Afghanistan : un sanctuaire néo-djihadiste très incertain

Organisation politico-religieuse sunnite, le régime taliban a trop besoin de la communauté internationale pour laisser l’Afghanistan redevenir une base-arrière de la mouvance djihadiste mondiale.

C’est ce qui ressort de deux études rendues publiques à Paris : une note réalisée par Jean-Luc Marret, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS) et publiée en septembre 2021 ; un dossier de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) en novembre 2021.

Les enjeux sécuritaires. Le régime taliban, arrivé au pouvoir après la chute de Kaboul le 15 août, a été surpris par l’attaque de l’aéroport, mal sécurisé, de la capitale le 28 août. Cet attentat, perpétré par le mouvement djihadiste EI-K (branche de l’Etat islamique en Afghanistan), a provoqué la mort de 180 personnes. Le régime taliban est en effet jugé trop modéré par l’EI-K, qui lui reproche ses négociations avec les Etats-Unis (accords de Doha en 2020) et ses relations avec l’Iran chiite. Multi-ethnique mais en majorité pachtoune, il limite son ambition à l’Afghanistan, tandis qu’Al Qaïda, avec qui il entretient des liens étroits, veut établir un califat mondial contre l’Occident en déstabilisant les Etats-Unis et Israël. Alors que, précise le document de la FRS, l’armée soviétique avait rendu hors d’usage ses milliers de blindés abandonnés lors de d’évacuation de l’Afghanistan en 1989, la débâcle de l’Armée nationale afghane a fourni aux Talibans un important arsenal en bon état et d’origine américaine. Il s’agit notamment d’avions, d’hélicoptères, de systèmes portables de communication tactique cryptée, de véhicules de transport de troupe et de missiles anti-char. Toutefois, les absences de soutien logistique (pièces détachées et munitions) et de compétence en matière de maintenance entraîneront une attrition progressive. Dans l’immédiat, ces équipements modernes renforcent les capacités du régime contre les oppositions armées locales : l’Alliance du Nord/Résistance du Panchir, qui a affirmé avoir repoussé une attaque des Talibans le 30 août 2021 ; l’EI-K, regroupant d’anciennes organisations djihadistes, y compris ouïgoures et ouzbèkes, ou de Talibans transfuges ; des éléments de l’ancienne armée afghane ; les groupes d’auto-défense Hazara (chiite), dont le Front de résistance aurait repoussé des Talibans le 24 août 2021 près de son fief de Behsud, ou le groupe d’Abdul Hakim Shujoyi, actif à Uruzan. Par ailleurs, la libération, par les Talibans au fur et à mesure de leur avancée militaire, de militants opérationnels détenus dans les prisons afghanes préoccupe désormais le nouveau régime. Parmi eux, certains djihadistes étrangers pourraient se mobiliser et constituer de nouveaux réseaux. Le mouvement taliban a souvent intégré des anciens militants des réseaux proches d’Al Qaïda. Aujourd’hui, paraît inévitable l’accueil passif de sympathisants cherchant une base-arrière sûre ou « faisant l’Hégire », à savoir se séparer de ses proches en déménageant en terre musulmane pour pratiquer un islam pur. La constitution formelle d’une administration d’accueil de volontaires djihadistes étrangers aboutirait logiquement à la préparation d’attentats régionaux ou internationaux, estime Jean-Luc Marret. Mais cela risquerait de précipiter la fin du régime taliban par une répétition de l’invasion américaine anti-Al Qaïda de 2001 ou par la fourniture de moyens nécessaires aux groupes anti-Talibans pour acquérir la supériorité militaire. Mais, le « djihad numérique » offre des possibilités de radicalisation en ligne, grâce à la maîtrise des réseaux sociaux ouverts ou cryptés, type « Telegram ». Les Talibans seraient, éventuellement, en mesure de d’utiliser les installations existantes pour diffuser suffisamment de propagande pour mobiliser des sympathisants hors d’Afghanistan. Toutefois, la lutte armée contre l’EI-K pourrait leur permettre de bénéficier d’une certaine tolérance par la communauté internationale comme le Somaliland, conclut Jean-Luc Marret.

L’environnement socio-économique. Selon le document officiel « Afghanistan living Conditions Survey », en 2016-2017, 36 % des Afghans avaient accès à l’eau potable et 31 % à l’électricité. Le taux d’alphabétisation des 15-24 ans atteignait 53,6 %. Celui de l’inscription en école primaire des dernières classes d’âge se montait 72,5 %, dont 84,4 % pour les garçons et 58,9 % pour les filles, chiffres supérieurs à ceux de la plupart des pays en développement. Par ailleurs, d’après des études américaines, l’Afghanistan pourrait détenir 60 Mt de cuivre, 2,2 Mdst de minerai de fer, 1,4 Mt de terres rares, des gisements d’aluminium, d’or, d’argent, de mercure et de lithium ainsi que des réserves de pétrole et de gaz. Le dossier de l’IHEDN indique que l’économie du pays dépend pour moitié de l’agriculture. Jusque dans les années 1970, seule une minorité chiite du Badakshan cultivait le pavot, d’où est extrait l’opium transformé ensuite en héroïne. Interdite par le premier régime taliban de 2000, cette culture a prospéré pendant 20 ans après son expulsion et représente 85 % de la production mondiale d’opium. Malgré son opposition de principe, le nouveau régime récupère une part substantielle des bénéfices de sa vente par diverses formes de taxation et de racket. En 2021, le pays connaît un effondrement économique et une grave sècheresse. Touchée par la pandémie du Covid-19, la population se trouve dans une situation humanitaire très difficile avec 14 millions de personnes nécessitant l’aide alimentaire internationale et 4 millions de personnes déplacées.

La situation diplomatique. Le dossier de l’IHEDN présente l’état des relations internationales de l’Afghanistan. Longtemps, le Pakistan a toléré une porosité de sa frontière en accueillant des exilés afghans des deux camps, au risque de relancer la question territoriale de la « ligne Durand », frontière héritée de la colonisation britannique et contestée par les Afghans. L’Inde, qui a toujours cherché un équilibre des puissances autour de cette ligne, pourrait perdre de son influence. La Chine convoite les richesses minières de l’Afghanistan et y avait déjà investi 8 Mds$ en 2009 dans une mine de cuivre sous contrôle taliban. Depuis 2000, la Russie partage avec les Talibans l’objectif politique commun d’humilier les Etats-Unis. Sa priorité demeure la stabilité de son voisinage immédiat et de l’Asie centrale. Afin de sécuriser ses frontières, l’Iran a amélioré ses relations avec les Talibans depuis plusieurs années, préservant ainsi les minorités chiites afghanes. Depuis des décennies, le Qatar s’est trouvé au centre des rencontres diplomatiques informelles entre les Talibans et leurs contacts internationaux, notamment américains. Toutefois en août 2021, il a accueilli un nombre considérable de réfugiés afghans en transit vers d’autres pays. La Turquie cherche à se positionner comme intermédiaire diplomatique pour faire participer ses entreprises de travaux publics à la reconstruction du pays. Quant aux Etats occidentaux, conclut le document de l’IHEDN, le départ des troupes américaines d’Afghanistan pourrait marquer la fin de leurs interventions militaires dans la lutte anti terrorisme, remplacée progressivement par une compétition accrue entre puissances régionales avec le retour possible de conflits de haute intensité.

Loïc Salmon

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Stratégie : maîtrise des fonds marins, ambition et opérations

La connaissance des fonds marins jusqu’à 6.000 m permettra à la France de mieux les connaître, en vue de garantir sa liberté d’action de ses forces, de protéger les zones d’intérêt national et, éventuellement, d’agir militairement.

Le 14 février 2022 à Paris, Florence Parly, ministre des Armées, et le général Thierry Burkhard, chef d’Etat-major des Armées (CEMA), ont présenté ce projet stratégique et sa feuille de route.

Les enjeux. La ministre a rappelé que, pour les besoins industriels, des drones et robots télé-opérés sont capables de mener des opérations militaires à plusieurs kilomètres de profondeur. La compétition dans les grands fonds marins résulte d’abord de la raréfaction des ressources terrestres en pétrole et gaz et métaux rares pour les technologies numériques, laquelle pousse à en rechercher au fond des mers. Il s’ensuit des tensions géopolitiques, notamment en mer de Chine méridionale et en Méditerranée. En outre, de grandes puissances militaires et les GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), explorent les fonds marins avec une certaine ambivalence des objectifs, civils ou militaires, en raison de l’emploi de moyens à double usage. Enfin, le droit de la mer se trouve contourné par la conjugaison d’activités secrètes, commerciales, scientifiques et militaires, avec des actions au seuil de la conflictualité, difficiles à caractériser et attribuer. Par ailleurs, les 450 câbles sous-marins véhiculant 99 % des données numériques constituent des infrastructures sensibles que certaines nations pourraient surveiller ou dégrader. L’absence de surveillance incite tôt ou tard à piller ou contester. Selon Florence Parly, il s’agit de garantir la liberté d’action des armées, protéger les infrastructures sous-marines et faire peser une menace crédible sur les pays tentés de s’en prendre aux intérêts de la France, dans son espace maritime, ou de ses partenaires stratégiques. La doctrine dans ce domaine évoluera au gré des avancées technologiques et des préoccupations des pays alliés et de l’OTAN, conclut la ministre des Armées.

Les opérations. Face à la stratégie hybride d’actions difficilement attribuable, explique le CEMA, il faut pouvoir peser sur le rapport de force pour éviter le fait accompli. Cela implique d’anticiper et de faire connaître sa capacité à réagir de façon indépendante avec les ressources nécessaires. Les moyens de surveillance de la Marine nationale, de la surface à quelques centaines de mètres actuellement, seront portés à 6.000 m de profondeur. Le système de lutte anti-mines marine futur (SLAMF, voir plus loin) utilisera l’intelligence artificielle, les drones et les robots. En synergie avec la Direction générale de l’armement (DGA), le Service hydrographique et océanographique de la Marine (Shom) utilisera les données des sous-marins et des navires de surface pour améliorer la cartographie des fonds destinée aux forces navales. En 2023, la Marine nationale disposera d’une capacité d’exploration des grands fonds par le couple drone-robot. La future doctrine interarmées, interalliés et avec les industriels visera à : protéger les approches des eaux territoriales et les zones économiques exclusives (ZEE) ; maintenir la souveraineté dans les Outre-mer ; disposer de moyens projetables et aérotransportables pour renforcer la défense des côtes.

L’environnement. Selon le ministère des Armées, les sous-marins étrangers doivent naviguer en surface dans les eaux territoriales. Des entreprises étrangères peuvent poser des câbles et des pipelines dans les ZEE. Au-delà de 6.000 m de profondeur (17 % des fonds marins), la « zone hadale » se trouve dans l’obscurité totale et le froid. La pression de l’eau équivaut à 1 t/cm2. Les ondes acoustiques y passent, mais pas les ondes électromagnétiques. Les GAFAM financent 50 % des câbles de communication par internet. Les fonds marins intéressent également la Chine, la Russie, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Australie, l’Italie, l’Inde et le Japon. Dans son Plan d’investissement 2020-2030, la France prévoit 300 M€ pour mieux les connaître et les exploiter. Elle dispose du Shom, de l’Ifremer (Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer) et de la capacité d’archéologie sous-marine. Elle coopère avec les pays étrangers pour l’échange d’informations et de technologie, en vue d’améliorer les moyens existants. Le ministère des Armées s’appuie sur les technologies civiles qui bénéficient d’investissements très importants. Un amiral assurera la coordination des actions dans ce domaine. A l’Etat-major des armées, un groupe de travail réunit des représentants du Shom, de la Direction générale des relations internationales et de la stratégie, de la DGA et des services de renseignement. L’épave du sous-marin Minerve, disparu en Méditerranée en1968, a été retrouvée en 2019 en cinq jours à 2.350 m de profondeur par un navire norvégien de travaux sous-marins. En décembre 2021, un avion de chasse britannique F-35B, abîmé en Méditerranée, a été récupéré en trois semaines. Un F-35C américain, qui s’est écrasé en mer de Chine en janvier 2022, fait l’objet de recherches.

Les moyens techniques. La guerre des mines nécessite navires de surface, sonars remorqués robots télé-opérés et plongeurs démineurs et, demain, des drones de surface pilotés depuis la terre ou la mer et des drones sous-marins autonomes. Le bâtiment de guerre des mines prépare la mission et engage les moyens. Trois groupes de plongeurs démineurs (40-60 hommes), basés à Cherbourg, Brest et Toulon avec leur bâtiment base, peuvent agir jusqu’ à 80 m. Les sonars remorqués détectent, classifient et localisent les mines. Les robots télé-opérés les identifient et les neutralisent jusqu’à 150 m. Le centre de commandement traite les images par l’intelligence artificielle. Le SLAMF (système de lutte anti-mines futur) inclura des « bâtiments-mères » mettant en œuvre : un drone de surface pour envoyer des informations en temps réel ; un drone sous-marin pour des images haute résolution et multi-angles jusqu’à 300 m. La Marine nationale dispose du robot Ulisse qui descend jusqu’à 1.000 m et du robot Diomede jusqu’à 2.000 m. En 2023, le ministère des Armées devrait acquérir deux « couples robots-drones » civils, capables d’atteindre des profondeurs de 3.000 à 6.000 m. D’ici à 2030, La DGA et les industriels français auront développé des unités capables de très grandes précision et rapidité de transmission.

Loïc Salmon

Les fonds marins s’étendent sur 361 Mkm2 à une profondeur moyenne de 3.800 m. La connaissance métrique ne porte que sur 2 % de leur surface. Environ 75 % de ce fonds se situent à des profondeurs supérieures à 3.000 m. Des moyens d’intervention et de surveillance jusqu’à 6.000 m de fond permettront de les rendre accessibles à 97 %. Selon la Convention de Montego Bay en vigueur depuis 1994, la souveraineté des Etats, de la surface au sous-sol marin s’étend à 22,22 km (12 milles marins) et la zone économique exclusive (ZEE) à des fins d’exploitation à 370,4 km (200 milles) avec possibilité d’extension dans la continuité du plateau continental jusqu’à 500 km, après arbitrage international. Au-delà des ZEE, les eaux internationales sont définies comme le patrimoine commun de l’humanité.

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Ukraine : sous-estimations stratégiques de la Russie

« L’opération militaire spéciale », de la Russie contre l’Ukraine risque de se transformer en guerre d’usure, en raison de ses sous-estimations sur les plans militaire et diplomatique et de leurs conséquences économiques.

Françoise Thom, maître de conférences en Histoire contemporaine à l’université Paris IV Sorbonne, l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 mars 2022 à Paris, par l’Association des auditeurs IHEDN région Paris Ile-de-France. Le lendemain à Paris, le colonel Pascal Ianni, porte-parole de l’Etat-major des armées (EMA), a présenté la situation en Ukraine à la presse.

Conflit sur trois fronts. Après deux semaines de combats, les troupes russes n’ont pas obtenu de gains territoriaux notables, hormis à Soumy, selon l’EMA (voir carte). L’ouverture et l’utilisation de couloirs humanitaires restent incertaines. Sur le front Est, une première jonction est en cours entre les forces russes venant du Nord et les séparatistes du Donbass (1). A Kharkiv (2), les troupes russes poursuivent le contournement par l’Est et l’Ouest de la ville qui, bien qu’encerclée, reste aux mains des forces armées ukrainiennes. Sur le front Sud, le siège de la ville de Marioupol se poursuit sans évolution significative de la situation (3). Les offensives et contre-offensives continuent pour le contrôle de la ville de Mykolaïv, qui reste encerclée (4). Sur le front Nord, les combats se poursuivent dans le secteur d’Okhtyrka à 75 km au Sud de Soumy (5). La ville de Chernihiv n’est pas encore conquise par les forces russes, qui l’ont contournée par l’Ouest (6). L’encerclement de la ville de Kiev se poursuit par l’Ouest, où la ville de Fastiv constitue la prochaine cible des forces russes. A l’Est de Kiev, celles-ci ont conquis Brovary, isolant Chernihiv de la capitale ukrainienne (7).

Perceptions politico-militaires. Persuadé de pouvoir atteindre Kiev en trois jours, l’Etat-major russe a été surpris par la résistance ukrainienne, alors que ses soldats auraient dû être accueillis en libérateurs. Son intervention a soudé l’Ukraine comme elle ne l’a jamais été, souligne Françoise Thom. Désinformé par les rapports des partis séparatistes du Donbass, il a considéré le potentiel militaire de l’Ukraine inchangé depuis l’annexion de la Crimée en 2014, quand l’armée ukrainienne était infiltrée par des agents russes. Mais ensuite, l’Ukraine s’est constituée en véritable Etat et a réorganisé ses forces militaires. Début mars, la Russie reconnaît que la guerre n’est pas terminée. Son président, Vladimir Poutine, ignore les sources d’informations extérieures, dont internet, et ne compte que sur ses services de renseignement et son Etat-major, qui ont tendance à surestimer la puissance de l’armée russe. Deux tsars, autocrates comme lui, ont connu une situation similaire, rappelle Françoise Thom, à savoir Nicolas 1er, pendant la guerre de Crimée (1853-1856) contre les Empires ottoman, français et britannique, et Nicolas II, pendant celle contre le Japon (1904-1905).

Vues diplomatico-économiques. Dans les années 1991-1994, après l’effondrement de l’URSS, la Russie a été traitée avec égards par l’Occident, estime Françoise Thom. Elle a été admise au Conseil de l’Europe (exclue le 16 mars 2022), au sein du Partenariat pour la paix (Etats membres de l’OTAN et autres pays, dont ceux de l’ex bloc soviétique) et comme 8ème membre du partenariat économique G7 (suspendue en 2014). Les pays occidentaux ont cru que la tenue d’élections libres et l’économie de marché apporteraient la prospérité à la Russie, alors que la libéralisation des prix et l’inflation ont provoqué l’appauvrissement d’une grande partie de sa population. Moscou ne voit pas en l’OTAN une menace militaire, mais une organisation de propagande envers ses anciens pays satellites. Pourtant, en raison du Partenariat pour la paix, l’OTAN ne s’est élargie qu’à leur demande pressante. La Russie ne comprend pas que des Etats plus petits, dont la France et l’Allemagne, défendent leurs intérêts propres. Le Kremlin considère les Etats-Unis comme ses seuls interlocuteurs valables. Il n’accepte pas que l’Ukraine, qu’il estime faisant partie de la Russie, se tourne vers l’Europe et veut y installer un gouvernement pro-russe. Espérant une résignation des pays occidentaux comme pour la Crimée en 2014, il a été surpris par l’ampleur de leurs sanctions économiques après son attaque contre l’Ukraine. Le gel de ses avoirs empêche la Banque centrale russe de profiter de ses revenus, provoquant une chute du rouble. Face à la menace des forces nucléaires russes, les pays occidentaux ont déclenché une guerre économique presque totale. Même si elle achète le gaz russe au dixième du prix normal, la Chine ne peut se permettre de se brouiller avec les pays occidentaux. Malgré ses intérêts économiques (gaz et centrales nucléaires) avec la Russie, la Turquie se trouve en rivalité avec elle en Asie centrale et soutient la minorité tatare de Crimée. En Afrique, les interventions de la société paramilitaire russe Wagner et la guerre de l’information contre l’influence française rappellent les méthodes soviétiques. La propagande anti-occidentale de la Russie remet en cause l’ordre international de l’après-guerre froide.

Affirmation d’une logique de guerre. La montée du nationalisme russe a commencé dès 1993, estime Françoise Thom. Arrivé au pouvoir en 2000, Vladimir Poutine profite de l’augmentation des revenus pétroliers pour renforcer les forces armées et de sécurité. L’Occident n’ayant pas saisi la « main tendue » de la Russie, leurs relations se sont alors dégradées. En 2004, le président de la commission des affaires étrangères du Parlement russe déclare que c’est à la Russie de s’étendre vers l’Ouest et non pas à l’OTAN d’aller vers l’Est. Les pays occidentaux, de plus en plus dépendants économiquement de la Russie, doivent donc accepter son influence croissante sur les pays de l’ex-URSS. En 2007, la Russie construit une base militaire au bord de la mer Noire et renforce sa présence au Proche-Orient (Syrie). En 2008, elle reconnaît l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie d Sud, provinces de la Géorgie. La coopération avec les pays occidentaux lui permet de s’affirmer dans les domaines économique et militaire. La Russie estime qu’elle doit empêcher les pays étrangers de s’approprier ses ressources naturelles. Dès 2008, sa nouvelle doctrine militaire prévoyait de se préparer à une guerre d’ici à 2020, afin de se remettre de l’effondrement de l’URSS et construire un nouvel ordre mondial. La pandémie du Covid19 a repoussé cette échéance à 2021. Le Kremlin se sent alors en position de force en raison de la défaite des Etats-Unis en Afghanistan, de leur conflit larvé avec la Chine et de la pression du groupe gazier russe Gazprom sur l’Europe. Toutefois, les aléas de la guerre contre le Japon ont conduit aux émeutes de 1905 en Russie, ceux de la première guerre mondiale à la révolution bolchévique en 1917 et ceux de la guerre en Afghanistan (1979-1989) à la chute de l’URSS en 1991. La réussite d’une éventuelle révolution de palais au Kremlin, consécutive à la guerre contre l’Ukraine, nécessiterait la mise en place d’institutions indépendantes, la liberté de la presse et l’évacuation des territoires occupés par les troupes russes depuis 2008.

Loïc Salmon

Ukraine : le volet français de la défense du flanc Est de l’Europe

Ukraine : soutiens OTAN et UE, sanctions contre la Russie

Proche-Orient : retour en force de la Russie dans la région




Ukraine : soutiens OTAN et UE, sanctions contre la Russie

Suite à l’attaque de la Russie contre l’Ukraine le 24 février 2022, la France, l’OTAN et l’Union européenne (UE) ont apporté leur soutien à cette dernière, sauf l’envoi de troupes au sol, et pris des sanctions économiques contre la Russie. L’Allemagne a décidé de se réarmer.

La France. Le 28 février, le président de la République, Emmanuel Macron, a demandé aux armées de faire preuve d’une « grande vigilance » et de la « retenue nécessaire lors des possibles interférences ». Il s’agit d’éviter un incident mal maîtrisé et mal interprété. En effet, depuis une décennie, les avions à long rayon d’action, les bâtiments de surface et les sous-marins russes fréquentent les zones d’intérêt français, près du territoire national, en Atlantique, en Méditerranée et en Manche. Depuis l’engagement direct de la Russie dans la guerre civile en Syrie en 2015, les bâtiments et aéronefs français engagés dans l’opération « Chammal » contre Daech en Irak se coordonnent avec les autres unités militaires sur zone pour éviter des situations à risque élevé. En Afrique, des sociétés militaires privées, dont Wagner (russe) que Moscou ne reconnaît pas officiellement, sont présentes en Centrafrique et au Mali, où sont engagées les forces armées françaises. Par ailleurs, selon le ministère des Armées, dès le début du conflit russo-ukrainien, la France a livré à l’Ukraine des casques, gilets pare-balles et appareils de déminage. D’autres équipements à vocation défensive, létaux et non létaux, seront prochainement livrés. Entre 2011 et 2020, la France a conclu avec l’Ukraine des contrats d’armements d’un montant de 124 M€ et incluant 20 patrouilleurs garde-côtes, en service en mer Noire, et des missiles défensifs à très courte portée pour les corvettes ukrainiennes. La France, qui préside le Conseil de l’UE pour le premier semestre 2022, se félicite de la décision de l’UE de financer des équipements militaires pour l’Ukraine jusqu’à 500 M€ (voir plus loin).

L’OTAN. Le 25 février, le président de la République a annoncé le renforcement de la présence militaire de la France sur le flan Est de l’OTAN. Le déploiement, déjà prévu, d’avions de chasse dans les Etats baltes (Estonie, Lettonie et Lituanie) sera accéléré et renforcé à des fins de protection et de défense. Depuis le 24 février, des patrouilles parties de France, assurent la défense aérienne du territoire polonais. Dès la mi-mars, 4 Mirage 2000-5 et une centaine de personnels de l’armée de l’Air et de l’Espace seront déployés en Estonie ainsi que 200 militaires d’un sous-groupement terrestre aux côtés des détachements danois et britannique. En Roumanie, la France va projeter un premier groupement tactique interarmes d’environ 500 militaires, issu du bataillon « Spearhead » de la Force à très haut niveau de réactivité de l’OTAN, actuellement commandée par la France. En effet, le Commandement suprême des forces alliées en Europe a demandé d’y déployer le bataillon «Spearhead ». La France s’est engagée à y tenir le rôle de nation-cadre. Déjà, depuis 2014, à la suite de l’annexion russe de la Crimée, non reconnue par la communauté internationale, les forces armées françaises participent à des missions de réassurance. Dans le cadre de la « présence avancée renforcée », un détachement de 300 militaires, de chars Leclerc et de véhicules blindés de combat d’infanterie, présent en Estonie depuis plus d’un an, est, alternativement, intégré à un bataillon britannique en Estonie et à un bataillon allemand en Lituanie. Dans les Etats baltes, la France contribue régulièrement à la police du ciel avec des avions de chasse, de guet aérien AWACS et de surveillance maritime pour des missions de surveillance et de renseignement. Elle envoie régulièrement des moyens navals en mer Noire, dont la frégate multi-missions Auvergne en janvier 2022. Par ailleurs, elle contribue à la sécurité aux abords de l’Europe par le déploiement du groupe aéronaval en Méditerranée et la participation à l’exercice « Naval 22 » en Norvège. Suite à un dialogue amorcé après l’effondrement de l’URSS en 1991, l’OTAN a accru son soutien au développement de l’Ukraine à partir de 2014 et a renforcé sa présence en mer Noire. Elle a ainsi intensifié sa coopération maritime avec l’Ukraine et la Géorgie, dont les provinces d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud ont proclamé leur indépendance que la Russie a reconnue en 2008. En 2017, le Parlement ukrainien a adopté une loi portant sur l’adhésion à l’OTAN, objectif de politique étrangère et de sécurité inscrit dans la constitution en 2019.

Les sanctions économiques. Selon le Groupe d’études géopolitiques, au 26 février 2022, Biélorussie, Syrie, Birmanie et Venezuela ont soutenu l’intervention russe en Ukraine. Tous les pays occidentaux l’ont condamnée. Le 2 mars, l’assemblée générale de l’ONU a adopté une résolution déplorant « l’agression » de la Russie et exigeant le retrait immédiat de ses forces armées : 141 votes pour ; 5 votes contre (Russie, Biélorussie, Erythrée, Corée du Nord et Syrie) ; 35 abstentions. Le 26 février, selon la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, les pays occidentaux ont décidé d’exclure de nombreuses banques russes, y compris la Banque centrale, de la plateforme interbancaire Swift, pour réduire le financement de la guerre en Ukraine. Swift permet le transit des ordres de paiement entre banques, de transfert de fonds, d’achat et de vente de valeurs mobilières. Selon l’association nationale russe Rosswift, la Russie en est le 2ème utilisateur après les Etats-Unis avec environ 300 banques et institutions, soit plus de la moitié de ses organismes de crédit. Toutefois, Moscou met en œuvre ses propres infrastructures pour les paiements (carte bancaire Mir), la notation (agence Akra) et les transferts (système SPFS). Le Conseil européen a décidé de geler les avoirs du président Vladimir Poutine, du ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, des membres du Conseil national de sécurité et des députés russes ayant soutenu la reconnaissance des républiques séparatistes de Donetsk et de Louhansk en Ukraine. D’autres sanctions portent sur les finances, l’énergie, les transports, la technologie et les visas. La Suisse, qui a endossé toutes les sanctions prises par l’UE, a gelé les avoirs, estimés à 21,4 Mds$, de riches hommes d’affaires russes. Environ 80 % du négoce de pétrole et de gaz russes se fait en Suisse. Le 2 mars, l’Allemagne a abandonné le projet de gazoduc Nord Stream 2, long de 1.230 km en mer Baltique, la reliant à la Russie et propriété du groupe russe Gazprom.

Les conséquences militaires induites. Le 27 février, Josep Borrell, Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, a annoncé une aide de 450 M€ à l’Ukraine pour l’achat d’équipements militaires létaux, dont des avions de chasse, et une autre de 50 M€ pour des matériels non létaux. L’Allemagne va livrer 1.000 lance-roquettes et 500 missiles sol-air à l’Ukraine. Elle a augmenté immédiatement son propre budget militaire de 100 Mds€ et l’accroîtra chaque année, afin qu’il dépasse 2 % de son produit intérieur brut. La construction des futurs chars et avions de combat avec les pays de l’UE, dont la France, devient une « priorité absolue », selon le chancelier Olaf Scholtz.

Loïc Salmon

Union Européenne : présidence française, les enjeux de défense

OTAN : la France a repris toute sa place sur le plan opérationnel

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »




Union européenne : penser les opérations maritimes futures

La sécurité maritime de l’Union européenne (UE) s’étend jusqu’au golfe de Guinée et à la zone Indo-Pacifique, en raison de la « militarisation » des océans et de la « maritimisation » des activités criminelles croissantes qui menacent ses échanges économiques.

Ce thème a fait l’objet du colloque « Forum Sûreté Maritime », suivi dans 29 pays en « distanciel » et organisé le 12 janvier 2022 par la Présidence française du Conseil de l’Union européenne et la Marine nationale. Y sont notamment intervenus : Josep Borell, vice-président de la Commission européenne et Haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité ; l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine française ; le vice-amiral espagnol José Nunez, commandant de l’opération « Atalanta » ; Eva Pejsova, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique ; Julia Tasse, chercheuse associée à l’Institut de relations internationales et stratégiques.

Acteur mondial. L’UE dépend des transports et des infrastructures maritimes, rappelle Josep Borell. Les rivalités géostratégiques, la criminalité et le terrorisme transforment les océans, espaces communs, en zones de plus en plus prisées et contestées. L’utilisation pacifique et libre des océans se trouve perturbée par des contentieux juridiques, la politique du fait accompli, les cyber-activités et d’autres « zones grises ». Mais l’UE dispose de l’expertise, des capacités et des ressources nécessaires pour y faire face. Elle s’y est déjà engagée avec les opérations « Irini » en Méditerranée et « Atalanta » dans l’océan Indien. Elle peut tirer profit des moyens navals et aériens déjà déployés par les Etats membres pour accroître ses capacités pour agir dans les zones maritimes où ses intérêts sont menacés, notamment dans le golfe de Guinée où la piraterie se répand. Dans le Nord-Ouest de l’océan Indien, zone d’intérêt majeur, elle vise à promouvoir une architecture de sécurité régionale fondée sur la coopération, le respect du droit international et la protection des routes maritimes. L’UE va y accroître sa présence navale pour augmenter sa visibilité dans le domaine maritime et affirmer son rôle stratégique sur les océans dans le contexte des rivalités croissantes et des menaces hybrides. Selon le vice-amiral Nunez, l’opération « Atalanta », lancée fin 2008, a protégé 1.598 navires du Programme alimentaire mondial (ONU), qui ont livré 2,28 Mt de marchandises d’urgence en Somalie, et transféré 171 pirates aux autorités judiciaires régionales. En outre, elle contribue à l’embargo sur les armes vers la Somalie et à la lutte contre le trafic de stupéfiants. Outil diplomatique de l’UE, « Atlanta » coopère avec le Centre de sécurité maritime de la Corne de l’Afrique et avec la Commission pour l’océan Indien (La Réunion, Madagascar, les Seychelles et l’Ile Maurice). Elle assure aussi une mission de formation au Mozambique.

Spectre d’action élargi. La zone Indo-Pacifique présente des intérêts économiques, politiques et stratégiques pour l’UE, souligne Eva Pejsova. Elle assure 50 % de son commerce maritime avec l’Asie, dont les échanges bilatéraux ont totalisé 1,5 milliard de milliards d’euros en 2018, soit le tiers des exportations de l’UE. La Chine constitue le deuxième partenaire commercial de l’UE. Cette dernière est le premier partenaire commercial de la Chine avec 1 Md€/jour. Les échanges UE-Japon représentent 25 % du produit intérieur brut mondial. L’Association des nations du Sud-Est (ASEAN, Indonésie, Malaisie, Philippines, Singapour, Thaïlande, Brunei, Viêt Nam, Laos, Birmanie et Cambodge) est devenue la principale récipiendiaire des investissements directs de l’UE à l’étranger avec 189 Mds€ en 2020. Sur les 19 ports situés le long des principales voies maritimes mondiales, 16 se trouvent en Indo-Pacifique, où la France assure une présence permanente. Pour renforcer sa crédibilité dans les relations internationales, l’UE a conclu divers accords-cadres ou des partenariats stratégiques avec la Corée du Sud en 2016, le Japon (2018 et 2019), l’ASEAN (2020), le Viêt Nam (2020) et l’Inde (2020). En effet, les ambitions maritimes de la Chine dans la zone Indo-Pacifique exacerbent les tensions régionales par sa volonté d’étendre une souveraineté, contestée, sur des îlots et atolls en mer de Chine orientale et méridionale. Elle augmente ses capacités d’action en haute mer et construit des bases navales ou des ports à usage civil et militaire sur la partie maritime des « Nouvelles Routes de la Soie ». La situation de la zone se trouve fragilisée par la rivalité sino-américaine, la piraterie, les trafics illicites, la surpêche et les dégradations de l’environnement (voir encadré).

Approche sécuritaire globale. Le droit de la mer, en vigueur depuis 1982, est contesté et parfois violé, souligne l’amiral Vandier. La « territorialisation » d’espaces océaniques se poursuit en mer de Chine et en Méditerranée, tandis que la piraterie et le brigandage maritime persistent dans le golfe de Guinée et le détroit de Singapour. Outre la vulnérabilité des détroits d’Ormuz, de Suez, Malacca et Bab-el-Mandeb, des tensions se font sentir sur les routes maritimes essentielles, dans le golfe de Guinée et en mer de Chine. Aujourd’hui, la conflictualité porte sur la mer, l’espace extra-atmosphérique et le cyberespace, caractérisés par l’absence de frontière physique, la liberté de mouvement par la maîtrise de la technologie de pointe, leurs enjeux commerciaux, leurs dimensions et leur opacité qui facilite des actions sous le seuil d’affrontement et difficilement attribuables. Le réarmement naval se confirme en Méditerranée et en Asie. L’influence géopolitique de l’opération « Atalanta », unanimement reconnue et modèle de la défense de l’UE, complète l’OTAN, que renforce la Politique (européenne) de sécurité et de défense commune. La coopération civilo-militaire, principe d’action de l’UE, se concrétise par les projets Crimario et Mase (océan Indien), Yaris (golfe de Guinée) et Esiwa (Asie). Le plan d’action de la Stratégie de sûreté maritime de l’UE, mis à jour en 2018, bénéficie du partage de l’information par le MICA Center de Brest. Le concept de présences maritimes coordonnées, dans une zone maritime d’intérêt pour l’UE, va renforcer l’interopérabilité des Marines de l’UE déployées en océan Indien. Celles-ci totalisent un nombre de frégates et de destroyers équivalent à ceux de la Chine et des Etats-Unis.

Loïc Salmon

Selon Julia Tasse, la sécurité de l’environnement constitue un enjeu stratégique, en raison du réchauffement climatique et de la perturbation de l’équilibre des écosystèmes de la biodiversité. L’élévation de la température de la surface de la mer va provoquer des migrations des bancs de poissons de la zone tropicale vers la haute mer. Les pêcheurs feront alors des incursions dans les zones économiques exclusives des pays voisins. Dans quelques décennies, l’élévation du niveau des eaux devrait submerger 30 % du delta du Mékong, zone de production alimentaire en Asie du Sud-Est, et entraîner des déplacements de populations. En outre, d’ici à 2050, elle risque de menacer des villes de plus de 10 millions d’habitants, à savoir Londres, Istanbul, Mumbai, Chennai, Shanghai, Dacca, Bangkok, Djakarta, Dar es Salaam, Luanda, Lagos, Dakar, Buenos Aires, Lima et New York.

Union Européenne : présidence française, les enjeux de défense

Marine nationale : le « MICA Center », compétence mondiale

Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique

 




Afrique : golfe de Guinée, zone de coopération stratégique

Présence de Marines non africaines et montée en puissance des capacités navales des pays riverains assurent la liberté de la navigation dans le golfe de Guinée, espace riche, à risques et sujet à une instabilité politique endémique.

La situation dans cette zone a été présentée au cours de deux interventions à Paris : le 4 novembre 2021 devant la presse, par le vice-amiral d’escadre Olivier Lebas, préfet maritime et commandant de la zone et de l’arrondissement maritime Atlantique (CECLANT) ; le 24 novembre, par le contre-amiral Xavier Petit, en charge des opérations de la Marine, lors d’une conférence organisée par le Centre d’études stratégiques de la Marine.

Intérêt international croissant. Outre la présence navale de la France par l’opération « Corymbe » depuis les années 1990, indique l’amiral Lebas, le golfe de Guinée est régulièrement fréquenté par des bâtiments militaires de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, de la Grande-Bretagne, du Danemark, du Brésil, des Etats-Unis et, récemment, de la Turquie et de la Russie. D’une superficie de 2,35 Mkm2, le golfe de Guinée se trouve en effet à la croisée des grandes routes maritimes et abrite d’importantes ressources pétrolières, halieutiques et minérales (voir encadré). Enjeu majeur pour l’Afrique de l’Ouest, la pêche illicite constitue la première menace de la zone. De plus, les actes de brigandage, dans les ports, et de piraterie, en haute mer, peuvent perturber la navigation commerciale et mettre en danger la vie des équipages et des passagers. Par ailleurs, le terrorisme, qui sévit dans le Nord, n’a aucun lien avec le brigandage et la piraterie des côtes. Les pirates s’équipent grâce aux recettes des trafics d’armes et de drogue et aux rançons versées par les armateurs. Surtout originaires du Nigeria, ils se replient jusqu’à 200 milles marins (370 km) vers le Sud, car l’adaptation de l’arsenal juridique à la piraterie réduit l’impunité et rend cette activité plus difficile. La coopération internationale doit permettre d’éradiquer cette menace.

Drogue, flux migratoires et piraterie. Selon l’amiral Petit, l’Afrique est devenue une zone de transit des narcotrafics de l’Amérique du Sud vers l’Europe et subit une forte consommation locale. Parti de Colombie, de Bolivie, du Pérou et du Brésil, le trafic de cocaïne circule par le Nigeria, le Bénin, le Togo, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Sénégal, le Mali, le Niger, la Mauritanie, l’Algérie et la Libye. Les saisies de cocaïne en mer sont passées de 3,3 t (157 kg pour l’Afrique de l’Ouest) en 2017 à 5,6 t (278 kg) en 2018 et 20 t (16 t) en 2019. Les flux migratoires de l’Afrique, qui déstabilisent les Etats locaux, ont été multipliés par huit en six ans. Même si 90 %, soit 7,6 millions de personnes en 2020, restent internes, ceux vers l’Europe augmentent globalement. Les flux par terre sont tombés de 11.624 personnes en 2015 à 1.535 en 2020, mais ceux par mer sont passés de 5.312 personnes en 2015 à 40.326 en 2020. Quoiqu’en décroissance, les actes de piraterie et de brigandage se poursuivent. Selon le MICA Center, 200 actes de piraterie et de brigandage ont été signalés dans le monde en 2020. Le nombre de navires piratés dans le golfe de Guinée se monte à 71 (35 % du total), à savoir 42 au Nigeria, 16 au Ghana et 13 au Bénin. En 2020, ont été signalés : 45 vols dans les ports ; 114 actes de piraterie (approches, attaques et navires piratés) ; 142 enlèvements en mer (90 % du total mondial). Les pirates, armés de fusils d’assaut AK47, modifient leur mode d’action selon les saisons et disposent de moyens de ravitaillement pour agir au large. Quoique violents, ils prennent vite la fuite. La sécurité maritime repose sur la stratégie commune de l’architecture interrégionale de Yaoundé de 2013.

Concentration des moyens de lutte. Dans le golfe de Guinée, la France dispose des deux entités militaires pour le soutien logistique des opérations « Barkhane » et « Takuba » (opération européenne) au Sahel, à savoir les Forces françaises en Côte d’Ivoire (950 militaires) et les Eléments français au Sénégal (400 militaires et civils). Sur le plan maritime, indique l’amiral Lebas, CECLANT déploie, selon les cas, un patrouilleur de haute mer, un porte-hélicoptères amphibie, une frégate de surveillance ou un avion de surveillance maritime Falcon 50 M basé à Dakar. Dans le cadre de « Corymbe », la Marine nationale aura effectué, en 2021, de 20 à 30 patrouilles opérationnelles dites « Sagne » avec des bâtiments de surface, et près de 50 avec le Falcon 50 M, en coopération avec les Marines riveraines et les centres nationaux des opérations maritimes. L’année 2021 aura donné lieu à 25 exercices : 1 GANO (Grand African Nemo) ; 2 African Nemo (plus restreints) ; 4 Euromarsec (exercices européens de sécurité maritime) ; 18 Passex (exercices navals bilatéraux). Pour l’analyse et l’évaluation de la situation sécuritaire maritime, les centres britannique UKMTO et français MICA Center mettent en œuvre, depuis 2016, le mécanisme de signalement et d’alerte « MDAT-GoG » au profit des navires marchands qui le souhaitent. Depuis 2015, la France organise un symposium annuel des chefs d’état-major des Marine du golfe de Guinée pour le partage des retours d’expérience et de bonnes pratiques. Elle soutient l’Institut de sécurité maritime interrégional d’Abidjan (Côte d’Ivoire) et l’Ecole nationale à vocation régionale de Tica (Guinée équatoriale). Le 10 juin 2021, avec la Côte d’Ivoire, elle a inauguré l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme. Avec l’Union européenne (UE), la France participe au mécanisme « Présences maritimes coordonnées » concernant les moyens navals déployés et les actions de coopération. Dans le cadre de l’Initiative européenne d’intervention, le Danemark a lancé, en 2020, un groupe de travail sur la coopération opérationnelle entre les pays européens impliqués dans la région, en dehors du cadre de la Politique de défense et de sécurité commune. Enfin, le forum international « G7++ Friends of the Gulf of Guinea », composé de l’UE et des 19 Etats riverains, met en œuvre la coordination des actions internationales dans la région. La France et le Ghana l’ont présidé en 2019, suivis des Etats-Unis et du Gabon en 2020 et de la Grande-Bretagne et du Sénégal en 2021.

Loïc Salmon

Les routes maritimes du golfe de Guinée acheminent 10 % de la production mondiale de marchandises, 15 % du pétrole et 30 % de l’uranium. Elles permettent 90 % des échanges des 19 Etats riverains par des trafics mêlant haute mer et cabotage sur 5.700 km de côtes. Le golfe de Guinée dispose de 4.000 milliards de m3 de réserve de gaz naturel et abrite environ 50 % de la production pétrolière du continent africain (10 % du total mondial), dont 40.000 barils/jour sont perdus à cause des actes illicites. Chaque année, la pêche se monte à 1 million de tonnes, dont 40 % proviennent de la pêche illicite représentant une perte 1,5 Md$ pour les Etats de la zone. Le golfe de Guinée abrite 80.000 ressortissants français (en progression de 5 % à 10 % depuis 2010) et 400.000 Européens, surtout des personnels des grandes entreprises des secteurs pétrolier, bancaire, des télécommunications et de l’audiovisuel. Y transitent 12 % du pétrole importé en France et 10 % à 12 % de celui destiné à l’Union européenne.

Afrique : exercice majeur sur la sécurité maritime régionale

Golfe de Guinée : sécurité et sûreté en mer et à terre

Défense : montée en puissance de l’Initiative européenne d’intervention




Défense : l’adaptation des SALA aux combats de demain

La mise en œuvre des « systèmes d’armes létaux autonomes » (SALA) reste du ressort du chef, qui donne un sens à l’action dans le respect du droit.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé le 9 novembre 2021 à Paris par le Centre de recherche de l’académie militaire de Saint-Cyr Coëtquidan (CReC) et la Croix-Rouge française. Y sont notamment intervenus : Gérard de Boisboissel, ingénieur de recherche au CrEC ; lieutenant-colonel David Schuster, Etat-major de l’armée de Terre ; lieutenant-colonel Marc-Antoine Gérard, Etat-major de l’armée de l’Air et de l’Espace ; professeur Jean-Marc Moschetta, Institut supérieur de l’aéronautique et de l’espace ; professeur Michaël Krajecki, Agence de l’innovation de défense ; Eric Carrey, directeur audit, contrôle interne et de la qualité à la Croix-Rouge française.

Opportunités en robotique militaire. En déportant les fonctions, la robotique permet l’extension de la zone d’action d’une unité tactique, explique Gérard de Boisboissel. Les plateformes robotiques embarquent des modules fonctionnels, activables et utilisés selon leurs élongations, pour la surveillance d’une zone d’intérêt, la détection et l’identification de l’adversaire, sa neutralisation, l’usage de la guerre électronique et la protection de l’unité par un leurre. La robotique réduit l’exposition des combattants à ce qui est dangereux, sale et répétitif. Les robots servent au transport de charges lourdes et à la logistique et contribuent au besoin de masse des armées. Discrets et en veille permanente, les robots présentent de meilleures réactivité et précision et permettent le combat « collaboratif », par l’intervention d’une plateforme différente de celle ciblée par l’adversaire. L’autonomie permet de décharger le militaire du pilotage et de poursuivre l’objectif de la mission, même en mode « sans contact ». L’automatisme, qui reproduit des séquencements déterminés et donc prédictifs, diffère de l’autonomie totale, qui définit ses propres règles. En revanche, les « systèmes d’armes létaux intégrant l’autonomie » (SALIA), à des niveaux variables, prennent en compte les règles et contraintes d’engagement imposées par le commandement humain, l’adaptation à l’environnement et l’évaluation des résultats. Le chef doit pouvoir reprendre la main sur le SALIA, en cas de perte de communication ou de comportement non attendu, par une désactivation ou même une autodestruction automatique.

Milieu terrestre. L’emploi de drones augmente la profondeur tactique et change les modes d’action, rappelle le lieutenant-colonel Schuster. Dans l’exécution de la manœuvre, l’emploi des systèmes automatisés doit d’abord permettre de réserver les ressources humaines (vie des soldats) et d’augmenter la liberté d’action du chef en conservant les unités en réserve. Il s’agit alors de développer la masse des forces terrestres, de manière permanente ou temporaire, en déployant des systèmes automatisés « sacrifiables ». Certaines tâches opérationnelles peuvent être déléguées à des systèmes automatisés, afin d’économiser le potentiel humain des forces terrestres et donc d’accroître leur endurance. Le combattant va alors se concentrer sur des actions tactiques et opératives (niveau théâtre) choisies, en s’appuyant sur la meilleure synergie possible homme/systèmes automatisés pour augmenter l’agilité des forces terrestres. Enfin, il convient de concilier ce que l’on veut (besoins tactiques), ce que l’on peut (faisabilité technique) et ce que l’on a (ressources financières).

Milieu aérien. Le développement d’armements de pointe par la Russie et l’accroissement constant du budget de défense de la Chine conduisent à anticiper un affrontement futur entre puissances, estime le lieutenant-colonel Gérard. Les stratégies de déni d’accès et d’interdiction de zone, utilisées par divers pays, mobilisent avions de chasse, défense sol-air, veille radar et camouflage. La bataille se joue dans tout le spectre du champ électromagnétique. Le temps alloué à la décision politique se réduit. La vitesse hypersonique et la capacité accrue de manœuvre nécessitent d’accélérer la boucle OODA (Observer, s’Orienter, Décider et Agir). La préparation des frappes, planifiées ou sur des cibles mobiles, met en œuvre des moyens de détection infrarouge et électromagnétique, automatisés par l’intelligence artificielle embarquée. Le pilote gère les trajectoires des armes après reconnaissance et identification. L’autorisation d’engagement d’une frappe aérienne prend en compte la défense adverse sol-air, démasquée par les capteurs infrarouges puis trompée par des leurres tirés à distance de sécurité. La manœuvre d’attrition contre l’adversaire se gère en temps réel sur des cibles, préalablement validées par le commandement selon la situation. Un système hybride se révèle plus performant qu’un système entièrement habité. Par ailleurs, le réarmement d’un avion de chasse est passé de quelques minutes pour un Mirage III, pendant la guerre israélo-arabe de 1967, à plusieurs heures pour un Rafale aujourd’hui. La complexification des systèmes nécessitera le déploiement de robots de maintenance sur les théâtres d’opération pour réduire ce délai.

Opérations en essaims. Selon le professeur Moschetta, les essaims de micro-drones présentent plusieurs intérêts opérationnels : résistance au brouillage et aux agressions ; faible coût, car emport possible de plusieurs charges utiles, drones remplaçables et mobilisant peu d’opérateurs ; discrétion et furtivité, grâce à des faibles signatures équivalentes radar, infrarouge, visuelle et acoustique et nécessitant peu de communication longue distance. Largués en essaims par avion pour réduire les élongations, les micro-drones doivent éviter toute collision, maintenir le cap fixé et ne pas s’éloigner les uns des autres. Ils peuvent reconstituer une synthèse de la situation sur le terrain grâce à : un calcul déporté, distribué et miniaturisé ; une communication interne, à courte distance et à haut débit, d’images et de reconnaissance de cibles ; une communication avec le sol, à faible débit et à grande distance, pour recevoir les ordres de haut niveau. Toutefois, leur emploi souffre de leur faible élongation et des difficultés liées au mode de déploiement. Sur le plan éthique, il est impossible de contrôler chaque « soldat » de l’essaim et de faire la différence entre combattants et civils.

Technologie et éthique. La Croix-Rouge française aide le gouvernement à développer le droit humanitaire international et un cadre normatif pour les SALA, indique Erice Carrey. Un plan national de formation porte sur les questions éthiques et opérationnelles et de nouvelles règles contraignantes, en précisant leur degré d’applicabilité.

Loïc Salmon

Selon Michaël Krajecki, l’intelligence artificielle (IA) permet de répondre à diverses interrogations tactiques. Ainsi, la présence et la classification d’un objet particulier sont traitées par la détection, la reconnaissance et l’identification. Ensuite, l’appréciation de la situation permet d’évaluer l’intensité de la menace et l’évolution possible de l’objet. Enfin, l’IA propose des recommandations pour répondre à l’objectif de la mission. Mais le maintien d’un contrôle suffisant ne peut être délégué par l’humain à la machine, pas plus que la permanence de la responsabilité du commandement.

Armement : l’influence des SALA sur la conflictualité future

Drones : applications à la guerre d’aujourd’hui et de demain

Défense : l’IA dans le champ de bataille, confiance et contrôle




Union européenne : une diplomatie en progression lente

L’autonomie stratégique de l’Union européenne (UE), prise en compte par ses 27 Etats membres juste après le vote du « Brexit » (2016), n’affecte en rien le lien avec les Etats-Unis. Elle se concrétise par un « partage du fardeau » notamment en Indopacifique et au Sahel.

La diplomatie de l’UE et son action extérieure ont fait l’objet d’un colloque organisé, le 18 octobre 2021 à Paris, par les associations EuroDéfense-France et EUROPE IHEDN, l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN) et la Revue Défense nationale. Y sont notamment intervenus : le général de corps d’armée Benoît Durieux, directeur de l’IHEDN ; l’ambassadeur François Laumonier ; l’administrateur général Pierre Mayaudon, ancien ambassadeur de l’UE ; le vice-amiral d’escadre Hervé Bléjean, directeur général de l’état-major de l’UE ; l’ingénieur général de l’armement Jean Fournet, ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN.

De l’euroscepticisme au réalisme. En dix ans, l’opinion publique en France a évolué, explique le général Durieux. Elle a pris conscience de la dégradation rapide de l’environnement international, du monde numérique et de l’utilisation de la force dans ce qui est extraterritorial. Des actes terroristes et des trafics en tous genres se produisent sur le territoire de l’UE. La démocratie est contestée et vilipendée. Mais l’UE intervient à l’extérieur en coordination avec l’ONU. Elle dispose de capacités pour agir sur tout le spectre de la menace, à condition d’être claire sur ce qu’elle veut en termes d’indépendances militaire, industrielle et technologique. Elle a un rôle à jouer, quoique le multilatéralisme soit mis à rude épreuve. Cela implique une plus grande convergence dans la formation des élites militaires pour la gestion commune de crise et la résilience. L’UE a institué le Fonds européen de défense, a réalisé des progrès en cybersécurité et a développé des partenariats en diplomatie.

Avancer de façon pragmatique. L’Europe n’est plus le centre du monde et son poids s’est affaibli par rapport aux géants (Etats-Unis et Chine) et aux pays émergents (Moyen-Orient et Asie-Pacifique), rappelle l’ambassadeur Laumonier. L’UE s’est bâtie sur un projet économique, sans idée de souveraineté. Son Haut-représentant pour les affaires étrangères et la politique de sécurité doit exercer une diplomatie de compréhension et d’écoute dans le cadre de la PESC (politique étrangère et de sécurité commune, traité de Maastricht 1992). Le Conseil européen (chefs d’Etat et de gouvernement des Etats-membres) travaille et prend les décisions sur le commerce, la finance, la technologie, les normes juridiques et la sécurité. L’UE, dont la voix porte de plus en plus, représente une communauté de valeurs, à savoir respect, dignité, dialogue et absence de régimes autoritaires. Elle est devenue le premier donateur d’aide au développement et remporte des succès technologiques comme le système mondial de positionnement Galileo. Avec la volonté de vivre en paix, elle influence sans contraindre ni chercher à déstabiliser d’autres pays. Les échanges entre universités européennes créent des liens entre chercheurs et scientifiques qui, à leur retour, influencent leur propre pays. Une vision stratégique globale émerge sur une politique de voisinage (Russie) et un partenariat oriental (Asie-Pacifique). Toutefois, il existe des divergences sur les priorités stratégiques entre les pays du Nord de l’UE et ceux du Sud et entre ceux de l’Est et ceux de l’Ouest.

A l’épreuve du terrain. Par le traité de Lisbonne (2009), le délégué diplomatique de l’UE a été élevé au rang d’ambassadeur, rappelle Pierre Mayaudon qui l’a été en Afghanistan de 2017 à 2020. L’UE est alors perçue comme acteur de premier plan, en ce qui concerne la peine de mort ou les droits de l’homme. Son action en matière d’actions humanitaires et de recherche se monte à 90 Mds€ sur 7 ans, soit dix fois celle de la France dans un pays donné. Cela crée une influence qu’illustre sa participation à une cinquantaine de missions d’observateurs des processus électoraux. Par ailleurs, l’accès d’un pays tiers au marché européen sans droit de douane constitue un élément fort de l’action bilatérale de l’UE. Toutefois, la création d’un lien entre aide au développement et influence politique se heurte à la fierté de la souveraineté du pays bénéficiaire, qui risque de s’adresser…à la Chine ! Il s’agit de trouver un équilibre entre devoir d’assistance et réalisme commercial.

Opérations, la paix comme objectif. Bras armé du Conseil européen, l’état-major de l’UE constitue son seul organisme militaire, indique l’amiral Bléjean. Ses 200 membres travaillent au profit du Service (diplomatique) européen pour l’action extérieure et font bénéficier la Commission européenne de leurs expertises. L’état-major inclut une direction des capacités et de la planification, à laquelle la Grande-Bretagne s’opposait systématiquement jusqu’au « Brexit ». Depuis 2017, il connaît un nouvel élan avec la génération de forces militaires de l’UE pour répondre à une situation de crise, à la demande d’Etats qui ne veulent pas d’une relation avec un seul pays. Des missions de formation et de protection ont ainsi été envoyées dans quatre pays : Centrafrique, avec la participation de 8 Etats membres atteinte à 80 % ; Somalie, 5 Etats membres, 70 % ; Mozambique, 12 Etats membres, 70 % ; Mali, 25 Etats membres, 95 %. Au Mali, l’environnement politique et sécuritaire est rendu compliqué par deux coups d’Etat militaires en 2020 et 2021 (la force d’intervention européenne « Takuba » monte en puissance). La force de l’UE, limitée à 60 personnes pourrait être renforcée par 90 militaires en cas d’opération. Les investissements militaires de l’UE sont financés par le Fonds européen de défense pour 7 Mds€ en 2021…con2re 0 € en 2018 ! Un document intitulé « Boussole stratégique », en cours d’élaboration par les services de renseignement des 27 Etats membres, sera publié en mars 2022. Il porte sur l’évaluation des menaces étatiques, hybrides et environnementales.

Utiliser la « para-diplomatie ». Vers la fin de la guerre froide (1947-1991), les scientifiques de l’URSS et des pays de l’OTAN s’entretenaient, de façon informelle, des questions d’environnement et d’influence, indique l’ingénieur général Fournet. Aujourd’hui, militaires en opérations, ingénieurs de l’armement, scientifiques et journalistes parlent de sujets d’intérêt commun avec leurs homologues étrangers. Leur expérience de terrain pourrait être utilisée comme celle des expatriés et des retraités résidant à l’étranger. Cette multiplicité des acteurs pourrait travailler en concertation et coordination. Elle constitue un réseau de confiance, à réaliser dans la durée, et qui devrait s’accompagner d’un suivi des carrières des expatriés pour valoriser leurs compétences à leur retour. Jean Fournet donne quelques conseils à ces « para-diplomates » : apprendre l’histoire des peuples des pays de résidence ; se méfier des « faux amis » linguistiques ; éviter l’humour, qui ne se partage pas ; ne pas chercher à convaincre, mais plutôt écouter et proposer ensuite. Selon lui, l’UE ne sait pas communiquer sur ses succès ni mettre en valeur ses aides, pour les transformer en avantages politiques.

Loïc Salmon

Union européenne : la sécurité et la défense après le « Brexit »

Europe : l’autonomie stratégique, réflexion et construction d’une capacité

Europe : dynamique de défense et coopération en Centrafrique




Chine : ingérence et « guerre politique » croissantes

Les opérations d’influence de la Chine incluent la subversion, l’intimidation et les pressions politiques dans son environnement régional et aussi en Amérique du Nord et en Europe.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM)et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » de l’IRSEM.

De l’influence à l’ingérence. Pour les autorités chinoises, en l’occurrence le Parti communiste (PCC) il s’agit d’abord de séduire et subjuguer les publics étrangers en soulignant la croissance économique spectaculaire du pays, son efficacité administrative et la supériorité de son régime politique sur la démocratie libérale. Vient ensuite la tradition plurimillénaire de la Chine, dont sa médecine. En politique étrangère, le PCC a imaginé une « émergence pacifique » destinée à dissiper l’impression de « menace chinoise ». Depuis une vingtaine d’années, la puissance de la Chine se manifeste sur le plan militaire mais aussi par ses prouesses architecturales, scientifiques ou technologiques et l’organisation d’événements d’envergure mondiale (Jeux olympiques d’été en 2008 et d’hiver en 2022). Certaines opérations d’influence consistent à contraindre les sociétés adverses par une infiltration lente afin d’entraver toute velléité d’action contraire aux intérêts du PCC. Depuis 2018, elles visent d’abord les diasporas chinoises à l’étranger, très hétérogènes, en créant ou entretenant un sentiment d’appartenance à une même nation et pour bénéficier de leurs connaissances de leur pays de résidence. Afin d’éviter qu’elles deviennent une menace pour le PCC, la Chine exerce une pression constante d’abord sur elles, mais aussi sur les Etats des pays de résidence pour en faire arrêter certains membres et éventuellement les extrader. Vis-à-vis des pays étrangers, elle pratique la diplomatie du « loup guerrier » », à savoir les postures agressives du porte-parole du ministère des Affaires étrangères et d’une dizaine de diplomates qui, via les réseaux sociaux, recourent à l’invective ou même l’intimidation en brouillant ce qui relève du PCC et de la Chine comme « pays-culture ». Au sein de l’ONU, Pékin détient plusieurs postes-clés, fournit d’importantes contributions financières et exerce des pressions économiques et politiques ou pratique la cooptation, la coercition et la corruption. Il s’agit de renforcer sa présence, cadrer les débats et contrôler les discours, obtenir des soutiens, imposer un ordre du jour et influencer l’élaboration et l’interprétation des normes. Le PCC utilise aussi les universités pour acquérir des connaissances et des technologies par le biais de programmes de recherche conjoints, de façon légale ou par le vol et l’espionnage. En outre, des « stations de recrutement » à l’étranger font venir des candidats potentiels en Chine et collectent des informations sur les personnalités scientifiques et les programmes de recherche. Ainsi, plusieurs bases chinoises de données contiennent des millions de profils ciblés dans le monde. Souvent, les chercheurs ainsi recrutés travaillent au développement des capacités militaires chinoises. Plusieurs scandales ont éclaté en 2020 et 2021 au sujet de programmes conjoints avec des universités occidentales aidant, involontairement, Pékin à construire des armes de destruction massive ou à mettre au point des technologies de surveillance de la population chinoise. La manipulation de l’information passe par les réseaux sociaux avec la création de faux comptes, de « trolls » (messages destinés à susciter des polémiques) et de « l’astrosurfing » (simulation d’un mouvement populaire spontané). Ces procédés, inspirés de ceux de la Russie, visent d’abord la population chinoise, pour empêcher des actions collectives non contrôlées par le PCC, puis la scène internationale. La manipulation inclut l’achat d’un message, d’influence sur un compte, d’un compte ou d’une page. Depuis 2019, Twitter, Facebook et YouTube identifient de telles campagnes originaires de Chine et suspendent des dizaines de milliers de comptes. Les relais de la propagande chinoise incluent le recrutement d’universitaires étrangers et d’« influenceurs » (vedettes de réseaux sociaux) occidentaux. L’intelligence artificielle génère des textes et des images de profils. Les touristes chinois à l’étranger peuvent faire passer des messages, comme l’appui des revendications territoriales de Pékin en mer de Chine méridionale. Enfin, la « diplomatie des otages », détention arbitraire de ressortissants étrangers pour faire basculer un rapport de force, a été utilisée par Pékin contre la Suède, le Canada, le Japon et Taïwan.

« Guerre politique » ciblée. Prenant exemple sur les opérations d’influence de la Russie contre la Géorgie (2008) et l’Ukraine (depuis 2014), la Chine en a lancé contre l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’Europe et l’Amérique du Nord. Mais Hong Kong et Taïwan, cibles prioritaires, constituent de véritables laboratoires de recherche et développement de la « guerre politique ». A Taïwan, le PCC utilise des relais locaux pour dissimuler ses traces. Il a commencé par des pressions sur certains médias, qui se sont autocensurés afin de pouvoir continuer à poursuivre leurs activités en Chine. Cela passe par la publicité, l’achat d’actions de médias jusqu’à en prendre le contrôle (avec des conséquences sur la ligne éditoriale), le financement clandestin, les nominations d’ « amis » à des postes-clés et les forums sino-taïwanais. Pékin recourt aussi à des « cyberarmées », groupes menant campagne contre quelque chose ou quelqu’un. Dans le monde politique local, des micro-partis, favorables au rattachement de Taïwan à la Chine, et des personnalités, ciblées pour leur inclination prochinoise, servent de relais. S’y ajoutent célébrités culturelles ou artistiques, organisations civiques, réseaux de temples bouddhistes et taoïstes, milieux d’affaires, Taïwanais résidant en Chine et Chinois vivant à Taïwan. Toutefois, ces ingérences de Pékin ont produit l’effet inverse parmi la population, qui s’identifie à 67 % comme « seulement taïwanaise ». La crise hongkongaise de 2019 a en effet joué un rôle de repoussoir. Sur les réseaux sociaux, Pékin a submergé les opinions publiques, de Hong Kong et d’autres pays, de contenus manipulés ou sensationnels, comparant les manifestants à des cafards ou des terroristes djihadistes. Ces campagnes, dont la moitié des comptes a été créée en trois mois, diffusent des récits orientés sur le rejet des manifestants, le soutien à la police de Hong Kong et un « complot d’Occidentaux ». Par ailleurs, Pékin considère Singapour comme un « pays chinois », en raison de l’origine à 74,5 % chinoise de sa population. Pékin veut que la Cité-Etat cesse de parler de liberté de navigation et d’entraîner ses forces armées à Taïwan et aussi qu’elle développe davantage ses relations commerciales avec la Chine. Singapour, où sont parlés l’anglais et le chinois, résiste en prônant son identité spécifique, à savoir pluriethnique et multiculturelle avec une particularité « chinoise singapourienne ».

Loïc Salmon

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Chine : ambition hégémonique du Parti communiste

La mondialisation a développé considérablement la puissance économique de la Chine et consolidé l’influence du Parti communiste chinois (PCC), qui tente d’imposer ses normes, valeurs et institutions au monde.

C’est ce qui ressort du rapport sur les opérations d’influence chinoises, rendu public en septembre 2021 à Paris par l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM) et rédigé par son directeur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer et Paul Charon, chargé du domaine « Renseignement, anticipation et menaces hybrides » à l’IRSEM.

Le concept de « Front uni ». Le PCC cherche à éliminer ses adversaires intérieurs et extérieurs, contrôler les groupes susceptibles de défier son autorité, construire une coalition pour servir ses intérêts et projeter son influence à l’étranger. Il s’agit de vaincre sans combattre en constituant un environnement étranger favorable à la Chine et défavorable à ses adversaires. Dès le temps de paix, trois guerres doivent donc être menées simultanément. La première, celle de l’opinion publique, vise à rallier les publics cibles, modeler les esprits des masses populaires en excitant leurs émotions et contraignant leur comportement. La deuxième guerre, à savoir psychologique, vise à : démoraliser les forces adverses ; les dissuader ; distiller le doute sur leur action, quitte à les terroriser pour miner leur capacité et leur volonté de combattre ; briser le lien de confiance entre gouvernants et gouvernés ; perturber le processus décisionnel du pays ennemi. La troisième guerre consiste à utiliser le droit pour dissuader, attaquer, contre-attaquer, contraindre et sanctionner. Ainsi le PCC a émis une nouvelle interprétation du droit de la mer et promulgué une loi sur la sécurité nationale de Hong Kong en 2020. Au moyen de procédures financièrement dissuasives, il entame des poursuites judiciaires contre quiconque s’oppose à ses intérêts en l’accusant de diffamation. En outre, certaines opérations portent sur le contrôle des capacités cognitives de l’ennemi et de prise de décision en manipulant ses valeurs, son éthique nationale, ses idéologies, traditions culturelles ou croyances historiques de son pays, en vue de l’inciter à abandonner son système social et sa voie de développement. S’y ajoutent les mesures actives inspirées de l’Union soviétique : désinformation ; contrefaçons ; sabotage ; discrédit et déstabilisation de gouvernements étrangers ; provocations ; opérations de fragilisation de la cohésion sociale ; recrutement « d’idiots utiles » (admirateurs naïfs de la Chine) ; assassinats et actions terroristes. Les opérations d’influence sont mises en œuvre par des entités relevant du PCC, de l’Etat, de l’Armée populaire de libération et des entreprises.

Le PCC. A lui seul, le PCC dispose de cinq organismes dédiés. Le département de la propagande contrôle tous les médias et la production culturelle, afin de restreindre la liberté d’expression et l’esprit critique. Il oriente l’opinion publique, défend les intérêts de la Chine, justifie ses actions et la présente sous son meilleur jour. Son vaste réseau s’étend à l’étranger, où il se montre de plus en plus agressif. Le département du « Travail du Front uni » dispose d’une douzaine de bureaux pour cibler : les partis politiques ; les minorités ethniques ; les entreprises privées ; les intellectuels non membres du PCC ; les nouvelles classes sociales ; Hong Kong ; Macao ; Taïwan ; le Tibet ; le Xinjiang, où se trouve la minorité ouïgoure ; les Chinois d’outre-mer ; les affaires religieuses. Le département des liaisons internationales s’occupe de la « diplomatie de parti », à savoir les relations avec les partis politiques étrangers pour accroître le nombre d’amis de la Chine, servir de plateforme d’observation et d’analyse et collecter des renseignements. La Ligue de la jeunesse communiste compte 80 millions de membres âgés de 14 à 28 ans. Elle sert de courroie de transmission vers les jeunes, de pépinière de futurs cadres du PCC et de force mobilisable en cas de besoin (les jeunes « gardes rouges » avaient lancé la « Révolution culturelle » de 1966-1976). Avec ses propres moyens de propagande en chinois et en anglais, elle accroît sa présence sur les réseaux sociaux pour promouvoir le PCC et la Chine et critiquer les Etats-Unis par l’humour et le sarcasme. Le Bureau 610 regroupe 15.000 personnes en Chine et à l’étranger pour éradiquer, en dehors de tout cadre légal, le mouvement Falun Gong créé en 1992 et prônant la méditation et le travail sur soi. Chaque mission diplomatique compte un membre du Bureau 610, chargé d’en détecter les adeptes, les ficher et les intimider. En outre, il s’efforce de dissuader les gouvernements étrangers d’entretenir des relations avec eux.

L’Etat. Principale agence civile de renseignement, le ministère de la Sécurité d’Etat mène des opérations à l’étranger avec un peu moins de vingt directions ou bureaux, dont l’un se dissimule sous le nom de « Bureau de coopération scientifique avec Taïwan, Hong Kong et Macao » de l’Académie des sciences. Le Bureau des affaires taïwanaises surveille divers médias pour distiller la propagande vers Taïwan.

L’Armée populaire de libération (APL). Bras armé du PCC, l’APL inclut la Force de soutien stratégique, dont le département des systèmes de réseaux s’occupe des domaines cyber, électromagnétique et informationnel. La Base 311 centralise l’action psychologique contre Taïwan et mène des recherches sur l’environnement informationnel aux Etats-Unis. Composée essentiellement de chercheurs et d’ingénieurs, la Base 311 s’intéresse aux technologies, dont l’intelligence artificielle, pour agir sur l’opinion publique. Elle gère des entreprises comme Voice of the Strait, China Huayi Braodcasting Corporation et la maison d’éditions Haifeng pour exercer une influence via la radio, la télévision, les réseaux sociaux ou les livres. Elle contrôle la plateforme-relais China Association for International Friendly Contact, chargée des relations avec les élites de pays étrangers.

Les entreprises. Privées ou publiques, les entreprises collectent des données par l’espionnage, le piratage, la construction d’infrastructures ou les nouvelles technologies pour servir à des fins militaires. L’article 7 de la loi sur le renseignement les contraint ainsi que tout citoyen à soutenir, aider et coopérer aux efforts nationaux dans ce domaine. En matière d’infrastructures, des entreprises chinoises ont construit ou rénové 186 bâtiments étatiques en Afrique, dont le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, et créé au moins 14 réseaux gouvernementaux sensibles de télécommunications, dont les systèmes informatiques pourraient être équipés de « portes dérobées » destinées à capter tous les échanges. Cela permettrait de recruter des agents potentiels, compromettre et contraindre certains dirigeants et faciliter les opérations d’influence. Il en est de même pour les câbles sous-marins, l’une des priorités des « routes numériques de la soie ». S’y ajoutent les plateformes WeChat, Weibo et TikTok ainsi que le système de navigation Beidou. Enfin, la société Huawei (électronique grand public) entretiendrait des relations avec les services de sécurité et l’APL.

Loïc Salmon

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