Armée de Terre : la victoire, conflit court mais opération sur le long terme

La victoire, résultante de la cohérence et de la continuité entre défense et politique étrangère, inclut les dimensions sociale et économique.

Ce thème a été abordé au cours d’un colloque organisé, le 6 février 2018 à Paris, par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre. Un officier général, un universitaire et un expert de la guerre économique y sont intervenus.

Gagner la guerre et la paix. La notion de victoire s’associe à celle de l’ennemi combattu dans le temps court pour le contraindre à renoncer, plier ou capituler, rappelle l’officier général. La victoire militaire suppose un ennemi visible. Les militaires usent de la force pour tuer des adversaires mais pas une idéologie. Vaincre le terrorisme, moyen au service d’une idéologie, apparaît donc vain. Les interventions en Afghanistan, Libye et Irak ont donné une victoire militaire mais pas politique. Au cours du XXIème siècle, les fondamentaux de la guerre, à savoir l’histoire et la géographie, devraient demeurer, estime l’officier général. L’ennemi militaire sera toujours contraint par la géographie et « incarné », malgré la mondialisation et l’hyperconnection. Dans toute opération, le « droit de la guerre » et le « droit dans la guerre » doivent rester présents à l’esprit. L’échec du rétablissement de la paix au Moyen-Orient rappelle celui de la Guerre de Cent Ans (1337-1453) entre le France et l’Angleterre. Le vainqueur d’un jour ne met pas l’accent sur la bonne gouvernance et la protection de la population. Au début du XXème siècle, avion, sous-marin et char d’assaut révolutionnent l’art de la guerre. A l’aube du XXIème siècle, le numérique et l’intelligence artificielle devraient encore le transformer en effaçant les contraintes physiques et juridiques. La disparition d’un monde bipolaire Est-Ouest a conduit à une crise généralisée. Dans un monde nucléarisé depuis le milieu du XXème siècle, toute agression militaire entre Etats restera marquée par la dissuasion nucléaire. En conséquence, cela implique la prise en compte du comportement d’un dictateur sans contre-pouvoir intérieur. Avec la disparition des déclarations de guerre, une intervention en profondeur suit une logique de défense et de prévention. Sur le plan défensif, il suffit de contrer, en partie, l’assaillant. Sur le plan offensif, il faut tout maîtriser pour dénier toute liberté d’action à l’ennemi, dont la connaissance permettra de le vaincre. Toutefois, une guerre justifiée par un gouvernement peut être perçue comme une agression par sa propre population et la communauté internationale. Ainsi, l’opération israélienne « Plomb durci » à Gaza (décembre 2008-janvier 2009) s’est soldée par une victoire militaire, mais une défaite politique. La dissuasion nucléaire évite la guerre, le combat et la victoire, conclut l’officier général.

Socialisation de la guerre. Après la paix de Westphalie (1648), actions militaires et politiques fusionnent puis se disjoignent après le traité de Versailles (1919), où le vaincu (Allemagne) n’est plus convié à la table des négociations, explique l’universitaire. Cette fusion se manifeste au niveau de l’Etat, auteur de la violence, par la puissance dans le cadre de la souveraineté. L’équilibre de la puissance, manifestée par des victoires militaires, conduit à la stabilité internationale. La guerre des princes est devenue celles des peuples après Valmy (1792). Ainsi, les guerres franco-allemandes de 1806 à 1945 constituent un cycle de revanches. Les conflits internationaux ultérieurs remettent ce modèle en cause : victoire du faible sur le fort (Viêt Minh contre l’armée française à Dien Bien Phu, 1954) ; victoire militaire considérée comme une défaite par l’opinion publique du vainqueur (succès de l’armée américaine contre l’offensive nord-vietnamienne du Têt, 1965-1966) ; victoire militaire suivie d’une défaite politique (Accords d’Evian après la bataille d’Alger, 1962). La puissance des Etats-Unis s’affirme sans remporter de victoire depuis 1945, sauf à la Grenade (1983). Des clans se sont appropriés la guerre, qui ne vise plus la conquête territoriale mais la violence pour elle-même. Daech, vaincu militairement en Syrie et en Irak, multiplie les attentats terroristes en Europe, en Turquie et au Pakistan. Des sociétés guerrières, avec leurs fonctions économiques, se nourrissent de la guerre (Afghanistan et République démocratique du Congo). L’occupation territoriale, transformée en rectification de frontière après une guerre interétatique, est ressentie comme une humiliation au XIXème siècle. Aujourd’hui, perçue comme une violence, elle remet en cause les liens sociaux, à l’origine d’un élan national suscité par une faction (talibans en Afghanistan). La guerre américaine de 2003 a défait le contrat social de l’Etat irakien, qui tente de se reconstruire après Daech, conclut l’universitaire.

Grille de lecture économique. Quoique moins perceptible, la guerre économique et industrielle entre Etats dure plus longtemps qu’un conflit militaire, car les réalités économiques aboutissent à un rapport de forces, souligne l’expert. Dans un conflit économique, l’assaillant nie sa responsabilité et l’agressé se tait pour préserver sa réputation. Ainsi, la France crée le groupe Elf Aquitaine en 1966 pour se dégager de la « dépendance pétrolière » anglo-saxonne, constituée après les deux guerres mondiales. Pour éviter d’être colonisé, le Japon établit un code économique pour aboutir à une organisation militaire, lorsqu’il sort de son isolement en 1854. Ruiné en 1945, il devient la deuxième puissance économique mondiale en 1970. Après la guerre de Corée (1953), la Corée du Sud développe son système éducatif, afin de rattraper son retard technologique et prend en compte la guerre économique. Après la révolution culturelle (1966-1976), la Chine a réussi son entrée dans l’économie de marché par la copie du Japon, des salaires bas et un contrôle strict des entreprises étrangères, puis…a devancé le Japon en 2010 ! Aujourd’hui, les Etats-Unis ne peuvent se laisser dépasser par la Chine sans conséquences sur leur politique internationale. Depuis la guerre civile (1917), la Russie a privilégié l’industrie militaire et les guerres de conquêtes pendant la période soviétique, avec une influence durable sur la structure de sa société. Sa logique de puissance diffère de celle de la Chine, passée comme elle dans le moule communiste. Dans la société de l’information (internet) où évoluent les systèmes politiques, l’allié peut devenir un adversaire pour l’accès aux matières premières, selon l’expert.

Loïc Salmon

Placé sous l’autorité directe du major général de l’armée de Terre, le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de terre a pour mission principale d’anticiper un emploi des forces terrestres adapté aux engagements, actuels et futurs. Cela implique : cohérence générale de la doctrine d’emploi des forces en réseau ; interopérabilité doctrinale avec les armées de Terre alliées ; coordination des retours d’expérience ; expertise de la fonction opérationnelle commandement ; pilotage et conduite des études prospectives et travaux de recherche, au profit de la doctrine et de l’anticipation tactique ; veille, anticipation et action transverse à l’ensemble des commandements.

La puissance au XXIème siècle : le poids de l’Histoire

Armée de Terre : l’action militaire pour préserver la souveraineté




Exposition « De l’Asie à la France libre » aux Invalides

Joseph et Marie Hackin, connus pour leurs travaux archéologiques en Afghanistan dans les années 1930, ont été nommés « compagnons de la Libération » à titre posthume. C’est le seul couple de l’Ordre de la France libre.

Le « savant combattant ». D’origine luxembourgeoise, Joseph Hackin (1886-1941), diplômé de l’Institut commercial de Paris, entre en 1905 à l’Ecole libre des sciences politiques (section économique et sociale). Son intérêt pour les civilisations orientales s’éveille par ses fréquentes visites au musée Guimet, place d’Iéna et proche du domicile familial. Cela l’incite à choisir un sujet de fin d’études politiques original : « Une phase de l’histoire comparée des religions (de l’Iran et du Japon) ». Il entretient une correspondance avec Emile Guimet, dont le nom est associé à celui des Arts asiatiques qu’il a fondé en 1888 à partir des collections amassées au cours de ses voyages. Engagé comme secrétaire d’Emile Guimet et diplômé de « Sciences-Po » en 1907, Joseph Hackin continue des études historiques et philologiques en sanscrit et en tibétain à l’Ecole pratique des hautes études. Une fois diplômé en 1911, il commence une thèse de doctorat sous la direction de son professeur de sanscrit, Sylvain Lévi, professeur au Collège de France. L’obtention de la nationalité française l’année suivante, grâce aux relations d’Emile Guimet, lui permet d’être embauché au musée Guimet comme conservateur-adjoint en 1913. Considéré comme trop âgé (27 ans !), il est dispensé de service militaire…mais pas de la mobilisation générale au début de la première guerre mondiale. Fantassin de 2ème classe en août 1914, il la termine comme lieutenant commandant de compagnie, au terme d’un long parcours de combattant : bataille de la Marne (1914) ; offensive en Artois (1915) ; Verdun (1916-1917) ; Serbie (1918) ; Ukraine (1919). Titulaire de la croix de Guerre (deux citations) et chevalier de la Légion d’honneur, il a été blessé trois fois (1915, 1916 et 1918). Il consacre une année complète de soins à continuer puis présenter, en 1916, sa thèse intitulée « Scènes figurées de la vie de Bouddha d’après les peintures tibétaines ». Son propre courage physique lui fera dire que « le danger mesure exactement la valeur de la personnalité humaine ». Dans ses carnets de guerre, il analyse, à partir de son expérience du combat, les raisons de son attachement à la France qui justifient de « tenir envers et contre tout ». Démobilisé en 1919, il revient au musée Guimet, dont il devient le conservateur quatre ans plus tard. Il en enrichit les collections et le réorganise avec deux galeries d’archéologie khmère et une salle dédiée aux fouilles du monastère de Hadda (Afghanistan). La bibliothèque devient un centre de recherche grâce à l’acquisition de nombreux ouvrages. En 1928, il épouse Marie Parmentier (1905-1941), elle aussi de famille luxembourgeoise. Arrivée à Paris quelques années plus tôt, Marie suit les cours de l’Ecole du Louvre en auditrice libre et réside avenue d’Iéna, près du musée Guimet. Naturalisée française par son mariage, elle participe aux recherches de Joseph, tant dans ses missions en Asie que pour ses travaux scientifiques au musée Guimet.

Les grands voyageurs. En 1924, Joseph Hackin effectue sa première mission en Afghanistan et vit « l’archéologie comme un sport », écrit-il dans ses carnets. Il se rend notamment dans la vallée de Bamyan, où il réalise sa première étude sur les Bouddhas géants. Il participe aux fouilles dans le Sud de Bagram et y découvre, dans le monastère de Païtava, un « Bouddha au grand miracle » (photo). Cette stèle révèle l’extension en Afghanistan de l’art bouddhique, venu de l’Inde et marqué par les influences iranienne, grecque et romaine. Elle représente Sâkyamouni, le Bouddha historique, qui manifeste sa puissance devant l’assemblée des maîtres « hérétiques » en accomplissant des miracles. Le lotus de la Loi est gravé dans la paume de sa main droite levée. Les dieux hindous Indra et Brahma tiennent un parasol au-dessus de sa tête, en signe de révérence. Deux petits bouddhas, assis en méditation, l’encadrent pour accentuer son aspect monumental. Cette campagne de fouilles va profondément marquer Joseph Hackin qui, rentré en France en 1925, se détourne du Tibet au profit de l’Afghanistan. Quatre ans plus tard, il repart pour Kaboul diriger les fouilles de la Délégation française en Afghanistan, en compagnie de Marie et de l’architecte Jean Carl. Lors des événements liés à la prise de pouvoir par Nadir Shah, sa participation, l’arme à la main, à la protection de la légation française, lui vaut une promotion au grade d’officier de la Légion d’honneur. Ensuite, il organise la remise en ordre du musée de Kaboul et explore les sites de Bamiyan et de Kakrak. De 1930 à 1933, à la tête de la Maison franco-japonaise à Tokyo, Joseph y dirige l’action intellectuelle de la France au Japon. De mai 1931 à février 1932, il accompagne la mission Citroën Centre-Asie (la « Croisière jaune ») à travers l’Afghanistan, l’Himalaya et la Chine, où il acquiert des sculptures chinoises et tibétaines pour les musées Guimet et du Louvre. Rentré en France en 1933, il devient titulaire de la chaire d’art et d’architecture de l’Inde à l’Ecole du Louvre. Pendant quatre autres missions en Afghanistan et son séjour au Japon, Marie photographie et filme paysages, découvertes et gens.

Les Résistants. En Afghanistan en 1939, Joseph Hackin est mobilisé sur place comme officier de liaison auprès de la légation de France à Kaboul. En désaccord avec l’armistice de juin 1940, il informe de son ralliement le général de Gaulle, qui lui demande de le rejoindre à Londres. Le couple y arrive mi-octobre après un voyage de 20.000 km via l’Afrique du Sud. Joseph s’engage dans les Forces françaises libres le 19 octobre et Marie le 26 décembre. Début 1941, Joseph est chargé d’entrer en contact avec le gouvernement de l’Inde, de mettre de l’ordre entre les groupes rivaux de la France libre des comptoirs français, premiers ralliés de l’Empire colonial français, et d’établir des relations avec les gouvernements de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie. Le 20 février, Marie embarque avec lui comme secrétaire sur le Jonathan-Holt. Ils disparaissent lors de son torpillage par un sous-marin allemand le 24 février au large des Îles Féroé.

Loïc Salmon

De l’Asie à la France libre

La Résistance en Europe, les combattants de l’ombre

L’exposition « De l’Asie à la France libre » (15 juin-16 septembre 2018) est organisée par et dans le musée de l’Ordre de la Libération aux Invalides à Paris. Elle présente des photographies, documents, objets et archives cinématographiques sur la « Croisière jaune » à travers l’Asie centrale jusqu’à Pékin (avril 1931-février 1932) et la destruction des Bouddhas de Bamyan (Afghanistan) par les talibans (mars 2001). L’ensemble provient des collections des musées des Arts asiatiques-Guimet, du Quai Branly-Jacques Chirac, de l’Armée, d’Art moderne-Centre Pompidou et de la Photographie, du Service historique de la défense, des Archives nationales et de la Cinémathèque française. Le musée de l’Ordre de la Libération accueille en moyenne 100.000 visiteurs par an. Il dispose de collections permanentes et d’un centre de recherches et de documentation : dossiers individuels de compagnons de la Libération ; collection de presse et périodiques ; 6.500 ouvrages ; 30.000 photographies. (www.ordredelaliberation.fr)




Trafics d’armes légères : la lutte contre les filières terroristes

Enjeu mondial de sécurité, la lutte contre les transferts clandestins d’armes à feu légères implique la prise en compte de la situation en fin de conflit, la mise en place de réseaux de renseignements, l’échange d’informations et l’élaboration de procédures en matière de traçabilité.

Ce thème a été traité lors d’un colloque organisé, le 31 janvier 2018 à Paris, par la Direction générale des relations internationales et de la stratégie du ministère des Armées, le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité et l’Institut de relations internationales et stratégiques. Y sont intervenus : l’ambassadeur Jean-Claude Brunet, président désigné de la 3ème conférence de révision du Programme d’action des Nations unies sur les d’armes légères et de petits calibres (ALPC) prévue à New York du 18 au 29 juin 2018 ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

Diminuer l’incertitude. Depuis la fin de la guerre froide (1947-1991), les conflits intra-étatiques se multiplient, entraînant circulation et vols des stocks gouvernementaux d’ALPC, rappelle Jean-Claude Brunet. Les failles dans leur contrôle, pendant et après les conflits, et le crime organisé en facilitent les trafics qui alimentent les organisations terroristes, actives en Europe, dans les Balkans et en Afrique. Actuellement, 850 millions d’ALPC en circulation dans le monde tuent ou blessent 500.000 personnes par an, soit 90 % des victimes des conflits. Le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan (1997-2006), les avait qualifiées d’armes de destruction massive et avait lancé un programme d’action adopté, par consensus, par l’assemblée générale en 2001 (voir encadré). Le premier degré de responsabilité, nationale, se situe au niveau des forces armées et de sécurité et autres agences d’application de la loi. Chaque Etat partie doit mettre en œuvre une législation en ce sens. Sur la base du volontariat, il doit publier un rapport annuel d’évaluation des besoins de coopération et d’assistance, assorti de mesures pratiquement contraignantes. Depuis 2001, des progrès significatifs ont été constatés dans de nombreux Etats en matière de contrôle et d’assistance. Toutefois, l’insuffisance de coordination persiste entre police, douane, justice et forces armées. De plus, le contrôle des exportations d’ALPC reste aléatoire. La 3ème conférence de révision du programme d’action de l’ONU, qui doit réunir 193 Etats, s’inscrit dans une stratégie globale impliquant l’Union européenne (mesures de coopération européennes et bilatérales) et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (Balkans). Elle doit définir des normes en termes d’engagement et d’échange de bonnes pratiques de contrôle et faciliter le dialogue entre forces armées et de sécurité, industriels et experts apportant un éclairage scientifique et technique, en vue de préserver la crédibilité du programme. La France, qui en assure la présidence, en a fixé les priorités, indique l’ambassadeur Brunet : amélioration de la lutte contre le détournement des ALPC ; prévention de leurs production et transformation par les nouvelles technologies (impression en 3 D et commerce par internet) ; coordination et efficacité de l’assistance. Cela implique l’inclusion des munitions et une synergie entre le programme de l’ONU et les autres instances internationales, notamment le protocole sur les armes à feu (2001) et le traité sur le commerce des armes (TCA, 2014), qui n’a pas encore de portée universelle.

Renforcer le dispositif. Autrefois, la violence résultait des guerres entre Etats forts, alors qu’aujourd’hui elle se manifeste par les importations d’armes dans les Etats déliquescents, explique Eric Danon. Le TCA vise à réguler leur mondialisation. La course aux armements converge vers le Moyen-Orient, où se trouvent de nombreux vendeurs. Avec 24 millions d’habitants, l’Arabie saoudite occupe la première place des importateurs avec l’Inde, qui en compte…1,26 milliard. Au bout de quelques mois, la traçabilité de ces armes, pourtant achetées légalement, disparaît et une partie va se disperser parmi les groupes armés terroristes. Le TCA engage l’Etat producteur, qui l’a ratifié, à vérifier qu’une exportation d’armes à feu correspond bien à la vente à un Etat déterminé et sans réexportation ultérieure. Les marquages et traçages permettent de remonter les filières de provenance et de complicités et les registres nationaux et internationaux d’établir l’écosystème terroriste. Il s’agit d’éviter la dissémination des ALPC dans une zone de guerre ou en situation de « post-conflit », où les populations les conservent en vue de trafics dans le monde entier (ex-Yougoslavie et Afghanistan). Les groupes terroristes utilisent aussi armes blanches, bombes, ou voitures-béliers contre une foule et recourent aux attentats suicides, mais font proportionnellement plus de victimes avec les ALPC. Il s’agit donc de lutter contre l’accès à leurs filières, alors qu’il n’existe pas encore de convention relative à la lutte contre le terrorisme par ALPC, indique l’ambassadeur Danon. Leur achat reste en effet légal dans certains pays, dont les Etats-Unis. La saisie d’un stock d’armes, achetées à des pays occidentaux, constitue une prise de guerre pour les groupes terroristes (Daech en Irak). Des armes fournies, par ces mêmes pays occidentaux, à une minorité de « résistants » suffit à les qualifier de « terroristes » par le régime en place (Kurdes en Syrie et en Turquie). Des armes à feu en provenance des Balkans ont été utilisées lors des attentats de 2015 en France, où la législation porte sur les trafics venant de l’extérieur du territoire national et mobilise les services de renseignement. Certaines armes neutralisées peuvent être remises, sur place, en état de fonctionner par l’impression en 3 D de la pièce manquante, ouvrant la voie aux trafics de logiciels. En outre, des ALPC, acquises clandestinement, peuvent être transformées, par exemple par l’achat légal d’un appareil de visée pour en améliorer la portée. Par ailleurs, certains grands pays exportateurs n’ont pas encore ratifié diverses conventions sur les armes. Souvent très spécifiques, ces dernières impliquent une coopération entre Etats et une entraide judiciaire, mais la moitié des pays membres de l’ONU ne peuvent les mettre en œuvre, faute de connaissances et de moyens techniques suffisants.

Trafics d’armes : fin de crise, embargos, désarmement et consolidation de la paix

Terrorisme : évolutions stratégiques et sociologiques

Loïc Salmon

Adopté en 2001, le Programme d’action des Nations unies de prévention, lutte et éradication du trafic illicite des armes légères et de petit calibre (ALPC) et présente les mesures à prendre aux niveaux national, régional et mondial. Elles portent sur : la législation sur les divers aspects de la production, du transfert et du détournement des ALPC ; le marquage, le stockage de données et la traçabilité ; la gestion des stocks et leur sûreté ; l’identification et la destruction des surplus ; les transferts internationaux ; le courtage ; l’information du public ; les programmes de désarmement, démobilisation et réinsertion ; la coopération et l’assistance internationale pour faciliter la mise en œuvre de ce programme. Souple et non contraignant, ce dernier a été complété par d’autres instruments juridiques. Ainsi, le Traité sur le commerce des armes (2014) inclut, pour les Etats parties, l’obligation d’établir des normes communes pour le transfert international d’armes conventionnelles.




Diplomatie : la science, vecteur d’influence et de dialogue

La communauté scientifique, qui ne connaît pas de frontières, peut améliorer les relations diplomatiques. Aide à la recherche scientifique et coopération internationale contribuent au rayonnement national avec des retombées économiques.

Cet aspect de la diplomatie a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 29 mars 2018 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’institut des hautes études de défense nationale. Y sont intervenus : Clélia Chevrier-Kolacko, ministère français des Affaires étrangères ; Patrick Nédellec, Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ; le professeur Pierre-Bruno Ruffini, Université du Havre ; Louisa Zanoun, conseillère Sciences et Innovation à l’ambassade de Grande-Bretagne en France.

La « diplomatie scientifique ». Les relations entre les sciences, la recherche et la diplomatie remontent aux grandes explorations et à l’époque coloniale avec les archéologues et les ethnographes, rappelle Pierre-Bruno Ruffini. La « diplomatie pour la science » porte sur les accords entre gouvernements, selon lesquels les réseaux des attachés scientifiques aident les chercheurs du pays hôte. La « science pour la diplomatie » a consisté à maintenir des échanges entre chercheurs malgré les tensions diplomatiques, comme pendant la guerre froide entre l’Est et l’Ouest (1947-1991) ou entre l’Iran et les Etats-Unis (1979-2015). La « science dans la diplomatie » met en œuvre l’expertise scientifique pour le traitement des grands enjeux internationaux comme le climat, les océans, la santé humaine ou les maladies infectieuses, en vue de décisions publiques communes. Ainsi, lors du sommet de Genève de 1985, les Etats-Unis et l’Union soviétique ont lancé le projet ITER (réacteur thermonucléaire expérimental international), qui a débouché sur la signature d’un accord à Paris en 2006 et sa réalisation en France avec la participation de 35 pays dont les Etats-Unis, l’Union européenne, l’Inde, la Chine, la Russie, le Japon, la Corée du Sud et la Suisse. A la suite de son discours au Caire en 2009, le président Barack Obama a envoyé une vingtaine de personnalités scientifiques de très haut niveau dans les pays arabes pour améliorer leurs relations avec les Etats-Unis. Les travaux du Groupe d’experts intergouvernemental sur le climat, créé en 1998, ont débouché sur l’adoption, à Stockholm en 2013, du rapport sur le changement climatique. La diplomatie scientifique, au croisement des relations internationales et de l’Histoire, est devenue un thème européen de recherche dénommé « InsSciDE », acronyme anglais pour « Invention d’une diplomatie partagée pour l’Europe ». La science et ses valeurs universelles participent en effet du « soft power », mode de relations et d’influence de l’après-guerre froide. Selon le professeur Ruffini, la diplomatie scientifique doit faciliter l’accès aux ressources scientifiques par des politiques d’attractivité de chercheurs ou doctorants étrangers chez soi et par la création de très grandes infrastructures de recherche comme ITER ou le CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) installé en Suisse et regroupant 22 pays.

Le réseau mondial du CNRS. Acteur du rayonnement de la France, le CNRS dispose de 7 bureaux à l’étranger en cohérence avec le ministère des Affaires étrangères, explique Patrick Nédellec. En tout, 41 agents se répartissent entre : Bruxelles pour l’Union européenne ; Washington pour les Etats-Unis, le Canada et le Mexique ; Rio de Janeiro pour le Brésil et les autres pays d’Amérique du Sud ; Pretoria pour le Sud du continent africain et Madagascar ; New-Delhi pour l’Asie du Sud ; Singapour pour l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est ; Pékin ; Tokyo pour le Japon, la Corée du Sud et Taïwan. En matière de production scientifique, le CNRS arrive en tête avec 42.000 publications en 2016, devant les associations allemandes de recherche Max Planck et Helmholtz, les universités américaines d’Harvard, de Stanford et du Massachussetts Institute of Technology, l’université de Tokyo et les universités britanniques de Cambridge et d’Oxford. Les co-publications internationales, soit 62 % du total, sont réalisées avec 35 pays, mais surtout avec les Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Le budget international du CNRS atteint 260 M€ ainsi répartis : 160 M€ pour les infrastructures et les salaires ; 53 M€ pour les missions à l’étranger (60.000 en 2016) ; 35 M€ pour les chercheurs à plein temps à l’étranger ; 10 M€ pour le fonctionnement des outils à l’international ; 2 M€ pour les actions spécifiques des instituts. La collaboration internationale se structure autour de projets de coopération scientifique (contrats de 3 ans), de groupements de recherche (4 ans renouvelables une fois), de laboratoires associés (4 ans +4) et d’unités de recherche conjointes (5 ans + 5). En 2017, ces dernières se sont montées à 36 dans 20 pays. Les 101 réseaux de recherche internationaux (3 pays en moyenne) se répartissent entre l’Europe (51), l’Extrême-Orient (15), les Etats-Unis (14), le Brésil (11) et l’Afrique sub-saharienne (6). Quoique les communautés scientifiques partagent les mêmes valeurs, il convient de protéger son savoir-faire vis-à-vis de la Chine, indique Patrick Nédellec.

L’approche britannique. Selon Louisa Zanoun, les préoccupations scientifiques, nationales et internationales, incluent : production alimentaire ; guerre et terrorisme ; ressources en eau ; sécurité des approvisionnements énergétiques ; santé et développement ; écosystèmes ; changement climatique ;  ressources minières. Elle a aussi présenté une analyse des motivations de la communauté scientifique : curiosité ; comprendre les systèmes ; trouver des solutions aux problèmes ; s’intéresser aux autres ; utiliser complètement son potentiel ; promouvoir le bien-être ; créer de la richesse ; collaboration internationale. En conséquence, la Grande-Bretagne a développé un réseau de 90 conseillers pour la science et l’innovation dans 31 pays et territoires.

Loïc Salmon

Diplomatie : gérer les crises et déceler les menaces diffuses

Diplomatie parallèle : l’action discrète de particuliers influents et engagés

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense

Selon Clélia Chevrier-Kolacko, la « diplomatie scientifique » a pour missions : affirmer la présence de la France à l’échelle mondiale ; faire entendre sa voix par la coopération internationale et la participation aux débats scientifiques internationaux ; favoriser ses intérêts économiques, notamment à l’export ; renforcer son attractivité par les liens avec les réseaux d’anciens stagiaires étrangers (150.000). L’aide au développement inclut l’établissement de partenariats avec des universités locales et la formation à la recherche en France, tout en évitant la « fuite des cerveaux » à l’issue. A cet effet, le ministère des Affaires étrangères mobilise 35 personnes à Paris, les conseillers scientifiques des ambassades et les réseaux d’experts initiateurs de projets. Il est présent dans les conseils d’administration du Bureau des recherches géologiques et minières, de l’Institut Pasteur et dans les instituts de recherches archéologiques et d’océanographie numérique. Il dispose d’un budget annuel de 100 M€ pour les bourses, partenariats bilatéraux et subventions à des réseaux de chercheurs.




Exposition « L’épopée du canal de Suez » à l’Institut du monde arabe à Paris

Projet amorcé dès l’Antiquité, la voie d’eau a été réalisée en 1869 pour relier la Méditerranée à l’Extrême-Orient et ainsi devenir un axe commercial mondial et un objectif militaire.

Un projet récurrent. Vers 1850 avant JC, l’influence de l’Egypte s’étend de Byblos au Sud de la Nubie, mettant en contact le Proche-Orient et l’Afrique, où circulent marchandises de toutes origines. Le pharaon Sésostris III fait creuser un canal à partir du Nil vers la mer Rouge, permettant à une embarcation de 15 m de long de transporter 30 t de fret, soit l’équivalent de la charge de 300 ânes. Le canal s’ensablant régulièrement, il est restauré vers 519 avant JC par le Perse Darius 1er, maître de l’Egypte, puis par le pharaon d’origine grecque Ptolémée II Philadelphe (282-246 avant JC). L’empereur romain Trajan (98-117) modifie le trajet du canal, qui sera à nouveau restauré en 643 par le général arabe Amr ibn al-As, conquérant de l’Egypte. Le canal se traverse alors en cinq jours. Au siècle suivant, il est abandonné aux sables du désert. En 1498, le Portugais Vasco de Gama découvre la route maritime des Indes via le Sud de l’Afrique, qui raccourcit considérablement le trajet par rapport aux voies terrestres et en partie maritimes des caravanes des « routes de la soie ». Celles-ci avaient fait la fortune de la République de Venise, qui monopolisait le commerce entre l’Orient et la Méditerranée. Pour contrer cette concurrence menaçante, la Sérénissime propose, dès 1504, au sultanat mamelouk de percer l’isthme par un canal à creuser à partir du port de Suez sur la mer Rouge, mais sans succès. En 1586, l’Empire ottoman, nouveau maître de l’Egypte, reprend l’idée et la soumet à Venise. Trop compliqué techniquement, le projet est abandonné, prélude au déclin progressif et inéluctable de la cité des doges. En 1798, à la tête d’une expédition militaire et scientifique, Napoléon Bonaparte conquiert l’Egypte, afin de couper la route des Indes à la Grande-Bretagne, en guerre contre la France. Il confie à Jacques-Marie Le Père, directeur des Ponts et Chaussées, l’étude d’un canal dans l’isthme de Suez. Ce dernier conclut que le niveau de la mer Rouge serait supérieur de 9 m à celui la Méditerranée et préconise le recours à la construction d’écluses. L’expédition d’Egypte a eu comme conséquence, en 1805, l’arrivée comme vice-roi d’Egypte de Méhémet Ali, désireux de moderniser le pays. A cet effet, il fait venir des experts français dans les domaines militaire, maritime, médical, éducatif, agricole et archéologique. Parmi eux, des ingénieurs effectuent de nouvelles recherches en 1846 et corrigent l’erreur de calcul du niveau des mers. Adeptes du « saint-simonisme », doctrine sociale, économique et politique, ils sont persuadés que les voies de communication servent à la compréhension universelle. Lorsqu’ils arrivent au Caire, l’ingénieur Linant travaille déjà sur un projet de canal direct, inspiré de celui de Bonaparte. S’appuyant sur ses travaux, l’un d’eux, Barthélémy Prosper Enfantin, fonde alors la « Société d’études du canal de Suez ». Puis il soumet à Méhémet Ali un projet tenant compte des corrections. Ce dernier n’y adhère pas, craignant les ingérences européennes que susciterait cette voie d’eau internationale. En revanche, son fils et successeur Saïd Pacha en sera convaincu par son ami Ferdinand de Lesseps, ancien consul de France à Alexandrie et à qui Linant avait communiqué son étude dès 1833.

Un chantier titanesque. En 1855, Saïd Pacha et Lesseps établissent la « Compagnie universelle pour le percement de l’isthme de Suez et l’exploitation d’un canal entre les deux mers ». La concession devait durer 99 ans à partir du jour de l’ouverture du canal. Puis le gouvernement égyptien, qui devrait recevoir chaque année 15 % des bénéfices nets de l’exploitation du canal, en deviendrait propriétaire. Les travaux, colossaux et compliqués en milieu désertique, débutent en 1859 et vont durer dix ans. Devant l’insuffisance de main-d’œuvre, le vice-roi recourt à la corvée. Chaque mois, 25.000 paysans viennent travailler sur le chantier dans de très mauvaises conditions et avec des outils rudimentaires. Plusieurs dizaines de milliers meurent au cours des premières années. Sous la pression internationale, Napoléon III arbitre en faveur de l’abolition de la corvée, mais exige une compensation financière pour dédommager la compagnie. De grandes dragues à vapeur sont alors mises en œuvre pour excaver, dégager les déblais et terrasser. Parallèlement, trois villes nouvelles sont bâties pour loger les employés de la Compagnie du canal : Port-Saïd au Nord, Ismaïlia et Port-Tawfiq au Sud. L’inauguration a lieu le 17 novembre 1869 (photo), en présence de 2.000 invités, dont l’empereur François-Joseph d’Autriche-Hongrie, de l’émir Abdelkader et surtout de l’impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III. Celle-ci traverse le canal à bord du yacht impérial Aigle, en référence à Napoléon 1er. Le 24 décembre 1871, le khédive (vice-roi) Ismaïl Pacha fait jouer, au Caire, l’opéra « Aïda » de Verdi, dont le livret a été écrit par Auguste Mariette, fondateur de l’égyptologie avec Champollion. La statue de la Liberté, commandée au sculpteur Bartholdi et prévue à l’entrée du canal, ira finalement à New York.

Un enjeu stratégique. Quoique théoriquement neutre, la position stratégique suscite effectivement des convoitises extérieures. En 1875, la Grande-Bretagne rachète les parts du gouvernement égyptien dans la Compagnie du canal de Suez et en devient le principal actionnaire. En 1882, elle occupe l’Egypte, qui recouvre son indépendance en 1936. Le 26 juillet 1956, le président Gamal Abdel Nasser nationalise la compagnie pour assurer le financement de la construction du barrage d’Assouan, auquel les Etats-Unis ont refusé de participer. En octobre, la « crise de Suez » qui s’ensuit débouche sur une opération militaire conjointe de la Grande-Bretagne, de la France et d’Israël. Le canal sera ensuite l’enjeu des guerres entre l’Egypte et Israël de 1967 et 1973, jusqu’au traité de paix de 1979.

Loïc Salmon

Exposition « Le voyage de l’obélisque » au musée de la Marine

L‘Égypte en révolutions

L’exposition « L’épopée du canal de Suez » (28 mars-5 août 2018), organisée par l’Institut du monde arabe à Paris, présente des gravures, tableaux, documents, photos, modèles réduits des machines utilisées pour le percement et archives audiovisuelles. Un enregistrement vidéo, réalisé à partir de la passerelle d’un porte-conteneurs, donne une idée du paysage le long du canal. De 486 navires en 1870, le trafic annuel est passé à 21.250 en 1966, où le pétrole a représenté 72,6 % du fret. Le canal, fermé pendant la guerre israélo-arabe de 1973, reprend son activité deux ans plus tard avec 5.579 navires et jusqu’à 20.795 navires en 1980. Puis ce chiffre baisse régulièrement jusqu’à 14.142 en 2000, avant de remonter à 21.415 en 2008, année record, et se stabiliser à 17.300 navires/an entre 2009 et 2014. Parallèlement, le tonnage brut des navires est passé de 4.414 t en 1870 à 33.693 t en 1930, 150.000 t en 1980, 210.000 t en 2001 et 240.000 en 2008. A l’issue des travaux d’extension du canal et du creusement d’une nouvelle voie en 2015, le trafic journalier devrait passer de 49 navires en 2014 à 97 en 2023. Les recettes, de 5 Mds€ en 2015, pourraient atteindre 13 Mds€ en 2023.




Interarmées : anticipation et numérisation, gages de la supériorité opérationnelle

Les nouvelles technologies de l’information profitent également aux adversaires asymétriques, qui évoluent plus vite que les armées régulières. Celles-ci doivent s’adapter pour éviter le « décrochage opérationnel ».

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 3 mai 2018 à Paris, par le Commandement pour les opérations interarmées (CPOIA) à l’occasion de son 25ème anniversaire. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’état-major des armées ; le général de corps d’armée Grégoire de Saint-Quentin, sous-chef « opérations » de l’Etat-major des armées ; Olivier Zajec, chef de cours à l’Ecole de guerre et conférencier à l’Institut des hautes études de défense nationale et au Centre des hautes études militaires.

« L’art opératif ». Le niveau opératif d’une opération extérieure se situe entre les niveaux stratégique (autorités politiques) et tactique (manœuvres et combats). Conception française de conduire la guerre, l’art opératif s’exerce sur de nouveaux champs de conflictualité, rappelle le général Lecointre. Aux affrontements traditionnels sur mer, sur terre et dans les airs, s’ajoutent ceux dans l’espace et le cyber et peut-être d’autres qui restent à imaginer. En outre, la portée de systèmes d’armes s’accroît et le nombre de capteurs se multiplie. Par ailleurs, la capacité à manœuvrer sur un champ très large, comme celui de l’opération « Barkhane » en cours au Sahel, implique une approche globale, difficile à mettre en œuvre. De plus, le temps connaît une mutation, où une action continue complète une série d’actions séquentielles. A terme, il faudra résoudre l’équation entre les contraintes des moyens et les objectifs à atteindre dans une crise évolutive. Cela impliquera d’abord une souplesse de l’organisation des forces, qui prendra en compte les évolutions technologiques. Innovation et imagination entreront dans le choix du mode d’action pour obtenir une supériorité opérationnelle, grâce au numérique et à l’intelligence artificielle. En matière d’informations, il faudra empêcher un cloisonnement vertical entre les niveaux stratégique, opératif et tactique, tout en évitant, pour le niveau supérieur, de se substituer au niveau subalterne où chacun doit pouvoir se concentrer sur la tâche de son niveau. Enfin, il ne faudra pas céder au « tout technologique » souligne le chef d’état-major des armées.

Conduite et contrôle. La numérisation permet l’enregistrement des données et la vérification du résultat d’une opération pour conduire la manœuvre à tout instant, indique Olivier Zajec. Dès 1973, en pleine guerre du Viêt Nam, le général américain William Westmoreland anticipe le champ de bataille du futur : forces ennemies localisées, traquées et ciblées presqu’instantanément par l’utilisation de liaisons de transmission ; évaluation de l’espionnage assisté par ordinateur ; contrôle automatisé de tirs. Le retour d’expérience français de la guerre du Golfe (1990-1991) préconise : une entité de planification des opérations ; un cycle d’entraînement interarmées pour préparer les opérations majeures ; l’emploi de moyens de communication mobiles, fiables et compatibles avec les systèmes alliés pour permettre l’exercice du commandement ; fluidification de la manœuvre entre les armées de Terre et de l’Air. En 25 ans, l’organisme devenu aujourd’hui le CPOIA a porté ses efforts selon quatre axes : adaptation des structures de commandement ; recherche de solutions techniques et humaines pour trier les énormes flux de données qui menace de submerger les postes de commandement ; adaptation des boucles décisionnelles au temps numérique pour définir le tempo idéal d’une action de la force ; détermination de la place respective des niveaux stratégique, opératif et tactique dans la conduite des opérations. L’enjeu de demain porte sur l’équilibre entre les technologies de communication en temps réel et la marge d’initiative à laisser au plus bas niveau. Depuis septembre 2017, le groupe de travail sur le commandement interarmées des engagements prend en compte la compression de l’espace et du temps par la révolution numérique et la concentration de l’intelligence pour anticiper, planifier conduire et évaluer une opération. Le filtrage des données et le partage de leur exploitation à tous les niveaux permettent de décider l’action à mener et d’améliorer l’art opératif.

Défis technologiques et humains. La révolution numérique vise à améliorer la compréhension de situations complexes et volatiles et à décider dans des délais de plus en plus courts. Enjeu majeur, le filtrage des données en surabondance consiste à détecter les « pépites », accélérer le traitement des données et en extraire des tendances et des « signaux faibles ». Il s’agit d’obtenir la bonne information pour prendre la bonne décision, explique le général de Saint-Quentin. Il convient de se prémunir contrer la désinformation pour contrer une manœuvre très sophistiquée et, par l’anticipation, de discerner les intentions de l’adversaire. Le numérique donne de l’agilité à une « planification sur mesure », car chaque cas appelle une réponse différente. A l’instar du Commandement des opérations spéciales, le contrôle opérationnel doit être dévolu, pour une courte période, à la composante de la force la mieux placée pour fusionner toutes les compétences au poste de commandement. Sont concernées : l’armée de l’Air pour le transport et la frappe ; la Marine nationale pour la permanence sur zone ; une composante alliée, britannique ou américaine. Outre la gestion des équipes opérationnelles et non opérationnelles, la conduite et le contrôle des opérations impliquent de favoriser les initiatives par délégation de commandement. Sur le plan technique, il s’agit d’imposer des normes mais dans un environnement collaboratif et de prendre ce qui existe déjà dans le secteur civil. Toutes les hypothèses doivent prendre en compte les cyberattaques contre les centres de commandement, garants de la « survivabilité » militaire. La simulation de la conduite des opérations permet de valider une hypothèse et de l’appréhender en temps réel. Faute de mise à jour sur le plan numérique, l’interopérabilité disparaît, avertit le général de Saint-Quentin.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Centrafrique : l’opération « Sangaris » au niveau « opératif »

Enjeux de guerre : réfléchir à celle d’aujourd’hui et imaginer celle de demain

Le commandement de niveau opératif, projeté sur un théâtre, recouvre les dimensions militaire, civilo-militaire et politico-militaire d’opérations planifiées et conduites par une ou plusieurs forces dans un cadre national ou multinational. Ce niveau d’intégration permet d’atteindre les objectifs militaires fixés par le commandement stratégique et de contribuer à la réalisation de l’état final recherché. Le « Commandement pour les opérations interarmées » regroupe 150 militaires issus des armées de Terre et de l’Air, de la Marine nationale, du Service du commissariat des armées ainsi que des officiers des nations alliées et du personnel civil. Il a armé des postes de commandement de niveau opératif au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan (2002), en République démocratique du Congo (2003 et 2006), au Tchad (2008) sous l’égide de l’Union européenne, en Haïti (2010), en Libye (2011), en Jordanie (2012) et au Sahel (depuis 2013).




Exposition « Napoléon stratège » aux Invalides

La stratégie prend en compte les paramètres militaire, économique, diplomatique et médiatique d’une guerre, en vue d’atteindre un objectif politique. Napoléon Bonaparte (1769-1821) l’a incarnée, par son génie et sa grande capacité de travail.

Au début de l’exposition qui lui est consacré, quelques bustes en marbre rappellent ses modèles : le Macédonien Alexandre le Grand (356-323 avant JC), qui a conquis l’Empire perse et atteint l’Indus ; le Carthaginois Hannibal (247-183 avant JC), qui fit trembler Rome après avoir franchi les Pyrénées et les Alpes ; le Romain Jules César (101-44 avant JC) qui, après avoir conquis la Gaule, prépara la transformation de la République en Empire ; le Prussien Frédéric II (1712-1786), qui a su combiner mouvements, manœuvres et résolution contre une armée plus forte que la sienne. Leurs exploits se reflèteront dans le destin de Napoléon.

Trois fois chef. Napoléon cumule les fonctions de chef de l’Etat, commandant en chef des armées et général en chef sur les champs de bataille. Premier consul (1799-1804) puis empereur des Français (1804-1815), il dirige une France qui comptera jusqu’à 130 départements, promulgue les lois et définit la politique extérieure. Il commande ce qui deviendra la « Grande Armée », l’organise, l’équipe et l’entraîne comme il l’entend. Il dispose d’une totale liberté d’action pour conduire la guerre et négocier la paix. Il fixe aux généraux et diplomates des objectifs qui servent au mieux ses buts politiques. Contrairement à Louis XIV, il dirige lui-même l’armée en campagne. Toutes ses victoires confortent ces trois fonctions. Premier consul à la suite d’un coup d’Etat en 1799, Bonaparte veut apporter la paix en mettant un terme aux troubles de la Révolution française. Par les traités de Campo-Formio (1797), de Lunéville (1801) et d’Amiens (1802), il conclut ses campagnes militaires d’Italie (1796-1797) et d’Egypte (1798-1801). Victoires et paix légitiment son rôle de chef de l’Etat, héritier de la Rome antique. Empereur, sacré pour reprendre la tradition monarchique française depuis Louis 1er le Débonnaire (816), il souhaite étendre l’influence de la France et son pouvoir en Europe occidentale par des accords ou des guerres victorieuses. Il n’a pas eu le temps de théoriser sa contribution à l’histoire de la stratégie. D’autres s’en chargeront, surtout le Prussien Clausewitz (1780-1831) et le Suisse Jomini (1779-1869), dont les travaux seront étudiés par des hommes politiques et des généraux, dont certains entreront ensuite en politique. Clausewitz inspirera, directement ou indirectement, les généraux allemands Moltke (guerre franco-prussienne de 1870-1871), Ludendorff (première guerre mondiale, 1914-1918) et Rommel (seconde guerre mondiale,1939-1945), les dirigeants politiques Lénine (fondateur de l’Union soviétique, 1922-1991) et Mao Tsé-Toung (fondateur de la République populaire de Chine en 1949), le général vietnamien Giap (guerre d’Indochine, 1946-1954) et même les généraux français Foch (première guerre mondiale) et De Gaulle (seconde guerre mondiale). De son côté, Jomini va influencer, directement ou indirectement, les généraux américains Lee, Grant et Sherman (guerre de Sécession, 1860-1865), Pershing (première guerre mondiale), Patton, Mac Arthur, Marshall et Eisenhower (seconde guerre mondiale) et enfin Schwarzkopf (guerre du Golfe, 1990-1991). Le chef d’état-major des armées des Etats-Unis (1989-1993), puis secrétaire d’Etat (2001-2005), Powell s’inspirera de Clausewitz et de Jomini.

Formation et apprentissage. Le jeune « Napoléone de Buonaparte », né en Corse un an après sa cession à la France par la République de Gênes, est admis à l’Ecole militaire de Brienne (1779-1784) puis à celle de Paris (1785), où il étudie l’histoire, les mathématiques, la géographie et l’art de la guerre. Il en sort à 16 ans avec le brevet de sous-lieutenant d’artillerie, signé de Louis XVI. Intéressé par les sciences naturelles et la géographie durant sa scolarité, il emmènera des savants lors de l’expédition d’Egypte (1798). Lecteur insatiable, il étudie, après les cours, les campagnes des grands capitaines de l’Histoire et celles des chefs de guerre et théoriciens militaires de son temps. Ainsi, le « Traité général de tactique » de Guibert, vétéran de la guerre de Sept Ans (1756-1763), l’influence durablement sur la manœuvre, l’utilisation du feu, l’organisation et le déplacement des armées. Il lit aussi des ouvrages politiques dont « Le Prince de Machiavel (1469-1527), analyse pragmatique du pouvoir et de ses mécanismes. L’armée française s’est distinguée au cours de la guerre d’indépendance américaine (1778-1781) et dispose du nouveau système d’artillerie « Gribeauval » et du fusil à silex modèle 1777. Considérée comme l’une des meilleures d’Europe, elle bénéficie de la levée en masse puis de la conscription sous la Révolution pour aligner des effectifs inégalés. Après avoir francisé son nom, Bonaparte, promu capitaine, commande l’artillerie lors du siège de Toulon (1793), ville royaliste soutenue par la flotte britannique, et contribue à sa reconquête. A 27 ans, nommé à la tête de l’armée française d’Italie (45.000 hommes), il remporte de brillantes victoires, marche sur Vienne et impose la paix à l’Autriche…sans en référer au gouvernement français. En 1798, il commande l’expédition militaire et scientifique chargée de conquérir l’Egypte, qu’il va gouverner pendant un an. Il a alors acquis suffisamment d’expériences militaire, diplomatique et politique pour s’estimer capable de prendre le pouvoir en France…à 30 ans !

Planification et mobilité. Pour Napoléon, une campagne se prépare par la connaissance de l’ennemi (livres et rapports d’espions) et de son armée en détail (intendance, habillement, munitions, service de santé). Celle-ci, peu chargée, doit être capable de se déplacer rapidement pour créer la surprise. Il s’agit de vaincre l’ennemi militairement par la bataille et la prise de sa capitale, puis politiquement en lui imposant ses conditions de paix. Il remporte des victoires décisives à Arcole (1796), aux Pyramides (1798), à Marengo (1800), à Austerlitz (1805), Iéna (1806), Eylau (1807), Friedland (1807) et Wagram (1809). Mais la victoire de la Moscowa et la retraite de Russie (1812), trop coûteuses en hommes, annoncent les défaites de Leipzig (1813) et Waterloo (1815). En outre, l’Empereur a toujours laissé trop peu d’initiative à ses généraux.

Loïc Salmon

Napoléon stratège

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

Exposition « Napoléon à Sainte-Hélène » aux Invalides

L’exposition « Napoléon stratège » (6 avril-22 juillet 2018), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Outre des gravures, tableaux, documents, armes et objets, elle présente des témoignages sonores reconstitués à partir de lettres et mémoires de soldats et d’officiers. Des dispositifs multimédias permettent de comprendre les raisonnements stratégique et tactique de l’Empereur lors de ses victoires et ceux de ses adversaires lors de ses défaites. L’un facilite la compréhension de l’efficacité de la chaîne de commandement, en fonction des circonstances de la bataille. Un autre explique la justesse du choix, par Napoléon, des chefs militaires les plus aptes à remplir une mission correspondant à leurs qualités. Renseignements : www.musee-armee.fr




Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté

Les grands acteurs privés du cyberespace transforment l’exercice de la souveraineté des Etats, qui doivent coopérer entre eux, pour limiter leur dépendance à leur égard, et tenter de répondre aux cyberattaques anonymes.

Ce thème a été abordé lors d’un colloque organisé, le 13 mars 2018 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et la Chaire Castex de cyberstratégie (CCC). Y sont notamment intervenus : la professeure Frédérick Douzet, Université de Paris 8 et titulaire de la CCC ; le général de division Olivier Bonnet de Paillerets, « Comcyber » (voir encadré) ; David Martinon, ambassadeur pour le numérique au ministère des Affaires étrangères ; Pavel Karasev, chercheur à l’Université de Moscou.

Mouvement permanent. Le cyberespace constitue une communauté avec des interactions entre les sociétés humaines, connectées et évolutives, et les infrastructures géo-localisables qui les mettent en relation, explique Frédérick Douzet. Sa cartographie, interdisciplinaire, intègre la géographie, l’économie et les réseaux sociaux. Un dialogue approfondi entre eux permet de faire émerger un photomontage informatique à partir de données géopolitiques. Il est ainsi possible d’identifier les points de vulnérabilité d’un territoire donné. La cartographie du cyberespace permet aussi de replacer les conflits dans leur contexte avec une approche régionale et de comprendre les stratégies d’influence. L’OTAN et les Livres blancs de la défense et de la sécurité nationale 2008 et 2013 ont identifié le cyberespace comme champ de bataille à part entière. Son réseau planétaire en fait, pour chaque pays, un enjeu de puissance, un territoire à défendre et une menace stratégique.

Espace de conflictualité. Les crises dans le monde prennent aussi une dimension cyber, impliquant technique et approche opérationnelle, estime le général Bonnet de Paillerets. Il y distingue trois couches en interaction : les infrastructures, à savoir les télécommunications et les serveurs ; les applications, construites sur les algorithmes ; l’espace cognitif, à savoir le contenu de l’information et les données. Leurs impacts sur la territorialité et la souveraineté relèvent de la responsabilité de l’Etat. La Grande-Bretagne et l’Allemagne dès 2016, puis la France en 2017 se sont dotées d’une capacité de cyberdéfense. Celle-ci comprend la détection d’une attaque, sa caractérisation, son attribution (origine) et la réponse si elle dépasse le seuil acceptable. Le champ de souveraineté s’exerce sur la maîtrise de l’équipement de détection par la technologie du code, l’intelligence artificielle et le chiffrement. La sécurité collective entre dans une logique de partenariats reposant sur le partage et la confiance. En cas d’escalade, faute de régulation contre la montée en force des attaques, il convient de réfléchir sur les équipements critiques concernés. La numérisation du champ de bataille constitue une opportunité pour le cyber, qui devient une arme d’emploi. Les experts participent à l’engagement opérationnel cyber, en intégrant l’innovation dans le champ de bataille. Enfin, l’espionnage des administrations et des entreprises, en vue d’en tirer des avantages opérationnels et économiques, préoccupe le ministère des Armées, souligne le Comcyber.

Combat au quotidien. Menaces et influence visent l’Etat et aussi les acteurs privés. Les lois de la République doivent s’appliquer sur le territoire français, notamment contre les contenus de messages haineux, antisémites, islamistes ou terroristes, rappelle l’ambassadeur Martinon. La manipulation de l’information en période électorale fait l’objet d’un projet de loi. Les règles du droit international s’appliquent au cyberespace, même en période de non guerre. L’absence de coopération conduit à la confrontation, où prime le rapport de force dans le contexte de « nouvelle guerre froide » (entre la Russie et l’Occident). L’évaluation de l’échelle de sévérité des attaques, considérées comme acceptables avec des réponses appropriées ou qualifiés d’agressions débordant le droit international, relève du secret défense, souligne l’ambassadeur. Il s’agit d’éviter l’escalade et d’accélérer la désescalade, quand la situation devient paroxystique. Un renseignement efficace permet d’identifier l’attaquant. Certaines entreprises privées d’une portée mondiale défendent leurs intérêts et disposent d’atouts qui dépassent les moyens des Etats. Les frontières, plus diffuses aujourd’hui, peuvent être contournées sur des principes moraux, politiques ou juridiques, même entre pays alliés. Ainsi, des organisations américaines non gouvernementales estiment abusives les lois françaises sur la liberté d’expression. Des diffamations condamnées en France peuvent continuer à s’exercer ailleurs dans le monde. Quoique les intérêts américains soient plus ou moins bien définis, les « géants du numérique » (Google, Apple, Facebook, Microsoft, Twitter, Yahoo et Amazon) concourent à la politique extérieure des Etats-Unis. En outre, la Maison-Blanche soutiendra coûte que coûte les entreprises américaines, en raison de leur patriotisme.

Absence de réglementation. Depuis 2001, la Russie travaille sur la couche du cyberespace relative au contenu, pour mieux la comprendre et élaborer des normes nationales et internationales, indique Pavel Karasev. Les efforts portent sur la prévention des incidents technologiques, la recherche de leurs causes et la nécessité d’un accord international sur la définition de la cybercriminalité. Par ailleurs une soixantaine de pays dans le monde disposent de la capacité de cyberattaques. Celles-ci ne sont pas des attaques militaires, car les technologies d’information et de communication ne sont pas considérées comme des armes sur le plan international, estime Pavel Karasev. Le droit à l’auto-défense ne s’y applique donc pas, faute de preuves réelles. Selon lui, le droit international devrait s’engager sur la sécurité nationale et la création d’un espace d’information mondial sécurisé, pour éviter une « guerre froide numérique ».

Loïc Salmon

Cyber : au cœur des enjeux de défense et de sécurité

Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire

Cyberdéfense : entraînement complet au sein des armées.

En France, le Commandement de la cyberdéfense (Comcyber), assuré par un officier général, s’occupe de la protection et de la défense des systèmes d’information du ministère des Armées et de la conduite des opérations numériques. Il compte une soixantaine de personnels et dispose du « Centre des opérations de cyberdéfense ». En 2017, il a été confronté à plus de 700 incidents ou attaques. Au sein de l’armée de Terre, la cyberdéfense comporte la cyberprotection et la lutte informatique défensive. L’armée de Terre inclut la cybersécurité dans les programmes d’armement en cours de développement : nouveau système d’information des armées et programme « « Scorpion ». La Marine nationale s’entraîne régulièrement à prévenir et déjouer les cyberattaques dans les systèmes navals embarqués ou les équipements des ports. Elle dispose du « Centre support cyberdéfense » et de groupes d’intervention rapides, projetables partout dans le monde. L’armée de l’Air a affecté la cyberdéfense au Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes. Elle dispose du « Centre air de conduite cyberdéfense » et du « Centre air d’expertise cyber ».




Marine nationale : groupe aérien aux Etats-Unis, modernisation du porte-avions

Pendant l’arrêt technique majeur du porte-avions Charles-de-Gaulle, son groupe aérien s’entraîne aux Etats-Unis pour maintenir ses compétences et accroître son interopérabilité avec l’aviation embarquée américaine.

La partie aérienne a été présentée à la presse, le 29 mars 2018 à Paris, par le contre-amiral Guillaume Goutay, commandant la force de l’aéronautique navale, et le capitaine de frégate Marc Bourdilleau, commandant le groupe aérien embarqué. La partie navale a été exposée par le capitaine de vaisseau Marc-Antoine de Saint-Germain, commandant le Charles-de-Gaulle (CdG) pendant son indisponibilité, lors d’une conférence-débat organisée, le 21 mars 2018 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de la marine.

Déploiement « Chesapeake ». Pendant le chantier du CdG, les pilotes du groupe aérien poursuivent leur entraînement à terre à la base de Landivisiau, contribuent à la protection du ciel métropolitain et ont participé aux exercices OTAN et à l’opération « Chammal » au Levant, avec l’armée de l’Air à partir de la Jordanie, rappelle l’amiral Coutay. Tous ont suivi une formation de deux ans aux Etats-Unis. En outre, le déploiement « Chesapeake » (3 avril-27 mai 2018) de douze Rafale Marine et d’un avion de guet aérien E-2C Hawkeye, dans deux bases navales américaines et sur le porte-avions George-H-W-Bush, permet au groupe aérien embarqué d’être « au top niveau » sur le plan tactique quand le CdG reprendra la mer. En 2008, 6 Rafale et 1 Hawkeye s’étaient déjà entraînés avec le porte-avions Theodore-Roosevelt. Cette coopération se prolongera dans les opérations conjointes futures, grâce au niveau élevé de confiance réciproque sur les plans technique et tactique, souligne l’amiral. Selon, le capitaine de frégate Bourdilleau les 350 marins déployés dans « Chesapeake », incluant pilotes, préparateurs de mission, mécaniciens et personnels du pont d’envol proviennent des flottilles 4F, 11F, 12F et 17F ainsi que du Centre d’expertise groupe aérien embarqué. Conçue comme une projection opérationnelle, « Chesapeake » a commencé par une manœuvre de convoyage de 3 jours. Le Hawkeye a suivi la route du Nord avec des escales en Ecosse, en Islande, au Groenland et au Canada. Passés par le Sud, les 12 Rafale ont rallié les Etats-Unis, via les Açores, grâce aux 3 avions ravitailleurs KC135 de l’armée de l’Air. Le retour est prévu début juin pour les Rafale et début juillet pour le Hawkeye. Lors de la première phase du déploiement, à terre en Virginie (5 avril-8 mai), les Rafale sont accueillis par l’unité Carrier Air Wing 8 sur la base aéronavale d’Oceana, près de Norfolk, et le Hawkeye sur celle de Chambers, dans l’arsenal de Norfolk. Au cours des appontages simulés sur piste, les pilotes répètent les manœuvres à entreprendre avec un très haut niveau de sécurité. Chacun doit en réussir 8 avant de passer sa qualification sur porte-avions, laquelle exige 10 appontages réussis, de jour et de nuit. La seconde phase (8-18 mai) se déroule à bord du George-H-W-Bush, au large de Norfolk. Sur les 27 pilotes, 5 auront effectué leur premier appontage à bord d’un Rafale Marine. Les quelque 180 exercices prévus auront inclus 430 vols sur Rafale et 40 sur Hawkeye. Les missions complexes, avec avions français et américains équipés de missiles de croisière, incluent : soutien de troupes au sol ; attaque ou défense de navires ; recherche de cibles défendues par des missiles sol-air ; combat aérien avec un ou plusieurs avions ; bombardement ; défense de zone ; protection de raids dans la profondeur. Toutefois, indique le capitaine de frégate Bourdilleau, les deux parties n’auront pas mis en œuvre tous leurs modes opératoires, par souci de discrétion.

Outil militaire à longue élongation. Un porte-avions permet la maîtrise des espaces aéromaritimes et une projection de puissance, qui expliquent sa prolifération avec une variante en porte-aéronefs (voir encadré). Egalement porteur d’une composante arienne de la dissuasion nucléaire, le CdG a été déployé 14 mois en opérations en deux ans, rappelle le capitaine de vaisseau de Saint-Germain. Ses missions portent aussi sur le renseignement. Ainsi son apport de l’information, à traiter en état-major et à exploiter pour l’action, a permis de comprendre la menace, lors de la mise en place du porte-aéronefs russe Amiral-Kouznetsov pendant l’opération « Chammal » lancée en 2014 au large de la Syrie. Stocks de pièces de rechange et bancs de maintenance moteurs et équipements électroniques, mis en œuvre par 450 techniciens dans le grand hangar du CdG, lui donnent une capacité de production d’heures de vol. Son 2ème arrêt technique majeur, sur les 4 prévus au cours de sa vie opérationnelle, commencé au premier trimestre 2017, doit s’achever par une remontée en puissance au début de 2019. L’entretien lourd décennal inclut le maintien en condition opérationnelle, le rechargement des cœurs nucléaires, l’entretien et le contrôle des chaufferies et de la propulsion. La refonte à mi-vie, qui lui donnera 20 ans de potentiel supplémentaire, porte sur le système de combat (dont les senseurs radars et organiques), l’installation d’aide à l’appontage et les réseaux informatiques. Enfin, le groupe aérien embarqué termine sa transformation au format chasse « tout Rafale Marine », équipé du missile air-air longue portée (150 km) Meteor. Au cours du chantier, conduit en partenariat avec le maître d’œuvre Naval Group, l’équipage assure 50 % des travaux. En raison de la même doctrine d’emploi que ses homologues américains, le CdG a déjà remplacé l’un d’eux en opérations dans le golfe Arabo-Persique. Pourtant, il n’est équipé que de 2 catapultes et n’embarque que 24 chasseurs, contre 4 catapultes et 80 appareils, capables de 100 sorties par jour, pour un porte-avions américain.

Loïc Salmon

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Selon le Centre d’études stratégiques de la marine, les 11 porte-avions (PA) américains (330 m de long, 112.000 t de déplacement et 4.500 personnels), actuellement en service, sont à propulsion nucléaire et équipés de catapultes à vapeur et de brins d’arrêt. L’unique PA français (260 m, 42.500 t et 1.950 p) présente les mêmes caractéristiques. L’unique porte-aéronefs (PO) chinois (304 m, 65.000 t et 2.500 p) utilise le fioul pour sa propulsion et est équipé d’un tremplin pour avions à décollage court et appontage par brins d’arrêt. Les 2 PO indiens (273 m, 45.000 t, fioul et 1.600 p) présentent les mêmes caractéristiques. Le PO russe (302 m, 60.000 t, fioul et 1.950 p) dispose des mêmes équipements aviation. L’unique PO britannique (280 m, 65.000 t, fioul et 1.600 p) dispose d’un tremplin, mais pas encore de groupe aérien. Vers 2022-2023, il embarquera des avions américains F35B à décollage court et atterrissage vertical puis sera rejoint par un navire jumeau. A l’horizon 2030, 27 unités devraient naviguer dans le monde : Etats-Unis, 11 PA équipés de catapultes électromagnétiques ; France, 1 PA à catapultes à vapeur et études lancées pour son successeur ; Brésil, 1 PO car le PA Sao-Paulo (ex-Foch français), désarmé, devrait être remplacé après le rachat du porte-hélicoptères britannique Ocean ; Italie, 2 PO qui auront été transformés pour recevoir des F35B ; Espagne, 1 PO ; Inde, 3 PO dont 1 avec catapultes ; Chine, 4 PO et projet de propulsion nucléaire ; Russie, 2 PO.




Défense : 2017, budgets mondiaux et modernisation

Les budgets militaires ont stagné dans le monde en 2017, sauf en Europe. Chine et Russie améliorent la qualité de leurs armements. Etats-Unis, Chine et Russie modernisent leur arsenal nucléaire. L’Afrique de l’Est s’internationalise.

Tel est le constat du document « Military Balance 2018 » de l’Institut d’études stratégiques de Londres (International Institute for Strategic Studies, IISS), présenté lors d’une conférence-débat organisée, le 28 février 2018 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y sont notamment intervenus : François Heisbourg, président du conseil de l’IISS ; le général de brigade (2S) britannique Ben Barry, chercheur à l’IISS ; Sonia Le Gouriellec, maître de conférences à l’Université Catholique de Lille.

L’Europe. L’analyse des exercices budgétaires 2016-2017 relatifs à la défense des pays européens, dont la France, la Grande-Bretagne et l’Allemagne, montre une augmentation sensible en valeur absolue. Cela correspond à une rupture avec la politique des « dividendes de la paix » (prônée après la dissolution de l’URSS en 1991), souligne François Heisbourg. La France et la Grande-Bretagne suivent des trajectoires très convergentes. La France pourrait bientôt dépasser la Grande-Bretagne lorsqu’elle y consacrera 2 % de son produit intérieur brut (PIB), objectif fixé par l’OTAN à ses membres. Malgré l’augmentation régulière de son budget militaire, l’Allemagne glisse plutôt vers 1 %, car son PIB croît plus rapidement.

La Chine. La modernisation des forces aériennes se poursuit, explique le général Barry. L’avion de combat furtif Chengdu J-20 devrait entrer en service vers 2020, mettant fin au monopole américain dans ce domaine. En matière de missiles air-air, le PL-10 d’une portée de 30 km, en service depuis 2015, sera suivi, dès 2018, du PL15 (150 km) et, vers 2020, du PL XX, tous deux de même portée avec statoréacteur et radar à antenne active contre toutes cibles aériennes. Des missiles à longue portée (400 km) contre avions gros porteurs sont en développement. Le PL 10 a été proposé à l’exportation peu après son entrée en service dans l’armée de l’Air chinoise. La suprématie aérienne des Etats-Unis et de ses alliés n’est plus assurée. Depuis 2000, la Chine a construit plus de sous-marins, frégates et corvettes que la Corée du Sud, l’Inde et le Japon réunis. Le tonnage en bâtiments de combat et de soutien, lancés au cours des quatre dernières années, dépasse celui de toute la Marine française. Avec la mise à l’eau du premier croiseur de la classe 055 (12.000 t), la Chine rattrape son retard en capacité offensive. Sa Marine navigue jusqu’au large de l’Europe et sa base de Djibouti lui permettra d’autres déploiements. S’y ajoute le renforcement des infrastructures militaires sur des atolls en mer de Chine méridionale. Les recherches progressent en matière de technologies avancées, y compris dans l’informatique et la « communication quantique ». La Chine ne se contente plus de rattraper l’Occident et innove dans la défense globale. Ses dépenses militaires s’alignent sur une croissance annuelle de 6-7 % de son PIB. Toutefois, l’emploi optimal de toutes ces capacités implique des progrès similaires dans l’entraînement, la doctrine et la tactique. En matière de dissuasion nucléaire, la Chine devrait en reconstituer la composante aérienne dans le cadre d’une future force de bombardement. Enfin, pour contrer les défenses antimissiles adverses, elle poursuit le développement de planeurs hypersoniques.

La Russie. Principal sujet de préoccupation pour la sécurité de l’Est et du Nord de l’Europe, la Russie déploie des équipements militaires de pointe, dont le système de défense aérienne et antimissile S-400 et les missiles balistiques Iskander de 500 km de portée, sur son flanc Ouest, indique le général Barry. Quoique les forces armées reçoivent des matériels neufs, la rupture technologique annoncée semble plus lente que prévu. La Russie connaît des insuffisances sur les plans financier et industriel. Les systèmes d’armes avancés, comme l’avion de combat Su-57 et le char de bataille T-14, vont entrer en service, mais en nombre plus réduit qu’initialement prévu. Encore plus affectée, la Marine compte compenser la limitation des constructions de grands navires neufs par l’équipement d’unités plus petites en systèmes d’armes de haute précision. Parallèlement, la Russie investit dans les lance-roquettes unitaires, parties intégrantes de son arsenal depuis longtemps. Elle continue de manifester sa volonté d’utiliser ses moyens militaires à ses frontières et à l’étranger. Elle tire profit de sa réelle puissance militaire pour développer équipements et formations des personnels. Elle s’intéresse aussi aux capacités, dépassant les simples forces conventionnelles, mais faciles à développer et à déployer sans qu’on sache pourquoi. Les pays occidentaux n’ont guère réagi par des contremesures ou des sanctions. Ainsi, il convient d’observer : ses tentatives de puissance financière, notamment par la prise de participations de blocage dans des infrastructures économiques ; sa propagande ciblée vers les minorités russophones et partis politiques pro-russes ; l’affirmation de sa « cyberpuissance » par l’interférence dans les processus démocratiques. Comme les Etats-Unis, la Russie, modernise les composantes terrestre, navale et aérienne de sa dissuasion nucléaire. Comme la Chine, elle met au point des planeurs hypersoniques pour percer les défenses antimissiles.

L’Afrique de l’Est. La contribution des pays est-africains aux opérations de maintien de la paix dans le cadre de l’ONU leur permet de constituer un socle pour leurs propres armées, explique Sonia Le Gouriellec. Forts de leur expérience, le Kenya et l’Ethiopie ont même ouvert des écoles de maintien de la paix. Ces opérations permettent aux Etats de professionnaliser leurs armées, de renouveler leurs matériels selon les normes ONU et de toucher des indemnités par prélèvement d’une partie des soldes versées. Djibouti, qui déploie ainsi 34 % de ses troupes à l’étranger, compte faire passer ses forces armées de 8.000 à 15.000 hommes et développer ses capacités aérienne, navale, terrestre et de renseignement. Plusieurs pays étrangers y disposent de bases militaires : la France depuis 1977 ; les Etats-Unis qui y investissent 64 M$/an ; la Chine pour stationner 10.000 hommes dans le cadre du projet des « nouvelles routes de la soie » ; le Japon et l’Italie pour lutter contre la piraterie.

Loïc Salmon

 

L’institut d’études stratégiques de Londres publie chaque année un document intitulé « Military Balance » sur les capacités militaires et les budgets de défense de plus de 170 pays. L’édition 2018 présente les budgets 2017 : Etats-Unis, 602,8 Mds$ ; Chine, 150,5 Mds$ ; Arabie saoudite, 76,7 Mds$ ; Russie, 61,2 Mds$ ; Inde, 52,5 Mds$ ; Grande-Bretagne, 50,7 Mds$ ; France, 48,6 Mds$ ; Japon, 46 Mds$ ; Allemagne, 41,7 Mds$ ; Corée du Sud, 35,7 Mds$ ; Brésil, 29,4 Mds$ ; Australie, 25 Mds$ ; Italie, 22,9 Mds$ ; Israël, 21,6 Mds$ ; Irak, 19,4 Mds$. Sur la période 2010-2017, l’effort européen de défense, calculé en milliards de dollars constants et qui était d’environ 297 Mds$ en 2010, a baissé à 264 Mds$ en 2014 puis est remonté à 295 Mds$ en 2017, soit autant qu’en 2011.