Mission Jeanne d’Arc 2012 : un tour du monde opérationnel

La Mission circumnavigatrice Jeanne-d’Arc vise à faire acquérir aux futurs officiers de la Marine Nationale les compétences de chef militaire et d’homme de mer et de leur faire découvrir l’importance de l’engagement maritime de la France dans le monde.

Conduite par le bâtiment de projection et de commandement (BPC) Dixmude et la frégate anti-sous-marine Georges-Leygues, la « Mission Jeanne d’Arc » (5 mars-fin juillet 2012) est déployée dans un contexte interarmées et interalliés en océan Indien et en Atlantique Sud. Les officiers en formation suivent un rythme de navigation soutenu et enchaînent rapidement des exercices interarmées et interalliés au sein du groupe amphibie du Dixmude. Ce dernier dispose d’une flottille de deux chalands de débarquement et du nouvel engin de débarquement rapide (EDA-R). Il embarque aussi un groupe tactique de l’armée de Terre, composé de quatre hélicoptères et d’une unité de manœuvre blindée avec ses appuis, soit en tout 210 militaires. Le BPC est en effet configuré pour assurer cinq fonctions : amphibie avec chalands de débarquement ; porte-hélicoptères ; hôpital ; plateforme de commandement ; instruction. Les exercices de coopération bilatérale, avec les Marines des pays riverains de la zone de déploiement, et les escales, avec une prise de conscience des enjeux géostratégiques locaux, font partie de la diplomatie de défense (voir « Marine et diplomatie » dans la rubrique « Archives » 6-7-2011). A l’issue de la Mission Jeanne d’Arc, les enseignes de vaisseau connaîtront une présélection aux différentes spécialités et/ou effectueront des stages en fonction de leurs futures affectations. Toutefois, avant de rejoindre leur école de spécialité, les pilotes d’aéronautique navale, commandos et responsables de la maintenance aéronautique seront affectés dans des forces navales de surface, pour ne pas perdre de vue qu’ils resteront d’abord des officiers… de Marine !

Longue mission pour deux navires

Traditionnellement, les officiers-élèves de la Marine effectuaient un voyage autour du monde à bord d’un bâtiment dénommé Jeanne-d’Arc, dont le dernier à porter le nom fut un porte-hélicoptères (1964-2010). Une frégate l’a toujours accompagné. Le nom est désormais attribué au groupe de deux bâtiments qui effectuent cette longue mission d’entraînement à la mer. Le BPC Dixmude, qui accueille les élèves cette année pour cinq mois, est entré en service le 3 janvier dernier. Il servira également de vitrine de la technologie navale française, en prévision du salon Euronaval qui se tiendra à Paris-Le Bourget en octobre (voir revue téléchargeable N°302 décembre 2010 p.7-14). Aujourd’hui, la Marine doit affronter tous les types de menaces sur toutes les mers du monde, dans un contexte international incertain. Le BPC a donc été conçu pour agir loin des bases navales, dans des situations politiques et militaires complexes et dans un cadre national et international. Interopérable avec d’autres forces armées alliées, le Dixmude a pris en compte les retours d’expériences des BPC Mistral et Tonnerre, déployés notamment au large de la Libye (opération Harmattan 2011), et les évolutions de la réglementation environnementale, des matériels et des logiciels. De son côté, la frégate de lutte anti-sous-marine Georges-Leygues, en service depuis plus de trente ans, participe à la formation des officiers-élèves depuis 1999 et dispose de locaux dédiés pour en recevoir 36.

Loïc Salmon

L’Ecole d’application des élèves de l’Ecole navale prévoit un tour du monde qui inclut, alternativement et une fois sur deux, l’Extrême-Orient ou l’Amérique du Sud. Cette année, la promotion de la Mission Jeanne-d’Arc compte 144 élèves, dont 21 femmes, issus de plusieurs corps d’officiers : 94 enseignes de vaisseau de l’Ecole navale ou recrutés sur titre ; 8 commissaires-élèves ; 6 administrateurs des Affaires maritimes ; 9 médecins des armées. S’y ajoutent 16 officiers-élèves et 1 commissaire-élève en provenance des pays suivants : Allemagne (2) ; Belgique (1) ; Bénin (1) ; Brésil (1) ; Cameroun (1) ; Espagne (1) ; Gabon (1) ; Indonésie (1) ; Koweït (2) ; Madagascar (1) ; Malaisie (1) ; Maroc (1) ; Royaume-Uni (1) ; Togo (1) ; Tunisie (1). Enfin, esprit interarmées oblige, dix sous-lieutenants des Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan sont du voyage !




DGA : bons retours sur investissements en 2011

« Nous avons prouvé l’efficacité des matériels sur le terrain », lors de l’opération Harmattan (Libye) en 2011, a déclaré, le 22 février 2012 à la presse à Paris, Laurent Collet-Billon, patron de la Direction générale pour l’armement (DGA) dont il a présenté les résultats de cette même année.

L’exploitation des retours d’expériences des avions Rafale, des hélicoptères Tigre, des bâtiments de projection et de commandement Mistral et Tonnerre et des armements déployés ont, en effet, permis de valider les choix capacitaires de la DGA. En 2011, celle-ci a investi 10,7 Md€ dans l’industrie au titre des programmes d’armements et de la recherche et des « urgences opérations » (réponses à des demandes opérationnelles imprévues). L’équipement des forces armées s’est traduit par des dépenses de 9,946 Md€ et des engagements de 7,964 Md€. Pour la recherche, la DGA a dépensé 724 Md€ en études amont et s’est engagée pour 695 M€. Enfin, malgré la simultanéité des engagements (Afghanistan, Libye et Côte d’Ivoire) en 2011, les urgences opérations n’ont représenté que 20 M€, contre 170 M€ en 2010 et… 250 M€ en 2009 ! Par ailleurs, les prises de commandes à l’exportation, dont le chiffre exact sera connu au troisième trimestre 2012, devraient dépasser 6 Md€. Les contrats à l’exportation impliquent 50.000 emplois directs et 50.000 indirects. A terme, la DGA souhaite arriver à une parité entre les commandes nationales et celles à l’exportation.

Les urgences opérations, au nombre de sept pour Harmattan, ont concerné les capacités de communication par internet des avions radar AWACS et l’évolution des périscopes des sous-marins nucléaires d’attaque pour les reconnaissances côtières. En Afghanistan, la protection des forces a nécessité, en urgence : pour les véhicules, la surprotection contre les attaques par roquettes anti-char ou par engins explosifs improvisés et un dispositif de localisation des tireurs embusqués ; pour les bases opérationnelles et postes de combat avancés, des alerteurs radar de tirs de roquettes et de mortiers et un système périmétrique de protection des camps ; pour le détachement d’ouverture d’itinéraires piégés, des commandes de minirobots et de drones pour le génie auprès de petites et moyennes entreprises. Les retours d’expériences permettront à la DGA, à l’Etat-major des armées et aux industriels de réfléchir sur les équipements futurs.

Le renouvellement des équipements des forces concerne les livraisons suivantes : missiles M51 pour les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) ; missiles ASMPA (air-sol moyenne portée améliorée) pour les Forces aériennes stratégiques et l’aviation embarquée ; des hélicoptères NH 90 Caïman à la Marine (NFH) et à l’armée de Terre (TTH) ; 6 hélicoptères d’attaque Tigre pour l’armée de Terre ; 4.000 équipements de fantassins Félin ; des véhicules blindés du combat d’infanterie ; 11 Rafale ; des missiles air-air Mica et sol-air moyenne portée terrestre (SAMP/T) ; des véhicules à haute mobilité (VHM); des  engins de débarquement amphibie rapides (EDA-R) ; des téléphones sécurisés Teorem. La capacité de renseignement électromagnétique a été renforcée par la rénovation de l’avion Transall Gabriel et la livraison de cinq nacelles de reconnaissance numériques RECO NG pour les Rafale de standard F3.

Les nouveaux contrats notifiés en 2011 portent sur les commandes de 13 lance-roquettes unitaires, du troisième sous-marin d’attaque de type Barracuda, de 200 petits véhicules protégés et des munitions de gros calibre. Sept hélicoptères de transport tactique Cougar seront rénovés. Les études ont commencé sur le SNLE de la troisième génération et la robotique navale (programme Espadon). Enfin, quatre nouveaux satellites de renseignement électromagnétique du programme Elisa ont été lancés (voir rubrique « Archives » 21-12-2011).

La coopération en matière d’armement continue. Avec la Grande-Bretagne, elle se concrétise par 60 projets, dont 40 existent déjà, la mise en place de bureaux de programmes conjoints (drones, guerre des mines navale, missile antinavire léger) et la communication par satellite (voir « Sommet franco-britannique, communauté de vues sur la Défense », 29-2-2012). Avec l’Allemagne, la coopération porte sur les contre-mesures infrarouges. Avec l’Italie, elle concerne le futur satellite de télécommunications militaires Sicral 2, qui doit être lancé en 2013. Une coopération tripartite avec l’Allemagne et l’Italie est engagée sur les systèmes de lance-roquettes unitaire, dont les premières livraisons sont prévues en 2014. Avec l’Union européenne, il s’agit de transposer des directives européennes sur les « transferts intra communautaires » et sur les marchés de sécurité et de défense. Avec l’OTAN, les travaux portent sur la préparation du sommet de Chicago de 2012 : défense anti-missile balistique, capacité alliée de surveillance terrestre et réforme de l’organisation. Enfin, en 2011, la DGA a signé…81 accords internationaux !

Loïc Salmon

Laurent Collet-Billon, est diplômé de l’Ecole nationale supérieure de l’aéronautique et de l’espace et auditeur de Centre des hautes études de l’armement. Entré à la Délégation générale pour l’armement (DGA) en 1974, il exerce plusieurs responsabilités de direction de programmes de télécommunications militaires à partir de 1977. Dix ans plus tard, il est nommé conseiller technique pour les affaires stratégiques, industrielles et de l’armement auprès du ministre de la Défense André Giraud. A partir de 1988, il connaît diverses affectations dans l’armement air-sol nucléaire, le domaine spatial, l’armement terrestre, l’électronique et l’informatique. En 1997, il devient directeur du Service des programmes d’observation, de télécommunications et d’information de la DGA. En 2001, il est nommé représentant français  au conseil de surveillance de l’Organisation conjointe de coopération en matière d’armement (OCCAR, voir revue téléchargeable N°302 décembre 2011 p.17). En juillet 2006, il entre au groupe Alcatel comme conseiller pour les affaires de sécurité et de défense. Il revient à la DGA comme délégué général, par décision du conseil des ministres du 28 juillet 2008. Laurent Collet-Billon est commandeur de la Légion d’Honneur et officier de l’Ordre national du Mérite.

 




Sommet franco-britannique : communauté de vues sur la Défense

Le président de la République française Nicolas Sarkozy et le Premier ministre britannique David Cameron ont réaffirmé, le 17 février 2012 à Paris, la coopération bilatérale en matière de défense, notamment pour les opérations et les équipements.

Opérations : les enseignements tirés de l’intervention commune en Libye, un an auparavant, concernent le développement des systèmes d’information, le renseignement, la surveillance, le ciblage, la reconnaissance et les munitions de précision. La force expéditionnaire commune, ainsi testée, devra, en 2016, pouvoir entrer en premier sur un théâtre, faire face à des menaces multiples jusqu’au niveau maximal d’intensité et être disponible pour des interventions bilatérales ou relevant de l’OTAN, de l’ONU, de l’Union européenne ou d’autres instances. Un grand exercice commun interarmées, dénommé « Corsica Lion », est prévu cette année en Méditerranée. Un état-major déployable de forces interarmées sera mis en place d’ici à 2016. Enfin, un groupe aéronaval franco-britannique intégré devrait être opérationnel après 2020.

Equipements : la France s’intéresse au drone de reconnaissance tactique non armé Watchkeeper, construit par Thales UK et déjà commandé par l’armée de Terre britannique. Ensuite, une équipe de programme conjointe Dassault Aviation (France) et BAE Systems (Grande-Bretagne) a été établie en 2011 pour étudier les risques techniques relatifs aux drones armés de reconnaissance MALE (moyenne altitude longue endurance). Enfin, un programme de démonstrateur technologique du futur système de combat aérien sera lancé en 2013, en vue de la mise au point d’un drone de combat armé utilisable dans des opérations de haute intensité. Ce démonstrateur, dont les caractéristiques seront définies ultérieurement, sera réalisé par Dassault Aviation et BAE Systems. Par ailleurs, un groupe bilatéral d’utilisateurs a été formé pour optimiser les coopérations en matière d’entraînement sur l’avion de transport tactique A400 M (techniques et procédures opérationnelles de formation sur simulateur et en vol). Un contrat de soutien intégré de l’A400 M sera négocié avec Airbus Military, pour la mise en service du premier A400 M français en 2013. En matière de technologies sous-marines, un mémoire d’entente bilatéral a été signé en juin 2011 sur l’étude de faisabilité d’un nouveau sonar. Les feuilles de route des deux Marines ont été harmonisées pour mettre au point, à partir de 2013, un démonstrateur/prototype de système autonome, fondé sur les technologies de drone sous-marin. En outre, un canon de 40 mm pour véhicule blindé, qualifié OTAN d’ici à 2013, fera l’objet d’une promotion à l’exportation. Un plan d’action conjoint de lutte contre les engins explosifs improvisés sera élaboré en 2012. Enfin, en matière de futurs missiles, le groupe européen (France, Grande-Bretagne et Italie) MBDA va étudier un missile de croisière, à partir d’une évaluation conjointe des améliorations du Storm Shadow britannique et du Scalp français, et un missile anti-navire dénommé « future anti ship guided weapon/anti-navire léger ».

Loïc Salmon




DGSE : le renseignement à l’étranger par des moyens clandestins

Service étatique, la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) dispose de capteurs spécifiques pour recueillir des renseignements, hors du territoire national, ajoutant une plus-value aux informations d’intérêt stratégique (politique, militaire, sécuritaire etc.) accessibles au public (travaux universitaires et presse).

Son chargé de communications, Nicolas Wuest-Famose, l’a présentée au cours d’une conférence organisée, le 2 février 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Objectifs et moyens : le Livre Blanc sur la défense et la sécurité nationale (2008) définit le renseignement et sa finalité. « Le renseignement a pour  objet de permettre aux plus hautes autorités de l’Etat, à notre diplomatie, comme aux armées et au dispositif de sécurité civile, d’anticiper et, à cette fin, de disposer d’une autonomie d’appréciation, de décision et d’action. (…) L’acquisition du renseignement résulte de plusieurs ensembles qui sont étroitement associés : le recueil de l’information sur le terrain, au moyen de sources humaines ou de « capteurs techniques » ; l’action des services de renseignement civils et militaires ; l’action des unités militaires spécialisées. Dans tous les cas, l’information est exploitée, c’est-à-dire croisée, synthétisée et analysée, puis transmise en fonction de son intérêt aux décideurs ». Plusieurs organismes officiels participent au recueil du renseignement (voir encadré).

Selon l’article 2 du décret du 2 avril 1982, la DGSE « a pour mission, au profit du gouvernement et en collaboration étroite avec les autres organismes concernés, de rechercher et d’exploiter les renseignements intéressant la sécurité de la France ainsi que de détecter et d’entraver, hors du territoire national, les activités d’espionnage dirigées contre les intérêts français afin d’en prévenir les conséquences ». Concrètement, la DGSE s’intéresse au renseignement de crise (rebellions, conflits armés et coups d’Etat), à la prolifération d’armes de destruction massive (surtout nucléaires), à la piraterie maritime (voir revue téléchargeable mars 2011 p.9-16), au crime organisé, au contre-espionnage et au terrorisme (groupes maghrébo-sahéliens, pakistano-afghans et du Proche et Moyen-Orient). Plus petite que le BND allemand, le MI 6 britannique et surtout la CIA américaine qu’elle ne « duplique » pas, elle se concentre sur quelques « niches » de recherches, mais maîtrise la totalité des méthodes de recueil de renseignement : imagerie satellitaire, interceptions électromagnétiques et sources humaines clandestines et ouvertes.

L’article 3 du même décret précise que, pour l’exercice de ses missions, la DGSE « est notamment chargée : d’assurer les liaisons nécessaires avec les autres services et organismes concernés ; d’effectuer, dans le cadre de ses attributions, toute action qui lui serait confiée par le gouvernement ; de fournir les synthèses des renseignements dont elle dispose ». Elle se conforme donc aux priorités fixées par le Conseil national du renseignement, présidé par le président de la République. Ce conseil réunit le Premier ministre, les ministres de l’Intérieur, des Affaires étrangères, de l’Economie et du Budget, d’autres ministres selon le sujet traité, le coordonnateur national du renseignement, les directeurs des services et le secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale. Elle entretient notamment avec la DCRI des relations étroites qui facilitent les flux d’informations. Il en est de même avec les services étrangers dont elle est « technologiquement » proche. Elle maintient des liens « protocolaires » avec la plupart des autres services étrangers, notamment pour la permanence d’une présence quand les canaux diplomatiques ne peuvent plus être utilisés. Enfin, les activités de la DGSE sont suivies par la Délégation parlementaire au renseignement (voir article « Renseignement et Parlement », dans « Archives » 1-2-2012). Ainsi, certaines méthodes utilisées par des services étrangers ne sont pas admissibles en France. La DGSE est également contrôlée par d’autres commissions administratives : vérification des fonds spéciaux ; secret de la défense nationale ; interceptions de sécurité ; informatique et libertés.

Le fonctionnement au quotidien : l’analyste de la DGSE en poste à l’étranger doit apporter un éclairage plus pertinent que celui de la presse ou des télégrammes diplomatiques. Parfois, il a la satisfaction de voir son analyse lui revenir… annotée par un ministre ! L’officier traitant est amené à connaître des sources clandestines. Il est titulaire d’un passeport diplomatique qui lui donne une couverture officielle. Mais, s’il est pris en flagrant délit d’espionnage, il risque, au mieux, un sérieux avertissement, au pire d’être expulsé. Pourtant, en cas d’événement très grave dans son pays d’affectation, il est le dernier à quitter l’ambassade de France. Il peut prendre contact avec les Français résidant à l’étranger, qui l’intéressent et qui deviennent alors des « honorables correspondants », ou même des étrangers, dont il doit garantir l’anonymat pour ne pas tarir ces sources. Malgré le renforcement de l’Union européenne, la mutualisation des services de renseignement semble peu plausible. En effet, c’est le dernier domaine de souveraineté que les Etats membres refuseront toujours d’abandonner. Cependant, la coopération bilatérale fonctionne bien, mais avec interdiction de transmettre quoi que ce soit à un service tiers comme gage de confiance et pour éviter une « intoxication ».

Recrutement et carrière : la DGSE monte en puissance : 690 nouveaux personnels seront recrutés prochainement. Elle regroupe 77 familles d’emplois dans 22 domaines de compétences, du préfet au graveur en passant par la couturière. L’âge moyen y est de 37 ans. Les linguistes, parlant des langues très rares, et les jeunes ingénieurs informaticiens, sortis brillamment des grandes écoles, se voient proposer des contrats à durée déterminée. Les analystes ordinaires sont d’origine militaire ou civile. Les militaires peuvent demander un détachement à la DGSE à partir du grade de capitaine. Les civils y entrent surtout par concours de catégorie A (mais également B et C). Diplômés d’études politiques ou d’une faculté d’Histoire etc., les candidats doivent être à l’aise en société et à l’étranger. Après une épreuve écrite spécifique, ils passent un grand oral, où le jury évalue leur profil comportemental, leur réactivité et leur intelligence de la situation. Suivent un entretien psychologique et une enquête de sécurité. A l’issue de leur formation, militaires et civils sont formatés pour rendre compte systématiquement de tous leurs entretiens au siège de la DGSE. Une formation complémentaire à l’Académie du renseignement (créée en 2010) leur permet d’acquérir un tronc commun de connaissances et de côtoyer des collègues d’autres services.

Pour l’analyste de base, l’évolution professionnelle varie selon ses connaissances spécifiques (Afrique, terrorisme) ou linguistiques. S’il s’estime prêt à devenir « officier traitant » chargé de recruter des sources, il peut demander à suivre une formation en vue de partir à l’étranger ou non. Enfin, la DGSE s’est ouverte aux élèves de l’Ecole nationale d’administration. Ils y occupent des postes de management, car leur profil de haut fonctionnaire ne correspond pas tout à fait… à celui d’officier traitant !

Loïc Salmon

La communauté française du renseignement emploie environ 12.000 personnes ainsi réparties : DGSE, 5.000 dont 25 % de femmes ; Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), 3.100 ; Direction centrale du renseignement militaire (DRM), 1.800 ; Direction de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD), 1.200 ; Direction nationale de la recherche et des enquêtes douanières (DNRED), 700 ; Traitement du renseignement et de l’action contre les circuits financiers clandestins (TracFin), 90. Le budget annuel de la DGSE atteint 550 M€ auxquels s’ajoutent les fonds spéciaux, contre 200 M€ pour la DCRI, 158 M€ pur la DRM et 96 M€ pour la DPSD. Par ailleurs, 4.000 personnels des unités militaires spécialisées des armées de Terre et de l’Air et de la Marine nationale remplissent des missions de renseignement d’intérêt militaire.




DCRI : anticiper les menaces futures

Depuis la disparition, en France, de la distinction entre menaces internes et externes, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) doit assurer « une veille permanente de qualité avec obligation de résultats », a déclaré son chef, le préfet Bernard Squarcini.

Ce dernier a présenté les activités de la DCRI au cours d’une conférence-débat, organisée le 8 décembre 2011 à Paris par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Outre ses fonctionnaires, la DCRI recourt, par contrat, à des techniciens, chercheurs, directeurs de ressources humaines, économistes, linguistes et graphologues. Elle concentre ses efforts dans quelques domaines précis. La lutte contre le terrorisme est prioritaire. A part le Hezbollah libanais qui bénéficie du soutien de l’Iran, les mouvements terroristes sont devenus le fait d’individus qui n’ont plus besoin de l’ordre d’un chef suprême. Menace polymorphe, les djihadistes (islamistes radicaux) sont suivis par la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), les forces militaires françaises déployées hors du territoire national et les services de renseignement (SR) étrangers. Ils ciblent la France en raison de son passé colonial et de sa politique extérieure au Liban (Finul), en Afghanistan (FIAS) et dans la Corne de l’Afrique (lutte contre la piraterie). Installés en Irak, en Afghanistan, en  Somalie et au Yémen, ils visent les intérêts français à l’étranger : ambassades, expatriés, journalistes et touristes. En France, ils ciblent les établissements militaires et recrutent des gens nés sur le territoire national. Ils utilisent internet pour diffuser leur propagande et inciter certains « radicaux » à passer à l’acte. Des informaticiens et des spécialistes des explosifs viennent même leur proposer leurs services. Les déplacements des terroristes ne s’effectuant qu’au dernier moment, les SR coopèrent entre eux pour casser les codes de leurs communications cryptées. Il s’agit d’évaluer la menace de la manière la plus fine possible : un même écrit peut être interprété différemment par la DGSE et la DCRI. La capacité d’analyse permet de cibler les objectifs opérationnels, en vue d’une neutralisation sur le plan judiciaire. Certains islamistes radicaux ont tenté de réaliser des attaques chimiques et bactériologiques. La DCRI redoute particulièrement les attentats simultanés sur une même cible (Bombay, juillet 2011), les actions kamikazes et les enlèvements d’otages… en vue de peser sur les campagnes électorales en France. Le contre-espionnage est la deuxième mission historique de la DCRI. Depuis la chute du mur de Berlin (1989), l’espionnage s’intensifie vers les entreprises, les moyens informatiques, la sécurité militaire et les nouveaux types d’armement. Les SR ont doublé leurs effectifs dans les ambassades et parmi les « clandestins ». Par exemple, un SR ami va coopérer dans la détection d’une menace contre l’intégrité du territoire français… qui fera aussi l’objet de toute son attention ! Ainsi, le FSB russe coopère dans la lutte contre le terrorisme, tandis que son homologue militaire va tenter de recruter des agents de la DCRI. « On fait alors passer un message pour éviter d’avoir à vider une ambassade… avec réciprocité », indique le préfet Squarcini. Les échanges de renseignements sont courants entre SR : la France apporte sa coopération en Afrique occidentale et la Grande-Bretagne la sienne dans la Corne de l’Afrique. De leur côté, les Etats-Unis disposent de moyens techniques considérables. La coopération est plus payante en bilatéral, car elle exige confiance et réciprocité. En revanche, elle fonctionne moins bien dans une enceinte européenne : le traité de Lisbonne (décembre 2009) stipule en effet que la sécurité relève de la souveraineté des Etats. La protection du patrimoine économique, avec ses conséquences sur la souveraineté, la compétitivité et les aspects sociaux en France, a conduit à la désignation d’un délégué interministériel à l’intelligence économique en matière de recherche, prévention, contre-ingérence économique et sécurité active. Les entreprises, grandes et petites, sont en effet vulnérables aux opérations hostiles de rachat en temps de crise économique. La DCRI leur apporte une assistance gratuite à la mise en place d’un système de veille adaptée. La lutte continue contre la subversion violente de groupes radicaux européens visant à la déstabilisation de l’Etat. Celle contre la prolifération des armes de destruction massive en Iran et en Corée du Nord se fait en coopération avec la DGSE, les SR amis et l’Agence internationale de l’énergie atomique. Les cyberattaques contre les installations gouvernementales, les entreprises et les infrastructures vitales mettent en péril la sécurité de la nation (voir revue téléchargeable juin 2011, p.9-16). Une coopération forte entre divers pays est indispensable pour l’identification et la traçabilité de ces attaques (phénomène de rebond), puis pour une commission rogatoire internationale en vue d’une action judiciaire. Face à cette technologie galopante, la DCRI recrute régulièrement des informaticiens par contrat (deux ans) pour anticiper les développements techniques possibles. Par ailleurs, une cyberattaque peut paralyser des forces interarmées en opération. « Défense et blindage des moyens informatiques, c’est la menace d’aujourd’hui », souligne le préfet Squarcini. Le développement de la cryptologie nécessite des moyens techniques très onéreux et, là aussi, la DCRI doit coopérer avec la DGSE et les SR étrangers. Enfin, la DCRI effectue 2.500 enquêtes par an de protection des secrets de défense nationale, dont la divulgation est une cause première de vulnérabilité. « Beaucoup de documents disparaissent par accident, maladresse ou volonté délibérée », rappelle son directeur.

Loïc Salmon

Le commissaire de police Bernard Squarcini est devenu chef de la division « enquêtes et recherche » à la Direction centrale des renseignements généraux (DCRG) en 1989. Par la suite, il a été chargé du renseignement anti-terroriste au Pays basque et en Corse. A ce titre, il a participé à la traque et à l’arrestation en 2003 d’Yvan Colonna, l’assassin présumé du préfet de Corse Claude Erignac. Nommé à la tête de la Direction de la surveillance du territoire (DST) en juin 2007, il prend, en juillet 2008, celle de la Direction centrale du renseignement intérieur, née de la fusion de la DCRG et de la DST.

 




Marine nationale : mise en service opérationnel des hélicoptères Caïman

La Marine nationale remplace progressivement ses deux types d’hélicoptères Super Frelon (transport) et Lynx (lutte anti-sous-marine) par un seul, le NH90 NFH Caïman, dont le parc totalisera 27 unités en 2021.

Les premiers Caïman sont entrés en service opérationnel en décembre 2011. Ils sont destinés à la lutte contre les bâtiments de surface et les sous-marins, au contre-terrorisme maritime, à la recherche et au secours en mer, à l’assistance aux navires en détresse, à l’évacuation sanitaire et à la logistique navale. Répartis entre la Méditerranée (12 unités dans la flottille 31 F d’Hyères) et l’Atlantique (9 dans la 33 F de Lanvéoc-Poulmic), ils embarqueront sur les frégates de défense aérienne Forbin et Chevalier-Paul et les frégates multimissions (FREMM) à partir du second semestre 2012. Ils seront occasionnellement mis à disposition sur le porte-avions Charles-de-Gaulle, les transports de chalands de débarquements et les bâtiments de projection et de commandement. Enfin, six unités seront maintenues hors du parc opérationnel pour entretien et formation du personnel.

Le Caïman peut manœuvrer jour et nuit avec un roulis de 10 degrés et un vent de 50 nœuds (90 km/h). D’une vitesse de croisière de 260 km/h et d’une masse maximale au décollage de 11 t, il peut franchir 950 km avec une autonomie de 4 heures. Son fuselage en matériaux composites résiste au crash. Sa carlingue accueille 14 commandos avec leurs équipements ou 12 civières. Son armement se compose de torpilles MU90, de missiles air-mer ANL, d’une mitrailleuse de portière et d’un fusil pour tireur d’élite. Le Caïman existe en version terrestre sous le nom de NH90 TTH (hélicoptère de transport tactique) pour l’Aviation légère de l’armée de terre, qui assure une formation technique initiale commune dans sa base-école du Luc (Provence). Le programme européen NH 90 regroupe l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, les Pays-Bas et le Portugal. Géré par l’agence NAHEMA de l’OTAN, il est réalisé par le consortium NH-Industries, composé d’Agusta-Westland, d’EADS/Eurocopter et de Fokker-Stork.

Loïc Salmon




Renseignement et Parlement : transparence et souplesse

Les services de renseignement (SR) font l’objet de contrôles parlementaires (majorité et opposition mêlées) sur leur fonctionnement en vue d’une meilleure efficacité, sans pour autant interférer sur leurs activités opérationnelles, gardées secrètes pour des raisons de succès et de sécurité nationale. Le sénateur Didier Boulaud, le député Jean-Michel Boucheron et l’universitaire Floran Vadillo ont fait le point sur ces contrôles le 24 janvier à Paris, à l’initiative de l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

 Législation : Didier Boulaud a souligné l’exigence démocratique d’un contrôle des SR, qui leur donne une nouvelle légitimité et favorise l’émergence d’une culture du renseignement. Les Etats-Unis s’en sont doté dans les années 1970, suivis par la Grande-Bretagne (1989), l’Allemagne (1978 et 1999) et la plupart des Etats membres de l’Union européenne. En France, plusieurs commissions de contrôle parlementaire existent. La loi du 9 octobre 2007, plus précise, institue la Délégation parlementaire au renseignement avec compétence sur quatre directions : sécurité extérieure (DGSE), renseignement militaire (DRM), protection et sécurité de la défense (DPSD) et renseignement intérieur (DCRI), placés sous l’autorité des ministres de l’Intérieur, de la Défense et de l’Economie et des Finances. Elle compte huit membres (quatre députés et quatre sénateurs). Les présidents des commissions permanentes de la Défense et des Lois de chaque assemblée en sont membres de droit. Elle a communication des informations sur le budget, l’activité générale et l’organisation des SR. En revanche, elle n’a pas accès : à ce qui pourrait menacer l’anonymat, la sécurité ou la vie d’une personne ; aux modes opératoires propres à l’acquisition du renseignement (protection des sources), touchant aux relations entretenues avec des services étrangers ou aux activités opérationnelles passées ou en cours. Ses travaux sont couverts par le secret de la défense nationale.

Fonctionnement : Jean-Michel Boucheron estime que la Commission consultative du secret de la défense nationale, créée par la loi de 1998, fonctionne bien. Celle-ci lève ou non les dossiers classifiés, dont un juge souhaite connaître le contenu. En dix ans, environ 90 % de ses propositions ont été suivies par le gouvernement, décisionnaire de la classification. « Elle est là pour aider la justice et non pour la gêner ». Quelque 50 % des documents demandés sont déclassifiés. « Les débat sont toujours consensuels ». Cela permet de préserver l’action de la justice et les intérêts de l’Etat. Cependant, il n’est pas souhaitable de « judiciariser » les actions au combat, souligne le député. La recherche de la responsabilité relève de l’enquête militaire, sauf pour le crime commis à titre privé ou le mauvais traitement de prisonniers. En revanche, Jean-Michel Boucheron considère que la Commission nationale de contrôle des interceptions de sécurité (écoutes téléphoniques administratives, loi de 1991) laisse à désirer, en raison de la multiplication des officines qui contournent la loi. « Ça pose un problème démocratique. On devrait pouvoir sanctionner ceux qui écoutent des juges, des journalistes et des responsables politiques ». Toutefois, ajoute-t-il, les SR doivent pouvoir analyser les factures téléphoniques (« fadettes ») pour remonter les filières mafieuses et terroristes. Les SR sont en effet responsables de la sécurité de l’Etat et de ses dirigeants (risques de chantage). « La législation ne peut pas tout régler, ni laisser le désordre s’installer ». La réforme du renseignement a décloisonné les SR et rendu obsolètes les conflits entre eux. La création en 2010 de l’Académie du renseignement vise à donner une culture commune en la matière. Un coordinateur du renseignement a été nommé auprès du président de la République. Selon Jean-Michel Boucheron, tous les renseignements doivent remonter directement à ce dernier, seul responsable politique majeur élu au suffrage universel. Néanmoins, le Premier ministre doit être tenu informé. Par ailleurs, le député souhaite qu’il n’y ait pas d’intermédiaire ente les SR et la Délégation parlementaire au renseignement. Celle-ci remet chaque année un rapport écrit au président de la République, qui la convoque pour des échanges plus complets.

Réflexions : Floran Vadillo a constaté que les SR de l’Espagne, de la Grande-Bretagne et d’Israël sont passés sous contrôle parlementaire à la suite de crises. En France, toutes les tentatives antérieures de la part du Parlement avaient été « bloquées par une culture exécutive assez forte », jusqu’à la loi anti-terrorisme de 2005. Ce contrôle est indispensable, dit-il, car « les services de renseignement sont conduits à déroger aux règles de droit commun sur instruction de l’exécutif ». Mais, ce contrôle doit avoir des bornes, c’est-à-dire ne pas être trop intrusif comme aux Etats-Unis, ni trop lâche comme c’est le cas aujourd’hui en France. Floran Vadillo recommande notamment un contrôle interne par le Premier ministre et la définition d’un périmètre clair des contrôles. Selon lui, les SR établissent des relations de connivence avec les parlementaires, en leur donnant des informations qu’ils ne vont pas dévoiler. Jean-Michel Boucheron rétorque : « Nous ne rencontrons pas que les directeurs, mais aussi beaucoup des responsables quand nous allons  sur place ! ». Par ailleurs, il estime impossible, en raison de l’urgence, d’établir un mécanisme d’autorisation et de contrôle des SR sans entraver leur capacité à agir. De son côté, Didier Boulaud est partisan d’un travail de pédagogie pour créer, petit à petit, un climat de confiance avec les SR. Bien reçue dans les postes à l’étranger, la Délégation parlementaire au renseignement parvient à comprendre les difficultés du travail des agents. Enfin, dans les cas de dysfonctionnements graves, conclut Jean-Michel Boucheron, « on a convoqué les responsables, ça a duré longtemps et cela a été communiqué… à la presse ! »

Loïc Salmon

De gauche à droite : le sénateur Didier Boulaud (Nièvre ; Parti socialiste), membre de la Délégation parlementaire au renseignement (créée par la loi de 2007) et de la Commission de vérification des fonds spéciaux (loi de 2002) ; Floran Vadillo, doctorant en sciences politiques et co-auteur du livre « Réformer les services de renseignement français » ; le député Jean-Michel Boucheron (Ille-et-Vilaine ; socialiste, radical, citoyen et divers gauche), vice-président de la Délégation parlementaire au renseignement et membre de la Commission consultative du secret de la défense nationale (loi de 1998).

 




Libye : retour d’expérience de l’opération Harmattan

A l’avenir, il faudra pouvoir conduire des opérations combinées de type « Harmattan » sur des théâtres plus éloignés de la France et disposer de bâtiments avec une capacité d’auto-entretien à bord par l’équipage, afin d’intervenir longtemps. Tel est l’avis du contre-amiral Philippe Coindreau, qui a commandé la Task Force 473 pendant  Harmattan au large de la Libye. Il en a présenté le retour d’expérience au cours d’une conférence organisée, le 19 janvier 2012 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Théâtre : les résolutions 1970, 1973 et 2009 de l’ONU mentionnent la protection de la population civile, la constitution d’une zone d’exclusion aérienne et l’interdiction de déployer des troupes au sol. La France, qui a initié les frappes avec la Grande-Bretagne, a ensuite mis tous ses moyens sous commandement OTAN, en raison de sa qualité de membre de l’Alliance Atlantique. Toutefois, elle a installé une représentation diplomatique et son équipe de protection au port de Benghazi, tenu par les forces d’opposition au colonel Kadhafi. La Task Force 473 dépendait de deux chaînes de commandement : la française, organique, et celle, opérationnelle, de l’OTAN. De leur côté, l’Italie et la Turquie, également membres de l’OTAN, n’ont pas autorisé leurs bâtiments à pénétrer dans les eaux territoriales libyennes pour protéger la population civile. Des avions du Qatar et des Emirats arabes unis ont rejoint les forces de l’OTAN. Au début de la crise, les forces militaires libyennes, qui disposaient d’un budget de 3 Mds$, se répartissaient ainsi : Terre, 50.000 hommes, 4 brigades (bataillons blindés, mécanisés, artillerie, infanterie et commandos) ; Air, 18.000 hommes, 100 avions de combat et des hélicoptères ; Marine, 8.000 hommes répartis dans trois ports militaires ; milices locales et mercenaires. L’aviation de l’OTAN a coulé les bâtiments de surface dans les ports et détruit les unités aériennes dans les aéroports. Les forces terrestres disposaient de missiles sol/air (SA 2, SA 3, tactiques et portables) de fabrications soviétique, puis russe et française. Les axes routiers vers la Tunisie, l’Algérie et le grand Sud (Mauritanie, Touaregs) sont restés ouverts jusqu’à la fin pour des raisons politiques. Il y avait des mercenaires sur tous les fronts, mais, malgré la désinformation émanant des deux côtés, l’arrivée de nombreux mercenaires venus du Tchad et du Niger n’a pas été démontrée. La Task Force 473 a inclus le porte-avions Charles-de-Gaulle, un bâtiment de projection et de commandement (BPC) avec le groupe aéromobile de l’Aviation légère de l’arme de terre, des frégates, un pétrolier-ravitailleur et un sous-marin nucléaire d’attaque. Ses avions et hélicoptères ont suivi les règles d’engagement et les procédures OTAN. Celle-ci a exigé d’éviter les dommages collatéraux, à savoir préserver les vies humaines civiles et l’outil industriel du pays. Des conseillers juridiques et politiques ont été placés auprès du commandement OTAN en Sicile pour contrôler l’autorisation de frappes qui devaient être de plus en plus précises. Les avions français ont effectué 1.700 sorties, dont 50 % de nuit. Les moyens de désignation des objectifs et les munitions utilisées permettent de bombarder de jour comme de nuit. Les missions de bombardement ont été réparties également entre la Marine et l’armée de l’Air. Les frappes de l’OTAN ont affaibli le potentiel matériel et le moral des troupes de Kadhafi, dont la chute a été accélérée par la difficulté à mener une campagne sur plusieurs fronts. Les unités françaises ont effectué 35 % des missions aériennes offensives de la coalition, 20 % des frappes aériennes et… 90 % des frappes d’appui feu naval ! Les frégates ne l’avaient pas pratiqué en réel depuis des années, mais avaient poursuivi leur entraînement en ce sens. A l’origine, elles servaient à protéger le porte-avions ou le BPC des menaces de vedettes rapides, qui ont été détruites par l’aviation de l’OTAN, et de sous-marins… dont la capacité opérationnelle s’est avérée nulle !

Logistique : les forces de Kadhafi ont bénéficié d’une ligne logistique par le Sud avec la Tunisie et l’Algérie. Pour tenir, celles de l’opposition ont eu un besoin vital des flux maritimes (cargos et pétroliers) par les ports de Benghazi et Misrata, puis d’une ligne logistique entre la ville pétrolière de Brega et Tripoli. Une dizaine de pétroliers ont été empêchés de se rendre à Syrte pour ne pas ravitailler les troupes de Kadhafi. Mais le maintien d’un embargo efficace a nécessité la mise en place d’une organisation, en laissant quand même passer l’aide humanitaire de première nécessité. S’il est possible d’avoir une connaissance en amont des pavillons, compagnies, ports d’origine et de destination des porte-conteneurs qui assurent des flux maritimes vers la Libye, il est beaucoup plus difficile d’identifier avec certitude l’origine des conteneurs transportés. Il a donc fallu former des équipes de visite, embarquées sur des bâtiments militaires.

Soutien : les pétroliers-ravitailleurs ont réalisé 134 ravitaillements à la mer entre Toulon et la Task Force 473 (rotations de 9-10 jours) et ont pris la relève des navires de compagnies commerciales, qui n’allaient que jusqu’à Malte. En tout, 1.000 t de vivres, 27.000 m3 de mazout pour les bâtiments et 16.000 m3 pour les avions et hélicoptères ont été acheminés sur zone. Pour assurer une disponibilité complète des moyens, les pièces de rechange ont été prélevées d’une frégate sur une autre. L’armée de l’Air a mis en œuvre un flux de pièces détachées de la métropole vers les bases OTAN de Poggio Renatico (Italie) et de La Sude (Crète). Enfin, les flux ont totalisé 2.014 personnels et 1.600 m3 de fret en entrées et 2.354 personnels et 550 m3 en sorties.

Enseignements : une forte volonté politique a facilité l’action des forces française déployées et l’engagement de pays arabes (voir « Opex : de la détermination politique à l’engagement militaire », dans les rubriques « Actualités » ou « Archives », 4-01-2012). Par ailleurs, l’amiral Coindreau estime nécessaire de progresser sur les systèmes d’information et de commandement, les liaisons de transmissions de données et aussi sur l’information opérationnelle pour contrer la désinformation de tous bords. L’Union européenne dépend encore trop des Etats-Unis pour les drones, les avions-ravitailleurs et les moyens de suppression des défenses aériennes ennemies. En revanche la coopération a été excellente dans l’échange de renseignements : l’OTAN n’a pas de service dédié et répercute tout ce que les pays membres lui transmettent. En matière de langues, les forces françaises disposaient dans leurs rangs des jeunes gens bilingues pour comprendre les conversations en arabe interceptées et pour les prises de contact locales. De plus, les responsables du Conseil national libyen anti-Kadahafi parlent correctement l’anglais. Par ailleurs, la Task Force 473 a dû maintenir une permanence sur le théâtre par des relèves de bâtiments et employer ses moyens jusqu’à un niveau critique, notamment au détriment de l’entraînement des jeunes pilotes d’aéronavale. En effet, tous les pilotes chevronnés avaient été mobilisés pour Harmattan. Enfin, « l’aiguillon de la France », qui dispose d’une chaîne de commandement ad hoc, « a fait avancer l’OTAN », indique l’amiral Coindreau, citant un général du commandement de l’Alliance en Italie pendant Harmattan.

Loïc Salmon

Philippe Coindreau, entré à l’Ecole Navale en 1979, est breveté pilote sur avions multimoteurs en 1984. Il est breveté du Collège interarmées de défense et auditeur du Centre des hautes études militaires (55ème session) et de l’Institut des hautes études de défense nationale (58ème session). Il a participé à diverses opérations : « Silure » à partir du Gabon (1985) et « Epervier » au Tchad (1987), comme pilote de Bréguet-Atlantic, et « Trident » (Kosovo) en Adriatique (1999) à bord du porte-avions Foch. De 1996 à 1998, il commande la flottille 23 F (Lann-Bihoué), chargée de la patrouille maritime en Atlantique. En 2001, il commande la frégate furtive Surcouf, qui prend part aux opérations « Corymbe », dans le golfe de Guinée, et « Héraclès » au large des côtes iranienne et pakistanaise. En 2003, il prend le commandement de la base aéronavale de Lann-Bihoué. Promu contre-amiral en septembre 2009, il est successivement adjoint au commandement de la force aéromaritime de réaction rapide à Toulon, commandant de la force maritime européenne dans l’opération « Atalante » de lutte contre la piraterie en océan Indien (août-décembre 2010) et commandant de la Task Force 473 dans « Harmattan » au large de la Libye (mars-septembre 2011).




Union européenne : un Français à la tête du comité militaire

Le 23 janvier 2012, le Conseil de l’Union européenne a désigné le général d’armée aérienne Patrick de Rousiers à la présidence du comité militaire de l’Union européenne (CMUE) pour trois ans à partir du 6 novembre.

Le CMUE est l’enceinte de consultation et de coopération militaire dans la prévention des conflits et la gestion des crises. Le général de Rousiers, qui succède au général suédois Kakan Syrén, est le deuxième Français à occuper ce poste après le général d’armée Henri Bentégeat, (2006-2009), précédemment chef d’état-major des armées (2002-2006). Le général de Rousiers, entré à l’Ecole de l’air en 1975, est breveté pilote de chasse en 1979. Il totalise 76 missions de guerre en 3.094 heures de vol. Il a notamment participé à la guerre du Golfe (1991) comme commandant du premier détachement de Mirage F1CR, déployé en Arabie Saoudite. En 1999, il prend le commandement de la base aérienne 133 de Nancy, où se trouvent les trois escadrons de Mirage 2000D. En 2006, il prend celui de la défense et des opérations aériennes. Promu général d’armée aérienne le 1er septembre 2010, il devient inspecteur général des armées (photo). Le général de Rousiers est commandeur de la Légion d’Honneur et de l’Ordre national du Mérite et titulaire de la médaille de l’Aéronautique.

L.S.

 




Lutte contre le trafic de drogue : réponse internationale

La drogue est un problème de santé publique qui menace la stabilité de l’Etat et contre laquelle il faut une réponse globale, adaptée et coordonnée au niveau international, estime le préfet Patrick Espagnol, délégué national à la lutte contre le trafic de drogue. Il a expliqué pourquoi au cours d’une conférence-débat, organisée le 15 décembre 2011 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Importance du trafic : selon les statistiques de l’ONU, de l’Observatoire français des drogues, du corps médical et des organismes de travailleurs sociaux, 4 % de la population mondiale, soit 200 millions de personnes, ont consommé une fois du cannabis et 30 à 40 millions de personnes une fois de la cocaïne ou de l’héroïne. Sur le plan financier, le trafic de drogue réalise un chiffre d’affaires annuel de 450 Md$, soit juste après ceux du pétrole et des produits alimentaires. En France, 1,5 million de personnes ont consommé au moins une fois du cannabis (la moitié en prend quotidiennement), dont le trafic génère 1 Md$. A titre indicatif, un pied de pavot cultivé en Afghanistan se vend 1 $ sur le marché local… mais 400 $ à Marseille ! Outre les infractions à caractère pénal (vols et violences) et la prostitution qui s’ensuivent, ce trafic, dont 60 % de l’argent récolté est blanchi, gangrène les économies nationales. C’est le cas des pays d’Afrique de l’Ouest, où transitent les trafics en provenance d’Amérique du Sud et à destination de l’Europe et des Etats-Unis. La Colombie s’étant impliquée dans la lutte contre la drogue, le trafic se déplace vers le Mexique, où les guerres entre cartels ont fait 4.000 morts en 2010. Les trafiquants, qui  disposent de revendeurs et d’une solide logistique, corrompent les administrations des Etats producteurs. Enrichis, ils réduisent leur chaîne logistique à tous les niveaux et investissent dans les drogues de synthèse à plus grande valeur ajoutée, réalisables aujourd’hui par des chimistes directement dans les pays consommateurs.

Ravages sanitaires : les drogues continuent à tuer par overdose, coupages mortels, sida (seringues) et septicémie. Elles présentent des risques dans le monde du travail. Ainsi, le mélange de cannabis et de tabac, qui provoque une somnolence au volant, a augmenté considérablement le nombre d’accidents de la route. Dans les années 1980, les consommations portaient sur le cannabis, l’héroïne, la cocaïne et le LSD. Aujourd’hui, le cannabis et les drogues de synthèse montent en puissance. Ainsi, le cannabis génétiquement modifié a accru son effet de 48 %. En 2010, 24 substances nouvelles ont été répertoriées en France : 6 végétales et 18 produits chimiques dont des cannabiloïdes de synthèse (THC), qui évitent d’importer du cannabis naturel du Maroc. En Russie, est apparu un produit dénommé « crocodile » à base de cyanure, d’essence et d’acide sulfurique. Enfin, il a été constaté une progression très nette des « legal hights », mélanges d’herbes et d’odeurs d’ambiance pour salle de bain, disponibles sur internet. La tendance à la polytoxicomanie s’affirme : « joints », cocaïne, héroïne et produits d’entretien ne sont plus exclusifs les uns des autres. S’y ajoutent des surconsommations de tabac et d’alcool.

Moyens d’action : un consensus international fort s’est dégagé pour lutter contre les trafics de drogues, constate le préfet Espagnol. D’abord, les responsabilités sont partagées entre les Etats : les pays producteurs détruisent la jeunesse des pays consommateurs et les Etats de transit génèrent des habitudes dans leur propre population. Ensuite, il faut une approche intégrée de lutte simultanée contre l’offre et la demande.  Enfin, la prévention passe par un accompagnement économique. Ainsi, en Colombie, un programme spécifique d’intervention, avec financements internationaux, améliore la vie dans les quartiers pauvres de Medellin. Il s’agit de coordonner les luttes contre les associations criminelles, le blanchiment d’argent et la corruption, mais le contenu de ces notions varie d’un pays à l’autre. La coopération internationale passe par un plan d’objectifs et l’échange de renseignements (Interpol, Europol, douanes, gendarmerie et police).

Les industriels doivent être sensibilisés à des commandes, d’un volume inhabituel, et des livraisons, par un cheminement inhabituel, de produits chimiques « précurseurs » à la transformation du pavot et de la feuille de coca. Les « fermes » de production clandestine de stupéfiants, à la campagne et en ville, sont détectables par l’odeur et la chaleur dégagées. Un maillage terrestre, maritime et aérien est réalisé, notamment dans l’espace Schengen. Les modes d’approvisionnement ont en effet changé. Les voitures et embarcations, lourdement chargées mais parfois plus rapides que celles des douanes, ont été remplacées par un transport morcelé avec des véhicules courants et moins chargés. En France, un plan gouvernemental sur l’information, la prévention et la répression des trafics de drogues a été mis sur pied. Chaque mois, des représentants des ministères de l’Intérieur, de la Justice, des Affaires étrangères et européennes, de la Défense, de l’Economie et des Finances et de l’Industrie, de la Santé et du secrétariat général à la Mer se réunissent pour définir, animer, coordonner et évaluer les actions des services, sur le terrain et en coordination avec les organisations internationales. Les moyens techniques sont fournis en fonction des objectifs.

Sur le plan international, des plans d’action ont été élaborés à l’ONU en 2009 et au sommet du  G8 à Deauville en 2011 (trafic transcontinental de cocaïne). En 2012, le comité de pilotage du Pacte de Paris traitera de l’héroïne sur la route des Balkans. Par ailleurs, en ratifiant les conventions de 1961, 1971 et 1988 de l’ONU sur les stupéfiants, souligne le préfet Espagnol, la France s’est engagée… à ne pas légaliser la drogue !

Loïc Salmon

Patrick Espagnol est entré dans la police en 1981, puis a été admis à l’Ecole nationale supérieure de la police de Saint-Cyr au mont d’Or en 1986. Quatre ans plus tard, il est chef du groupe criminel du Service régional de police judiciaire de Lyon pour la répression du trafic de stupéfiants. Comme sous-préfet, il est notamment affecté en Guyane (2000),  à Calais (2004) et en Seine-Saint-Denis (2007). Promu préfet en 2010, il est délégué pour la sécurité et la sûreté des aéroports de Roissy-Charles De Gaulle et du Bourget. Le 23 février 2011, il est nommé délégué national à la lutte contre le trafic de drogue. Cette mission interministérielle dépend du Premier ministre, qui la délègue au ministre de l’Intérieur.