Armée de Terre : gagner la paix après l’intervention en Opex

La lutte contre le terrorisme en opération extérieure (Opex) nécessite de prendre en compte la culture du pays concerné, des regards croisés sur le contexte et les impératifs diplomatiques.

Ces questions ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 28 novembre 2018 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général d’armée Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre ; l’ambassadeur Jean-Marc Châtaigner, envoyé spécial pour le Sahel ; Parfait Onanga-Anyanga, chef de la Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation en Centrafrique (MINUSCA) ; Vincent Hugueux, journaliste spécialiste de l’Afrique et du Moyen-Orient ; Francis Simmons, maître de conférences à l’université d’Aix-Marseille.

Complexité opérationnelle. La conduite des opérations extérieures prend en compte culture et environnement locaux, souligne le général Bosser. Elle doit éviter le piège ethnocentrique, consistant à utiliser sa propre culture pour analyser celle de l’autre. S’y ajoute le relativisme culturel, qui empêche de porter un véritable jugement sur les autres cultures et de condamner ou nier les différences qu’on ne comprend pas. En outre, la France a tendance à considérer ses valeurs comme universelles. Une crise met en lice des populations et des acteurs différents dans leurs rapports à la culture, la religion et la famille. Le progrès seul ne pourra la régler sans le concilier avec les cultures traditionnelles. Après une intervention pour secourir un village, victime d’actions terroristes, il s’agit de remplir les conditions pour un retour à la vie normale. Mais la foule reste versatile et peut changer de camp après un accueil chaleureux. De plus, l’adversaire d’hier peut devenir le partenaire de demain. Les troupes de Marine s’adaptent et disposent de la capacité à s’intégrer et à capter la confiance des populations locales et des partenaires étrangers. Cette spécificité française diffère de la « culture stratégique » américaine en Afrique ou ailleurs, où les troupes restent cantonnées dans leurs bases et n’en sortent que puissamment armées.

Impact diplomatique. Dans un pays africain en crise, la paix durable implique la diplomatie, la défense et la sécurité, le développement et le droit, explique l’ambassadeur Châtaigner. Se l’approprier prend du temps. Le pouvoir politique définit les objectifs et donne mandat aux diplomates de faire accepter sa défaite par l’adversaire. Il s’agit ensuite de faire appliquer les accords de paix par les forces armées. La population, qui aspire à vivre mieux, ressent de l’injustice quand l’Etat ne garantit plus la sécurité et qu’il participe à l’insécurité. Les terroristes islamistes tentent d’utiliser le sentiment de précarité et les différences ethniques et religieuses pour attirer des gens dans leurs rangs. Il devient alors impératif d’intégrer les populations locales dans les armées nationales. Au niveau des pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), la création d’une force militaire supranationale constitue un facteur d’unité et d’action. Quant au développement économique, l’utilisation imposée d’un seul modèle fondé uniquement sur l’argent, qui supprime les modèles culturels propres, a contribué à la déstabilisation des populations. Les nécessités institutionnelles (sécurité, justice, santé, développement culturel) varient selon les pays concernés. Les modèles français, britannique, allemand ou des pays nordiques échouent quand ils n’en tiennent pas compte. Ils risquent même d’arriver à l’effet inverse et d’empêcher les dirigeants locaux d’atteindre leur but. La vision unitaire de l’Etat, comme en France ou en ex-Union soviétique, prévaut au Mali, mais pas au Niger qui conserve les chefferies traditionnelles. Le droit de base coexiste avec les spécificités locales, malgré la Déclaration universelle des droits de l’homme (1948) et celle sur le développement durable (2015). Il s’agit de s’habituer à comprendre amis et adversaires, pour agir plus efficacement sur le temps culturel, long, et le temps politique, court, conclut l’ambassadeur.

Perception « onusienne ». L’approche stratégique et le mode d’action opérationnel de la MINUSCA s’enrichissent des technicités américaine et européenne, indique son chef, Parfait Onanga-Anyanga. Toutefois, tout contingent doit intégrer les limitations fixées par les pays contributeurs de troupes. L’ONU, qui agit dans l’urgence pour sauver des vies, ne dispose que de troupes hétérogènes et souvent mal préparées, équipées et entraînées. Celles déployées pour la première fois ne sont guère familières de la professionnalisation d’un détachement aguerri de l’ONU et n’ont pas l’expérience de l’interculturalité. Leur attitude apparaît comme en deça des normes fixées par l’ONU. Elles doivent intervenir dans des pays où l’instabilité structurelle de l’Etat fragilise le contrat social. Un conflit intracommunautaire met à mal les particularités locales et rend leur accueil difficile. Souvent, la société se trouve fracturée par l’instrumentalisation de la religion. Or, une seule défaillance discrédite le contingent de l’ONU. Il doit pourtant affirmer la primauté du droit et conserver une empathie avec les populations les plus vulnérables. Ainsi, en Centrafrique, la MINUSCA se trouve confrontée à la rumeur et à la désinformation consécutives à l’ignorance, comme l’accusation de sorcellerie envers les femmes et les enfants. Le chef de village se révèle plus influent que le représentant de l’autorité centrale. La population du pays éprouve alors un sentiment de conspiration à son égard par les troupes de l’ONU, qui maîtrisent mal les réalités locales.

Loïc Salmon

Selon Vincent Hugueux, le militaire et l’expatrié doivent déjouer les traquenards de la méconnaissance et des stéréotypes. Ainsi, le Touareg « prince du désert », cliché hérité de la colonisation, peut devenir un nouveau djihadiste. En Afrique, il faut découvrir qui détient les attributs du pouvoir ou sa réalité et la double allégeance. La réalité peut se trouver troublante et inacceptable, comme le déni du fait ethnique pendant les campagnes électorales en Côte d’ivoire, au Mali ou en Centrafrique. Le conflit de loyauté s’est posé en Afghanistan. Les interprètes travaillant pour les étrangers bénéficiaient d’un prestige et aussi de ressources supérieures à la moyenne mais étaient considérés comme traîtres par les talibans. Les militaires africains partenaires connaissent mieux leurs homologues français que l’inverse car ils parlent la même langue et ont été formés dans les mêmes écoles, rappelle Francis Simmons. Malgré la fraternité des armes, le poids de l’Histoire reste prépondérant. Les officiers français considèrent les Touaregs du Nord du Mali comme leurs égaux, alors que les Maliens du Sud n’oublient pas que ceux-ci sont d’anciens marchands d’esclaves. L’opération « Serval » au Mali, bien perçue au début, est aujourd’hui vue comme une intervention néo-colonialiste sur un territoire, dont la France n’avait jamais vraiment accepté l’indépendance. Enfin, quoique l’islamisation de l’Afrique subsaharienne date des années 1950, ses élites tiennent encore compte de la magie et des protections surnaturelles.

Armée de Terre : connaissance, coopération et influence

ONU : maintenir la paix face aux menaces et attentes nouvelles




Armée de Terre : pas d’intervention militaire ou civile sans « interculturalité »

Le succès d’une opération militaire extérieure ou d’une entreprise de défense à l’étranger repose sur l’interculturalité, impliquant compréhension, influence et coopération quant au pays concerné.

Ces questions ont été abordées lors d’un colloque organisé, le 28 novembre 2018 à Paris, par l’Etat-major spécialisé pour l’outre-mer et l’étranger. Y sont notamment intervenus : le général de division Bruno Guibert, ancien commandant de l’opération « Barkhane » au Sahel ; Dominique Rey, consultant d’entreprises ; le général de corps d’armée (2S) Gilles Rouby, institut de formation THEMIIS ; le colonel Christian Barthlen, Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire ; Pierre Servent, journaliste et écrivain.

Le « vécu » de « Barkhane ». La lutte contre le terrorisme djihadiste au Sahel nécessite de gagner l’adhésion des populations et de former les forces locales de sécurité, les conseiller, les accompagner au combat et les respecter dans l’action, souligne le général Guibert. La force française « Barkhane » est parvenue à démanteler le réseau logistique des groupes armés terroristes (GAT), aujourd’hui très affaiblis. Sa coordination tactique sur le terrain avec l’armée malienne donne des résultats, dans le respect du droit humanitaire. Toutefois, malgré le recul des revendications identitaires, la violence directe augmente. Les GAT aggravent les antagonismes ethniques, sociaux et politiques et détruisent les structures traditionnelles par le meurtre de chefs de village et de marabouts. Ils versent une prime de 2 MFCFA (300 €) à l’auteur d’un acte terroriste réussi. Ils attribuent les exactions interethniques aux groupes d’auto-défense, interlocuteurs de la force « Barkhane » qui apparaît alors comme leur complice. Mais ces groupes exercent une influence sur les populations, qu’il faut protéger des GAT. La MINUSMA (Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies pour la stabilisation au Mali) assure le contrôle de zone et l’Union européenne forme les armées nationales. L’Estonie a détaché 1.000 militaires auprès de « Barkhane » et la Grande-Bretagne lui apporte une capacité de transport. Les Etats-Unis lui fournissent du renseignement et déploient des forces spéciales au Sud de la frontière nigérienne. En matière d’influence, la radio joue un rôle primordial en raison de la tradition orale. Le passif colonial de la France influe négativement sur l’opinion nationale au Tchad. En outre, Chine, Allemagne et Italie s’en servent pour proposer des aides financières bilatérales. Selon le général Guibert, la force armée de 45.000 hommes du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad), émanation d’armées locales en difficultés pour contrer une menace régionale, reste fragile, faute de confiance entre les acteurs et de volonté de la communauté internationale. En fait, le djihad (guerre sainte) constitue un alibi pour des groupes marginaux, qui s’allient aux GAT pour contrôler la région, où les trafics en tous genres s’intègrent aux échanges commerciaux licites. Les GAT harcèlent « Barkhane », dont un départ précipité représenterait d’énormes risques d’enlisement de la crise et de représailles contre les populations. Le général Guibert estime nécessaire de transformer le résultat tactique de l’opération « Barkhane » en effet stratégique, en mobilisant les acteurs locaux, français et étrangers du développement et l’Etat malien, qui devrait aussi créer des unités spéciales.

L’expérience d’entreprises. A l’international, l‘incompétence interculturelle devient un facteur majeur de crise, alors que la connaissance de la culture du pays partenaire constitue une prévention efficace, explique Dominique Rey. Les entreprises présentent des vulnérabilités : patrimoine humain ; systèmes d’information ; image et exposition médiatique ; propriété intellectuelle et industrielle ; savoir-faire et sa transmission ; bâtiments abritant des données sensibles ; approches hostiles sur les capitaux. Il s’agit de mettre en place un système d’anticipation et des plans de gestion de crise, incluant maintien de l’activité, résilience du personnel et contrats d’assurance. Dans une compétition accrue par la mondialisation, les salariés expatriés doivent encadrer des équipes locales ou multiculturelles, mettre en œuvre les modes d’organisation et outils de gestion du siège, souvent mal compris, et gérer des partenariats ou des filiales communes. Il faut donc les former en amont, pour qu’ils se placent au bon niveau pour bien appréhender les différences entre les cultures. Outre une conception différente du temps, d’autres particularités apparaissent : logique individuelle ou collective ; relation hiérarchique et statut social ; acceptation des inégalités ; expression implicite ou explicite ; pensée pragmatique ou abstraite. Ainsi, pour les occidentaux, raison, force, volonté, science, technique et culture doivent dominer la nature. En outre, les lois et règles s’appliquent à tous au nom de l’égalité. Pour les Chinois et les Coréens, il convient d’accepter le changement et de saisir les opportunités pour agir au bon endroit. Les relations humaines et personnelles priment en raison de l’importance de la famille et du « réseau », gages de confiance. Chez les personnels binationaux, l’avantage linguistique va de pair avec le risque de « décrochage » vers la culture maternelle, indique Dominique Rey.

La défense à l’export. Selon le général Rouby, THEMIIS contribue à exporter la culture française en matière de défense et de sécurité vers les pays francophones, notamment africains, qui cherchent à émerger rapidement mais dont le français reste la deuxième langue. L’absence de classe moyenne se reflète dans les armées, qui manquent de fonctions intermédiaires. Les stagiaires, surtout des colonels et des généraux, n’ont qu’une culture d’officier subalterne ou même moins. Malgré ce niveau de connaissances inégal, les stagiaires souhaitent pouvoir faire aussi bien, voire mieux, et plus vite que leurs homologues français. Par tradition orale, la pédagogie repose sur les questions et réponses et les pratiques bilatérales. La diversité des régimes politiques exigeant neutralité et impartialité, les formations visent à développer l’autonomie stratégique locale.

Loïc Salmon

Selon le colonel Christian Barthlen, l’interculturalité s’applique aussi à l’adversaire pour comprendre sa pensée et son influence. Ainsi, la classe dirigeante et le corps social russes s’articulent autour du concept de « grande nation », de la notion « d’étranger proche » et de la sensation d’un encerclement par l’OTAN, perçue comme ingrate. La Russie estime n’avoir pas été payée de retour lorsque qu’elle lui a ouvert son espace aérien et ses bases pendant la guerre d’Afghanistan (2001-2014), comme le Kazakhstan et l’Ouzbékistan. En outre, elle la considère comme dangereuse par ses menaces d’intervention en Géorgie ou en Ukraine et n’entend pas partager la Crimée avec celle-ci. Des engagements occidentaux en Afghanistan puis au Moyen-Orient, Pierre Servent tire quelques enseignements : comprendre la situation par une approche civilo-militaire ; intervenir sur les différents théâtres en profitant de l’héritage colonial mais en gardant ses distances ; agir en interarmées.

Armée de Terre : prise en compte de « l’interculturalité »

DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Diplomatie : actions de la DCSD sur les moyen et long termes en matière de sécurité et défense




Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Après la terre, la mer, l’air et l’espace, compétition et conflictualité entre nations s’étendent au cyberespace, en raison de l’utilisation croissante des données numériques. Les risques induits de désorganisation massive renouvellent la pensée stratégique.

Le général François Lecointre, chef d’Etat-major des armées (CEMA), l’a expliqué le 18 janvier 2019 à Paris, à l’occasion de la publication, par le ministère des Armées, de deux documents sur la lutte informatique.

Démultiplicateur d’effet. La capacité à conduire des opérations militaires dans le cyberespace permet d’obtenir certains avantages sur les théâtres où sont engagées les armées, explique le CEMA. La lutte informatique offensive (LIO) intervient dans la manœuvre opérationnelle interarmées globale (niveau stratégique) et dans la manœuvre des composantes d’armées sur les théâtres d’opérations (niveau tactique). Elle profite de la mise en réseau croissante de l’ensemble des systèmes militaires et permet de tirer parti des vulnérabilités des systèmes numériques adverses. Or les contours et la structure du cyberespace évoluent sans cesse au gré des actions humaines, volontaires ou non. Milieu très complexe, ce dernier présente un caractère englobant avec des ramifications sur terre, dans l’air, en mer et dans l’espace. Il entraîne une dilatation de l’espace et une contraction du temps, car la cyberattaque produit des effets dans les champs virtuel et physique en une fraction de seconde. En outre, l’irrégularité des cyberattaques favorise les actions de guérilla ou de harcèlement. D’abord, la faible traçabilité des cyberattaques les rend difficilement « attribuables » (par des preuves ou un faisceau d’indices sur leur auteur). La maîtrise du cyberespace, très difficile à conserver dans la durée, constitue une vulnérabilité en raison de son étendue et de sa complexité. Enfin, les acteurs non étatiques et les petits Etats y ont facilement accès, car un outil de LIO peut être volé, copié ou imité. En outre, il dispose rarement des contraintes associées à des armes du haut du spectre et réservées aux Etats dotés d’une certaine maturité technologique. Ces caractéristiques imposent maîtrise et contrôle stricts du choix des modes d’action et de l’utilisation des moyens de LIO, souligne le CEMA (voir plus loin « Maîtrise des risques »). Les opportunités d’actions de la LIO résultent de la structure du cyberespace en trois couches : physique (équipements et réseaux) ; logique (données et flux d’échanges) ; sémantique et sociale (adresses IP et de messagerie). Cette palette d’actions numériques modulables se combine et, si nécessaire, se substitue aux autres capacités militaires de renseignement, de défense et d’action. Il s’agit d’abord de caractériser et d’attribuer les systèmes adverses, identifier l’attaquant et contrer la désinformation. De plus, il faut surveiller l’adversaire, intervenir dans l’espace numérique en cas d’intrusion et riposter en perturbant ou neutralisant ses capacités militaires, conformément au code français de la défense (article L.2321-2). Appuyée sur des savoir-faire « sensibles », la LIO contribue à la souveraineté nationale. Créé en 2017, le Commandement de la cyberdéfense planifie, coordonne et met en œuvre la LIO au profit de la manœuvre interarmées. En outre, il développe et anime le volet LIO de la coopération militaire avec les pays alliés, dans le cadre d’accords techniques. En 2016, les membres de l’OTAN ont signé l’engagement à se doter de moyens cyber, intitulé Cyber Defense Pledge, en vue d’assurer leur sécurité individuelle et collective. La France et ses principaux partenaires se sont engagés à partager les effets produits par leurs moyens propres de LIO à des fins de défense et d’opérations militaires collectives, mais en gardent la maîtrise et le contrôle national qui relèvent de leur souveraineté.

Maîtrise des risques. Le document Eléments publics de doctrine militaire de lutte informatique offensive précise que l’emploi de la LIO exige la maîtrise des risques politique, juridique et militaire dans toutes ses phases. Comme chaque opération militaire, la LIO implique l’acceptation du risque par l’échelon décisionnel, déterminée par : les principes de proportionnalité, distinction et discrimination ; le rapport coût/efficacité ; la situation opérationnelle ; le contexte politique général. Les risques liés à son emploi proviennent d’abord des caractéristiques propres au cyberespace : immédiateté de l’action ; dualité des cibles ; hyperconnectivité. Pour maîtriser les risques de détournement et préserver l’efficacité de la LIO, toutes les actions numériques menées par les forces armées françaises demeurent secrètes. Toutefois, selon les circonstances, les autorités politiques et militaires peuvent les assumer publiquement ou même les revendiquer. Une telle décision correspond au risque que représente la vulnérabilité inhérente à la forte numérisation des moyens de fonctionnement du pays.

Résilience permanente. Le document Politique ministérielle de lutte informatique défensive présente la « posture permanente de cyberdéfense » (PCC) pour le ministère des Armées, à savoir l’ensemble des dispositions dans le continuum « paix-crise-guerre ». Dès le temps de paix, les cyberattaques, cycliques ou soudaines et de gravité variable, imposent en effet une vigilance permanente. La revue stratégique de cyberdéfense de février 2018 a établi un classement qui prend en compte : l’importance de l’impact d’une cyberattaque qualifiée de « négligeable » à « extrême » ; la possibilité de la caractériser juridiquement comme une « agression armée ». La PCC identifie quatre niveaux de menace : « jaune » et « orange » pour les risques plus ou moins importants ; « rouge » pour les risques hostiles jugés plausibles ; « écarlate » pour les risques majeurs et simultanés. Cette échelle associe niveau de menace et objectifs de protection des systèmes. En complément, un stade d’alerte « vigilance », « renforcé » ou « crise » précise si l’attaque est à venir ou en cours afin d’adapter les mesures à prendre, qui varient d’une zone ou d’un domaine particulier à l’autre.

Loïc Salmon

Selon le ministère des Armées, la lutte informatique offensive à des fins militaires recouvre l’ensemble des actions entreprises dans le cyberespace, conduites de façon autonome ou en combinaison des moyens militaires conventionnels. L’arme cyber vise, dans le strict respect des règles internationales, à produire des effets à l’encontre d’un système adverse pour en altérer la disponibilité ou la confidentialité des données. Le Commandement de cyberdéfense (Comcyber) assure l’ensemble des actions défensives et offensives dans le cyberespace, pour garantir le fonctionnement du ministère et l’efficacité des forces armées pour le déroulement des opérations militaires, à tous les niveaux. Sous l’autorité du président de la République et du chef d’Etat-major des armées, il agit en cohérence avec les états-majors interarmées, des armées de Terre et de l’Air, de la Marine nationale, et des forces spéciales ainsi qu’avec les services de renseignement. Pour la cyberdéfense quotidienne, le Comcyber se coordonne avec l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information.

Cyber : capacité interarmées, niveaux stratégique et tactique

Cyberdéfense : placer l’excellence militaire au service de la nation

Cyber : le combat numérique, nouvelle dimension militaire




Espace : nouveau théâtre des opérations militaires

L’autonomie d’accès à l’espace permet d’apprécier une situation et d’entrer en premier sur un théâtre, grâce aux renseignements image et électromagnétique, à des communications sécurisées et à une navigation précise pour la mise en œuvre des systèmes d’armes et d’armements guidés.

Savoir-faire et expertise. Le 19 décembre 2018, la mise en orbite du premier satellite de la Composante spatiale optique (CSO) a été suivie en direct à l’Ecole militaire à Paris (photo). Elle a nécessité le renforcement de l’opération « Titan » de sécurisation du centre spatial guyanais. Pendant 15 jours, ce dernier a été protégé par une « bulle » pour détecter, dérouter ou neutraliser tout intrus. « Titan » a engagé 575 militaires : patrouilles à terre et en hélicoptère ; un patrouilleur de haute mer ; deux Rafale ; un avion ravitailleur C135 ; un avion d’alerte avancée AWACS. Le même jour, Florence Parly, ministre des Armées, a annoncé le lancement, en 2020, de trois satellites du programme CERES (capacité d’écoute et de renseignement électromagnétique et spatial) pour détecter les centres de commandement et les flottes ennemies. Il sera suivi, d’ici à 2022, de celui des deux premiers satellites de télécommunication sécurisée Syracuse 4, en remplacement des deux satellites Syracuse 3, pour compléter les stations sol et répondre aux besoins accrus en termes de débit, d’utilisation tactique des stations, de capacité à communiquer en mouvement et d’interopérabilité avec l’OTAN. Un troisième satellite sera commandé en 2023, pour répondre aux besoins croissants et spécifiques des plates-formes aéronautiques d’ici à 2030. La ministre des Armées a mis en garde : « Le ciel est devenu un espace de rivalité, de confrontation. Les actes inamicaux s’y multiplient, l’espionnage peut s’y faire, de nouveaux acteurs y ont accès, tandis que, sur le sol, les puissances développent des capacités antisatellites. Il nous faut surveiller plus et mieux nos satellites. Il nous faut connaître parfaitement les objets qui les entourent, qui croisent leurs trajectoires. Il nous faut une cartographie parfaite du ciel. Il nous faut décourager quiconque voudrait s’attaquer à nos satellites. » Le premier satellite CSO a été mis en orbite par une fusée russe Soyouz. Toutefois, pour éviter toute dépendance étrangère dans la conduite des opérations militaires, a précisé la ministre, ArianeGroup et le Centre national d’études spatiales vont développer, d’ici à 2020, le lanceur Ariane 6 qui devrait mettre en orbite le troisième satellite CSO l’année suivante. La loi de programmation militaire 2019-2025 prévoit le développement de la coopération avec des partenaires stratégiques, notamment européens, dans le domaine spatial. Les programmes successeurs des satellites CSO et CERES seront lancés en 2023. Pour la surveillance de l’espace, les moyens radar de veille GRAVES (opérationnel depuis 2004) et de poursuite SATAM (2003) des orbites basses des satellites espions seront modernisés. La capacité des orbites hautes sera consolidée. La version améliorée du Système d’information spatiale sera déployée en 2019, pour renforcer la capacité d’élaboration de la situation dans l’espace. Le programme Omega va moderniser les équipements de navigation par satellite des armées à partir de 2024. Résistant aux interférences et au brouillage, il apportera une capacité autonome de géolocalisation par l’utilisation simultanée des signaux des systèmes américain GPS et européen Galileo.

Imagerie opérationnelle. Les armées françaises en opération recourent aux systèmes Syracuse, Pléiades (2 satellites optiques d’observation de la terre à destination civile et militaire), Hélios II (2 satellites optiques), SAR-Lupe (5 satellites radar allemands), COSMO-SkyMed (4 satellites radar italiens) et CSO (3 satellites optiques prévus). Le cycle commence par une demande d’images des troupes au sol sur une zone d’intérêt au poste de commandement du théâtre d’opérations (PC théâtre). Ce dernier dirige un drone sur la zone via un satellite de télécommunications, mis en œuvre par la Direction interarmées des réseaux d’infrastructure et des systèmes d’information. Le drone transmet images et vidéos en temps réel. En outre, le PC théâtre sélectionne le capteur spatial le plus approprié et effectue la demande via Syracuse ou les systèmes de télécommunications franco-italiens Sicral (1 satellite) et Athena-Fidus (1 satellite). La Direction du renseignement militaire valide la demande dans le plan de programmation. Puis le Centre militaire d’observation par satellites (CMOS) la relaie vers SAR-Lupe et COSMO-SkyMed ou vers le Centre national d’études spatiales (CNES), opérateur des systèmes français d’observation optique. Ce dernier télécharge alors les plans de programmation de Pléiades, d’Hélios II et de CSO. Le CMOS collecte toutes les prises de vues satellitaires et les transmet immédiatement au PC théâtre pour appréciation. En cas d’intervention, les données sont transmises à l’avion chargé de traiter l’objectif.

« New Space ». Entre le lancement de CSO1 et sa mise en orbite, une table ronde sur le « New Space » a réuni, à l’Ecole militaire, un colonel du Commandement interarmées de l’espace et des ingénieurs de la Direction générale de l’armement, du CNES, d’Airbus Defence and Space et de Thales Alenia Space. Le « New Space », industrie spatiale américaine privée, rend l’espace accessible à des technologies issues du numérique, des « Big Data » et de l’aéronautique, mais aussi à des acteurs non étatiques dont les « Gafa » (Google, Apple, Facebook et Amazon). Leurs gros investissements (2-2,5 Md$) facilitent les fabrications de satellites en grande série, plus vite et moins cher. Les constellations de nanosatellites entraînent un changement d’échelle par la possibilité de millions, non plus d’images mais « d’informations d’images ». Ces offres diversifient les achats d’images et de services, raccourcissant ainsi le temps d’acquisition de capacités de renseignement par un acteur non étatique. Mais, la « fraîcheur » des images, primant sur la qualité, nécessite une capacité souveraine par le CSO, complétée par des services civils. Le traitement des images pourra bientôt être effectué à bord de satellites à images diversifiées : optiques et vidéos ; radar ; infrarouge. Ces futurs satellites auront une durée de vie plus courte, pour profiter des technologies émergentes, et nécessiteront des opérateurs de confiance.

Loïc Salmon

Le système Composante spatiale optique (CSO) s’articule en trois éléments. La partie spatiale comprend les satellites CSO-1, CSO-2 et CSO-3. Le segment sol mission (SSM) assure le contrôle des satellites. Le segment sol utilisateur (SSU) prépare les demandes de programmation des satellites et récupère les images correspondantes. CSO, SSM et SSU ont été développés en garantissant, dès leur conception, un très haut niveau de sécurité, notamment contre les cyberattaques. Le programme CSO a ainsi nécessité la mise au point d’équipements spécifiques : boîtiers « chiffre » pour la protection cryptographique des communications avec les satellites ; passerelles multi-niveaux pour le contrôle des échanges informatiques avec le monde extérieur.

Espace : CSO, renouvellement des moyens militaires français

Défense : l’ONERA, acteur majeur de l’innovation

Défense : l’essor du numérique sur le champ de bataille




Armée de l’Air : anticipation, audace et créativité

Les capacités de décider et de gérer l’aléatoire entrent dans la formation des cadres de l’armée de l’Air, qui devra créer compétences et scénarios pour les missions du futur, plus complexes.

Ces questions ont fait l’objet du colloque qu’elle a organisé le 29 novembre 2018 à Paris. Y sont notamment intervenus : le chef d’état-major de l’armée de l’Air (CEMAA), le général d’armée aérienne Philippe Lavigne ; Olivier Zadec, maître de conférences, université Lyon 3 « Jean Moulin » ; le général de brigade aérienne Frédéric Parisot, sous-chef d’état-major « préparation de l’avenir » ; le lieutenant-colonel Anne-Laure Michel, directrice générale de la formation militaire à l’Ecole de l’air de Salon-de-Provence (photo).

Projets structurants 2019-2025. Dans le document « Plan de vol » de l’armée de l’Air présenté lors du colloque, le CEMAA avertit que l’emploi de la puissance aérienne pourrait se trouver, à terme, entravée par la contestation croissante du milieu aérien. Cela résulte du durcissement de la dynamique des Etats puissances (Russie et Chine) et des organisations non étatiques ainsi que de la fragilisation des mécanismes de régulation internationaux. Le « Plan de vol » s’inscrit dans la remontée en puissance de l’armée de l’Air, initiée par la loi de programmation militaire 2019-2025. Il doit lui permettre de garder un temps d’avance et de conserver à la France une position forte sur la scène internationale. L’armée de l’Air assure en permanence la maîtrise du domaine aérien et spatial ainsi que la composante aérienne de la dissuasion nucléaire, avec la Marine nationale. Ses modes d’action vont du recueil de renseignement au déploiement de forces terrestres et de la destruction des moyens militaires adverses aux missions humanitaires. La puissance permet de conserver l’avantage en opération, souligne le CEMAA. Elle se combine avec une « agilité », accrue notamment par : l’avion de ravitaillement en vol et de transport stratégique Phénix ; le commandement des opérations aériennes « JFAC France » dans le cadre de l’OTAN ; les opérations spatiales ; le Rafale au standard F3-R, équipé du missile air-air longue portée Meteor, de la nacelle de désignation d’objectif Talios et de la version à guidage terminal laser de l’armement air-sol modulaire, adapté aux cibles mobiles ; le drone Reaper armé ; les capacités de lutte contre le déni d’accès à un théâtre ; la modernisation de la composante nucléaire aéroportée ; le système franco-allemand de combat aérien futur. Lors d’une rencontre avec la presse, le CEMAA a indiqué que l’avion de transport tactique A400M est en train d’acquérir les capacités d’atterrissage sur terrain sommaire et de largage de parachutistes par la porte arrière (ouverture commandée) et par les portes latérales (ouverture automatique). En outre, le ravitaillement en vol d’hélicoptères, qui leur permettra d’aller plus loin dans la profondeur, évitera d’installer des plots de ravitaillement au sol. Il réduira d’autant « l’empreinte au sol » des forces spéciales, qui imaginent l’usage de certains équipements pour répondre aux menaces existantes ou futures. Par ailleurs, « agilité » et « audace » induisent le décloisonnement des organisations et le recours aux « Big data » (mégadonnées), à l’intelligence artificielle (IA, transformation numérique) et à la connectivité. Sont ainsi concernés : le combat aérien ; la capacité de l’hélicoptère lourd ; l’action aérienne de l’Etat ; le Rafale au futur standard F4, successeur du F3-R à partir de 2025, équipé d’un système de reconnaissance capable de trier en direct les éléments d’intérêt militaire ; l’avion léger de surveillance et de reconnaissance ; la capacité universelle de guerre électronique, à savoir trois avions de renseignement stratégique livrables entre 2025 et 2027. Enfin, la coopération en interalliés porte sur l’interopérabilité entre les armées de l’Air française, américaine et britannique ainsi que sur l’installation d’un escadron de transport franco-allemand de six Hercules C-130J à la base d’Evreux.

Complexité et accélération. La complexité politique d’un conflit, consécutive à la culture et à l’Histoire, s’inscrit dans le temps long, explique Olivier Zadec. Elle inclut le temps réel des opérations, avec des lignes de réaction politiques à prévoir. Il s’agit de trouver l’équilibre entre le temps prévisible et le temps imprévu. La transformation de très nombreuses données en connaissance entre dans l’accélération de la boucle décisionnelle, en vue de réduire l’adversaire. L’OTAN a fabriqué de l’interopérabilité mais laisse l’indispensable autonomie de décision. Or la réactivité se vit au quotidien avec une action sur court préavis, rappelle le général Parisot. Les frappes en coalition se décident en quelques heures. Les avions peuvent décoller entre 2 et 7 minutes, avec la capacité de rappel pour un raid limité au résultat le plus significatif. La réussite de la mission rend impératif le recours à l’innovation technologique. L’IA prépare les informations utiles, complétées par celles de l’état-major, et présente des options au chef, qui décidera en toute connaissance de cause. Ainsi, au Levant, indique le général Parisot, média et réseaux sociaux influencent le rythme des opérations. En effet, une mission peut être interrompue à la suite d’une information, dont la vérification fera perdre du temps. Seul un modèle d’armée complet permet de trouver une place dans une coalition, mener une action autonome et disposer d’une certaine masse pour rester longtemps sur plusieurs théâtres et affronter une menace nouvelle, souligne le général. Enfin, le maintien de la supériorité opérationnelle, par l’innovation technologique, répond à l’ambition de pouvoir, en permanence, entrer en premier sur un théâtre, capacité des seules forces armées américaine, britannique et française.

Loïc Salmon

Le taux de féminisation dépasse 20 % dans l’armée de l’Air et dans son Ecole de Salon-de-Provence. Quoique toutes les spécialités soient ouvertes aux femmes, faute de volontaires aux aptitudes suffisantes, elles ne sont que 12 pilotes de chasse, dont le lieutenant-colonel Anne-Laure Michel. Selon elle, les élèves de l’Ecole de l’air, âgés de 18 à 30 ans, ultra-connectés car nés à l’ère du numérique et des réseaux sociaux, s’adaptent vite à la formation scientifique et technique dispensée. Une « smart school » ou formation à la carte, via la communication par internet, est en cours ainsi que des licences d’excellence sur le cyber, l’espace et les drones. Tout au long de sa carrière, un officier pourra accéder à son « passeport numérique de compétences ». La préparation au commandement consiste à faire prendre conscience de l’engagement en alliant compétences et qualités humaines pour obtenir l’adhésion des équipiers. Par exemple, lors de l’opération « Pamir » en Afghanistan (2001-2014), une mission de 6 heures, avec ravitaillements en vol dans un environnement hostile avec tirs possibles de missiles sol-air, était toujours dirigée par un « leader » apportant précision et audace. L’incertitude fait partie du métier de pilote de chasse, qui doit prendre la bonne décision au bon moment pour remplir sa mission. Les exercices interalliés permettent d’élaborer des méthodes communes par un travail « collaboratif », en vue d’une opération ultérieure en coalition.

Armée de l’Air : l’humain, les opérations et la modernisation

Armée de l’Air : le combat numérique au cœur des opérations




Marines : innovations et ruptures capacitaires

La conception de systèmes navals modulaires, selon une ligne de produits avec des mises à niveau dans le temps court, permet d’intégrer les innovations, y compris celles du monde civil, au cours de leur longue vie opérationnelle.

Cette évolution et les ruptures technologiques possibles ont été abordées au cours d’un colloque organisé, le 22 octobre 2018 à Paris, par le Groupement des industries de construction et activités navales (GICAN) et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Y sont intervenus : l’ingénieur général (2S) Joël Barre, délégué général pour l’armement ; Eric Papin, directeur technique chez Naval Group ; Philippe Gros, maître de recherche à la FRS.

Contexte techno-économique. L’identification des rythmes technologiques permettra de planifier l’innovation à l’horizon de 15-20 ans, explique Joël Barre. La Direction générale de l’armement (DGA) travaille avec les armées pour analyser les menaces et les nouvelles technologies. Les industriels y sont ensuite associés pour identifier les futurs systèmes d’armes et déterminer le juste besoin pour mieux préparer les programmes. La nouvelle Agence de l’innovation de défense (AID) vise à concrétiser les inventions d’opportunité dans ce qui n’est pas inclus dans la feuille de route, pour gagner en performance en raccourcissant les délais. Son « Innovation Défense Lab » va identifier les innovations du monde civil intéressant les armées et accélérer leur intégration dans les systèmes militaires existants ou les programmes futurs. Relié aux laboratoires des armées, il travaillera en réseau pour les expérimentations rapides sur des créneaux à haute valeur ajoutée. La DGA soutient les petites et moyennes entreprises, soit 80 % des membres du GICAN. Son dispositif RAPID (Régime d’appui pour l’innovation duale), d’un montant annuel de 50 M€ depuis 2016, s’accompagne d’un fonds de la DGA de 10 M€ pour les protéger dans la guerre économique. En outre, seront créés des « Clusters régionaux d’innovation », à rapprocher du Centre technique de la DGA pour démultiplier localement l’action de l’AID. Les études amont analysent les ruptures capacitaires et trouvent les innovations pour répondre aux besoins d’une force navale, à savoir le combat aéromaritime, le sauvetage aéronautique, la guerre électronique et l’action sous-marine. Le drone naval va détecter et identifier la menace, qui sera neutralisée à distance de sécurité par un robot. Les audits techniques majeurs donnent l’occasion d’améliorer encore les performances par de nouveaux capteurs et radars.

Perspectives technologiques. Tous les 2-3 ans apparaît une nouvelle technologie à installer sur une frégate, qui a nécessité 10 ans d’études et de construction et doit rester 30 ans en service, souligne Eric Papin. La capacité opérationnelle d’un navire repose sur sa supériorité en matière d’information, d’engagement armé et de durée à la mer pendant plusieurs mois, avec une empreinte environnementale la plus faible possible. La capacité opérationnelle d’une force navale englobe l’évaluation de la situation tactique par des multi capteurs, la gestion dynamique des communications, la mise en œuvre coordonnée et « collaborative » des systèmes d’interception, drones et armes autonomes. Pour conserver l’avantage face aux différentes menaces, cette capacité doit : assurer la furtivité des navires dans un environnement hostile ; leur constituer un véritable bouclier de protection ; se préparer aux attaques asymétriques et aux cyberattaques ; résister aux combats et agressions d’origine maritime. L’amélioration de l’autonomie en énergie passe par : la mutualisation des sources ; un stockage sûr, dense et optimisé ; une distribution par un réseau ouvert, fiable, sûr et respectueux de l’environnement ; une consommation optimisée ; un système de gestion simple et adaptable. Les équipages deviendront plus autonomes sur des navires plus complexes et davantage disponibles à la mer, grâce à une maintenance prévisible et une aide à distance. La conception du navire du futur, connecté et cybersécurisé, doit optimiser l’intégration des senseurs et des systèmes d’armes. Il s’agit de rendre accessibles les solutions technologiques indispensables aux besoins opérationnels. L’évolution des capacités opérationnelles et l’intégration de nouveaux services seront prises en compte tout au long de la vie du navire.

Armes laser pour combat naval. Arme à énergie dirigée, le laser va révolution-ner le champ de bataille, mais n’est pas encore opérationnel à grande échelle, indique Philippe Gros. Son faisceau lumineux, produit par une réaction chimique ou électrique, perfore certains types de matériaux en une seconde et à plusieurs kilomètres. Arme d’auto-défense d’un navire, le laser permet de neutraliser vedettes rapides et drones et de se défendre contre des menaces hybrides. Sur le plan stratégique, Etats-Unis, Russie, Chine, Iran, Corée du Nord et organisations terroristes s’intéressent à son développement, induisant une prolifération des drones armés, moyens de déni d’accès et d’interdiction de zone, systèmes de reconnaissance et de frappes de précision. Devant l’érosion de leur supériorité militaire, les Etats-Unis y voient un avantage compétitif, grâce aux progrès considérables réalisés depuis dix ans. Ils comptent en acquérir pour leurs navires de surface dans les cinq prochaines années. En Chine, le laser fait l’objet de recherches depuis une quarantaine d’années, sans confirmation dans le domaine naval. En outre, il se trouve en concurrence avec d’autres systèmes d’arme et manque de financement et de moyens industriels pour sa réalisation. En Grande-Bretagne, le groupe international MBDA développe un laser d’une puissance de 50 KW dont les essais au sol et à la mer débuteront en 2019. A titre indicatif, un laser de 10 KW à 150 KW peut détruire des cibles non « durcies ». Mais il lui faut une puissance de 150 KW à 500 KW pour neutraliser un avion de chasse, une roquette ou un obus. Il doit monter de 500 KW à 1 MKW pour « tuer » un missile de croisière supersonique, un satellite en orbite basse ou un missile balistique en phase d’accélération.

Loïc Salmon

Lors de la 50ème édition du salon Euronaval tenu en banlieue parisienne du 23 au 29 octobre 2018, la France et l’Italie ont conclu un accord bilatéral portant sur la construction de quatre bâtiments logistiques (programme FLOLOG) à double coque et conformes aux standards internationaux les plus élevés. Remplaçant les unités à simple coque, ils ravitailleront en carburants, munitions, pièces de rechange et vivres les porte-avions, frégates et bâtiments de projection et de commandement déployés en haute mer. Les quatre navires français, dont deux livrés d’ici à 2025, reprennent la conception du Vulcano italien, en cours de construction, en y apportant les modifications nécessaires au soutien du groupe aéronaval, centré sur le porte-avions à propulsion nucléaire Charles-de-Gaulle. La France et l’Italie ont construit en coopération les frégates multi-missions (FREMM) et le système de défense aérienne FSAF (famille de missiles sol-air futurs). Elles se sont associées à d’autres pays pour la réalisation du drone moyenne altitude longue endurance MALE-RPAS et du programme de radio-logicielle ESSOR.

Marines : outils de combat et affirmation de puissance

Marine nationale : le fait nucléaire, dissuasion politique et actions militaires




Marines : outils de combat et affirmation de puissance

La supériorité navale a retrouvé son application dans les opérations à terre : Balkans, 1986 ; Irak, 1991 et 2003 ; Libye, 2001. Parallèlement, se manifeste une appropriation des océans, où le nombre de sous-marins est passé de 350 en 2000 à 500 en 2018.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 22 octobre 2018 à Paris, par le Groupement des industries de construction et activités navales et la Fondation pour la recherche stratégique. Y sont intervenus : le vice-amiral d’escadre Denis Béraud, major général de la Marine ; l’amiral Steve Allen, sous-chef d’état-major et commandant l’aviation navale britannique ; le vice-amiral Rainer Brinkmann, major général de la Marine allemande ; Alexandre Sheldon-Duplaix, chercheur à l’Ecole de guerre.

Evolution du contexte naval. Depuis 2010, indique l’amiral Béraud, se manifestent le développement de missiles anti-missiles, la construction accrue de sous-marins en Asie et…le retour des puissances ! Un sous-marin français lanceur d’engins (SNLE) effectue la 500ème patrouille de la dissuasion depuis 1972. L’emploi de la force est à nouveau envisagé à partir de la mer. La logique de captation pour l’accès aux ressources va de pair avec le contrôle de l’espace maritime et l’ambiguïté des intentions. Quelque 3.000 navires surveillent les côtes et archipels. Le détroit de Bab el-Mandeb, passage obligé vers l’océan Indien, est menacé par les mines, drones de combat et missiles, en raison de la guerre au Yémen. Le missile antinavire redevient d’actualité, notamment contre Israël et l’Egypte. Au large de la Syrie, une frégate française renseigne sur les présences aériennes russe, turque et iranienne. Les sous-marins algériens peuvent utiliser des missiles de croisière russes. Le nivellement technologique profite aux acteurs étatiques ou non. Le recueil d’informations par des drones navals permet d’identifier ce qui aura été détecté au radar et de limiter le risque de surprise. Chaque navire de guerre en sera doté dès 2030. La fusion des données obtenues par les navires, hélicoptères et drones facilite l’intervention tactique en temps réel. L’informatique permet le maintien en condition opérationnelle d’un bâtiment à la mer et en optimise l’emploi. Parmi les informations « officielles » fournies obligatoirement par un navire marchand, l’intelligence artificielle détecte les anomalies, qui permettront de déterminer sa destination effective et donc ses intentions véritables.

Capacités navales. En 2018, la Chine arrive à la 2ème place mondiale en nombre de navires et en tonnage, derrière les Etats-Unis, indique Alexandre Sheldon-Duplaix. Elle dispose de 60 sous-marins à propulsion diesel-électrique (SMD), 7 sous-marins nucléaires d’attaque (SNA) et 7 SNLE, dont les deux plus récents lui donnent la capacité de frappe en second et d’atteindre les Etats-Unis, la Russie et l’Inde. Ses 6 transports de chalands de débarquement (TCD) et 2 porte-avions (PA) à tremplin (4 autres à catapultes électromagnétiques programmés) lui donnent une capacité de projection de puissance transrégionale. La Russie la suit avec 22 SMD, 24 SNA, 12 SNLE, 1 PA à tremplin et des missiles de croisière supersoniques. Le Japon (22 SMD et 3 TCD) met en service 4 porte-hélicoptères (PH) et 50 frégates. La Grande-Bretagne (voir encadré) arrive à la 5ème place et la France à la 6ème. L’Inde (14 SMD, 1 SNA, 1 SNLE, 1 PA à tremplin et 1 TCD) peut aussi déployer des missiles balistiques nucléaires à courte portée, à partir de patrouilleurs de haute mer. La Corée du Nord peut lancer un missile nucléaire balistique à courte portée (2.000 km), à partir d’un SMD. La Corée du Sud (12 SMD) déploie 1 PH, de même que le Brésil (5 SMD et 2 TCD) et la Turquie (13 SMD). Le Pakistan et Israël seront bientôt capables de tirer un missile de croisière à tête nucléaire, à partir d’un SMD. Chine, Russie, Corée du Nord et Iran disposent de Marines aux capacités défensives et de déni d’accès. Chine, Japon, Corée du Sud, Italie et Espagne utilisent leurs Marines pour protéger leurs approches maritimes commerciales. En outre, Chine, Russie, Inde, Brésil et Turquie veulent établir une prééminence régionale ou au moins faire face aux Marines plus puissantes, seules ou combinées, à leurs frontières.

Stratégies et technologies. Selon Alexandre Sheldon-Duplaix, la montée en puissance navale de la Chine vise notamment à dissuader ou combattre toute intervention militaire américaine pour soutenir Taïwan, au cas où Pékin déciderait une réunification par la force. Ses capacités de lutte anti-aérienne, antinavire et anti-sous-marine lui permettent d’agir jusqu’à 1.000 milles marins (1.852 km) de sa première chaîne d’îles. Elle déploie aussi un réseau de surveillance par drones sous-marins et poursuit des recherches sur la catapulte électromagnétique pour PA et le « navire tout électrique ». La Russie se sent menacée à ses frontières par l’OTAN et redoute une déstabilisation mondiale ou régionale, consécutive au déploiement des systèmes américains antimissiles en Europe, en Asie-pacifique et au Moyen-Orient, couplé à des systèmes d’armes de précision et au déploiement d’armes dans l’espace. Elle remplace ses SNLE et construit des frégates et corvettes lance-missiles. Son missile hypersonique Zircon, opérationnel vers 2022, pourrait neutraliser les nouveaux PA britanniques (encadré). Pour contourner le bouclier antimissile américain déployé en Roumanie et en Pologne, elle développe une torpille capable de rendre radioactive toute la côte d’un pays, lui causant des dommages économiques inacceptables. Enfin, elle va déployer des drones sous-marins en Baltique et dans l’océan Arctique. L’Inde étend sa zone d’intérêt maritime à la mer Rouge, le Sud-Ouest de l’océan Indien, la Méditerranée, la côte ouest-africaine et le Pacifique-Ouest incluant la mer de Chine du Sud. Pour contrer la Chine, elle noue des partenariats stratégiques avec les Etats-Unis, le Japon, l’Australie, le Viêt Nam, la France et la Grande-Bretagne. La Turquie entend manifester sa présence maritime dans le golfe Arabo-Persique, en océan Indien, Afrique, Asie-Pacifique et Amérique latine. Elle construit un PA et dispose de bases militaires en Somalie et au Qatar. Enfin, l’Iran déploie des drones au-dessus des PA américains dans le golfe d’Oman et en mer d’Arabie.

Loïc Salmon

L’amiral Allen a présenté le retour de la Grande-Bretagne dans la projection de puissance aéronavale pour exercer une diplomatie coercitive vis-à-vis d’Etats côtiers et décourager l’escalade d’un conflit, dans le cadre de l’OTAN. Le porte-avions Queen-Elizabeth, mis en service en 2018, sera suivi du Prince-of-Wales en 2019, pour maintenir une présence permanente à la mer à partir de 2021. D’un déplacement de 65.000 t à pleine charge, chacun est équipé d’un tremplin pour avions américains multi-missions F-35B à décollage court et atterrissage vertical (photo). Selon l’amiral Brinkmann, la Marine allemande participe à toute opération maritime de l’OTAN, notamment sur le front Nord de l’Europe et coopère avec toutes les Marines des pays riverains de la Baltique, sauf la Russie. Elle participe aux opérations européennes « Atalante » de lutte contre la piraterie dans le golfe d’Aden et l’océan Indien et « Sophia » (trafics de migrants) en Méditerranée.

Marine nationale : le fait nucléaire, dissuasion politique et actions militaires

331 | Dossier : « La France, puissance maritime »

Marines : l’approche globale, indispensable à la sécurisation future du milieu maritime




Marine nationale : le fait nucléaire, dissuasion politique et actions militaires

Ogives nucléaires des missiles stratégiques et propulsion des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et du porte-avions nucléaire (PAN) Charles-de-Gaulle donnent une liberté d’action, avec des moyens militaires et techniques propres et leurs contraintes de sécurité.

Ces particularités ont fait l’objet de deux présentations à Paris à l’occasion du départ de la 500ème patrouille d’un SNLE le 11 octobre 2018. Le vice-amiral d’escadre Bernard-Antoine Morio de l’Isle, commandant les forces sous-marines et la Force océanique stratégique (FOST), et le commandant du SNLE Le-Triomphant se sont exprimés devant la presse le 12 octobre. Le vice-amiral Stanislas de la Motte, Autorité de coordination pour les affaires nucléaires, la prévention et la protection de l’environnement de 2016 à 2018, a exposé la situation au cours d’une conférence-débat organisée le 10 octobre par le Centre d’études stratégiques de la marine.

La capacité permanente de rétorsion. Entre le 21 mars 1972 et le 11 octobre 2018, les SNLE de la FOST ont assuré 37.240 jours de patrouille sous la mer pour dissuader toute agression d’origine étatique par la garantie de frappe en second. Les SNLE en service emportent le missile balistique stratégique M51 d’une portée supérieure à 6.000 km pour atteindre plus de 90 % des terres émergées avec une grande précision. La version M51.3, plus performante, sera livrée à partir de 2025. Le nombre de SNLE à la mer est passé de 3 en 1980, sur 5 en service, à 1 ou 2 en 2018 (4). Le départ en patrouille, toutes les sept semaines pour 70 jours, s’effectue en surface à partir de la rade de Brest, explique le vice-amiral d’escadre Morio de l’Isle (photo). Le chenal a été « blanchi » par des chasseurs de mines et un bateau remorqueur d’une antenne sonar de 1.000 m de long. Le transit en surface, très vulnérable, est protégé par des commandos puis par des patrouilleurs de haute mer. Pendant le trajet du SNLE en plongée jusqu’à sa zone de patrouille, la surveillance par satellite, les frégates de lutte anti-sous-marine et multi-missions ainsi qu’un SNA prennent la relève pour détecter tout type d’intrusion. Plus ses missiles portent loin, plus l’espace de déplacement d’un SNLE s’agrandit et plus son extrême discrétion renforce sa crédibilité. La FOST en compte quatre : le 1er en patrouille ; le 2ème en grand carénage, pour enlever la corrosion, recharger le réacteur tous les 120 mois et installer des nouveaux équipements afin d’en augmenter les performances ; le 3ème, presqu’à pleine capacité ; le 4ème, prêt à partir sur court préavis. En cas de crise, l’appareillage de ce dernier présente une signification politique. En outre, il permet de prendre le relai du SNLE en patrouille, qui serait contraint de faire surface en cas d’avarie ou d’évacuation sanitaire (15 en 54 ans).

L’autonomie des SNLE. En patrouille, le commandant assume la responsabilité de 115 personnes sur un sous-marin de 14.000 t dans un théâtre d’opération immense, complexe, hétérogène et variable, souligne le capitaine de vaisseau qui a conduit la 499ème patrouille à bord du Triomphant. Chaque SNLE compte deux équipages. La mission se prépare plusieurs mois à l’avance avec l’entraînement de l’équipage à terre et la mise en conditions du sous-marin et de son commandant. Ce dernier doit connaître l’environnement avec précision pour maîtriser la menace en déterminant un mode d’action pour conduire des manœuvres, réactivées périodiquement. Outre la complexité du submersible, il doit bien connaître, sélectionner et fidéliser un équipage très spécialisé. Dans sa zone de patrouille, il décide où il va et ne rend compte qu’au retour. Seul, il compte sur son savoir-faire pour maintenir son équipage en vigilance permanente, en vue de pouvoir réagir et durer sur zone. Parfois, il doit pouvoir répondre aux questions du médecin du bord, compétent pour certains actes chirurgicaux et assisté de deux infirmiers anesthésistes (110 anesthésies en 54 ans).

Les SNA et le PAN. En France, tout commandant de SNLE a, au préalable, exercé ses fonctions sur un SNA, rappelle le vice-amiral de la Motte. Le déplacement en plongée passera de 2.670 t pour les sous-marins de la classe Rubis à 5.300 t pour ceux de la prochaine génération de la classe Suffren (programme « barracuda »). La petite taille des SNA français améliore leur discrétion acoustique. Le SNA contribue à la dissuasion nucléaire par l’acquisition du savoir-faire tactique, le soutien des SNLE (entraînement et sûreté) et l’occupation de la mer. Il participe aux missions d’anticipation et de prévention par son prépositionnement et la collecte de renseignement. Capable d’intervenir contre des objectifs terrestres, il contrôle les menaces navales de façon directe (nageurs de combat) ou indirecte pour l’éclairage d’une force (opération « Harmattan » en Libye, 2011). En outre, le Suffren sera équipé du missile de croisière naval pour la frappe dans la profondeur. Sa zone de patrouille inclura le Golfe arabo-persique et la Corne de l’Afrique, contre seulement cette dernière aujourd’hui pour le Rubis, ou toute l’Asie/mer de Chine contre uniquement l’Asie du Sud-Est pour le Rubis. Le SNA intervient en coopération avec le groupe aéronaval. Grâce à sa chaufferie nucléaire peu encombrante, le Charles-de-Gaulle dispose de plus de place pour les munitions, de hauteur pour le hangar aviation et de souplesse d’emploi pour les Rafale, en raison de l’absence de cheminée sur le pont. Le Rafale peut, le cas échéant, emporter l’arme nucléaire.

Le « tout nucléaire ». La Marine continuera de mettre en œuvre 4 SNLE, 6 SNA et un porte-avions disposant d’une grande densité énergétique par rapport à la propulsion classique. L’énergie nucléaire leur permet à tous de se déplacer loin et vite et aux submersibles de se protéger et de se cacher. Enfin, elle assure à tous fiabilité et capacité de durer sur un théâtre.

Loïc Salmon

Les mises en service progressives des SNA de nouvelle génération se sont échelonnées entre 2004 et 2012 pour les Marines américaine, chinoise, britannique et russe. La Marine française disposera de son premier SNA du programme barracuda à partir de 2019. De nouveaux SNLE auront été déployés entre 2008 et 2032 : 3 de la classe Jin sur 5 prévus pour la Chine à partir de la base de Yalong ; 3 Borey (8 prévus) pour la Russie, bases du Nord et du Pacifique ; 1 Arihant (2 prévus) pour l’Inde ; 3 ou 4 Successor pour la Grande-Bretagne, base de Faslane (Ecosse) ; 12 SSBNX pour les Etats-Unis, base de Bangor/Kings Bay, (Pacifique) ; 4 SN3G prévus pour la France, base de l’Île longue (Atlantique). Ces SNLE seront équipés de nouveaux missiles mer-sol balistiques stratégiques d’ici à 2030. La France a modernisé la composante aérienne de sa dissuasion en 2010 avec le missile ASMPA (air-sol moyenne portée amélioré). Les Etats-Unis, la Russie et la Chine feront fait de même d’ici à 2025. La Grande-Bretagne et l’Inde n’en disposent pas. La Russie, la Chine et l’Inde modernisé la composante terrestre de leur dissuasion en 2018-2019. Les Etats-Unis feront de même d’ici à 2030. La France et la Grande-Bretagne n’en disposent pas.

Dissuasion nucléaire : modernisation de la composante aéroportée

Dissuasion : nécessité de la modernisation des forces nucléaires françaises




Baltique : Suède et Finlande, de la neutralité à l’engagement

Voisines de la Russie avec qui elles entretiennent des relations ambigües, la Suède et la Finlande, traditionnellement actives dans les opérations de maintien de la paix de l’ONU, s’impliquent de plus en plus dans le renforcement de la défense de l’Europe.

Un groupe de l’Association des auditeurs de l’Institut des hautes études de défense nationale s’est rendu sur place du 1er au 9 mai 2018 et y a rencontré des responsables civils et militaires.

Le « tournant ». Après la disparition de l’URSS en1991, la Finlande et Suède ont adhéré à l’Union européenne (UE) en 1995. Toujours favorables au renforcement de la coopération multilatérale, notamment dans le cadre de l’ONU, elles participent aussi à des opérations européennes de politique de sécurité et de défense commune. Toutefois, leurs conceptions du projet européen diffèrent parfois, à savoir plus strictement économique pour la Suède que pour la Finlande. Ainsi la Suède s’est impliqué dans : opération « Artémis » (République démocratique du Congo, 2003) ; Force intérimaire des nations unies au Liban (FINUL) ; Force de l’Union européenne au Tchad et en République centrafricaine (2007-2009) ; état-major de l’opération « Atalante » contre la piraterie dans le golfe d’Aden (2010 et 2013) ; Mission multidimensionnelle intégrée des nations unies au Mali. La Finlande s’est engagée dans : FINUL ; lutte contre Daesh en Irak ; opérations OTAN en Afghanistan et au Kosovo ; celles de l’Union européenne en Somalie et au Mali. Non-membres de l’OTAN, elles adhèrent au Partenariat pour la paix (association libre bilatérale avec l’OTAN) et sont présentes au sein de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe. En outre, elles soutiennent l’Initiative européenne d’intervention, mentionnée par le président français Emmanuel Macron dans son discours sur l’Europe à Paris en septembre 2017 : « Visant à développer une culture stratégique partagée au début de la prochaine décennie, l’Europe devra être dotée d’une force commune d’intervention, d’un budget de défense commun et d’une doctrine commune pour agir. »

La « menace russe ». En matière de sécurité et de défense, Suède et Finlande suivent les mêmes orientations que les Etats baltes (Lituanie, Estonie et Lettonie). Elles sont attentives à tous les signaux « inquiétants » : l’Agence suédoise de recherche sur la défense ou l’Institut finlandais des affaires internationales, « think tanks » financés sur fonds publics, étudient notamment toutes les manipulations d’informations dont ils sont victimes. Les relations de la Finlande avec la Russie ont toujours été étroites et complexes. Souhaitant approfondir une politique régionale « septentrionale, baltique et arctique » au sein du Nordefco (Coopération de défense nordique), Helsinki renforce sa coopération avec Stockholm, tout en maintenant un dialogue avec Moscou. Les objectifs de sécurité politique, d’abord destinés à éviter de devenir partie à un conflit militaire, suivent trois axes principaux : renforcer l’UE comme communauté de sécurité par une participation active à la Coopération structurée permanente (PESCO en anglais) ; développer les relations avec l’OTAN par la participation à des exercices conjoints comme «  Openspirit 2018 » sur la guerre des mines (Estonie) ; préserver des relations de bon voisinage avec la Russie avec qui la Finlande partage 1.300 km de frontière commune. La Finlande entend donc maintenir et développer une capacité de défense par une augmentation de la réserve militaire et un renouvellement des équipements de l’armée de l’Air et de la Marine. Elle s’implique aussi dans la gestion des crises civiles et le traitement des menaces hybrides, y compris les cybermenaces. Elle a en effet subi de nombreuses campagnes de désinformation visant à créer confusion et intimidation pour éviter son « rapprochement » avec l’OTAN. Le Centre d’excellence européen pour la lutte contre les menaces hybrides a été ouvert à Helsinki en 2017. La Suède a connu un « désarmement » militaire et psychologique, parallèle à la détente européenne des années 1990 et aux « dividendes de la paix ». Toutefois, l’invasion de la Crimée en 2014 par la Russie a provoqué une résurgence de la peur de la grande voisine et une lente remontée de l’effort de défense. Ainsi, l’île de Götland, démilitarisée en 1995-1997 a été remilitarisée et la conscription, suspendue en 2009, réactivée. En mai 2018, toute la population a reçu un manuel sur la conduite à tenir « en cas de catastrophe ou de guerre ». La Russie n’est pas citée, mais selon le directeur général de la sécurité suédoise, « il est important de pouvoir se préparer à un éventuel conflit militaire à proximité ». La précédente édition de ce type date de 1961. Par ailleurs, il convient d’apporter des nuances au « non-alignement » suédois dès 1995. Du fait de sa politique de solidarité (« The Swedish Declaration of Solidarity »), de son adhésion au traité de Lisbonne dont l’article 42.7 porte sur la solidarité en cas d’attaque contre un pays membre, la Suède coopère notamment dans des opérations en Afrique avec la France, et veille à disposer d’une interopérabilité certaine avec les forces de l’OTAN. Pour elle, si la défense demeure une priorité nationale, la Politique commune de sécurité et de défense devient une priorité intergouvernementale au sein de l’UE (Fonds de défense européen). Elle participe aussi au projet PESCO.

La région maritime baltique La convergence des intérêts suédois et finlandais, de l’UE et de l’OTAN apparaît nettement en mer Baltique. Les opérations conjointes dans la région reflètent l’inquiétude des pays riverains, face à la puissance militaire russe et à ses démonstrations de force. Violations répétées des espaces aériens et maritimes et attaques hybrides de cette dernière sont de plus en plus nombreuses depuis 2005. Le concept de « défense totale » réapparaît pour impliquer toute la population dans la protection civile. La Baltique joue un rôle essentiel pour la Russie, car son accès aux routes maritimes « libres » est indispensable pour le développement économique de la région de Saint Pétersbourg, son premier port commercial. Elle sert aussi de débouché aux gazoducs North Stream 1 et futur North Stream 2, vitaux pour l’apport en devises nécessaires à la croissance économique russe. De plus, l’essentiel des moyens militaires russes dans la région sont concentrés sur la base de Baltiysk dans « l’oblast » (région administrative) de Kaliningrad, riverain de la Baltique. La Russie considère celle-ci comme une mer « fermée », car actuellement « verrouillée » par des pays membres de l’OTAN. Or c’est son seul accès permanent à l’Atlantique.

Hélène Mazeran

Peuplée de 5,46 millions d’habitants, en 2014, la Finlande s’étend sur 338.145 km2. Elle a pour principaux clients la Suède (10 %) et la Russie (9,2 %) et pour principaux fournisseurs la Suède (16 %) et la Russie (15,9 %). D’une superficie de 450.000 km2, la Suède dispose d’une population de 9,74 millions de personnes. Elle vend surtout à la Norvège (10 %) et à l’Allemagne (10 %) et achète surtout à l’Allemagne (17,9 %) et aux Pays-Bas (8 %). La Finlande fait partie de la zone Euro, mais pas la Suède. Toutes deux font partie de l’espace Schengen.

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Armée de Terre : le soldat, entraînement et protection

L’esprit guerrier consiste à gagner par l’entraînement, la haute technologie et les traditions. Cela implique l’amélioration de la protection du soldat et du cadre de vie de sa famille.

Telle est la conviction du général Jean-Pierre Bosser, chef d’état-major de l’armée de Terre dont les capacités de la 1ère Division ont été présentées le 4 octobre 2018 au camp de Satory.

L’ensemble du spectre. La démonstration a porté sur l’engagement des forces terrestres sur le territoire national, lors d’un conflit asymétrique ou d’un affrontement entre Etats. En effet, l’armée de Terre peut intervenir en métropole et dans les départements et territoires d’outre-mer, en soutien des populations, en appui et en complément des forces de sécurité intérieure. Grâce à ses formations et entraînements, elle apporte une réponse adaptée à la menace et à la nature de la crise. Dans l’urgence, l’armée de Terre peut déployer une force capable de produire d’emblée des effets. Elle intervient en montagne, en zone désertique ou équatoriale avec des moyens spécifiques. Elle assure une gestion de crise dans la durée, au contact des populations, selon une approche globale et dans un cadre multilatéral, avec un emploi de la force maîtrisé et réversible. Les innovations récentes concourent à la protection accrue de la force face à un adversaire tenace et dont les capacités se durcissent. Enfin, en raison du risque de guerre ouverte face à un ennemi puissant, l’armée de Terre entretient sa capacité à assumer la responsabilité de nation-cadre au sein de l’OTAN ou d’une coalition ad hoc. Son « système infocentré Scorpion » renforce sa capacité à prendre l’ascendant sur l’adversaire pour emporter la décision.

Le renseignement « Terre ». L’armée de Terre dispose de ses propres capacités de renseignement. Ainsi, le 2ème Régiment de hussards s’occupe de la recherche humaine : surveillance des objectifs ou des cibles ; guidage ; traitement des sources humaines ; exploitation des matériels sensibles. Le 61ème Régiment d’artillerie effectue de la recherche par imagerie (drones) pour appuyer en temps réel ou différé, acquérir des objectifs et évaluer les frappes. Le 28ème Groupe géographique recueille des renseignements de terrain, les exploite et apporte un appui cartographique. La recherche électromagnétique, assurée par le 44ème Régiment de transmissions, consiste à reconnaître les signaux, les détecter, les intercepter, les décoder, les localiser et, éventuellement, les neutraliser. La 785ème Compagnie de guerre électronique et le 54ème Régiment de transmissions apportent un appui électronique. Tous ces capteurs, complémentaires, travaillent en synergie dans l’espace et dans le temps au profit des différents niveaux de commandement, du Corps de réaction rapide-France (OTAN) au groupement tactique interarmes, des forces spéciales ou de la Direction du renseignement militaire. Le Commandement du renseignement garantit la cohérence d’emploi et l’évolution des moyens de recherche et d’exploitation (analyse et connaissance des modes d’action adverses). Il assure la formation aux métiers du renseignement, l’entraînement des bureaux dédiés des états-majors opérationnels et celui des structures « multicapteurs ». En outre, il adapte la fonction renseignement Terre aux évolutions permanentes de l’adversaire. Enfin, il participe aux missions du Centre interarmées des actions sur l’environnement, pour faire mieux comprendre et accepter l’action des forces françaises sur les théâtres extérieurs auprès des acteurs locaux et ainsi gagner leur confiance. Les missions portent sur l’aide directe aux populations, la gestion de chantiers de reconstruction ou les actions de communication d’influence auprès de la population, des élites et des élus locaux.

La référence. Compte tenu de l’évolution de la menace, l’armée de Terre adapte en permanence ses dispositifs opérationnels sur le territoire national et sur les théâtres extérieurs, rappelle son chef d’état-major. La modernisation de l’exercice du commandement inclut notamment la renaissance d’une Ecole de guerre « Terre » depuis le 30 août 2018, d’une durée de 43 semaines et complémentaire de l’Ecole de Guerre interarmées. Une vision prospective permet d’anticiper les ruptures futures. Le général Bosser énumère six critères de référence : un modèle complet pour affronter tout type de menaces ; une masse pour produire des effets stratégiques dans la durée ; des équipements de 4ème génération pour dominer l’adversaire ; une capacité à agir dans le cadre d’une stratégie globale pour gagner la paix ; une singularité militaire au service de l’efficacité opérationnelle ; un esprit guerrier pour décupler les forces morales. La loi de programmation militaire, qui s’étend de 2019 à 2025, dure autant que l’engagement moyen d’un jeune militaire du rang ou d’un sous-officier, souligne le général. Elle modernise l’outil de combat en préparant le déploiement en opération de groupements interarmes Scorpion à partir de 2021 (voir encadré). En 2019, l’armée de Terre doit mettre en œuvre 5 zones techniques Scorpion et 1 régiment de formation équipé de 92 véhicules blindés multi-rôles Griffon. Elle poursuivra la transformation de la maintenance terrestre et aura obtenu les premiers résultats du « contrat globalisé » pour les hélicoptères d’attaque Tigre. En matière d’innovation pour garder l’ascendant sur l’adversaire, sont prévues en 2019 : l’implantation du « Battle Lab Terre » (laboratoire de la bataille terrestre) à Satory ; la poursuite de la transformation numérique de l’administration (dossiers et recrutement) ; la numérisation de l’espace de formation ; l’accélération des processus de passation de marché.

Le quotidien du soldat. En 2019 et pour combler des lacunes majeures, indique le général Bosser, l’armée de Terre doit recevoir des treillis de dernière génération, 24.000 fusils d’assaut HK416 et 730 véhicules 4×4. L’entretien du matériel bénéficiera d’un financement renforcé. L’aguerrissement et l’entraînement collectif seront consolidés. Le nouveau Centre de formation de Bourges doit accueillir la première promotion de mécaniciens aéronautiques. Par ailleurs, le « Plan famille » porte sur le préavis des mutations, le déploiement wifi, des garderies supplémentaires et l’accession à la propriété. En 2017, l’armée de Terre comptait 126.000 militaires avec 60.000 conjoints ayants droits et 123.000 enfants, dont 24.000 de moins de 3 ans. Ils ont connu 14.000 mutations et 115 jours d’absence hors garnison.

Loïc Salmon

Destinée à projeter un sous-groupement interarmes Scorpion en opération extérieure dès 2021, la 1ère Division compte : 26.500 personnels d’active ; 5.200 réservistes ; 5 états-majors ; 27 régiments ; 1 école ; 1 centre d’aguerrissement ; 4 centres de formation initiale des militaires du rang. Outre les éléments français de la Brigade franco-allemande, elle regroupe trois grandes unités interarmes de 7 à 8 régiments : 7ème Brigade blindée ; 9ème Brigade d’infanterie de marine ; 27ème Brigade d’infanterie de marine. Enfin, elle dispose du 1er Régiment d’artillerie, du 19ème Régiment du génie et du 132ème Bataillon cynophile de l’armée de terre.

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