OPEX : prise en charge et suivi des grands blessés

Les militaires gravement blessés en opérations extérieures (OPEX) sont rapatriés d’urgence dans les hôpitaux d’instruction des armées (HIA), puis transférés à l’Institution nationale des Invalides (InI) pour  un séjour médicalisé de longue durée. Il existe neuf HIA en métropole et un à la base de défense de Djibouti. Le 16 novembre 2011, l’Association des journalistes de défense a organisé une journée de rencontres avec de hauts responsables de l’HIA Percy (banlieue parisienne) et de l’InI (Paris).

Parmi les blessés en Afghanistan arrivés à Percy en 2010-2011, 72 % souffraient de traumatismes ouverts : plaies par balles et par engins explosifs improvisés (IED) ainsi qu’accidents routiers de véhicules de l’avant blindés. Par mesure de précaution, les combattants doivent porter, dans un véhicule, un masque en polycarbonate qui freine les projectiles ou, quand ils sont à pied, des lunettes de protection. Une blessure de guerre à l’œil se caractérise par une plaie, un corps étranger, un phototraumatisme au laser ou une brûlure chimique. La procédure OTAN en vigueur distingue quatre phases de traitement des blessés: relève du blessé par ses camarades de combat ; transport jusqu’à l’infirmerie de campagne ; évacuation sur l’hôpital militaire de Kaboul, où se trouvent deux chirurgiens, un otorhinolaryngologiste, un ophtalmologiste et deux anesthésistes pour les opérations d’urgence (enlèvement du corps étranger ou greffe de la cornée) ; rapatriement d’urgence en métropole. L’évacuation sur Paris par voie aérienne, jusqu’à sept patients à la fois, est organisée dans les six heures. Dans 70 % des cas, un médecin anesthésiste réanimateur voyage à bord de l’avion médicalisé. A l’arrivée aux aéroports de Villacoublay ou d’Orly, une noria d’ambulances des sapeurs pompiers de Paris achemine les blessés vers les HIA de Bégin, de Percy ou du Val de Grâce. La durée moyenne d’une évacuation sanitaire est de deux jours et quelques heures. Par exemple, le service des urgences de l’HIA Percy est informé de la pathologie des patients avant leur évacuation aérienne pour les diriger le plus rapidement possible vers la réanimation, le centre des brûlés, la salle des radio-contaminés ou le bloc opératoire, tous situés au même étage. En 2010, 83 % des grands blessés souffraient de polytraumatismes. Une fois identifiés avec précision, les patients passent individuellement une demi-heure dans une salle de « déchoquage » pour un examen général par un chirurgien et une infirmière. Enfin, une salle d’accueil est prévue pour leurs familles qui peuvent communiquer avec eux par internet, au moyen de webcaméras.

Le suivi aux Invalides

Une fois leur séjour en HIA terminé, les grands blessés sont pris en charge par l’InI de Paris, unique en son genre dans le monde (voir revue téléchargeable mars 2011, p.7). Quelque 400 personnels civils, encadrés par des médecins militaires, travaillent au centre médico-chirurgical (200 lits). Unité de réparation, rééducation et réinsertion, ce centre accueille aussi les personnes civiles victimes de graves traumatismes. Il fait référence dans le traitement et le suivi des amputés et des paraplégiques et tétraplégiques traumatiques. Le service de chirurgie dentaire assure les soins et la mise en place de prothèses et d’implants aux grands handicapés et traumatisés faciaux complexes (« gueules cassées »). L’unité sensori-cognitive évalue et prend en charge les séquelles de traumatismes crâniens ou de maladies liées au vieillissement et à la basse vision. L’InI dispose de la plus grande piscine d’Europe dédiée à la balnéothérapie, animée par douze kinésithérapeutes. Le traitement dure d’un mois à deux ans avec des séances de 45 minutes dans une eau à 34,5 ° C. En l’absence de pesanteur, le grand blessé acquiert une paix intérieure par une reconstruction interne et une meilleure estime de soi. Mais, sorti de l’eau, il retrouve les difficultés de son handicap. Il passe alors dans une grande salle, dite « plateau technique de rééducation fonctionnelle », où se côtoient une dizaine de patients pris en charge individuellement. L’ergothérapie, assurée par une quinzaine de personnes, constitue la phase ultime pour reprendre une vie presque normale, avec éventuellement un fauteuil roulant, dans un studio adapté avec cuisine et atelier. Un moniteur d’auto-école prépare au permis « grand invalide » sur un véhicule spécifique. Par ailleurs et pour faciliter la réinsertion, un cercle sportif est ouvert à toute personne handicapée. En 2011, il comptait 400 adhérents, dont 300 anciens militaires handicapés. « Il n’y a pas de blouse blanche pour souligner l’étape de réadaptation, car il y a une vie après l’accident », souligne le commandant Gaëtan de la Vergne, paraplégique et chef de cabinet du gouverneur des Invalides. Cinq moniteurs de sport de la Gendarmerie sont affectés à temps plein pour enseigner une dizaine de disciplines, dont l’escrime, la musculation et le tir. Le vélo et la natation se font à l’extérieur et un stage de montage est organisé tous les ans. En avril 2012, 22 blessés militaires se rendront au Centre d’éducation physique et sportive de Bourges, spécialisé pour les handicapés.

Que deviennent les grands blessés reconnus invalides à 85 % et plus ? Fondé par Louis XIV en 1674 pour « ceux qui ont exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le soutien de notre pays », l’InI les accueille dans son Centre des pensionnaires, à titre permanent ou provisoire, ainsi que les victimes d’attentats, hommes et femmes, civils et militaires. « L’InI est plus une résidence qu’un hôpital », précise son directeur, le médecin général inspecteur Louis Cador. Environ 90 pensionnaires y vivent et leur âge varie de moins de trente ans à… plus de cent !

Loïc Salmon

disciplines, dont l’escrime, la musculation et le tir. Le vélo et la natation se font à l’extérieur et un stage de montage est organisé tous les ans. En avril 2012, 22 blessés militaires se rendront au Centre d’éducation physique et sportive de Bourges, spécialisé pour les handicapés.

Que deviennent les grands blessés reconnus invalides à 85 % et plus ? Fondé par Louis XIV en 1674 pour « ceux qui ont exposé librement leur vie et prodigué leur sang pour la défense et le soutien de notre pays », l’InI les accueille dans son Centre des pensionnaires, à titre permanent ou provisoire, ainsi que les victimes d’attentats, hommes et femmes, civils et militaires. « L’InI est plus une résidence qu’un hôpital », précise son directeur, le médecin général inspecteur Louis Cador. Environ 90 pensionnaires y vivent et leur âge varie de moins de trente ans à… plus de cent !

Loïc Salmon

 

A la sortie de l’Institution nationale des Invalides, un blessé au combat est pris en charge par la Cellule d’aide aux blessés de l’armée de terre (Cabat). Celle-ci leur apporte d’abord une assistance sociale et juridique. Ensuite, elle les aide à définir un nouveau projet de vie, réintégrer une unité militaire ou retourner à la vie civile. Elle agit dans l’urgence et la durée : reconversion des veuves et suivi des orphelins jusqu’à 23-25 ans. L’association Terre Fraternité, présidée par le général d’armée Bernard Thorette, ancien chef d’état-major de l’armée de Terre, récolte des fonds pour compléter les aides de l’Etat. Enfin, des organisations non gouvernementales apportent leur concours, notamment l’Ordre souverain de Malte et l’Union des blessés de la face et de la tête, plus connue sous le nom de « Gueules cassées ».

 




Bold Alligator 2012 : exercice amphibie interalliés à longue distance

Pour la première fois, les Etats-Unis ont invité des partenaires étrangers, dont la France, à participer à « Bold Alligator », exercice majeur de déploiement interarmées à longue distance en milieu hostile et qui se déroule du 24 janvier au 13 février 2012 en Caroline du Nord (côte est-américaine).

Il s’agit de simuler et de réellement effectuer la sécurisation d’un pays (fictif) déstabilisé et l’évacuation de ressortissants étrangers. Bold Alligator 2012 engage des moyens considérables : 20.000 personnes, 7 LHD (bâtiments d’assaut amphibies), des frégates d’escorte, le porte-avions Enterprise et son groupe aérien, des chasseurs de mines et des pétroliers-ravitailleurs  pour les Etats-Unis ; 600 personnes (dont 400 de l’armée de terre), le bâtiment de projection et de commandement (BPC) Mistral, 70 véhicules et 6 hélicoptères (4 Puma et 2 Gazelle) ; 100 « marines » pour la Grande-Bretagne ; 100 « marines » pour les Pays-Bas ; des observateurs intégrés aux états-majors pour l’Italie, le Canada, la Nouvelle-Zélande et l’Australie.

Bold Alligator 2012 est l’occasion, pour l’Etat-major français des armées, d’atteindre plusieurs objectifs opérationnels : améliorer l’interopérabilité du groupe amphibie français avec la Marine et le corps des « marines » américains dans une opération de haute intensité sous commandement américain ; insérer des officiers français dans un état-major américain pour la conduite et la planification ; entraîner l’état-major de la force aéromaritime de réaction rapide ; maintenir le savoir-faire français en matière amphibie par l’embarquement d’éléments du 3ème Régiment d’artillerie de marine et du 21ème Régiment d’infanterie de marine ainsi que des hélicoptères de l’Aviation légère de l’armée de terre.

L’EDA-R, catamaran de débarquement

Afin de participer à Bold Alligator 2012, le BPC Mistral est absent de Toulon du 9 janvier au 28 février. Il embarque deux chalands de transport de matériel et un engin de débarquement amphibie rapide (EDA-R). D’une longueur de 30 m, d’une largeur de 12 m et d’une capacité d’emport de 80 t, l’EDA-R (photo) peut naviguer à 30 nœuds (55 km/h) à vide et à 18 nœuds (33 km/h) à pleine charge. Rapide en mode transit, il se transforme en navire à fond plat pour aborder une plage ou embarquer des chalands en radier, grâce à une plate-forme élévatrice centrale. L’EDA-R a une capacité cinq fois supérieure à celle du chaland actuellement en service. Conçu pour le débarquement de troupes et de véhicules militaires à partir d’un BPC à 30 milles marins (55 km de la côte), il peut aussi effectuer des opérations humanitaires dans des zones sans infrastructures portuaires. Le concept de l’EDA-R, unique au monde, est breveté par la société Constructions industrielles de la Méditerranée, qui fait construire la coque à Saint-Malo et finaliser les installations à Boulogne-sur-Mer. D’ici à mi-2012, la Marine nationale disposera de quatre EDA-R, dont le premier a été réceptionné par la Direction générale de l’armement le 26 novembre 2011.

Loïc Salmon




Opex : le soldat au cœur du succès

« La qualité de l’engagement du combattant sur le terrain fait la différence entre les missions réussies et celles qui ne le sont pas », a déclaré le ministre de la Défense Gérard Longuet, à l’issue d’une table ronde sur ce thème tenue le 22 novembre 2011 à Paris.

L’engagement militaire, dit-il, implique une totale disponibilité avec les risques qui l’accompagnent. Au cours de la même table ronde, dix combattants de divers grades ont apporté leurs témoignages sur les principales opérations en cours ou engagées depuis l’automne 2010 en Afghanistan (opération « Pamir »), Libye (Harmattan ») et Côte d’Ivoire (« Licorne »). Le centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) travaille au profit de l’Etat-major des armées, dont le chef (CEMA) présente des options stratégiques à l’autorité politique. Les armées forment des modules adaptés aux missions en volume et capacité (cohérence d’effectifs et de moyens). « Il s’agit de bâtir une structure de commandement pour le CEMA, explique le général de brigade aérienne Jean Borel, adjoint planification au CPCO, cela n’exclut pas une dominante d’armée mais implique aussi les autres. Les armées entretiennent les compétences ».

Afghanistan : une formation opérationnelle spécifique rassemble les différentes spécialités afin de se roder à une procédure commune, déclare le lieutenant-colonel Stéphane Caffaro, officier adjoint du 21ème Régiment d’infanterie de marine et blessé le 18 septembre 2010 (voir revue téléchargeable N°304 juin 2011 p.18). Il s’agit de donner au GTIA (Groupement tactique interarmées des troupes françaises) de la province de Kapisa une grande cohésion et une force morale avant de projeter ses éléments dans un environnement hostile. Un blessé a la certitude que « l’institution mettra tout en œuvre pour l’évacuer, le soigner correctement et qu’il retrouve sa place dans son unité », dans la mesure du possible. La moyenne d’âge des blessés est de 30 ans ! « Il faut une culture de la réactivité pour aller projeter son savoir-faire n’importe où dans le monde en moins de 48 heures », souligne le sergent-chef Yann Baratte, contrôleur aérien avancé du commando parachutiste de l’air 20. Lors d’une attaque simultanée sur trois points contre une unité de la coalition par une trentaine d’insurgés, il s’est trouvé sous leur feu nourri alors qu’il guidait une patrouille d’hélicoptères français et américains pour les éliminer. « Après huit heures de combat et de feu, le silence est la plus belle récompense ». Pendant les trois semaines qui ont suivi, pas un seul coup de feu n’a été tiré dans la vallée. « Quand on est bien entraîné, on n’a pas peur. La peur de mourir, on l’a après, quand tout se calme ».

Libye : le lieutenant-colonel Loïc Rullière, pilote de Rafale et commandant l’escadron de chasse 1/7 « Provence », a dirigé la première patrouille de la première vague, en protection de la deuxième vague de Rafale et de Mirage 2000 qui devait aller loin dans la profondeur du territoire libyen. Son unité, basée à Solenzara (Corse) est en alerte : les équipages et mécaniciens ont travaillé toute la nuit. Tous les senseurs des appareils ont été employés pour résoudre la principale difficulté : faire la discrimination entre les véhicules armés et la population civile. « Notre fierté est d’avoir rempli la mission ». Un jour, dans le sud, un drone américain Predator a surveillé trois zones pendant trois heures avant l’arrivée des avions français… dont les cibles ont été soudainement changées. « Le commandant (de la force aérienne française) a attendu que l’analyse soit complète avant d’envoyer une patrouille », précise le lieutenant-colonel Rullière. De son côté, le personnel d’aviation embarquée habite quasiment sur le théâtre d’opérations. « On monte dans l’avion et on reçoit une photo (numérisée) prise par un Mirage F1-CR déclare le lieutenant de vaisseau Sébastien Colard, pilote de Rafale de la flottille 12 F, sur zone, on fait une reconnaissance des sites et on les engage. 1 H 45 après, on se pose de nuit sur le porte-avions avec six bombes en moins ». Les pilotes français et américains sont les seuls au monde à pouvoir effectuer de telles missions de nuit. A bord, les mécaniciens sentent qu’ils font partie de la chaîne, souligne le lieutenant de vaisseau Colard. De retour de mission en Afrique de l’Ouest, l’équipage du Bâtiment de projection et de commandement Tonnerre a appris un vendredi soir qu’il devait partir pour la Libye. Trois jours plus tard, il a appareillé avec tous les moyens nécessaires (armement, transmissions et modules) et après avoir organisé l’escorte (les yeux et les oreilles de la force). Ce bâtiment interarmées avec un hôpital, des compagnies de combat et des hélicoptères de l’armée de terre a dû mettre en œuvre une opération complexe. « Il a embarqué 400 militaires de plus de 30 unités différentes et les chefs de modules ne connaissaient pas les gens avec qui ils allaient travailler », souligne le capitaine de vaisseau Philippe Ebanga, commandant du Tonnerre pendant les opérations Licorne et Harmattan. Pendant trois mois, ces deux missions ont mobilisé le même équipage, qui a dû également assurer la maintenance du bâtiment. Une opération de frappes par hélicoptères, préparée à la minute près, commence par de longues minutes d’infiltration de nuit avec le risque d’essuyer des tirs d’armes anti-aériennes et de missiles sol/air. « Pour le raid sur Syrte, les photos de renseignement n’étaient pas suffisantes, nous avons été accueillis par des tirs de canons de 33 mm, explique le capitaine Brice Erblanc, pilote de Tigre du 1er Régiment d’hélicoptères de combat, on a recherché toutes les forces de Khadafi sur des pick-ups qui se cachent pour échapper aux avions de chasse. Il fallait tirer sur l’armement qu’on voyait à 200 m, c’est-à-dire à portée de ces armes ». Les renseignements sont fournis en temps réel par des avions de reconnaissance. « On est concentré dans l’action, on n’a plus de temps de ressentir d’émotion ». En outre, une frégate effectue un tir d’artillerie contre la côte pendant le transit des hélicoptères au dessus de la mer. Ainsi, la frégate de défense aérienne Chevalier-Paul détecte tout ce qui vole à 400 km autour d’elle (avions, hélicoptères et drones), indique le premier maître Jean-Philippe Merle de la cellule de coordination aérienne, elle doit éviter les collisions et que les hélicoptères, dont elle a la charge, ne travaillent pour une autre unité. Un avion de patrouille maritime ATL2 guide onze hélicoptères de combat (dont un de recherche et de sauvetage) vers les objectifs désignés, qu’il surveille par détecteur infrarouge. Il en informe l’avion radar de surveillance de théâtre AWACS, afin que la vague d’assaut ne soit pas gênée par d’autres aéronefs sur zone. Pendant l’engagement des hélicoptères, la frégate informe aussi l’AWACS du volume d’obus qu’elle va tirer avec ses deux canons de 76 mm. « Le commandant ordonne le feu sur deux objectifs pendant que les hélicoptères reviennent au BPC », ajoute le premier maître Merle. Ce bâtiment était en sécurité, mais une frégate a essuyé des tirs, indique le capitaine de vaisseau Ebanga.

Côte d’Ivoire : le capitaine Sébastien Laloup, pilote de transport de l’escadron de transport 1/64 « Béarn », a participé au pont aérien mis en œuvre entre Libreville (Gabon) et Abidjan (voir article « Gestion française des expatriés en temps de crise » dans les rubriques « Actualités » ou « Archives » 7-12-2011). Le soutien était prépositionné depuis deux mois quand, le 2 avril dans l’après-midi, est donné l’ordre de décoller pour se poser à Abidjan le lendemain à 3 h du matin. Le pont aérien, exclusivement français au début, évacue des ressortissants de diverses nationalités (Européens, Africains, Américains et Libanais) sur Dakar (Sénégal), Libreville (Gabon) et Lomé (Togo). Les avions reviennent avec des vivres et de l’eau. Les équipages ne comptent pas leurs heures de vol. « Les gens évacués ne cachaient leur joie sur leurs visages, car ils n’avaient plus d’argent ni de vivres. Pour nous, cela valait toutes les récompenses et toutes les médailles » ! A Abidjan, la force française Licorne a tout sécurisé au sol. L’adjudant Vincent Leroy était chef de peloton ERC 90 Sagaie du 12ème Régiment de cuirassiers, en alerte depuis 24 heures. « Depuis six mois et demi, on savait ce qu’on devait faire. Ma mission militaire était simple : tenir un carrefour ». La bataille d’Abidjan, de haute intensité, a duré une dizaine de jours : évacuation de ressortissants jour et nuit, prise de l’aéroport et prise du port autonome. « Les hommes étaient à fond dans leur mission », conclut l’adjudant Leroy.

Loïc Salmon

De gauche à droite : général de brigade aérienne Jean Borel, lieutenant-colonel Stéphane Caffaro, lieutenant de vaisseau Sébastien Colard, sergent-chef Yann Baratte, animateur Didier François, lieutenant-colonel (Air) Loïc Rullière, adjudant Vincent Leroy, capitaine de vaisseau Philippe Ebanga, capitaine Brice Erblanc et premier maître Jean-Philippe Merle.




Opex : de la détermination politique à l’engagement militaire

Fin 2011, la France déploie près de 8.000 militaires dans une vingtaine d’opérations extérieures (Opex), dont plus de 80 % dans un cadre multilatéral ou en soutien pour gérer des crises sécuritaires et humanitaires. Une table ronde, tenue le 22 novembre 2011 à Paris, a examiné le processus politico-militaire des principales en cours ou engagées depuis l’automne 2010 : « Pamir » en Afghanistan, « Harmattan » en Libye et « Licorne » en Côte d’Ivoire.

Y ont participé : Gérard Longuet, ministre de la Défense et des Anciens Combattants ; Jean-David Lévitte, conseiller diplomatique du président de la République ; l’amiral Edouard Guillaud, chef d’Etat-major des armées ; l’ambassadeur Philippe Errera, représentant permanent de la France à l’OTAN ; Alain Leroy, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU chargé des opérations de maintien de la paix.

Cette table ronde a montré le fonctionnement interne du pouvoir dans la gestion de crise : volonté politique, travail diplomatique et contribution militaire. Tous les acteurs sont complémentaires. « Il n’y a pas d’engagement opérationnel sans projet politique clair et pas de projet politique clair sans unité de commandement », déclare Gérard Longuet. Selon lui, les pays partenaires reconnaissent le professionnalisme des forces françaises, héritage de traditions, valeur, discipline dans l’action et certitude d’employer le matériel à bon escient. Une fois la décision prise par le président de la République, le ministre de la Défense entretient une relation quotidienne avec les états-majors, explique le choix au Parlement et « fait en sorte que ça fonctionne à l’intérieur ». La France intervient en Afghanistan dans le cadre d’une coalition de 49 pays, qui souhaitent que cet Etat soit « reconnu dans sa souveraineté avec le minimum de dégâts ». L’effort principal porte sur l’émergence d’une force nationale afghane (armée et police), capable aujourd’hui d’assurer l’autorité de l’Etat sur 45 % de la population. Après le retrait des troupes de l’OTAN en 2014, elle devra pouvoir garantir l’état de droit et résister à une intervention extérieure.

« L’Afghanistan d’aujourd’hui n’a rien à voir avec ce qu’il était en 2001 (attentats terroristes d’Al Qaïda aux Etats-Unis) », estime Jean-David Lévitte. Par ailleurs, il a expliqué que le devoir d’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays a été remplacé par la responsabilité de protéger un peuple menacé par son propre gouvernement. Trois conditions doivent être remplies : confirmation du massacre ; appels de la population et d’une organisation régionale ; mandat clair du Conseil de sécurité de l’ONU. « Sinon c’est la loi de la jungle où chaque pays pourrait intervenir chez son voisin s’il y a des troubles ». En Libye, il fallait « éviter une croisade occidentale en plein printemps arabe ». Le recours à l’OTAN, sous la direction de la France et de la Grande-Bretagne, inclut la participation de pays arabes : Jordanie, Qatar, Emirats arabes unis et Maroc. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, la France, ancienne puissance coloniale, est considérée avec suspicion par un certain nombre de pays dans le monde. Le choix électoral du peuple ivoirien a été validé par l’Union africaine et le Conseil de sécurité de l’ONU. Des contacts ont été pris avec le Nigeria, en charge de la CEDEAO (Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest), pour que l’ONUCI (Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire), incarnant la volonté de la communauté internationale, vienne en première ligne. Le procès d’intention persistant, il a fallu une lettre du secrétaire général de l’ONU demandant à la France d’intervenir. Dans l’ensemble, « cette année (2011) a permis à la France, non seulement d’occuper pleinement son rang, mais aussi de faire progresser une certaine conception très française de l’ordre international, nous avons fait vivre par deux fois, en Libye et en Côte d’Ivoire, le concept de la responsabilité de protéger, depuis son adoption en 2005 par le Conseil des Nations unies. ».  A ce propos, Jean-David Lévitte rappelle qu’il ne peut y avoir d’intervention en Syrie sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.

De son côté, l’amiral Edouard Guillaud estime qu’il n’y a pas de modèle idéal d’opération. « Nous avons eu de la chance, qui se prépare avec de l’entraînement, de bons équipements et des forces morales ». En Libye, dit-il, envoyer des troupes au sol aurait été « catastrophique dans la durée ». Il fallait une légalité internationale et la possibilité de travailler avec la Grande-Bretagne. « Le président de la République a demandé de pouvoir frapper à la demande, en moins de cinq minutes après l’accord final des chefs d’Etat. Les avions étaient déjà en vol ». Les défis militaires à relever étaient divers : dépendance des résultats diplomatiques, autorisations de survol et de stationnement en Grèce et en Italie, déplacements logistiques et coordination ave les pays alliés. « Notre système étant plus réactif que les leurs, nous avons pu frapper les premiers ». La France a déployé un porte-avions, un bâtiment de projection et de commandement, un sous-marin nucléaire d’attaque, des frégates et pétroliers-ravitailleurs, des hélicoptères, des avions F1 CR, Mirage 2000, Rafale et le Transall « Gabriel » de guerre électronique.

Pour sa part, Philippe Errera indique que le recours à l’OTAN en Libye a impliqué : des capacités accrues avec des règles d’engagement spécifiques concernant l’embargo maritime, l’exclusion aérienne et le soutien humanitaire ; la nécessité que son action fédère et n’ait pas d’effet repoussoir ; l’accord des 28 Etats membres pour que l’organisation soit un outil militaire confié au « groupe de contact ». Il a noté que le délai entre la décision politique de recourir à l’OTAN et son intervention effective a considérablement diminué : un an pour le Kosovo en 1999 et moins d’une semaine pour la Libye en 2011. « L’intervention a duré du 31 mars au 31 octobre, mandat fixé par le Conseil de sécurité de l’ONU et l’Alliance Atlantique, avec zéro perte ! »

Enfin dans le cas de la Côte d’Ivoire, Alain Leroy rappelle que le Conseil de sécurité de l’ONU a autorisé la force française Licorne à soutenir l’ONUCI en cas de besoin (résolution1975 du 30 mars 2011). En effet, « les forces françaises avaient la capacité de frapper les armes lourdes (des troupes de l’ex-président Laurent Gbabo), que l’ONUCI n’avait pas », souligne Alain Leroy. Selon lui, sans Licorne, l’intervention aurait été impossible. Grâce à l’accord de la CDEAO et de l’Union africaine, il n’y a pas eu de critiques sérieuses ni de dommages collatéraux condamnables et surtout « l’ONU a évité une tragédie de type Rwanda ».

Loïc Salmon

 De gauche à droite : Alain Leroy, Jean-David Lévitte, Gérard Longuet, l’amiral Edouard Guillaud et l’ambassadeur Philippe Errera




Afghanistan : laboratoire européen contre IED

Un laboratoire expérimental européen d’analyse scientifique des engins explosifs improvisés (IED), entré en service en août 2011 au camp Warehouse de Kaboul, a été présenté à la presse le 29 septembre 2011 à Paris par l’Etat-major des armées.

L’Agence européenne de défense a investi 1 M€ dans la réalisation de ce laboratoire, dont la France est nation-cadre avec délégation de commandement des autres pays européens engagés. Ce laboratoire est intégré à la Task Force Paladin, spécialisée dans la lutte contre les IED au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS). Cinq autres laboratoires, américains, contre IED sont déjà opérationnels en Afghanistan. Leur objectif est de déterminer l’origine et la chaîne de production en amont des IED pour les neutraliser. Les laboratoires travaillent en coopération avec des unités afghanes de lutte contre les IED, issues de la Direction nationale de la sécurité et des ministères de la Défense et de l’Intérieur.

Dans le laboratoire européen, une quinzaine de personnels (français, espagnols, polonais, américains et néerlandais) recueillent les IED saisis et les retours d’expériences des soldats de la coalition. Tous les éléments matériels sont photographiés et analysés pour en déterminer le fonctionnement, la composition et l’origine des ingrédients.

Plusieurs types d’analyses sont pratiquées : chimiques pour les composants souvent à base d’engrais disponibles dans le commerce ; biométriques pour relever les empreintes digitales et les traces d’ADN ; électroniques pour les cartes SIM des téléphones portables récupérés. Les données établies sont enregistrées et comparées avec celles existantes. Il s’agit ensuite d’anticiper les autres modes de mise à feu des IED.

Enfin, tout est archivé en vue de rédiger une documentation destinée aux personnels engagés sur le terrain.

Loïc Salmon




Renseignement et cinéma : des logiques difficilement compatibles

L’image, toujours fantasmée, de l’agent de renseignement incite les réalisateurs de films de fiction ou de documentaires à tenter de démystifier cette profession. Toutefois, le spectaculaire se vend toujours mieux que la froide et banale réalité.

En France, alors que la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) conserve son autonomie et peut être amenée à travailler en dehors de la légalité française et internationale, la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) recrute des officiers de police judiciaire avec le pouvoir d’arrêter des suspects.

Les mondes du renseignement et du cinéma peuvent-ils se rencontrer ? L’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a cherché à le savoir en organisant une table ronde le 25 octobre 2011 à Paris. Y ont participé Jérôme Chauvelot (journaliste indépendant, producteur et réalisateur de documentaires), Philippe Haïm (réalisateur, compositeur et scénariste), Nicolas Saada (réalisateur), Jean Guisnel (journaliste et auteur de documentaires), Alain Chouet (carrière à la DGSE de 1972 à 2002) et Jean-François Clair (de 1972 à 2007 à la Direction de la surveillance du territoire, qui a fusionné en 2008 avec les Renseignements généraux pour former la DCRI). En outre, le « chargé de communication » de la DGSE est intervenu.

Pourquoi et comment : l’acquisition de la vérité au moyen du mensonge et de la manipulation fascine, car les Etats n’apparaissent pas. La recherche de base commence par la documentation écrite, audiovisuelle et internet, puis se complète par des conférences sur le sujet et des rencontres avec des journalistes spécialisés. La lecture de livres autobiographiques de responsables de services de l’époque de la guerre froide, avec les conséquences de leur activité professionnelle sur leur vie privée, se révèle instructive. Ainsi, un acteur de cinéma a passé sept mois à lire (en français et en anglais) tout ce qui lui tombait sous la main pour s’imprégner de l’ambiance. Pour pouvoir raconter en images la vie de ceux dont c’est le métier, il faut d’abord capter leur confiance avant de pouvoir les rencontrer effectivement : cela prend du temps ! Dans les années 1980 en France, seul le directeur d’un service de renseignement pouvait s’exprimer publiquement. Aujourd’hui, il ya des gens formés à la communication extérieure. Quant aux services britanniques de renseignement, ils refusent tout contact et renvoient à leur site internet… où se trouvent des offres d’emploi !

La fiction : même si le monde du renseignement ne sert que de toile de fond à une aventure humaine plus ou moins dramatique, il faut d’abord le comprendre. Les gens du renseignement ne comprennent pas comment se réalise un film, dont le tournage discontinu se fait par séquences non chronologiques. Quant aux acteurs, il faut leur rappeler à chaque fois à quel moment de l’histoire ils jouent, afin qu’ils mettent de l’émotion au bon moment. Des spécialistes des mondes du renseignement et du cinéma  interviennent également : attachées de presse, vedettes et journalistes. Certaines fictions sont à la limite du documentaire, faute d’action, quand il s’agit d’enquêter sur la vie d’un officier traitant. Le succès n’est guère garanti ! En fait, il convient de se trouver à mi-chemin entre une fiction totale et un certain réalisme.

Le documentaire : des contacts sont pris avec la DGSE, la Direction du renseignement militaire et même le ministre de la Défense. Tous attendent de la compétence et de la connivence. Sinon, ils découragent : « c’est une mauvaise idée », « vous n’y arriverez pas ». Mais, malgré les difficultés et à force de patience et de détermination, cela devient possible. Des « contrats » sont établis pour certaines prises de vues. L’actuel président de la République a donné son accord pour que les gens des services de renseignement parlent. Le travail sur le renseignement se rapproche du journalisme : pas d’achat d’informations, vérification, recoupement, ne pas trahir les gens qui acceptent de parler, ne pas divulguer trop tôt. « Les pros du renseignement trouvent ça bien et, quand on les appelle, ils disent oui ». Mais, un documentaire n’est pas un reportage. Il s’agit d’interviewer les gens qu’on a choisis soi-même et non pas ceux qui se sont proposés pour répondre. Pour conserver leur anonymat, ils sont filmés à contrejour ou de dos ou bien les images sont noircies. Pour la hiérarchie, y compris au plus haut niveau, il ya tout intérêt à ce que ça se passe bien pour présenter le fonctionnement du service et sa finalité. Pourtant, la marge d’erreur est aussi large dans le documentaire que dans la fiction.

La réalité : le monde du renseignement n’est pas télégénique, ni drôle. Il est composé de fonctionnaires inconnus, recrutés par concours et qui n’ont guère besoin de films d’espionnage. Le quotidien du renseignement intérieur consiste à effectuer des filatures et à taper des rapports. « On n’a pas besoin de héros, mais de gens qui font leur boulot ! » Certains sujets sont exclus : les opérations, les méthodes et les sources. A ce propos, le recrutement d’une source ne se fait pas sur un « pur chantage », mais sur le long terme et implique une formation. Une vérification préalable s’impose à l’égard d’un « faux volontaire », peut-être envoyé pour « intoxiquer » le service. Par ailleurs, la « déclassification » d’archives est refusée si elle risque de « griller » une source ou de mettre en péril un agent des services de renseignement. Le délai légal est de 50 ans. Dans le domaine économique, les officines privées d’intelligence économique, souvent composées d’anciens agents des services, sont mal considérées, car elles ne s’intéressent qu’à ce qui, selon elles, peut rapporter de l’argent, alors que les services officiels travaillent sur tout. Aujourd’hui, selon un sondage réalisé par la DGSE, 76% des Français savent ce qu’elle est, 75 % en ont une image positive et 18 % sont sans opinion. Par ailleurs, la loi interdit de divulguer l’identité réelle d’un de ses agents et même son appartenance au service. Ainsi, le ministère de la Défense a entamé une action en justice contre Maurice Dufresse, alias Paul Siramy et ancien membre de la DGSE, qui dévoile des sources dans un livre intitulé « 25 ans dans les services secrets ».

Loïc Salmon

Toutes les aventures de l’agent britannique James Bond ont été portées à l’écran à partir de 1962. En deux ans, le succès rencontré fait de lui une vedette internationale, de même que son interprète Sean Connery. Par la suite, il sera incarné par sept autres acteurs, dont Roger Moore (affiche du film « Rien que pour vos yeux »). D’après les divers livres que Ian Fleming lui a consacrés, James Bond parle aussi le français, l’allemand, le russe et le japonais. Il sert dans la Marine pendant la seconde guerre mondiale et en sort capitaine de frégate. Il entre alors au MI 6 (service de renseignement extérieur) et reçoit le matricule 007, avec l’autorisation de tuer. Ses films d’action sont toujours émaillés de gadgets, de science-fiction et de jolies filles !




Renseignement et littérature : un filon pour les écrivains

Le « monde du renseignement » (militaire, diplomatique et économique) intéresse d’abord l’Etat pour des raisons de sécurité nationale. Mais pas seulement. En effet, son mystère et la possibilité d’en lever une partie alimentent une littérature abondante et qui dure.

Les services de renseignements en profitent indirectement, car les lecteurs contribuent à les faire vivre par leurs impôts ! Les auteurs, qui ne doivent surtout pas être ennuyeux, écrivent des « contes de fée pour adultes » ou des « romans noirs » (qui finissent mal), en rendant la fiction la plus « « vraie » possible pour l’intégrer dans l’Histoire en train de se faire.

En vue de faire la part du mythe et de la réalité, l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé une table ronde sur ce sujet, le 13 octobre 2011 à Paris. Elle a invité quatre auteurs à succès : le contrôleur général de police honoraire Bernard Besson, expert en intelligence économique ; le romancier et scénariste D.O.A. (pseudonyme), qui a déjà obtenu deux grands prix en 2004 et 2007 ; l’historienne Claudine Monteil (nom de plume, car diplomate de carrière), qui a commencé une série de romans à suspense et connaît bien le milieu scientifique ; l’éditeur et ancien journaliste à France-Soir Gérard de Villiers, auteur bien connu de la longue série des « S.A.S. » qui remonte à 1965 !

Où trouvent-ils l’inspiration ? D’abord, ils lisent les journaux, regardent la télévision, rencontrent du monde. Ensuite, les « bonnes » personnes leur présentent des gens du renseignement de tous bords… qui aiment parler de leur métier. A force de les fréquenter, les auteurs comprennent leurs réactions et imaginent les récits les plus réalistes. Sinon, leurs livres ne seraient pas lus.

Comment procèdent-ils ? D’abord ils rédigent un plan détaillé : l’un des auteurs en a préparé un de 201 pages pour un livre qui devait en compter 700. L’essentiel consiste à recouper l’information collectée, l’analyser et en extraire ce qui semble intéressant. Cela prend du temps : un seul livre peut nécessiter la lecture de 10.000 pages imprimées, le visionnage de 300 heures de vidéos et 400 heures d’entretiens afin de cerner le sujet. La biographie complète de chaque personnage induit son comportement, mais pas toujours, avec des conséquences sur la narration ultérieure. Des parties romancées et de l’érotisme de temps en temps servent à rendre l’histoire plus vivante. Les déplacements, éventuellement professionnels, à l’étranger permettent de rencontrer des journalistes locaux et, éventuellement, de profiter des informations et de la logistique (interprète et voiture) du bureau de l’Agence France-Presse sur place. Un important travail en amont de préparation des contacts facilite la rencontre du maximum de gens dans le temps le plus court possible, même si, en fin de compte, deux ou trois personnes « idoines » suffisent.

Quelles sont leurs opinions sur les professionnels du renseignement ? Les relations entre le politique, le judiciaire et le renseignement constituent un problème récurrent. Où est la place des professionnels du renseignement ? Ils ont besoin de connaître les enjeux pour lesquels ils se battent. Ils font, dans l’ombre, un travail de fourmi pour la France où, contrairement aux pays anglo-saxons et d’Extrême-Orient, la culture du renseignement n’est pas répandue. Les auteurs de romans d’espionnage, qui  ont des amis dans les « services », ne veulent pas dévoiler des choses qui pourraient gêner leur pays. En outre, leur métier n’est pas de se mettre à la place des professionnels. En revanche, les scientifiques se croisent souvent dans le monde du renseignement. Créatifs tout au long de leur vie, ils échangent beaucoup d’informations entre eux, au-delà des frontières et sont très solidaires. Ainsi, pendant la guerre froide, ceux de l’Ouest ont aidé certains de leurs confrères de l’Est en difficulté. Là où il y a du talent comme à Princeton (Etats-Unis), pépinière de prix Nobel et de médailles Fields (équivalent du Nobel pour les mathématiques), il y a du renseignement, car les recherches mathématiques sont aussi utilisables à des fins militaires. De leur côté, les diplomates peuvent faire passer, avec finesse et efficacité, une menace pour éviter la guerre. L’un des buts du renseignement est d’anticiper ce qui risque de se passer demain ou après-demain sur les plans diplomatique, économique et même culturel. Ainsi dans le cas du terrorisme islamiste, Al Qaïda pense en termes de guerre de religion face à des Etats laïcs et technocratiques, pour qui les vies humaines doivent être préservées. Le « métier » du renseignement consiste à transformer l’information en connaissance par l’analyse, au moyen de logiciels et de méthodes de travail. Pour distinguer le vrai du faux, il convient de se poser les bonnes questions et d’échanger des renseignements en temps réel, tout en conservant un certain cloisonnement par sécurité. Bref, un service de renseignement doit être une intelligence collective avec un chef charismatique.

L’objectif d’un auteur de romans d’espionnage consiste à faire comprendre tout cela à ses lecteurs… sans faire un cours didactique !

Loïc Salmon

L’écrivain britannique Ian Fleming (1908-1964) a créé le personnage de James Bond, l’agent secret le plus célèbre du monde. Son père, député du parti Conservateur, a été tué sur le front français pendant la première guerre mondiale. Après le collège d’Eton et l’académie militaire de Sandhurst, Ian Fleming étudie à l’université de Munich et à celle de Genève. Il travaille d’abord comme journaliste à l’agence de presse Reuters, puis comme agent de change. En 1938, il est recruté comme officier par le directeur du Renseignement naval britannique. Pendant la deuxième guerre mondiale, il conçoit un plan pour capturer le code « Enigma » de la Marine allemande…qui ne fut jamais exécuté. L’expérience ainsi acquise, un stage dans une école pour agents secrets au Canada et son amitié avec un membre du M.I.6 (service britannique de renseignements extérieurs) l’ont inspiré pour écrire et publier, à partir de 1953, les aventures en 14 volumes de l’agent 007, héros de la guerre froide.

 




Renseignement militaire : cinq satellites français de plus

Une fusée russe Soyouz a lancé quatre nouveaux satellites de renseignement d’origine électro-magnétique (ROEM) du programme « Elisa » et un satellite de renseignement optique « Pléiades », à partir de la base de Kourou (Guyane) le 17 décembre 2011 à 03h03 (heure de Paris). Ils complètent, pour l’engagement opérationnel des forces, les deux satellites d’observation optique Helios (4,2 t) 2 A et 2 B lancés respectivement en 2004 et 2009.

Le ROEM, complémentaire de l’imagerie satellitaire (optique et radar) et des capteurs terrestres, maritimes et aéroportés, consiste à intercepter, localiser et caractériser les capacités d’un adversaire en radar, systèmes d’armes et moyens de communication. Il établit notamment une cartographie des émetteurs au sol dont les paramètres seront intégrés à la bibliothèque d’un Rafale, dont le pilote pourra déceler les menaces sol/air qu’il risque de rencontrer au cours de sa mission, les éviter ou s’en protéger par le brouillage. La détection, discrète car sans interférence dans l’espace aérien national ou de l’adversaire potentiel, puis la reconstitution d’un réseau radio déterminent l’organisation d’un état-major ou d’une force de théâtre, dont l’évolution du niveau d’activité permet d’anticiper son action. Elisa comporte : quatre microsatellites (130 kg) en orbite à 700 km d’altitude et capables de couvrir simultanément une zone d’une manière très fine ; un segment sol (expérimentation technique) pour la Direction générale de l’armement (DGA) ; un segment sol pour la Direction du renseignement militaire. Pendant au moins trois ans, Elisa va devoir : démontrer la capacité de cartographier depuis l’espace les émissions radar ; compléter  la démonstration du système Essaim (4 microsatellites de 120 kg lancés en 2004)  dédié à l’interception des signaux de télécommunications ; préparer le futur système opérationnel Ceres (Capacité ROEM Spatiale), qui doit entrer en service en 2019-2020. La DGA a confié à Astrium et Thales Systèmes Aéroportés la réalisation des quatre satellites et du segment sol.

Par ailleurs, le satellite Pléiades 1 (1 t), en orbite à 694 km d’altitude, réalise des images en couleurs, fréquentes et précises de zones urbaines ou de terrain (60 km x 60 km) pour la planification, le ciblage et la caractérisation des objectifs: résolution de 70 cm et images en trois dimensions pour les missiles de croisière. Péiades 1 étant dual (militaire et civil), le commandement interarmées de l’espace de l’Etat-major des armées reçoit en priorité 50 images par jour. Il dispose également des images radar des systèmes allemand SAR Lupe et italien Cosmo Skymed.  Enfin, le Centre national d’études spatiales assure le lancement des satellites, leur mise en orbite définitive et leur maintien en position (correction des dérives et évitement des débris dans l’espace).

Loïc Salmon




Sécurité : gestion des expatriés français en cas de crise

En 2010-2011, environ 5.000 ressortissants étrangers, dont 3.300 Français, ont quitté un pays en crise (guerre civile, catastrophes naturelles ou industrielles). Son deuxième réseau diplomatique au monde (160 ambassades) fait de la France l’ultime recours de la plupart des 27 Etats membres de l’Union européenne quand ils sont confrontés à ce problème car ils ne disposent de représentations respectives qu’aux Etats-Unis, en Chine et en Russie.

L’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale a organisé une table ronde sur ce sujet, le 16 novembre2011  à Paris, avec la participation de Pascale Trimbach (ministère des Affaires étrangères et européennes, MAEE), de Joëlle Vachter (colonelle de Gendarmerie) et d’Olivier Didio (société privée de protection GEOS).

L’action diplomatique : sur les 2 millions d’expatriés français, 1,5 million sont immatriculés dans les consulats. Pour la période 2010-novembre 2011, le MAEE a notamment traité 13 dossiers d’otages et 661 décès à l’étranger. Il dispose d’un Centre de crise (CDC, voir revue téléchargeable mars 2011, p.13-14). Rattaché directement au ministre, ce centre prend en compte les aspects humanitaire (assistance), médiatique et politique (crédibilité de l’Etat). En temps normal, il reçoit tous les télégrammes diplomatiques, met régulièrement à jour les fiches « conseils aux voyageurs » sur 189 pays (2ème site le plus visité de l’administration française) et établit les plans de sécurité des ressortissants. Chaque communauté française est en effet quadrillée en « îlots », dont le chef maintient un contact direct avec le consulat. En cas de crise individuelle (disparition) ou collective (otages ou catastrophes en tous genres), les familles appellent une ou plusieurs ambassades concernée. Ainsi, celle de la Corée du Sud a aidé les familles en transit pendant la période de risques radioactifs au Japon (accident de la centrale nucléaire de Fukushima). En Libye, des contacts ont été pris avec des médecins à Tripoli et Benghazi pour s’occuper des blessés en vue de leur exfiltration, indique Pascale Trimbach En temps de crise, le CDC assure une permanence téléphonique continue avec le renfort de personnels du ministère, tous volontaires et en dehors de leurs heures de travail. Les informations sont données en temps réel, mais après vérification et dans la limite de la sécurité des gens sur place. En cas de blessure ou de décès de ressortissants, le CDC prévient la gendarmerie du domicile des familles. Si la situation s’aggrave, le gouvernement peut décider une évacuation de ressortissants. Les rapatriés français sont pris en charge par leur famille et reçoivent une aide sociale personnalisée. Les étrangers sont dirigés vers leurs consulats en France. Il est à noter que la Grande-Bretagne fait de même puis leur présente la facture ! La France envisage à son tour de faire payer ceux qui prennent des risques inconsidérés sans rapport avec leurs activités professionnelles. Par ailleurs, des mesures sont aussi prises pour la protection des agents locaux, afin de leur éviter des représailles éventuelles. Quelque 5.000 personnes hors statut diplomatique constituent en effet l’essentiel du personnel des ambassades et consulats à l’étranger : Français recrutés localement, ressortissants du pays de résidence et d’autres nationalités.

La sécurité des expatriés est assurée par la Direction de la coopération internationale en matière de police et gendarmerie (voir article « Milipol 2011 » ci-contre). Celle-ci dispose dans chaque ambassade d’un attaché de sécurité intérieure (ASI), qui assure des missions de renseignement et d’expertise. Les ASI organisent des réunions mensuelles avec les îlotiers et des exercices pour vérifier la pertinence du dispositif. Leurs relations avec les ambassadeurs, dont ils relèvent, varient selon les personnes. « Cela va du minimum vital au résultat remarquable », indique la colonelle Vachter, qui relate la crise en Côte d’Ivoire terminée en avril 2011 (14.000 expatriés français dont 51 % de bi-nationaux). La capitale Abidjan (5 millions d’habitants) compte 16 communes dont certains quartiers sensibles sont particulièrement hostiles à la présence française : « Des véhicules blindés se sont fait caillasser ». L’aéroport et les forces françaises de l’opération Licorne se trouvaient au sud de la ville et les ressortissants étrangers et tout ce qui est important au nord (photo). Le passage du nord au sud se fait par deux ponts. « En 2004, l’évacuation a été possible grâce au mitraillage des ponts par l’armée française ». Cette année-là, 4.876 Français et des centaines de ressortissants étrangers ont été évacués. En 2011, 5.047 personnes ont été accueillies par la force Licorne au camp de Port-Bouet et 3.450 d’entre elles ont quitté la Côte d’Ivoire. Les forces armées françaises ont repris l’aéroport et assuré un pont aérien (légende de photo) incluant l’avion affrété par le MAEE. Les exfiltrations ne sont pas obligatoires. Les ressortissants temporaires (fonctionnaires et hommes d’affaires) les acceptent. Par contre, les expatriés de longue durée ou qui sont nés dans le pays de résidence préfèrent rester, car ils n’ont pas de famille en France. Les bi-nationaux ne sont pas abandonnés : seule leur nationalité française compte.

Les responsabilités des entreprises : la jurisprudence précise que les employeurs ont, envers leurs expatriés, des devoirs d’information, d’anticipation de crise et de réaction pendant celle-ci. Les services de l’Etat examinent tous les paramètres politiques et restent prudents pour éviter la panique. De leur côté, les entreprises privilégient la sauvegarde de l’outil économique, car l’activité doit continuer, et la sécurité de leur personnels en informant l’Etat. Ainsi en 2011, pendant les crises en Tunisie et en Egypte, des groupes privés ont affrété des avions pour évacuer leurs salariés et aussi ceux d’autres entreprises qui le souhaitaient. Les sociétés de sécurité, où travaillent d’anciens militaires, apportent leur expertise dans la gestion de crise (voir revue téléchargeable mars 2011, p.15-16).  Il existe une certaine méfiance des autorités françaises à leur égard, regrette Olivier Didio, alors qu’il faut rechercher des synergies entre opérationnels qui se connaissent. Les pays anglo-saxons n’ont pas ces scrupules. Ainsi, en Libye, les services diplomatiques britanniques font de la publicité pour le groupe privé de sécurité Blue Mountain. En Afrique, la secrétaire d’Etat Hillary Clinton « vend » des sociétés de sécurité américaines !

Loïc Salmon

Selon l’Etat-major des armées françaises, le pont aérien déployé en avril 2011 à partir d’Abidjan a totalisé 78 rotations militaires : 18 pour les renforts, 56 pour le fret (400 t) et l’évacuation de ressortissants (3.000) et 4 à partir de la métropole. L’antenne santé du camp de Port-Bouet a procédé à 1.030 consultations, 14 hospitalisations, 16 interventions chirurgicales et… deux naissances !




Milipol 2011 : une technologie de la sécurité de plus en plus innovante

« Nous devons faire face, en France comme chez tous nos partenaires, à des menaces et des phénomènes nouveaux. Je pense notamment aux menaces terroristes, à la criminalité organisée, à la cybercriminalité ou aux violences urbaines », a déclaré Claude Guéant, ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration, lors de l’inauguration de Milipol 2011. Ce salon biennal des professionnels de la sécurité a accueilli 27.243 visiteurs (151 pays), 110 délégations officielles (53 pays) et 888 exposants (47 pays) à l’occasion de sa 17ème édition, qui s’est tenue du 18 au 21 octobre 2011 à Paris.

Les matériels présentés constituent un kaléidoscope de tout ce qui se fait en la matière : véhicules blindés tout terrain armés d’une mitrailleuse, véhicules blindés amphibies avec une hélice à l’arrière pour le franchissement de cours d’eau, fusils d’assaut et de précision pour les unités spéciales, armes de poing en tous genres, munitions létales ou non, tenues de combat et de maintien de l’ordre, boucliers en plexiglas munis de lampes éblouissantes avec caméra incorporée, poubelles anti-bombes (en service au musée du Louvre et au Trocadéro à Paris), crypto-systèmes, appareils biométriques (morphologie de la main, empreinte digitale et réseau veineux) pour remplacer les badges, équipements de vidéosurveillance, appareils d’interception électronique, portiques de détection d’armes avec vision intégrale du corps (en service à l’aéroport d’Amsterdam), robots avec pinces de manipulation, kit électro-hydraulique avec cutter et pied de biche pour forcer verrous, portes, portails et barreaux de fenêtre et enfin minidrones divers (photo).

Coopération internationale

Depuis le 1er septembre 2010, la Direction de la coopération internationale (DCI) regroupe les services similaires de la police et de la gendarmerie. Elle couvre 156 pays à partir de 90 implantations à l’étranger. Cette coopération technique effectue 2.000 actions par an (stages, missions d’experts, visites de délégations étrangères et séminaires) sur les thèmes suivants : criminalité organisée (22 %) ; terrorisme (17 %) ; ordre public (17%) ; immigration (11 %) ; sécurité civile (8%) ; stupéfiants (7 %) ; formation (6%) ; divers (12 %).

A Paris, l’échelon central de la DCI regroupe 230 policiers, gendarmes et personnels administratifs, qui assurent une veille opérationnelle permanente et la coordination du réseau. Le ministère des Affaires étrangères et européennes fait appel à 430 personnels pour la sécurité des ambassades. A l’étranger également, les services de sécurité intérieure (SSI) de la DCI emploient 260 policiers ou gendarmes, sous l’autorité des attachés de sécurité intérieure (ASI). Les SSI maintiennent en permanence une plate-forme d’échanges d’informations entre les services de police et de gendarmerie étrangers et français. De leur côté, les ASI coopèrent avec les services de sécurité locaux pour détecter en amont les risques et menaces, échanger les renseignements à caractères judiciaire, accompagner les enquêteurs dans l’exécution de commissions rogatoires internationales. En outre, ils assurent la sécurité des Français expatriés ou de passage, en liaison avec les consulats. Au niveau international, la DCI assure le suivi avec Interpol, Europol, l’ONU et l’Organisation pour la coopération et la sécurité en Europe (OSCE). Elle anime des réseaux : le Collège européen de police, le groupe Fontanot (Afrique de l’Ouest), Francopol (réseau francophone de coopération en formation policière) et Resopolis (réseau des attachés policiers étrangers en poste en France). Elle assure aussi les financements européens et multilatéraux d’actions de coopération.

Enfin, avec 80 entreprises partenaires, la DCI concourt à la promotion des technologies françaises dans le domaine des équipements de sécurité.

Loïc Salmon

Le drone Scancopter X4, à décollage et atterrissage vertical, est utilisable pour le renseignement, la surveillance et la reconnaissance (photos et vidéos aériennes). Voici ses principales caractéristiques : dimensions hors rotors, 51 cm x 51cm x 35cm ; masse maximale au décollage, 1,6 kg ; autonomie, 20 minutes ; vitesse opérationnelle, jusqu’à 15 m/s ; vitesse limite de vent, 30 km/h avec des rafales jusqu’à 50 km/h ; altitude maximale, 1.500 m ; caméra, haute définition avec des cartes SD de 32 GB.