à 1 M$, sous réserve de la sécurité du trajet.

Ressources énergétiques. Dans le domaine énergétique, la dépendance de l’étranger est de 30 % pour le Groenland, de 1 % pour l’Islande et de 0 % pour la Norvège, la Russie, l’Alaska et le Canada. Les réserves en gaz et pétrole de l’Arctique sont estimées à environ 412 milliards de barils équivalents pétrole. La mer de Kara, en bordure de cet océan, contiendrait des réserves de pétrole de bonne qualité aussi importantes que celles de l’Arabie Saoudite. Les risques de marée noire dans l’exploitation en offshore profond (photo) sont pris en compte par la Russie et l’Allemagne, qui étudient un contrôle par le déversement de bactéries capables de phagocyter les hydrocarbures. A la suite des sanctions contre la Russie sur la question ukrainienne, la compagnie américaine Exxon Mobil a dénoncé son contrat avec son homologue russe Rosneft, qui s’est alors adressé à PetroVietnam. Situé dans l’estuaire de l’Ob, le projet Yamal LNG d’exploitation du gaz liquéfié porte sur le forage de plus de 200 puits, 3 trains de méthaniers d’une capacité annuelle de 16,5 Mt et la mise en service de 16 méthaniers brise-glace de 170.000 m3. Le capital de Yamal LNG se répartit entre les entreprises russe Novatek (60 %), chinoise China National Petroleum (20 %) et française Total (20 %). Enfin, des gisements d’uranium sont exploités dans les zones économiques exclusives de Russie et du Canada, où la compagnie française Areva est très présente. En revanche, depuis 25 ans, le Groenland interdit l’exploitation de ses réserves d’uranium estimées à 600.000 t.

Gouvernance. L’Allemagne et la France veulent une gouvernance en matière de navigation commerciale et de ressources minérales et énergétiques, selon Laurent Mayet. Par ailleurs, seules les armées ont les moyens matériels d’affirmer leur présence dans l’océan Arctique, où patrouillent des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) russes, américains, français et britanniques. De plus, la dimension OTAN réapparaît avec le durcissement de la crise en Ukraine qui rappelle l’ambiance de la guerre froide. Par ailleurs, la situation est déjà compliquée entre la Russie et la Norvège, membre de l’OTAN dont le nouveau secrétaire général, Jens Stoltenberg, est un ancien Premier ministre norvégien. En 2011, souligne Mika Mered, le président russe Vladimir Poutine a annoncé son intention de rouvrir les anciennes bases soviétiques de la zone arctique en 2015, d’y accroître la présence des forces aériennes, terrestres et navales en 2017 et de doter la Marine russe de trois nouveaux SNLE. Entre 2015 et 2035, les investissements militaires dans la zone arctique devraient atteindre 60 Md$ pour l’OTAN et 350 Md$ pour la Russie. De son côté, la Chine redoute une tension militaire dans la région et y manifeste sa présence. Elle y envoie des navires de recherches scientifiques, qui n’échangent jamais leurs résultats avec ceux des autres délégations présentes sur zone, indique Alexandre Taithe. Soucieuse de maintenir son monopole sur les « terres rares » utilisées notamment dans l’industrie électronique, elle suit de près la réglementation maritime et la gestion des ressources, dont 95 % des réserves se trouvent dans les zones exclusives des États riverains.

Loïc Salmon

L’océan Arctique : nouveaux enjeux stratégiques

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

Le Conseil de l’Arctique,  forum intergouvernemental sans pouvoir juridique contraignant, promeut le développement durable dans la région en matières sociale, économique et environnementale. Les États riverains en sont membres : Canada ; Danemark qui représente également le Groenland (autonomie renforcée depuis 2009) et les îles Féroé (province autonome depuis 1948) ; États-Unis ; Finlande ; Islande ; Norvège ; Suède ; Russie. De plus, six associations autonomes ont le statut de participants permanents. Divers pays et entités ont le statut d’observateur : Allemagne ; Chine ; Corée du Sud ; Espagne ; France ; Grande-Bretagne ; Inde ; Italie ; Japon ; Pays-Bas ; Pologne ; Singapour ; Commission européenne ; Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ; Fond mondial pour la nature (WWF) ; organisations interparlementaires et intergouvernementales. Enfin, le Canada assure la présidence tournante du Conseil de l’Arctique de 2013 à 2015.




Drones et armes hypersoniques : futurs enjeux de puissance

A l’horizon 2035, les drones et missiles hypersoniques, difficiles à intercepter en raison de leur très grande vitesse, pourront agir dans la profondeur, avec précision et à distance de sécurité. Leur coût élevé nécessitera des choix budgétaires et opérationnels.

Ils ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 novembre 2014 à Paris, par le Club Participation et Progrès. Y sont notamment intervenus : le général Denis Mercier, chef d’état-major de l’armée de l’Air ; Laurent Serre, responsable des programmes hypersonique à l’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) ; Philippe Migault, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et stratégiques ; André Geoffroy, consultant.

Drones de demain. Un drone de reconnaissance hypersonique se rendra très vite sur zone et en reviendra avec des informations fraîches immédiatement utilisables, explique Laurent Serre (ONERA). Ce drone peut être tiré sous avion, du sol ou depuis la mer (bâtiment de surface ou sous-marin). Un propulseur d’appoint lui donne une accélération jusqu’à Mach 2 (680 m/s), qu’il maintient par son statoréacteur aux conditions de croisière à haute altitude. Sa portée croît alors avec sa vitesse. En conséquence, il peut réaliser une mission loin à l’intérieur d’un territoire hostile sans disposer de la supériorité aérienne. A une altitude donnée, voler plus vite lui donne un avantage de manœuvrabilité face à un intercepteur (avion ou missile sol/air). En outre, à une vitesse donnée, voler plus haut réduit les performances de l’intercepteur. La mission du drone est entièrement automatique. Pendant sa phase de croisière, il atteint un territoire, même très défendu, en 20 mn, puis y parcourt plus de 600 km dans la profondeur et capte des images par son radar SAR à haute résolution (10 à 30 cm) sur une sélection de sites de points chauds d’intérêt du moment. Sa phase de récupération se décompose en : vol de retour vers le lieu choisi ; décélération jusqu’à une vitesse subsonique ; descente freinée par parachute ; récupération par hélicoptère, méthode utilisée pendant la guerre du Viêt Nam (1955-1975) ; retour vers l’infrastructure de base. Les données captées au cours de la reconnaissance ont été extraites et disséminées vers les destinataires pendant le vol du retour. Par exemple, au cours d’une mission d’une heure, le drone hypersonique peut recueillir des informations sur une dizaine de zones (4 km de côté) réparties dans un carré (500 km de côté) et sous 2 angles d’observation aller/retour pour les reconstituer en 3 dimensions. Mais l’expression du besoin de « renseignement stratégique réactif tout temps » reste à affiner, souligne Laurent Serre. Des missions, quotidiennes ou hebdomadaires, permettraient d’affiner la base de données, de détecter les changements et de prendre des vues dans de nouvelles conditions, elles porteraient notamment sur : la surveillance de sites de missiles ou de radars fixes ou déplaçables ; l’indice d’activité de réseaux de communications terrestres et fluviaux ; l’indice d’activité d’installations sensibles ; le recensement de capacités aériennes ou navales.

Projets français. Face aux menaces futures, la technologie des armes hypersoniques fera la différence entre les grandes puissances qui s’en doteront, estime le général Mercier. Leur concept d’emploi sera le même qu’aujourd’hui pour garder la capacité d’entrer en premier sur un théâtre,  mais avec une différence importante : la distance de tir ! L’armée de l’Air a déjà entrepris des études très poussées sur les techniques essentielles et les enjeux opérationnels. La constante restera la liberté d’action sur les espaces terrestre et maritime, qui dépend de celle dans l’espace aérien. Contrer le déni d’accès à ces espaces nécessite d’imaginer des armements à forte réactivité, longue portée et précision des effets. La furtivité des avions de chasse se trouve déjà mise à mal par les radars passifs. En outre, les missiles sol/air et air/air augmentent leur allonge. La vitesse devient donc un facteur d’efficacité contre les systèmes de défense au sol. Le niveau déjà atteint ne permet plus de progresser, mais la vitesse hypersonique constituera un facteur opérationnel important dans une dizaine d’années. Or, la dissuasion nucléaire devra moderniser sa partie aéroportée après 2030. Sa crédibilité dans un monde changeant résidera encore sur la complémentarité de ses composantes océanique (sous-marins nucléaires lanceurs d’engins) et aérienne (avions Rafale). A la même époque, le Rafale et le missile ASMP-A (air-sol moyenne portée amélioré) arriveront à mi-vie. Ce missile, que la France est la seule à posséder, est équipé d’un statoréacteur de haute technologie, dont il convient de garder les compétences pour préserver l’avenir, souligne le chef d’état-major de l’armée de l’Air. Le maintien de ce niveau passe par la simulation numérique de la poussée et de la trainée, les applications de la technologie du plasma, l’amélioration de la chambre de combustion et les matériaux résistants à la chaleur. L’ONERA et MBDA (missiles et systèmes de défense) poursuivent leurs recherches dans ces domaines. Le démonstrateur technologique Neuron permettra d’affiner le concept d’emploi du drone de combat. Il devra répondre à deux questions : imaginer un système complexe de capteur et de frappeur et limiter le coût budgétaire.

A l’étranger. La Russie a élaboré des applications tactiques du statoréacteur et les exporte, indique Laurent Serre. Ainsi le missile Yakhont (Mach 2,5), qui peut être tiré d’une rampe terrestre, d’un avion ou d’un sous-marin, a été livré à la Syrie. Le missile air-sol et antinavire KH31 (Mach 3,5) peut être tiré des avions Mig 29 et Su 27. Le missile antinavire Moskit (Mach 3), utilisé par la Russie, l’Ukraine, la Chine et l’Inde, peut être lancé de diverses plates-formes. Pour les États-Unis, les armes hypersoniques constituent un élément essentiel au maintien de la supériorité aérienne, selon André Geoffroy. La NASA, Boeing et l’armée de l’Air américaine procèdent à des essais de prototype de missile volant à Mach 5, en vue d’une mise en service vers 2020. L’Inde  a développé avec la Russie le missile de croisière BrahMos (Mach 3), tirable de la terre et de la mer, et compte l’exporter. L’expérimentation du BrahMos-II, version hypersonique (Mach 7), devrait commencer en 2017. La Chine développe un missile hypersonique avec des résultats mitigés. Enfin, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Australie s’y intéressent.

Loic Salmon

Forces nucléaires : l’enjeu stratégique de la prolifération des missiles balistiques

Drones Air et Marine : surveillance, renseignement et… combat

L’Office national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA) a mis au point un concept de drone à statoréacteur capable de voler au-delà de Mach 5 (1.701 m/s) et plus, avec du kérosène comme combustible. Selon le contexte, il pourrait parcourir 1.000 km en 14 minutes à Mach 4 (1.361 m/s) et en 7 minutes à Mach 8 (2.722 m/s). Récupérable à un point de rendez-vous prédéterminé, il ne nécessiterait ni communication, ni contrôle pendant le vol. Il pourrait emporter : un radar à synthèse d’ouverture, qui améliore la résolution en azimut ; un système de traitement de données ; un système de navigation inertielle et GPS.




Marines : coopérations accrues dans les dix prochaines années

Espace de liberté et futur eldorado économique, la mer devient le théâtre de nouvelles menaces : terrorisme,  trafics illicites, piraterie, pillages et pollutions. Pour les contrer avec des matériels performants mais chers et des budgets restreints, les Marines militaires devront coopérer davantage.

Leur avenir d’ici à 2025 a fait l’objet d’un colloque organisé le 28 octobre 2014 au Bourget (banlieue parisienne) lors du Salon Euronaval. Y sont intervenus les chefs d’état-major des Marines française, sénégalaise, espagnole et brésilienne.

Vu de France. Quelque 90 % des échanges de marchandises se font par la mer et 90 % des télécommunications transitent dans des câbles sous-marins, rappelle l’amiral Rogel. Le volume de fret transporté, passé de 4,5 Mdt à 9 Mdt en 20 ans, devrait atteindre 14 Mdt en 2020. Ces flux empruntent des détroits clés : Malacca, Ormuz, Bab-el-Mandeb, Suez, le Bosphore, Gibraltar et Panama. Pour sécuriser les voies commerciales maritimes, des réflexions sur les pires scénarios sont menées au sein de la Marine nationale, qui doit s’adapter en permanence avec des moyens adéquats et à vérifier régulièrement. Les trafiquants de drogues, d’armes et d’êtres humains (immigration clandestine) profitent de la liberté des mers. Aujourd’hui, un navigateur GPS permet aux pirates de Somalie ou d’ailleurs de s’aventurer loin en mer et de revenir à bon port. Par ailleurs, la raréfaction des ressources à terre favorise la prospection de gaz et de pétrole offshore par des fonds 4.000 m et les ressources halieutiques sont de plus en plus demandées. Ce nouveau potentiel économique et industriel de la mer engendre des tensions près des nouvelles frontières maritimes des États riverains : mer de Chine, océan Arctique, Méditerranée orientale, canal de Mozambique et l’Est du Brésil. La Marine doit garantir la souveraineté de la France sur une zone économique exclusive de 11 Mkm2, qui lui donne des droits et lui impose des devoirs. La lutte contre la pêche illégale s’intensifie pour éviter le pillage et la disparition d’espèces dans les zones de « surpêche ». Lors d’une crise en Méditerranée, la mer devient souvent la seule voie d’accès. La Marine doit s’approcher de la zone littorale, à portée de l’adversaire. Divers pays se sont lancés dans une politique maritime importante, dont l’Union européenne (UE) devra tenir compte, avertit l’amiral. Sur le plan mondial, la France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU a l’obligation de pouvoir intervenir n’importe où. Sa Marine doit disposer de bâtiments capables de se déployer loin et longtemps, dans un contexte d’écrasement des temps médiatique, politique et militaire. Le déclenchement d’une crise est connu en 10 minutes par les réseaux sociaux et entraîne une réaction politique immédiate. La Marine doit donc prépositionner ses bâtiments au loin. Mais elle ne peut agir partout seule, souligne son chef d’état-major. Cela implique des coopérations avec les Marines des pays de l’UE, de l’OTAN et d’Afrique de l’Ouest et de l’Est : opérations « Corymbe » dans le golfe de Guinée et « Atalante » au large de la Somalie. Les bâtiments et aéronefs de la Marine surveillent les côtes et captent des renseignements en mer et même loin à l’intérieur des terres. Enfin, l’accès aux zones littorales permet d’intervenir à terre à partir de la mer : les  frégates européennes multimissions FREMM et les futurs sous-marins d’attaque Barracuda seront dotés du missile de croisière naval à longue portée.

Vu du Sénégal. Les enjeux maritimes des pays africains portent d’abord sur une  protection efficace de leurs ressources, explique l’amiral  Cissoko. Rien qu’au Sénégal, le secteur de la pêche, fournisseur de protéines pour la population et créateur d’emplois, perd 290 M$ chaque année, par suite des captures illégales. La plupart des ressources pétrolières et gazières offshore se trouve à proximité des frontières maritimes entre le Sénégal et la Guinée Bissau, le Ghana et la Côte d’Ivoire, le Nigeria et le Cameroun. Des mécanismes nationaux et régionaux permettraient d’assurer une gestion consensuelle des zones d’exploitation aux frontières pour éviter les conflits. Les États africains doivent pouvoir garantir la sécurité des transports maritimes, des ports et des voies de communications dans les eaux relevant de leur juridiction. Cela implique d’harmoniser les différentes initiatives des partenaires occidentaux en Afrique et de renforcer les capacités d’action navale des États africains. De plus, les stations de surveillance existantes manquent de matériels adaptés au climat de l’Afrique. Compte tenu des budgets militaires limités de ces pays, l’amiral propose d’acquérir des matériels majeurs pour leurs Marines en échange de concessions d’exploitation de ressources naturelles pour une période déterminée. Par suite du cadre juridique inadéquat et du manque de moyens techniques, les États africains ont tendance à sous-traiter la sécurité et la sûreté maritimes à des sociétés privées. Il s’ensuit des difficultés liées à l’emploi de la force lors de la police en mer : règles d’ouverture du feu ; traçabilité des armes ; formation des agents de sécurité privés. Pour faire face à tous ces enjeux, les États africains doivent développer leurs propres capacités d’action navale par des partenariats entre eux, pour avoir un impact durable, et harmoniser leurs coopérations avec les États occidentaux, conclut l’amiral.

Vu d’Espagne. Le Livre Blanc 2013 sur la sécurité maritime prend en compte les risques et menaces déjà mentionnés ainsi que les catastrophes naturelles et accidentelles en mer, indique l’amiral Munoz-Delgado y Diaz Del Rio. Il présente cinq directives : participations coordonnées de toutes les agences relevant plus ou moins de la mer ; efficacité et meilleur emploi des moyens existants ; coopération internationale ; coopération avec le secteur privé ; cybersécurité. La Marine espagnole de demain doit améliorer ses capacités, surtout en matière de sécurité maritime et de réaction aux crises.

Vu du Brésil. La zone de juridiction  du Brésil en Atlantique Sud s’étend sur 4,5 Mkm2, soit 53 % du territoire national, souligne l’amiral Soares de Moura Neto. Le Brésil participe aux opérations internationales de maintien de la paix par la prévention, l’action diplomatique et l’effet dissuasif. Sa Marine échange des informations en temps réel avec les États-Unis, l’Argentine, le Paraguay, l’Uruguay, le Pérou l’Angola, la Namibie et le Sénégal.

Loïc Salmon

Marine : obligation permanente d’innover pour rester performante

Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Le basculement océanique mondial

Quelque 500 nouveaux programmes de construction, totalisant plus de 3.800 navires de surface et sous-marins, sont en cours, soit un chiffre d’affaires de 900 Md€ sur 20 ans. Les perspectives des Marines en 2025 ont été abordées par quatre chefs d’état-major. De gauche à droite : amiral Jaime Munoz-Delgado y Diaz Del Rio (Espagne) ; amiral Bernard Rogel (France) ; modérateur José-Manuel Lamarque (France) ; contre-amiral Cheikh Bara Cissoko (Sénégal) ; amiral Julio Soares de Moura Neto (Brésil).

 

 




Marine nationale : comment attirer les jeunes aujourd’hui

Pour assurer ses besoins en personnel, la Marine nationale doit combler les attentes des jeunes en leur proposant un avenir, une progression au mérite, un esprit d’équipage et, surtout, un métier qui sort de l’ordinaire.

C’est ce qu’a expliqué le capitaine de frégate Michaël Vaxelaire, chef de bureau au Service de recrutement de la Marine, au cours d’une conférence-débat organisée, le 16 octobre 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Les besoins. Chaque année, la Marine recrute 3.000 personnes, soit 8 % de son effectif âgé de 32 ans en moyenne. Du fait de ses contraintes opérationnelles, elle connaît une attrition pyramidale de son personnel et a donc un besoin impératif de jeunes, moins sensibles à l’éloignement à 22 ans qu’à 45. Il s’agit de trouver le profil adéquat au bon moment, compte tenu des formations plus ou moins longues (3 ans pour le domaine nucléaire). La mission de dissuasion nucléaire met en œuvre les Rafale embarqués sur le porte-avions et 4 sous-marins lanceurs d’engins (SNLE). Or pour maintenir au moins un SNLE à la mer, il en faut 4, donc 8 équipages. Pour remplir les missions de connaissance et d’anticipation, les bâtiments se déplacent d’une zone maritime à l’autre et captent des renseignements à diffuser et partager, pour agir au plus vite là où un événement se produit. L’opération « Serval » au Mali (2013) a été préparée notamment par les forces prépositionnées et les navires présents sur la côte ouest-africaine. La mission de prévention consiste à éviter le déclenchement d’un conflit, par la diplomatie navale avec la simple présence du porte-avions ou d’une frégate. Depuis le début de la tension en Syrie, un groupe naval russe croise en Méditerranée. La Marine remplit sa mission de protection par son action de l’État en mer, qui prolonge celle à terre : police des pêches, lutte contre les narcotrafics et l’immigration clandestine et application du code de travail en mer. Enfin, les missions d’intervention portent sur le combat naval et la lutte conte le terrorisme à proximité des côtes. Les équipages des 46 bâtiments déployés en mer doivent pouvoir passer immédiatement du combat à une action de police, où les règles d’engagement (ouverture du feu) et l’état d’esprit diffèrent. Selon le capitaine de frégate Vaxelaire, la Marine française, devenue la première d’Europe, est la seule à laquelle la Marine américaine délègue la protection de ses porte-avions, en raison de sa technologie et de son savoir-faire ! Les opérateurs d’aujourd’hui devant assumer d’importantes responsabilités demain, le recrutement porte aussi sur les chefs de la Marine de 2040. Par ailleurs, l’automatisation croissante limite les besoins en effectifs, mais augmente ceux en compétences. Il faut donc fidéliser davantage les cadres pour conserver le niveau. Le recrutement doit se recentrer sur la préservation des métiers essentiels, où les contrats à durée déterminée seront plus nombreux que ceux à durée indéterminée. La fidélisation passe par la diversification des compétences, à l’origine de la confiance de l’équipage en son chef. Aujourd’hui, le taux de départs volontaires ne dépasse pas 10 %.

Les jeunes. Selon les sondages, la Marine bénéficie d’une excellente image dans l’opinion… qui la connaît à peine ! Pour attirer les jeunes, de ceux en échec scolaire à bac + 5, elle doit les surprendre, les séduire et argumenter, souligne le capitaine de frégate Vaxelaire. Les jeunes consomment beaucoup d’informations sans chercher à les analyser, mais respectent la personne compétente, indépendamment de sa position hiérarchique ou de son âge. Il convient donc de leur expliquer : l’avenir de Marine par suite de la « maritimisation » croissante du monde ; la centaine de métiers accessibles avec la possibilité de stages et même d’emplois pour ceux qui préparent un baccalauréat professionnel ; la préparation militaire Marine avec embarquement sur un navire ; la préparation militaire supérieure pour les titulaires d’un diplôme bac + 3 avec la possibilité de devenir cadre ; le volontariat d’un an ; l’accès à internet sur tous les bâtiments pour communiquer avec leur famille à terre, sauf en opérations pour des motifs de sécurité de la mission et des personnels. Le travail à bord montre la réalité concrète de l’action comme le sauvetage, la destruction d’engins explosifs de la seconde guerre mondiale ou l’intervention à proximité de la côte libyenne. Par suite du nombre limité de personnels à bord, cet état opérationnel permanent exige d’expliquer constamment la finalité de la mission et de déléguer les responsabilités. Le jeune saura s’adapter tout seul et, de son côté, l’institution y gagnera. La féminisation de la Marine reste stable à 13 %, même si les femmes sont mises à l’honneur dans les défilés et les publications. Chaque jeune femme admissible sur concours à l’École navale s’entretient librement avec un officier féminin, qui la rassure sur les possibilités d’alternance des affectations en mer et à terre pour s’occuper des futurs enfants.

Les carrières. La polyvalence nécessite une formation continue, estimée en moyenne à 22 jours par homme et par an. L’escalier social et académique, qui implique un effort personnel, permet aux matelots titulaires d’un brevet d’études professionnelles d’obtenir le brevet d’aptitude technique (niveau bac), puis de rejoindre les officiers mariniers, venus de l’École de maistrance, pour réussir le Brevet supérieur (bac + 2) et, à l’issue d’un parcours qualifiant, acquérir un niveau technique équivalent à une licence (bac+ 3). Ceux qui ne progressent pas doivent quitter la Marine. Les autres se recyclent  aisément dans le monde civil ensuite. Le cursus des officiers se déroule de la même façon, avec des périodes de formation alternées avec des affectations dans les unités opérationnelles et les états-majors. Les futurs commandants de porte-avions, SNLE et frégates, issus de l’École navale par concours externe et interne, se spécialisent pour acquérir une expertise, présentent le concours de l’École de guerre, puis sont désignés pour le Centre des hautes études militaires et l’Institut des hautes études de défense nationale. De nombreux ingénieurs, recrutés à la sortie de leur école comme officiers subalternes, reçoivent une formation militaire à l’École navale et servent jusqu’à 10 ans sous contrat. Les officiers mariniers peuvent également postuler. Enfin, quiconque quitte la Marine satisfait, quel que soit son grade, en fera la meilleure publicité à l’extérieur !

Loïc Salmon

Marine nationale : motiver, fidéliser et accompagner

Marine : des capacités à la hauteur des enjeux stratégiques

La sécurisation des océans : un impératif mondial

Avec 11 Mkm2, la France a la 2ème zone économique exclusive du monde après les États-Unis. En 2014, la Marine compte 39.000 hommes et femmes ainsi répartis : 4.600 officiers ; 24.000 officiers mariniers (sous-officiers) ; 7.400 quartiers-maîtres (caporaux) et matelots ; 3.000 civils. Chaque jour et sur toutes les mers du monde, elle déploie en moyenne 31 bâtiments à la mer, au moins 1 sous-marin nucléaire lanceur d’engins en patrouille et 5 aéronefs en vol. Entre le 10 septembre et le 10 octobre, environ 5.100 marins se trouvaient à bord de 46 bâtiments en mission en Manche, mer du Nord, mer Noire, Méditerranée et océans Atlantique, Indien et Pacifique.




Défense : priorité opérationnelle dans la restructuration territoriale

En vue du modèle d’armée des années 2020, le ministère de la Défense poursuit les transferts et dissolutions d’unités selon des critères opérationnels, budgétaires et d’aménagement du territoire. En 2015, 7.500 postes seront supprimés.

Le 15 octobre 2014, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a annoncé les restructurations décidées pour 2015. Elles sont, précise-t-il, conformes à la Loi de programmation militaire 2014-2019, qui prévoit la suppression de 23.500 postes dont les deux tiers dans le soutien, les structures organiques, l’environnement et l’administration.

Les impacts dans les armées. Dans l’armée de Terre, le 1er Régiment d’artillerie de marine de Châlons-en-Champagne est dissous. Il en est de même pour l’état-major de la 1ère Brigade mécanisée et sa compagnie de commandement et des transmissions de Châlons-en-Champagne. Le Régiment médical de Brétigneux est réorganisé avec notamment la suppression de 2 compagnies de décontamination nucléaire, radiologique, biologique et chimique et de la compagnie de ravitaillement sanitaire de Chanteau. L’infanterie est réorganisée avec la suppression des sections de reconnaissance dans tous ses régiments et la transformation interne du 1er Régiment de tirailleurs d’Épinal et du 8ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine de Castres. Les escadrons d’éclairage et d’investigation sont supprimés au 12ème Régiment de cuirassiers d’Olivet, au Régiment d’infanterie et de chars de marine de Poitiers et au 1er Régiment  de chasseurs de Thierville-sur-Meuse. Pour la logistique, le 121ème Régiment du train de Montlhéry et le 515ème Régiment du train de Brie perdent chacun un escadron de transport. Certaines formations du génie, de l’artillerie et des transmissions, équipées de matériel en fin de vie, perdent des effectifs. L’une des musiques militaires implantées en Ile-de-France est supprimée. La Marine nationale va désarmer 5 bâtiments de combat : le transport de chalands de débarquement Siroco et le pétrolier-ravitailleur Meuse à Toulon ; le patrouilleur Albatros à La Réunion ; les patrouilleurs de surveillance de site Athos et Aramis à Anglet. La base navale de l’Adour à Anglet est fermée. Le Commandement de la marine à Strasbourg est supprimé. Au sein de l’armée de l’Air, la Base aérienne 901 de Drachenbronn est transformée en élément « Air » rattaché à la Base aérienne 133 de Nancy. Toutefois, son site continuera d’accueillir les moyens de détection et leur personnel de maintenance. Dans le cadre de la mutualisation et de l’externalisation du soutien du site de Balard (Paris), la Base aérienne 117 est dissoute. En vue de fermer la Base aérienne 102 de Dijon, le Commandement des forces aériennes est transféré à Bordeaux-Mérignac et fusionné avec le Commandement du soutien des forces aériennes. En préparation de la fermeture de la Base aérienne 110 de Creil en 2016, les escadrons d’avions Casa, qui y sont stationnés, seront transférés vers la Base aérienne 105 d’Évreux. Au niveau interarmées, la Direction du renseignement militaire va transférer une partie de son personnel de Creil vers Balard. Les services de la Direction générale de l’armement sont transférés de Bagneux à Balard. Pour garantir le soutien pétrolier dans les domaines prioritaires, le Service des essences des armées redistribue ses moyens en 2015 : fermeture du Centre de ravitaillement des essences de Castelsarrasin ; réorganisation des dépôts de Mérignac et de Lanvéoc ; montée en puissance des 5 échelons de proximité des Établissements des essences. Entre 2016 et 2019, seront fermés : les Centres de ravitaillement des essences de Sarrebourg (2016), de Monnaie (2018) et de Bouy (2019) ; les Dépôts des essences « air » de Creil (2016), de Salon-de-Provence (2017), de Hyères (2017), de Tours (2018) et de Dax (2018). Le Service interarmées de munitions va fermer ses dépôts de Billard (2015), Connantray (2016), Salbris (2017-2018) ; Neubourg (2018) et Fontvieille (2019).

Le Service de santé et l’Assistance publique. Le Service de santé des armées (SSA) se transforme, tout en préservant sa disponibilité pour le soutien des forces. Le 16 octobre 2014, le médecin général Jean-Marc Debonne, directeur général du SSA, a présenté à la presse le nouveau modèle hospitalier des années 2020. La plateforme militaire hospitalière d’Ile-de-France (IdF) reposera sur les hôpitaux d’instruction des armées (HIA) Percy à Clamart et Bégin à Saint-Mandé. L’HIA Percy recevra les grands blessés, brûlés ou irradiés et assurera leur réhabilitation, en raison de son service de rééducation réputé. L’HIA Bégin apportera les autres expertises. L’HIA du Val-de-Grâce sera recentré sur la recherche avec l’ensemble des compétences, la formation et la mémoire. Une partie de son personnel renforcera les HIA des régions IdF et Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA). Des passerelles seront aussi constituées entre le SSA et les hôpitaux civils publics. En outre, le médecin général Debonne a signé, le 16 octobre, un accord cadre entre le SSA et l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP) pour garantir la pérennité et l’intégration de l’offre des soins hospitaliers en IdF. Les équipes médicales du SSA et de l’AP-HP auront accès aux installations de haute technicité des deux structures. Des équipes mixtes civilo-militaires seront constituées dans les disciplines à caractère opérationnel. En outre, l’AP-HP apportera son soutien à la recherche clinique et à la formation effectuée au sein des HIA. Enfin, des personnels médicaux de l’AP-HP, réservistes opérationnels du SSA, pourront être projetés en opération extérieure ou en soutien des HIA. Par ailleurs, le médecin général a expliqué l’action du SSA face au virus Ébola. Une « unité médicale opérationnelle » de quelques dizaines de personnes, capable d’intervenir immédiatement si nécessaire, sera en mesure de fonctionner en autonomie complète dans deux à trois semaines. L’HIA Bégin peut déjà accueillir des patients rapatriés. Enfin, en coordination avec le ministère des Affaires étrangères, le SSA contribuera à toute action de soutien dans les pays contaminés par Ébola.

Loïc Salmon

Opex : chaîne opérationnelle de santé au plus près des forces

OPEX : prise en charge et suivi des grands blessés

Sauvetage de combat : l’apprentissage des médecins

En 2014, les mesures d’accompagnement social des restructurations territoriales de la défense se montent à 113,8 M€ pour le personnel militaire et 81,4 M€ pour le personnel civil. En 2015, elles atteindront respectivement 119,5 M€ et 85,1 M€. En 2013, la Défense a enregistré  20.932 départs. Le dispositif « Défense mobilité » a reclassé 9.227 personnes dans le secteur privé et 1.931 dans la fonction publique (État, collectivités territoriales et hôpitaux). Le bilan du plan d’accompagnement des restructurations 2012 et 2013 s’établit à 240 M€ pour le personnel militaire au titre du pécule (2.427 pécules attribués) et des aides à la mobilité. En outre, 174 M€ ont été engagés pour le personnel civil : 58 M€ d’indemnités de départ volontaire au profit de 883 fonctionnaires, agents sous contrat et ouvriers d’État ; 53,66 M€ d’indemnisation de la mobilité pour 1.900 personnes ; 62,34 M€ de mesures diverses.




Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) dispose d’une forte capacité militaire, face à des tribus arabes sous armées et une armée irakienne peu aguerrie. Sans intervention terrestre, les frappes aériennes de la coalition menée par les États-Unis ne peuvent que l’empêcher d’aller plus loin.

C’est ce qui ressort d’un débat organisé, le 30 septembre 2014 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et le quotidien Libération. Sont notamment intervenus : Pierre-Jean Luizard, directeur de recherches au CNRS ; Myriam Benraad, politologue à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman ; Denis Bauchard, conseiller à l’Institut français de relations internationales ; Salam Kawakibi, chercheur et vice-président de l’Arab Reform Initiative.

Stratégie. Le rejet du concept occidental  de l’État Nation s’est manifesté par l’instauration d’un « califat » (encadré) sur un territoire riche en ressources pétrolières autour de la frontière syro-irakienne, explique Myriam Beraad. La contestation du califat, dès la mort du prophète Mahomet (632), est à l’origine du conflit pluriséculaire entre sunnites et chiites. Selon Pierre-Jean Luizard, l’EIIL (sunnite) a multiplié les provocations terroristes (menaces puis égorgements d’otages) pour susciter une réponse militaire de l’Occident et le faire apparaître comme engagé dans une croisade contre les sunnites, qui représentent 88 % des musulmans du monde arabe. Ainsi impliqué dans un conflit communautaire local, l’Occident se trouve entraîné dans une guerre dont il n’a pas encore défini les objectifs. Pour conquérir Bagdad, l’EIIL comptait sur les milliers de sunnites irakiens expulsés de chez eux par le régime chiite, mis en place par les États-Unis en 2003, et parqués dans des camps. Mais la population de la capitale, majoritairement chiite, les a considérés comme une  « 5ème colonne » de partisans hostiles cachés et les milices chiites ont résisté. Toutefois, l’EIIL a les moyens de durer. En effet, pour la première fois, explique Denis Bauchard, un mouvement terroriste dispose d’un financement considérable, que même Al Qaïda n’a jamais pu obtenir. Son trésor de guerre, de l’ordre de 1 à 2 Md$ au premier semestre 2014, s’alimente de diverses façons : ventes de pétrole à prix cassés vers la Turquie, l’Iran et la Syrie, via la région autonome du Kurdistan irakien ; pillage des banques irakiennes dans le territoire conquis ; racket de la population à grande échelle ; dons de fondations de pays du golfe Arabo-Persique, de Malaisie et d’Indonésie ; contrebande vers la Turquie par les tribus arabes. Cette manne financière s’avère donc beaucoup plus difficile à assécher que celle d’Al Qaïda, dont il suffisait de surveiller les flux bancaires. Dans les régions où la reconstruction économique n’existe pas, l’EIIL peut ainsi recruter des jeunes djihadistes à 500-700 $/mois, alors qu’Al Qaïda ne propose que 300 $.

Champ d’action. L’EIIL a profité du pourrissement de la situation politico-économique en Irak. Selon Myriam Benraad, les États-Unis ont commis plusieurs erreurs en 2003. D’abord, le démantèlement de l’armée irakienne a incité des soldats et des cadres à choisir le Djihad (guerre sainte), car la carrière militaire y est une véritable institution depuis l’empire ottoman. De plus, la mise à l’écart des sunnites du jeu politique a provoqué des insurrections de combattants nationalistes à tendance djihadiste, puis la répression des manifestations sunnites par le gouvernement chiite. Ce dernier a, en outre, transféré les ressources énergétiques du Nord du pays aux mains des Kurdes et des chiites. D’après Pierre-Jean Luizard, le succès de l’EIIL conduit, à moyen terme, à l’échec définitif de l’intégration des arabes sunnites de l’Irak (20 % de la population) et à celui des réformes du gouvernement, en vue d’un système de quotas de postes étatiques répartis en fonction de l’importance démographique de chaque communauté confessionnelle, comme au Liban. Par ailleurs, l’EIIL avait conclu un accord avec les Kurdes leur laissant la région pétrolière de Kirkourk, en échange de leur neutralité lors de la conquête de Mossoul et de trois provinces du Nord de l’Irak. Puis, il a rendu les Kurdes responsables de l’échec de la prise de Bagdad, a rompu cette alliance et aujourd’hui les combat. Tous les services de renseignement savent que les combattants djihadistes ont été formés en Syrie, souligne Salam Kawakibi. Il ajoute que le régime a libéré des prisonniers après la révolution pour créer de la radicalisation au sein de la rébellion syrienne. Enfin, vis-à-vis de la communauté internationale, ce dernier a joué la carte du choix entre lui et le chaos islamiste.

Influences étrangères. L’Iran s’implique discrètement sur le terrain. L’Arabie Saoudite (sunnite), qui n’a jamais accepté un gouvernement irakien chiite sous influence iranienne, a officieusement financé les djihadistes en 2005-2006, surtout par des dons de fondations ou de riches familles. Mais début 2014, ses services de renseignement ont été repris en main par le gouvernement, explique Denis Bauchard. A terme, la Turquie veut créer une zone tampon en territoire syrien pour protéger sa frontière, qui a été particulièrement poreuse (djihadistes et trafiquants), rappelle Salam Kawakibi. De plus, l’ex-chef de l’organisation terroriste kurde PKK, active en Syrie, Iran, Irak et Turquie, a été livré à la Turquie par le régime syrien. De leur côté, les États-Unis ont décidé des frappes aériennes au Nord de l’Irak, mais pas en Syrie où se trouve l’état-major de l’EIIL. L’ONU, rappelle Denis Bauchard, ne peut intervenir qu’à la demande d’un État attaqué comme l’Irak. Pour la Syrie, toute résolution du Conseil de sécurité sera probablement bloquée par les vetos de la Russie et de la Chine. Par ailleurs, la Syrie dispose d’armements sophistiqués et de conseillers russes. Un bombardement de son territoire causerait des dégâts collatéraux politiquement risqués et… profitables à l’EIIL ! De son côté, le ministère français des Affaires étrangères recommande aux voyageurs de se montrer vigilants lors de leurs séjours dans une quarantaine de pays à risques. Une conférence internationale s’est tenue à Paris le 15 septembre 2014 pour définir une stratégie contre le terrorisme. L’armée de l’Air française effectue déjà des frappes en Irak, en coordination avec la coalition internationale, pour appuyer les troupes locales au sol. Des appels ont été lancés aux imams d’Arabie saoudite et d’Égypte pour déclarer que les combattants de l’EIIL sont des « apostats » et que le terrorisme est un déni de l’Islam.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : chaos interne et répercussions périphériques

Libye : bilan final de l’opération Harmattan dans le cadre OTAN

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

L’État islamique en Irak et au Levant  (EIIL), parfois désigné sous l’appellation arabe de « Daech », est une organisation qui se considère comme le véritable État de l’Irak depuis 2006 puis de la Syrie en 2013. Initialement lié à Al Qaïda, il s’en est séparé en 2013. Avec des effectifs estimés à plus de 20.000 membres en 2014, il pratique la lutte armée, la guérilla, l’attentat suicide et la prise d’otages en Irak, en Syrie et au Liban. De mouvance sunnite opposée au chiisme iranien, il a proclamé, le 29 juin 2014, le rétablissement du « califat », à savoir l’autorité spirituelle et temporelle sur la communauté musulmane au début de l’islam, sur les territoires qu’il contrôle.




Moyen-Orient : chaos interne et répercussions périphériques

Le « printemps arabe », le terrorisme d’Al Qaïda, le succès de l’organisation autoproclamée « État islamique de l’Irak et du Levant » (« Daech » en arabe) et la fascination de jeunes, musulmans ou non, pour le Djihad (guerre sainte) en Syrie ont surpris les pays occidentaux.

Face à la confusion de l’information en continu, le professeur Gilles Kepel a procédé à un décryptage de la situation dans la durée, lors d’une conférence-débat organisée, le 25 septembre 2014 à Paris, par les associations Forum du futur et Minerve EMST.

Évolution du monde arabe. La première guerre mondiale a donné le coup d’envoi de la déstructuration du Moyen-Orient avec la création d’États arabes issus de l’empire ottoman et la déclaration Balfour (1917) sur l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. Le « printemps arabe » (2010-2011), qui rappelle celui de 1848 en Europe et celui de Prague du temps de l’URSS (1968), est accueilli « avec enthousiasme et naïveté » en Occident, car il remet en cause les bases de l’ordre établi. Les régimes dictatoriaux s’effondrent en Tunisie, Égypte et Libye, mais pas en Syrie, ni au Yémen, ni à Bahreïn. Aujourd’hui, la mouvance chiite de l’Iran à l’Irak, qui inclut la minorité chiite de Syrie et le mouvement Hezbollah au Liban, vise une hégémonie sur les gisements d’hydrocarbures du golfe Arabo-Persique. En Syrie, la contestation populaire a basculé vers une opposition entre sunnites, majoritaires dans la population, et non sunnites (chiites, druzes et chrétiens). Téhéran soutient le régime de Damas, dont les missiles peuvent frapper Israël et qui reçoit également l’appui du gouvernement chiite irakien, du Hezbollah et de la Russie. Les rebelles syriens sont soutenus par la Turquie. Le régime syrien, qui a utilisé les armes chimiques pour se maintenir au pouvoir et non pour la lutte aux frontières, accepte des négociations sur elles en 2013 sous l’égide de la Russie. L’Égypte, ancienne puissance régulatrice régionale, dont les ressources diminuent alors que sa population augmente, ne parvient plus à gérer la sécurité dans le Sinaï. En outre, elle ne peut assurer une surveillance suffisante de sa frontière avec la Libye où le trafic d’armes, pillées après la chute du colonel Kadhafi, essaime dans toute la région. Pour éviter son effondrement et un délitement de toute la région, l’Arabie Saoudite et les États-Unis ont facilité l’arrivée au pouvoir du maréchal Fattah al-Sissi. L’intervention américaine en Irak en 2003 a provoqué la chute du régime sunnite de Saddam Hussein, l’arrivée au pouvoir de la majorité chiite et le basculement de l’Irak, des pays sunnites du golfe Arabo-Persique vers l’Iran. L’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la partie Nord de l’Irak, conquise par l’organisation Daech en juin 2014, a permis la création de l’entité autonome du « Kurdistan ». Ce dernier, devenu « le Dubaï de la région », est reconnu par les compagnies pétrolières étrangères qui veulent obtenir des contrats : le baril de pétrole s’y négocie à 35 $ au lieu de 90 $ ! L’Iran apparaît comme un élément clé dans le chaos moyen-oriental, car il dispose d’une grande capacité industrielle en dépit de l’endoctrinement idéologique et poursuit le développement de l’arme nucléaire. Considéré comme un État voyou depuis 1976, il participe aujourd’hui à la coalition contre Daech en Irak. Son aide au mouvement Hamas, (bande de Gaza), en guerre contre Israël (juillet-août 2014), a contraint ce dernier à des frappes faisant surtout des victimes parmi les vieillards, femmes et enfants, donc désastreuses sur le plan médiatique. Enfin, depuis l’arrivée au pouvoir du parti AKP en 2003, la Turquie s’est éloignée d’Israël pour se rapprocher des pays arabes.

D’Al Qaïdah à Daech. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis par Al Qaïda, les services de renseignement occidentaux sont parvenus à interpréter, comprendre et annihiler son mode de fonctionnement pyramidal. Ben Laden désignait les cibles et y envoyait ses agents pour un coût financier faible. Al Qaïda identifiait les individus éventuellement utilisables puis procédait à un filtrage. Entre 2003 et 2006, le gouvernement de Riyad redoute qu’Al Qaïda n’envoie des agents endoctrinés et entraînés militairement en Irak pour encourager la subversion parmi la population roturière saoudienne. La famille royale accapare en effet la plus grosse part de la rente pétrolière. En 1802, elle avait assis sa domination sur les tribus arabes en remplaçant les razzias habituelles par le Djihad. Aujourd’hui, Daech fait de même et recrute de jeunes Saoudiens sunnites en jouant sur l’attitude ambivalente du gouvernement de Riyad à l’égard des mouvements djihadistes. Après leur intervention en Irak en 2003, les États-Unis ont dissous l’armée irakienne et armé les tribus arabes sunnites. Daech a réussi à les fédérer ainsi que les anciens cadres militaires et les partisans du régime déchu. Elle a récupéré des armes lourdes d’origine russe en Syrie et saisi, lors de sa progression fulgurante en Irak en juin 2014, celles fournies par les États-Unis à la nouvelle armée du gouvernement chiite qu’ils ont mis en place à Bagdad. En Syrie même, Daech a été aidée par les services de renseignement du régime pour provoquer des querelles au sein de la rébellion. Elle reçoit un soutien financier de fondations des monarchies du golfe Arabo-Persique et profite de la revente à bas prix du pétrole des sites du Nord de l’Irak, conquis mais non bombardés par l’aviation américaine. Daech, qui fonctionne en réseau et non pas de façon pyramidale, a remplacé Al-Qaïdah au Maroc, en Tunisie et en Algérie. Elle utilise internet pour sa propagande, via les réseaux sociaux You Tube, Tweeter et Facebook avec la mise en scène de l’égorgement, qui déshumanise la victime chiite, chrétienne ou juive et la rabaisse au rang de l’animal, souligne le professeur Kepel. En outre, les hommes doivent se convertir à l’islam ou mourir et les femmes être vendues comme esclaves, comme procède le mouvement djihadiste Boko Aram au Nigeria.

Attractivité djihadiste. Daech endoctrine des individus pour les rendre autonomes, leur donne une formation militaire et les renvoie dans leurs sociétés musulmanes ou occidentales d’origine. Plus du quart des convertis au djihadisme par les réseaux sociaux en France sont constitués de Français de souche. En revanche, des milliers de citoyens originaires du Sahel et du Maghreb ont été élus conseillers municipaux dès 2008 et 400 ont été candidats aux élections législatives de 2012. Ils représentent une population intégrée à la société s française, qui pourrait constituer un réseau d’influence contre Daech, conclut le professeur Kepel.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Arabophone et spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, le professeur Gilles Kepel est membre de l’Institut universitaire de France. Il a enseigné aux États-Unis (New York University et Columbia University), en Grande-Bretagne (London School of Economics) et en France (Institut d’études politiques de Paris). Dans ces derniers ouvrages (photo), il explique la déchirure du monde arabe et de l’islam au Moyen-Orient, face à la modernité, ainsi que les difficultés de la jeunesse des banlieues issue de l’immigration, qui cherche sa place dans la société française sans renoncer à ses racines.




Recherche stratégique : outil pour éclairer l’action publique

La recherche stratégique peut influer sur les décisions du ministre de la Défense à court terme (opérations et gestion de crise), à moyen terme (changement d’emploi des forces armées) et à long terme (orientation de la doctrine militaire).

C’est ce qu’a expliqué Jean-Claude Mallet, conseiller auprès du ministre de la Défense, au cours d’un séminaire organisé, le 21 mai 2014 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques (DAS) et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Y ont également participé des représentants de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et de l’Université de Montpellier 1.

Moyens étatiques. Selon Jean-Claude Mallet, la stratégie est générale dans sa finalité, militaire par son action et ouverte sur les aspects technico-opérationnels. Les crises récentes concernent les mouvements djihadistes à tendance terroriste (Sahel, Irak et Syrie), la République Centrafricaine et l’Ukraine. La réflexion au sens large porte sur le savoir et les connaissances militaires et universitaires, avec l’aide de l‘IRSEM, des laboratoires de grands centres universitaires (économie) et de la Direction générale de l’armement (sciences et techniques), en vue d’orienter leurs savoir-faire vers les études de défense. Les cyberattaques constituent une révolution dans les affaires militaires et stratégiques avec des enjeux éthiques, humains, financiers et technologiques, en raison de leur capacité à paralyser des infrastructures vitales. Cette évolution générale devrait permettre d’anticiper les crises. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale souligne la montée en puissance de l’Asie, centre de gravité des rapports de forces internationaux avec un impact sur la sécurité de la France. En Afrique, la violence des mouvements djihadistes combattants nécessite un investissement politico-militaire fort, en rapport avec une réflexion stratégique pour anticiper les crises. Il est particulièrement difficile d’orienter les données connues vers la bonne décision et éviter la myopie dans l’action, estime Jean-Claude Mallet : les causes des printemps arabes de 2010 avaient déjà été étudiées par les diplomates sur le terrain ! De son côté, la DAS a subventionné 40 projets contribuant à la recherche stratégique en 2013. Elle entretient un dialogue permanent avec les instituts de recherche et a mis en ligne, sous son contrôle qualitatif, 142 études sur des sujets non sensibles. Le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères met en relation des chercheurs et des diplomates, pour que leur savoir contribue à la réflexion au sein du ministère, notamment par le biais de la Fondation pour la recherche stratégique, des instituts de sciences politiques en France et de son réseau de 27 instituts de recherche étrangers. Son directeur adjoint, David Cvach, a regretté le cloisonnement entre la recherche et la diplomatie. En effet, les chercheurs connaissent mal les décideurs de politique étrangère et le monde diplomatique a tendance à se refermer sur lui-même, sauf les agents issus du concours Orient. En conséquence, les diplomates doivent passer deux ans hors de leur filière, notamment dans les « think tanks », organismes privés, à but non lucratif, de réflexion d’intérêt général. Selon Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM, une simple recommandation d’un institut de recherche ne peut modifier une décision politique en cas de crise. En France, les passerelles entre milieux universitaire, diplomatique et militaire sont rares, contrairement aux pays anglo-saxons (Grande-Bretagne et États-Unis). Il faut en effet un contact permanent, pour que les décideurs envisagent des réactions à chaud aux recommandations d’experts, avec qui ils ont travaillé dans le passé.

Penser autrement. Selon son maître de recherche Xavier Pasco, la FRS se met en relation avec des acteurs étatiques et privés, techniques et industriels, car rien ne remplace l’expérience sur le terrain. La stratégie repose sur la diversité des domaines et des acteurs : Commission et Parlement européens, Agence spatiale européenne et OTAN. Il s’agit de comprendre les rapports entre les forces d’intervention et présenter les débats politiques, économiques et sociaux. Le cyberespace ne se réduit pas à ses aspects techniques. La FRS entend construire sa compétence dans la durée et consolider son expertise en matière de prolifération des armes nucléaires, biologiques et chimiques. Ses recherches portent sur la transversalité des niveaux national et européen, à savoir le passage de la souveraineté à la coopération, le cyberespace, l’orientation des investissements militaires et civils là où l’interaction est permanente, le partenariat public/privé pour obtenir l’efficacité économique et une garantie durable. Soucieuse de ne pas s’attarder sur le passé, la FRS veut éviter le « prêt à penser ». De son côté, Dominique David, directeur exécutif de l’IFRI, rappelle qu’un « think tank » est une organisation permanente, dont les équipes se donnent le temps de la réflexion pour élaborer des produits spécifiques (documents écrits et débats), destinés aux décideurs politiques, entreprises, chercheurs et médias. Sa crédibilité dépend de son indépendance… garantie par ses multiples dépendances ! Le think tank travaille dans l’intérêt général et définit de nouveaux champs de recherche, dont il planifie l’exploration. A côté de l’État, producteur intellectuel collectif, prolifèrent des clubs de réflexion sur : l’évolution de la communauté internationale avec ses incertitudes sur la répartition de la puissance et la capacité de nuire ; l’évolution des moyens de gestion des crises. Un département de quelques dizaines de personnes de l’Université de Montpellier1 travaille sur les aspects internes de la politique de défense et des questions militaires, explique le professeur Jean Joana. Un dialogue s’est ouvert entre leurs spécificités et les autres enjeux politiques et sociaux : solidarité, contrôle des dépenses, réforme de l’État et participations aux instances de l’Union européenne et de l’OTAN. Les travaux en cours portent notamment sur : la formulation et la mise en œuvre des doctrines militaires ; la participation à des coalitions ; la privatisation de la sécurité ; la planification et la programmation militaires ; l’industrie de l’armement ; la gestion du personnel ; l’implantation des bases de défense ; l’adaptation de l’outil militaire en tirant les leçons des erreurs du passé.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Entre 1990 et 2011, 65 manuels généralistes des relations internationales ont été publiés dans le monde. L’approche française est assurée par l’Institut des hautes études de défense nationale, qui a établi un réseau d’universités et de « think tanks » et créé l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Ce dernier s’est spécialisé sur l’économie, la sécurité, la cyberstratégie et les grands enjeux politiques. L’IRSEM a pour objectifs : produire des études internes pour le ministère de la Défense ; attirer les jeunes chercheurs pour constituer la relève en matière d’études stratégiques ; diffuser la pensée stratégique française à l’étranger ; soutenir l’enseignement militaire supérieur.




Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Face aux menaces qui ignorent les frontières, la défense, fonction régalienne de sécurité du territoire et des intérêts stratégiques, nécessite un dialogue permanent au sein de la nation.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 18 juin 2014 à Paris, par l’Association des entreprises partenaires de la défense, l’École de guerre économique et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut national de la défense nationale (ANAJ-IHEDN). Sont surtout intervenus : Marie Récalde, parlementaire ; le colonel Michel Goya, armée de Terre ; Christian Harbulot, École de guerre économique ; François Mattens, ANAJ-IHEDN.

Incertitude internationale. La notion de puissance, décriée dans le monde universitaire, reprend de l’importance depuis quelques années, estime Christian Harbulot. Il s’agit de lui redonner la capacité d’exister au-delà de la souveraineté, car l’évolution de la situation internationale ne se limite pas à la vente de produits sur un marché mondialisé. La fragilité du monde se manifeste en Asie, en Afrique et même en Europe. A côté du monde matériel, où il s’agissait autrefois de dominer un continent ou les axes de communications maritimes, émerge un monde « immatériel », où la puissance des États va s’exprimer et pas seulement par les réseaux sociaux. La superpuissance américaine subit des revers stratégiques lourds : Viêt Nam en 1975 et Irak en 2014. En outre, l’affaire Snowden a révélé pour la première fois que les États-Unis veulent la « totalité du gâteau », en termes de possession et de puissance. Or, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud ne veulent pas tout leur laisser. Le Japon n’est plus sûr de bénéficier du parapluie américain en matière de défense dans 30-40 ans. Déjà au milieu du XIXème siècle, il comptait sur sa richesse et son armée pour garantir sa souveraineté. L’Allemagne poursuit une double stratégie : construire l’Europe et assurer sa propre puissance. Dépourvue de l’arme nucléaire, elle fabrique ses munitions, développe son industrie militaire et entretient le patriotisme. Entre les deux guerres mondiales, elle avait commencé la reconstruction de son armée avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir (1933). Mais la France, ajoute Christian Harbulot, s’interdit même de débattre de l’affaiblissement des États-Unis. Elle mise tout sur l’Europe et compte sur son armement nucléaire pour affirmer sa puissance. De son côté, Marie Récalde souligne que la loi de programmation militaire 2014-2019 maintient le niveau d’ambition et de responsabilité de la France sur la scène internationale : protection du territoire, dissuasion nucléaire et capacité d’intervention sur des théâtres extérieurs (gestion de crises ou état de guerre). Elle prépare l’avenir en tenant compte de la dette publique, afin de conserver la maîtrise des choix stratégiques de défense.

Le poids économique. L’industrie de défense est un facteur de croissance encore fragile dans un contexte budgétaire contraint, ajoute Marie Récalde. Les entreprises concernées exercent des activités duales : environ 30 % pour le marché militaire et 70 % pour le marché civil. Si elles perdent celui de la défense en France, elles partiront à l’étranger. Le Parlement reste donc très vigilant, car cela devient un enjeu pour le territoire national. Cette industrie, qui emploie 165.000 personnes, a réalisé un chiffre d’affaires de 17 Md€, dont 6,3 Md€ à l’exportation en 2013 (+ 30 % en un an). Elle compte environ 2.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes des grands donneurs d’ordre. Leur niveau élevé en recherche et développement génère des produits à forte valeur ajoutée. L’État leur alloue 730 M€ en études amont sur les futurs aéronefs, chars de combat, missiles, moyens de lutte anti-sous-marine et cyberdéfense. Garantie de la sécurité de la France et de son indépendance, la dissuasion nucléaire revient à 3,4 Md€/an, du laboratoire de recherche fondamentale à la production de l’arme, sa mise en service et son démantèlement en fin de vie opérationnelle. Cela représente 0,2 % du produit intérieur brut français en 2013, contre 1% en 1967. L’industrie nucléaire génère des milliers d’emplois sur le territoire national, démontre une excellence technologique et contribue à la compétitivité de la France.

Le vécu. Le colonel Goya s’est interrogé sur les finalités des engagements de la France, vues du terrain. Le soldat apparaît comme un instrument politique pour affermir la puissance de la France. En 1983, le seul attentat-suicide de l’immeuble « Drakkar » à Beyrouth a coûté la vie à 92 parachutistes, soit plus que durant toute l’intervention en Afghanistan (87 morts). En 1992, au Rwanda, le manque de clarté des intérêts à défendre fait porter plus d’attention à la limitation des risques sur le terrain qu’à l’accomplissement de la mission. En 1993, en Bosnie, la force armée est employée pour des actions de police et de diplomatie. En revanche, les opérations en Libye en 2011 et au Mali en 2013 présentent des objectifs clairs avec un ennemi désigné et des moyens importants. En 2014, en République Centrafricaine, la notion d’ennemi fait place à celle de menace, pour une mission de police mais avec des effectifs insuffisants. Pour la réserve opérationnelle, les armées ont tendance à faire appel à d’anciens militaires immédiatement exploitables, plutôt qu’à des volontaires issus du monde civil et sans formation initiale. Les déceptions qui s’ensuivent risquent de mettre à mal le lien armée/nation, faute de moyens.

L’influence. La défense concerne tout le monde et la jeunesse a son mot à dire, estime François Mattens. Ainsi, l’ANAJ-IHEDN, créée en 1996 avec 5 membres, en compte 1.800 en 2014. Ses conférences-débats hebdomadaires à l’École militaire à Paris attire en moyenne 250 personnes de tous âges, dont la plupart ne connait rien à la défense au sens large (militaire, économique, diplomatique et défense civile). Parfois, un sujet, en apparence annexe, répond quand même à une demande du public, qui capte des idées en la matière et devient un vecteur d’influence. Des ateliers thématiques à effectif restreint permettent des échanges d’expériences. Des délégués régionaux sont actifs dans toute la France. En outre, le ministère des Affaires étrangères soutient les initiatives de l’association à l’international, notamment à Washington où ses conférences attirent environ 200 personnes… y compris américaines !  Enfin, l’ANAJ-IHEDN diffuse se travaux sur les principaux réseaux sociaux d’internet.

Loïc Salmon

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Europe : la dimension militaire, une question de survie

De gauche à droite : Marie Récalde, députée de la Gironde et membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées ; colonel Michel Goya, chef du bureau recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre et animateur du blog « La voie de l’épée » ; Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique et directeur associé du cabinet conseil Spin Partners ; François Mattens, président de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. L’Association des entreprises partenaires de la défense a pour objet le développement des relations entre la défense et le monde de l’entreprise. L’École de guerre économique, fondée en 1997, assure une formation en intelligence économique.

 




Armement : exportations françaises, + 42,7 % en 2013

Les prises de commandes d’armements français ont totalisé 6,87 Md€ en 2013, soit une hausse de 42,7 % en un an. Le 2 avril 2014, la France a ratifié le Traité sur le commerce des armes, adopté par l’Assemblée générale de l’ONU en 2013.

Les exportations d’armement de la France font l’objet d’un rapport au Parlement, présenté par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, à l’occasion de l’Université d’été de la défense tenue à Bordeaux les 8 et 9 septembre 2014.

Résultats et tendances. La progression constatée en 2013 résulte de l’entrée en vigueur de 8 contrats d’un montant supérieur à 200 M€ et qui totalisent 2,82 Md€ (+ 81 % en un an). En outre, ceux d’un montant inférieur à 200 M€ ont atteint 4,05 Md€ (+ 24 %). Les pays du Proche et Moyen-Orient représentent près de la moitié des prises de commandes. L’Arabie Saoudite est le premier client de la France avec plus de 1,9 Md€ de contrats entrés en vigueur en 2013. D’après la Direction générale de l’armement (DGA), les principaux clients de la France entre 2004 et 2013 ont été : l’Arabie Saoudite avec près de 9 Md€ ; l’Inde et le Brésil (environ 6 Md€) ; les Émirats arabes unis (3,5 Md€) ; les États-Unis (3 Md€) ; le Maroc, la Grande-Bretagne, la Malaisie et Singapour (autour de 2 Md€) ; la Russie (1,5 Md€). De son côté, la Fondation pour la recherche stratégique a calculé que le marché mondial de l’armement, entre 2008 et 2012, s’établit en moyenne à 73,5 Md€, ainsi répartis : États-Unis, 49 % ; Europe, 29,8 % ; Russie, 10,7 % ; autres pays, 10,5 %. Ce marché subit les baisses des dépenses militaires poursuivies en 2013. Par rapport au produit intérieur brut, celles de l’Union européenne sont passées de 1,68 % en 2009 à 1,5 % en 2012. Aux États-Unis, la baisse du budget militaire a été limitée à 0,5 % en 2013. Par suite du ralentissement de leur croissance économique, les pays importateurs d’Amérique latine ont reporté ou annulé plusieurs programmes d’équipements militaires. En revanche, ceux d’Asie et du Moyen-Orient ont représenté plus de la moitié des commandes mondiales, en raison de la persistance des tensions sécuritaires et du besoin de renouvellement d’équipements devenus obsolètes. Par ailleurs, la concurrence s’accroit entre pays exportateurs d’armement. Pour compenser la baisse des commandes intérieures, les États-Unis veulent renforcer leurs parts de marché au Moyen-Orient et se tournent vers l’Asie par le biais de contrats intergouvernementaux dénommés « Foreign Military Sales ». La Russie promeut ses matériels par la coopération de défense et de sécurité, accompagnée d’offres de financement dédié qui lui permettent de remporter des contrats dans les pays en développement. Au sein de l’Union européenne, les entreprises françaises exportatrices d’armement affrontent la concurrence de celles de Grande-Bretagne, d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne, de Suède et même des Pays-Bas qui cherchent de nouveaux marchés et ciblent les plus porteurs.

Contrôles étatiques. Pour respecter ses engagements internationaux en matière de lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et de prévention de la dissémination des armes conventionnelles, la France encadre les exportations d’armement et de matières « sensibles » (nucléaires et chimiques). Les licences d’exportation ou de transfert sont accordées par le Premier ministre, après examen par la Commission interministérielle pour l’étude des exportations et matériels de guerre (CIEEMG). Ces licences sont conditionnées par l’obligation de l’industriel d’obtenir de son client (État, société ou particulier) des engagements sur : la destination finale ; la non-réexportation de matériels livrés, qui ne peuvent être cédés à des tiers sans autorisation préalable des autorités françaises. En outre, depuis juin 2012, un contrôle, dit « a posteriori », vérifie les ventes ou transferts réalisés. Des agents de la DGA effectuent des contrôles sur pièces (documents) ou sur place (dans les locaux des titulaires des autorisations). De plus, les entreprises sont tenues de faire parvenir à la DGA des comptes rendus semestriels de leurs commandes et expéditions de matériels. Des restrictions particulières s’appliquent à l’exportation, à l’importation ou au transfert de certaines marchandises en lien plus ou moins direct avec la défense. Ainsi, tout équipement contenant des produits explosifs doit recevoir une autorisation préalable du ministre chargé des douanes, à l’issue d’une procédure pouvant impliquer les ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de l’Économie ou de la Défense. La Direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI) délivre plus de 5.000 autorisations par an. En outre, depuis 2005, l’Union européenne a instauré un régime de prohibition stricte à l’importation et à l’exportation de biens servant uniquement à infliger la peine capitale, la torture ou un traitement cruel, inhumain ou dégradant. La DGDDI exerce aussi un contrôle lors du dédouanement, après ciblage de déclarations suspectes, et un autre dans les 3 ans suivant l’exportation.

Critères européens. En 2013, la CIEEMG a notifié des refus d’exportation ou de transferts d’armement, conformément aux 8 critères de la directive européenne 2008/944 de politique étrangère et de sécurité commune. Le 1er concerne le respect des engagements internationaux (15 % du total des refus). Le 2ème porte sur le respect des droits de l’Homme dans le pays de destination finale (0 %). Le 3ème concerne la situation intérieure dans le pays de destination finale (26 %). Le 4ème porte sur la préservation de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionales (4 %). Le 5ème concerne la sécurité nationale des États membres et celle de pays amis et alliés (11 %). Le 6ème porte sur le comportement du pays acheteur à l’égard de la communauté internationale et notamment son attitude envers le terrorisme, la nature de ses alliances et le respect du droit international (0 %). Le 7ème concerne l’existence d’un risque de détournement de l’équipement à l’intérieur du pays acheteur ou de réexportation dans des conditions non souhaitées (29 %). Le 8ème porte sur la compatibilité des exportations d’armement avec la capacité technique et économique du pays destinataire (15 %). Ont été ainsi pénalisés : l’Afrique sub-saharienne avec 41 % des refus ; l’Europe centrale et orientale (18 %) ; les Proche et Moyen-Orient (14 %) ; l’Asie du Sud (14 %) ; l’Afrique du Nord (9 %) ; l’Asie centrale (4 %).

Loïc Salmon

 

Le ministère de la Défense et le Conseil des industries de défense ont réalisé une étude d’impact social, économique et technologique avec l’aide du cabinet conseil McKinsey & Company, publiée en septembre 2014. Les exportations d’armement ont réduit le déficit commercial de la France de 5-8% entre 2008 et 2013. Elles génèrent 27.500 emplois directs et indirects et 11.000 à 13.000 emplois induits. Elles permettent de dynamiser principalement 7 grands bassins d’emploi régionaux : Ile-de-France ; Provence-Alpes-Côte-d’Azur ; Bretagne ; Aquitaine ; Midi-Pyrénées ; Centre ; Rhône-Alpes. En 2013, 669 entreprises françaises, dont plus de la moitié petites et moyennes, ont exporté des matériels militaires.