Armements : la France parmi les cinq principaux exportateurs

Avec 4,8 Md€ de prises de commandes d’armement en 2012 contre 6,5 Md€ l’année précédente, la France se maintient dans le peloton de tête des exportateurs mondiaux. Toutefois, le marché de l’armement fonctionne par cycles où le poids des contrats majeurs prédomine, explique le rapport au Parlement sur les exportations françaises d’armement, présenté le 11 septembre 2013 par le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian. Pour la période 2008-2012, les prises de commandes françaises (contrats signés et premiers acomptes versés) se répartissent essentiellement entre l’Asie avec 26,9 %, les Amériques (26,3 %), les Proche et Moyen-Orient (21,4 %), l’Europe (16 %) et l’Afrique (5,2 %). Sur le plan mondial entre 2006-2011, les Etats-Unis arrivent en tête avec 48 % des parts du marché, suivis de la Russie (12 %), de la Grande-Bretagne (10,8 %), de la France (8,6 %) et d’Israël (5 %). Selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm, les dépenses militaires dans le monde, quoiqu’en baisse de 0,5 % en un an, ont totalisé 1.244 Md€ en 2012 et le volume des exportations d’armement a augmenté de 9 % avec des prises de commandes de 79,5 Md€. La Russie, qui souhaite se donner les moyens militaires d’une politique de puissance a augmenté ses dépenses d’armement de 113 % entre 2003 et 2012 et va y consacrer 600 Md€ d’ici à 2022. Malgré la réduction des budgets de défense, les dépenses militaires des Etats-Unis représentent 40 % du total mondial et celles des pays européens 18 %, dont celles de la France 3,4 %. Selon les données officielles des Etats, les pays européens de l’OTAN ont dépensé 285 Md€ pour leur défense, soit moins que ceux d’Asie-Pacifique avec 300 Md€. Ces derniers, qui ont connu une croissance économique depuis dix ans, renforcent en effet leurs capacités de défense en raison de leur perception des risques et menaces liés à leur environnement régional. Par ailleurs, le 2 avril 2013, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté le Traité sur le commerce des armes à une très large majorité. La France l’a signé le 3 juin ainsi que 66 Etats, dont 24 de l’Union européenne. Ce traité interdit tout transfert d’armement qui aurait pour conséquences, notamment, la violation d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, le non-respect par un Etat de ses obligations internationales ou encore des attaques dirigées contre des populations civiles ou des biens civils protégés par des accords internationaux. Ce traité doit encore être ratifié par les Parlements de 50 Etats pour entrer en vigueur.

Loïc Salmon

DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

Eurosatory 2012: armements terrestres, enjeux et perspectives

Les GTIA en Opex : besoin urgent d’armements adaptés




Mali : succès de la Mission européenne de formation et d’expertise

La Mission européenne d’entraînement au Mali (EUTM Mali), qui répond aux attentes des autorités maliennes, constitue un laboratoire pour la politique de sécurité et de défense commune de l’Union européenne.

Telle est l’opinion de son chef, le général de brigade Bruno Guibert, qui a présenté la situation à mi-mandat à la presse le 29 août 2013 à Paris.

Réactivité et adaptabilité. L’Union européenne (UE) a manifesté une réactivité certaine : la formation sur le terrain a commencé moins de trois mois après la prise de décision. L’EUTM Mali, constituée en janvier 2013, a investi 13 M€ dans la rénovation du camp d’entraînement de Koulikoro. Elle compte 560 personnels de 23 pays, dont 120 Français. Ses missions de formation et d’expertise/conseil visent à aider à la reconstruction complète de l’armée malienne. Chacune des 15 nations participant à la formation des unités combattantes assure seule la responsabilité de l’instruction d’une spécialité où son excellence est reconnue. Il y a 200 instructeurs en tout. Cela entraîne une plus-value sur le plan opérationnel et permet une répartition des efforts entre toutes les nations participantes. L’entraînement de quatre bataillons maliens avec des hommes déjà engagés sur le terrain concerne toutes les spécialités, mais aussi l’exercice de l’autorité, condition essentielle pour que l’armée malienne reprenne confiance en elle. Il inclut le droit humanitaire, des règles de comportement, l’adaptation au contexte et la formation globale tactique.

L’approche française, explique le général, différente de l’américaine, consiste à prendre en compte un bataillon complet, du soldat au chef, pour maintenir sa cohérence et améliorer sa capacité opérationnelle. Le chef malien, en situation, donne des ordres à ses hommes, renforçant ainsi sa confiance en lui et celle qu’il leur inspire (leadership). « Nous, nous donnons des conseils », souligne le général. Cette formation dure 11 semaines, fait considéré comme exceptionnel à l’échelle de l’armée malienne. « Ça marche ! Ce sont des soldats qui parlent à d’autres soldats, il n’y a pas de divergences ». Ensuite, l’EUTM Mali apporte son expertise et ses conseils dans la construction d’une chaîne de commandement opérationnelle malienne.

Résultats et perspectives. Six mois après le lancement de l’EUTM Mali, le premier bataillon formé a été déployé dans le Nord du pays et le deuxième achève son entraînement. Le troisième commencera sa formation le 30 septembre. Le quatrième fera de même début janvier 2014. Un détachement d’assistance opérationnelle d’une vingtaine de militaires français accompagne les bataillons maliens déployés sur le terrain. Les résultats sont encourageants, estime le général Guibert, qui a constaté une adhésion enthousiaste des militaires maliens, qui font des efforts significatifs.

Un audit sévère avait été réalisé auparavant sur l’armée malienne, dont la défaite contre les djihadistes en janvier 2013 avait entraîné le déclenchement de l’opération « Serval » par les forces françaises. Pourtant, le président malien par intérim Dioncounda Traoré avait promu général de corps d’armée le capitaine Amadou Sanogo, responsable du coup d’Etat de mars 2012, et lui avait confié la direction d’un Comité militaire de suivi de la réforme des forces de défense et de sécurité. Toutefois, le 28 août, le gouvernement intérimaire a abrogé la nomination du général Sanogo, à la suite de la victoire d’Ibrahim Boubacar Keita à l’élection présidentielle du 11 août. Le général Sanogo avait proposé des recommandations… qui ne seront guère prises en considération. En effet, le général Guibert a souligné qu’il ne traite qu’avec les autorités légales. Le nouveau président Ibrahim Keita entend poursuivre ce qui a été entrepris avec l’ONU, l’UE et la France. Il s’agit de pérenniser les acquis, renforcer l’action de formation et restructurer l’armée. Le détachement de liaison et d’expertise (ALTF en anglais) regroupe une équipe pluridisciplinaire d’une vingtaine de conseillers militaires dans les domaines du cadre général de la défense, du commandement et de la préparation opérationnels, du soutien logistique et des ressources humaines. L’ALTF assiste également les états-majors de l’armée malienne dans la rédaction des textes fondamentaux. Une loi de programmation militaire (2014-2018), élaborée par l’EUTM Mali à la demande des autorités intérimaires maliennes, sera présentée au président Keita, puis validée par la prochaine Assemblée nationale. D’autres pays européens peuvent encore compléter l’EUTM Mali, qui bénéficie déjà du savoir-faire des nations participantes et dont la mission s’inscrit dans l’approche globale de l’UE au Sahel. A cet effet, le général Guibert doit se rendre à Bruxelles et aussi à Vilnius (Lituanie), lors de la réunion informelle des ministres de la défense de l’UE (6 septembre).

Sécurisation. Selon l’Etat-major des armées, les djihadistes se sont repliés vers le Nord. Une opération de sécurisation, dénommée « Anaconda 2 », a été lancée dans le Nord du Mali et consiste à reconnaître les axes et contrôler la zone. La phase 1, menée au Nord de la ville de Gao du 13 au 25 août, a mobilisé 160 personnels du Groupement tactique interarmes « Désert », des hélicoptères, un appui aérien, des moyens de renseignement et des gendarmes, dont 3 Maliens. Grâce aux renseignements d’opportunité fournis par la population elle-même, de l’armement, des munitions, grenades, explosifs et détonateurs ont été saisis dans des caches anciennes. La phase 2, menée au Sud d’Almoustarat du 27 août au 2 septembre, a mobilisé 170 personnels français, surtout de l’infanterie, et 2 gendarmes  maliens. Elle avait pour objectifs de marquer la présence de Serval de façon imprévisible dans des endroits déjà inspectés et de  détruire la présence et la structure des djihadistes. Ces opérations de sécurisation visent à faire pression sur leurs capacités logistiques, afin d’éviter qu’ils reprennent pied dans la boucle du Niger.

Loïc Salmon

Mali : la boucle du Niger contrôlée en 48 h par les forces franco-africaines

Mali : l’opération Serval va baisser en puissance à partir d’avril

Armée de Terre : l’effet « Mali » sur le recrutement

Le dispositif « Serval » et la Mission des Nations unies pour la      stabilisation du Mali (MINUSMA) assurent la sécurité de la Mission européenne d’entraînement au Mali. Selon l’Etat-major français des armées, « Serval » va passer de 3.200 hommes début septembre à 1.000 hommes cet hiver. Ses moyens aériens se composent de : 6 Rafale et 3 Mirage 2000D pour les frappes ; 1 avion de reconnaissance ATL2 et des drones pour le renseignement ; 1 avion ravitailleur C-135 ; 1 C-160 Transall, 1 C-130 Hercules et 1 Casa CN 235 pour le transport tactique. Les forces françaises sont réparties entre les villes de Bamako, Gao et Kidal ainsi que le massif de l’Adrar-Tessalit. Les forces africaines déployées dans le pays comprennent 8 bataillons maliens et des unités de la MINUSMA (Burkina-Faso, Ghana, Bénin, Tchad, Sénégal, Niger et Togo). Elles sont accompagnées de détachements français de liaison et d’appui.




Forces nucléaires : autonomie de décision et liberté d’action

La possession d’armes nucléaires et de vecteurs fiables rend crédible une opération extérieure conventionnelle, acte politique. En effet, les forces nucléaires résultent aussi d’un savoir-faire en matière de communications et de précision des systèmes de navigation.

Philippe Wodka-Gallien, membre de l’Institut français d’analyse stratégique et auteur du « Dictionnaire de la dissuasion », l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 25 juin 2013 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre.

L’arme nucléaire. La puissante bombe thermonucléaire (H), dérivée des bombes atomiques à uranium 235 et au plutonium 239, dégage une chaleur intense. Son petit volume permet de l’installer sur un missile de croisière de type air-sol moyenne portée (ASMP/A). L’URSS a construit la plus grosse bombe connue, la « Tsar Bomba » de 50 mégatonnes, capable de vitrifier un territoire grand comme la Belgique. Les Etats-Unis ont réalisé la plus petite, dite « Davy Crockett » (0,01 kilotonne), transportable à dos d’homme et destinée à arrêter une éventuelle invasion soviétique de la Corée du Sud. Ils ont aussi mis au point des mines nucléaires terrestres, que les forces spéciales devaient enterrer sur les passages prévus des armées du Pacte de Varsovie. Ils ont déployé des canons atomiques M-65 de 280 mm en Europe et en Corée du Sud (opération « Upshot Knothole »). Aujourd’hui, les Etats-Unis et la Russie disposent d’environ 90 % des armes nucléaires dans le monde (voir encadré). La Chine déploie une grande variété de vecteurs : sous-marins, bombardiers, missiles de croisière et missiles lançables à partir d’un tunnel. L’Inde et le Pakistan ne disposent pas encore d’arme thermonucléaire. L’Iran s’achemine vers la bombe à uranium 235. La Corée du Nord a acquis son savoir-faire auprès de la Chine et de l’URSS. Selon Philippe Wodka-Gallien, le tabou de la dissuasion varie selon les pays. Les Etats-Unis, l’Inde et la France en parlent beaucoup, contrairement à la Grande-Bretagne. En Russie, cela commence. Par contre, en Israël, ne pas en parler fait partie de la dissuasion.

Du « technique » au « politique ». Le missile balistique s’impose comme vecteur de l’arme nucléaire au tournant des années 1960. Les Etats-Unis disposent alors de 1.505 bombardiers porteurs d’armes nucléaires et de 174 missiles intercontinentaux (ICBM) et l’Union soviétique de 182 bombardiers et 56 ICBM. Les projets fusent tous azimuts : bombardiers et missiles à propulsion nucléaire ; bombardier supersonique « B-70 Valkyrie » ; armes nucléaires en orbite ou installées sous la mer ; dissémination des charges ; bombes pour le génie civil (programme « Plowshare ») ; patrouilles d’avions armés (accidents de Palomares en 1966 et Thulé en 1968) ; initiative de défense stratégique du président Ronald Reagan (1983). En France, le programme nucléaire, entrepris dès 1945 avec la création du Commissariat à l’énergie atomique, se développe parallèlement à un consensus politique sur la dissuasion. En 1960, la première explosion a lieu et la décision est prise de former une triade : avions, missiles sol/sol et sous-marins. Le premier bombardier Mirage IV est mis en alerte quatre ans plus tard. En 1972, les missiles sol/sol balistiques sont opérationnels au plateau d’Albion et le premier sous-marin lanceur d’engins (SNLE) part en patrouille. Dès 1965, un système de navigation inertielle équipe la fusée « Diamant », ancêtre des engins balistiques (1971) et du lanceur de satellites européen « Ariane » (1979). Sur le plan politique, le pouvoir égalisateur de l’atome s’affirme. Lors de la crise de Cuba en 1962, le président Kennedy s’oppose à ses conseillers et refuse de bombarder l’URSS, à cause des représailles possibles évaluées à 40 millions de victimes américaines. En 1965, le président De Gaulle, fort de la technologie française, fait de l’arme nucléaire une affirmation de souveraineté. Il prend prétexte du survol d’un avion de chasse américain au dessus de l’usine d’enrichissement d’uranium à des fins militaires de Pierrelatte pour quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966. Le président Sarkozy prend la décision inverse en 2009, mais la France n’intègre pas le comité des plans nucléaires afin de préserver sa dissuasion. En 2013, le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale rappelle que la dissuasion a pour objet de protéger la France contre toute agression d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. « La dissuasion française contribue, par son existence, à la sécurité de l’Alliance Atlantique et à celle de l’Europe. L’exercice de la dissuasion nucléaire est de la responsabilité du président de la République », écrit le Livre blanc. Il ajoute que la complémentarité des forces nucléaires françaises permet « le maintien d’un outil qui, dans un contexte stratégique évolutif, demeure crédible à long terme, tout en restant au niveau de la stricte suffisance. Les capacités de simulation, dont la France s’est dotée après l’arrêt de ses essais nucléaires, assurent la fiabilité et la sûreté des armes nucléaires ».

Les perspectives. La simulation, souligne Philippe Wodka-Gallien, constitue un terrain de compétition pour les grandes nations nucléaires, en matière de haute performance scientifique grâce aux supercalculateurs et lasers de forte puissance. Avec son Laser Mégajoule, la France se trouve au même rang que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie et la Chine. La dissuasion peut s’exercer aussi à l’encontre d’Etats belliqueux susceptibles d’utiliser des armes chimiques ou biologiques. Les ogives à têtes nucléaires multiples, mises au point dans les années 1960 pour contrer les défenses antimissiles, élargissent la zone possible de destruction. La Chine n’a pas encore cette capacité, contrairement aux Etats-Unis, à la Russie et à la France. Enfin, l’avenir de la dissuasion française dépendra des décisions à prendre d’ici à 2020 : lancement des travaux sur les SNLE de la 3ème génération et le remplacement des missiles balistiques M 51 ; mise en service d’un missile hypersonique ASMP/A vers 2035 ; renouvellement de la flotte d’avions ravitailleurs ; nouveau supercalculateur.

Loïc Salmon

La sûreté nucléaire des installations de défense

Au 12 février 2013, le nombre de charges nucléaires se répartit ainsi : Etats-Unis, 5.513 ; Russie, 4.850 ; France, 300 ; Grande-Bretagne, 160 ; Chine, 250 ; Israël, 70 à 200 ; Inde, 100 ; Pakistan, 70 à 90 ; Corée du Nord, 10 à 12. A la même date, 2.074 essais nucléaires auraient été réalisés : Etats-Unis, 1.030 ou 1.031 dont 215 aériens et 2 opérationnels (Hiroshima et Nagasaki en 1945) ; Russie, 715 ; France, 210 ; Grande-Bretagne, 57 ; Chine, 45 ; Inde, 7 ; Pakistan, 6 ; Corée du Nord, 2 ou 3 ; Afrique du Sud, 1 avec la collaboration probable d’Israël. Les forces nucléaires françaises incluent quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (missiles balistiques M 51) et une composante aéroportée (missiles air/sol moyenne portée). Celle-ci compte : deux escadrons de Mirage 2000N et Rafale ; un groupe aéronaval de deux flottilles opérationnelles sur Rafale, dont une embarquée sur le porte-avions Charles-De-Gaulle ; un escadron de ravitaillement en vol.

 




Golfe de Guinée : zone de crises pour longtemps

Les évolutions de la situation de la zone du golfe de Guinée permettent d’envisager trois scénarios à l’horizon 2020 : l’espoir d’une croissance économique, la perte de contrôle des Etats et des crises majeures comme celle du Mali depuis 2012.

Les enjeux sécuritaires de cette zone ont fait l’objet d’une conférence organisée, le 8 avril 2013 à Paris, par la Direction des affaires stratégiques et l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire. Y ont participé Francis Faye, Jean-Marc Balencie et Bernard Dujardin de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES).

Dynamiques de croissance. Les interactions entre les croissances économique et démographique pourraient faire reculer la pauvreté. La poussée démographique favorise la mobilité des populations, caractérisée par des flux migratoires de grande ampleur, essentiellement vers les pays producteurs de pétrole de la région (Nigeria et Ghana) et, en partie, à destination de l’Europe et des Proche et Moyen-Orient. Les changements climatiques en cours pourraient accentuer cette mobilité. L’urbanisation croissante se concentre déjà dans les ports, avec les risques de saturation des infrastructures et de dégradation des services de base à la population. En 2020, le golfe de Guinée devrait compter une trentaine de villes de plus d’un million d’habitants (6 en 1990), 60 villes de plus de 500.000 habitants (17 en 1990) et 300 villes de plus de 100.000 habitants. Sur les 500 km de littoral entre Benin City (Nigeria) et Accra (Ghana), les démographes prévoient plus de 25 millions d’habitants et 5 agglomérations portuaires dépassant le million d’habitants. Le golfe de Guinée va devenir l’un des principaux pôles d’approvisionnement de l’économie mondiale en produits agricoles, énergétiques et miniers. La France dépend déjà de cette zone pour 15 % de ses ressources pétrolières et pour 40 % de ses approvisionnements en uranium (Niger), qui passeront à 50 % en 2020. Les ports de Cotonou (Bénin) et d’Abidjan (Côte d’Ivoire) constituent les principaux débouchés maritimes du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Les organisations régionales, à savoir la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Est (CEEAC), montent en puissance. Enfin, les pays émergents dont la Chine, l’Inde et le Brésil, affirment leur présence.

Djihadisme africain. Les exactions des mouvements djihadistes et les menaces qu’ils font peser dans la région et, indirectement, sur l’Europe ont incité la France à intervenir au Mali en janvier 2013. Une partie croissante de l’Afrique de l’Ouest sert de cadre à l’action de deux mouvances islamistes radicales se réclamant de l’organisation terroriste Al-Qaïda : le groupe nigérian Boko Haram et le « Mouvement pour l’unité du Jihad en Afrique de l’Ouest » (MUJAO). Profitant de la crise politique au Mali, les mouvements touaregs Ançar Dine et MNLA (Mouvement national pour la libération de l’Azawad) avaient pris le contrôle du Nord du Mali en 2012. Ces groupes, animés par des sentiments anti-occidentaux et anti-chrétiens, ont engagé la lutte armée contre les autorités locales des régions sahariennes et même dans le Nord du Nigeria. Ils prennent des Occidentaux en otage, pour attirer l’attention et obtenir des rançons, et pratiquent également l’assassinat ciblé contre des militaires, policiers, représentants des autorités et partisans d’un islam modéré. Leur théâtre d’opérations, ouvert au Mali, pourrait s’étendre au Tchad, au Sénégal et à la Gambie. Profitant des migrations internes et régionales, ces groupes djihadistes pourraient s’infiltrer dans les grandes métropoles portuaires du golfe de Guinée (Abidjan, Lomé et Cotonou) pour y établir des cellules opérationnelles.

Narco-trafic international. Selon l’Office central pour la répression du trafic illicite de stupéfiants (OCRTIS) quelque 35 t de drogue (cocaïne surtout), produite en Amérique du Sud et à destination de l’Europe, transitent chaque année par l’Afrique et principalement par le golfe de Guinée. Les cartels de narcotrafiquants ont constitué des réseaux au Mali et sont parvenus à contrôler une grande partie des fonctions étatiques de la Guinée-Bissau, deux pays confrontés à de graves crises politiques en 2012. De leur côté, les autorités américaines suspectent le mouvement chiite Hezbollah (émanation de l’Iran au Liban) de se financer en partie par le trafic de drogue dans le golfe de Guinée. La diaspora libanaise, en majorité chiite, est en effet très implantée dans les ports africains par le biais de sociétés financières et d’import-export. D’après l’OCTRIS, la drogue sud-américaine ou des Caraïbes arrive en grandes quantités par mer, surtout à Lomé (Togo) et Kamsar (Guinée), ou par voie aérienne par petits paquets, grâce aux nouvelles lignes sur le Brésil. Dans ce cas, elle traverse l’Atlantique en direction du Cap Vert, du Sénégal, de la Guinée-Bissau et de la Guinée. Les cartels tirent parti du dysfonctionnement des appareils d’Etat et de la corruption ambiante pour acheter des complicités et constituer des réseaux pour le stockage, la redistribution et enfin l’acheminement de la drogue vers l’Europe, via le Maghreb. Ils sont associés aux organisations criminelles nigérianes, présentes dans toute l’Afrique et en Europe, et aux trafiquants marocains de cannabis, dont les réseaux logistiques assurent le transit de la drogue à travers le Sahara et la Méditerranée. En conséquence, les Etats européens agissent directement sur place par des interventions en mer, des partenariats avec les polices locales et le déploiement, dans leurs ambassades, « d’attachés de sécurité intérieure ». Pour la France, ces derniers dépendent de la Direction de la coopération internationale, qui regroupe les services similaires de la police et de la gendarmerie au sein du ministère de l’Intérieur (voir « Archives » 18/01/2012 « Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale »). Enfin, selon les intervenants de la FMES, ce trafic de la drogue sud-américaine à travers l’Afrique devrait croître dans les dix prochaines années ainsi que la consommation de drogue en Afrique même, déjà observable sur le terrain.

Loïc Salmon

Les enjeux sécuritaires en Afrique portent sur les approvisionnements énergétiques, les conséquences pour les entreprises françaises, l’influence de la France et le rôle de la Marine nationale. Celle-ci déploie en permanence un ou deux bâtiments dans le golfe de Guinée dans le cadre de la mission « Corymbe ».  Le 7 avril, la frégate anti-sous-marine Latouche-Tréville a relevé le bâtiment de projection et de commandement Mistral et l’aviso Lieutenant-de-Vaisseau-Le-Hénaff. Le Mistral a parcouru 24.000 milles nautiques (44.448 km) en 101 jours de mer pour des missions de surveillance maritime et d’assistance en mer. Les 25 jours qu’il a passés à quai ont été mis à profit pour l’assistance, notamment médicale, aux populations civiles et l’instruction opérationnelle de 321 stagiaires africains (lutte contre la piraterie et les trafics illicites en mer).




Eurosatory 2012: armements terrestres, enjeux et perspectives

L’usage de la force par la France dans des opérations extérieures, destiné à s’opposer à la violence au nom d’une cause, passe désormais par l’emploi d’armements sophistiqués et chers.

Cette question a fait l’objet d’une table ronde organisée, le 6 juin 2012 à Paris, par l’Institut des hautes études de défense nationale et la Fondation pour la recherche stratégique (FRS).

L’évolution des armements terrestres prend en compte le retour d’expérience, l’environnement industriel et le choix des pays partenaires, explique Camille Grand, directeur de la FRS. L’intensité des engagements opérationnels en 2011 (Afghanistan, Côte d’Ivoire et Libye) s’est ajoutée au maintien des précédents (Kosovo, Liban et Tchad), consommateurs de moyens et d’effectifs. Aucun de ces engagements, dont les risques sont plus importants qu’anticipé, n’a été une guerre déclarée publiquement. Ils se sont imposés dans un climat d’insécurité et dans le cadre d’une coalition. L’élément budgétaire reste important : aucune économie n’est à espérer car un désengagement a un coût. Les opérations extérieures (Opex) représentent le trentième du budget de l’Etat. L’armée de Terre y consacre 20 % de ses crédits. Or, les Opex constituent un dispositif sous tension durable et ciblé sur des urgences opérationnelles. Sans remettre en cause sa valeur individuelle, l’engagement d’un combattant nécessite des technologies en matière de protection et de renseignement. Le débat entre l’homme et la technique débouche sur une critique du « « tout technologique », qui entraîne une contrainte budgétaire et une préférence pour une plus grande rusticité. S’y ajoute un environnement industriel perturbé. Devant la diminution programmée des commandes militaires aux Etats-Unis, les entreprises américaines d’armement se montrent plus agressives à l’exportation. La consolidation de l’industrie européenne semble donc inévitable, mais se heurte à la faiblesse des marchés nationaux et à la difficulté de lancer de nouveaux programmes. Il s’agit d’innover dans tous les domaines de compétence industrielle mais en se spécialisant, comme dans le cadre de la coopération franco-britannique. Par ailleurs, une réduction du format des armées se répercutera sur les contrats opérationnels. Or, les crises (Sahel Proche-Orient etc.) ne vont guère disparaître, pas plus que le rythme des interventions ne va diminuer après le retrait d’Afghanistan, estime Camille Grand. Aucun engagement ne ressemble au précédent. En outre, l’accès aux ressources logistiques d’autres pays alliés n’est guère automatique. En revanche, le partenariat stratégique franco-britannique repose sur une vision commune de la situation internationale et de la nature des engagements.

L’adéquation entre un projet de politique étrangère et des moyens militaires implique des choix d’armements pour conserver une liberté d’action, estime Christian Mons, président du Conseil des industries de défense et du Groupement des industries françaises de défense terrestre. La France doit pouvoir projeter des troupes où et quand elle le veut sans restriction. Pour cela, elle doit diminuer ses achats d’armements américains pour réduire sa dépendance de la réglementation américaine ITAR (International Traffic in Arms Régulations). Celle-ci, qui encadre l’emploi d’armes d’origine américaine, est utilisée par les Etats-Unis pour favoriser leur politique étrangère. Contrairement à la doctrine américaine de la prééminence du feu, avec des matériels lourds, sur la manœuvre, celle de la France repose sur la proximité avec la population locale et  la modération du feu et de la destruction. Par ailleurs, le maintien en condition opérationnelle des matériels pèse lourd dans le budget des armées. La France doit donc préserver son industrie de défense pour satisfaire et adapter, en priorité, les besoins opérationnels de ses forces engagées et ainsi garder son autonomie de décision. Cela ne saurait être le cas avec des matériels américains ou britanniques, dont les fournisseurs accorderont la priorité à leurs clients… américains ! En conséquence, souligne Christian Mons, il ne faut pas céder à la logique budgétaire à court terme par « l’achat sur étagère » qui, en outre, entraîne des pertes de souveraineté et de capacités de recherche et de développement en France. Il s’ensuivrait un retard technologique croissant sur les pays concurrents, un affaiblissement de l’industrie française de pointe et un manque à gagner pour l’Etat. En effet, chaque euro investi dans ce secteur lui rapporte 1,3 € en recettes induites. Pour conserver un temps d’avance, il convient d’investir suffisamment dans les études amont pour stimuler l’innovation qui repose sur une idée et son financement. Or, la recherche amont ne procure un retour qu’à très long terme (vingt ans), qui nécessite davantage le recours à l’Etat qu’aux entreprises. Celles-ci sont de plus en plus sollicitées par leurs clients étrangers, prêts à financer seulement les études d’application, c’est-à-dire à court terme (cinq ans maximum). Par ailleurs, l’aide de l’Etat à l’exportation d’armements, pratiquée notamment dans les pays anglo-saxons,  devrait permettre de financer la recherche et le développement. Elle passe aussi par l’allègement des lourdes mesures de contrôle, qui font perdre de la réactivité en temps et en argent. L’effort entrepris en ce sens est jugé encore insuffisant. Ainsi, indique Christian Mons, il faut 19 jours pour obtenir une licence d’exportation par le ministère américain de la Défense, contre 45 par la Direction générale de l’armement, de l’équipement complet aux simples pièces de rechange. Ce délai est particulièrement pénalisant pour les petites et moyennes entreprises qui concluent, chaque année, 2.000 à 5.000 contrats de moins de 500€ et totalisent un chiffre d’affaires de 1,5 à 2 Md€.

Loïc Salmon

Le salon de l’armement terrestre Eurosatory 2012, qui s’est tenu en région parisienne du 11 au 15 juin, a accueilli 34 pavillons nationaux et environ 55.000 visiteurs de 138 pays. En France, l’industrie de défense assure 165.000 emplois directs et au moins autant indirects, dont 20.000 très qualifiés dans la recherche et le développement. L’Etat consacre 700 M€ par an aux études amont. L’armement terrestre emploie, directement et indirectement, 40.000 personnes. Eurosatory a été inauguré le 11 juin par Kader Arif, ministre délégué aux Anciens Combattants, à la place du ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian en déplacement en Afghanistan pour rendre hommage aux quatre militaires français tués deux jours plus tôt dans un attentat suicide. Kader Arif a notamment déclaré : «  L’Europe de la défense doit prendre une dimension nouvelle et le dynamisme industriel de l’Union européenne est un élément majeur de cette ambition. (…) Les contraintes qui pèsent sur les budgets européens, en raison de la crise des dettes souveraines, nous poussent à mettre en commun et partager. (…) L’évolution du positionnement américain, qui regarde désormais vers l’Asie (…) encourage également les Européens à se saisir davantage encore de leur propre sécurité ».




L’ennemi : un choix essentiellement politique

En temps de guerre, il faut tuer l’ennemi, désigné pour des motifs plus politiques que stratégiques et qu’il faut déshumaniser pour légitimer la violence. Tel est l’avis de Pierre Conesa, ancien adjoint au directeur de la Délégation aux affaires stratégiques.

Auteur du livre « La fabrication de l’ennemi ou comment tuer avec sa conscience pour soi », il a présenté son argumentation au cours d’une conférence organisée, le 3 mai 2012 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Selon lui, la construction de l’ennemi facilite la cohésion nationale et permet d’expliquer les difficultés économiques. En outre, une « bonne » guerre sert souvent d’exutoire à la vitalité des jeunes. Par ailleurs, une démocratie n’est pas pacifiste par nature ni une dictature belliciste par nature. Toutefois, une guerre menée par une démocratie doit être acceptée par son opinion publique. Les « think tanks » (institutions privées de recherche) et les organismes publics chargés des questions stratégiques doivent identifier les risques, menaces et ennemis en vue de formater les forces militaires nécessaires. Or, ceux qui font l’opinion belliciste ne sont pas les intellectuels et les médias les plus lucides, mais les plus lus et les plus regardés.

Les rebellions et révoltes se classent en diverses catégories. Il y en aurait environ 400 dans le monde, alors que les think tanks américains n’en recensent que 40 et que le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 ne donne que la vision française. Traditionnellement, l’ennemi se situe au-delà de la frontière. Au nom du droit historique, certaines autorités politiques déterminent encore le territoire de l’identité nationale : la Serbie vis-à-vis du Kosovo et la Grèce qui considère la mer Egée, bordée par la Turquie, comme une mer intérieure alors que sa souveraineté ne s’exerce que sur les îles. Au XIXème siècle, la rivalité planétaire a fait son apparition. L’Allemagne, soucieuse d’une influence comparable à celles des empires coloniaux français et britannique, a fabriqué l’idéologie du « péril jaune » contre la Chine, peuplée à l’époque de 400 millions d’habitants susceptibles d’envahir l’Occident. Par la suite, ce « péril », largement instrumentalisé, a désigné le Japon vainqueur de la Russie en 1905, la Chine communiste en 1949 et enfin l’un puis l’autre lors de leurs décollages économiques respectifs en 1960 et 2000. Or, en 2011, le budget chinois de la Défense s’établit à 420 Md$, soit le  cinquième de celui du Pentagone ! Pendant la guerre froide (1947-91), la propagande communiste a vilipendé les « impérialismes » britannique et américain. La guerre civile, qui vise l’assassinat de l’ennemi intime, commence par les mots qui disqualifient le voisin… avec la participation des Eglises et des intellectuels ! Ce processus conduit à l’humiliation de « l’autre » : attentats contre les lieux de culte chiites et sunnites au Moyen-Orient et aussi camps de concentration et viols collectifs en Bosnie. Le conflit en République démocratique du Congo est le plus meurtrier depuis la seconde guerre mondiale. Plus insidieux, l’ennemi caché repose sur la théorie du complot : d’abord « juif », avec la Shoah pour conséquence, et ensuite « américain » responsable de tout. Les idéologies totalitaires, laïques ou religieuses, donnent à penser que le monde peut être totalement organisé et que « l’autre » doit être exterminé : grands procès de Moscou (années 1930), révolution culturelle en Chine (1966-76) et attentats suicides d’aujourd’hui. Dans les territoires occupés, l’habitant est figuré, par l’occupant, comme un sauvage qui ne comprend que la force. L’unilatéralisme, qui consiste pour un pays à ignorer les instances internationales (ONU, OTAN) pour parvenir à ses fins, conduit à déclarer la guerre à des concepts comme « l’axe du mal » ou le terrorisme. Enfin, les médias servent de caisses de résonnance aux diasporas actives, intellectuels engagés et organisations humanitaires.

La vision de l’ennemi des néo-conservateurs américains remonte à l’humiliation de la prise de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran en 1979. Or, pendant toute la guerre froide, les Etats-Unis n’avaient pas hésité à soutenir des régimes dictatoriaux dans le monde pour occuper le terrain face à l’Union soviétique. Après la chute de celle-ci, l’Iran devient donc l’ennemi idéal. Les relations de Washington avec ce pays sont complexes : soutien à la dictature du Shah (1953-79) puis à l’Irak en guerre contre l’Iran (1980-88), qui se trouve aujourd’hui encerclé de bases américaines installées dans les pays voisins et qui souhaite se doter de l’arme nucléaire. En termes de prolifération nucléaire, Washington pratique le double standard, souligne Pierre Conesa : l’Iran, l’Irak et la Corée du Nord sont de « mauvais » proliférateurs, mais Israël, le Pakistan et l’Inde sont de « bons » proliférateurs, car alliés des Etats-Unis. Pour les néoconservateurs américains, les guerres en Irak et en Afghanistan sont une vengeance contre les attentats terroristes du 11 septembre 2001. Le terreau idéologique a été préparé dès les années 1990 avec notamment le livre « Le choc des civilisations » (Huntington) traduit en 39 langues, diffusant ainsi une vision « américaine » du monde. Les médias ultra-conservateurs du groupe Murdoch ont amplifié le phénomène. D’une façon générale, les Américains, veulent des héros « positifs » et voient la guerre comme au cinéma, d’où le succès des westerns contre les Indiens et de la série du vengeur Rambo. Ils n’ont en effet jamais connu l’invasion, contrairement aux Européens plus conscients des conséquences d’une guerre sur la population locale. Ainsi, la moitié seulement des pays de l’Union européenne ont suivi le Etats-Unis en Irak (opération dite « préventive » par l’administration Bush). En revanche, l’intervention en Afghanistan, légitimée par un mandat de l’ONU, a suscité la solidarité de la quasi-totalité d’entre eux.

La déconstruction de l’ennemi nécessite un acte politique. Les sorties de guerre civile passent par les lois d’amnistie. La France et l’Allemagne, qui ont connu trois guerres (1870, 1914-18 et 1939-45), ont conclu un traité de réconciliation (Elysée, 1963) et entamé la construction européenne. L’Afrique, sujette à des problèmes récurrents de frontières, sollicite souvent l’arbitrage de l’ONU. Enfin, la Cour internationale de justice vise à casser le mécanisme de la vengeance en faisant juger les dictateurs « bourreaux » par la communauté internationale.

Loïc Salmon

Pierre Conesa, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, est maître de conférences à l’Ecole nationale d’administration. Il a été notamment adjoint au directeur de la Délégation aux affaires stratégiques (DAS) du ministère de la Défense (1992), puis au directeur des relations internationales de la Délégation générale de l’armement (1997). La DAS propose des analyses des crises internationales, coordonne les réflexions stratégiques menées au sein du ministère de la Défense et soutient celles d’instituts de recherche et d’organismes universitaires français et étrangers. Enfin, elle participe au processus interministériel de contrôle des exportations de matériel de guerre et aux négociations sur la non-prolifération d’armes nucléaires.




Afrique : huit accords de défense avec la France

Huit pays d’Afrique ont signé des accords de partenariats de défense avec la France, dont trois doivent encore être ratifiés par le Parlement français. Ces accords sont publiés au journal officiel (J.O.) après leur ratification, ce qui n’était pas le cas auparavant. Ils portent sur l’appui de la France à la mise en place du pacte de sécurité collective de chaque pays signataire selon ses besoins et ses capacités.

Selon le ministère français de la Défense, il s’agit du Cameroun (21 mai 2009, J.O. du 21-04-2011), du Gabon (24 février 2010 en attente de publication au J.O.), de la République centrafricaine (8 avril 2010, J .O. du 21-04-2011), du Togo (13 mars 2009, J.O. du 21-04-2011), des Comores (27 septembre 2010, J.O. du 8-03-2011), de Djibouti (21 décembre 2011, en attente de ratification), de Côte d’Ivoire (26 janvier 2012, en attente de ratification) et du Sénégal (18 avril 2012, en attente de ratification). Par ailleurs le 17 avril, le colonel Marc Conruyt, chef de corps du Régiment d’infanterie de chars de marine, a pris officiellement le commandement de la force Licorne en Côte d’Ivoire, en présence du nouveau ministre de la Défense ivoirien Paul Koffi Koffi (photo). La force Licorne (450 militaires) accompagne la montée en puissance de l’armée ivoirienne, appuie l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et assure la protection des ressortissants français. Entre le 4 septembre 2011 et le 5 avril 2012, elle a détruit 24 t d’explosifs, mis 300 t de munitions en sécurité et effectué 300 patrouilles. Elle a aussi participé à des actions civilo-militaires (distribution de denrées de première nécessité et de kits scolaires), à des aides médicales à la population et à la formation de cadres militaires ivoiriens avec des éléments français stationnés au Sénégal.

Loïc Salmon




Opex : le soldat au cœur du succès

« La qualité de l’engagement du combattant sur le terrain fait la différence entre les missions réussies et celles qui ne le sont pas », a déclaré le ministre de la Défense Gérard Longuet, à l’issue d’une table ronde sur ce thème tenue le 22 novembre 2011 à Paris.

L’engagement militaire, dit-il, implique une totale disponibilité avec les risques qui l’accompagnent. Au cours de la même table ronde, dix combattants de divers grades ont apporté leurs témoignages sur les principales opérations en cours ou engagées depuis l’automne 2010 en Afghanistan (opération « Pamir »), Libye (Harmattan ») et Côte d’Ivoire (« Licorne »). Le centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) travaille au profit de l’Etat-major des armées, dont le chef (CEMA) présente des options stratégiques à l’autorité politique. Les armées forment des modules adaptés aux missions en volume et capacité (cohérence d’effectifs et de moyens). « Il s’agit de bâtir une structure de commandement pour le CEMA, explique le général de brigade aérienne Jean Borel, adjoint planification au CPCO, cela n’exclut pas une dominante d’armée mais implique aussi les autres. Les armées entretiennent les compétences ».

Afghanistan : une formation opérationnelle spécifique rassemble les différentes spécialités afin de se roder à une procédure commune, déclare le lieutenant-colonel Stéphane Caffaro, officier adjoint du 21ème Régiment d’infanterie de marine et blessé le 18 septembre 2010 (voir revue téléchargeable N°304 juin 2011 p.18). Il s’agit de donner au GTIA (Groupement tactique interarmées des troupes françaises) de la province de Kapisa une grande cohésion et une force morale avant de projeter ses éléments dans un environnement hostile. Un blessé a la certitude que « l’institution mettra tout en œuvre pour l’évacuer, le soigner correctement et qu’il retrouve sa place dans son unité », dans la mesure du possible. La moyenne d’âge des blessés est de 30 ans ! « Il faut une culture de la réactivité pour aller projeter son savoir-faire n’importe où dans le monde en moins de 48 heures », souligne le sergent-chef Yann Baratte, contrôleur aérien avancé du commando parachutiste de l’air 20. Lors d’une attaque simultanée sur trois points contre une unité de la coalition par une trentaine d’insurgés, il s’est trouvé sous leur feu nourri alors qu’il guidait une patrouille d’hélicoptères français et américains pour les éliminer. « Après huit heures de combat et de feu, le silence est la plus belle récompense ». Pendant les trois semaines qui ont suivi, pas un seul coup de feu n’a été tiré dans la vallée. « Quand on est bien entraîné, on n’a pas peur. La peur de mourir, on l’a après, quand tout se calme ».

Libye : le lieutenant-colonel Loïc Rullière, pilote de Rafale et commandant l’escadron de chasse 1/7 « Provence », a dirigé la première patrouille de la première vague, en protection de la deuxième vague de Rafale et de Mirage 2000 qui devait aller loin dans la profondeur du territoire libyen. Son unité, basée à Solenzara (Corse) est en alerte : les équipages et mécaniciens ont travaillé toute la nuit. Tous les senseurs des appareils ont été employés pour résoudre la principale difficulté : faire la discrimination entre les véhicules armés et la population civile. « Notre fierté est d’avoir rempli la mission ». Un jour, dans le sud, un drone américain Predator a surveillé trois zones pendant trois heures avant l’arrivée des avions français… dont les cibles ont été soudainement changées. « Le commandant (de la force aérienne française) a attendu que l’analyse soit complète avant d’envoyer une patrouille », précise le lieutenant-colonel Rullière. De son côté, le personnel d’aviation embarquée habite quasiment sur le théâtre d’opérations. « On monte dans l’avion et on reçoit une photo (numérisée) prise par un Mirage F1-CR déclare le lieutenant de vaisseau Sébastien Colard, pilote de Rafale de la flottille 12 F, sur zone, on fait une reconnaissance des sites et on les engage. 1 H 45 après, on se pose de nuit sur le porte-avions avec six bombes en moins ». Les pilotes français et américains sont les seuls au monde à pouvoir effectuer de telles missions de nuit. A bord, les mécaniciens sentent qu’ils font partie de la chaîne, souligne le lieutenant de vaisseau Colard. De retour de mission en Afrique de l’Ouest, l’équipage du Bâtiment de projection et de commandement Tonnerre a appris un vendredi soir qu’il devait partir pour la Libye. Trois jours plus tard, il a appareillé avec tous les moyens nécessaires (armement, transmissions et modules) et après avoir organisé l’escorte (les yeux et les oreilles de la force). Ce bâtiment interarmées avec un hôpital, des compagnies de combat et des hélicoptères de l’armée de terre a dû mettre en œuvre une opération complexe. « Il a embarqué 400 militaires de plus de 30 unités différentes et les chefs de modules ne connaissaient pas les gens avec qui ils allaient travailler », souligne le capitaine de vaisseau Philippe Ebanga, commandant du Tonnerre pendant les opérations Licorne et Harmattan. Pendant trois mois, ces deux missions ont mobilisé le même équipage, qui a dû également assurer la maintenance du bâtiment. Une opération de frappes par hélicoptères, préparée à la minute près, commence par de longues minutes d’infiltration de nuit avec le risque d’essuyer des tirs d’armes anti-aériennes et de missiles sol/air. « Pour le raid sur Syrte, les photos de renseignement n’étaient pas suffisantes, nous avons été accueillis par des tirs de canons de 33 mm, explique le capitaine Brice Erblanc, pilote de Tigre du 1er Régiment d’hélicoptères de combat, on a recherché toutes les forces de Khadafi sur des pick-ups qui se cachent pour échapper aux avions de chasse. Il fallait tirer sur l’armement qu’on voyait à 200 m, c’est-à-dire à portée de ces armes ». Les renseignements sont fournis en temps réel par des avions de reconnaissance. « On est concentré dans l’action, on n’a plus de temps de ressentir d’émotion ». En outre, une frégate effectue un tir d’artillerie contre la côte pendant le transit des hélicoptères au dessus de la mer. Ainsi, la frégate de défense aérienne Chevalier-Paul détecte tout ce qui vole à 400 km autour d’elle (avions, hélicoptères et drones), indique le premier maître Jean-Philippe Merle de la cellule de coordination aérienne, elle doit éviter les collisions et que les hélicoptères, dont elle a la charge, ne travaillent pour une autre unité. Un avion de patrouille maritime ATL2 guide onze hélicoptères de combat (dont un de recherche et de sauvetage) vers les objectifs désignés, qu’il surveille par détecteur infrarouge. Il en informe l’avion radar de surveillance de théâtre AWACS, afin que la vague d’assaut ne soit pas gênée par d’autres aéronefs sur zone. Pendant l’engagement des hélicoptères, la frégate informe aussi l’AWACS du volume d’obus qu’elle va tirer avec ses deux canons de 76 mm. « Le commandant ordonne le feu sur deux objectifs pendant que les hélicoptères reviennent au BPC », ajoute le premier maître Merle. Ce bâtiment était en sécurité, mais une frégate a essuyé des tirs, indique le capitaine de vaisseau Ebanga.

Côte d’Ivoire : le capitaine Sébastien Laloup, pilote de transport de l’escadron de transport 1/64 « Béarn », a participé au pont aérien mis en œuvre entre Libreville (Gabon) et Abidjan (voir article « Gestion française des expatriés en temps de crise » dans les rubriques « Actualités » ou « Archives » 7-12-2011). Le soutien était prépositionné depuis deux mois quand, le 2 avril dans l’après-midi, est donné l’ordre de décoller pour se poser à Abidjan le lendemain à 3 h du matin. Le pont aérien, exclusivement français au début, évacue des ressortissants de diverses nationalités (Européens, Africains, Américains et Libanais) sur Dakar (Sénégal), Libreville (Gabon) et Lomé (Togo). Les avions reviennent avec des vivres et de l’eau. Les équipages ne comptent pas leurs heures de vol. « Les gens évacués ne cachaient leur joie sur leurs visages, car ils n’avaient plus d’argent ni de vivres. Pour nous, cela valait toutes les récompenses et toutes les médailles » ! A Abidjan, la force française Licorne a tout sécurisé au sol. L’adjudant Vincent Leroy était chef de peloton ERC 90 Sagaie du 12ème Régiment de cuirassiers, en alerte depuis 24 heures. « Depuis six mois et demi, on savait ce qu’on devait faire. Ma mission militaire était simple : tenir un carrefour ». La bataille d’Abidjan, de haute intensité, a duré une dizaine de jours : évacuation de ressortissants jour et nuit, prise de l’aéroport et prise du port autonome. « Les hommes étaient à fond dans leur mission », conclut l’adjudant Leroy.

Loïc Salmon

De gauche à droite : général de brigade aérienne Jean Borel, lieutenant-colonel Stéphane Caffaro, lieutenant de vaisseau Sébastien Colard, sergent-chef Yann Baratte, animateur Didier François, lieutenant-colonel (Air) Loïc Rullière, adjudant Vincent Leroy, capitaine de vaisseau Philippe Ebanga, capitaine Brice Erblanc et premier maître Jean-Philippe Merle.




Défense : panorama des zones à risques

Le ministre de la Défense Gérard Longuet a présenté, sous l’aspect militaire, les situations en Libye, Syrie, Afghanistan, Iran et Afrique, lors d’un déjeuner organisé le 16 novembre 2011 à Paris par l’Association des journalistes de défense.

Libye : « Les guerres se gagnent au sol et pas dans l’air », a déclaré le ministre, estimant que l’intervention aérienne n’aurait pas permis de trouver une solution à la crise, sans l’organisation de combattants par le Conseil national de transition libyen. Il en a tiré trois enseignements. D’abord, « sans les Libyens, Kadhafi serait toujours là et, sans l’opération Harmattan, il n’y aurait pas d’opposants libyens ». Ensuite, il a fallu construire une coalition : au départ, il y avait trois états-majors (France, Grande-Bretagne et Etats-Unis), puis le secrétaire général de l’OTAN a pris en compte la dimension politique. Enfin, le conflit a prouvé « qu’on peut faire quelque chose avec les Etats-Unis, sans qu’ils soient les premiers ni les demandeurs. Ils ont donné les moyens de soutien ». La surveillance aérienne des dépôts de munitions se poursuit sur le théâtre opérationnel près de la mer, mais pas en profondeur. Quant au risque de dissémination des armes, le ministre a souligné que leur emploi demande un certain niveau de logistique et d’entretien, sans compter la date de préemption des munitions.

Syrie : une intervention militaire nécessite une décision du conseil de sécurité de l’ONU. Le terrain n’est pas le même qu’en Libye : chaque camp est imbriqué totalement dans chaque ville, qui constitue un lieu de combat.

Afghanistan : un retrait des troupes dès 2012 est incompatible avec le statut de membre permanent du conseil de sécurité des Nations unies. « Nous ne pouvons décider seuls de notre participation ou de notre retrait, nous sommes solidaires ». La situation en Afghanistan concerne aussi ses voisins : l’Inde, qui souhaite un Afghanistan pacifique et non dépendant du Pakistan ; l’Iran, qui souffre du trafic de la drogue d’origine afghane ; la Chine, qui recherche des relations normales entre l’Afghanistan et le Pakistan. ; les Etats-Unis pour toutes ces raisons. L’armée et la police afghanes totalisent environ 280.000 hommes qui assurent la présence de l’Etat, lequel doit se construire dans la durée et avec suffisamment d’argent pour fonctionner.  « Le retrait immédiat, sans coopération ni perspectives, c’est la certitude d’une guerre civile déclenchée à partir de l’extérieur ».

Iran : « La France considère que l’Iran se donne les moyens d’accès à la bombe (atomique), en contradiction avec le  TNP (traité de non-prolifération des armes nucléaires) dont il est signataire ». Paris accentue les sanctions, redoutables sur le long terme pour le financement des importations. Une frappe des installations nucléaires iraniennes n’est pas à l’ordre du jour, mais la France défendrait Israël en cas d’agression, a indiqué le ministre. Un blocage des flux financiers aboutit au même résultat que celui des ports pétroliers. « Il est efficace s’il est appliqué avec obstination et dans la durée ».

Afrique : les bases militaires françaises de Djibouti (Est) et Libreville (Ouest) suffisent. En cas de nécessités ponctuelles ou de coopération, il est possible d’intervenir à partir de la métropole. « On n’a pas besoin d’un deuxième porte-avions, a déclaré Gérard Longuet, ce sera au cœur de la discussion sur l’actualisation du Livre Blanc (sur la défense et la sécurité) ».

Par ailleurs, le ministre va tenter de préserver le recrutement des coupes budgétaires en cours, lequel représente 20.000 contrats nouveaux par an.

Loïc Salmon

Gérard Longuet (65 ans), ministre de la Défense et des Anciens Combattants, est diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris, titulaire d’un diplôme d’études supérieures de sciences politiques et ancien élève de l’Ecole nationale d’administration. Il a exercé plusieurs mandats électifs, notamment ceux de député de la Meuse (1978-1981, 1986-1993), député européen (1984-1986), président du Conseil régional de Lorraine (1992-2004) et sénateur de la Meuse (2001-2011). Il a aussi été secrétaire d’Etat (mars-août 1986), puis ministre délégué (1986-1988) auprès du ministre de l’Industrie, des Postes et Télécommunications et du Tourisme et enfin ministre de l’Industrie, des Postes et Télécommunications et du Commerce extérieur (1993-1994). A ce titre, il a été le principal négociateur du traité de Marrakech, à l’origine de l’Organisation mondiale du commerce. Enfin, il préside le Centre de la paix à Verdun depuis sa création en 1988.




Les devoirs et les intérêts diplomatiques de la France

Le respect du droit et le maintien de la paix priment dans les difficiles résolutions des crises, comme les engagements en Afghanistan et en Libye, le terrorisme, les prises d’otages et la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive (Iran). Ces priorités diplomatiques ont été exposées le 7 octobre 2011 à Paris, par Pierre Sellal, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et européennes (MAEE), lors du séminaire d’ouverture des sessions nationales de l’Institut des hautes études de défense nationale et de l’Institut des hautes études de la sécurité et de la justice.

En vue d’une solidarité internationale plus juste et plus efficace, les objectifs du MAEE consistent à : accompagner les « printemps arabes » en Tunisie, Maroc et Libye« sans arrogance ni ingérence mais avec disponibilité et soutien » et y favoriser la démocratie ; encourager la démocratie en Afrique ; renforcer la capacité d’action de la solidarité européenne ; promouvoir l’Europe de la défense.

Pays arabes : en Libye, la protection de la population civile contre un régime dictatorial a motivé l’intervention militaire de l’OTAN. En Syrie, des sanctions ont été demandées contre le régime qui cherche à étouffer la démocratie. Afin de construire un espace de paix et de prospérité dans cette région, le sommet de Deauville (mai 2011), auquel ont participé le Koweït, le Qatar et la Turquie, a débouché sur une aide de 40 Md$ à la Tunisie et l’Egypte pour l’emploi et la formation avec l’intervention de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement. En vue d’agir sur le long terme, l’Union européenne va renforcer le volet méridional de sa politique de voisinage par une nouvelle répartition des crédits : deux tiers pour les pays du Sud et un tiers pour ceux de l’Est. L’initiative française (2008) de l’Union pour la Méditerranée, destinée à renforcer les solidarités entre les pays riverains, progresse, notamment par la mobilisation de crédits pour les transports, l’énergie et l’enseignement supérieur. Le faible intérêt américain pour le Maghreb et la Libye accroît les responsabilités de l’Union européenne, indique Pierre Sellal. Quant au conflit israélo-palestinien et parallèlement à la reprise des négociations entre les deux parties, la France a proposé d’offrir à la Palestine le statut d’Etat observateur à l’ONU (comme le Vatican), question dont l’Assemblée générale doit être saisie et qui lui permettrait de devenir membre des organisations internationales annexes des Nations unies comme l’Unesco (1). Devant l’échec des initiatives des Etats-Unis, précise Pierre Sellal, le Conseil de sécurité devrait s’engager, dans un délai de six mois à un an, sur les efforts à entreprendre en vue de la paix.

Afrique : riche en ressources naturelles, elle connaît une croissance économique de 5,6 % en 2011, qui pourrait atteindre 6 % en 2012. L’Agence française de développement soutient les projets d’accompagnement de cette croissance et organise des échanges de chercheurs. La population africaine représentera le quart de l’humanité en 2050. En conséquence, la paix est la condition de la prospérité et de la démocratie. En concertation avec l’ONU et l’Union africaine, la France participe au rétablissement de la démocratie au Congo Kinshasa, à Madagascar, au Soudan du Sud et en Somalie. Elle appelle aussi de nouveaux acteurs à participer à des financements innovants pour lutter contre la pauvreté en respectant des règles de conduite pour éviter la spirale de l’endettement. Le G20 (19 pays et l’Union européenne) doit consacrer 10 Md$ à l’Afrique, soit la moitié de son aide à la coopération et au développement dans le monde (infrastructures et sécurité alimentaire).

Union européenne (UE) : la France ne pourra peser sur les évolutions en Afrique et de l’autre côté de la Méditerranée que si elle peut compter sur une UE dynamique, souligne Pierre Sellal, en mobilisant, avec l’aide de l’Allemagne, sa capacité d’impulsion. Ces deux pays sont déterminés à préserver les intérêts communs de l’UE (zone euro et soutien à la Grèce) depuis la crise financière de 2008 qui a touché tous les pays industrialisés, y compris les Etats-Unis. L’euro, monnaie unique, suppose la convergence des économies des Etats membres. En 2011, l’UE a décidé la mise en place d’un Fonds européen de stabilisation financière en vue d’un gouvernement économique européen. « Le gouvernement économique n’a de chances de succès que s’il implique les chefs d’Etat et de gouvernement par un sommet », avertit Pierre Sellal. Par ailleurs, l’espace Schengen renforce la discipline et la solidarité communes en matière de liberté, de sécurité et de justice. Enfin, deux ans après le traité de Lisbonne, une politique étrangère commune est sur les rails avec une présidence stable du Conseil européen et une représentation diplomatique.

Défense européenne : la crise économique contraignant les budgets militaires, il convient de mutualiser les moyens comme l’ont fait la France et la Grande-Bretagne lors de l’intervention en Libye. Il s’agit de faire de même avec l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne. « Il faut une Europe sûre d’elle-même, capable de parler avec les puissances émergentes pour définir les règles d’un monde nouveau dans le respect de valeurs partagées », déclare Pierre Sellal. Des partenariats stratégiques sont ouverts depuis un an avec la Chine et l’Inde, selon le principe de réciprocité. Enfin, le MAEE apportera toute sa crédibilité à la révision du Livre Blanc sur la défense et la sécurité avec « l’engagement, dans l’éthique, d’actions pour analyser, comprendre, convaincre, peser et agir », conclut son secrétaire général.

Loïc Salmon

(1) Vote favorable acquis le 31 octobre 2011 avec 107 voix pour, dont celle de la France, 14 voix contre et 52 abstentions.

Pierre Sellal choisit les Affaires étrangères à sa sortie de l’Ecole nationale d’administration (1977). Il est notamment secrétaire à la direction des Nations unies au ministère à Paris (1977-80), conseiller à la Représentation permanente de la France auprès des Communautés européennes à  Bruxelles (1981-84), ministre-conseiller à l’ambassade de France à Rome (1990-92), ambassadeur auprès de la Communauté européenne à Bruxelles (2002-2009) et secrétaire général du ministère des Affaires étrangères et européennes depuis le 14 avril 2009. Au cours de sa carrière diplomatique, il a également été conseiller technique au cabinet du ministre du Commerce extérieur (1980-81), secrétaire général adjoint du Comité interministériel pour les questions de coopération économique européenne auprès du Premier ministre (1985-1990) et directeur du cabinet du ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine (1997-2002). Nommé par l’Etat au conseil de surveillance du groupe Areva (énergie nucléaire), le ministre plénipotentiaire hors classe Pierre Sellal est chevalier de la Légion d’Honneur.