Moyen-Orient : défi du terrorisme islamiste de l’EIIL

L’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) dispose d’une forte capacité militaire, face à des tribus arabes sous armées et une armée irakienne peu aguerrie. Sans intervention terrestre, les frappes aériennes de la coalition menée par les États-Unis ne peuvent que l’empêcher d’aller plus loin.

C’est ce qui ressort d’un débat organisé, le 30 septembre 2014 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et le quotidien Libération. Sont notamment intervenus : Pierre-Jean Luizard, directeur de recherches au CNRS ; Myriam Benraad, politologue à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman ; Denis Bauchard, conseiller à l’Institut français de relations internationales ; Salam Kawakibi, chercheur et vice-président de l’Arab Reform Initiative.

Stratégie. Le rejet du concept occidental  de l’État Nation s’est manifesté par l’instauration d’un « califat » (encadré) sur un territoire riche en ressources pétrolières autour de la frontière syro-irakienne, explique Myriam Beraad. La contestation du califat, dès la mort du prophète Mahomet (632), est à l’origine du conflit pluriséculaire entre sunnites et chiites. Selon Pierre-Jean Luizard, l’EIIL (sunnite) a multiplié les provocations terroristes (menaces puis égorgements d’otages) pour susciter une réponse militaire de l’Occident et le faire apparaître comme engagé dans une croisade contre les sunnites, qui représentent 88 % des musulmans du monde arabe. Ainsi impliqué dans un conflit communautaire local, l’Occident se trouve entraîné dans une guerre dont il n’a pas encore défini les objectifs. Pour conquérir Bagdad, l’EIIL comptait sur les milliers de sunnites irakiens expulsés de chez eux par le régime chiite, mis en place par les États-Unis en 2003, et parqués dans des camps. Mais la population de la capitale, majoritairement chiite, les a considérés comme une  « 5ème colonne » de partisans hostiles cachés et les milices chiites ont résisté. Toutefois, l’EIIL a les moyens de durer. En effet, pour la première fois, explique Denis Bauchard, un mouvement terroriste dispose d’un financement considérable, que même Al Qaïda n’a jamais pu obtenir. Son trésor de guerre, de l’ordre de 1 à 2 Md$ au premier semestre 2014, s’alimente de diverses façons : ventes de pétrole à prix cassés vers la Turquie, l’Iran et la Syrie, via la région autonome du Kurdistan irakien ; pillage des banques irakiennes dans le territoire conquis ; racket de la population à grande échelle ; dons de fondations de pays du golfe Arabo-Persique, de Malaisie et d’Indonésie ; contrebande vers la Turquie par les tribus arabes. Cette manne financière s’avère donc beaucoup plus difficile à assécher que celle d’Al Qaïda, dont il suffisait de surveiller les flux bancaires. Dans les régions où la reconstruction économique n’existe pas, l’EIIL peut ainsi recruter des jeunes djihadistes à 500-700 $/mois, alors qu’Al Qaïda ne propose que 300 $.

Champ d’action. L’EIIL a profité du pourrissement de la situation politico-économique en Irak. Selon Myriam Benraad, les États-Unis ont commis plusieurs erreurs en 2003. D’abord, le démantèlement de l’armée irakienne a incité des soldats et des cadres à choisir le Djihad (guerre sainte), car la carrière militaire y est une véritable institution depuis l’empire ottoman. De plus, la mise à l’écart des sunnites du jeu politique a provoqué des insurrections de combattants nationalistes à tendance djihadiste, puis la répression des manifestations sunnites par le gouvernement chiite. Ce dernier a, en outre, transféré les ressources énergétiques du Nord du pays aux mains des Kurdes et des chiites. D’après Pierre-Jean Luizard, le succès de l’EIIL conduit, à moyen terme, à l’échec définitif de l’intégration des arabes sunnites de l’Irak (20 % de la population) et à celui des réformes du gouvernement, en vue d’un système de quotas de postes étatiques répartis en fonction de l’importance démographique de chaque communauté confessionnelle, comme au Liban. Par ailleurs, l’EIIL avait conclu un accord avec les Kurdes leur laissant la région pétrolière de Kirkourk, en échange de leur neutralité lors de la conquête de Mossoul et de trois provinces du Nord de l’Irak. Puis, il a rendu les Kurdes responsables de l’échec de la prise de Bagdad, a rompu cette alliance et aujourd’hui les combat. Tous les services de renseignement savent que les combattants djihadistes ont été formés en Syrie, souligne Salam Kawakibi. Il ajoute que le régime a libéré des prisonniers après la révolution pour créer de la radicalisation au sein de la rébellion syrienne. Enfin, vis-à-vis de la communauté internationale, ce dernier a joué la carte du choix entre lui et le chaos islamiste.

Influences étrangères. L’Iran s’implique discrètement sur le terrain. L’Arabie Saoudite (sunnite), qui n’a jamais accepté un gouvernement irakien chiite sous influence iranienne, a officieusement financé les djihadistes en 2005-2006, surtout par des dons de fondations ou de riches familles. Mais début 2014, ses services de renseignement ont été repris en main par le gouvernement, explique Denis Bauchard. A terme, la Turquie veut créer une zone tampon en territoire syrien pour protéger sa frontière, qui a été particulièrement poreuse (djihadistes et trafiquants), rappelle Salam Kawakibi. De plus, l’ex-chef de l’organisation terroriste kurde PKK, active en Syrie, Iran, Irak et Turquie, a été livré à la Turquie par le régime syrien. De leur côté, les États-Unis ont décidé des frappes aériennes au Nord de l’Irak, mais pas en Syrie où se trouve l’état-major de l’EIIL. L’ONU, rappelle Denis Bauchard, ne peut intervenir qu’à la demande d’un État attaqué comme l’Irak. Pour la Syrie, toute résolution du Conseil de sécurité sera probablement bloquée par les vetos de la Russie et de la Chine. Par ailleurs, la Syrie dispose d’armements sophistiqués et de conseillers russes. Un bombardement de son territoire causerait des dégâts collatéraux politiquement risqués et… profitables à l’EIIL ! De son côté, le ministère français des Affaires étrangères recommande aux voyageurs de se montrer vigilants lors de leurs séjours dans une quarantaine de pays à risques. Une conférence internationale s’est tenue à Paris le 15 septembre 2014 pour définir une stratégie contre le terrorisme. L’armée de l’Air française effectue déjà des frappes en Irak, en coordination avec la coalition internationale, pour appuyer les troupes locales au sol. Des appels ont été lancés aux imams d’Arabie saoudite et d’Égypte pour déclarer que les combattants de l’EIIL sont des « apostats » et que le terrorisme est un déni de l’Islam.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : chaos interne et répercussions périphériques

Libye : bilan final de l’opération Harmattan dans le cadre OTAN

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

L’État islamique en Irak et au Levant  (EIIL), parfois désigné sous l’appellation arabe de « Daech », est une organisation qui se considère comme le véritable État de l’Irak depuis 2006 puis de la Syrie en 2013. Initialement lié à Al Qaïda, il s’en est séparé en 2013. Avec des effectifs estimés à plus de 20.000 membres en 2014, il pratique la lutte armée, la guérilla, l’attentat suicide et la prise d’otages en Irak, en Syrie et au Liban. De mouvance sunnite opposée au chiisme iranien, il a proclamé, le 29 juin 2014, le rétablissement du « califat », à savoir l’autorité spirituelle et temporelle sur la communauté musulmane au début de l’islam, sur les territoires qu’il contrôle.




Moyen-Orient : chaos interne et répercussions périphériques

Le « printemps arabe », le terrorisme d’Al Qaïda, le succès de l’organisation autoproclamée « État islamique de l’Irak et du Levant » (« Daech » en arabe) et la fascination de jeunes, musulmans ou non, pour le Djihad (guerre sainte) en Syrie ont surpris les pays occidentaux.

Face à la confusion de l’information en continu, le professeur Gilles Kepel a procédé à un décryptage de la situation dans la durée, lors d’une conférence-débat organisée, le 25 septembre 2014 à Paris, par les associations Forum du futur et Minerve EMST.

Évolution du monde arabe. La première guerre mondiale a donné le coup d’envoi de la déstructuration du Moyen-Orient avec la création d’États arabes issus de l’empire ottoman et la déclaration Balfour (1917) sur l’établissement d’un foyer national juif en Palestine. Le « printemps arabe » (2010-2011), qui rappelle celui de 1848 en Europe et celui de Prague du temps de l’URSS (1968), est accueilli « avec enthousiasme et naïveté » en Occident, car il remet en cause les bases de l’ordre établi. Les régimes dictatoriaux s’effondrent en Tunisie, Égypte et Libye, mais pas en Syrie, ni au Yémen, ni à Bahreïn. Aujourd’hui, la mouvance chiite de l’Iran à l’Irak, qui inclut la minorité chiite de Syrie et le mouvement Hezbollah au Liban, vise une hégémonie sur les gisements d’hydrocarbures du golfe Arabo-Persique. En Syrie, la contestation populaire a basculé vers une opposition entre sunnites, majoritaires dans la population, et non sunnites (chiites, druzes et chrétiens). Téhéran soutient le régime de Damas, dont les missiles peuvent frapper Israël et qui reçoit également l’appui du gouvernement chiite irakien, du Hezbollah et de la Russie. Les rebelles syriens sont soutenus par la Turquie. Le régime syrien, qui a utilisé les armes chimiques pour se maintenir au pouvoir et non pour la lutte aux frontières, accepte des négociations sur elles en 2013 sous l’égide de la Russie. L’Égypte, ancienne puissance régulatrice régionale, dont les ressources diminuent alors que sa population augmente, ne parvient plus à gérer la sécurité dans le Sinaï. En outre, elle ne peut assurer une surveillance suffisante de sa frontière avec la Libye où le trafic d’armes, pillées après la chute du colonel Kadhafi, essaime dans toute la région. Pour éviter son effondrement et un délitement de toute la région, l’Arabie Saoudite et les États-Unis ont facilité l’arrivée au pouvoir du maréchal Fattah al-Sissi. L’intervention américaine en Irak en 2003 a provoqué la chute du régime sunnite de Saddam Hussein, l’arrivée au pouvoir de la majorité chiite et le basculement de l’Irak, des pays sunnites du golfe Arabo-Persique vers l’Iran. L’instauration d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la partie Nord de l’Irak, conquise par l’organisation Daech en juin 2014, a permis la création de l’entité autonome du « Kurdistan ». Ce dernier, devenu « le Dubaï de la région », est reconnu par les compagnies pétrolières étrangères qui veulent obtenir des contrats : le baril de pétrole s’y négocie à 35 $ au lieu de 90 $ ! L’Iran apparaît comme un élément clé dans le chaos moyen-oriental, car il dispose d’une grande capacité industrielle en dépit de l’endoctrinement idéologique et poursuit le développement de l’arme nucléaire. Considéré comme un État voyou depuis 1976, il participe aujourd’hui à la coalition contre Daech en Irak. Son aide au mouvement Hamas, (bande de Gaza), en guerre contre Israël (juillet-août 2014), a contraint ce dernier à des frappes faisant surtout des victimes parmi les vieillards, femmes et enfants, donc désastreuses sur le plan médiatique. Enfin, depuis l’arrivée au pouvoir du parti AKP en 2003, la Turquie s’est éloignée d’Israël pour se rapprocher des pays arabes.

D’Al Qaïdah à Daech. Après les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis par Al Qaïda, les services de renseignement occidentaux sont parvenus à interpréter, comprendre et annihiler son mode de fonctionnement pyramidal. Ben Laden désignait les cibles et y envoyait ses agents pour un coût financier faible. Al Qaïda identifiait les individus éventuellement utilisables puis procédait à un filtrage. Entre 2003 et 2006, le gouvernement de Riyad redoute qu’Al Qaïda n’envoie des agents endoctrinés et entraînés militairement en Irak pour encourager la subversion parmi la population roturière saoudienne. La famille royale accapare en effet la plus grosse part de la rente pétrolière. En 1802, elle avait assis sa domination sur les tribus arabes en remplaçant les razzias habituelles par le Djihad. Aujourd’hui, Daech fait de même et recrute de jeunes Saoudiens sunnites en jouant sur l’attitude ambivalente du gouvernement de Riyad à l’égard des mouvements djihadistes. Après leur intervention en Irak en 2003, les États-Unis ont dissous l’armée irakienne et armé les tribus arabes sunnites. Daech a réussi à les fédérer ainsi que les anciens cadres militaires et les partisans du régime déchu. Elle a récupéré des armes lourdes d’origine russe en Syrie et saisi, lors de sa progression fulgurante en Irak en juin 2014, celles fournies par les États-Unis à la nouvelle armée du gouvernement chiite qu’ils ont mis en place à Bagdad. En Syrie même, Daech a été aidée par les services de renseignement du régime pour provoquer des querelles au sein de la rébellion. Elle reçoit un soutien financier de fondations des monarchies du golfe Arabo-Persique et profite de la revente à bas prix du pétrole des sites du Nord de l’Irak, conquis mais non bombardés par l’aviation américaine. Daech, qui fonctionne en réseau et non pas de façon pyramidale, a remplacé Al-Qaïdah au Maroc, en Tunisie et en Algérie. Elle utilise internet pour sa propagande, via les réseaux sociaux You Tube, Tweeter et Facebook avec la mise en scène de l’égorgement, qui déshumanise la victime chiite, chrétienne ou juive et la rabaisse au rang de l’animal, souligne le professeur Kepel. En outre, les hommes doivent se convertir à l’islam ou mourir et les femmes être vendues comme esclaves, comme procède le mouvement djihadiste Boko Aram au Nigeria.

Attractivité djihadiste. Daech endoctrine des individus pour les rendre autonomes, leur donne une formation militaire et les renvoie dans leurs sociétés musulmanes ou occidentales d’origine. Plus du quart des convertis au djihadisme par les réseaux sociaux en France sont constitués de Français de souche. En revanche, des milliers de citoyens originaires du Sahel et du Maghreb ont été élus conseillers municipaux dès 2008 et 400 ont été candidats aux élections législatives de 2012. Ils représentent une population intégrée à la société s française, qui pourrait constituer un réseau d’influence contre Daech, conclut le professeur Kepel.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Arabophone et spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, le professeur Gilles Kepel est membre de l’Institut universitaire de France. Il a enseigné aux États-Unis (New York University et Columbia University), en Grande-Bretagne (London School of Economics) et en France (Institut d’études politiques de Paris). Dans ces derniers ouvrages (photo), il explique la déchirure du monde arabe et de l’islam au Moyen-Orient, face à la modernité, ainsi que les difficultés de la jeunesse des banlieues issue de l’immigration, qui cherche sa place dans la société française sans renoncer à ses racines.




Recherche stratégique : outil pour éclairer l’action publique

La recherche stratégique peut influer sur les décisions du ministre de la Défense à court terme (opérations et gestion de crise), à moyen terme (changement d’emploi des forces armées) et à long terme (orientation de la doctrine militaire).

C’est ce qu’a expliqué Jean-Claude Mallet, conseiller auprès du ministre de la Défense, au cours d’un séminaire organisé, le 21 mai 2014 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques (DAS) et l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Y ont également participé des représentants de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), de l’Institut français des relations internationales (IFRI) et de l’Université de Montpellier 1.

Moyens étatiques. Selon Jean-Claude Mallet, la stratégie est générale dans sa finalité, militaire par son action et ouverte sur les aspects technico-opérationnels. Les crises récentes concernent les mouvements djihadistes à tendance terroriste (Sahel, Irak et Syrie), la République Centrafricaine et l’Ukraine. La réflexion au sens large porte sur le savoir et les connaissances militaires et universitaires, avec l’aide de l‘IRSEM, des laboratoires de grands centres universitaires (économie) et de la Direction générale de l’armement (sciences et techniques), en vue d’orienter leurs savoir-faire vers les études de défense. Les cyberattaques constituent une révolution dans les affaires militaires et stratégiques avec des enjeux éthiques, humains, financiers et technologiques, en raison de leur capacité à paralyser des infrastructures vitales. Cette évolution générale devrait permettre d’anticiper les crises. Le Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale souligne la montée en puissance de l’Asie, centre de gravité des rapports de forces internationaux avec un impact sur la sécurité de la France. En Afrique, la violence des mouvements djihadistes combattants nécessite un investissement politico-militaire fort, en rapport avec une réflexion stratégique pour anticiper les crises. Il est particulièrement difficile d’orienter les données connues vers la bonne décision et éviter la myopie dans l’action, estime Jean-Claude Mallet : les causes des printemps arabes de 2010 avaient déjà été étudiées par les diplomates sur le terrain ! De son côté, la DAS a subventionné 40 projets contribuant à la recherche stratégique en 2013. Elle entretient un dialogue permanent avec les instituts de recherche et a mis en ligne, sous son contrôle qualitatif, 142 études sur des sujets non sensibles. Le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère des Affaires étrangères met en relation des chercheurs et des diplomates, pour que leur savoir contribue à la réflexion au sein du ministère, notamment par le biais de la Fondation pour la recherche stratégique, des instituts de sciences politiques en France et de son réseau de 27 instituts de recherche étrangers. Son directeur adjoint, David Cvach, a regretté le cloisonnement entre la recherche et la diplomatie. En effet, les chercheurs connaissent mal les décideurs de politique étrangère et le monde diplomatique a tendance à se refermer sur lui-même, sauf les agents issus du concours Orient. En conséquence, les diplomates doivent passer deux ans hors de leur filière, notamment dans les « think tanks », organismes privés, à but non lucratif, de réflexion d’intérêt général. Selon Frédéric Charillon, directeur de l’IRSEM, une simple recommandation d’un institut de recherche ne peut modifier une décision politique en cas de crise. En France, les passerelles entre milieux universitaire, diplomatique et militaire sont rares, contrairement aux pays anglo-saxons (Grande-Bretagne et États-Unis). Il faut en effet un contact permanent, pour que les décideurs envisagent des réactions à chaud aux recommandations d’experts, avec qui ils ont travaillé dans le passé.

Penser autrement. Selon son maître de recherche Xavier Pasco, la FRS se met en relation avec des acteurs étatiques et privés, techniques et industriels, car rien ne remplace l’expérience sur le terrain. La stratégie repose sur la diversité des domaines et des acteurs : Commission et Parlement européens, Agence spatiale européenne et OTAN. Il s’agit de comprendre les rapports entre les forces d’intervention et présenter les débats politiques, économiques et sociaux. Le cyberespace ne se réduit pas à ses aspects techniques. La FRS entend construire sa compétence dans la durée et consolider son expertise en matière de prolifération des armes nucléaires, biologiques et chimiques. Ses recherches portent sur la transversalité des niveaux national et européen, à savoir le passage de la souveraineté à la coopération, le cyberespace, l’orientation des investissements militaires et civils là où l’interaction est permanente, le partenariat public/privé pour obtenir l’efficacité économique et une garantie durable. Soucieuse de ne pas s’attarder sur le passé, la FRS veut éviter le « prêt à penser ». De son côté, Dominique David, directeur exécutif de l’IFRI, rappelle qu’un « think tank » est une organisation permanente, dont les équipes se donnent le temps de la réflexion pour élaborer des produits spécifiques (documents écrits et débats), destinés aux décideurs politiques, entreprises, chercheurs et médias. Sa crédibilité dépend de son indépendance… garantie par ses multiples dépendances ! Le think tank travaille dans l’intérêt général et définit de nouveaux champs de recherche, dont il planifie l’exploration. A côté de l’État, producteur intellectuel collectif, prolifèrent des clubs de réflexion sur : l’évolution de la communauté internationale avec ses incertitudes sur la répartition de la puissance et la capacité de nuire ; l’évolution des moyens de gestion des crises. Un département de quelques dizaines de personnes de l’Université de Montpellier1 travaille sur les aspects internes de la politique de défense et des questions militaires, explique le professeur Jean Joana. Un dialogue s’est ouvert entre leurs spécificités et les autres enjeux politiques et sociaux : solidarité, contrôle des dépenses, réforme de l’État et participations aux instances de l’Union européenne et de l’OTAN. Les travaux en cours portent notamment sur : la formulation et la mise en œuvre des doctrines militaires ; la participation à des coalitions ; la privatisation de la sécurité ; la planification et la programmation militaires ; l’industrie de l’armement ; la gestion du personnel ; l’implantation des bases de défense ; l’adaptation de l’outil militaire en tirant les leçons des erreurs du passé.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

« Think Tanks » : de l’expertise des questions internationales aux réseaux d’influence

Entre 1990 et 2011, 65 manuels généralistes des relations internationales ont été publiés dans le monde. L’approche française est assurée par l’Institut des hautes études de défense nationale, qui a établi un réseau d’universités et de « think tanks » et créé l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM). Ce dernier s’est spécialisé sur l’économie, la sécurité, la cyberstratégie et les grands enjeux politiques. L’IRSEM a pour objectifs : produire des études internes pour le ministère de la Défense ; attirer les jeunes chercheurs pour constituer la relève en matière d’études stratégiques ; diffuser la pensée stratégique française à l’étranger ; soutenir l’enseignement militaire supérieur.




Défense : outil de puissance dans un monde incertain

Face aux menaces qui ignorent les frontières, la défense, fonction régalienne de sécurité du territoire et des intérêts stratégiques, nécessite un dialogue permanent au sein de la nation.

C’est ce qui ressort d’une conférence-débat organisée, le 18 juin 2014 à Paris, par l’Association des entreprises partenaires de la défense, l’École de guerre économique et l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut national de la défense nationale (ANAJ-IHEDN). Sont surtout intervenus : Marie Récalde, parlementaire ; le colonel Michel Goya, armée de Terre ; Christian Harbulot, École de guerre économique ; François Mattens, ANAJ-IHEDN.

Incertitude internationale. La notion de puissance, décriée dans le monde universitaire, reprend de l’importance depuis quelques années, estime Christian Harbulot. Il s’agit de lui redonner la capacité d’exister au-delà de la souveraineté, car l’évolution de la situation internationale ne se limite pas à la vente de produits sur un marché mondialisé. La fragilité du monde se manifeste en Asie, en Afrique et même en Europe. A côté du monde matériel, où il s’agissait autrefois de dominer un continent ou les axes de communications maritimes, émerge un monde « immatériel », où la puissance des États va s’exprimer et pas seulement par les réseaux sociaux. La superpuissance américaine subit des revers stratégiques lourds : Viêt Nam en 1975 et Irak en 2014. En outre, l’affaire Snowden a révélé pour la première fois que les États-Unis veulent la « totalité du gâteau », en termes de possession et de puissance. Or, la Chine, l’Inde et la Corée du Sud ne veulent pas tout leur laisser. Le Japon n’est plus sûr de bénéficier du parapluie américain en matière de défense dans 30-40 ans. Déjà au milieu du XIXème siècle, il comptait sur sa richesse et son armée pour garantir sa souveraineté. L’Allemagne poursuit une double stratégie : construire l’Europe et assurer sa propre puissance. Dépourvue de l’arme nucléaire, elle fabrique ses munitions, développe son industrie militaire et entretient le patriotisme. Entre les deux guerres mondiales, elle avait commencé la reconstruction de son armée avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir (1933). Mais la France, ajoute Christian Harbulot, s’interdit même de débattre de l’affaiblissement des États-Unis. Elle mise tout sur l’Europe et compte sur son armement nucléaire pour affirmer sa puissance. De son côté, Marie Récalde souligne que la loi de programmation militaire 2014-2019 maintient le niveau d’ambition et de responsabilité de la France sur la scène internationale : protection du territoire, dissuasion nucléaire et capacité d’intervention sur des théâtres extérieurs (gestion de crises ou état de guerre). Elle prépare l’avenir en tenant compte de la dette publique, afin de conserver la maîtrise des choix stratégiques de défense.

Le poids économique. L’industrie de défense est un facteur de croissance encore fragile dans un contexte budgétaire contraint, ajoute Marie Récalde. Les entreprises concernées exercent des activités duales : environ 30 % pour le marché militaire et 70 % pour le marché civil. Si elles perdent celui de la défense en France, elles partiront à l’étranger. Le Parlement reste donc très vigilant, car cela devient un enjeu pour le territoire national. Cette industrie, qui emploie 165.000 personnes, a réalisé un chiffre d’affaires de 17 Md€, dont 6,3 Md€ à l’exportation en 2013 (+ 30 % en un an). Elle compte environ 2.000 petites et moyennes entreprises sous-traitantes des grands donneurs d’ordre. Leur niveau élevé en recherche et développement génère des produits à forte valeur ajoutée. L’État leur alloue 730 M€ en études amont sur les futurs aéronefs, chars de combat, missiles, moyens de lutte anti-sous-marine et cyberdéfense. Garantie de la sécurité de la France et de son indépendance, la dissuasion nucléaire revient à 3,4 Md€/an, du laboratoire de recherche fondamentale à la production de l’arme, sa mise en service et son démantèlement en fin de vie opérationnelle. Cela représente 0,2 % du produit intérieur brut français en 2013, contre 1% en 1967. L’industrie nucléaire génère des milliers d’emplois sur le territoire national, démontre une excellence technologique et contribue à la compétitivité de la France.

Le vécu. Le colonel Goya s’est interrogé sur les finalités des engagements de la France, vues du terrain. Le soldat apparaît comme un instrument politique pour affermir la puissance de la France. En 1983, le seul attentat-suicide de l’immeuble « Drakkar » à Beyrouth a coûté la vie à 92 parachutistes, soit plus que durant toute l’intervention en Afghanistan (87 morts). En 1992, au Rwanda, le manque de clarté des intérêts à défendre fait porter plus d’attention à la limitation des risques sur le terrain qu’à l’accomplissement de la mission. En 1993, en Bosnie, la force armée est employée pour des actions de police et de diplomatie. En revanche, les opérations en Libye en 2011 et au Mali en 2013 présentent des objectifs clairs avec un ennemi désigné et des moyens importants. En 2014, en République Centrafricaine, la notion d’ennemi fait place à celle de menace, pour une mission de police mais avec des effectifs insuffisants. Pour la réserve opérationnelle, les armées ont tendance à faire appel à d’anciens militaires immédiatement exploitables, plutôt qu’à des volontaires issus du monde civil et sans formation initiale. Les déceptions qui s’ensuivent risquent de mettre à mal le lien armée/nation, faute de moyens.

L’influence. La défense concerne tout le monde et la jeunesse a son mot à dire, estime François Mattens. Ainsi, l’ANAJ-IHEDN, créée en 1996 avec 5 membres, en compte 1.800 en 2014. Ses conférences-débats hebdomadaires à l’École militaire à Paris attire en moyenne 250 personnes de tous âges, dont la plupart ne connait rien à la défense au sens large (militaire, économique, diplomatique et défense civile). Parfois, un sujet, en apparence annexe, répond quand même à une demande du public, qui capte des idées en la matière et devient un vecteur d’influence. Des ateliers thématiques à effectif restreint permettent des échanges d’expériences. Des délégués régionaux sont actifs dans toute la France. En outre, le ministère des Affaires étrangères soutient les initiatives de l’association à l’international, notamment à Washington où ses conférences attirent environ 200 personnes… y compris américaines !  Enfin, l’ANAJ-IHEDN diffuse se travaux sur les principaux réseaux sociaux d’internet.

Loïc Salmon

OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

Europe : la dimension militaire, une question de survie

De gauche à droite : Marie Récalde, députée de la Gironde et membre de la Commission de la défense nationale et des forces armées ; colonel Michel Goya, chef du bureau recherche au Centre de doctrine d’emploi des forces de l’armée de Terre et animateur du blog « La voie de l’épée » ; Christian Harbulot, directeur de l’École de guerre économique et directeur associé du cabinet conseil Spin Partners ; François Mattens, président de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. L’Association des entreprises partenaires de la défense a pour objet le développement des relations entre la défense et le monde de l’entreprise. L’École de guerre économique, fondée en 1997, assure une formation en intelligence économique.

 




Armement : exportations françaises, + 42,7 % en 2013

Les prises de commandes d’armements français ont totalisé 6,87 Md€ en 2013, soit une hausse de 42,7 % en un an. Le 2 avril 2014, la France a ratifié le Traité sur le commerce des armes, adopté par l’Assemblée générale de l’ONU en 2013.

Les exportations d’armement de la France font l’objet d’un rapport au Parlement, présenté par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, à l’occasion de l’Université d’été de la défense tenue à Bordeaux les 8 et 9 septembre 2014.

Résultats et tendances. La progression constatée en 2013 résulte de l’entrée en vigueur de 8 contrats d’un montant supérieur à 200 M€ et qui totalisent 2,82 Md€ (+ 81 % en un an). En outre, ceux d’un montant inférieur à 200 M€ ont atteint 4,05 Md€ (+ 24 %). Les pays du Proche et Moyen-Orient représentent près de la moitié des prises de commandes. L’Arabie Saoudite est le premier client de la France avec plus de 1,9 Md€ de contrats entrés en vigueur en 2013. D’après la Direction générale de l’armement (DGA), les principaux clients de la France entre 2004 et 2013 ont été : l’Arabie Saoudite avec près de 9 Md€ ; l’Inde et le Brésil (environ 6 Md€) ; les Émirats arabes unis (3,5 Md€) ; les États-Unis (3 Md€) ; le Maroc, la Grande-Bretagne, la Malaisie et Singapour (autour de 2 Md€) ; la Russie (1,5 Md€). De son côté, la Fondation pour la recherche stratégique a calculé que le marché mondial de l’armement, entre 2008 et 2012, s’établit en moyenne à 73,5 Md€, ainsi répartis : États-Unis, 49 % ; Europe, 29,8 % ; Russie, 10,7 % ; autres pays, 10,5 %. Ce marché subit les baisses des dépenses militaires poursuivies en 2013. Par rapport au produit intérieur brut, celles de l’Union européenne sont passées de 1,68 % en 2009 à 1,5 % en 2012. Aux États-Unis, la baisse du budget militaire a été limitée à 0,5 % en 2013. Par suite du ralentissement de leur croissance économique, les pays importateurs d’Amérique latine ont reporté ou annulé plusieurs programmes d’équipements militaires. En revanche, ceux d’Asie et du Moyen-Orient ont représenté plus de la moitié des commandes mondiales, en raison de la persistance des tensions sécuritaires et du besoin de renouvellement d’équipements devenus obsolètes. Par ailleurs, la concurrence s’accroit entre pays exportateurs d’armement. Pour compenser la baisse des commandes intérieures, les États-Unis veulent renforcer leurs parts de marché au Moyen-Orient et se tournent vers l’Asie par le biais de contrats intergouvernementaux dénommés « Foreign Military Sales ». La Russie promeut ses matériels par la coopération de défense et de sécurité, accompagnée d’offres de financement dédié qui lui permettent de remporter des contrats dans les pays en développement. Au sein de l’Union européenne, les entreprises françaises exportatrices d’armement affrontent la concurrence de celles de Grande-Bretagne, d’Italie, d’Allemagne, d’Espagne, de Suède et même des Pays-Bas qui cherchent de nouveaux marchés et ciblent les plus porteurs.

Contrôles étatiques. Pour respecter ses engagements internationaux en matière de lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et de prévention de la dissémination des armes conventionnelles, la France encadre les exportations d’armement et de matières « sensibles » (nucléaires et chimiques). Les licences d’exportation ou de transfert sont accordées par le Premier ministre, après examen par la Commission interministérielle pour l’étude des exportations et matériels de guerre (CIEEMG). Ces licences sont conditionnées par l’obligation de l’industriel d’obtenir de son client (État, société ou particulier) des engagements sur : la destination finale ; la non-réexportation de matériels livrés, qui ne peuvent être cédés à des tiers sans autorisation préalable des autorités françaises. En outre, depuis juin 2012, un contrôle, dit « a posteriori », vérifie les ventes ou transferts réalisés. Des agents de la DGA effectuent des contrôles sur pièces (documents) ou sur place (dans les locaux des titulaires des autorisations). De plus, les entreprises sont tenues de faire parvenir à la DGA des comptes rendus semestriels de leurs commandes et expéditions de matériels. Des restrictions particulières s’appliquent à l’exportation, à l’importation ou au transfert de certaines marchandises en lien plus ou moins direct avec la défense. Ainsi, tout équipement contenant des produits explosifs doit recevoir une autorisation préalable du ministre chargé des douanes, à l’issue d’une procédure pouvant impliquer les ministères des Affaires étrangères, de l’Intérieur, de l’Économie ou de la Défense. La Direction générale des douanes et droits indirects (DGDDI) délivre plus de 5.000 autorisations par an. En outre, depuis 2005, l’Union européenne a instauré un régime de prohibition stricte à l’importation et à l’exportation de biens servant uniquement à infliger la peine capitale, la torture ou un traitement cruel, inhumain ou dégradant. La DGDDI exerce aussi un contrôle lors du dédouanement, après ciblage de déclarations suspectes, et un autre dans les 3 ans suivant l’exportation.

Critères européens. En 2013, la CIEEMG a notifié des refus d’exportation ou de transferts d’armement, conformément aux 8 critères de la directive européenne 2008/944 de politique étrangère et de sécurité commune. Le 1er concerne le respect des engagements internationaux (15 % du total des refus). Le 2ème porte sur le respect des droits de l’Homme dans le pays de destination finale (0 %). Le 3ème concerne la situation intérieure dans le pays de destination finale (26 %). Le 4ème porte sur la préservation de la paix, de la sécurité et de la stabilité régionales (4 %). Le 5ème concerne la sécurité nationale des États membres et celle de pays amis et alliés (11 %). Le 6ème porte sur le comportement du pays acheteur à l’égard de la communauté internationale et notamment son attitude envers le terrorisme, la nature de ses alliances et le respect du droit international (0 %). Le 7ème concerne l’existence d’un risque de détournement de l’équipement à l’intérieur du pays acheteur ou de réexportation dans des conditions non souhaitées (29 %). Le 8ème porte sur la compatibilité des exportations d’armement avec la capacité technique et économique du pays destinataire (15 %). Ont été ainsi pénalisés : l’Afrique sub-saharienne avec 41 % des refus ; l’Europe centrale et orientale (18 %) ; les Proche et Moyen-Orient (14 %) ; l’Asie du Sud (14 %) ; l’Afrique du Nord (9 %) ; l’Asie centrale (4 %).

Loïc Salmon

 

Le ministère de la Défense et le Conseil des industries de défense ont réalisé une étude d’impact social, économique et technologique avec l’aide du cabinet conseil McKinsey & Company, publiée en septembre 2014. Les exportations d’armement ont réduit le déficit commercial de la France de 5-8% entre 2008 et 2013. Elles génèrent 27.500 emplois directs et indirects et 11.000 à 13.000 emplois induits. Elles permettent de dynamiser principalement 7 grands bassins d’emploi régionaux : Ile-de-France ; Provence-Alpes-Côte-d’Azur ; Bretagne ; Aquitaine ; Midi-Pyrénées ; Centre ; Rhône-Alpes. En 2013, 669 entreprises françaises, dont plus de la moitié petites et moyennes, ont exporté des matériels militaires.




OTAN : réaffirmation des défense collective, gestion des crises et sécurité coopérative

L’OTAN a accusé la Russie de constituer une menace pour l’ordre international et souligné l’instabilité au Moyen-Orient et en Afrique. Elle a aussi évoqué ses relations futures avec l’Afghanistan et son propre avenir.

C’est ce qui ressort des communiqués communs des 27 chefs d’État et de gouvernement des pays membres de l’OTAN, réunis les 4 et 5 septembre 2014 à Newport (Grande-Bretagne).

La Russie accusée. Le pacte de confiance entre l’OTAN et la Russie, lancé il y a une vingtaine d’années, est mis à mal, car « la Russie a rompu ses engagements et elle a violé le droit international ». L’OTAN ne reconnaît pas « l’annexion illégale et illégitime de la Crimée par la Russie », à qui elle demande d’y mettre fin. Elle condamne son intervention militaire en Ukraine et lui demande d’y retirer ses troupes, estimant que la violation de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de ce pays constitue une infraction grave au droit international et un défi majeur pour la sécurité euro-atlantique. L’OTAN demande aussi à la Russie de : faire cesser le flux d’armes, d’équipements, de personnes et de fonds, qui traversent la frontière à destination des séparatistes ukrainiens ; cesser d’attiser les tensions le long de la frontière ukrainienne et au-delà ; d’user de son influence auprès des séparatistes pour permettre une désescalade ; prendre des mesures concrètes en vue d’une solution politique et diplomatique. Dans ce contexte, l’OTAN soutient les sanctions imposées par l’Union européenne, le G7 (États-Unis, Japon, Allemagne, France, Grande-Bretagne, Italie et Canada) et d’autres pays pour : limiter l’accès des institutions financières publiques russes aux marchés des capitaux ; restreindre le commerce des armes ; établir des restrictions à l’exportation de biens à double usage civil et militaire ; réduire l’accès de la Russie à des technologies sensibles dans les secteurs de la défense et de l’énergie. Par ailleurs, la Russie est accusée par l’OTAN de non-respect récurrent du droit international, y compris la Charte des Nations unies. Elle est critiquée pour : son comportement à l’égard de la Géorgie et de la République de Moldova ; sa violation des engagements de l’Acte final d’Helsinki de 1975 sur la sécurité et la coopération en Europe ; sa non-application prolongée du Traité de 1990 sur les forces conventionnelles en Europe ; l’utilisation de moyens militaires et autres à des fins coercitives à l’encontre de pays voisins. Enfin, l’OTAN s’engage à poursuivre les efforts des pays riverains de la mer Noire pour assurer la sécurité et la stabilité de la région.

Le Moyen-Orient et l’Afrique menacés. L’OTAN considère le « prétendu État islamique en Irak et au Levant » (EIIL) comme une menace grave pour les populations civiles irakienne et syrienne. Son partenariat avec l’Irak prévoit notamment la sécurité de ses frontières. Favorable à une transition politique négociée avec le régime de Damas, elle redoute les effets de la guerre civile syrienne (3 ans déjà) et de « l’extrémisme de l’EIIL » sur les économies et sociétés de la Jordanie, du Liban et de la Turquie (membre de l’OTAN). Celle-ci bénéficie déjà du déploiement de missiles Patriot de l’Alliance atlantique pour assurer sa défense et la dissuasion contre toute menace potentielle. Suite à son intervention « Unified Protector » (2011) en Libye et à sa décision d’octobre 2013, l’OTAN reste prête à instaurer un partenariat de défense et de sécurité à long terme avec ce pays et soutient la Mission d’appui des Nations unies pour parvenir à un cessez-le-feu immédiat. Malgré le rétablissement de l’ordre constitutionnel au Mali, les actes terroristes, le trafic d’armes et de stupéfiants et la traite d’êtres humains dans toute la bande sahélo-saharienne menacent la sécurité régionale et celle de l’OTAN. Celle-ci se dit prête à contribuer aux efforts de l’ONU, de l’Union européenne et de l’Union africaine pour assurer la stabilité politique et la sécurité régionale.

L’Afghanistan conforté. Tirant le bilan de 13 ans de présence de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) en Afghanistan, l’OTAN estime avoir amélioré la sécurité à l’échelle mondiale et son aptitude à agir ensemble. La FIAS cessera ses opérations fin 2014, mais l’engagement de l’OTAN avec l’Afghanistan va perdurer. A court terme, la mission « Resolute Support », non combattante, continuera à fournir formation, conseil et assistance aux Forces nationales de sécurité afghanes (ANSF), mais devra être appuyée par une résolution de l’ONU. A moyen terme, les engagements financiers en faveur des ANSF seront poursuivis. Depuis le sommet de l’OTAN à Chicago (2012), des mécanismes ont été mis en place pour assurer transparence, efficacité financière et respect de l’obligation de rendre compte. L’OTAN, qui encourage le gouvernement afghan à intensifier ses efforts de lutte contre la corruption, a rappelé que l’Afghanistan devra financer totalement les ANSF à partir de 2024. A long terme, un partenariat durable OTAN-Afghanistan complètera la mission « Resolute Support » et se prolongera au-delà, dans le cadre de consultations régulières sur des questions d’intérêt stratégique. Il s’agit de : faire avancer la lutte contre les trafics de stupéfiants, les migrations illégales, le terrorisme et la criminalité dans la région ; mettre en œuvre les résolutions de l’ONU sur les droits des femmes et la protection des enfants.

L’avenir préservé. L’OTAN ne constitue une menace pour aucun pays, mais si l’un de ses membres devait être menacé, elle agirait de manière décisive, conformément à l’article 5 du Traité de Washington. Le budget de défense de chaque pays membre devrait se rapprocher de 2 % de son produit intérieur brut dans les 10 prochaines années, pour fournir les capacités requises et déployer les forces nécessaires. L’OTAN se déclare favorable au maintien d’une étroite coopération et d’une grande complémentarité avec l’Union européenne, afin de répartir plus équitablement les dépenses et les responsabilités et de renforcer le lien transatlantique, notamment par une plus grande coopération industrielle de défense. Enfin, elle souligne que la défense antimissile peut venir compléter le rôle des armes nucléaires, mais ne peut s’y substituer.

Loïc Salmon

OTAN : sommet de Chicago

Le CSAT de l’OTAN : un poste clé

Libye : bilan des opérations aériennes OTAN

Dans le cadre des mesures dites de « réassurance » sous mandat de l’OTAN, un détachement d’avions de chasse français a été déployé à Malbork (Pologne) du 24 avril au 1er septembre 2014 pour renforcer les missions de police de l’air et de surveillance des espaces aériens des pays baltes (Lettonie, Lituanie et Estonie). Dès le 6 mai, 4 Rafale ont pris la permanence opérationnelle, à savoir la capacité d’intercepter un intrus sous faible préavis. Ils ont été relevés le 2 juin par 2 Mirage 2000 C et 2 Mirage 2000-5. Le bilan s’établit à 424 sorties pour 500 h de vol et 4 aéronefs interceptés. En outre depuis le 1er avril, des avions AWACS de l’OTAN effectuent 1 à 2 vols par semaine dans les espaces aériens polonais et roumain à partir de la base française d’Avord. Enfin, depuis mars 2014, des bâtiments français sont déployés en Méditerranée, en mer Noire et en mer Baltique dans le cadre des mesures de « réassurance ».




États-Unis : une politique ambiguë de défense et de sécurité

L’administration Obama, critiquée dans son propre pays pour son absence de  « grande stratégie », est pourtant à l‘origine du « rééquilibrage » de la politique de défense américaine en Asie. Celle-ci repose sur la dissuasion plutôt que sur l’affrontement.

Steven Ekovitch, professeur de politique internationale, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 26 juin 2014 à Paris, par le Forum du futur et l’association Minerve EMSST.

« Flous » diplomatique et budgétaire. Tous les quatre ans, le gouvernement doit présenter au Congrès des « Livres Blancs » : diplomatie, défense, renseignement, sécurité intérieure, sécurité internationale etc. La politique étrangère se focalise sur les capacités militaires et les pays partenaires, sans ligne directrice ni vue d’ensemble. Par exemple pour le Moyen-Orient, sont traités l’Irak, la Syrie et l’Iran. Mais, la question nucléaire iranienne est séparée des interventions de Téhéran dans la région. Le président Barack Obama, en position de faiblesse faute de succès diplomatique, en a besoin d’un sur la question iranienne et les Israéliens le savent, précise Steven Ekovitch. En matière de défense, les documents officiels ne mentionnent que le budget de base, soit 525 Md€ en 2013. D’autres lignes budgétaires concernent : les « opérations sur les théâtres extérieurs », qui ne sont pas qualifiées de « guerres » ; la mise à niveau de la dissuasion nucléaire, qui émarge au budget du ministère de l’Énergie ; le renseignement, qui dispose d’un budget propre ; les remboursements des emprunts de l‘État fédéral pour financer les guerres et opérations extérieures précédentes. En tout, selon Steven Ekovitch, quelque 1.000 Md$ par an sont consacrés à la protection des intérêts de la nation, soit environ 3 % du produit intérieur brut. Le budget de la défense irrigue l’économie nationale. Or, un projet de loi propose de le réduire de 487 Md$ sur 10 ans. Selon les états-majors, cette réduction trop brutale menacerait la sécurité du pays. En conséquence, le gouvernement prépare un amendement pour y pallier. Si la Chambre des représentants et le Sénat ne peuvent parvenir à un accord en ce sens pour le budget 2015, la loi de réduction automatique de 10 % de tous les budgets de l’État fédéral s’appliquera à celui de la Défense. Même en cas d’accord, cette  menace réapparaîtra en 2016, date des élections présidentielles : le futur président devra à son tour convaincre le Congrès d’augmenter le budget de la défense. Toutefois, un événement extérieur peut déclencher des mesures exceptionnelles. Ainsi, après les attentats terroristes du 11 septembre 2001, l’administration Bush et le Congrès étaient parvenus à un accord sur une augmentation substantielle du budget de la défense.

« Air Sea Battle ». Depuis 2012, l’administration Obama estime que les États-Unis doivent être capables d’assurer, non plus deux opérations majeures, mais une seule et avec la possibilité de dissuader une autre menace importante. Elle a élaboré un nouveau concept de défense dénommé « Air Sea Battle » (bataille aéromaritime) qui va de la lutte anti-terroriste au conflit de haute intensité, contre un adversaire disposant de technologies capables de rivaliser avec celle des États-Unis. Il s’agit de : défendre le territoire national et ceux des alliés de longue date et des nouveaux partenaires avec, notamment, le projet de bouclier antimissiles dont le budget sera conservé ; maintenir une économie forte dans un marché mondial ouvert ; favoriser une interdépendance économique ; rendre universelles les valeurs démocratiques de paix, sécurité et coopération. Dans le cadre de la guerre de l’information, la Maison Blanche et le Pentagone ont rendu publics leurs projets : porter l’effort sur les conflits asymétriques ; contrer une puissance militaire menaçante par un déni de zone d’action aérienne ou maritime ;  réduire la prolifération des armes de destruction massive ; fonctionner efficacement dans l’espace et le cyberespace ; conserver l’arme nucléaire ; lancer des opérations de contre-insurrection ; organiser des aides humanitaires. Cela implique de nombreuses opérations spéciales, dont les forces sont recrutées dans les unités conventionnelles. L’armée de Terre compte 500.000 hommes et femmes, le Corps des « Marines » (spécialisé dans la gestion de crises) 175.000 et les forces spéciales 60.000 déployés dans la plupart des pays du monde. Les réservistes, dont le nombre sera peu réduit, s’entraînent avec les personnels d’active pour être mobilisables rapidement en cas de crise. En revanche, des réductions d’effectifs toucheront l’armée de Terre, la Marine et le Corps des « Marines », dont cependant 900 personnels iront renforcer la protection des ambassades. En compensation, seront maintenus les investissements dans les technologies à usages civil et militaire. Il en sera de même pour les budgets de l’espace et du cyberespace. Les technologies devront être plus simples et moins chères, pour pouvoir en mettre beaucoup en service et réduire ainsi les risques de vulnérabilité par attrition au combat.

Océans Indien et Pacifique. Malgré les coupes budgétaires, l’armée de l’Air et la Marine américaines se déploient surtout en Asie-Pacifique et océan Indien. En outre, les États-Unis se manifestent à nouveau dans toutes les organisations internationales de ces régions. Tout cela rassure les pays alliés et partenaires, qui s’inquiètent de la diplomatie musclée de la Chine et de la montée en puissance de son outil militaire quantitativement et qualitativement. Les missiles de croisière chinois, d’une portée de 1.500 km, menacent la Corée du Sud, le Japon, les pays d’Asie du Sud-Est, l’Australie, la Nouvelle-Zélande et un chapelet d’îles du Pacifique. Cette zone et l’Asie du Sud représentent 60 % des échanges et des investissements mondiaux. En cas d’agression de la Chine dans une perspective de guerre éclair, les États-Unis ont les capacités d’encaisser une première frappe, de bloquer les détroits indonésiens et de Malacca (accès à l’océan Indien) et d’entraîner Pékin dans un conflit long et coûteux. Un simple déni de zone aéromaritime consiste à en tenir l’adversaire éloigné. Toutefois, indique Steven Ekovitch, un scénario de guerre ne signifie pas un passage à l’acte. Comme pendant la guerre froide, il convient d’éviter l’affrontement direct et d’agir à la périphérie. Aujourd’hui, l’Europe et l’Afrique se trouvent à la périphérie. Les États-Unis veulent empêcher que des pays africains deviennent des sanctuaires de mouvements terroristes pour attaquer l’Europe.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

L’océan Indien : espace sous tension

Auditeur de l’Institut des hautes études de défense nationale, le professeur Steven Ekovitch (à droite) a obtenu un doctorat en Histoire (1984) à l’Université de Californie. Il enseigne à l’Université américaine de Paris et à l’Institut d’études politiques de Paris. Il a servi  dans l’armée de l’Air américaine (1969-1972) pendant la guerre du Viêt Nam. Le vice-amiral d’escadre (2S) Jean Bétermier (à gauche) préside le Forum du futur, centre d’analyse et de prospective géopolitique. L’association Minerve regroupe les officiers diplômés et stagiaires de l’Enseignement militaire supérieur, scientifique et technique (EMSST) de l’armée de Terre.




Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

Les opérations « spéciales » emploient un minimum de moyens et visent un maximum de résultats dans un but stratégique. Elles sont réalisées par des forces dites « spéciales », dont l’action, sur décision politique, doit être fulgurante et facilement réversible.

Ce domaine a fait l’objet d’un rapport d’information de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat et d’un document du cercle « Prospective Terre », publié par le GICAT (groupement des industries d’armements terrestres), tous deux rendus publics en mai 2014.

Concepts. Le glossaire de l’OTAN, sur lequel s’appuie le rapport sénatorial, distingue divers types d’opérations militaires, visibles ou secrètes, et menées par des acteurs spécifiques. Une opération classique, préparée, planifiée et conduite sans dissimulation par des troupes conventionnelles, constitue le socle de toute campagne militaire importante et cherche un effet tactique sur le déroulement d’une bataille. Une opération « commando », menée par des unités d’élite sans discrétion, vise à neutraliser un point décisif lors d’une bataille. Une opération discrète, conduite par tous types de forces, n’est pas dissimulée, mais ne fait l’objet d’aucune communication par l’État commanditaire. Elle devient secrète quand l’accent est mis sur sa dissimulation. Une opération spéciale, destinée à influer de façon décisive sur la suite du conflit et menée par des forces non conventionnelles, peut être revendiquée par l’autorité politique, comme l’action américaine « Trident de Neptune » pour neutraliser Oussama Ben Laden. Une opération « clandestine » se différencie de la précédente par l’absence de preuve de son lien avec l’État commanditaire : l’identité de l’exécutant doit être dissimulée ou permettre un déni possible. Enfin, une opération « numérique », entreprise contre les infrastructures vitales d’un pays, s’apparente aux opérations spéciales et clandestines, avec lesquelles elle pourrait se combiner. Elle frappe « au cœur » de l’adversaire et démultiplie les effets obtenus par rapport aux moyens employés et sans identification de l’origine, par des actes de sabotage, déstabilisation, malveillance, manipulation ou d’espionnage : Estonie, 2007 ; Géorgie, 2008 ; Iran, 2010 ; affaire Wikileaks, 2010 ; ONU, Inde, Canada, États-Unis, Corée du Sud, Comité olympique international et 72 entités, 2006-2010 ; France, 2011 ;  Arabie saoudite et Qatar, 2012.

Organisations et missions. En incluant le soutien et les troupes d’élite, les forces spéciales américaines (USSOCOM) se montent à environ 60.000 personnels, qui devraient passer à 69.700. Elles se répartissent entre les armées de Terre et de l’Air, la Marine et le Corps des Marines avec un commandement interarmées. L’agence de renseignement CIA dispose de ses propres forces spéciales (environ 1.000 personnels) pour ses activités clandestines. Suite à la réforme de 2013, les forces spéciales britanniques (UKSF) devraient passer de 3.500 personnels à 1.750. Utilisables indifféremment pour les opérations spéciales ou clandestines, elles viennent des trois armées et peuvent recourir aux  unités commandos SAS (1.000 hommes) d’active et de réserve. En France, le Commandement des opérations spéciales (COS) est interarmées et placé directement sous les ordres du chef d’État-major des armées. Il ne s’occupe pas des opérations clandestines, menées sous une fausse identité par les agents du service action de la Direction générale de la sécurité extérieure. L’armée de Terre met à sa disposition : le 13ème Régiment de dragons parachutistes, pour l’acquisition du renseignement (photo) ; le 1er Régiment parachutiste d’infanterie de marine, pour action dans la profondeur, entrée en premier sur un théâtre, infiltration, raid de neutralisation, combat en zone urbaine et opération d’influence ; le 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales, pour aérocombat, infiltration et exfiltration des équipes de commandos, surtout de nuit. Tous dépendent de la Brigade des forces spéciales terre, chargée de leur organisation, équipement et mise en condition opérationnelle. La Marine compte 5 unités de forces spéciales, appelées « commandos » et portant un nom comme les bâtiments de combat. Chaque commando compte 3 groupes répondant au socle commun des forces spéciales et 1 correspondant à sa dominante particulière : assaut de navires pour Jaubert et Trépel ; reconnaissance maritime et côtière pour Penfentenyo ; appui et neutralisation d’objectifs pour Monfort ; guerre électronique pour Kieffer ; action sous-marine pour Hubert.  L’armée de l’Air met 2 unités  à la disposition du COS : le Commando parachutiste de l’air N°10 pour mise en œuvre de zones aéroportuaires et guidage d’aéronefs dans la profondeur ; l’escadron de transport 03/61 « Poitou » pour infiltration, aérolargage et poser d’assaut, surtout de nuit.

Suremploi et limites. Le rapport sénatorial note le suremploi des forces spéciales depuis 2006, en raison de leur adaptation aux formes d’engagement d’aujourd’hui, et l’usure des hommes : sur 3.000 personnels, plus de 600 se trouvent en permanence en opérations ! Dans le bulletin du « Cercle Prospective terre », le général de division (2S) Vincent Desportes, ancien directeur de l’École de guerre et professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris et à HEC, souligne la nécessité et la spécificité des forces spéciales. Leur emploi s’apparente à de la projection de puissance plutôt que de forces et ne peut produire d’effet politique, finalité de toute action militaire. Mais le recours aux forces spéciales présente certains avantages : contrôle politico-militaire étroit pour limiter les dérives ; exposition médiatique faible et modulable ; interventions très en amont, tout en préservant la liberté d’action politique du pays hôte et de celui qui intervient ; désengagement aisé et discret. En revanche, estime le général, les forces spéciales ne peuvent contrôler l’espace aérien, maritime ou terrestre, ni durer sur zone en assurant leur propre protection, ni interdire une invasion territoriale face à des troupes nombreuses. Ces missions resteront du ressort des forces conventionnelles, également vivier du recrutement des forces spéciales.

Loïc Salmon

Nom de code Geronimo

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

ALAT : les hélicoptères NG, nouveaux systèmes d’armes

Fin 2013, les forces spéciales françaises comptent un peu plus de 3.000 personnels d’active des armées de Terre et de l’Air et de la Marine, auxquels s’ajoutent 400 réservistes. Son parc aérien inclut : 2 avions de transport tactique Hercules  C130 ; 3  avions de transport tactique Transall C160 ; 2 avions Twin Otter DCH6, équipés de roues, skis ou flotteurs ; 41 hélicoptères de l’Aviation légère de l’armée de terre ; 2 hélicoptères de l’armée de l’Air. La loi de programmation militaire 2014-2019 prévoit d’accroître les effectifs d’environ 1.000 personnels. Parmi leurs équipements futurs, figurent le programme « Melchior » de transmissions sécurisées et la livraison des premiers véhicules adaptés aux opérations spéciales (programme d’ensemble VLFS/PLFS). L’ensemble de la flotte d’hélicoptères Caracal des armées sera regroupé sur un seul site, sous l’autorité du Commandement des opérations spéciales.




ALAT : les hélicoptères NG, nouveaux systèmes d’armes

Les hélicoptères de nouvelle génération (NG) de l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) disposent d’une puissance de feu accrue et s’intègrent dans un système complexe interarmes et interarmées. Mieux au fait de l’environnement tactique, leurs équipages peuvent se concentrer davantage sur leurs missions.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 17 juin 2014 à Villepinte (banlieue parisienne), dans le cadre du salon des armements terrestres Eurosatory. Parmi les intervenants figurent : le général de division Autran de l’état-major de l’armée de Terre ; le colonel Arnaud Cazalaa, chef de corps du 4ème Régiment d’hélicoptères des forces spéciales ; l’ingénieur général de l’armement Thierry Pérard de la Direction générale de l’armement (DGA).

Combats futurs. Le combat de contact évolue selon les contraintes environnementales et l’évolution des technologies, explique le général Autran. A court et moyen termes, les combats de demain ressembleront à ceux du Liban, d’Afghanistan, du Mali et de la République centrafricaine. L’adversaire restera divers : insurgés, terroristes, factions armées et équipées de matériels modernes ou groupes claniques profitant de « sanctuaires » et utilisant des procédés rustiques (engins explosifs improvisés). Il faudra s’adapter à une situation variable, car les engagements se produiront aussi au sein des populations. La variété de terrains d’action, éloignés des bases, nécessitera des équipements robustes et adaptables. Les moyens futurs devront permettre de savoir, comprendre et agir vite. La masse d’informations à traiter augmentant, l’accélération des opérations exigera plus de réactivité avec moins de temps pour la réflexion. Le renseignement devra être exploité le plus vite possible avec des équipements performants. La mobilité tactique, avec une concentration de moyens à faibles effectifs au sol, nécessitera une capacité de traque et de combat de nuit pour surprendre l’adversaire. La fulgurance et le maintien du « tempo » (rythme de l’action) exigeront réactivité des acteurs, précision des tirs, combinaison des effets et économie des moyens. Les forces et les équipements devront pouvoir être renouvelés rapidement. D’une rusticité suffisante pour opérer dans des conditions dégradées, les hélicoptères Tigre HAD devront améliorer leur capacité d’observation pour discriminer les cibles potentielles, en coordination avec les drones tactiques et des équipes au sol. Pour s’intégrer à la manœuvre, ils devront être interopérables avec le futur système de combat « Scorpion » de modernisation des forces terrestres.

Forces spéciales. Les hélicoptères NG Tigre et Caracal se trouvent au cœur de l’engagement des forces spéciales, souligne le colonel Cazalaa. Les opérations spéciales se caractérisent par : un engagement sur des objectifs stratégiques ; des modes d’action et savoir-faire spécifiques ; un contrôle politico-militaire étroit ; une capacité aux engagements dans la profondeur, grâce à des moyens de liaisons chiffrés redondants ; une capacité de commandement et de manœuvre interarmées combinant des moyens terrestres et aériens ; une grande souplesse d’emploi et un haut niveau de réversibilité ; un petit volume de forces alliant discrétion, surprise, fulgurance et actions de nuit ; un haut niveau d’intégration en opérations interarmées et interalliées ; une prise de risque très élevée au regard des enjeux ; un large spectre capacitaire avec la maîtrise des milieux difficiles (jungle, montagne et zone urbaine). En conséquence, les hélicoptères NG permettent un éventail de missions plus larges que ceux de l’ancienne génération (Gazelle et Cougar), où il faudra maîtriser la violence et réduire davantage les dégâts collatéraux. Les évolutions techniques des hélicoptères NG devront porter sur la performance, l’endurance, la masse, la modularité et la compatibilité avec les Gazelle et Cougar. Sont aussi fondamentales pour la sécurité : la détection du départ de coups de feu ; la protection automatique ; la synchronisation du lancement de leurres. Les hélicoptères NG devront aussi disposer de moyens de communication entre le théâtre d’opérations et Paris, pour éventuellement modifier de manière claire une mission en cours de vol. Les capacités à venir porteront notamment sur la liaison par satellites, les systèmes de communication vidéo de combat et la transmission de données cryptées. Une autonomie accrue résultera d’un compromis entre les équipements des forces spéciales et la quantité de carburant à emporter dans des réservoirs supplémentaires.

Besoins et études amont. Selon l’ingénieur général Pérard, les concepts d’emploi des hélicoptères militaires en service varient d’une armée (Terre, Air, Marine et Gendarmerie) à l’autre. Quelque 500 appareils de 13 modèles différents se répartissent dans des flottes très hétérogènes d’appareils d’ancienne génération et de nouvelle génération en cours de livraison. La DGA et les constructeurs doivent mettre à niveau les Cougar et Caracal, très sollicités, pour améliorer leurs capacités ou permettre leur emploi dans le cadre réglementaire de l’Organisation de l’aviation civile internationale. Ils doivent réaliser rapidement les adaptations demandées en urgence opérationnelle, lors d’opérations extérieures (chiffreur sur Tigre et blindage de Gazelle). Pour assurer la disponibilité des appareils dans un contexte budgétaire restreint, il leur faut : être au rendez-vous des livraisons des hélicoptères NG avec les capacités attendues (Tigre HAD et NH90) ; optimiser les délais d’immobilisation lors de la rénovation des appareils d’ancienne génération. Dans la conduite de ses programmes, la DGA lance, très en amont, une étude des concepts de soutien/formation et un pilotage du coût de possession de l’hélicoptère du futur (achat et maintien en condition opérationnelle). Enfin, elle maintient une relation étroite avec les études menées dans le cadre de développements civils, afin d’identifier et intégrer les nouvelles technologies permettant de mieux répondre aux besoins opérationnels des forces.

Loïc Salmon

ALAT : retour d’expérience opérationnelle

L’ALAT : un ensemble de systèmes de combat et d’hommes

Forces spéciales : outil complémentaire des forces conventionnelles

 

L’hélicoptère Tigre (premier plan), de conception franco-allemande, est utilisé par les armées de Terre française, allemande, espagnole et australienne. Il existe en 4 versions : UHT, antichar avec viseur de mât et missiles air-sol ; HAP, appui protection sans capacité de tir de missiles antichars ; HAD, appui destruction avec armement HAP et missiles antichars ; ARH, version reconnaissance développée pour l’Australie. Sa vitesse de croisière atteint 280 km/h, avec une pointe possible de 315 km/h, pour la version HAP et de 260 km/h, avec une pointe possible de 290 km/h, pour l’UHT. Il peut  s’élever de 842 m par minute jusqu’à 4.000 m et franchir 800 km ou 1.300 km avec des réservoirs supplémentaires. Son armement interne compte : 1 canon de 30 mm (450 obus) pour les versions HAP, ARH et HAD ; 1 mitrailleuse de 12,7 mm ou 1 canon de 20 mm en nacelle pour l’UHT. Son armement externe inclut : 4 paniers de 12 roquettes et  4 missiles air/air Mistral pour l’HAP ; 8 missiles antichars Trigat-LR ou Hot 3 pour l’UHT ; 8 missiles antichars AGM-114 Hellfire pour les ARH et HAD.




L’ALAT : un ensemble de systèmes de combat et d’hommes

L’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) a prouvé son efficacité en opérations. Toutefois pour maintenir son savoir-faire et ses capacités, elle doit parvenir à maîtriser le coût de ses flottes d’hélicoptères d’ancienne et de nouvelle générations et à reconfigurer la formation de ses personnels.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque tenu, le 17 juin 2014 à Villepinte (banlieue parisienne), dans le cadre du salon des armements terrestres Eurosatory. Parmi les intervenants figurent : Étienne de Durand, chercheur à l’Institut français des relations internationales ; le général d’armée Bertrand Ract-Madoux, chef d’état-major de l’armée de Terre ; le général de brigade Marc Demieux, commandant l’École de l’ALAT. Un document sur l’aérocombat, actualisé en 2013 par le commandement de l’ALAT, apporte un complément.

Contraintes opérationnelles. Ainsi, ce document rappelle les finalités tactiques de l’emploi des forces terrestres : emporter la décision et faire diminuer le niveau de violence sur le terrain, sans nécessairement détruire l’adversaire ; assurer la sûreté des populations et des forces déployées sur le théâtre d’opérations ; restaurer la confiance par la présence, la communication, le conseil et l’assistance, afin d’empêcher toute résurgence de la violence. La manœuvre terrestre s’effectue dans un vaste espace, où les zones vides constituent des refuges pour l’adversaire. Le contrôle de ces zones exerce une pression dissuasive sur lui et stabilise la situation. L’emploi des hélicoptères, de jour comme de nuit, lui interdit toute liberté d’action. En outre, le déploiement d’hélicoptères en plusieurs modules permet de surprendre l’adversaire et de le menacer en permanence sur l’ensemble de la zone à contrôler. Par ailleurs, la capacité d’engagement en zone urbaine est devenue prioritaire. Les unités aéromobiles voient au-delà des obstacles et conservent la qualité et la fiabilité de leurs communications. Elles interviennent de préférence à partir de la périphérie d’une ville en raison de leur vulnérabilité, accrue par les possibilités de camouflage et de tirs de l’adversaire. En cas de survol de la ville, elles utilisent le relief urbain pour se cacher et chaque hélicoptère profite de la couverture d’un autre. D’une façon générale, estime Étienne de Durand, l’ALAT permet à une armée de Terre moderne de compenser son manque de puissance de feu roulante (chars et canons). Sa réactivité tactique crée la surprise par sa vitesse, instaure une sûreté sur une grande surface et constitue une marque politico-stratégique. Fer de lance des forces terrestres occidentales, surtout américaines, elle assure aussi le transport de matériels lourds et les évacuations sanitaires. Les forces spéciales utilisent l’hélicoptère pour augmenter la mobilité et l’infiltration, en toute discrétion de groupes isolés. Toutefois, l’ALAT reste vulnérable dans les forêts et les montagnes. L’adversaire sait travailler en réseau et utiliser des missiles sol/air de plus en plus performants. Ainsi, l’armée américaine a perdu 4.000 hélicoptères pendant la guerre du Viêt Nam (1954-1975) et l’armée soviétique 393 pendant celle d’Afghanistan (1979-1989), surtout à cause des missiles portatifs américains Stinger. Aujourd’hui, les hélicoptères américains Apache et franco-allemands Tigre sont pourvus de blindage. Lors l’intervention en Libye (2011), l’ALAT a détruit 80 % des cibles tactiques au cours de raids en profondeur. Au Mali, en 2013, elle aurait neutralisé quelque 400 djihadistes. Elle continue d’interdire l’impunité aux autres, en les empêchant de s’installer de façon durable pour mettre la population en coupe réglée.

Maîtrise des coûts. Les contraintes  budgétaires vont peser sur l’avenir de l’ALAT, indique Étienne de Durand. En effet, son coût de possession (achat des hélicoptères + maintien en condition opérationnelle + formation du personnel) se multiplie par 7 ou 8 d’une opération à l’autre. Les appareils obsolètes (Gazelle, Puma et Cougar) doivent être modernisés, alors que ceux de nouvelles générations (Tigre, Caracal et Caïman) entrent en service. Une réduction des heures de vol se répercute sur la qualité de l’entraînement des pilotes. Une diminution des commandes rend les séries de plus en plus onéreuses. L’ALAT doit pourtant conserver son avance opérationnelle et son patrimoine technologique. A court terme, quelques pistes apparaissent : mutualisation interarmées ou coopération avec les alliés proches (Grande-Bretagne notamment) ; simulation accrue pour la formation ; « cannibalisation » des appareils les plus anciens pour récupérer des pièces de rechange. A moyen terme, la maîtrise du coût de possession du successeur de la Gazelle, un hélicoptère léger, bon marché et très manœuvrant, implique : un accord interarmées sur ses caractéristiques ; un constructeur répondant au cahier des charges ; la possibilité de l’exporter.

Avenir préservé. La principale menace de la capacité aéromobile concerne le maintien en condition opérationnelle, souligne le général Ract-Madoux. Il s’agit désormais de soutenir simultanément une flotte ancienne et une autre de nouvelle génération. Au rythme des lois de programmation militaires (6 ans), l’écart se creuse entre les ressources attendues et celles effectivement disponibles et retarde la production et l’adaptation des appareils. Les Gazelle et Puma resteront en service jusqu’en 2025. « Mais l’avenir de l’ALAT est assuré », précise le général. Sont déjà  commandés : 46 Tigre, dont la version appui/destruction (HAD) ; 68 NH90 (photo). Le parc d’hélicoptères de nouvelle génération de l’ALAT passera de 10 % du total en 2014 à 50 % en 2024. Les équipements majeurs doivent durer de 30 à 40 ans. Les premiers NH90 et HAD livrés sont déployés au Mali dès l’été 2014.

Formation évolutive. La formation d’un pilote dure 2 à 3 ans et exige une bonne connaissance de l’anglais pour rechercher l’information dans une documentation gigantesque, explique le général Demieux. Outre les cours didactiques et l’enseignement assisté par ordinateur, elle inclut le passage sur entraîneur de procédures et sur simulateur 4 axes ainsi que des vols et tirs réels. La pertinence de l’analyse du stagiaire compte plus que sa connaissance des détails. La complexité des hélicoptères de nouvelle génération a nécessité d’en reconfigurer la formation, qui devient  commune fin 2014.

Loïc Salmon

ALAT : retour d’expérience opérationnelle

Armée de Terre : l’ALAT, indispensable à l’engagement terrestre

L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre 1794-2014

L’hélicoptère de transport tactique NH90 Caïman transporte jusqu’à 20 personnes ou du matériel (2,5 t en soute ou 4,4 t sous élingue). Il peut servir de poste de commandement héliporté et effectuer des missions de recherche et de sauvetage, d’évacuation sanitaire, d’héliportage d’assaut et de parachutage. D’une autonomie de 4 h, il franchit 950 km en mission tactique et 1.400 km avec des réservoirs supplémentaires. Premier hélicoptère doté de commandes de vol électriques, il dispose de contre-mesures intégrées, d’une protection de l’équipage et de mitrailleuses de 7,62 mm en sabord. Les pilotes sont équipés d’un visuel de casque intégrant un dispositif de vision nocturne. Une rampe arrière permet un débarquement  des troupes plus rapide.