Marines : innovations et ruptures capacitaires

La conception de systèmes navals modulaires, selon une ligne de produits avec des mises à niveau dans le temps court, permet d’intégrer les innovations, y compris celles du monde civil, au cours de leur longue vie opérationnelle.

Cette évolution et les ruptures technologiques possibles ont été abordées au cours d’un colloque organisé, le 22 octobre 2018 à Paris, par le Groupement des industries de construction et activités navales (GICAN) et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont intervenus : l’ingénieur général (2S) Joël Barre, délégué général pour l’armement ; Eric Papin, directeur technique chez Naval Group ; Philippe Gros, maître de recherche à la FRS.

Contexte techno-économique. L’identification des rythmes technologiques permettra de planifier l’innovation à l’horizon de 15-20 ans, explique Joël Barre. La Direction générale de l’armement (DGA) travaille avec les armées pour analyser les menaces et les nouvelles technologies. Les industriels y sont ensuite associés pour identifier les futurs systèmes d’armes et déterminer le juste besoin pour mieux préparer les programmes. La nouvelle Agence de l’innovation de défense (AID) vise à concrétiser les inventions d’opportunité dans ce qui n’est pas inclus dans la feuille de route, pour gagner en performance en raccourcissant les délais. Son « Innovation Défense Lab » va identifier les innovations du monde civil intéressant les armées et accélérer leur intégration dans les systèmes militaires existants ou les programmes futurs. Relié aux laboratoires des armées, il travaillera en réseau pour les expérimentations rapides sur des créneaux à haute valeur ajoutée. La DGA soutient les petites et moyennes entreprises, soit 80 % des membres du GICAN. Son dispositif RAPID (Régime d’appui pour l’innovation duale), d’un montant annuel de 50 M€ depuis 2016, s’accompagne d’un fonds de la DGA de 10 M€ pour les protéger dans la guerre économique. En outre, seront créés des « Clusters régionaux d’innovation », à rapprocher du Centre technique de la DGA pour démultiplier localement l’action de l’AID. Les études amont analysent les ruptures capacitaires et trouvent les innovations pour répondre aux besoins d’une force navale, à savoir le combat aéromaritime, le sauvetage aéronautique, la guerre électronique et l’action sous-marine. Le drone naval va détecter et identifier la menace, qui sera neutralisée à distance de sécurité par un robot. Les audits techniques majeurs donnent l’occasion d’améliorer encore les performances par de nouveaux capteurs et radars.

Perspectives technologiques. Tous les 2-3 ans apparaît une nouvelle technologie à installer sur une frégate, qui a nécessité 10 ans d’études et de construction et doit rester 30 ans en service, souligne Eric Papin. La capacité opérationnelle d’un navire repose sur sa supériorité en matière d’information, d’engagement armé et de durée à la mer pendant plusieurs mois, avec une empreinte environnementale la plus faible possible. La capacité opérationnelle d’une force navale englobe l’évaluation de la situation tactique par des multi capteurs, la gestion dynamique des communications, la mise en œuvre coordonnée et « collaborative » des systèmes d’interception, drones et armes autonomes. Pour conserver l’avantage face aux différentes menaces, cette capacité doit : assurer la furtivité des navires dans un environnement hostile ; leur constituer un véritable bouclier de protection ; se préparer aux attaques asymétriques et aux cyberattaques ; résister aux combats et agressions d’origine maritime. L’amélioration de l’autonomie en énergie passe par : la mutualisation des sources ; un stockage sûr, dense et optimisé ; une distribution par un réseau ouvert, fiable, sûr et respectueux de l’environnement ; une consommation optimisée ; un système de gestion simple et adaptable. Les équipages deviendront plus autonomes sur des navires plus complexes et davantage disponibles à la mer, grâce à une maintenance prévisible et une aide à distance. La conception du navire du futur, connecté et cybersécurisé, doit optimiser l’intégration des senseurs et des systèmes d’armes. Il s’agit de rendre accessibles les solutions technologiques indispensables aux besoins opérationnels. L’évolution des capacités opérationnelles et l’intégration de nouveaux services seront prises en compte tout au long de la vie du navire.

Armes laser pour combat naval. Arme à énergie dirigée, le laser va révolution-ner le champ de bataille, mais n’est pas encore opérationnel à grande échelle, indique Philippe Gros. Son faisceau lumineux, produit par une réaction chimique ou électrique, perfore certains types de matériaux en une seconde et à plusieurs kilomètres. Arme d’auto-défense d’un navire, le laser permet de neutraliser vedettes rapides et drones et de se défendre contre des menaces hybrides. Sur le plan stratégique, Etats-Unis, Russie, Chine, Iran, Corée du Nord et organisations terroristes s’intéressent à son développement, induisant une prolifération des drones armés, moyens de déni d’accès et d’interdiction de zone, systèmes de reconnaissance et de frappes de précision. Devant l’érosion de leur supériorité militaire, les Etats-Unis y voient un avantage compétitif, grâce aux progrès considérables réalisés depuis dix ans. Ils comptent en acquérir pour leurs navires de surface dans les cinq prochaines années. En Chine, le laser fait l’objet de recherches depuis une quarantaine d’années, sans confirmation dans le domaine naval. En outre, il se trouve en concurrence avec d’autres systèmes d’arme et manque de financement et de moyens industriels pour sa réalisation. En Grande-Bretagne, le groupe international MBDA développe un laser d’une puissance de 50 KW dont les essais au sol et à la mer débuteront en 2019. A titre indicatif, un laser de 10 KW à 150 KW peut détruire des cibles non « durcies ». Mais il lui faut une puissance de 150 KW à 500 KW pour neutraliser un avion de chasse, une roquette ou un obus. Il doit monter de 500 KW à 1 MKW pour « tuer » un missile de croisière supersonique, un satellite en orbite basse ou un missile balistique en phase d’accélération.

Loïc Salmon

Lors de la 50ème édition du salon Euronaval tenu en banlieue parisienne du 23 au 29 octobre 2018, la France et l’Italie ont conclu un accord bilatéral portant sur la construction de quatre bâtiments logistiques (programme FLOLOG) à double coque et conformes aux standards internationaux les plus élevés. Remplaçant les unités à simple coque, ils ravitailleront en carburants, munitions, pièces de rechange et vivres les porte-avions, frégates et bâtiments de projection et de commandement déployés en haute mer. Les quatre navires français, dont deux livrés d’ici à 2025, reprennent la conception du Vulcano italien, en cours de construction, en y apportant les modifications nécessaires au soutien du groupe aéronaval, centré sur le porte-avions à propulsion nucléaire Charles-de-Gaulle. La France et l’Italie ont construit en coopération les frégates multi-missions (FREMM) et le système de défense aérienne FSAF (famille de missiles sol-air futurs). Elles se sont associées à d’autres pays pour la réalisation du drone moyenne altitude longue endurance MALE-RPAS et du programme de radio-logicielle ESSOR.

Marines : outils de combat et affirmation de puissance

Marine nationale : le fait nucléaire, dissuasion politique et actions militaires




Marines : outils de combat et affirmation de puissance

La supériorité navale a retrouvé son application dans les opérations à terre : Balkans, 1986 ; Irak, 1991 et 2003 ; Libye, 2001. Parallèlement, se manifeste une appropriation des océans, où le nombre de sous-marins est passé de 350 en 2000 à 500 en 2018.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 22 octobre 2018 à Paris, par le Groupement des industries de construction et activités navales et la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont intervenus : le vice-amiral d’escadre Denis Béraud, major général de la Marine ; l’amiral Steve Allen, sous-chef d’état-major et commandant l’aviation navale britannique ; le vice-amiral Rainer Brinkmann, major général de la Marine allemande ; Alexandre Sheldon-Duplaix, chercheur à l’Ecole de guerre.

Evolution du contexte naval. Depuis 2010, indique l’amiral Béraud, se manifestent le développement de missiles anti-missiles, la construction accrue de sous-marins en Asie et…le retour des puissances ! Un sous-marin français lanceur d’engins (SNLE) effectue la 500ème patrouille de la dissuasion depuis 1972. L’emploi de la force est à nouveau envisagé à partir de la mer. La logique de captation pour l’accès aux ressources va de pair avec le contrôle de l’espace maritime et l’ambiguïté des intentions. Quelque 3.000 navires surveillent les côtes et archipels. Le détroit de Bab el-Mandeb, passage obligé vers l’océan Indien, est menacé par les mines, drones de combat et missiles, en raison de la guerre au Yémen. Le missile antinavire redevient d’actualité, notamment contre Israël et l’Egypte. Au large de la Syrie, une frégate française renseigne sur les présences aériennes russe, turque et iranienne. Les sous-marins algériens peuvent utiliser des missiles de croisière russes. Le nivellement technologique profite aux acteurs étatiques ou non. Le recueil d’informations par des drones navals permet d’identifier ce qui aura été détecté au radar et de limiter le risque de surprise. Chaque navire de guerre en sera doté dès 2030. La fusion des données obtenues par les navires, hélicoptères et drones facilite l’intervention tactique en temps réel. L’informatique permet le maintien en condition opérationnelle d’un bâtiment à la mer et en optimise l’emploi. Parmi les informations « officielles » fournies obligatoirement par un navire marchand, l’intelligence artificielle détecte les anomalies, qui permettront de déterminer sa destination effective et donc ses intentions véritables.

Capacités navales. En 2018, la Chine arrive à la 2ème place mondiale en nombre de navires et en tonnage, derrière les Etats-Unis, indique Alexandre Sheldon-Duplaix. Elle dispose de 60 sous-marins à propulsion diesel-électrique (SMD), 7 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) et 7 SNLE, dont les deux plus récents lui donnent la capacité de frappe en second et d’atteindre les Etats-Unis, la Russie et l’Inde. Ses 6 transports de chalands de débarquement (TCD) et 2 porte-avions (PA) à tremplin (4 autres à catapultes électromagnétiques programmés) lui donnent une capacité de projection de puissance transrégionale. La Russie la suit avec 22 SMD, 24 SNA, 12 SNLE, 1 PA à tremplin et des missiles de croisière supersoniques. Le Japon (22 SMD et 3 TCD) met en service 4 porte-hélicoptères (PH) et 50 frégates. La Grande-Bretagne (voir encadré) arrive à la 5ème place et la France à la 6ème. L’Inde (14 SMD, 1 SNA, 1 SNLE, 1 PA à tremplin et 1 TCD) peut aussi déployer des missiles balistiques nucléaires à courte portée, à partir de patrouilleurs de haute mer. La Corée du Nord peut lancer un missile nucléaire balistique à courte portée (2.000 km), à partir d’un SMD. La Corée du Sud (12 SMD) déploie 1 PH, de même que le Brésil (5 SMD et 2 TCD) et la Turquie (13 SMD). Le Pakistan et Israël seront bientôt capables de tirer un missile de croisière à tête nucléaire, à partir d’un SMD. Chine, Russie, Corée du Nord et Iran disposent de Marines aux capacités défensives et de déni d’accès. Chine, Japon, Corée du Sud, Italie et Espagne utilisent leurs Marines pour protéger leurs approches maritimes commerciales. En outre, Chine, Russie, Inde, Brésil et Turquie veulent établir une prééminence régionale ou au moins faire face aux Marines plus puissantes, seules ou combinées, à leurs frontières.

Stratégies et technologies. Selon Alexandre Sheldon-Duplaix, la montée en puissance navale de la Chine vise notamment à dissuader ou combattre toute intervention militaire américaine pour soutenir Taïwan, au cas où Pékin déciderait une réunification par la force. Ses capacités de lutte anti-aérienne, antinavire et anti-sous-marine lui permettent d’agir jusqu’à 1.000 milles marins (1.852 km) de sa première chaîne d’îles. Elle déploie aussi un réseau de surveillance par drones sous-marins et poursuit des recherches sur la catapulte électromagnétique pour PA et le « navire tout électrique ». La Russie se sent menacée à ses frontières par l’OTAN et redoute une déstabilisation mondiale ou régionale, consécutive au déploiement des systèmes américains antimissiles en Europe, en Asie-pacifique et au Moyen-Orient, couplé à des systèmes d’armes de précision et au déploiement d’armes dans l’espace. Elle remplace ses SNLE et construit des frégates et corvettes lance-missiles. Son missile hypersonique Zircon, opérationnel vers 2022, pourrait neutraliser les nouveaux PA britanniques (encadré). Pour contourner le bouclier antimissile américain déployé en Roumanie et en Pologne, elle développe une torpille capable de rendre radioactive toute la côte d’un pays, lui causant des dommages économiques inacceptables. Enfin, elle va déployer des drones sous-marins en Baltique et dans l’océan Arctique. L’Inde étend sa zone d’intérêt maritime à la mer Rouge, le Sud-Ouest de l’océan Indien, la Méditerranée, la côte ouest-africaine et le Pacifique-Ouest incluant la mer de Chine du Sud. Pour contrer la Chine, elle noue des partenariats stratégiques avec les Etats-Unis, le Japon, l’Australie, le Viêt Nam, la France et la Grande-Bretagne. La Turquie entend manifester sa présence maritime dans le golfe Arabo-Persique, en océan Indien, Afrique, Asie-Pacifique et Amérique latine. Elle construit un PA et dispose de bases militaires en Somalie et au Qatar. Enfin, l’Iran déploie des drones au-dessus des PA américains dans le golfe d’Oman et en mer d’Arabie.

Loïc Salmon

L’amiral Allen a présenté le retour de la Grande-Bretagne dans la projection de puissance aéronavale pour exercer une diplomatie coercitive vis-à-vis d’Etats côtiers et décourager l’escalade d’un conflit, dans le cadre de l’OTAN. Le porte-avions Queen-Elizabeth, mis en service en 2018, sera suivi du Prince-of-Wales en 2019, pour maintenir une présence permanente à la mer à partir de 2021. D’un déplacement de 65.000 t à pleine charge, chacun est équipé d’un tremplin pour avions américains multi-missions F-35B à décollage court et atterrissage vertical (photo). Selon l’amiral Brinkmann, la Marine allemande participe à toute opération maritime de l’OTAN, notamment sur le front Nord de l’Europe et coopère avec toutes les Marines des pays riverains de la Baltique, sauf la Russie. Elle participe aux opérations européennes « Atalante » de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden et l’océan Indien et « Sophia » (trafics de migrants) en Méditerranée.

Marine nationale : le fait nucléaire, dissuasion politique et actions militaires

331 | Dossier : « La France, puissance maritime »

Marines : l’approche globale, indispensable à la sécurisation future du milieu maritime




Marine nationale : le fait nucléaire, dissuasion politique et actions militaires

Ogives nucléaires des missiles stratégiques et propulsion des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et du porte-avions nucléaire (PAN) Charles-de-Gaulle donnent une liberté d’action, avec des moyens militaires et techniques propres et leurs contraintes de sécurité.

Ces particularités ont fait l’objet de deux présentations à Paris à l’occasion du départ de la 500ème patrouille d’un SNLE le 11 octobre 2018. Le vice-amiral d’escadre Bernard-Antoine Morio de l’Isle, commandant les forces sous-marines et la Force océanique stratégique (FOST), et le commandant du SNLE Le-Triomphant se sont exprimés devant la presse le 12 octobre. Le vice-amiral Stanislas de la Motte, Autorité de coordination pour les affaires nucléaires, la prévention et la protection de l’environnement de 2016 à 2018, a exposé la situation au cours d’une conférence-débat organisée le 10 octobre par le Centre d’études stratégiques de la marine.

La capacité permanente de rétorsion. Entre le 21 mars 1972 et le 11 octobre 2018, les SNLE de la FOST ont assuré 37.240 jours de patrouille sous la mer pour dissuader toute agression d’origine étatique par la garantie de frappe en second. Les SNLE en service emportent le missile balistique stratégique M51 d’une portée supérieure à 6.000 km pour atteindre plus de 90 % des terres émergées avec une grande précision. La version M51.3, plus performante, sera livrée à partir de 2025. Le nombre de SNLE à la mer est passé de 3 en 1980, sur 5 en service, à 1 ou 2 en 2018 (4). Le départ en patrouille, toutes les sept semaines pour 70 jours, s’effectue en surface à partir de la rade de Brest, explique le vice-amiral d’escadre Morio de l’Isle (photo). Le chenal a été « blanchi » par des chasseurs de mines et un bateau remorqueur d’une antenne sonar de 1.000 m de long. Le transit en surface, très vulnérable, est protégé par des commandos puis par des patrouilleurs de haute mer. Pendant le trajet du SNLE en plongée jusqu’à sa zone de patrouille, la surveillance par satellite, les frégates de lutte anti-sous-marine et multi-missions ainsi qu’un SNA prennent la relève pour détecter tout type d’intrusion. Plus ses missiles portent loin, plus l’espace de déplacement d’un SNLE s’agrandit et plus son extrême discrétion renforce sa crédibilité. La FOST en compte quatre : le 1er en patrouille ; le 2ème en grand carénage, pour enlever la corrosion, recharger le réacteur tous les 120 mois et installer des nouveaux équipements afin d’en augmenter les performances ; le 3ème, presqu’à pleine capacité ; le 4ème, prêt à partir sur court préavis. En cas de crise, l’appareillage de ce dernier présente une signification politique. En outre, il permet de prendre le relai du SNLE en patrouille, qui serait contraint de faire surface en cas d’avarie ou d’évacuation sanitaire (15 en 54 ans).

L’autonomie des SNLE. En patrouille, le commandant assume la responsabilité de 115 personnes sur un sous-marin de 14.000 t dans un théâtre d’opération immense, complexe, hétérogène et variable, souligne le capitaine de vaisseau qui a conduit la 499ème patrouille à bord du Triomphant. Chaque SNLE compte deux équipages. La mission se prépare plusieurs mois à l’avance avec l’entraînement de l’équipage à terre et la mise en conditions du sous-marin et de son commandant. Ce dernier doit connaître l’environnement avec précision pour maîtriser la menace en déterminant un mode d’action pour conduire des manœuvres, réactivées périodiquement. Outre la complexité du submersible, il doit bien connaître, sélectionner et fidéliser un équipage très spécialisé. Dans sa zone de patrouille, il décide où il va et ne rend compte qu’au retour. Seul, il compte sur son savoir-faire pour maintenir son équipage en vigilance permanente, en vue de pouvoir réagir et durer sur zone. Parfois, il doit pouvoir répondre aux questions du médecin du bord, compétent pour certains actes chirurgicaux et assisté de deux infirmiers anesthésistes (110 anesthésies en 54 ans).

Les SNA et le PAN. En France, tout commandant de SNLE a, au préalable, exercé ses fonctions sur un SNA, rappelle le vice-amiral de la Motte. Le déplacement en plongée passera de 2.670 t pour les sous-marins de la classe Rubis à 5.300 t pour ceux de la prochaine génération de la classe Suffren (programme « barracuda »). La petite taille des SNA français améliore leur discrétion acoustique. Le SNA contribue à la dissuasion nucléaire par l’acquisition du savoir-faire tactique, le soutien des SNLE (entraînement et sûreté) et l’occupation de la mer. Il participe aux missions d’anticipation et de prévention par son prépositionnement et la collecte de renseignement. Capable d’intervenir contre des objectifs terrestres, il contrôle les menaces navales de façon directe (nageurs de combat) ou indirecte pour l’éclairage d’une force (opération « Harmattan » en Libye, 2011). En outre, le Suffren sera équipé du missile de croisière naval pour la frappe dans la profondeur. Sa zone de patrouille inclura le Golfe arabo-persique et la Corne de l’Afrique, contre seulement cette dernière aujourd’hui pour le Rubis, ou toute l’Asie/mer de Chine contre uniquement l’Asie du Sud-Est pour le Rubis. Le SNA intervient en coopération avec le groupe aéronaval. Grâce à sa chaufferie nucléaire peu encombrante, le Charles-de-Gaulle dispose de plus de place pour les munitions, de hauteur pour le hangar aviation et de souplesse d’emploi pour les Rafale, en raison de l’absence de cheminée sur le pont. Le Rafale peut, le cas échéant, emporter l’arme nucléaire.

Le « tout nucléaire ». La Marine continuera de mettre en œuvre 4 SNLE, 6 SNA et un porte-avions disposant d’une grande densité énergétique par rapport à la propulsion classique. L’énergie nucléaire leur permet à tous de se déplacer loin et vite et aux submersibles de se protéger et de se cacher. Enfin, elle assure à tous fiabilité et capacité de durer sur un théâtre.

Loïc Salmon

Les mises en service progressives des SNA de nouvelle génération se sont échelonnées entre 2004 et 2012 pour les Marines américaine, chinoise, britannique et russe. La Marine française disposera de son premier SNA du programme barracuda à partir de 2019. De nouveaux SNLE auront été déployés entre 2008 et 2032 : 3 de la classe Jin sur 5 prévus pour la Chine à partir de la base de Yalong ; 3 Borey (8 prévus) pour la Russie, bases du Nord et du Pacifique ; 1 Arihant (2 prévus) pour l’Inde ; 3 ou 4 Successor pour la Grande-Bretagne, base de Faslane (Ecosse) ; 12 SSBNX pour les Etats-Unis, base de Bangor/Kings Bay, (Pacifique) ; 4 SN3G prévus pour la France, base de l’Île longue (Atlantique). Ces SNLE seront équipés de nouveaux missiles mer-sol balistiques stratégiques d’ici à 2030. La France a modernisé la composante aérienne de sa dissuasion en 2010 avec le missile ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré). Les Etats-Unis, la Russie et la Chine feront fait de même d’ici à 2025. La Grande-Bretagne et l’Inde n’en disposent pas. La Russie, la Chine et l’Inde modernisé la composante terrestre de leur dissuasion en 2018-2019. Les Etats-Unis feront de même d’ici à 2030. La France et la Grande-Bretagne n’en disposent pas.

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Dissuasion : nécessité de la modernisation des forces nucléaires françaises




Baltique : Suède et Finlande, de la neutralité à l’engagement

Voisines de la Russie avec qui elles entretiennent des relations ambigües, la Suède et la Finlande, traditionnellement actives dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU, s’impliquent de plus en plus dans le renforcement de la défense de l’Europe.

Un groupe de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale s’est rendu sur place du 1er au 9 mai 2018 et y a rencontré des responsables civils et militaires.

Le « tournant ». Après la disparition de l’URSS en1991, la Finlande et Suède ont adhéré à l’Union européenne (UE) en 1995. Toujours favorables au renforcement de la coopération multilatérale, notamment dans le cadre de l’ONU, elles participent aussi à des opérations européennes de politique de sécurité et de défense commune. Toutefois, leurs conceptions du projet européen diffèrent parfois, à savoir plus strictement économique pour la Suède que pour la Finlande. Ainsi la Suède s’est impliqué dans : opération « Artémis » (République démocratique du Congo, 2003) ; Force intérimaire des nations unies au Liban (FINUL) ; Force de l’Union européenne au Tchad et en République centrafricaine (2007-2009) ; état-major de l’opération « Atalante » contre la piraterie dans le golfe d’Aden (2010 et 2013) ; Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies au Mali. La Finlande s’est engagée dans : FINUL ; lutte contre Daesh en Irak ; opérations OTAN en Afghanistan et au Kosovo ; celles de l’Union européenne en Somalie et au Mali. Non-membres de l’OTAN, elles adhèrent au Partenariat pour la paix (association libre bilatérale avec l’OTAN) et sont présentes au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. En outre, elles soutiennent l’Initiative européenne d’intervention, mentionnée par le président français Emmanuel Macron dans son discours sur l’Europe à Paris en septembre 2017 : « Visant à développer une culture stratégique partagée au début de la prochaine décennie, l’Europe devra être dotée d’une force commune d’intervention, d’un budget de défense commun et d’une doctrine commune pour agir. »

La « menace russe ». En matière de sécurité et de défense, Suède et Finlande suivent les mêmes orientations que les Etats baltes (Lituanie, Estonie et Lettonie). Elles sont attentives à tous les signaux « inquiétants » : l’Agence suédoise de recherche sur la défense ou l’Institut finlandais des affaires internationales, « think tanks » financés sur fonds publics, étudient notamment toutes les manipulations d’informations dont ils sont victimes. Les relations de la Finlande avec la Russie ont toujours été étroites et complexes. Souhaitant approfondir une politique régionale « septentrionale, baltique et arctique » au sein du Nordefco (Coopération de défense nordique), Helsinki renforce sa coopération avec Stockholm, tout en maintenant un dialogue avec Moscou. Les objectifs de sécurité politique, d’abord destinés à éviter de devenir partie à un conflit militaire, suivent trois axes principaux : renforcer l’UE comme communauté de sécurité par une participation active à la Coopération structurée permanente (PESCO en anglais) ; développer les relations avec l’OTAN par la participation à des exercices conjoints comme «  Openspirit 2018 » sur la guerre des mines (Estonie) ; préserver des relations de bon voisinage avec la Russie avec qui la Finlande partage 1.300 km de frontière commune. La Finlande entend donc maintenir et développer une capacité de défense par une augmentation de la réserve militaire et un renouvellement des équipements de l’armée de l’Air et de la Marine. Elle s’implique aussi dans la gestion des crises civiles et le traitement des menaces hybrides, y compris les cybermenaces. Elle a en effet subi de nombreuses campagnes de désinformation visant à créer confusion et intimidation pour éviter son « rapprochement » avec l’OTAN. Le Centre d’excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides a été ouvert à Helsinki en 2017. La Suède a connu un « désarmement » militaire et psychologique, parallèle à la détente européenne des années 1990 et aux « dividendes de la paix ». Toutefois, l’invasion de la Crimée en 2014 par la Russie a provoqué une résurgence de la peur de la grande voisine et une lente remontée de l’effort de défense. Ainsi, l’île de Götland, démilitarisée en 1995-1997 a été remilitarisée et la conscription, suspendue en 2009, réactivée. En mai 2018, toute la population a reçu un manuel sur la conduite à tenir « en cas de catastrophe ou de guerre ». La Russie n’est pas citée, mais selon le directeur général de la sécurité suédoise, « il est important de pouvoir se préparer à un éventuel conflit militaire à proximité ». La précédente édition de ce type date de 1961. Par ailleurs, il convient d’apporter des nuances au « non-alignement » suédois dès 1995. Du fait de sa politique de solidarité (« The Swedish Declaration of Solidarity »), de son adhésion au traité de Lisbonne dont l’article 42.7 porte sur la solidarité en cas d’attaque contre un pays membre, la Suède coopère notamment dans des opérations en Afrique avec la France, et veille à disposer d’une interopérabilité certaine avec les forces de l’OTAN. Pour elle, si la défense demeure une priorité nationale, la Politique commune de sécurité et de défense devient une priorité intergouvernementale au sein de l’UE (Fonds de défense européen). Elle participe aussi au projet PESCO.

La région maritime baltique La convergence des intérêts suédois et finlandais, de l’UE et de l’OTAN apparaît nettement en mer Baltique. Les opérations conjointes dans la région reflètent l’inquiétude des pays riverains, face à la puissance militaire russe et à ses démonstrations de force. Violations répétées des espaces aériens et maritimes et attaques hybrides de cette dernière sont de plus en plus nombreuses depuis 2005. Le concept de « défense totale » réapparaît pour impliquer toute la population dans la protection civile. La Baltique joue un rôle essentiel pour la Russie, car son accès aux routes maritimes « libres » est indispensable pour le développement économique de la région de Saint Pétersbourg, son premier port commercial. Elle sert aussi de débouché aux gazoducs North Stream 1 et futur North Stream 2, vitaux pour l’apport en devises nécessaires à la croissance économique russe. De plus, l’essentiel des moyens militaires russes dans la région sont concentrés sur la base de Baltiysk dans « l’oblast » (région administrative) de Kaliningrad, riverain de la Baltique. La Russie considère celle-ci comme une mer « fermée », car actuellement « verrouillée » par des pays membres de l’OTAN. Or c’est son seul accès permanent à l’Atlantique.

Hélène Mazeran

Peuplée de 5,46 millions d’habitants, en 2014, la Finlande s’étend sur 338.145 km2. Elle a pour principaux clients la Suède (10 %) et la Russie (9,2 %) et pour principaux fournisseurs la Suède (16 %) et la Russie (15,9 %). D’une superficie de 450.000 km2, la Suède dispose d’une population de 9,74 millions de personnes. Elle vend surtout à la Norvège (10 %) et à l’Allemagne (10 %) et achète surtout à l’Allemagne (17,9 %) et aux Pays-Bas (8 %). La Finlande fait partie de la zone Euro, mais pas la Suède. Toutes deux font partie de l’espace Schengen.

Cyber : instrument de la puissance russe en Baltique

La Biélorussie à la recherche d’une « troisième voie »




Armée de Terre : le soldat, entraînement et protection

L’esprit guerrier consiste à gagner par l’entraînement, la haute technologie et les traditions. Cela implique l’amélioration de la protection du soldat et du cadre de vie de sa famille.

Telle est la conviction du général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre dont les capacités de la 1ère Division ont été présentées le 4 octobre 2018 au camp de Satory.

L’ensemble du spectre. La démonstration a porté sur l’engagement des forces terrestres sur le territoire national, lors d’un conflit asymétrique ou d’un affrontement entre Etats. En effet, l’armée de Terre peut intervenir en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer, en soutien des populations, en appui et en complément des forces de sécurité intérieure. Grâce à ses formations et entraînements, elle apporte une réponse adaptée à la menace et à la nature de la crise. Dans l’urgence, l’armée de Terre peut déployer une force capable de produire d’emblée des effets. Elle intervient en montagne, en zone désertique ou équatoriale avec des moyens spécifiques. Elle assure une gestion de crise dans la durée, au contact des populations, selon une approche globale et dans un cadre multilatéral, avec un emploi de la force maîtrisé et réversible. Les innovations récentes concourent à la protection accrue de la force face à un adversaire tenace et dont les capacités se durcissent. Enfin, en raison du risque de guerre ouverte face à un ennemi puissant, l’armée de Terre entretient sa capacité à assumer la responsabilité de nation-cadre au sein de l’OTAN ou d’une coalition ad hoc. Son « système infocentré Scorpion » renforce sa capacité à prendre l’ascendant sur l’adversaire pour emporter la décision.

Le renseignement « Terre ». L’armée de Terre dispose de ses propres capacités de renseignement. Ainsi, le 2ème Régiment de hussards s’occupe de la recherche humaine : surveillance des objectifs ou des cibles ; guidage ; traitement des sources humaines ; exploitation des matériels sensibles. Le 61ème Régiment d’artillerie effectue de la recherche par imagerie (drones) pour appuyer en temps réel ou différé, acquérir des objectifs et évaluer les frappes. Le 28ème Groupe géographique recueille des renseignements de terrain, les exploite et apporte un appui cartographique. La recherche électromagnétique, assurée par le 44ème Régiment de transmissions, consiste à reconnaître les signaux, les détecter, les intercepter, les décoder, les localiser et, éventuellement, les neutraliser. La 785ème Compagnie de guerre électronique et le 54ème Régiment de transmissions apportent un appui électronique. Tous ces capteurs, complémentaires, travaillent en synergie dans l’espace et dans le temps au profit des différents niveaux de commandement, du Corps de réaction rapide-France (OTAN) au groupement tactique interarmes, des forces spéciales ou de la Direction du renseignement militaire. Le Commandement du renseignement garantit la cohérence d’emploi et l’évolution des moyens de recherche et d’exploitation (analyse et connaissance des modes d’action adverses). Il assure la formation aux métiers du renseignement, l’entraînement des bureaux dédiés des états-majors opérationnels et celui des structures « multicapteurs ». En outre, il adapte la fonction renseignement Terre aux évolutions permanentes de l’adversaire. Enfin, il participe aux missions du Centre interarmées des actions sur l’environnement, pour faire mieux comprendre et accepter l’action des forces françaises sur les théâtres extérieurs auprès des acteurs locaux et ainsi gagner leur confiance. Les missions portent sur l’aide directe aux populations, la gestion de chantiers de reconstruction ou les actions de communication d’influence auprès de la population, des élites et des élus locaux.

La référence. Compte tenu de l’évolution de la menace, l’armée de Terre adapte en permanence ses dispositifs opérationnels sur le territoire national et sur les théâtres extérieurs, rappelle son chef d’état-major. La modernisation de l’exercice du commandement inclut notamment la renaissance d’une Ecole de guerre « Terre » depuis le 30 août 2018, d’une durée de 43 semaines et complémentaire de l’Ecole de Guerre interarmées. Une vision prospective permet d’anticiper les ruptures futures. Le général Bosser énumère six critères de référence : un modèle complet pour affronter tout type de menaces ; une masse pour produire des effets stratégiques dans la durée ; des équipements de 4ème génération pour dominer l’adversaire ; une capacité à agir dans le cadre d’une stratégie globale pour gagner la paix ; une singularité militaire au service de l’efficacité opérationnelle ; un esprit guerrier pour décupler les forces morales. La loi de programmation militaire, qui s’étend de 2019 à 2025, dure autant que l’engagement moyen d’un jeune militaire du rang ou d’un sous-officier, souligne le général. Elle modernise l’outil de combat en préparant le déploiement en opération de groupements interarmes Scorpion à partir de 2021 (voir encadré). En 2019, l’armée de Terre doit mettre en œuvre 5 zones techniques Scorpion et 1 régiment de formation équipé de 92 véhicules blindés multi-rôles Griffon. Elle poursuivra la transformation de la maintenance terrestre et aura obtenu les premiers résultats du « contrat globalisé » pour les hélicoptères d’attaque Tigre. En matière d’innovation pour garder l’ascendant sur l’adversaire, sont prévues en 2019 : l’implantation du « Battle Lab Terre » (laboratoire de la bataille terrestre) à Satory ; la poursuite de la transformation numérique de l’administration (dossiers et recrutement) ; la numérisation de l’espace de formation ; l’accélération des processus de passation de marché.

Le quotidien du soldat. En 2019 et pour combler des lacunes majeures, indique le général Bosser, l’armée de Terre doit recevoir des treillis de dernière génération, 24.000 fusils d’assaut HK416 et 730 véhicules 4×4. L’entretien du matériel bénéficiera d’un financement renforcé. L’aguerrissement et l’entraînement collectif seront consolidés. Le nouveau Centre de formation de Bourges doit accueillir la première promotion de mécaniciens aéronautiques. Par ailleurs, le « Plan famille » porte sur le préavis des mutations, le déploiement wifi, des garderies supplémentaires et l’accession à la propriété. En 2017, l’armée de Terre comptait 126.000 militaires avec 60.000 conjoints ayants droits et 123.000 enfants, dont 24.000 de moins de 3 ans. Ils ont connu 14.000 mutations et 115 jours d’absence hors garnison.

Loïc Salmon

Destinée à projeter un sous-groupement interarmes Scorpion en opération extérieure dès 2021, la 1ère Division compte : 26.500 personnels d’active ; 5.200 réservistes ; 5 états-majors ; 27 régiments ; 1 école ; 1 centre d’aguerrissement ; 4 centres de formation initiale des militaires du rang. Outre les éléments français de la Brigade franco-allemande, elle regroupe trois grandes unités interarmes de 7 à 8 régiments : 7ème Brigade blindée ; 9ème Brigade d’infanterie de marine ; 27ème Brigade d’infanterie de marine. Enfin, elle dispose du 1er Régiment d’artillerie, du 19ème Régiment du génie et du 132ème Bataillon cynophile de l’armée de terre.

Armée de Terre : la remontée en puissance par l’innovation

Renseignement militaire : clé de l’autonomie stratégique et de l’efficacité opérationnelle

 




Exposition « A l’Est, la guerre sans fin 1918-1923 » aux Invalides

La Grande Guerre se termine le 11 novembre 1918 à l’Ouest, mais se poursuit jusqu’en 1923 dans les Empires russe, allemand, austro-hongrois et ottoman. Leurs populations se trouvent prises dans des révolutions et des guerres civiles, entraînant des modifications de frontières et même la naissance de nouveaux Etats.

Les nationalités. Malgré leur puissance apparente, ces empires subissent, à partir de 1916-1917, d’importants revers militaires à l’origine de tensions internes grandissantes. En Russie, la révolution bolchévique de 1917 renverse le régime impérial. En 1918, les grandes défaites des armées allemandes, austro-hongroises et ottomanes provoquent l’éclatement des empires. Ces derniers gouvernaient des peuples aux langues diverses, essentiellement romanes, germaniques, finno-ougriennes, slaves, baltes, caucasiennes, altaïques et perses. Dès mai 1916, la Grande-Bretagne et la France envisagent la création d’Etats arabes dans la région syrienne sous domination ottomane. Les « Accords Sykes-Picot » prévoient trois types de statut : administration directe ou indirecte par l’une ou l’autre ; Etats indépendants sous l’influence de l’une ou de l’autre ; zone sous administration internationale. Ces ambitions et la déclaration Balfour sur l’installation d’un foyer national juif en Palestine (2 novembre 1917) empêchent la naissance d’un vaste Etat arabe indépendant. Par ailleurs, le 8 janvier 1918 et après l’armistice entre la Russie soviétique et les Empires allemand et austro-hongrois (15 décembre 1917), le président Woodrow Wilson présente au Congrès américain un plan de paix en 14 points, recommandant un nouveau tracé des frontières selon le sentiment des populations et non par le sort des armes. Ainsi, après la guerre, la sécurité des Etats pourrait reposer, non plus sur des alliances, mais sur un multilatéralisme garanti par une « Société des Nations ». Mais ce plan ne rencontre guère l’adhésion du Congrès, qui refuse les traités de paix et l’intégration de la Société des Nations. Celle-ci inaugurera quand même son siège à Genève en1924. Les armistices, conclus en septembre et octobre 1918, entre les puissances alliées et l’Autriche-Hongrie, la Bulgarie et la Turquie contraignent l’Allemagne à faire de même le 11 novembre. Les forces du IIème Reich se trouvent en effet seules face aux offensives de celles de « l’Entente » (France, Grande-Bretagne, Italie depuis 1915 et Etats-Unis depuis 1917), en Italie, dans les Balkans et en Thrace (aujourd’hui partagée entre la Grèce, la Bulgarie et la Turquie). Ensuite, les négociations de paix s’avèrent difficiles en raison des tensions nationales. La politique idéaliste des nationalités de l’Américain Wilson se heurte à la tradition de l’équilibre européen du Britannique Lloyd George et à la hantise d’une menace allemande persistante du Français Clemenceau. De son côté, l’Italie s’estime mal récompensée de son engagement. Les diplomates doivent imaginer et négocier la suite d’empires multiethniques disloqués alors que les réalités territoriales et nationales enchevêtrées s’accordent mal avec le modèle de l’Etat-nation homogène. Des peuples, longtemps dominés, tentent de retrouver leur indépendance. Vaincus, l’Empire ottoman, l’Allemagne, l’Autriche, la Hongrie et la Bulgarie, tenus à l’écart des négociations, en éprouvent du ressentiment. La Russie, en pleine révolution, en est exclue. Les résultats des consultations occasionnelles, mais non systématiques, des populations, sont parfois faussés pour des motifs stratégiques. La Conférence de la paix, tenue à Paris de janvier 1919 à l’été 1920, réunit une trentaine d’Etats et des groupes de pression plus ou moins officieux. L’occupation de larges territoires de l’Empire ottoman par les Alliés leur permet de projeter la création de nouveaux Etats et des cessions territoriales. Le sentiment national turc se focalise sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et démontre statistiquement la part majoritaire de la population turque au sein des zones disputées. La Hongrie, issue de l’Empire austro-hongrois, a perdu les deux tiers de son territoire et son accès à la mer.

Les révolutions et guerres civiles. En janvier 1918, la République soviétique russe remplace l’Armée impériale par l’Armée rouge, qui affronte les troupes allemandes à Pskov (Russie) et Narva (Estonie) le 23 février. En mars, elle dissout l’éphémère République populaire du Kouban (Nord de la Géorgie) peuplée de Cosaques, dont une partie soutient l’Armée blanche russe et l’autre l’Ukraine qui intégrera l’URSS en 1922. L’Armée rouge a pour mission de combattre les ennemis de la révolution et de la Russie, à l’extérieur mais aussi à l’intérieur. Dès le 8 novembre 1917, le gouvernement bolchévique avait proclamé le droit à l’autodétermination de toutes les nationalités de l’Empire des tzars. Le 20 novembre, la partie ukrainienne se proclame République populaire d’Ukraine et se sépare de la Russie. Il en est de même pour la République démocratique de Moldavie qui sera réunie à la Roumanie, de la Lituanie, de la Finlande, de l’Estonie, de la Biélorussie qui intégrera l’URSS et de la Lettonie. La Révolution bolchévique a débouché sur une guerre civile en Russie (1917-1922) avec des répercutions en Finlande, Estonie, Lettonie, Lituanie, Pologne, Ukraine, Biélorussie et…Allemagne. Hormis en Russie, toutes les forces contre-révolutionnaires l’emportent sur les insurrections communistes. Guerres interétatiques et intra-étatiques ses recoupent, au cours desquelles les minorités sont prises à partie, surtout les juifs régulièrement victimes de pogroms. En raison de l’hostilité, ouverte ou masquée, de la Russie et de l’Allemagne, Pologne, pays baltes et Ukraine s’affrontent parfois entre eux pour conforter leurs frontières.

Les interventions alliées. Pour garantir les traités et la stabilité politique, Les puissances alliées interviennent de multiples façons, y compris militaires. Le 1er juillet 1918, des détachements britanniques, français et américains débarquent à Mourmansk et Arkhangelsk (Russie), suivis, le 17 décembre, d’un détachement français à Odessa et Sébastopol (Ukraine). Une mission militaire française est envoyée en Pologne (février-avril 1919), une division navale française mise en place en Baltique (avril) et un bataillon de chasseurs alpins français envoyé au territoire de Memel/Klapeida (8 avril 1920). Des troupes françaises, britanniques et italiennes occupent Constantinople de novembre 1918 à septembre 1923. Cette année-là, le traité de Lausanne met fin au long conflit gréco-turc au prix d’un échange forcé de populations. La Grande Bretagne exerce son influence sur la Palestine, l’Irak et l’Arabie saoudite. Les mandats français syrien et libanais se stabilisent. A l’Est de l’Europe, la Pologne s’affirme comme puissance régionale.

Loïc Salmon

L’exposition « A l’Est, la guerre sans fin 1918-1923 » (3 octobre 2018-20 janvier 2019), organisée par le musée de l’Armée, se tient aux Invalides à Paris. Outre des gravures, tableaux, documents, armes et objets, elle présente des images d’archives cinématographiques. Sont aussi prévus concerts, conférences et colloques. Renseignements : www.musee-armee.fr

A l’Est, la guerre sans fin 1918-1923

Armistice

Renseignement : opérations alliées et ennemies pendant la première guerre mondiale




Gendarmerie : moyens et effectifs renforcés pour la lutte contre le terrorisme

Le dispositif juridique et légal contre le terrorisme, consécutif aux attentats depuis 2015 en France et à l’état d’urgence levé en 2017, a débouché sur une nouvelle architecture de la sécurité, du sommet de l’Etat au gendarme de base dont la formation a été adaptée.

Le général de corps d’armée (2S) Alain Giorgis l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 18 septembre 2018 à Paris, par l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale région Paris Île-de-France.

La France ciblée. Avec 260 morts depuis 2013, la France est devenue la première cible du terrorisme devant les Etats-Unis, l’Allemagne et la Grande-Bretagne, rappelle le général. L’Etat islamique (Daech) accorde une grande importance à la France en raison de son intervention au Levant, mais aussi parce qu’elle symbolise la laïcité et la dégradation des mœurs. Quelque 400.000 sympathisants salafistes, favorables à l’application de la « Charia » (loi islamique), vivent dans les régions Provence-Côte d’Azur, Auvergne et Île-de-France ainsi que dans le Grand-Ouest (Bretagne, Normandie et Pays de Loire). Une radicalisation par le sport est apparue. Des organisations recrutent des jeunes sans lien direct avec Daech, mais « accros » aux réseaux sociaux et fragiles psychologiquement. Ceux qui passent à l’acte crient « Allahou akbar » (Dieu est grand) pour prêter allégeance à Daech, qui revendique alors l’attentat. Certains procèdent à des tueries de proximité ou de masse sous la conduite de chefs, comme au Bataclan à Paris le 13 novembre 2015. D’autres agissent isolément au couteau, en camion ou en voiture pour créer émotion et psychose.

L’arsenal juridique. Les lois sur la lutte contre le terrorisme se succèdent depuis celle du 13 novembre 2014, qui prévoit l’interdiction administrative de sortie du territoire et la répression de l’apologie du terrorisme par interruption de « clouds » (ensembles de services informatiques). Celle du 24 juillet 2015 sur le renseignement, nécessaire pour anticiper, détecter et neutraliser les menaces, autorise le balisage des véhicules, la sonorisation (écoutes) et la captation d’images et de données informatiques dans des lieux privés. Celle du 20 novembre 2015 prolonge l’état d’urgence. Entre le 14 novembre 2015 et le 1er mai 2016, celui-ci a permis de procéder à 3.566 perquisitions de jour et de nuit, dont le bilan s’établit à 749 armes découvertes, 552 infractions constatées, 418 interpellations, 362 gardes à vue et 72 assignations à résidence. La loi du 1er mars 2017 habilite les policiers et les militaires de l’opération « Sentinelle » (protection des points « sensibles ») à tirer pour interrompre un péril imminent et sans autre possibilité d’action, droit réservé auparavant aux gendarmes. La loi du 21 juillet 2017 prévoit des peines jusqu’à 30 ans de prison. Enfin, la loi du 1er novembre 2017, qui met fin à l’état d’urgence, précise que le préfet décide du périmètre de sécurité. En outre, le juge des libertés peut autoriser la visite de nuit au domicile d’un suspect si huit conditions sont remplies.

Les forces. Selon le général Giorgis, la Direction générale du renseignement intérieur aura vu son budget et ses effectifs croître de 30 % entre 2015 et 2018. La Gendarmerie a eu accès à un fichier de 20.000 personnes signalées. Les forces de sécurité s’articulent entre 140.000 policiers et 100.000 gendarmes, avec un état-major opérationnel commun de prévention du terrorisme rattaché à l’UCLAT (Unité de coordination de lutte antiterroriste) de la Police nationale. Environ 90.000 policiers et 80.000 gendarmes se trouvent « au contact » d’un éventuel acte terroriste par des patrouilles sur tout le territoire national. Le « primo-arrivant », témoin d’un comportement suspect, doit avertir son centre opérationnel, évaluer la menace, renseigner et encadrer l’adversaire ou même le neutraliser. La Gendarmerie dispose de quatre unités d’intervention rapide par hélicoptère à partir de Satory et, dans chaque département, d’un peloton de surveillance et d’intervention composé de sous-officiers d’active et de réserve, pour agir vite dans un rayon de 5 à 6 km. D’une façon générale, tout gendarme témoin d’une menace ou d’un acte terroriste, le signale sur le numéro de téléphone portable du directeur général de la Gendarmerie, qui en informe immédiatement les autorités politiques. Les gendarmes réservistes suivent une formation spécifique pour participer à « Sentinelle ». En janvier 2015, 150 postes de gendarmes ont été créés pour le renseignement dans une vingtaine de zones « chaudes ». En novembre 2015, 5.000 nouveaux postes (3.000 pour la Police et 2.000 pour la Gendarmerie) ont été ouverts et seront suivis de 1.900 autres entre 2017 et 2022. Le Groupement d’intervention de la Gendarmerie nationale patrouille dans les avions et les trains de façon aléatoire. Au niveau européen, indique le général Giorgis, le commissaire pour la sécurité a alerté sur la radicalisation et la menace hybride et plaidé pour le contrôle PNR (données des dossiers des passagers) dans les avions et le durcissement de celui des « précurseurs » servant à la fabrication d’explosifs, comme le nitrate d’ammonium et l’acide sulfurique. Il recommande aussi la mise sur pied de 10.000 gardes-frontières dans l’espace Schengen (26 pays). Actuellement, 300 gendarmes et 100 policiers sont affectés à la surveillance de la frontière franco-italienne. En matière de lutte contre le terrorisme au sein de l’Union européenne, les échanges sont considérés comme bons avec l’Allemagne, la Belgique, l’Italie et l’Espagne, mais difficiles avec les pays de l’Est où les filières tchétchènes et ukrainiennes sont très bien organisées. Enfin, conclut le général Giorgis, il faut quand même 2 à 3 ans pour former un gendarme recruté en 2017. C’est un gage d’efficacité mais aussi un répit, car les premiers djihadistes incarcérés sortiront de prison en 2020-2023 et la radicalisation se poursuit sur internet.

Loïc Salmon

La Gendarmerie assure un maillage de 55 % de la population sur 97 % du territoire métropolitain et de l’Outre-mer (Saint-Pierre-et-Miquelon, Guadeloupe, Martinique, Nouvelle-Calédonie, Mayotte, La Réunion, Guyane, Saint-Martin et Polynésie française). La Gendarmerie départementale déploie 62.255 personnels pour la sécurité, le contact avec la population, la proximité (3.400 points d’accueil) et les secours. Elle dispose d’unités spécialisées : police judiciaire ; motos ; intervention ; chiens ; négociateurs ; montagnards ; hélicoptères ; bateaux ; spéléologues. La Gendarmerie mobile compte 12.500 militaires pour maintenir ou rétablir l’ordre. Ils se répartissent en 108 escadrons, dont 25 en permanence dans l’Outre-mer et en opérations extérieures. Chaque escadron se déplace 8 mois par an. La Gendarmerie mobile, qui apporte son concours à la Gendarmerie départementale, inclut le Groupement d’intervention de la gendarmerie nationale pour gérer les crises. Il existe aussi des gendarmeries détachées pour emploi auprès de la Marine nationale, de l’armée de l’Air, de la Direction générale de l’armement et de la Direction générale de l’aviation civile. S’y ajoutent la Garde républicaine et la Gendarmerie de la sécurité des armements nucléaires.

Gendarmerie : lutte contre le terrorisme et renseignement

Terrorisme : compétence judiciaire dès la préparation

Garde nationale : catalyser les réserves militaires et civiles




Moyen-Orient : géopolitique des rivalités des puissances

Le destin des pays situés entre la Méditerranée orientale et l’océan Indien, autrefois enjeux des grandes puissances, reste lié à celui des Etats occidentaux, selon un schéma hérité de l’Histoire.

Henry Laurens, professeur au Collège de France, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 septembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques.

Le temps des empires. Au XVIème siècle, l’arrivée des Portugais prend à revers l’islam qui se propage jusqu’en océan Indien, rappelle Henry Laurens. Avant eux, l’Asie est dominée par les « empires de la poudre à canon », à savoir les Empires ottoman et iranien, l’Inde, la Chine et le Japon. La Guerre de Sept Ans (1756-1763), qui déborde le cadre européen jusqu’en Amérique du Nord et en Inde, provoque une rupture de l’équilibre militaire. La Grande-Bretagne s’empare du Bengale et la France perd ses colonies américaines. Les pays européens vont alors poursuivre leur extension dans l’Ancien Monde. Ils considèrent les empires locaux comme soumis au pouvoir centralisé et absolu de despotes, alors qu’en réalité ils sont décentralisés et fonctionnent selon des négociations avec des « marches » (territoires frontaliers) autonomes. L’Empire russe poursuit ses conquêtes vers le Sud. Pour l’empêcher d’arriver jusqu’en Inde, la Grande-Bretagne en contrôle les accès terrestres et maritimes et anticipe une route par l’isthme de Suez dès 1780. L’expédition française en Egypte (1798) inquiète la Russie et provoque l’intervention de la Grande-Bretagne aux côtés de l’Empire ottoman. Ensuite, le Moyen-Orient jusqu’à l’Inde sera intégré au système politique européen. Après le traité de Paris (1858) qui met fin à la guerre de Crimée, les rivalités entre France, Grande-Bretagne, Prusse puis Empire allemand, Russie et Italie se manifestent dans la région jusqu’en 1914. Les Etats-Unis vont maintenir une présence militaire en Méditerranée, hors guerre de Sécession (1860-1865).

Les protections et les alliances. Le Moyen-Orient connaît en permanence ingérences de puissances étrangères et invitations à intervenir de la part des gouvernements locaux, explique Henry Laurens. Les grandes puissances européennes pratiquent la « politique de la canonnière » pour projeter des forces au loin lors de conflits locaux. Poussés par leurs opinions publiques, elles profitent du soulèvement d’une population contre un régime autoritaire dans la région pour intervenir au nom de l’urgence humanitaire. La crise grecque de 1821 (massacre de Chio et mort de Byron à Missolonghi) provoque une alliance entre Russie, France et Grande-Bretagne contre l’Empire ottoman et aboutit à l’indépendance de la Grèce en 1831. De même, une coalition internationale attaquera l’Irak en 1991, suite à son invasion du Koweït. Après la guerre de Crimée, l’Empire ottoman émancipe les communautés non-musulmanes avant 1914. La France, la Grande-Bretagne, l’Autriche-Hongrie, l’Allemagne et l’Italie font de même envers les juifs, mais pas l’Empire russe. En Orient, la société d’ordre devient égalitaire. Les populations adoptent le modèle européen (habitat et vêtements). Parallèlement, face à la menace étrangère, les gouvernements des pays d’Orient ont pris conscience des nécessités d’établir des Etats modernes et de rattraper le retard économique par rapport à l’Occident. La centralisation met fin à l’autonomie des « marches » de l’Empire ottoman et entraîne l’émergence des nationalismes. La religion devient l’identité de base. Pendant la première guerre mondiale, l’Allemagne organise le « djihad » (guerre sainte) pour déstabiliser l’Empire russe et les empires coloniaux britannique et français. L’islam arrive en France avec l’enrôlement de soldats musulmans. La Grande-Bretagne conquiert l’Irak. Après la guerre, elle conclut des pactes de non-agression avec la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan. Les « mandats » de la France et de la Grande-Bretagne évoluent entre confrontation et collaboration dans la construction et le tracé des frontières des Etats. Pendant le second conflit mondial, le Moyen-Orient sera géré comme un ensemble, de l’Inde à la Méditerranée. Ensuite, les Etats se sentiront suffisamment forts pour considérer les « autres » (minorités) comme des étrangers. La première guerre israélo-arabe, en 1948, provoque un exode de réfugiés palestiniens. La guerre froide (1947-1991) permet aux Etats-Unis de cogérer le Moyen-Orient, au même titre que l’URSS. L’accord de Quincy entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, conclu en 1945 et renouvelé en 2015, vise à conserver les approvisionnements pétroliers vers l’Europe, déstabilisée par les interruptions de production, embargos ou blocus pendant les deux guerres mondiales. Seuls les Etats-Unis et leur Marine peuvent garantir la sécurité des transports maritimes pétroliers. Auto-suffisants en 1945, ils considèrent que le pétrole de tout le continent américain doit rester sur place, par sécurité. Ils deviendront importateurs vers 1960 et jusqu’en 2010. L’accord de Quincy les engagent à intervenir, en cas de menace militaire contre l’Arabie saoudite. A cet effet, celle-ci effectue des commandes massives d’armements lourds, pour financer l’industrie américaine, et prépare de quoi accueillir les troupes américaines, le cas échéant. En 1990, il n’a en effet fallu que six mois pour installer 500.000 GI en Arabie saoudite, qui se sentait menacée par l’Irak. En 2015, celle-ci déclare que tous les musulmans vivant à l’étranger doivent obéir aux autorités de leur pays de résidence. En 2018, les Etats-Unis maintiennent encore leur VIème flotte en Méditerranée et leur VIIème flotte en océan Indien. Leurs bombardiers, basés en Europe, peuvent intervenir à tout moment au Moyen-Orient…où la Russie demeure incontournable (Syrie).

L’échec de la modernisation. La rente pétrolière a financé les guerres contre Israël et fourni une aide économique, indique Henry Laurens. Les régimes autoritaires, garants de l’indépendance nationale et des stabilités interne et régionale, conviennent à l’Occident pour lutter contre l’islamisme et le terrorisme (coopération en matière de renseignement). Le djihadisme constitue une réaction à la révolution chiite de 1979 en Iran. L’échec des printemps arabes de 2011 entraîne migrations vers le Nord de la Méditerranée et guerres civiles en Syrie et au Yémen.

Loïc Salmon

Le « Moyen-Orient », terme occidental datant de la fin du XIXème siècle, regroupe l’Arabie saoudite, Bahreïn, Chypre, l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Irak, l’Iran, Israël, la Jordanie, Koweït, le Liban, Oman, les Territoires palestiniens, le Qatar, la Syrie, la Turquie et le Yémen. L’arabe constitue la langue commune sauf à Chypre (grec), en Israël (hébreu), Iran (persan) et Turquie (turc). Le kurde est parlé dans une partie de l’Irak. A part le judaïsme en Israël et le christianisme à Chypre et en partie au Liban, l’islam reste la religion dominante. Ce dernier se répartit entre le chiisme à Bahreïn, en Iran et partiellement en Irak, et le sunnisme dans tous les autres pays, avec des minorités diverses. En 2016, la population du Moyen-Orient a atteint 415,38 millions d’habitants en 2016, dont 90,71 millions en Egypte, 79,13 millions en Iran et 78,74 millions en Turquie.

Moyen-Orient : mondialisation, identités et territoires

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région

Turquie : partenaire de fait au Proche et Moyen-Orient




Géopolitique : la souveraineté démocratique face aux GAFA

L’Etat a toujours utilisé les technologies pour asseoir ou élargir sa souveraineté. Mais les ingérences récentes d’algorithmes dans les processus démocratiques soulignent l’influence des GAFA, les groupes américains Google, Apple, Facebook et Amazon.

Cette question a fait l’objet d’une conférence-débat organisée, le 6 septembre 2018 à Paris, par l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS). Y sont intervenus : le professeur Pierre Musso, Université de Rennes 2 ; François-Bernard Huyghe, directeur de recherche à l’IRIS ; Charles Thibout, chercheur à l’IRIS.

Perspective historique. L’idée de l’Etat apparaît en Occident au XIIème siècle, rappelle le professeur Musso. La souveraineté repose sur les institutions juridiques, où le droit (la norme) constitue le lien avec une vision du monde (la chrétienté). La défense du territoire dépend de l’industrie militaire, qui se développe au XVème siècle. Une rupture dans cette vision du monde se produit au XVIIème siècle : il faut utiliser la science pour dominer la nature, cartographier le territoire, établir une comptabilité et inventer la statistique. Au cours des deux siècles suivants, l’essor scientifique et technique et l’innovation permanente conduisent à l’idée de « progrès » et à l’industrialisation, en partant du principe que la société suit. Or, souligne le professeur Musso, la technique ne peut se dissocier d’une « culture », vision du monde ou d’une société. La technologie de production va osciller entre puissance publique et service public, notamment dans les transports. La politique industrielle d’après 1945, du ressort de l’Etat guidé par la rationalité, sera progressivement déléguée aux grandes entreprises au cours de la construction européenne, amorcée dans les années 1980. En outre, la révolution numérique, lancée dans les années 1950-1960, débouche sur la rencontre du « management » (organisation et gestion des entreprises) avec l’efficacité, dont profite l’Etat ingénieur pour produire plus, plus vite et moins cher. Aujourd’hui, il a perdu sa capacité à produire de l’intelligence et de la capacité, car les techniques sont mises au point par les étudiants et les industriels. L’Union internationale des télécommunications, créée en 1865, a proposé, dès 2003, une régulation mondiale d’internet, refusée par les Etats-Unis qui l’estiment aussi important que le domaine militaire. L’informatique et ses applications à la production constituent le système nerveux de l’économie mondiale. Leur réputation, qui relève de l’imaginaire et du symbolique, et leur audience, pour les ressources publicitaires, imposent aux GAFA de capter la confiance des internautes à l’échelle internationale.

Pouvoirs des GAFA. Au niveau « macro », les GAFA occupent le temps d’autrui et reconfigurent complètement les liens sociaux par l’usage du téléphone portable depuis huit ans, rappelle François-Bernard Huyghe. Au niveau « micro », ils déterminent le profil comportemental de chaque individu, après quelques dizaines de clics. Leur richesse leur permet de créer de nouveaux rapports économiques en se jouant des règles fiscales, juridiques et financières. Ils établissent des codes (« protocoles »), auxquels les Etats ne peuvent guère s’opposer, d’autant plus que leurs rapports avec eux restent ambigus. Les pouvoirs publics américains ont en effet négocié avec eux, notamment pour la surveillance des citoyens révélée par le lanceur d’alerte Edward Snowden (2013). Une véritable diplomatie des GAFA est apparue avec la nomination, en France, d’un ambassadeur pour le numérique en 2017. Ils exercent un pouvoir de « dressage mental » sur des milliers de gens, qu’ils connaissent parfaitement, et créent une nouvelle circulation des biens et des échanges, estime François-Bernard Huyghe. Certains GAFA ont envahi le champ politique et s’arrogent un droit de censure, comme la suppression de milliers de comptes par Google et Facebook. Ce dernier a laissé fuir les données personnelles de 4 millions d’internautes, facilitant la prévision de leurs votes. Enfin, les GAFA véhiculent une idéologie visant à créer une « super-élite » échappant à l’Etat. Ce dernier doit disparaître au profit d’une société nouvelle « post-politique », excluant la souveraineté. Toutefois, souligne François-Bernard Huyghe, la Chine est entrée en conflit avec Google qui a cédé, notamment sur les logiciels de notation des citoyens et de reconnaissance faciale. Alors que les pays européens témoignent d’une grande impuissance face aux GAFA, le droit américain donne aux citoyens une capacité de nuisance à leur égard.

Attrait de l’intelligence artificielle. Les Etats-Unis et la Chine estiment que l’intelligence artificielle (IA) peut affecter les relations internationales, indique Charles Thibout. Dans leur logique de puissance mondiale, les Etats-Unis opposent la force à un environnement international menaçant. Dès 2014, ils incluent l’IA dans le domaine militaire, comme la robotique et les « Big Data » (mégadonnées). Le Pentagone associe des acteurs privés à son développement et y investit 60 Mds$/an. La Chine compte sur l’IA pour retrouver l’espace politique de l’époque impériale. Le parti communiste dirige grandes entreprises et forces armées dans la réalisation de programmes militaires. L’IA doit permettre de passer de la guerre de l’information, dominée par les Etats-Unis, à celle de la guerre « intelligencielle » où s’accélère la prise de décision. La Chine, qui compte rattraper les Etats-Unis en matière d’IA dès 2025, prévoit d’y investir jusqu’à 50 Mds$ en 2030. Des opérations de propagande se superposent à cette compétition technique pour dissuader le camp adverse. Par ailleurs, les GAFA sont portés par le néolibéralisme, auquel adhère la plupart des dirigeants politiques occidentaux et qui fait passer l’économie avant l’intérêt général, estime Charles Thibout. Déjà, les GAFA s’émancipent du gouvernement fédéral américain en vendant leurs technologies à la Chine. Leurs postures politiques et diplomatiques conduisent à la déconstruction des Etats-nations, en vue de constituer des populations transnationales et apolitiques.

Loïc Salmon

Google, fondé en 1998, fournit des services technologiques via son moteur de recherche. Propriétaire du site YouTube et du système téléphonique Android, sa valeur boursière est passé de 176 Mds$ en 2008 à 550 Mds$ en 2016. Apple (1976), conçoit et commercialise produits électroniques grand public, ordinateurs personnels et logiciels informatiques (Macintosh, iPod, iPhone et iPad), dont une grande partie est fabriquée en Inde et en Chine. En 2017, il emploie 116.000 personnes dans 22 pays et est valorisé à 170 Mds$. Facebook (2004), réseau social en ligne, permet à ses usagers de diffuser images, photos, vidéos, fichiers, messages et de constituer des groupes. Son usage des données personnelles, son rôle dans la propagation de fausses nouvelles (« fake news ») et sa politique de régulation des contenus suscitent des interrogations. En juin 2015, il a réalisé un chiffre d’affaires de 17,9 Mds$. Amazon (1995) commercialise tous types de produits culturels et alimentaires avec des sites spécifiques dans 15 pays (Europe, Asie et continent américain). Sa capitalisation boursière atteint 586 Mds$ en novembre 2017.

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Exposition « Les armes savantes » à Versailles

La centralisation du pouvoir à Versailles de 1682 à 1789 a conduit à y concentrer longtemps tous les acteurs de l’innovation militaire : prescripteurs, concepteurs, fabricants et utilisateurs.

Inventions aux débouchés militaires. L’exposition relate 350 ans de modernisation de l’outil militaire français, qui prend en compte les inventions scientifiques et nouvelles techniques réalisées dans le monde pendant cette période. En 1770, Cugnot procède aux essais du premier véhicule automobile propulsé par une chaudière à vapeur. En 1783, le ballon à air chaud des Français Mongolfier s’élève avec ses premiers passagers. En 1800, l’Italien Volta invente la pile électrique et l’Anglais Durand dépose le brevet des premières « boîtes de conserve », perfectionnant le procédé du Français Appert, mis au point en 1795. Le Français Niepce réalise la première photographie vers 1826. L’Américain Morse invente le télégraphe électrique en 1840. L’industriel allemand Krupp développe le premier canon antiaérien en 1870 et l’Américain Maxim la mitrailleuse moderne en 1885. Le Français Vieille met au point la poudre à canon sans fumée en 1884. Le Français Ader effectue le premier décollage d’un « plus lourd que l’air » en 1897. Deux ans plus tard, la Marine nationale française réalise la première transmission sans fil. En 1903, les Français Becquerel et les époux Curie reçoivent le prix Nobel de physique pour leur étude de la radioactivité. En 1915, l’armée allemande emploie massivement les gaz de combat. L’année suivante, l’armée britannique engage des chars de combat dans la bataille de la Somme. En 1938, les physiciens allemands Hahn et Strassmann découvrent la fission nucléaire. En 1942, l’avion à réaction allemand Messerschmitt Me262 effectue son premier vol. Les 6 et 9 août 1945, l’aviation américaine lâche deux bombes atomiques sur les villes japonaises de Hiroshima et Nagasaki. En 1957, l’URSS lance le « Spoutnik », premier engin placé en orbite autour de la terre. En 1965, l’entreprise italienne Olivetti commercialise le premier ordinateur personnel Programma 101. Le réseau Apronet, ancêtre d’internet et mis au point par le ministère américain de la Défense, est opérationnel en 1969. Le premier téléphone mobile est commercialisé par l’entreprise américaine Motorola en 1983, suivi du premier récepteur GPS portatif Magellan NAV 1000, également américain, en 1989. La firme américaine Apple met sur le marché l’iPhone, premier smartphone à interface tactile multipoints, en 2007.

Organisation rationnelle. En raison de la Guerre de Sept Ans (1756-1763), le maréchal de Belle-isle, secrétaire d’Etat à la Guerre, puis son successeur, le duc de Choiseul, également secrétaire d’Etat à la Marine, lancent la construction à Versailles des hôtels communs de la Guerre, de la Marine et des Affaires étrangères, autrefois disséminés dans Paris. Versailles se trouve alors au cœur des réformes militaires terrestres et navales de 1763 à 1790 : renouvellement des fortifications de Vauban ; amélioration de la tactique de l’armée ; développement de la Marine, qui participera à la guerre d’indépendance américaine en 1781-1783. L’artillerie et le génie, « armes savantes », y sont conçues, étudiées et validées. La manufacture d’armes, créée en 1783, emploie 400 ouvriers qui fabriqueront plus de 125.000 fusils et carabines et près de 480.000 armes blanches pour la Garde impériale puis, à la Restauration, pour la Maison militaire du roi. Son « directeur-artiste » de 1793 à 1818, Nicolas-Noël Boutet, en fait le symbole de l’excellence technique et artistique en matière d’armement. La manufacture réalise en effet des armes d’honneur (épées et fusils), de luxe (pistolets) ou de prestige (glaives) commandés en France et dans toute l’Europe. L’hôpital militaire Larrey est installé dans les Grands Communs de Versailles en 1832. Deux ans plus tard, l’armée reçoit 30 ha du plateau de Satory pour y effectuer des manœuvres. Ce dernier devient alors l’un des lieux majeurs de l’innovation militaire, où se combinent entraînement des troupes et développement de nouveaux armements et matériels. Le gouvernement, installé à Paris de la Révolution à la chute du Second Empire, revient à Versailles en 1871 pendant la Commune. En 1874, le système de fortifications du territoire proposé par le général Séré de Rivières, issu de l’arme du génie, prévoit la construction d’un nouveau camp retranché dans la région pour éviter un éventuel siège de la capitale. Il s’agit de contrôler les accès routiers et ferroviaires au Sud-Ouest de Paris et de protéger Versailles et Satory par les forts de Saint-Cyr et du Haut-Buc, la redoute de Bois d’Arcy et cinq batteries au Sud et à l’Ouest du plateau de Satory. Déclassées après la première guerre mondiale, ces fortifications abritent des unités de soutien jusqu’en 1950.

Enseignement militaire. Lieux de formation et de réflexions techniques et tactiques, les écoles militaires préparent au bon emploi et à la maîtrise de l’innovation des armes. L’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr arrive dans la région versaillaise en 1802, suivie de l’Ecole militaire de l’artillerie et du génie en 1884. Devenue celle du génie uniquement en 1912, elle forme les élèves officiers issus de l’Ecole polytechnique. En 1889, l’Ecole de chemin de fer est implantée chez le 5ème Régiment du génie. Sont instituées, en 1919, le Centre d’études des chars de combat et, en 1922, l’Ecole militaire de l’Air, subdivision du génie à l’époque. Cette dernière déménage à Salon-de-Provence après 1945.

Expertise de l’armement. Le passage de la création à l’innovation, indispensable à la défense militaire, s’effectue selon un processus en « boucle ». L’Etat, à savoir la Direction générale de l’armement, définit la nature et la fonction des outils à créer. La conception de matériels toujours plus complexes nécessite de grandes équipes et une gestion de projet. Leur développement adapte des technologies diverses. Les essais rigoureux des matériels, menés par l’Etat, portent sur la performance, la fiabilité et la sécurité. La construction mobilise un réseau de partenaires, fournisseurs et sous-traitants et aussi le retour d’expérience des militaires sur le terrain. Il s’agit ensuite de maintenir en condition opérationnelle les armements en service et d’anticiper leurs successeurs. Ainsi, Versailles a accueilli l’atelier de construction des divers blindés AMX en 1945 et la Section technique de l’armée de terre en 1974. L’entreprise Arquus, spécialisée dans les véhicules militaires, s’y installe en 2006. Le groupe français Nexter et l’armurier allemand MKW, y préparent le futur blindé européen.

Loïc Salmon

L’exposition « Les armes savantes, 350 ans d’innovations militaires » (15 septembre-9 décembre 2018) se tient à Versailles. Elle a reçu le label de la Mission du centenaire de la guerre de 1914-1918 et bénéficie du soutien du groupe Nexter Systems. Tableaux, documents et objets proviennent du musée de l’Armée, du Service historique de la défense, du musée des Plans-Reliefs, du musée Lambinet, des Archives communales de Versailles et aussi d’institutions militaires et d’industriels de l’armement basés à Versailles.

Espace Richaud, 78 boulevard de la Reine 78000 Versailles, du mercredi au dimanche de 12 h à 19h.

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