Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique

Présence de Marines non africaines et montée en puissance des capacités navales des pays riverains assurent la liberté de la navigation dans le golfe de Guinée, espace riche, à risques et sujet à une instabilité politique endémique.

La situation dans cette zone a été présentée au cours de deux interventions à Paris : le 4 novembre 2021 devant la presse, par le vice-amiral d’escadre Olivier Lebas, préfet maritime et commandant de la zone et de l’arrondissement maritime Atlantique (CECLANT) ; le 24 novembre, par le contre-amiral Xavier Petit, en charge des opérations de la Marine, lors d’une conférence organisée par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Intérêt international croissant. Outre la présence navale de la France par l’opération « Corymbe » depuis les années 1990, indique l’amiral Lebas, le golfe de Guinée est régulièrement fréquenté par des bâtiments militaires de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, de la Grande-Bretagne, du Danemark, du Brésil, des Etats-Unis et, récemment, de la Turquie et de la Russie. D’une superficie de 2,35 Mkm2, le golfe de Guinée se trouve en effet à la croisée des grandes routes maritimes et abrite d’importantes ressources pétrolières, halieutiques et minérales (voir encadré). Enjeu majeur pour l’Afrique de l’Ouest, la pêche illicite constitue la première menace de la zone. De plus, les actes de brigandage, dans les ports, et de piraterie, en haute mer, peuvent perturber la navigation commerciale et mettre en danger la vie des équipages et des passagers. Par ailleurs, le terrorisme, qui sévit dans le Nord, n’a aucun lien avec le brigandage et la piraterie des côtes. Les pirates s’équipent grâce aux recettes des trafics d’armes et de drogue et aux rançons versées par les armateurs. Surtout originaires du Nigeria, ils se replient jusqu’à 200 milles marins (370 km) vers le Sud, car l’adaptation de l’arsenal juridique à la piraterie réduit l’impunité et rend cette activité plus difficile. La coopération internationale doit permettre d’éradiquer cette menace.

Drogue, flux migratoires et piraterie. Selon l’amiral Petit, l’Afrique est devenue une zone de transit des narcotrafics de l’Amérique du Sud vers l’Europe et subit une forte consommation locale. Parti de Colombie, de Bolivie, du Pérou et du Brésil, le trafic de cocaïne circule par le Nigeria, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Sénégal, le Mali, le Niger, la Mauritanie, l’Algérie et la Libye. Les saisies de cocaïne en mer sont passées de 3,3 t (157 kg pour l’Afrique de l’Ouest) en 2017 à 5,6 t (278 kg) en 2018 et 20 t (16 t) en 2019. Les flux migratoires de l’Afrique, qui déstabilisent les Etats locaux, ont été multipliés par huit en six ans. Même si 90 %, soit 7,6 millions de personnes en 2020, restent internes, ceux vers l’Europe augmentent globalement. Les flux par terre sont tombés de 11.624 personnes en 2015 à 1.535 en 2020, mais ceux par mer sont passés de 5.312 personnes en 2015 à 40.326 en 2020. Quoiqu’en décroissance, les actes de piraterie et de brigandage se poursuivent. Selon le MICA Center, 200 actes de piraterie et de brigandage ont été signalés dans le monde en 2020. Le nombre de navires piratés dans le golfe de Guinée se monte à 71 (35 % du total), à savoir 42 au Nigeria, 16 au Ghana et 13 au Bénin. En 2020, ont été signalés : 45 vols dans les ports ; 114 actes de piraterie (approches, attaques et navires piratés) ; 142 enlèvements en mer (90 % du total mondial). Les pirates, armés de fusils d’assaut AK47, modifient leur mode d’action selon les saisons et disposent de moyens de ravitaillement pour agir au large. Quoique violents, ils prennent vite la fuite. La sécurité maritime repose sur la stratégie commune de l’architecture interrégionale de Yaoundé de 2013.

Concentration des moyens de lutte. Dans le golfe de Guinée, la France dispose des deux entités militaires pour le soutien logistique des opérations « Barkhane » et « Takuba » (opération européenne) au Sahel, à savoir les Forces françaises en Côte d’Ivoire (950 militaires) et les Eléments français au Sénégal (400 militaires et civils). Sur le plan maritime, indique l’amiral Lebas, CECLANT déploie, selon les cas, un patrouilleur de haute mer, un porte-hélicoptères amphibie, une frégate de surveillance ou un avion de surveillance maritime Falcon 50 M basé à Dakar. Dans le cadre de « Corymbe », la Marine nationale aura effectué, en 2021, de 20 à 30 patrouilles opérationnelles dites « Sagne » avec des bâtiments de surface, et près de 50 avec le Falcon 50 M, en coopération avec les Marines riveraines et les centres nationaux des opérations maritimes. L’année 2021 aura donné lieu à 25 exercices : 1 GANO (Grand African Nemo) ; 2 African Nemo (plus restreints) ; 4 Euromarsec (exercices européens de sécurité maritime) ; 18 Passex (exercices navals bilatéraux). Pour l’analyse et l’évaluation de la situation sécuritaire maritime, les centres britannique UKMTO et français MICA Center mettent en œuvre, depuis 2016, le mécanisme de signalement et d’alerte « MDAT-GoG » au profit des navires marchands qui le souhaitent. Depuis 2015, la France organise un symposium annuel des chefs d’état-major des Marine du golfe de Guinée pour le partage des retours d’expérience et de bonnes pratiques. Elle soutient l’Institut de sécurité maritime interrégional d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et l’Ecole nationale à vocation régionale de Tica (Guinée équatoriale). Le 10 juin 2021, avec la Côte d’Ivoire, elle a inauguré l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme. Avec l’Union européenne (UE), la France participe au mécanisme « Présences maritimes coordonnées » concernant les moyens navals déployés et les actions de coopération. Dans le cadre de l’Initiative européenne d’intervention, le Danemark a lancé, en 2020, un groupe de travail sur la coopération opérationnelle entre les pays européens impliqués dans la région, en dehors du cadre de la Politique de défense et de sécurité commune. Enfin, le forum international « G7++ Friends of the Gulf of Guinea », composé de l’UE et des 19 Etats riverains, met en œuvre la coordination des actions internationales dans la région. La France et le Ghana l’ont présidé en 2019, suivis des Etats-Unis et du Gabon en 2020 et de la Grande-Bretagne et du Sénégal en 2021.

Loïc Salmon

Les routes maritimes du golfe de Guinée acheminent 10 % de la production mondiale de marchandises, 15 % du pétrole et 30 % de l’uranium. Elles permettent 90 % des échanges des 19 Etats riverains par des trafics mêlant haute mer et cabotage sur 5.700 km de côtes. Le golfe de Guinée dispose de 4.000 milliards de m3 de réserve de gaz naturel et abrite environ 50 % de la production pétrolière du continent africain (10 % du total mondial), dont 40.000 barils/jour sont perdus à cause des actes illicites. Chaque année, la pêche se monte à 1 million de tonnes, dont 40 % proviennent de la pêche illicite représentant une perte 1,5 Md$ pour les Etats de la zone. Le golfe de Guinée abrite 80.000 ressortissants français (en progression de 5 % à 10 % depuis 2010) et 400.000 Européens, surtout des personnels des grandes entreprises des secteurs pétrolier, bancaire, des télécommunications et de l’audiovisuel. Y transitent 12 % du pétrole importé en France et 10 % à 12 % de celui destiné à l’Union européenne.

Afrique : exercice majeur sur la sécurité maritime régionale

Golfe de Guinée : sécurité et sûreté en mer et à terre

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention




Défense : l’adaptation des SALA aux combats de demain

La mise en œuvre des « systèmes d’armes létaux autonomes » (SALA) reste du ressort du chef, qui donne un sens à l’action dans le respect du droit.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé le 9 novembre 2021 à Paris par le Centre de recherche de l’académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan (CReC) et la Croix-Rouge française. Y sont notamment intervenus : Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CrEC ; lieutenant-colonel David Schuster, Etat-major de l’armée de Terre ; lieutenant-colonel Marc-Antoine Gérard, Etat-major de l’armée de l’Air et de l’Espace ; professeur Jean-Marc Moschetta, Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace ; professeur Michaël Krajecki, Agence de l’innovation de défense ; Eric Carrey, directeur audit, contrôle interne et de la qualité à la Croix-Rouge française.

Opportunités en robotique militaire. En déportant les fonctions, la robotique permet l’extension de la zone d’action d’une unité tactique, explique Gérard de Boisboissel. Les plateformes robotiques embarquent des modules fonctionnels, activables et utilisés selon leurs élongations, pour la surveillance d’une zone d’intérêt, la détection et l’identification de l’adversaire, sa neutralisation, l’usage de la guerre électronique et la protection de l’unité par un leurre. La robotique réduit l’exposition des combattants à ce qui est dangereux, sale et répétitif. Les robots servent au transport de charges lourdes et à la logistique et contribuent au besoin de masse des armées. Discrets et en veille permanente, les robots présentent de meilleures réactivité et précision et permettent le combat « collaboratif », par l’intervention d’une plateforme différente de celle ciblée par l’adversaire. L’autonomie permet de décharger le militaire du pilotage et de poursuivre l’objectif de la mission, même en mode « sans contact ». L’automatisme, qui reproduit des séquencements déterminés et donc prédictifs, diffère de l’autonomie totale, qui définit ses propres règles. En revanche, les « systèmes d’armes létaux intégrant l’autonomie » (SALIA), à des niveaux variables, prennent en compte les règles et contraintes d’engagement imposées par le commandement humain, l’adaptation à l’environnement et l’évaluation des résultats. Le chef doit pouvoir reprendre la main sur le SALIA, en cas de perte de communication ou de comportement non attendu, par une désactivation ou même une autodestruction automatique.

Milieu terrestre. L’emploi de drones augmente la profondeur tactique et change les modes d’action, rappelle le lieutenant-colonel Schuster. Dans l’exécution de la manœuvre, l’emploi des systèmes automatisés doit d’abord permettre de réserver les ressources humaines (vie des soldats) et d’augmenter la liberté d’action du chef en conservant les unités en réserve. Il s’agit alors de développer la masse des forces terrestres, de manière permanente ou temporaire, en déployant des systèmes automatisés « sacrifiables ». Certaines tâches opérationnelles peuvent être déléguées à des systèmes automatisés, afin d’économiser le potentiel humain des forces terrestres et donc d’accroître leur endurance. Le combattant va alors se concentrer sur des actions tactiques et opératives (niveau théâtre) choisies, en s’appuyant sur la meilleure synergie possible homme/systèmes automatisés pour augmenter l’agilité des forces terrestres. Enfin, il convient de concilier ce que l’on veut (besoins tactiques), ce que l’on peut (faisabilité technique) et ce que l’on a (ressources financières).

Milieu aérien. Le développement d’armements de pointe par la Russie et l’accroissement constant du budget de défense de la Chine conduisent à anticiper un affrontement futur entre puissances, estime le lieutenant-colonel Gérard. Les stratégies de déni d’accès et d’interdiction de zone, utilisées par divers pays, mobilisent avions de chasse, défense sol-air, veille radar et camouflage. La bataille se joue dans tout le spectre du champ électromagnétique. Le temps alloué à la décision politique se réduit. La vitesse hypersonique et la capacité accrue de manœuvre nécessitent d’accélérer la boucle OODA (Observer, s’Orienter, Décider et Agir). La préparation des frappes, planifiées ou sur des cibles mobiles, met en œuvre des moyens de détection infrarouge et électromagnétique, automatisés par l’intelligence artificielle embarquée. Le pilote gère les trajectoires des armes après reconnaissance et identification. L’autorisation d’engagement d’une frappe aérienne prend en compte la défense adverse sol-air, démasquée par les capteurs infrarouges puis trompée par des leurres tirés à distance de sécurité. La manœuvre d’attrition contre l’adversaire se gère en temps réel sur des cibles, préalablement validées par le commandement selon la situation. Un système hybride se révèle plus performant qu’un système entièrement habité. Par ailleurs, le réarmement d’un avion de chasse est passé de quelques minutes pour un Mirage III, pendant la guerre israélo-arabe de 1967, à plusieurs heures pour un Rafale aujourd’hui. La complexification des systèmes nécessitera le déploiement de robots de maintenance sur les théâtres d’opération pour réduire ce délai.

Opérations en essaims. Selon le professeur Moschetta, les essaims de micro-drones présentent plusieurs intérêts opérationnels : résistance au brouillage et aux agressions ; faible coût, car emport possible de plusieurs charges utiles, drones remplaçables et mobilisant peu d’opérateurs ; discrétion et furtivité, grâce à des faibles signatures équivalentes radar, infrarouge, visuelle et acoustique et nécessitant peu de communication longue distance. Largués en essaims par avion pour réduire les élongations, les micro-drones doivent éviter toute collision, maintenir le cap fixé et ne pas s’éloigner les uns des autres. Ils peuvent reconstituer une synthèse de la situation sur le terrain grâce à : un calcul déporté, distribué et miniaturisé ; une communication interne, à courte distance et à haut débit, d’images et de reconnaissance de cibles ; une communication avec le sol, à faible débit et à grande distance, pour recevoir les ordres de haut niveau. Toutefois, leur emploi souffre de leur faible élongation et des difficultés liées au mode de déploiement. Sur le plan éthique, il est impossible de contrôler chaque « soldat » de l’essaim et de faire la différence entre combattants et civils.

Technologie et éthique. La Croix-Rouge française aide le gouvernement à développer le droit humanitaire international et un cadre normatif pour les SALA, indique Erice Carrey. Un plan national de formation porte sur les questions éthiques et opérationnelles et de nouvelles règles contraignantes, en précisant leur degré d’applicabilité.

Loïc Salmon

Selon Michaël Krajecki, l’intelligence artificielle (IA) permet de répondre à diverses interrogations tactiques. Ainsi, la présence et la classification d’un objet particulier sont traitées par la détection, la reconnaissance et l’identification. Ensuite, l’appréciation de la situation permet d’évaluer l’intensité de la menace et l’évolution possible de l’objet. Enfin, l’IA propose des recommandations pour répondre à l’objectif de la mission. Mais le maintien d’un contrôle suffisant ne peut être délégué par l’humain à la machine, pas plus que la permanence de la responsabilité du commandement.

Armement : l’influence des SALA sur la conflictualité future

Drones : applications à la guerre d’aujourd’hui et de demain

Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle




Union européenne : une diplomatie en progression lente

L’autonomie stratégique de l’Union européenne (UE), prise en compte par ses 27 Etats membres juste après le vote du « Brexit » (2016), n’affecte en rien le lien avec les Etats-Unis. Elle se concrétise par un « partage du fardeau » notamment en Indopacifique et au Sahel.

La diplomatie de l’UE et son action extérieure ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 18 octobre 2021 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et EUROPE IHEDN, l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et la Revue Défense nationale. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Benoît Durieux, directeur de l’IHEDN ; l’ambassadeur François Laumonier ; l’administrateur général Pierre Mayaudon, ancien ambassadeur de l’UE ; le vice-amiral d’escadre Hervé Bléjean, directeur général de l’état-major de l’UE ; l’ingénieur général de l’armement Jean Fournet, ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN.

De l’euroscepticisme au réalisme. En dix ans, l’opinion publique en France a évolué, explique le général Durieux. Elle a pris conscience de la dégradation rapide de l’environnement international, du monde numérique et de l’utilisation de la force dans ce qui est extraterritorial. Des actes terroristes et des trafics en tous genres se produisent sur le territoire de l’UE. La démocratie est contestée et vilipendée. Mais l’UE intervient à l’extérieur en coordination avec l’ONU. Elle dispose de capacités pour agir sur tout le spectre de la menace, à condition d’être claire sur ce qu’elle veut en termes d’indépendances militaire, industrielle et technologique. Elle a un rôle à jouer, quoique le multilatéralisme soit mis à rude épreuve. Cela implique une plus grande convergence dans la formation des élites militaires pour la gestion commune de crise et la résilience. L’UE a institué le Fonds européen de défense, a réalisé des progrès en cybersécurité et a développé des partenariats en diplomatie.

Avancer de façon pragmatique. L’Europe n’est plus le centre du monde et son poids s’est affaibli par rapport aux géants (Etats-Unis et Chine) et aux pays émergents (Moyen-Orient et Asie-Pacifique), rappelle l’ambassadeur Laumonier. L’UE s’est bâtie sur un projet économique, sans idée de souveraineté. Son Haut-représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité doit exercer une diplomatie de compréhension et d’écoute dans le cadre de la PESC (politique étrangère et de sécurité commune, traité de Maastricht 1992). Le Conseil européen (chefs d’Etat et de gouvernement des Etats-membres) travaille et prend les décisions sur le commerce, la finance, la technologie, les normes juridiques et la sécurité. L’UE, dont la voix porte de plus en plus, représente une communauté de valeurs, à savoir respect, dignité, dialogue et absence de régimes autoritaires. Elle est devenue le premier donateur d’aide au développement et remporte des succès technologiques comme le système mondial de positionnement Galileo. Avec la volonté de vivre en paix, elle influence sans contraindre ni chercher à déstabiliser d’autres pays. Les échanges entre universités européennes créent des liens entre chercheurs et scientifiques qui, à leur retour, influencent leur propre pays. Une vision stratégique globale émerge sur une politique de voisinage (Russie) et un partenariat oriental (Asie-Pacifique). Toutefois, il existe des divergences sur les priorités stratégiques entre les pays du Nord de l’UE et ceux du Sud et entre ceux de l’Est et ceux de l’Ouest.

A l’épreuve du terrain. Par le traité de Lisbonne (2009), le délégué diplomatique de l’UE a été élevé au rang d’ambassadeur, rappelle Pierre Mayaudon qui l’a été en Afghanistan de 2017 à 2020. L’UE est alors perçue comme acteur de premier plan, en ce qui concerne la peine de mort ou les droits de l’homme. Son action en matière d’actions humanitaires et de recherche se monte à 90 Mds€ sur 7 ans, soit dix fois celle de la France dans un pays donné. Cela crée une influence qu’illustre sa participation à une cinquantaine de missions d’observateurs des processus électoraux. Par ailleurs, l’accès d’un pays tiers au marché européen sans droit de douane constitue un élément fort de l’action bilatérale de l’UE. Toutefois, la création d’un lien entre aide au développement et influence politique se heurte à la fierté de la souveraineté du pays bénéficiaire, qui risque de s’adresser…à la Chine ! Il s’agit de trouver un équilibre entre devoir d’assistance et réalisme commercial.

Opérations, la paix comme objectif. Bras armé du Conseil européen, l’état-major de l’UE constitue son seul organisme militaire, indique l’amiral Bléjean. Ses 200 membres travaillent au profit du Service (diplomatique) européen pour l’action extérieure et font bénéficier la Commission européenne de leurs expertises. L’état-major inclut une direction des capacités et de la planification, à laquelle la Grande-Bretagne s’opposait systématiquement jusqu’au « Brexit ». Depuis 2017, il connaît un nouvel élan avec la génération de forces militaires de l’UE pour répondre à une situation de crise, à la demande d’Etats qui ne veulent pas d’une relation avec un seul pays. Des missions de formation et de protection ont ainsi été envoyées dans quatre pays : Centrafrique, avec la participation de 8 Etats membres atteinte à 80 % ; Somalie, 5 Etats membres, 70 % ; Mozambique, 12 Etats membres, 70 % ; Mali, 25 Etats membres, 95 %. Au Mali, l’environnement politique et sécuritaire est rendu compliqué par deux coups d’Etat militaires en 2020 et 2021 (la force d’intervention européenne « Takuba » monte en puissance). La force de l’UE, limitée à 60 personnes pourrait être renforcée par 90 militaires en cas d’opération. Les investissements militaires de l’UE sont financés par le Fonds européen de défense pour 7 Mds€ en 2021…con2re 0 € en 2018 ! Un document intitulé « Boussole stratégique », en cours d’élaboration par les services de renseignement des 27 Etats membres, sera publié en mars 2022. Il porte sur l’évaluation des menaces étatiques, hybrides et environnementales.

Utiliser la « para-diplomatie ». Vers la fin de la guerre froide (1947-1991), les scientifiques de l’URSS et des pays de l’OTAN s’entretenaient, de façon informelle, des questions d’environnement et d’influence, indique l’ingénieur général Fournet. Aujourd’hui, militaires en opérations, ingénieurs de l’armement, scientifiques et journalistes parlent de sujets d’intérêt commun avec leurs homologues étrangers. Leur expérience de terrain pourrait être utilisée comme celle des expatriés et des retraités résidant à l’étranger. Cette multiplicité des acteurs pourrait travailler en concertation et coordination. Elle constitue un réseau de confiance, à réaliser dans la durée, et qui devrait s’accompagner d’un suivi des carrières des expatriés pour valoriser leurs compétences à leur retour. Jean Fournet donne quelques conseils à ces « para-diplomates » : apprendre l’histoire des peuples des pays de résidence ; se méfier des « faux amis » linguistiques ; éviter l’humour, qui ne se partage pas ; ne pas chercher à convaincre, mais plutôt écouter et proposer ensuite. Selon lui, l’UE ne sait pas communiquer sur ses succès ni mettre en valeur ses aides, pour les transformer en avantages politiques.

Loïc Salmon

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »

Europe : l’autonomie stratégique, réflexion et construction d’une capacité

Europe : dynamique de défense et coopération en Centrafrique




Chine : ingérence et « guerre politique » croissantes

Les opérations d’influence de la Chine incluent la subversion, l’intimidation et les pressions politiques dans son environnement régional et aussi en Amérique du Nord et en Europe.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM)et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » de l’IRSEM.

De l’influence à l’ingérence. Pour les autorités chinoises, en l’occurrence le Parti communiste (PCC) il s’agit d’abord de séduire et subjuguer les publics étrangers en soulignant la croissance économique spectaculaire du pays, son efficacité administrative et la supériorité de son régime politique sur la démocratie libérale. Vient ensuite la tradition plurimillénaire de la Chine, dont sa médecine. En politique étrangère, le PCC a imaginé une « émergence pacifique » destinée à dissiper l’impression de « menace chinoise ». Depuis une vingtaine d’années, la puissance de la Chine se manifeste sur le plan militaire mais aussi par ses prouesses architecturales, scientifiques ou technologiques et l’organisation d’événements d’envergure mondiale (Jeux olympiques d’été en 2008 et d’hiver en 2022). Certaines opérations d’influence consistent à contraindre les sociétés adverses par une infiltration lente afin d’entraver toute velléité d’action contraire aux intérêts du PCC. Depuis 2018, elles visent d’abord les diasporas chinoises à l’étranger, très hétérogènes, en créant ou entretenant un sentiment d’appartenance à une même nation et pour bénéficier de leurs connaissances de leur pays de résidence. Afin d’éviter qu’elles deviennent une menace pour le PCC, la Chine exerce une pression constante d’abord sur elles, mais aussi sur les Etats des pays de résidence pour en faire arrêter certains membres et éventuellement les extrader. Vis-à-vis des pays étrangers, elle pratique la diplomatie du « loup guerrier » », à savoir les postures agressives du porte-parole du ministère des Affaires étrangères et d’une dizaine de diplomates qui, via les réseaux sociaux, recourent à l’invective ou même l’intimidation en brouillant ce qui relève du PCC et de la Chine comme « pays-culture ». Au sein de l’ONU, Pékin détient plusieurs postes-clés, fournit d’importantes contributions financières et exerce des pressions économiques et politiques ou pratique la cooptation, la coercition et la corruption. Il s’agit de renforcer sa présence, cadrer les débats et contrôler les discours, obtenir des soutiens, imposer un ordre du jour et influencer l’élaboration et l’interprétation des normes. Le PCC utilise aussi les universités pour acquérir des connaissances et des technologies par le biais de programmes de recherche conjoints, de façon légale ou par le vol et l’espionnage. En outre, des « stations de recrutement » à l’étranger font venir des candidats potentiels en Chine et collectent des informations sur les personnalités scientifiques et les programmes de recherche. Ainsi, plusieurs bases chinoises de données contiennent des millions de profils ciblés dans le monde. Souvent, les chercheurs ainsi recrutés travaillent au développement des capacités militaires chinoises. Plusieurs scandales ont éclaté en 2020 et 2021 au sujet de programmes conjoints avec des universités occidentales aidant, involontairement, Pékin à construire des armes de destruction massive ou à mettre au point des technologies de surveillance de la population chinoise. La manipulation de l’information passe par les réseaux sociaux avec la création de faux comptes, de « trolls » (messages destinés à susciter des polémiques) et de « l’astrosurfing » (simulation d’un mouvement populaire spontané). Ces procédés, inspirés de ceux de la Russie, visent d’abord la population chinoise, pour empêcher des actions collectives non contrôlées par le PCC, puis la scène internationale. La manipulation inclut l’achat d’un message, d’influence sur un compte, d’un compte ou d’une page. Depuis 2019, Twitter, Facebook et YouTube identifient de telles campagnes originaires de Chine et suspendent des dizaines de milliers de comptes. Les relais de la propagande chinoise incluent le recrutement d’universitaires étrangers et d’« influenceurs » (vedettes de réseaux sociaux) occidentaux. L’intelligence artificielle génère des textes et des images de profils. Les touristes chinois à l’étranger peuvent faire passer des messages, comme l’appui des revendications territoriales de Pékin en mer de Chine méridionale. Enfin, la « diplomatie des otages », détention arbitraire de ressortissants étrangers pour faire basculer un rapport de force, a été utilisée par Pékin contre la Suède, le Canada, le Japon et Taïwan.

« Guerre politique » ciblée. Prenant exemple sur les opérations d’influence de la Russie contre la Géorgie (2008) et l’Ukraine (depuis 2014), la Chine en a lancé contre l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Europe et l’Amérique du Nord. Mais Hong Kong et Taïwan, cibles prioritaires, constituent de véritables laboratoires de recherche et développement de la « guerre politique ». A Taïwan, le PCC utilise des relais locaux pour dissimuler ses traces. Il a commencé par des pressions sur certains médias, qui se sont autocensurés afin de pouvoir continuer à poursuivre leurs activités en Chine. Cela passe par la publicité, l’achat d’actions de médias jusqu’à en prendre le contrôle (avec des conséquences sur la ligne éditoriale), le financement clandestin, les nominations d’ « amis » à des postes-clés et les forums sino-taïwanais. Pékin recourt aussi à des « cyberarmées », groupes menant campagne contre quelque chose ou quelqu’un. Dans le monde politique local, des micro-partis, favorables au rattachement de Taïwan à la Chine, et des personnalités, ciblées pour leur inclination prochinoise, servent de relais. S’y ajoutent célébrités culturelles ou artistiques, organisations civiques, réseaux de temples bouddhistes et taoïstes, milieux d’affaires, Taïwanais résidant en Chine et Chinois vivant à Taïwan. Toutefois, ces ingérences de Pékin ont produit l’effet inverse parmi la population, qui s’identifie à 67 % comme « seulement taïwanaise ». La crise hongkongaise de 2019 a en effet joué un rôle de repoussoir. Sur les réseaux sociaux, Pékin a submergé les opinions publiques, de Hong Kong et d’autres pays, de contenus manipulés ou sensationnels, comparant les manifestants à des cafards ou des terroristes djihadistes. Ces campagnes, dont la moitié des comptes a été créée en trois mois, diffusent des récits orientés sur le rejet des manifestants, le soutien à la police de Hong Kong et un « complot d’Occidentaux ». Par ailleurs, Pékin considère Singapour comme un « pays chinois », en raison de l’origine à 74,5 % chinoise de sa population. Pékin veut que la Cité-Etat cesse de parler de liberté de navigation et d’entraîner ses forces armées à Taïwan et aussi qu’elle développe davantage ses relations commerciales avec la Chine. Singapour, où sont parlés l’anglais et le chinois, résiste en prônant son identité spécifique, à savoir pluriethnique et multiculturelle avec une particularité « chinoise singapourienne ».

Loïc Salmon

Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

Guerre de l’information et information de guerre




Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

La mondialisation a développé considérablement la puissance économique de la Chine et consolidé l’influence du Parti communiste chinois (PCC), qui tente d’imposer ses normes, valeurs et institutions au monde.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » à l’IRSEM.

Le concept de « Front uni ». Le PCC cherche à éliminer ses adversaires intérieurs et extérieurs, contrôler les groupes susceptibles de défier son autorité, construire une coalition pour servir ses intérêts et projeter son influence à l’étranger. Il s’agit de vaincre sans combattre en constituant un environnement étranger favorable à la Chine et défavorable à ses adversaires. Dès le temps de paix, trois guerres doivent donc être menées simultanément. La première, celle de l’opinion publique, vise à rallier les publics cibles, modeler les esprits des masses populaires en excitant leurs émotions et contraignant leur comportement. La deuxième guerre, à savoir psychologique, vise à : démoraliser les forces adverses ; les dissuader ; distiller le doute sur leur action, quitte à les terroriser pour miner leur capacité et leur volonté de combattre ; briser le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés ; perturber le processus décisionnel du pays ennemi. La troisième guerre consiste à utiliser le droit pour dissuader, attaquer, contre-attaquer, contraindre et sanctionner. Ainsi le PCC a émis une nouvelle interprétation du droit de la mer et promulgué une loi sur la sécurité nationale de Hong Kong en 2020. Au moyen de procédures financièrement dissuasives, il entame des poursuites judiciaires contre quiconque s’oppose à ses intérêts en l’accusant de diffamation. En outre, certaines opérations portent sur le contrôle des capacités cognitives de l’ennemi et de prise de décision en manipulant ses valeurs, son éthique nationale, ses idéologies, traditions culturelles ou croyances historiques de son pays, en vue de l’inciter à abandonner son système social et sa voie de développement. S’y ajoutent les mesures actives inspirées de l’Union soviétique : désinformation ; contrefaçons ; sabotage ; discrédit et déstabilisation de gouvernements étrangers ; provocations ; opérations de fragilisation de la cohésion sociale ; recrutement « d’idiots utiles » (admirateurs naïfs de la Chine) ; assassinats et actions terroristes. Les opérations d’influence sont mises en œuvre par des entités relevant du PCC, de l’Etat, de l’Armée populaire de libération et des entreprises.

Le PCC. A lui seul, le PCC dispose de cinq organismes dédiés. Le département de la propagande contrôle tous les médias et la production culturelle, afin de restreindre la liberté d’expression et l’esprit critique. Il oriente l’opinion publique, défend les intérêts de la Chine, justifie ses actions et la présente sous son meilleur jour. Son vaste réseau s’étend à l’étranger, où il se montre de plus en plus agressif. Le département du « Travail du Front uni » dispose d’une douzaine de bureaux pour cibler : les partis politiques ; les minorités ethniques ; les entreprises privées ; les intellectuels non membres du PCC ; les nouvelles classes sociales ; Hong Kong ; Macao ; Taïwan ; le Tibet ; le Xinjiang, où se trouve la minorité ouïgoure ; les Chinois d’outre-mer ; les affaires religieuses. Le département des liaisons internationales s’occupe de la « diplomatie de parti », à savoir les relations avec les partis politiques étrangers pour accroître le nombre d’amis de la Chine, servir de plateforme d’observation et d’analyse et collecter des renseignements. La Ligue de la jeunesse communiste compte 80 millions de membres âgés de 14 à 28 ans. Elle sert de courroie de transmission vers les jeunes, de pépinière de futurs cadres du PCC et de force mobilisable en cas de besoin (les jeunes « gardes rouges » avaient lancé la « Révolution culturelle » de 1966-1976). Avec ses propres moyens de propagande en chinois et en anglais, elle accroît sa présence sur les réseaux sociaux pour promouvoir le PCC et la Chine et critiquer les Etats-Unis par l’humour et le sarcasme. Le Bureau 610 regroupe 15.000 personnes en Chine et à l’étranger pour éradiquer, en dehors de tout cadre légal, le mouvement Falun Gong créé en 1992 et prônant la méditation et le travail sur soi. Chaque mission diplomatique compte un membre du Bureau 610, chargé d’en détecter les adeptes, les ficher et les intimider. En outre, il s’efforce de dissuader les gouvernements étrangers d’entretenir des relations avec eux.

L’Etat. Principale agence civile de renseignement, le ministère de la Sécurité d’Etat mène des opérations à l’étranger avec un peu moins de vingt directions ou bureaux, dont l’un se dissimule sous le nom de « Bureau de coopération scientifique avec Taïwan, Hong Kong et Macao » de l’Académie des sciences. Le Bureau des affaires taïwanaises surveille divers médias pour distiller la propagande vers Taïwan.

L’Armée populaire de libération (APL). Bras armé du PCC, l’APL inclut la Force de soutien stratégique, dont le département des systèmes de réseaux s’occupe des domaines cyber, électromagnétique et informationnel. La Base 311 centralise l’action psychologique contre Taïwan et mène des recherches sur l’environnement informationnel aux Etats-Unis. Composée essentiellement de chercheurs et d’ingénieurs, la Base 311 s’intéresse aux technologies, dont l’intelligence artificielle, pour agir sur l’opinion publique. Elle gère des entreprises comme Voice of the Strait, China Huayi Braodcasting Corporation et la maison d’éditions Haifeng pour exercer une influence via la radio, la télévision, les réseaux sociaux ou les livres. Elle contrôle la plateforme-relais China Association for International Friendly Contact, chargée des relations avec les élites de pays étrangers.

Les entreprises. Privées ou publiques, les entreprises collectent des données par l’espionnage, le piratage, la construction d’infrastructures ou les nouvelles technologies pour servir à des fins militaires. L’article 7 de la loi sur le renseignement les contraint ainsi que tout citoyen à soutenir, aider et coopérer aux efforts nationaux dans ce domaine. En matière d’infrastructures, des entreprises chinoises ont construit ou rénové 186 bâtiments étatiques en Afrique, dont le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, et créé au moins 14 réseaux gouvernementaux sensibles de télécommunications, dont les systèmes informatiques pourraient être équipés de « portes dérobées » destinées à capter tous les échanges. Cela permettrait de recruter des agents potentiels, compromettre et contraindre certains dirigeants et faciliter les opérations d’influence. Il en est de même pour les câbles sous-marins, l’une des priorités des « routes numériques de la soie ». S’y ajoutent les plateformes WeChat, Weibo et TikTok ainsi que le système de navigation Beidou. Enfin, la société Huawei (électronique grand public) entretiendrait des relations avec les services de sécurité et l’APL.

Loïc Salmon

Chine : cyber-espionnage et attaques informatiques

Chine : Covid-19, propagande active et une image dégradée

Chine : risque de conflit armé dans le détroit de Taïwan




Défense : lutte informatique d’influence et respect du droit

Face aux campagnes de désinformation déstabilisantes, la supériorité opérationnelle sur un théâtre nécessite de maîtriser le champ informationnel pour appuyer l’action militaire, mais dans le cadre du droit international.

Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), l’ont expliqué, le 20 octobre 2021 à Paris, lors de la publication de la doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I), complément de celles relatives à la lutte informatique défensive (LID, 2018) et la lutte informatique offensive (LIO, 2019).

Lieu de compétition stratégique. Gagner la bataille idéologique de la guerre froide (1947-1991) passait par la faculté d’agir sur la perception des populations et impliquait d’utiliser l’information comme une arme, indique Florence Parly. Mais la nouveauté réside dans la vitesse de circulation de l’information (voir encadré). Daech s’est révélé d’une très grande efficacité par sa capacité à mobiliser et recruter sur les réseaux sociaux dans les années 2010. Son expansion territoriale est allée de pair avec la professionnalisation de ses opérations informationnelles (46.000 comptes recensés en 2014). La neutralisation des cadres qui les organisaient a contribué au déclin de l’organisation et à la fin de sa domination territoriale. L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a été réalisée autant par la manipulation d’informations et la désinformation que par les manœuvres militaires. Aujourd’hui, les principales puissances mondiales (Etats-Unis, Chine et Russie) sont engagées dans la course aux armements et dans celle des technologies de l’information. Mais il existe une asymétrie entre les démocraties libérales et les Etats autoritaires. En matière de cyberdéfense, la France se défend, attaque et influence. « Concrètement, souligne la ministre des Armées, cela signifie que, sur les théâtres d’opérations où elles agissent, les armées françaises conduisent des actions informationnelles, afin de lutter contre la propagande terroriste et contre la manipulation de l’information ». En liaison avec le ministère de l’Intérieur et les principaux pays alliés, elles surveillent les réseaux sociaux pour contrer, notamment, les activités numériques de Daech, d’Al Qaïda et des organisations affilées. Elles en exploitent les renseignements recueillis et en dénoncent les comptes liés à leurs propagandes. Vu le caractère sensible du terme « influence », la ministre des Armées précise que « les armées françaises ne conduiront pas d’opération informationnelle sur le territoire national. Les armées françaises ne déstabiliseront pas un Etat étranger à travers des actions informationnelles qui viseraient, par exemple, ses processus électoraux. » La cyberdéfense, considérée comme prioritaire par la Loi de programmation militaire 2019-2025, va donner lieu à l’embauche d’informaticiens, de linguistes, de psychologues, de sociologues et de spécialistes de l’environnement informationnel et cognitif.

Capacités militaires. Les actions d’influence obéissent, notamment, au maintien de l’initiative face à l’adversaire. « L’enjeu, indique le général Burkhard, est donc d’être capable de communiquer vite et juste. A la contrainte de la vitesse, se combine une obligation d’exactitude, ce qui rend l’exercice parfois difficile ». Il s’agit de proposer un narratif sincère et convaincant et de disposer d’informations vérifiées, dont la diffusion appuie les opérations militaires. L’influence vise à devancer les « fake news » (informations tronquées ou fausses) ou les contrer en rétablissant les faits. L’action du Comcyber (commandant de la cyberdéfense) dans le champ informationnel est coordonnée avec l’ensemble des actions en cours. La manœuvre s’articule autour de la recherche permanente de la synchronisation des effets. Pour cela, précise le CEMA, il faut recueillir du renseignement, étudier l’adversaire, choisir des modes d’action et prévoir les cas non conformes. La L2I s’appuie sur un ensemble de modes d’action, qui se combinent. Manœuvrer implique aussi d’accepter une part d’incertitude et de prendre des risques, à réduire au minimum, car l’ensemble des variables dans l’analyse et l’action n’est jamais maîtrisable. « Seule l’audace permet de saisir les opportunités et d’imposer un rapport de forces favorables, souligne le général Burkhard. Il faut se préparer à un conflit de haute intensité, même si la L2I contribue à gagner la guerre avant qu’elle se déclenche. Sa doctrine a pour objet de donner aux cyber-combattants des règles d’engagement claires pour agir efficacement, conclut le CEMA, qui s’appuie sur le Comcyber et des unités spécialisées pour la mettre en œuvre.

Renseigner, défendre et agir. Le document « Eléments publics de doctrine militaire de lutte informatique d’influence » en présente les objectifs et les types d’opérations militaires. En matière de renseignement, il faut : connaître l’environnement international d’une coopération militaire ; détecter et caractériser les attaques informationnelles adverses ; connaître les intentions et les dispositifs militaires adverses. Outre la veille numérique, il s’agit d’induire l’adversaire en erreur pour lui faire dévoiler ses intentions ou son dispositif. En matière de défense, pour faire cesser les attaques informationnelles adverses ou en atténuer les effets, il faut les dénoncer, contenir, affaiblir ou discréditer, y compris par la ruse. La L2I valorise l’action des forces armées dans leur zone d’action, affaiblit la légitimité de l’adversaire et appuie les opérations menées dans le champ physique par des manœuvres de diversion. Ses opérations consistent à : promouvoir l’action des forces armées sur les médias sociaux ; convaincre les acteurs d’une crise d’agir dans le sens souhaité ; dénoncer les incohérences ou mensonges de l’adversaire ; faire des opérations de « déception » (tromperie).

Loïc Salmon

Selon le ministère des Armées, les réseaux sociaux débitent en 60 secondes : 1,3 million de connexions et 360 nouveaux inscrits sur Facebook ; 19 millions de SMS envoyés ; 4,7 millions de vues sur YouTube ; 400.000 applications téléchargées sur Google Play ; 694.444 visites sur Instagram ; 194.444 tweets ; 190 millions de courriels envoyés ; 1.400 vidéos postées sur Tik Tok ; 305 commandes vocales « intelligentes » ; 2,5 millions d’images vues sur Imgur ; 59 millions de messages instantanés envoyés sur Facebook Messenger ; 2,5 millions de publications sur Snapchat ;  4,1 millions de requêtes sur Google ; 1,1 million de dollars dépensés. La couche informationnelle du cyberespace comporte six caractéristiques : contraction du temps et de l’espace par l’immédiateté de l’information, diffusée à très grande échelle et favorisant l’interactivité ; possibilité de dissimuler les sources d’information ou d’en falsifier l’origine par la maîtrise des technologies ; information difficile à effacer, car facilement dupliquée ou stockée ailleurs ; grande liberté des comportements individuels pour diffuser de l’information, vraie ou fausse, sans aucun contrôle éditorial ; innovations technologiques continues en matière de création, stockage et diffusion d’informations ; espace modelé par les grands opérateurs du numérique, qui imposent leur propre réglementation.

Cyber : nouvelle doctrine pour la lutte informatique

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Défense : information falsifiée, internet et réseaux sociaux

 




Armée de Terre : intervenir dans tous les types de conflits

La combinaison des masse, technologie et agilité manœuvrière doit permettre à l’armée de Terre de prendre l’ascendant dans les champs de confrontation physiques, virtuels ou cognitifs.

Cela ressort du document « Concept d’emploi des forces terrestres 2020-2035 », élaboré par le Centre de doctrine et d’enseignement du commandement de l’armée de Terre. Il a été rendu public lors de la présentation de l’armée de Terre à Satory le 7 octobre 2021.

Evolution du milieu aéroterrestre. Dans le contexte du continuum « paix, crise et guerre », les forces terrestres, engagées sur le territoire national et en opérations extérieures, s’intègrent dans la stratégie globale des armées couvrant les fonctions : connaître et anticiper ; prévenir ; dissuader ; protéger ; intervenir. Le milieu aéroterrestre dispose de liens permanents avec les littoraux et infrastructures portuaires, lieux de transit et infrastructures de contrôle aérien ou spatial et enfin infrastructures de systèmes de communication. L’urbanisation progresse avec la croissance démographique pour atteindre 43 mégapoles de plus de 20 millions d’habitants en 2030. L’effet conjugué des crises économiques et du dérèglement climatique provoque un peuplement de zones jusque-là inaccessibles. Les zones périphériques constituent des champs de confrontation physique, préalable à la conquête de l’espace urbain qui abrite les centres de décision. Le spectre hertzien, surexploité, se transforme en champ de bataille jusqu’à une absence de service ou une dégradation avec des interférences sur de nombreuses technologies, avec le risque de brouillage intentionnel des systèmes de combat « info-valorisé » (programme Scorpion) et de navigation par satellite. L’absence de processus démocratiques de régulation offre des perspectives aux stratégies hybrides dans la sphère informationnelle, grâce à l’amélioration continue des capacités techniques de traitement des audiences. Les forces armées et les populations civiles sont visées par des manipulations sociales hostiles, pour altérer les valeurs et croyances d’une société ou d’un Etat. S’y ajoute la guerre « politique » pour influencer le processus décisionnel d’un Etat, afin d’obtenir une modification de politique conforme aux intérêts de l’attaquant. Une opération militaire, même limitée géographiquement, ne bénéficie plus du silence des médias. Le champ informationnel des perceptions constitue donc une contrainte, mais aussi une opportunité pour les forces terrestres qui, si nécessaire, peuvent les placer au centre de leur manœuvre.

Mutations technologiques. L’appui des drones et robots aux forces terrestres va se développer d’ici à 2030, modifiant la conduite des opérations. Outre la connexion homme-machine à encadrer sur les plans éthique, juridique, technique ou doctrinal, les systèmes automatisés utiliseront l’intelligence artificielle. Ainsi d’ici à 2030, l’armée de Terre va disposer de « systèmes équipiers » qui conserveront l’homme dans la boucle décisionnelle. Les différents systèmes vont davantage collaborer entre eux, à savoir entre différents types de robots ou entre robots et drones, comme par exemple les robots ravitailleurs ou les essaims de drones à des fins de saturation de l’adversaire. Les forces terrestres françaises ne devraient pas employer de systèmes d’armes létales autonomes, mais pourraient s’y trouver confrontées d’ici à 2030. Ces armes seraient capables de déterminer l’ouverture du feu sur un champ de bataille sans intervention d’un opérateur. Ces mutations technologiques vont renforcer l’autonomie de décision du soldat, qui devra gérer une charge mentale accrue par les flux d’informations. Par ailleurs, par sa désorganisation sociale massive, la pandémie du Covid-19 a fait prendre conscience du risque biologique naturel. Cela implique le retour possible d’une menace nucléaire, radiologique, bactériologique ou chimique (NRBC). Au combat, l’appui NRBC est constitué de modules opérationnels avec des capacités de reconnaissance et de décontamination, aptes à suivre la manœuvre du niveau de la section jusqu’à celui de groupement tactique interarmes. En 2030, en cas de conflit de haute intensité, l’armée de Terre devrait disposer d’une masse de manœuvre formée, équipée et entraînée pour absorber le choc d’un événement NRBC dans les meilleures conditions possibles. La France excluant toute bataille nucléaire, l’arme nucléaire tactique ne saurait être la continuation des feux conventionnels. Toutefois, certains Etats, possesseurs de l’arme nucléaire ou susceptibles de l’être, pourraient quand même l’utiliser contre des postes de commandement, des unités blindées ou des points logistiques importants. Cela implique, pour l’armée de Terre française, des équipements adaptés, des installations de décontamination, des matériels spécifiques (dosimètres et véhicules étanches) et des procédures. Elle devra renforcer la discrétion de ses lieux de stationnement et mettre au point des entraînements dédiés.

Cadre interarmées. Afin de mieux connaître l’adversaire et avant qu’il ne puisse les évaluer, les forces terrestres participent à la chaîne interarmées du renseignement. En lien avec les autres services dédiés, elles mettent en œuvre une « posture permanente du renseignement et d’influence » qui contribue à la veille continue des principales zones d’intérêt. L’emploi combiné des capteurs aéroterrestres, opératifs et stratégiques, la reconnaissance de combat et les analyses du Centre de renseignement Terre participent à la levée du doute, en contribuant à créer de l’opacité chez l’adversaire. L’intelligence artificielle contribuera à l’analyse et l’exploitation du renseignement pour gérer l’environnement opérationnel, détecter les menaces et croiser les données collectées avec d’autres informations plus générales. La Direction du renseignement militaire fait aussi appel aux forces spéciales Terre (FST), également employées par le Commandement des opérations spéciales. Articulées autour des capacités de commandement, de renseignement, d’action et d’aéromobilité, les FST disposent d’une formation autonome et d’une « démarche innovation » spécifique. Leurs opérations portent sur : l’anticipation stratégique pour révéler les intentions adverses et donner un temps d’avance aux décideurs militaires ; les actions directes ou indirectes à vocation coercitive, alimentées par un cycle court du renseignement ; le modelage de l’environnement d’une crise. La capacité des FST à s’insérer dans les environnements amis, alliés partenaires ou ennemis renforce la liberté d’action d’une force conventionnelle terrestre. Elles peuvent ainsi façonner l’environnement à son profit tout en menant des actions de subversion, de partenariats ou de destruction d’objectifs-clés pour désorganiser l’adversaire. Les stratégies hybrides adverses agissent dans le cyberespace et les champs électromagnétique et informationnel. En conséquence, les forces terrestres comportent des unités spécialisées dans la lutte informatique offensive, défensive ou d’influence, conformément aux documents de doctrine interarmées spécifiques.

Loïc Salmon

Armée de Terre : prête dans un contexte stratégique incertain

Défense : le cyber, de la conflictualité à la guerre froide

Prospective 2030 : tendances lourdes consolidées et ruptures technologiques prévisibles




Asie-Pacifique : Inde, Chine et Taïwan, acteurs de la sécurité

La récurrence d’incidents frontaliers avec la Chine pourrait conduire l’Inde à inclure Taïwan dans sa contribution à l’architecture de sécurité régionale.

C’est ce qui ressort d’une note publiée en juillet 2021 à Paris par Gilles Boquerat, chercheur associé à la Fondation pour la recherche stratégique.

Contentieux frontalier. Le différend territorial entre la Fédération indienne et la République populaire de Chine porte sur le tracé de la frontière himalayenne, à savoir sur l’Aksai Chin à l’Ouest et sur l’Etat indien l’Arunachal Pradesh à l’Est (voir carte). A l’Ouest, aucune démarcation n’a été tracée au sol. A l’Est, une ligne, dite Mac Mahon, suit la ligne de crête himalayenne. De fait, la Chine contrôle l’Aksai Chin depuis son invasion du Tibet en 1950. Elle y a construit une route reliant le Tibet à sa province du Xinjiang. A l’Est, l’Inde revendique une démarcation passant au pied des contreforts himalayens en bordure de la vallée du Brahmapoutre et incluant une zone dénommée « Tibet du Sud » par la Chine. En 1960, Pékin a proposé de reconnaître la ligne Mac Mahon en échange de l’Aksai Chin. Le refus de New Delhi a débouché, deux ans plus tard, sur une guerre…gagnée par la Chine, qui s’est contentée de consolider ses positions sur l’Aksai Chin. Une « Line of Actual Control » (LAC, ligne de contrôle effectif) sépare les deux pays sur 3.500 km, dont 1.600 km dans l’Aksai Chin. Le tracé de cette LAC, jamais accepté formellement par les deux parties, fait l’objet de désaccords ponctuels. Pour prévenir toute confrontation, Pékin et New Delhi ont conclu des accords en 1993, 2003, 2012 et 2013, excluant le retour à la force et prônant le développement de relations bilatérales, surtout économiques. Pour affirmer ses revendications sur la LAC, l’Inde a organisé 65 points de patrouille par ses forces armées et de police au Ladakh. Les 5 et 9 mai et 15 juin 2020, des affrontements meurtriers se sont produits entre soldats indiens et chinois. Depuis, les forces déployées sur la frontière restent en état d’alerte. Fin août, une unité indienne de la Force spéciale des frontières, composée notamment de réfugiés tibétains, a pris par surprise le contrôle de la chaîne du Kailash, surplombant la rive Sud du lac Pangong et la garnison chinoise de Moldo. Des pourparlers en avril et juin 2021 n’ont pas abouti à un retrait chinois de Gogra/Hot Spring ni des autres zones contestées. Pour l’Inde, la plaine de Depsang constitue un enjeu important, car l’aéroport militaire de Doulat Beg Oldie (DBO) y a été construit, à 5.000 m d’altitude, lors du conflit de 1962. La piste d’atterrissage se trouve près de la nouvelle route stratégique Darku-Shylok-DBO (en vert sur la carte), longue de 255 km et qui permet de ravitailler les forces déployées jusqu’au pied du col de Karakorum.

Militarisation accrue. L’Inde cherche à mettre en place une dissuasion crédible contre toute intrusion chinoise sur l’ensemble de la LAC et disposer d’une capacité de surprise. Depuis l’été 2020, 50.000 soldats y sont déployés sur 800 km. Le 1er Corps d’armée, composé de deux divisions d’infanterie, a été déplacé de la frontière avec le Pakistan vers le Ladakh. Le 17ème Corps, seule unité de montagne, reste basé dans le Bengale occidental, face aux Etats du Nord-Est (Sikkim, Népal et Bhoutan). La construction de routes, d’héliports et de camps est programmée dans les zones frontalières, afin de faciliter le déplacement de soldats et de matériels. Les sévères conditions météorologiques éprouvent les chars de combat T72MI Aleya et T905 Bhishma, les véhicules de combat d’infanterie BMP-2, les obusiers M777 de 155 mm et les batteries de missiles. Pour améliorer sa capacité de transport, l’armée de l’Air indienne a récemment acquis des hélicoptères CH-47 Chinook et des avions de transport tactique C-130J Super Hercules et Boeing C-17. De son côté, l’armée chinoise a équipé ses avant-postes de radars, capteurs et drones et les relient aux installations de l’arrière par des routes et la pose de fibres optiques. De plus, des villages sont édifiés à la frontière pour servir de postes de surveillance et matérialiser les revendications territoriales. A l’Est, la construction d’une voie ferrée entre Chendu (Sichuan) et Lhassa (Tibet), permettra le déploiement rapide de troupes et d’équipements en cas de tension frontalière entre l’Arunachal Pradesh et le Sikkim. Un premier tronçon de 435 km entre Lhassa et Nyingchi, a été inauguré en juin 2021. Toutefois, l’Inde ne semble guère en mesure de reconquérir le terrain perdu. Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, le budget de défense de la Chine a atteint 252 Mds$ en 2020, contre 72,9 Mds$ pour celui de l’Inde. De 2011 à 2020, les dépenses militaires ont augmenté de 76 % en Chine, contre 34 % en Inde. Par ailleurs, pour contrer l’expansionnisme maritime chinois, l’Inde a relancé, en 2020, le forum « Quadrilateral Security Dialogue » (Dialogue quadrilatéral sur la sécurité), portant notamment sur une synergie entre sa Marine et celle des Etats-Unis, du Japon et de l’Australie.

Contexte économique. L’Inde a reconnu très tôt la légitimité de la Chine populaire, après son accession au pouvoir en 1949. Puis, dans les années 1990, elle a procédé à un échange de représentations commerciales faisant office d’ambassades avec Taïwan. Après les incidents frontaliers de 2020, le représentant de Taïwan en Inde a proposé d’étendre les relations bilatérales à la sécurité régionale. Une montée de la tension entre Pékin et Taipei aurait en effet des conséquences géopolitiques graves. La liberté de navigation dans le détroit de Taïwan constitue un enjeu stratégique pour l’Inde, car 40 % de son commerce avec l’Asie orientale y transite. En octobre 2020, l’institution National Maritime Foundation, qui dépend du ministère indien de la Défense et de la Marine, a signé un accord avec la Taïwan-Asia Exchange Foundation pour réfléchir ensemble sur les questions d’intérêt commun liées au domaine maritime. Début 2019, l’Inde a proposé à Taïwan une assistance technologique pour la construction de sous-marins et a évoqué une collaboration en matière de cybersécurité. Pékin avait alors mis en garde New Delhi contre toute coopération militaire avec Taipei. En novembre 2020, l’Inde a refusé d’adhérer au « Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat économique pour l’ensemble de la région), vaste zone de libre-échange entre Australie, Brunei, Cambodge, Chine, Indonésie, Japon, Laos, Malaisie, Birmanie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Corée du Sud, Thaïlande et Viêt Nam. Elle y voit un moyen pour la Chine de renforcer sa position économique dominante sur la zone indopacifique. Toutefois, elle dépend de la Chine dans les secteurs de l’électronique, de l’industrie pharmaceutique, de l’automobile et des télécommunications. Pour l’exercice 2019-2020, ses achats à la Chine, incluant machines et équipements médicaux, ont atteint 65,3 Mds$ et ses ventes 16,6 Mds$, surtout des minerais pour soutenir le rebond de l’économie chinoise. En incluant Hong-Kong, la Chine est devenue le premier partenaire commercial de l’Inde, devant les Etats-Unis. L’Inde n’est que le 17ème partenaire commercial de Taïwan, qui reste son 31ème partenaire.

Loïc Salmon

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

Asie du Sud : Inde et Pakistan se veulent des puissances nucléaires responsables

Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu




Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »

L’Union européenne (UE), réduite à 27 Etats membres, élabore une stratégie portant sur la réponse aux conflits et crises externes, le renforcement de ses capacités militaires et la protection de son territoire et de sa population.

L’équipe « B2 » (cinq auteurs) l’explique dans l’ouvrage intitulé « La boîte à outils de la défense européenne Nouveautés 2020-2021 », publié à Bruxelles aux éditions du Villard en mai 2021.

Les risques et menaces. La Russie multiplie les actes d’intimidation contre l’UE. Ont été attribués à ses services de renseignement : la cyberattaque contre le Bundestag (Parlement fédéral) allemand en 2015 ; l’agression chimique en mars 2018 contre l’ancien agent russe Sergueï Skripal, réfugié en Grande-Bretagne ; des explosions dans des entrepôts en République tchèque en 2014 ; l’accueil hostile, le 3 février 2021 à Moscou, réservé au Haut représentant de l’UE venu plaider la libération de l’opposant Alexeï Navalny. Depuis 2019, la Turquie se confronte aux pays européens. En Méditerranée orientale, elle effectue des forages d’hydrocarbures dans les zones maritimes considérées comme chypriotes ou grecques. Elle a conclu un accord avec la Libye sur une zone économique exclusive empiétant sur celles de l’Italie, de Chypre et de la Grèce. Elle en conclu un second de nature militaire avec l’envoi de soldats et de matériels. Lors de la guerre dans le Haut-Karabagh (27 septembre-10 novembre 2020), elle a soutenu l’Azerbaïdjan par l’envoi d’hommes et de matériels. Elle maintient une présence en Somalie et dans les Balkans. La Chine est perçue par l’UE comme rivale, partenaire et concurrente, qui affiche sa souveraineté très au-delà de son environnement proche. Elle intervient jusqu’en Europe par le développement des « Nouvelles routes de la Soie », l’acquisition de biens économiques souverains ou sa « diplomatie des vaccins ». Outre le terrorisme interne ou externe, les Etats membres de l’UE font l’objet de tentatives de déstabilisation par des groupuscules militarisés ou des mouvements séparatistes, notamment en Espagne (Catalogne et Pays basque). D’anciennes menaces réapparaissent : armes chimiques ou bactériologiques ; espionnage politique ou industriel ; pressions sur les approvisionnements en énergie. Conséquences des technologies émergentes, de nouvelles menaces surgissent, à savoir la désinformation, l’ingérence électorale et les cyberattaques.

L’analyse géopolitique et spatiale. Depuis novembre 2020, la menace est évaluée par le Centre unique d’analyse du renseignement (SIAC, sigle anglais), qui regroupe le centre de renseignement militaire de l’Etat-major de l’UE et le centre de situation et de renseignement du Service européen pour l’action extérieure (SEAE), placé sous l’autorité du Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. Le SIAC reçoit des informations des services de renseignement civils ou militaires des Etats membres. L’UE dispose du Centre satellitaire de Torrejon (Espagne) pour le renseignement géo-spatial destiné aussi aux Etats membres et à des organisations internationales. Ainsi, lors du conflit dans l’ex-Yougoslavie (1991-2002), ce centre a adressé des cartes au Comité international de la Croix-Rouge. Il a fourni certaines analyses sur le Darfour à la Cour pénale internationale et d’autres à la mission de l’ONU en Libye. Il a confirmé l’existence de dépôts de munitions en Syrie, les déplacements de matériels le long de la frontière ukrainienne et les camps de prisonniers ouïgours dans le Xinjiang chinois. Par ailleurs, le centre de Torrejon évalue les risques de collision entre engins spatiaux et lance des alertes d’évitement. Il calcule les trajectoires d’objets artificiels lors de leur rentrée incontrôlée dans l’atmosphère. Il détecte et caractérise les fragmentations d’orbite. Enfin, l’UE dispose, à Bruxelles, du Collège européen de sécurité et de défense, dont le budget est passé de 500.000 € en 2013 à 2,06 M€ en 2021. Ce collège forme les personnels permanents du SEAE et ceux envoyés dans les missions de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) ou du SEAE, avec renforcement des formations pour les missions civiles et le domaine du cyber.

Une BITD européenne. L’UE dispose de moyens militaires nombreux, mais disparates et à différents niveaux de modernisation et d’interopérabilité. Ainsi, elle compte : 1.700 avions de combat de 16 types différents ; 380 hélicoptères d’attaque de 5 types ; 4.200 chars de 12 types, contre un seul aux Etats-Unis ; 120 navires de surface de 33 types (4 aux Etats-Unis). Le développement d’une base industrielle et technologique de défense (BITD) commune a nécessité l’instauration d’un fonds européen de défense (FED) pour la mise au point de nouvelles capacités de défense, mais pas leur acquisition…qui reste à la charge des budgets des Etats membres ! Adopté par le Parlement européen le 29 avril 2021, le FED se monte à 8 Mds pour la période 2021-2027, contre 0 € pour l’industrie de défense en 2014. L’enveloppe se répartit entre 2,7 Mds€ pour la recherche et la technologie et 5,3 Mds€ pour la recherche et le développement. La coopération en matière d’armement porte sur six domaines prioritaires : char de combat ; patrouilleurs de haute mer ; équipement individuel des fantassins ; lutte contre les drones et dénis d’accès ; défense spatiale ; mobilités aérienne et maritime ; installations logistiques ; résilience des systèmes informatiques.

Les conséquences du « Brexit ». Depuis l’entrée en vigueur du « Brexit » le 1er février 2020, l’UE a perdu 66 millions d’habitants et un important partenaire économique et financier, doté d’un vaste réseau diplomatique et membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU. Toutefois, pendant des années, la Grande-Bretagne a limité sa contribution aux missions et opérations de la PSDC au strict minimum. Son départ élimine une possibilité de blocage de la PSDC. La politique étrangère, la sécurité extérieure et la coopération en matière de défense ne sont pas couvertes par l’accord avec l’UE. Depuis le 1er janvier 2021, il n’y a plus de cadre formel pour coordonner les « listes noires » individuelles (gel des avoirs0) ou les mesures d’embargo économique contre des pays tiers. La Grande-Bretagne ne peut plus participer aux missions et opérations de la PSDC ni aux structures de commandement de l’UE. Elle ne bénéficie plus des accords internationaux négociés par l’UE, dont ceux sur le transfert de pirates. Elle peut participer aux programmes européens de surveillance de la terre (Copernicus) et de surveillance par satellite (EU satellite surveillance & tracking). Mais elle n’a plus accès au signal crypté réservé à la sphère gouvernementale du système Galileo de positionnement par satellites. Considérée comme un pays tiers, elle ne peut plus participer aux efforts d’intégration de la défense et de développement des capacités. Elle ne participe plus aux réunions des ministres de la Défense ni à l’élaboration de la politique de défense européenne. Elle peut être associée à certains projets, sur décision au cas par cas. Enfin, elle reste étroitement associée à l’Agence européenne de cybersécurité.

Loïc Salmon

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Japon : multilatéralisme dans un contexte stratégique tendu

Pour le Japon, allié des Etats-Unis et partisan du multilatéralisme en matière de politique étrangère, la sécurité régionale l’emporte parfois sur les enjeux commerciaux.

Valérie Niquet, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, l’explique dans deux notes publiées le 18 novembre 2020 et le 24 mars 2021.

Le contexte stratégique. Le pacte d’alliance entre le Japon et les Etats-Unis, conclu à l’issue de la seconde guerre mondiale, reste au cœur de la sécurité du Japon et de la région Asie-Pacifique. La Corée du Nord demeure la menace la plus immédiate (voir encadré). De mai 2019 à novembre 2020, celle-ci a effectué 35 tirs d’essais de missiles, dont un seul a échoué. Les derniers concernaient des missiles de courte portée à combustible solide, signe d’un progrès technologique considérable. Ces essais, prélude à une éventuelle attaque massive, constituent une menace crédible et immédiate pour le Japon, qui abrite les bases américaines les plus importantes en Asie. Par ailleurs, la Chine a remplacé l’Union soviétique comme adversaire commun du Japon et des Etats-Unis, Son idéologie communiste se trouve masquée par les réformes économiques et la stratégie d’ouverture sur le monde mise en œuvre depuis 1979. Toutefois, la Chine demeure un partenaire économique majeur pour le Japon. Son deuxième partenaire pour les exportations après les Etats-Unis, elle en est devenue le premier pour les échanges commerciaux, passés de 1Md$ par an à la fin des années 1970 à 317 Mds$ en 2019. La guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine affecte certaines entreprises japonaises. Ainsi les fabricants de micro-processeurs sont concernés par l’interdiction de vente de technologies américaines à des entreprises chinoises, dont ZTE (réseaux et de communication et fabrication de téléphones mobiles) et Huawei (smartphones). La menace chinoise porte notamment sur l’archipel des Senkaku et d’autres îles de l’espace maritime japonais. Pour Pékin, la contestation des limites en mer de Chine orientale constitue un moyen de de contrôle de la puissance japonaise. Cette posture se traduit par la multiplication des incursions dans les eaux entourant les Senkaku. Entre avril 2019 et août 2020, des navires chinois ont passé 456 jours dans les eaux contigües. Des garde-côtes chinois ont même pénétré à quatre reprises dans les eaux territoriales japonaises en 2019 et sept fois en 2020. Certains sont restés 39 heures et même jusqu’à 59 heures, maintenant en alerte permanente les unités navales et de garde-côtes japonais. Le Livre blanc de la défense du Japon, publié en juillet 2020 mentionne comme menace importante « la tentative constante de modifier unilatéralement le statu quo autour des Senkaku et en mer de Chine méridionale en utilisant la coercition. » Selon un sondage réalisé le même mois, 90 % des personnes interrogées ont déclaré avoir une opinion négative de la Chine. Cette perception de la Chine comme une menace et un facteur d’instabilité croît dans la région. En conséquence, le Japon a adopté une stratégie de sécurité nationale en 2013. Le budget de la défense représente 1,1 % du produit intérieur brut pour l’année fiscale 2020-2021. Mais l’augmentation cumulée entre 2012 et 2019 a atteint 13 % à 48,6 Mds$. Une loi de 2015 autorise le principe « d’auto-défense collective ». Il s’agit de construire une « force de défense multi-domaines », capable de défendre le territoire, y compris les îles éloignées, et de donner aux forces d’auto-défense la capacité de contribuer à la paix, même loin des côtes.

L’action extérieure. La montée en puissance de la Chine transforme en profondeur le cadre de la politique extérieure du Japon. La « doctrine Fukuda » (Premier ministre de 1976 à 1978), énoncée en 1977, a amorcé le retour du Japon comme puissance pacifique sur la scène internationale, en commençant par l’Asie du Sud-Est, important récipiendaire de son aide au développement. Un premier accord de libre-échange, signé avec Singapour en 2002, a été suivi deux ans plus tard d’un autre avec l’ASEAN qui regroupe 11 pays (Brunei, Birmanie, Cambodge, Timor-Leste, Indonésie, Laos, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande et Viêt Nam). En vue d’un rééquilibrage entre les domaines économique et stratégique, le Japon soutient, dès 2016, le « Trans-Pacific Partnership » (Partenariat trans Pacifique), accord commercial entre Australie, Brunei, Canada, Chili, Japon, Malaisie, Mexique, Nouvelle-Zélande, Pérou, Singapour et Viêt Nam. Il propose des normes démocratiques, transparentes et libérales, face à l’influence chinoise. En effet, Pékin ne trace pas de frontières entre les théâtres d’actions économiques, militaires, stratégiques, scientifiques et légales, qu’ils soient bilatéraux ou multilatéraux, afin de servir les intérêts définis par le Parti communiste. En intégrant l’Organisation mondiale du commerce avec des conditions spécifiques, elle a tenté de se servir des règles qui l’avantagent, sans respecter celles qui limitent sa marge de manœuvre et en imposant son propre « multilatéralisme », à savoir le projet des « Nouvelles routes de la soie ». En outre, elle contrôle 4 des 15 organisations internationales sous l’égide l’ONU, afin d’exercer une influence indirecte par l’intermédiaire des Etats membres dont elle est proche. En vue d’équilibrer la puissance chinoise dans une vaste zone de libre-échange, le Japon a adhéré, en 2021, au « Regional Comprehensive Economic Partnership (Partenariat économique pour l’ensemble de la région), vaste zone de libre-échange entre Australie, Brunei, Cambodge, Chine, Indonésie, Laos, Malaisie, Birmanie, Nouvelle-Zélande, Philippines, Singapour, Corée du Sud, Thaïlande et Viêt Nam. Par ailleurs, en 2018, le Japon a signé un accord de partenariat économique avec l’Union européenne, doublé d’un partenariat stratégique. Le concept d’une « zone indo-pacifique libre et ouverte », prôné par le Japon en 2016, refuse l’usage de la force, le non-respect des règles internationales et la remise en cause du libre-échange par décision unilatérale ou manipulation des règles existantes.

Loïc Salmon

Le 15 septembre 2021, les deux Corées ont procédé à des tirs de missiles. Le missile sud-coréen a été tiré d’un sous-marin de la classe Ahn Chang-ho, récemment mis en service et équipé de systèmes de lancement verticaux pour missiles de croisière. Quelques heures auparavant, deux missiles à courte portée, lancés depuis le centre de la Corée du Nord vers la mer du Japon, ont parcouru environ 800 km à une altitude maximale de 60 km, selon l’Etat-major interarmées sud-coréen. Le 13 septembre, la Corée du Nord avait annoncé que des « missiles de croisière à longue portée » avaient parcouru 1.500 km pendant deux heures au-dessus de son territoire et de ses eaux territoriales. Selon les analystes, ces missiles pourraient atteindre la Corée du Sud et le Japon. Les sanctions de l’ONU contre la Corée du Nord portent sur l’armement nucléaire et les missiles balistiques, mais pas sur le développement de missiles de croisière. Le 28 septembre, l’agence de presse de la Corée du Nord a annoncé l’essai réussi d’un missile planeur hypersonique Hwasong-8 sur une distance de 200 km et une apogée de 30 km.

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