Armée de Terre : le « soldat augmenté », efficacité et éthique

Nanotechnologies, biotechnologie, informatique et sciences cognitives accroissent les capacités du combattant. Ce dernier doit se dépasser au service d’une cause supérieure, impliquant de donner la mort mais aussi de la recevoir. Il prend aussi en compte l’évolution de la société civile dont il est issu.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 15 janvier 2019 à Paris, par le Cercle de recherche des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan. Y sont notamment intervenus : le professeur psychiatre Serge Tisseron ; un colonel de la Direction des ressources humaines de l’armée de Terre (DRHAT) ; le capitaine Louis-Joseph Maynié, Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan ; le médecin en chef Nicolas Zeller, conseiller du Commandement des opérations spéciales ; Frédéric Coste, Fondation pour la recherche stratégique.

Perception sociologique. Le développement du « soldat augmenté » nécessite la miniaturisation d’objets technologiques et la mise au point de matériaux compatibles avec la physiologie humaine, explique le professeur Tisseron. Certaines augmentations n’impliquent pas de modifications biologiques, comme les lunettes de vision nocturne, l’équipement pour grimper aux murs, l’exosquelette ou les robots d’assistance et de compagnie. D’autres modifient les capacités corporelles, y compris génétiques et donc transmissibles. L’augmentation des performances dans la durée portent sur la veille prolongée ou la survie sans nourriture par l’injection de bactéries, qui digèrent des substances habituellement non comestibles. Celle des performances dans l’intensité concernent la force musculaire, la résistance à la perte de sang ou la suppression de la douleur. La biologie des capacités mentales peut être modifiée par : des psychostimulants, comme l’alcool, le cannabis ou les amphétamines ; l’augmentation des capacités intellectuelles en accélérant les processus d’apprentissage par l’activation de nerfs périphériques de façon indolore ; la création d’interfaces biocompatibles pour transférer des données du cerveau vers des appareils électroniques. Toutefois, prévient le professeur Tisseron, des modifications aux effets encore imprévus peuvent remettre en cause le libre consentement du soldat. Ainsi, des « bêtabloquants » (médicaments contre l’hypertension) peuvent provoquer une « mort émotionnelle », qui rend le soldat insensible au meurtre sans pour autant l’empêcher de commettre un crime dans un accès de rage. Celui qui lui administré le produit en porte la responsabilité. Par ailleurs, un corps augmenté par des appareils électroniques devient une cible pour les hackers ennemis. Sur le plan psychologique, le soldat risque d’oublier que les machines restent vulnérables à l’espionnage, au piratage et à la tromperie. Se posent ensuite les questions de l’obsolescence des technologies mises en œuvre et de l’avenir du soldat augmenté. Si les modifications sont réversibles, il perdra ces capacités. En cas d’irréversibilité, il pourrait être tenté de les utiliser de façon immodérée pendant le combat ou après le retour à la vie civile. Plutôt que de transformer le soldat en robot, estime le professeur Tisseron, il vaudrait mieux valoriser sa capacité d’improviser sur le terrain, en fonction de situations que l’ennemi cherchera à rendre toujours plus imprévisibles.

Recrutement des jeunes. Pour demain, l’armée de Terre souhaite disposer de soldats identiques à ceux d’aujourd’hui en termes de rusticité et de résilience, mais avec une capacité accrue de mise en œuvre des systèmes complexes, explique le colonel de la DRHAT. Chaque année, ses 1.000 recruteurs, anciens personnels militaires, accueillent 100.000 candidats, dont 15.000 sont retenus sur les critères d’évaluation physique, sanitaire, cognitive, de maturité et de personnalité. Il s’agit de recruter, avec équité, des jeunes aptes à travailler en équipe très structurée, où le discernement et la résilience comptent plus que la performance physique pour remplir la mission, dans un conflit qui peut durer de cinq mois à cinq ans.

Retour d’expérience. Grâce à l’entraînement, le groupe augmente sa force, calculée sur celle de l’élément le plus faible physiquement qu’il faut aider, souligne le capitaine Maynié. Malgré l’amélioration des conditions de vie et des armements, le combattant en opération extérieure porte sur lui, en moyenne, 30 kg d’équipements, munitions et ravitaillement. Ainsi en Afghanistan (2012), le poids moyen d’un combattant passe de 90 kg à 84 kg en deux ans car : températures de – 20 °C (janvier) à + 40 °C (avril) ; nourriture abondante et variée ; sorties quotidiennes de la base américaine ; nuit en sûreté permettant une bonne récupération ; stress présent sans être prégnant (engins explosifs improvisés). Au Mali (2015), ce poids passe de 92 kg à 74 kg en huit mois car : températures de + 35 ° C (janvier) à + 55 ° C (mai) ; rations parfois améliorées ; opérations de 4 à 10 jours ; cumul de responsabilités et de stress. En outre, le mental du combattant est affecté : pression de la hiérarchie pour des résultats ; pression de la troupe vers le chef ; confrontation aux morts injustes (enfants) ; besoin de reconnaissance des efforts ; orgueil de sa résistance physique. Au combat, le soldat a l’impression d’avoir un corps surmultiplié avec le sentiment de dominer les autres. Mais usure physique et fatigue psychologique conduisent à l’épuisement. Pour éviter l’effondrement, indique le capitaine Maynié, il faut chercher en soi une force morale, à savoir l’âme ou « psyché » (ensemble des manifestations conscientes et inconscientes de la personnalité). Il s’agit de découvrir et dépasser ses propres limites.

Au-delà de la performance. Tous les pays membres de l’OTAN se dotent de programmes de guerriers augmentés, surtout pour les forces spéciales, indique le médecin en chef Zeller. Ainsi, un « opérateur » (exécutant d’un geste technique) devient un système d’armes avec des aides pour augmenter son champ de performances, comme un sportif de haut niveau. Le chef militaire est alors présenté comme un entraîneur sportif. Or le combattant ne se réduit pas à des capacités physique, technique et intellectuelle. Capable de donner sa vie pour son pays, il a besoin d’un chef, qui le connaisse bien. Il ne se battra pas s’il n’en a pas envie. Seule la volonté de vaincre emporte la décision. Tous les programmes de soldat augmenté sont centrés sur la sphère physique au détriment de l’âme, cette augmentation du corps et de l’esprit au service de l’humain, mais délaissée aujourd’hui, conclut le médecin en chef Zeller.

Loïc Salmon

Selon Frédéric Coste, les réflexions et débats publics sur l’emploi des technologies de l’augmentation en milieu militaire, très médiatisés, ont commencé dès les années 1990 en Amérique du Nord, en Australie et en Europe. Ils ont notamment porté sur les problèmes médicaux, éthiques et moraux, juridiques (consentement des militaires) et de cohésion interne aux armées (inégalités) et retour dans la société civile. Il en ressort la nécessité de développer, en les encadrant, les « technologies d’augmentation » des troupes amies, pour éviter leur mise en infériorité si leurs adversaires s’en dotent.

Défense : le futur combattant dans un monde numérisé

Exposition « Dans la peau d’un soldat » aux Invalides

Opex : le soldat au cœur du succès




Défense : augmentation des budgets mondiaux en 2018 et réaffirmations de puissance

Les budgets militaires ont totalisé 1.670 Mds$ en 2018, soit une hausse de près de 2 % en un an, surtout dans les pays occidentaux et en Asie. La Chine accélère la modernisation de ses équipements, comme le Japon et la Russie. Les armées africaines profitent des opérations internationales de maintien de la paix.

Tel est le constat du document « Military Balance 2019 » de l’Institut d’études stratégiques de Londres (International Institute for Strategic Studies, IISS), présenté lors d’une conférence-débat organisée, le 25 février 2019 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Sont notamment intervenus : François Heisbourg, conseil de l’IISS pour l’Europe ; le général de brigade (2S) britannique Ben Barry, IISS ; Sonia Le Gouriellec, maître de conférences à l’Université Catholique de Lille.

La Chine. Le budget militaire de la Chine a crû de 8 %/an en termes réels entre 2007 et 2017, puis de 6 %/an en 2017 et 2018 malgré le ralentissement économique, indique le général Barry. Sa Marine doit désormais faciliter les opérations à longue distance et accroître le rythme de ses missions. A cet effet, 2 croiseurs lance-missiles de la classe 055 (12.000 t) ont été lancés en juin 2018 et 4 autres sont en chantier. En outre, 13 frégates anti-aériennes 052C (7.500 t) et 052D (7.000 t) sont entrées en service entre 2008 et 2018. Pour la défense aérienne sur mer, les Etats-Unis arrivent en tête avec 87 bâtiments en 2018, devant 8 pays européens totalisant 30 unités : Grande-Bretagne, 6 ; Espagne, 5 ; Norvège, 5 ; Pays-Bas, 4 ; Allemagne, 3 ; Danemark, 3 ; Italie, 2 ; France, 2. L’Asie-Pacifique a presque rattrapé l’Europe avec 28 navires : Chine,15 ; Japon, 6 ; Corée du Sud, 3 ; Inde, 3 ; Australie, 1. Le porte-aéronefs chinois Liaoning, ex-Varyag racheté à l’Ukraine en 2000, a repris la mer après sa modernisation. Un second, construit en Chine, devrait entrer en service en 2019. Mais il leur reste à acquérir groupes aériens et navires d’escorte. Par ailleurs, la Chine a terminé son programme de poldérisation et de construction sur des îlots en mer de Chine et y installe des infrastructures pour abriter des armements, en cours de développement, pour gêner toute intrusion d’une force armée adverse en mer de Chine. Les forces amphibies chinoises augmentent en effectifs avec la transformation de 4 unités d’infanterie et de défense côtière en brigades, dont 2 affectées au théâtre du Nord et 2 à celui de l’Est, mais pas encore équipées ni entraînées pour une opération amphibie. En outre, les forces armées améliorent leurs capacités en matière de cyber, espace, énergie dirigée et technologies quantiques. Le plan national d’intelligence artificielle vise à faire bénéficier la défense des progrès réalisés dans le secteur civil. Quoique redoutée dans la région, la puissance militaire chinoise présente des faiblesses, notamment dans l’entraînement et la lutte anti-sous-marine, sans compter le manque d’expérience du combat. Des opérations sur un théâtre extérieur éloigné ou contre un adversaire aux capacités similaires se trouveraient limitées, en raison du petit nombre d’unités de soutien, à savoir avions-ravitailleurs, plates-formes ISR (renseignement, surveillance et reconnaissance) et navires logistiques. Contrairement à leurs anciens homologues de l’Union soviétique, indique François Heisbourg, les militaires chinois parlent de leurs faiblesses. De plus, la Chine met l’accent sur l’exportation d’armements pour projeter sa puissance et profiter aussi de l’expérimentation de l’efficacité de ses systèmes d’armes par d’autres pays. Ainsi, fin 2018, la présence de missiles air-air à guidage radar PL-12 chinois (portée de 3 à 50 km) a été constatée sur des avions de l’armée de l’Air birmane.

Le Japon. Selon le « Military Balance 2019 », le Japon va transformer ses deux porte-hélicoptères de la classe Izumo (19.500 t), en vue de recevoir des avions de combat américains F-35B à décollage court et atterrissage vertical, permettant une projection limitée de puissance ou, au moins, une opération autonome au-delà de la portée d’avions basés à terre. Comme leurs homologues américains, les destroyers de défense aérienne japonais sont équipés d’un système de combat Aegis spécifique, capable d’intercepter des missiles balistiques à 370 km de distance et 185 km d’altitude.

La Russie. Les 5 frégates anti-aériennes russes disposent des missiles hypersoniques SA-N-6 et SA-N-20 d’une vitesse de mach 20 (24.696 km/h) et d’une portée d’environ 4.000 km. En Crimée, la Russie a mis en œuvre le système de défense aérienne S-400, composé de 4 types de missiles tirés de navires : 9 M96 d’environ 50 km de portée ; 9 M96-2, 100 km ; 48 N6D, 200 km ; 40 N6 en développement, 400 km. S’y ajoutent le système de défense côtier 3K60 Bal, composé de missiles de croisière SSC-6A Sennight (130 km) et SSC-6 Sennight en développement (260 km), et le 3K55 Bastion avec le missile de croisière SSC-5 Stooge (300 km). En cas de crise, le S 400 pourrait dénier l’accès de cette région de la mer Noire à une intervention extérieure adverse. La Russie développe et déploie de nouveaux armements nucléaires et à capacité duale. Ainsi, la production en série du planeur hypersonique Avanguard, capable de porter des charges nucléaires ou conventionnelles, a commencé en 2018. En outre, le déploiement du système 9M729 se poursuit avec le missile de croisière SSC-8 Screwdriver, tiré du sol (2.500 km). En 2018, Washington a accusé Moscou d’enfreindre ainsi le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (500-5.500 km), conclu en 1987 entre les Etats-Unis et l’URSS à l’époque. Début février 2019, les deux Etats ont annoncé leur retrait du traité dans les six mois.

L’Afrique. Les armées africaines apportent une contribution essentielle à la résolution des conflits sur leur continent, explique Sonia Le Gouriellec. Depuis 2000, 22 missions de paix, internationales ou régionales, s’y sont déroulées. L’ONU y a envoyé 75.714 personnels militaires et civils, dont 44.100 ressortissants locaux, et l’Union africaine (UA) 36.550. Les opérations de maintien de la paix apportent avantages financiers et techniques, entraînement et compétences spécifiques aux armées africaines, qui reçoivent des matériels américains, français et russes, mais les entretiennent peu. Les Etats africains en retirent la paix sociale par la professionnalisation de leurs armées, qui acceptent la subordination aux autorités civiles. Sénégal et Tchad fournissent des troupes à l’ONU et l’UA et Kenya, Burundi, Ouganda et Ethiopie des appuis logistiques. Des formations sont assurées en Ethiopie et aux Ghana, Togo et Kenya, avec la coopération des Etats-Unis et de la France (Eléments français au Sénégal et au Gabon).

Loïc Salmon

Le document annuel « Military Balance », qui publie sa 60ème édition en 2019, a établi un classement par pays des 15 principaux budgets de défense dans le monde en 2018. Les Etats-Unis restent en tête avec 643,3 Mds$ devant : les pays européens membres de l’OTAN, 264 Mds$ ; la Chine, 168,2 Mds$ ; l’Arabie saoudite, 82,9 Mds$ ; La Russie, 63,1 Mds$ ; l’Inde, 57,9Mds$ ; la Grande-Bretagne, 56,1 Mds$ ; La France, 53,4 Mds$ ; le Japon, 47,3 Mds$ ; l’Allemagne, 45,7 Mds$ ; la Corée du Sud, 39,2 Mds$ ; le Brésil, 28,8 Mds$ ; l’Australie, 26,6 Mds$ ; l’Italie, 24,9 Mds$ ; Israël, 21,6 Mds$.

Défense : 2017, budgets mondiaux et modernisation

Chine : l’intelligence artificielle, priorité de sécurité nationale

320 – Dossier : « Sénégal, coopération avec la France et rayonnement régional »




Grande-Bretagne : sécurité et défense après le « Brexit »

Le « Brexit », engagé suite au référendum de juin 2016 et prévoyant la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne (UE), a plongé le royaume dans une grave crise économique et politique.

Un groupe d’auditeurs de l’Association IHEDN région Paris Ile-de-France en a étudié sur place, du 14 au 19 octobre 2018, les symptômes et les conséquences possibles pour esquisser quelques recommandations. Outre des diplomates français et britanniques, il a rencontré des parlementaires des deux chambres, des hauts responsables à l’Académie militaire de Sandhurst et à Aldershot, base du « 4th Rifles Regiment », et des personnalités de la société civile.

État des lieux. Le processus du Brexit ne date pas d’aujourd’hui, mais dure depuis près de 30 ans, à travers l’attitude trop souvent anti-européenne de la classe politique. Le référendum a confirmé une évolution du retour au « splendide isolement », sentiment partagé par une majorité de l’opinion publique britannique, en dehors du « Grand Londres ». L’unité de la Grande-Bretagne pourrait même, à terme, être menacée par les positions séparatistes écossaise et galloise et une situation en Irlande du Nord très fragile, malgré la signature des accords irlandais de paix d’avril 1998, et pas assez anticipée au moment du référendum. A mi-février 2019, le sujet principal de discorde reste le « backstop », ce filet de sécurité qui figure dans le traité, censé garantir le non-rétablissement d’une frontière entre les deux Irlande. A court terme, les perspectives sont donc plutôt sombres, pour la Grande-Bretagne, mais aussi pour l’UE, en raison de l’interdépendance de leurs économies. Déjà, les entreprises internationales installées en Grande-Bretagne ont mis en œuvre des mesures conservatoires : création de filiales ou succursales hors du pays ; migration d’actifs ; constitution de réserves de pièces détachées ; programmes d’investissements retardés. De leur côté, les compagnies de transport étudient l’accès à d’autres ports que Douvres sur la Manche, afin d’éviter l’engorgement prévisible du trafic. Les besoins en main d’œuvre étrangère risquent d’affaiblir durablement l’économie du pays : actuellement, 3 millions d’étrangers y résident, et le recul de l’immigration a déjà commencé avec le départ de 80.000 Européens depuis 2017. La disparité des niveaux de vie entre le Grand Londres et le reste du pays, supérieure à 50%, va croître. La situation des services publics, particulièrement celui de la santé, risque de se dégrader. Par ailleurs, la Grande-Bretagne ne disposera plus d’accès à la gouvernance du système de positionnement par satellite Galileo et à ses applications militaires. Elle doit faire face également à la baisse sensible de la livre et à celle du pouvoir d’achat des ménages. Au 4ème trimestre 2018, la croissance britannique a ralenti, à son plus bas niveau depuis 6 ans, avec une progression de 1,4% seulement. L’investissement des entreprises est pour sa part en baisse de 3,5%, son plus fort recul depuis 2010. Le pays semble donc, apparemment, assez mal armé pour affronter la perte du marché européen, alors qu’il est devenu, grâce à l’UE, une gigantesque plateforme d’exportation totalement intégrée au système communautaire.

Tentation du grand large. Depuis son adhésion en 1973, la Grande–Bretagne ne semble pas avoir choisi de partager les grands principes de l’UE esquissés par ses pères fondateurs. Attachée à ses relations traditionnelles avec les États-Unis et les pays du Commonwealth, elle a plutôt recherché avec l’UE à élargir ses perspectives économiques. Elle a privilégié son appartenance à l’OTAN, plutôt que d’adhérer à un projet de défense européenne. De ce fait, des ajustements significatifs s’imposeront dans le futur, en raison du retour des frontières. Les espoirs britanniques de négocier de nouveaux accords bilatéraux avec le reste du monde apparaissent, à ce stade, assez illusoires : tentatives sans lendemain avec certains pays du Commonwealth ; déclarations américaines peu encourageantes sur le transport aérien. En outre, l’UE n’acceptera jamais de faire entrer des produits non réglementés sur son sol. Une dérégulation financière massive apparaît également peu probable, car Londres a besoin de maintenir des standards élevés pour conserver sa crédibilité au niveau mondial.

Relations futures avec la France. La coopération avec la Grande Bretagne a existé avant le Brexit et devrait se poursuivre après. Car les deux pays présentent bien des convergences : partage de valeurs communes ; solidarité pendant les guerres de 1914-1918 et 1939-1945 ; approche semblable des enjeux mondiaux en matière de défense ; engagement partagé dans la lutte contre le terrorisme et autres menaces émergentes. De plus, tous deux sont membres du Conseil de sécurité de l’ONU et les seuls capables de mener des opérations militaires en dehors de l’UE. C’est pourquoi, quelle que soit la solution de Brexit retenue in fine, de nouvelles relations bilatérales devront être mises en œuvre et se renforcer, entre autres le Conseil de défense franco-britannique, créé en 1972 au niveau des chefs d’État (France) et de gouvernement (Grande-Bretagne), et qui s’est réuni dernièrement à l’Académie royale de Sandhurst en janvier 2018. Les traités de Londres, dit « Accords de Lancaster House », qui célébreront leur dixième anniversaire en novembre 2020 (voir encadré), ont notamment permis de renforcer l’intégration entre les deux forces armées en multipliant les terrains d’entente : politique commune d’engagement ; visites réciproques ; coopération dans l’armement. Enfin, France et Grande-Bretagne devront consolider cette politique de déploiement commun des forces armées, aujourd’hui au Sahel et en Syrie. Et tout cela sans être influencé par le bruit actuel des médias, qui reprochent l’attitude négative de la France vis-à-vis de la Grande-Bretagne dans les négociations du Brexit. Mi-février 2019, rien n’est encore clair, ni décidé : rendez-vous le 29 mars, date initiale pour le début du processus de séparation.

Jean-Marc Schaub

Le 2 novembre 2010 à Londres, le président de la République française Nicolas Sarkozy et le Premier ministre britannique David Cameron ont paraphé un traité de défense et de sécurité ainsi qu’un autre d’une durée de 50 ans sur le partage d’installations destinées à tester les armes nucléaires, mais sans renoncer à l’indépendance des dissuasions nucléaires nationales. Des simulations nucléaires dans un laboratoire près de Dijon et l’ouverture d’un centre de recherches dans le Sud-Est de l’Angleterre sont prévues. Quinze autres traités et accords divers renforcent la coopération, notamment en matière de sous-marins, missiles, drones et satellites. Une force projetable non permanente de plusieurs milliers d’hommes sera constituée pour des opérations extérieures bilatérales ou dans le cadre de l’ONU, de l’OTAN ou de l’Union européenne (UE). En outre, Paris et Londres vont partager leurs porte-avions à partir de 2020 et mutualiser l’entretien de l’avion de transport A400M et l’entraînement de ses pilotes. Enfin, un budget annuel sera consacré aux projets de recherche et développement (R&D) de 100 M€ (50M€ par pays). La France et la Grande-Bretagne représentent la moitié des budgets de défense et les deux tiers des dépenses en R&D de l’UE. Loïc Salmon (Revue « Croix de Guerre & Valeur militaire », décembre 2010).

317 – Dossier : « Grande-Bretagne, résilience et coopération avec la France »

MBDA : coopération industrielle européenne pour les missiles

 




Stratégie : la dissuasion, nucléaire pour longtemps

Les espaces aérien et extra-atmosphérique, la haute mer, le cyber, l’émergence d’acteurs non-étatiques et les violences terroristes constituent de nouvelles dissuasions. Celle par l’arme nucléaire, quoique contestée, perdure.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : le général d’armée François Lecointre, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Eric Danon, ministère des Affaires étrangères.

La dissuasion nucléaire française. Clé de voûte de la stratégie de la France pour la protection de ses intérêts vitaux, la dissuasion nucléaire fonctionne en permanence depuis 1964, rappelle le général Lecointre. Elle induit chez l’adversaire la certitude que son action, au-delà d’une certaine limite, sera source de dégâts inacceptables pour lui et que le courage de les lui infliger existe. Les armes nucléaires peuvent être mises en œuvre à tout moment avec une palette d’options entre missiles M51 des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (500 patrouilles à ce jour) et le missile air-sol moyenne portée amélioré des Forces aériennes stratégiques (plus de 20.000 jours de vol). La dissuasion française exclut l’arme nucléaire tactique, la riposte graduée et l’abaissement du seuil, pour ne pas laisser à l’adversaire le temps de calculer les risques inhérents à une agression. Le président de la République, chef des armées, décide en dernier ressort et le chef d’état-major des armées prépare les plans de frappe nucléaire. La crédibilité de la dissuasion dépend de l’architecture entre forces nucléaires et forces conventionnelles. La situation géopolitique actuelle produit des ruptures non encore explorées et prend en compte les visions des compétiteurs et des adversaires. La menace évolue avec le perfectionnement des armes nucléaires et leurs capacités. Sa fluidité varie de l’affrontement de nature physique sur terre, sur mer et dans les airs, à la confrontation dans l’espace et le cyber. La conflictualité se durcit avec le retour des Etats puissances, la remise en cause des traités et les tensions à l’Est de l’Europe, aux Proche et Moyen-Orient et dans la zone Asie-Pacifique. La frontière se brouille entre intimidation, chantage nucléaire et agressions de type hybride. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit 5 Md€/an pour la modernisation des armes nucléaires, notamment la navigation inertielle, la discrétion acoustique et le ravitaillement en vol. Elle ne se fera pas au détriment des forces conventionnelles, pour éviter tout contournement de la dissuasion ou le dilemme ente escalade et renoncement.

Contestations récurrentes. La remise en cause de l’arme nucléaire, pour des raisons diverses, remonte aux bombardements de 1945 et à la constitution des arsenaux américain et soviétique, indique l’ambassadeur Danon. Le premier argument, d’ordre humanitaire et environnemental, rappelle les accidents techniques et les appréciations politiques contradictoires. Le deuxième en souligne l’inutilité, puisqu’elle a quand même conduit à la guerre par procuration en Afrique et en Asie du Sud-Est. Il repose sur la représentation de la détermination de l’adversaire à l’utiliser, à savoir que personne n’osera « appuyer sur le bouton » et assumer la responsabilité d’un suicide collectif. Selon le troisième, l’arme nucléaire ne profite qu’aux neuf pays détenteurs : Etats-Unis, Russie, Grande-Bretagne, France, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord. Certains abusent de la situation pour agir sur des théâtres extérieurs en toute impunité, comme la Russie en Crimée, la Chine en mer de Chine et l’OTAN en Libye. Cette situation risquant de perdurer, les contestataires veulent forcer, par traité, les pays nucléaires à désarmer. Or seul le contexte stratégique impose un traité, souligne l’ambassadeur, d’autant plus que les accords de protection mutuelle bénéficient à une trentaine de pays, soit 64 % de la population mondiale. La dissuasion nucléaire, consistant à empêcher la guerre pour préserver la paix, prend aussi une dimension morale. Celle-ci a d’abord reposé sur l’éthique de « conviction » de Churchill, justifiant l’emploi de la bombe atomique en 1945 pour éviter un nombre supérieur de morts dans une guerre conventionnelle. Aujourd’hui, l’éthique de « responsabilité » préfère conserver le système de sécurité collective existant pour éviter une guerre mondiale. Après trente ans de mondialisation, le retour des rapports de puissance démontre que l’architecture de défense et de sécurité établi après la seconde guerre mondiale ne fonctionne plus. En outre, la pérennité des alliances est remise en question par l’administration américaine depuis l’introduction du doute sur l’automaticité de l’article V de l’OTAN. Cet article stipule : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la charte des Nations unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugera nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans la région de l’Atlantique Nord. » Il s’ensuit un clivage entre les pays européens, certains (à l’Est) souhaitant un rapprochement avec les Etats-Unis et les autres (à l’Ouest) voulant une autonomie européenne. La prolifération représente un risque considérable de déstabilisation mondiale car, si l’Iran décide de se doter effectivement de l’arme nucléaire, d’autres pays seront tentés de l’imiter. Nouveau champ d’affrontement, le cyber fait l’objet de réflexions comme autre moyen de dissuasion. Sur le plan technologique, l’utilisation de l’intelligence artificielle devrait permettre de contrer les cyberattaques. Elle existe déjà dans l’armement nucléaire. Le contexte nucléaire évolue en permanence, sans qu’apparaisse encore un autre système de sécurité collective, conclut l’ambassadeur Danon.

Loïc Salmon

Lors du colloque du 6 décembre 2018, la Fondation suisse « the House of the Rising Stars » a présenté un classement par pays en matière de sécurité globale. Elle a analysé l’action des gouvernements dans le domaine de la protection de l’intégrité du territoire et de la population, incluant la défense extérieure, la sécurité intérieure, la liberté d’opinion et d’expression, la santé publique et le développement durable. Voici les critères retenus : dépenses militaires (% du produit intérieur brut) ; dépenses courantes de santé (idem) ; homicides intentionnels pour 100.000 habitants ; espérance de vie à la naissance ; taux de mortalité infantile pour 1.000 enfants de moins de cinq ans ; indice de liberté d’opinion et d’expression ; indice de performance environnementale. Parmi les 127 pays étudiés, Israël arrive en tête des 10 premiers lauréats, devant les Etats-Unis, la France, la Norvège, l’Australie, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Suède, l’Allemagne et le Japon.

Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Espace : dissuasion nucléaire et souveraineté européenne

Cyber : dilution des frontières territoriales et souveraineté




Stratégie : contexte évolutif de la dissuasion nucléaire

Malgré les guerres civiles et conflits régionaux, la dissuasion nucléaire, instrument de rapport de force entre puissances, connaît miniaturisation technique et évolution doctrinale.

Ces questions ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 6 décembre 2018 à Paris, par le Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques. Y sont notamment intervenus : l’ambassadeur Philippe Errera, ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ; Benoît d’Aboville, ancien ambassadeur à l’OTAN et vice-président de la Fondation pour la recherche stratégique ; le général de brigade aérienne (2S) Jean-Vincent Brisset, Institut de relations internationales et stratégiques.

La Russie. Depuis 2000, explique l’ambassadeur Errera, la Russie a entrepris de moderniser les vecteurs de ses forces nucléaires sur les plans quantitatif et qualitatif : missiles balistiques intercontinentaux, sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et composante aéroportée. Face à ce qu’elle considère comme une menace euro-atlantique, elle développe le futur missile stratégique mobile MX229 à propulsion nucléaire. Malgré le traité de 1990 conclu avec les Etats-Unis sur la disparition des armes nucléaires tactiques, la Russie en a conservé et a annoncé, en 2018, la mise au point de torpilles nucléaires. Parallèlement, elle a poursuivi la modernisation de ses forces conventionnelles. En octobre dernier, elle a démontré ses capacités de déploiement opérationnel de moyens terrestres, de tir aérien et de lancement de missiles à longue portée à partir de sous-marins. En outre, la doctrine de défense a évolué après les interventions occidentales au Kosovo (1998-1999) et en Afghanistan (2001-2014), qui lui ont fait prendre conscience de la faiblesse de sa capacité militaire conventionnelle. Dès 2000, la doctrine officielle envisage la possibilité d’un conflit nucléaire et, pour les conflits régionaux, celle d’une escalade nucléaire. En 1999, des manœuvres ont simulé un conflit conventionnel de grande ampleur. En 2010, elles ont inclus un volet nucléaire. En cas de conflit régional proche de ses frontières, indique l’ambassadeur, la Russie pourrait utiliser une arme nucléaire de faible puissance pour amener l’adversaire à renoncer à l’action militaire, puis manifester sa volonté politique de recourir à l’arme stratégique contre les capitales occidentales. En outre, sa puissance aérienne lui donne la capacité de déni d’accès. L’intégration de la capacité nucléaire aux forces conventionnelles accroît sa liberté d’action, tout en diminuant celles des pays occidentaux par des manœuvres d’intimidation et de déstabilisation intérieure. Ainsi, en 2015, elle a averti qu’elle reconfigurera ses lignes de défense si la Suède et la Finlande rejoignent l’OTAN. De plus, elle attaquera les bâtiments militaires du Danemark en cas de présence du bouclier américain anti-missiles sur son sol. Cette évolution de la doctrine va de pair avec la remise en cause d’accords bilatéraux et multilatéraux. Par exemple, souligne l’ambassadeur, l’annexion de la Crimée constitue une violation de l’engagement des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la Russie à garantir la sécurité de l’Ukraine.

Les Etats-Unis. Le débat sur le partage du fardeau financier de l’OTAN remonte à l’administration Kennedy (1960-1963), rappelle l’ambassadeur d’Aboville. L’administration Carter (1977-1981) a préconisé une participation des pays membres égale à 3 % de leur produit intérieur brut. L’administration Trump veut la porter à 4 %, alors que les Etats-Unis investissent déjà 1 % de leur part en Europe même. Quoique ces derniers souhaitent une plus grande implication de l’Europe dans l’OTAN, ils maintiennent des troupes chez elle. L’ordre européen, instauré après la dislocation de l’URSS (1991), peut être remis en cause par la Russie. Elle le démontre par son différend avec l’Ukraine et n’exclut pas un chantage nucléaire, comme en 2014. La Pologne, inquiète, se dit prête à verser 2 Md$ pour l’accueil d’une brigade blindée américaine (3.000 personnels), alors que 1.000 GI s’y trouvent déjà. Selon l’ambassadeur, l’OTAN se présente comme un « mix » du bouclier antimissiles et de décisions en matière d’armement nucléaire. L’administration Obama (2009-2017) a lancé des programmes de modernisation des missiles stratégiques, que l’administration Trump veut élargir aux armes de faible puissance. En octobre 2018, les Etats-Unis se sont retirés du traité de 1981 sur les forces nucléaires intermédiaires (entre 500 et 1.000 km de portée), l’estimant violé par la Russie depuis 2014 et qui n’inclut pas la Chine.

L’Asie. Après son essai nucléaire en 1964, la Chine a élaboré une doctrine de frappe en second anti-cités. Depuis 1990, elle envisage un usage en premier en cas de menace contre ses intérêts vitaux (villes, centres de décision politique et installations nucléaires) et le déni d’accès en mer, notamment contre les porte-avions américains (Livre blanc 2015). Elle dispose d’au moins 250 ogives nucléaires, dont 200 pour les missiles balistiques sol-sol, 30 pour les SNLE et 20 pour le bombardement stratégique. Elle travaille sur le leurrage et les missiles « « MIRV », équipés de plusieurs têtes nucléaires à trajectoires indépendantes après leur rentrée dans l’atmosphère. La Corée du Nord, aidée dès 1952 par l’URSS, a poursuivi seule son programme nucléaire et procédé à six essais entre 2006 et 2017. Pourtant, l’administration Obama a retiré la garantie du parapluie nucléaire américain à la Corée du Sud et au Japon. Ce dernier pourrait développer très rapidement une capacité nucléaire. Taïwan a renoncé à s’en doter. L’Inde a lancé un programme nucléaire civil dès 1948, avec l’aide des Etats-Unis et du Canada. Son programme militaire a été décidé après son conflit contre la Chine en 1962 et l’explosion de la bombe atomique chinoise deux ans plus tard. Son premier tir nucléaire, en 1974, a été suivi du lancement d’un programme spatial. Après le succès de ses cinq essais en 1998, elle dispose aujourd’hui d’une triade, terrestre, aérienne et sous-marine, dirigée contre la Chine et le Pakistan. Ce dernier a bénéficié d’un soutien, matériel et non pas militaire, de la Chine au cours de ses trois guerres contre l’Inde. Il a effectué également cinq essais nucléaires en 1998, en réplique à ceux de l’Inde. Le Pakistan envisage l’utilisation strictement tactique de l’arme nucléaire, qu’il peut tirer à partir d’un sous-marin. Sa capacité technique nourrit la crainte d’une « bombe atomique islamique », montée sur un missile balistique chinois.

Loïc Salmon

La Fondation pour la recherche stratégique a répertorié les « crises nucléaires » depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Le niveau d’alerte a été élevé lors de six d’entre elles : Berlin, 1948 ; Asie du Sud, 1971 ; Kippour, 1973 aux Etats-Unis et en Israël ; Able Archer, 1983 en URSS ; Cachemire, 1990 ; Kargil, 1999 en Inde et au Pakistan. Trois autres crises ont donné lieu à une planification de circonstance, sans emploi sérieusement envisagé : Dien Bien Phu, 1954 ; Viêt Nam, 1969 ; Golfe arabo-persique, 1980 ; Golfe arabo-persique, 1991. L’emploi de l’arme nucléaire a été sérieusement envisagé à quatre occasions : Corée, 1950-1953 ; Formose, 1954-1955 ; Formose, 1958 ; Cuba, 1962.

Chine et Russie : affirmations de puissance et difficultés internes

Baltique : Suède et Finlande, de la neutralité à l’engagement




Armée de Terre : gagner la paix après l’intervention en Opex

La lutte contre le terrorisme en opération extérieure (Opex) nécessite de prendre en compte la culture du pays concerné, des regards croisés sur le contexte et les impératifs diplomatiques.

Ces questions ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 28 novembre 2018 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général d’armée Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; l’ambassadeur Jean-Marc Châtaigner, envoyé spécial pour le Sahel ; Parfait Onanga-Anyanga, chef de la Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) ; Vincent Hugueux, journaliste spécialiste de l’Afrique et du Moyen-Orient ; Francis Simmons, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille.

Complexité opérationnelle. La conduite des opérations extérieures prend en compte culture et environnement locaux, souligne le général Bosser. Elle doit éviter le piège ethnocentrique, consistant à utiliser sa propre culture pour analyser celle de l’autre. S’y ajoute le relativisme culturel, qui empêche de porter un véritable jugement sur les autres cultures et de condamner ou nier les différences qu’on ne comprend pas. En outre, la France a tendance à considérer ses valeurs comme universelles. Une crise met en lice des populations et des acteurs différents dans leurs rapports à la culture, la religion et la famille. Le progrès seul ne pourra la régler sans le concilier avec les cultures traditionnelles. Après une intervention pour secourir un village, victime d’actions terroristes, il s’agit de remplir les conditions pour un retour à la vie normale. Mais la foule reste versatile et peut changer de camp après un accueil chaleureux. De plus, l’adversaire d’hier peut devenir le partenaire de demain. Les troupes de Marine s’adaptent et disposent de la capacité à s’intégrer et à capter la confiance des populations locales et des partenaires étrangers. Cette spécificité française diffère de la « culture stratégique » américaine en Afrique ou ailleurs, où les troupes restent cantonnées dans leurs bases et n’en sortent que puissamment armées.

Impact diplomatique. Dans un pays africain en crise, la paix durable implique la diplomatie, la défense et la sécurité, le développement et le droit, explique l’ambassadeur Châtaigner. Se l’approprier prend du temps. Le pouvoir politique définit les objectifs et donne mandat aux diplomates de faire accepter sa défaite par l’adversaire. Il s’agit ensuite de faire appliquer les accords de paix par les forces armées. La population, qui aspire à vivre mieux, ressent de l’injustice quand l’Etat ne garantit plus la sécurité et qu’il participe à l’insécurité. Les terroristes islamistes tentent d’utiliser le sentiment de précarité et les différences ethniques et religieuses pour attirer des gens dans leurs rangs. Il devient alors impératif d’intégrer les populations locales dans les armées nationales. Au niveau des pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), la création d’une force militaire supranationale constitue un facteur d’unité et d’action. Quant au développement économique, l’utilisation imposée d’un seul modèle fondé uniquement sur l’argent, qui supprime les modèles culturels propres, a contribué à la déstabilisation des populations. Les nécessités institutionnelles (sécurité, justice, santé, développement culturel) varient selon les pays concernés. Les modèles français, britannique, allemand ou des pays nordiques échouent quand ils n’en tiennent pas compte. Ils risquent même d’arriver à l’effet inverse et d’empêcher les dirigeants locaux d’atteindre leur but. La vision unitaire de l’Etat, comme en France ou en ex-Union soviétique, prévaut au Mali, mais pas au Niger qui conserve les chefferies traditionnelles. Le droit de base coexiste avec les spécificités locales, malgré la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) et celle sur le développement durable (2015). Il s’agit de s’habituer à comprendre amis et adversaires, pour agir plus efficacement sur le temps culturel, long, et le temps politique, court, conclut l’ambassadeur.

Perception « onusienne ». L’approche stratégique et le mode d’action opérationnel de la MINUSCA s’enrichissent des technicités américaine et européenne, indique son chef, Parfait Onanga-Anyanga. Toutefois, tout contingent doit intégrer les limitations fixées par les pays contributeurs de troupes. L’ONU, qui agit dans l’urgence pour sauver des vies, ne dispose que de troupes hétérogènes et souvent mal préparées, équipées et entraînées. Celles déployées pour la première fois ne sont guère familières de la professionnalisation d’un détachement aguerri de l’ONU et n’ont pas l’expérience de l’interculturalité. Leur attitude apparaît comme en deça des normes fixées par l’ONU. Elles doivent intervenir dans des pays où l’instabilité structurelle de l’Etat fragilise le contrat social. Un conflit intracommunautaire met à mal les particularités locales et rend leur accueil difficile. Souvent, la société se trouve fracturée par l’instrumentalisation de la religion. Or, une seule défaillance discrédite le contingent de l’ONU. Il doit pourtant affirmer la primauté du droit et conserver une empathie avec les populations les plus vulnérables. Ainsi, en Centrafrique, la MINUSCA se trouve confrontée à la rumeur et à la désinformation consécutives à l’ignorance, comme l’accusation de sorcellerie envers les femmes et les enfants. Le chef de village se révèle plus influent que le représentant de l’autorité centrale. La population du pays éprouve alors un sentiment de conspiration à son égard par les troupes de l’ONU, qui maîtrisent mal les réalités locales.

Loïc Salmon

Selon Vincent Hugueux, le militaire et l’expatrié doivent déjouer les traquenards de la méconnaissance et des stéréotypes. Ainsi, le Touareg « prince du désert », cliché hérité de la colonisation, peut devenir un nouveau djihadiste. En Afrique, il faut découvrir qui détient les attributs du pouvoir ou sa réalité et la double allégeance. La réalité peut se trouver troublante et inacceptable, comme le déni du fait ethnique pendant les campagnes électorales en Côte d’ivoire, au Mali ou en Centrafrique. Le conflit de loyauté s’est posé en Afghanistan. Les interprètes travaillant pour les étrangers bénéficiaient d’un prestige et aussi de ressources supérieures à la moyenne mais étaient considérés comme traîtres par les talibans. Les militaires africains partenaires connaissent mieux leurs homologues français que l’inverse car ils parlent la même langue et ont été formés dans les mêmes écoles, rappelle Francis Simmons. Malgré la fraternité des armes, le poids de l’Histoire reste prépondérant. Les officiers français considèrent les Touaregs du Nord du Mali comme leurs égaux, alors que les Maliens du Sud n’oublient pas que ceux-ci sont d’anciens marchands d’esclaves. L’opération « Serval » au Mali, bien perçue au début, est aujourd’hui vue comme une intervention néo-colonialiste sur un territoire, dont la France n’avait jamais vraiment accepté l’indépendance. Enfin, quoique l’islamisation de l’Afrique subsaharienne date des années 1950, ses élites tiennent encore compte de la magie et des protections surnaturelles.

Armée de Terre : connaissance, coopération et influence

ONU : maintenir la paix face aux menaces et attentes nouvelles




Armée de Terre : pas d’intervention militaire ou civile sans « interculturalité »

Le succès d’une opération militaire extérieure ou d’une entreprise de défense à l’étranger repose sur l’interculturalité, impliquant compréhension, influence et coopération quant au pays concerné.

Ces questions ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 28 novembre 2018 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de division Bruno Guibert, ancien commandant de l’opération « Barkhane » au Sahel ; Dominique Rey, consultant d’entreprises ; le général de corps d’armée (2S) Gilles Rouby, institut de formation THEMIIS ; le colonel Christian Barthlen, Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Pierre Servent, journaliste et écrivain.

Le « vécu » de « Barkhane ». La lutte contre le terrorisme djihadiste au Sahel nécessite de gagner l’adhésion des populations et de former les forces locales de sécurité, les conseiller, les accompagner au combat et les respecter dans l’action, souligne le général Guibert. La force française « Barkhane » est parvenue à démanteler le réseau logistique des groupes armés terroristes (GAT), aujourd’hui très affaiblis. Sa coordination tactique sur le terrain avec l’armée malienne donne des résultats, dans le respect du droit humanitaire. Toutefois, malgré le recul des revendications identitaires, la violence directe augmente. Les GAT aggravent les antagonismes ethniques, sociaux et politiques et détruisent les structures traditionnelles par le meurtre de chefs de village et de marabouts. Ils versent une prime de 2 MFCFA (300 €) à l’auteur d’un acte terroriste réussi. Ils attribuent les exactions interethniques aux groupes d’auto-défense, interlocuteurs de la force « Barkhane » qui apparaît alors comme leur complice. Mais ces groupes exercent une influence sur les populations, qu’il faut protéger des GAT. La MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation au Mali) assure le contrôle de zone et l’Union européenne forme les armées nationales. L’Estonie a détaché 1.000 militaires auprès de « Barkhane » et la Grande-Bretagne lui apporte une capacité de transport. Les Etats-Unis lui fournissent du renseignement et déploient des forces spéciales au Sud de la frontière nigérienne. En matière d’influence, la radio joue un rôle primordial en raison de la tradition orale. Le passif colonial de la France influe négativement sur l’opinion nationale au Tchad. En outre, Chine, Allemagne et Italie s’en servent pour proposer des aides financières bilatérales. Selon le général Guibert, la force armée de 45.000 hommes du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), émanation d’armées locales en difficultés pour contrer une menace régionale, reste fragile, faute de confiance entre les acteurs et de volonté de la communauté internationale. En fait, le djihad (guerre sainte) constitue un alibi pour des groupes marginaux, qui s’allient aux GAT pour contrôler la région, où les trafics en tous genres s’intègrent aux échanges commerciaux licites. Les GAT harcèlent « Barkhane », dont un départ précipité représenterait d’énormes risques d’enlisement de la crise et de représailles contre les populations. Le général Guibert estime nécessaire de transformer le résultat tactique de l’opération « Barkhane » en effet stratégique, en mobilisant les acteurs locaux, français et étrangers du développement et l’Etat malien, qui devrait aussi créer des unités spéciales.

L’expérience d’entreprises. A l’international, l‘incompétence interculturelle devient un facteur majeur de crise, alors que la connaissance de la culture du pays partenaire constitue une prévention efficace, explique Dominique Rey. Les entreprises présentent des vulnérabilités : patrimoine humain ; systèmes d’information ; image et exposition médiatique ; propriété intellectuelle et industrielle ; savoir-faire et sa transmission ; bâtiments abritant des données sensibles ; approches hostiles sur les capitaux. Il s’agit de mettre en place un système d’anticipation et des plans de gestion de crise, incluant maintien de l’activité, résilience du personnel et contrats d’assurance. Dans une compétition accrue par la mondialisation, les salariés expatriés doivent encadrer des équipes locales ou multiculturelles, mettre en œuvre les modes d’organisation et outils de gestion du siège, souvent mal compris, et gérer des partenariats ou des filiales communes. Il faut donc les former en amont, pour qu’ils se placent au bon niveau pour bien appréhender les différences entre les cultures. Outre une conception différente du temps, d’autres particularités apparaissent : logique individuelle ou collective ; relation hiérarchique et statut social ; acceptation des inégalités ; expression implicite ou explicite ; pensée pragmatique ou abstraite. Ainsi, pour les occidentaux, raison, force, volonté, science, technique et culture doivent dominer la nature. En outre, les lois et règles s’appliquent à tous au nom de l’égalité. Pour les Chinois et les Coréens, il convient d’accepter le changement et de saisir les opportunités pour agir au bon endroit. Les relations humaines et personnelles priment en raison de l’importance de la famille et du « réseau », gages de confiance. Chez les personnels binationaux, l’avantage linguistique va de pair avec le risque de « décrochage » vers la culture maternelle, indique Dominique Rey.

La défense à l’export. Selon le général Rouby, THEMIIS contribue à exporter la culture française en matière de défense et de sécurité vers les pays francophones, notamment africains, qui cherchent à émerger rapidement mais dont le français reste la deuxième langue. L’absence de classe moyenne se reflète dans les armées, qui manquent de fonctions intermédiaires. Les stagiaires, surtout des colonels et des généraux, n’ont qu’une culture d’officier subalterne ou même moins. Malgré ce niveau de connaissances inégal, les stagiaires souhaitent pouvoir faire aussi bien, voire mieux, et plus vite que leurs homologues français. Par tradition orale, la pédagogie repose sur les questions et réponses et les pratiques bilatérales. La diversité des régimes politiques exigeant neutralité et impartialité, les formations visent à développer l’autonomie stratégique locale.

Loïc Salmon

Selon le colonel Christian Barthlen, l’interculturalité s’applique aussi à l’adversaire pour comprendre sa pensée et son influence. Ainsi, la classe dirigeante et le corps social russes s’articulent autour du concept de « grande nation », de la notion « d’étranger proche » et de la sensation d’un encerclement par l’OTAN, perçue comme ingrate. La Russie estime n’avoir pas été payée de retour lorsque qu’elle lui a ouvert son espace aérien et ses bases pendant la guerre d’Afghanistan (2001-2014), comme le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. En outre, elle la considère comme dangereuse par ses menaces d’intervention en Géorgie ou en Ukraine et n’entend pas partager la Crimée avec celle-ci. Des engagements occidentaux en Afghanistan puis au Moyen-Orient, Pierre Servent tire quelques enseignements : comprendre la situation par une approche civilo-militaire ; intervenir sur les différents théâtres en profitant de l’héritage colonial mais en gardant ses distances ; agir en interarmées.

Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense




Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Après la terre, la mer, l’air et l’espace, compétition et conflictualité entre nations s’étendent au cyberespace, en raison de l’utilisation croissante des données numériques. Les risques induits de désorganisation massive renouvellent la pensée stratégique.

Le général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées (CEMA), l’a expliqué le 18 janvier 2019 à Paris, à l’occasion de la publication, par le ministère des Armées, de deux documents sur la lutte informatique.

Démultiplicateur d’effet. La capacité à conduire des opérations militaires dans le cyberespace permet d’obtenir certains avantages sur les théâtres où sont engagées les armées, explique le CEMA. La lutte informatique offensive (LIO) intervient dans la manœuvre opérationnelle interarmées globale (niveau stratégique) et dans la manœuvre des composantes d’armées sur les théâtres d’opérations (niveau tactique). Elle profite de la mise en réseau croissante de l’ensemble des systèmes militaires et permet de tirer parti des vulnérabilités des systèmes numériques adverses. Or les contours et la structure du cyberespace évoluent sans cesse au gré des actions humaines, volontaires ou non. Milieu très complexe, ce dernier présente un caractère englobant avec des ramifications sur terre, dans l’air, en mer et dans l’espace. Il entraîne une dilatation de l’espace et une contraction du temps, car la cyberattaque produit des effets dans les champs virtuel et physique en une fraction de seconde. En outre, l’irrégularité des cyberattaques favorise les actions de guérilla ou de harcèlement. D’abord, la faible traçabilité des cyberattaques les rend difficilement « attribuables » (par des preuves ou un faisceau d’indices sur leur auteur). La maîtrise du cyberespace, très difficile à conserver dans la durée, constitue une vulnérabilité en raison de son étendue et de sa complexité. Enfin, les acteurs non étatiques et les petits Etats y ont facilement accès, car un outil de LIO peut être volé, copié ou imité. En outre, il dispose rarement des contraintes associées à des armes du haut du spectre et réservées aux Etats dotés d’une certaine maturité technologique. Ces caractéristiques imposent maîtrise et contrôle stricts du choix des modes d’action et de l’utilisation des moyens de LIO, souligne le CEMA (voir plus loin « Maîtrise des risques »). Les opportunités d’actions de la LIO résultent de la structure du cyberespace en trois couches : physique (équipements et réseaux) ; logique (données et flux d’échanges) ; sémantique et sociale (adresses IP et de messagerie). Cette palette d’actions numériques modulables se combine et, si nécessaire, se substitue aux autres capacités militaires de renseignement, de défense et d’action. Il s’agit d’abord de caractériser et d’attribuer les systèmes adverses, identifier l’attaquant et contrer la désinformation. De plus, il faut surveiller l’adversaire, intervenir dans l’espace numérique en cas d’intrusion et riposter en perturbant ou neutralisant ses capacités militaires, conformément au code français de la défense (article L.2321-2). Appuyée sur des savoir-faire « sensibles », la LIO contribue à la souveraineté nationale. Créé en 2017, le Commandement de la cyberdéfense planifie, coordonne et met en œuvre la LIO au profit de la manœuvre interarmées. En outre, il développe et anime le volet LIO de la coopération militaire avec les pays alliés, dans le cadre d’accords techniques. En 2016, les membres de l’OTAN ont signé l’engagement à se doter de moyens cyber, intitulé Cyber Defense Pledge, en vue d’assurer leur sécurité individuelle et collective. La France et ses principaux partenaires se sont engagés à partager les effets produits par leurs moyens propres de LIO à des fins de défense et d’opérations militaires collectives, mais en gardent la maîtrise et le contrôle national qui relèvent de leur souveraineté.

Maîtrise des risques. Le document Eléments publics de doctrine militaire de lutte informatique offensive précise que l’emploi de la LIO exige la maîtrise des risques politique, juridique et militaire dans toutes ses phases. Comme chaque opération militaire, la LIO implique l’acceptation du risque par l’échelon décisionnel, déterminée par : les principes de proportionnalité, distinction et discrimination ; le rapport coût/efficacité ; la situation opérationnelle ; le contexte politique général. Les risques liés à son emploi proviennent d’abord des caractéristiques propres au cyberespace : immédiateté de l’action ; dualité des cibles ; hyperconnectivité. Pour maîtriser les risques de détournement et préserver l’efficacité de la LIO, toutes les actions numériques menées par les forces armées françaises demeurent secrètes. Toutefois, selon les circonstances, les autorités politiques et militaires peuvent les assumer publiquement ou même les revendiquer. Une telle décision correspond au risque que représente la vulnérabilité inhérente à la forte numérisation des moyens de fonctionnement du pays.

Résilience permanente. Le document Politique ministérielle de lutte informatique défensive présente la « posture permanente de cyberdéfense » (PCC) pour le ministère des Armées, à savoir l’ensemble des dispositions dans le continuum « paix-crise-guerre ». Dès le temps de paix, les cyberattaques, cycliques ou soudaines et de gravité variable, imposent en effet une vigilance permanente. La revue stratégique de cyberdéfense de février 2018 a établi un classement qui prend en compte : l’importance de l’impact d’une cyberattaque qualifiée de « négligeable » à « extrême » ; la possibilité de la caractériser juridiquement comme une « agression armée ». La PCC identifie quatre niveaux de menace : « jaune » et « orange » pour les risques plus ou moins importants ; « rouge » pour les risques hostiles jugés plausibles ; « écarlate » pour les risques majeurs et simultanés. Cette échelle associe niveau de menace et objectifs de protection des systèmes. En complément, un stade d’alerte « vigilance », « renforcé » ou « crise » précise si l’attaque est à venir ou en cours afin d’adapter les mesures à prendre, qui varient d’une zone ou d’un domaine particulier à l’autre.

Loïc Salmon

Selon le ministère des Armées, la lutte informatique offensive à des fins militaires recouvre l’ensemble des actions entreprises dans le cyberespace, conduites de façon autonome ou en combinaison des moyens militaires conventionnels. L’arme cyber vise, dans le strict respect des règles internationales, à produire des effets à l’encontre d’un système adverse pour en altérer la disponibilité ou la confidentialité des données. Le Commandement de cyberdéfense (Comcyber) assure l’ensemble des actions défensives et offensives dans le cyberespace, pour garantir le fonctionnement du ministère et l’efficacité des forces armées pour le déroulement des opérations militaires, à tous les niveaux. Sous l’autorité du président de la République et du chef d’Etat-major des armées, il agit en cohérence avec les états-majors interarmées, des armées de Terre et de l’Air, de la Marine nationale, et des forces spéciales ainsi qu’avec les services de renseignement. Pour la cyberdéfense quotidienne, le Comcyber se coordonne avec l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information.

Cyber : capacité interarmées, niveaux stratégique et tactique

Cyberdéfense : placer l’excellence militaire au service de la nation

Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire




Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

L’autonomie d’accès à l’espace permet d’apprécier une situation et d’entrer en premier sur un théâtre, grâce aux renseignements image et électromagnétique, à des communications sécurisées et à une navigation précise pour la mise en œuvre des systèmes d’armes et d’armements guidés.

Savoir-faire et expertise. Le 19 décembre 2018, la mise en orbite du premier satellite de la Composante spatiale optique (CSO) a été suivie en direct à l’Ecole militaire à Paris (photo). Elle a nécessité le renforcement de l’opération « Titan » de sécurisation du centre spatial guyanais. Pendant 15 jours, ce dernier a été protégé par une « bulle » pour détecter, dérouter ou neutraliser tout intrus. « Titan » a engagé 575 militaires : patrouilles à terre et en hélicoptère ; un patrouilleur de haute mer ; deux Rafale ; un avion ravitailleur C135 ; un avion d’alerte avancée AWACS. Le même jour, Florence Parly, ministre des Armées, a annoncé le lancement, en 2020, de trois satellites du programme CERES (capacité d’écoute et de renseignement électromagnétique et spatial) pour détecter les centres de commandement et les flottes ennemies. Il sera suivi, d’ici à 2022, de celui des deux premiers satellites de télécommunication sécurisée Syracuse 4, en remplacement des deux satellites Syracuse 3, pour compléter les stations sol et répondre aux besoins accrus en termes de débit, d’utilisation tactique des stations, de capacité à communiquer en mouvement et d’interopérabilité avec l’OTAN. Un troisième satellite sera commandé en 2023, pour répondre aux besoins croissants et spécifiques des plates-formes aéronautiques d’ici à 2030. La ministre des Armées a mis en garde : « Le ciel est devenu un espace de rivalité, de confrontation. Les actes inamicaux s’y multiplient, l’espionnage peut s’y faire, de nouveaux acteurs y ont accès, tandis que, sur le sol, les puissances développent des capacités antisatellites. Il nous faut surveiller plus et mieux nos satellites. Il nous faut connaître parfaitement les objets qui les entourent, qui croisent leurs trajectoires. Il nous faut une cartographie parfaite du ciel. Il nous faut décourager quiconque voudrait s’attaquer à nos satellites. » Le premier satellite CSO a été mis en orbite par une fusée russe Soyouz. Toutefois, pour éviter toute dépendance étrangère dans la conduite des opérations militaires, a précisé la ministre, ArianeGroup et le Centre national d’études spatiales vont développer, d’ici à 2020, le lanceur Ariane 6 qui devrait mettre en orbite le troisième satellite CSO l’année suivante. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit le développement de la coopération avec des partenaires stratégiques, notamment européens, dans le domaine spatial. Les programmes successeurs des satellites CSO et CERES seront lancés en 2023. Pour la surveillance de l’espace, les moyens radar de veille GRAVES (opérationnel depuis 2004) et de poursuite SATAM (2003) des orbites basses des satellites espions seront modernisés. La capacité des orbites hautes sera consolidée. La version améliorée du Système d’information spatiale sera déployée en 2019, pour renforcer la capacité d’élaboration de la situation dans l’espace. Le programme Omega va moderniser les équipements de navigation par satellite des armées à partir de 2024. Résistant aux interférences et au brouillage, il apportera une capacité autonome de géolocalisation par l’utilisation simultanée des signaux des systèmes américain GPS et européen Galileo.

Imagerie opérationnelle. Les armées françaises en opération recourent aux systèmes Syracuse, Pléiades (2 satellites optiques d’observation de la terre à destination civile et militaire), Hélios II (2 satellites optiques), SAR-Lupe (5 satellites radar allemands), COSMO-SkyMed (4 satellites radar italiens) et CSO (3 satellites optiques prévus). Le cycle commence par une demande d’images des troupes au sol sur une zone d’intérêt au poste de commandement du théâtre d’opérations (PC théâtre). Ce dernier dirige un drone sur la zone via un satellite de télécommunications, mis en œuvre par la Direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information. Le drone transmet images et vidéos en temps réel. En outre, le PC théâtre sélectionne le capteur spatial le plus approprié et effectue la demande via Syracuse ou les systèmes de télécommunications franco-italiens Sicral (1 satellite) et Athena-Fidus (1 satellite). La Direction du renseignement militaire valide la demande dans le plan de programmation. Puis le Centre militaire d’observation par satellites (CMOS) la relaie vers SAR-Lupe et COSMO-SkyMed ou vers le Centre national d’études spatiales (CNES), opérateur des systèmes français d’observation optique. Ce dernier télécharge alors les plans de programmation de Pléiades, d’Hélios II et de CSO. Le CMOS collecte toutes les prises de vues satellitaires et les transmet immédiatement au PC théâtre pour appréciation. En cas d’intervention, les données sont transmises à l’avion chargé de traiter l’objectif.

« New Space ». Entre le lancement de CSO1 et sa mise en orbite, une table ronde sur le « New Space » a réuni, à l’Ecole militaire, un colonel du Commandement interarmées de l’espace et des ingénieurs de la Direction générale de l’armement, du CNES, d’Airbus Defence and Space et de Thales Alenia Space. Le « New Space », industrie spatiale américaine privée, rend l’espace accessible à des technologies issues du numérique, des « Big Data » et de l’aéronautique, mais aussi à des acteurs non étatiques dont les « Gafa » (Google, Apple, Facebook et Amazon). Leurs gros investissements (2-2,5 Md$) facilitent les fabrications de satellites en grande série, plus vite et moins cher. Les constellations de nanosatellites entraînent un changement d’échelle par la possibilité de millions, non plus d’images mais « d’informations d’images ». Ces offres diversifient les achats d’images et de services, raccourcissant ainsi le temps d’acquisition de capacités de renseignement par un acteur non étatique. Mais, la « fraîcheur » des images, primant sur la qualité, nécessite une capacité souveraine par le CSO, complétée par des services civils. Le traitement des images pourra bientôt être effectué à bord de satellites à images diversifiées : optiques et vidéos ; radar ; infrarouge. Ces futurs satellites auront une durée de vie plus courte, pour profiter des technologies émergentes, et nécessiteront des opérateurs de confiance.

Loïc Salmon

Le système Composante spatiale optique (CSO) s’articule en trois éléments. La partie spatiale comprend les satellites CSO-1, CSO-2 et CSO-3. Le segment sol mission (SSM) assure le contrôle des satellites. Le segment sol utilisateur (SSU) prépare les demandes de programmation des satellites et récupère les images correspondantes. CSO, SSM et SSU ont été développés en garantissant, dès leur conception, un très haut niveau de sécurité, notamment contre les cyberattaques. Le programme CSO a ainsi nécessité la mise au point d’équipements spécifiques : boîtiers « chiffre » pour la protection cryptographique des communications avec les satellites ; passerelles multi-niveaux pour le contrôle des échanges informatiques avec le monde extérieur.

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Armée de l’Air : anticipation, audace et créativité

Les capacités de décider et de gérer l’aléatoire entrent dans la formation des cadres de l’armée de l’Air, qui devra créer compétences et scénarios pour les missions du futur, plus complexes.

Ces questions ont fait l’objet du colloque qu’elle a organisé le 29 novembre 2018 à Paris. Y sont notamment intervenus : le chef d’état-major de l’armée de l’Air (CEMAA), le général d’armée aérienne Philippe Lavigne ; Olivier Zadec, maître de conférences, université Lyon 3 « Jean Moulin » ; le général de brigade aérienne Frédéric Parisot, sous-chef d’état-major « préparation de l’avenir » ; le lieutenant-colonel Anne-Laure Michel, directrice générale de la formation militaire à l’Ecole de l’air de Salon-de-Provence (photo).

Projets structurants 2019-2025. Dans le document « Plan de vol » de l’armée de l’Air présenté lors du colloque, le CEMAA avertit que l’emploi de la puissance aérienne pourrait se trouver, à terme, entravée par la contestation croissante du milieu aérien. Cela résulte du durcissement de la dynamique des Etats puissances (Russie et Chine) et des organisations non étatiques ainsi que de la fragilisation des mécanismes de régulation internationaux. Le « Plan de vol » s’inscrit dans la remontée en puissance de l’armée de l’Air, initiée par la loi de programmation militaire 2019-2025. Il doit lui permettre de garder un temps d’avance et de conserver à la France une position forte sur la scène internationale. L’armée de l’Air assure en permanence la maîtrise du domaine aérien et spatial ainsi que la composante aérienne de la dissuasion nucléaire, avec la Marine nationale. Ses modes d’action vont du recueil de renseignement au déploiement de forces terrestres et de la destruction des moyens militaires adverses aux missions humanitaires. La puissance permet de conserver l’avantage en opération, souligne le CEMAA. Elle se combine avec une « agilité », accrue notamment par : l’avion de ravitaillement en vol et de transport stratégique Phénix ; le commandement des opérations aériennes « JFAC France » dans le cadre de l’OTAN ; les opérations spatiales ; le Rafale au standard F3-R, équipé du missile air-air longue portée Meteor, de la nacelle de désignation d’objectif Talios et de la version à guidage terminal laser de l’armement air-sol modulaire, adapté aux cibles mobiles ; le drone Reaper armé ; les capacités de lutte contre le déni d’accès à un théâtre ; la modernisation de la composante nucléaire aéroportée ; le système franco-allemand de combat aérien futur. Lors d’une rencontre avec la presse, le CEMAA a indiqué que l’avion de transport tactique A400M est en train d’acquérir les capacités d’atterrissage sur terrain sommaire et de largage de parachutistes par la porte arrière (ouverture commandée) et par les portes latérales (ouverture automatique). En outre, le ravitaillement en vol d’hélicoptères, qui leur permettra d’aller plus loin dans la profondeur, évitera d’installer des plots de ravitaillement au sol. Il réduira d’autant « l’empreinte au sol » des forces spéciales, qui imaginent l’usage de certains équipements pour répondre aux menaces existantes ou futures. Par ailleurs, « agilité » et « audace » induisent le décloisonnement des organisations et le recours aux « Big data » (mégadonnées), à l’intelligence artificielle (IA, transformation numérique) et à la connectivité. Sont ainsi concernés : le combat aérien ; la capacité de l’hélicoptère lourd ; l’action aérienne de l’Etat ; le Rafale au futur standard F4, successeur du F3-R à partir de 2025, équipé d’un système de reconnaissance capable de trier en direct les éléments d’intérêt militaire ; l’avion léger de surveillance et de reconnaissance ; la capacité universelle de guerre électronique, à savoir trois avions de renseignement stratégique livrables entre 2025 et 2027. Enfin, la coopération en interalliés porte sur l’interopérabilité entre les armées de l’Air française, américaine et britannique ainsi que sur l’installation d’un escadron de transport franco-allemand de six Hercules C-130J à la base d’Evreux.

Complexité et accélération. La complexité politique d’un conflit, consécutive à la culture et à l’Histoire, s’inscrit dans le temps long, explique Olivier Zadec. Elle inclut le temps réel des opérations, avec des lignes de réaction politiques à prévoir. Il s’agit de trouver l’équilibre entre le temps prévisible et le temps imprévu. La transformation de très nombreuses données en connaissance entre dans l’accélération de la boucle décisionnelle, en vue de réduire l’adversaire. L’OTAN a fabriqué de l’interopérabilité mais laisse l’indispensable autonomie de décision. Or la réactivité se vit au quotidien avec une action sur court préavis, rappelle le général Parisot. Les frappes en coalition se décident en quelques heures. Les avions peuvent décoller entre 2 et 7 minutes, avec la capacité de rappel pour un raid limité au résultat le plus significatif. La réussite de la mission rend impératif le recours à l’innovation technologique. L’IA prépare les informations utiles, complétées par celles de l’état-major, et présente des options au chef, qui décidera en toute connaissance de cause. Ainsi, au Levant, indique le général Parisot, média et réseaux sociaux influencent le rythme des opérations. En effet, une mission peut être interrompue à la suite d’une information, dont la vérification fera perdre du temps. Seul un modèle d’armée complet permet de trouver une place dans une coalition, mener une action autonome et disposer d’une certaine masse pour rester longtemps sur plusieurs théâtres et affronter une menace nouvelle, souligne le général. Enfin, le maintien de la supériorité opérationnelle, par l’innovation technologique, répond à l’ambition de pouvoir, en permanence, entrer en premier sur un théâtre, capacité des seules forces armées américaine, britannique et française.

Loïc Salmon

Le taux de féminisation dépasse 20 % dans l’armée de l’Air et dans son Ecole de Salon-de-Provence. Quoique toutes les spécialités soient ouvertes aux femmes, faute de volontaires aux aptitudes suffisantes, elles ne sont que 12 pilotes de chasse, dont le lieutenant-colonel Anne-Laure Michel. Selon elle, les élèves de l’Ecole de l’air, âgés de 18 à 30 ans, ultra-connectés car nés à l’ère du numérique et des réseaux sociaux, s’adaptent vite à la formation scientifique et technique dispensée. Une « smart school » ou formation à la carte, via la communication par internet, est en cours ainsi que des licences d’excellence sur le cyber, l’espace et les drones. Tout au long de sa carrière, un officier pourra accéder à son « passeport numérique de compétences ». La préparation au commandement consiste à faire prendre conscience de l’engagement en alliant compétences et qualités humaines pour obtenir l’adhésion des équipiers. Par exemple, lors de l’opération « Pamir » en Afghanistan (2001-2014), une mission de 6 heures, avec ravitaillements en vol dans un environnement hostile avec tirs possibles de missiles sol-air, était toujours dirigée par un « leader » apportant précision et audace. L’incertitude fait partie du métier de pilote de chasse, qui doit prendre la bonne décision au bon moment pour remplir sa mission. Les exercices interalliés permettent d’élaborer des méthodes communes par un travail « collaboratif », en vue d’une opération ultérieure en coalition.

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