Afrique : huit accords de défense avec la France

Huit pays d’Afrique ont signé des accords de partenariats de défense avec la France, dont trois doivent encore être ratifiés par le Parlement français. Ces accords sont publiés au journal officiel (J.O.) après leur ratification, ce qui n’était pas le cas auparavant. Ils portent sur l’appui de la France à la mise en place du pacte de sécurité collective de chaque pays signataire selon ses besoins et ses capacités.

Selon le ministère français de la Défense, il s’agit du Cameroun (21 mai 2009, J.O. du 21-04-2011), du Gabon (24 février 2010 en attente de publication au J.O.), de la République centrafricaine (8 avril 2010, J .O. du 21-04-2011), du Togo (13 mars 2009, J.O. du 21-04-2011), des Comores (27 septembre 2010, J.O. du 8-03-2011), de Djibouti (21 décembre 2011, en attente de ratification), de Côte d’Ivoire (26 janvier 2012, en attente de ratification) et du Sénégal (18 avril 2012, en attente de ratification). Par ailleurs le 17 avril, le colonel Marc Conruyt, chef de corps du Régiment d’infanterie de chars de marine, a pris officiellement le commandement de la force Licorne en Côte d’Ivoire, en présence du nouveau ministre de la Défense ivoirien Paul Koffi Koffi (photo). La force Licorne (450 militaires) accompagne la montée en puissance de l’armée ivoirienne, appuie l’Opération des Nations unies en Côte d’Ivoire (ONUCI) et assure la protection des ressortissants français. Entre le 4 septembre 2011 et le 5 avril 2012, elle a détruit 24 t d’explosifs, mis 300 t de munitions en sécurité et effectué 300 patrouilles. Elle a aussi participé à des actions civilo-militaires (distribution de denrées de première nécessité et de kits scolaires), à des aides médicales à la population et à la formation de cadres militaires ivoiriens avec des éléments français stationnés au Sénégal.

Loïc Salmon




Coalition 2012 : exercice majeur d’état-major à l’Ecole de guerre

L’Ecole de guerre, qui forme des officiers supérieurs français et étrangers, inclut un exercice annuel de simulation interarmées de niveau OTAN dans son cursus. Dénommé « Coalition », celui-ci prend en compte l’environnement politique, diplomatique et médiatique d’une crise. Une journée de sensibilisation a été organisée le 15 mars 2012, à l’Ecole militaire de Paris, pour les attachés de Défense étrangers et la presse.

Le scénario, à configuration ouest-européenne fictive, implique une « Confédération », une « Alliance » et des Etats neutres. Il s’agit, pour les participants, de faire travailler toutes les composantes de chaque camp, qui prend tout à tour l’initiative. Des considérations juridiques et économiques entrent aussi en jeu, sans oublier les aspects « asymétriques » de l’affrontement, arbitré par un système informatique du Centre de simulation de théâtre (18 permanents et 4 réservistes). Celui-ci prépare et conduit le scénario et valide les méthodes d’action en coordination avec le Centre interarmées de concepts, doctrines et expérimentations (voir rubrique « Archives » 31-08-2011). Des conseillers tactiques assurent l’interface entre la simulation et les stagiaires. Un shelter militaire, installé dans la cour de l’Ecole de guerre, abrite les équipements informatiques qui traduisent les renseignements techniques en renseignements tactiques pour les composantes aérienne, maritime et terrestre. Enfin, la Direction de l’exercice maintient l’équilibre entre les deux camps et procède à des calages, matin et soir, avec les unités et les « mentors » pour garder le conflit à un niveau raisonnable de violence et éviter la montée aux extrêmes. L’objectif n’est pas de gagner à tout prix, mais de comprendre comment les choses se passent, de favoriser les interactions et de stimuler la réflexion des stagiaires. Les forces armées sont dirigées par l’Etat-major interarmées stratégique (8 personnes dont des officiers étrangers), qui assure la liaison avec les autorités politiques, dont il concrétise les directives et les objectifs en ordres opérationnels. Il vérifie que Coalition 2012 se déroule conformément au plan initial, comme, par exemple, l’emploi de réfugiés comme boucliers humains ou de sociétés militaires privées à un moment donné. Il tient à jour une carte « politique » par sa connaissance de l’action réelle sur le terrain. Au-dessous, sur le plan militaire de théâtre, chaque camp a son PC, dont l’état-major interarmées de 40 personnes correspond, dans la réalité, à 60-100 personnels pour mettre en œuvre des forces combinées de 80.000 hommes. Il traite les aspects militaires, civilo-militaires et politico-militaires, à savoir les incertitudes étatiques. Il s’agit surtout de faire circuler l’information entre ses cellules (renseignement, logistique et conduite des opérations) et de coordonner l’action des composantes tactiques «  terre », « air », « mer » et « forces spéciales », qui ont leurs propres cellules. La composante « terre » dispose d’un état-major de 16 officiers (60 à 150 dans la réalité) pour la planification à 72 heures et la conduite de son action spécifique. La composante « air » (8 personnes) évalue les besoins en support aérien, mais ne conduit pas les opérations aériennes. La composante « mer » (une dizaine de personnels) établit la planification de son groupe aéronaval en coordination avec la précédente, en vue du débarquement des troupes alliées avec ses moyens amphibies. Elle assure la protection, par bâtiments de surface et sous-marins, des 2 convois civils qui acheminent des renforts en provenance d’Amérique du Sud. La composante « forces spéciales », qui planifie des opérations de niveau stratégique, compte 3 personnes correspondant à un état-major de 200 hommes pour 4.000 déployés sur le terrain.

Les intervenants extérieurs, à savoir les diplomates et les organisations non gouvernementales, cherchent à stabiliser la situation sur le terrain et à établir des couloirs humanitaires pour garantir la survie des populations. Cela implique des négociations avec le secrétariat général de l’ONU, représenté, dans Coalition 2012, par… un ancien ambassadeur africain à l’ONU ! Le Centre d’études diplomatiques et stratégiques, forme des diplomates et des officiers supérieurs d’une quarantaine de pays. Les autorités politiques commandent aux militaires. Or, le jeu politique est complexe : rapports internes conflictuels et revendications officielles et officieuses. Avec la disparition de deux blocs de la guerre froide, les Etats neutres se trouvent au cœur des conflits pour négocier des solutions. Celles-ci s’élaborent aux niveaux politique et diplomatique. Dans la réalité, le décideur définit une position officielle, mais il est influencé par ses conseillers. Les médias tirent profit de toutes les sources et les exploitent pour la télévision, la radio, la presse écrite et le « web » (internet). Les élèves-journalistes, âgés de 20-21 ans, sont en deuxième année d’un cursus de trois ans. Leur école, l’Institut supérieur de la communication, de la presse et de l’audiovisuel, participe à l’exercice Coalition depuis plusieurs années. Deux journaux télévisés d’une vingtaine de minutes sont réalisés chaque jour à l’Ecole de guerre à partir de dépêches fictives des agences AFP et Reuters, complétées par des « plateaux » de présentation, des reportages sur le terrain et des interviews en direct. La radio  émet un « flash » toutes les heures et deux journaux par jour. Les journaux télévisés et radio sont diffusés dans toutes les salles de l’exercice. Pour la presse écrite, deux quotidiens recherchent un équilibre dans la présentation du conflit, mais avec un point de vue conforme à la sensibilité de leur camp respectif. Un troisième, de six pages, est réalisé le soir et distribué aux militaires le lendemain matin. Un site « web » met en ligne 40 dépêches par jour avec un article de fond, des photos, des interviews MP3 et même un « forum » pour les populations. Les deux camps organisent une conférence de presse quotidienne. Coalition 2012 est particulièrement complexe, car les choses ne se passent jamais comme elles le devraient. « Il faut bien commander et anticiper », conclut le contre-amiral commandant le PC de l’Alliance.

Loïc Salmon

L’exercice Coalition2012 s’est déroulé du 27 février au 9 mars, pour la planification, et du 12 au 17 mars pour la conduite proprement dite. Il a mobilisé 537 personnes, dont 263 stagiaires de l’Ecole de guerre, l’ensemble des cadres de l’Ecole et du Centre de simulation pour la formation, l’entraînement et l’expérimentation, 3 officiers généraux, l’Etat-major interarmées de forces et d’entraînement, le Commandement des opérations spéciales, les armées de Terre et de l’Air et la Marine nationale, une vingtaine d’opérateurs de simulation commune au niveau théâtre d’opérations (JTLS dans la nomenclature OTAN), des officiers des pays partenaires, 80 élèves-journalistes et 10 cadres de l’Institut supérieur de la communication, de la presse et de l’audiovisuel, 40 auditeurs et cadres du Centre d’études diplomatiques et stratégiques, le ministère des Affaires Etrangères et Européennes, l’UNITAR (Institut des nations unies pour la formation et la recherche) et enfin des réservistes.




Mercenariat : de l’action militaire à la sécurité

Les Etats tendent à déléguer leurs responsabilités de sécurité et, parfois, militaires à des sociétés privées, dont le cadre juridique international reste à définir. Les pratiques de certaines d’entre elles s’apparentent au mercenariat, consistant à faire la guerre ou proposer des services « militaires » pour de l’argent.

Une table ronde sur le sujet, organisée le 6 février 2012 à Paris par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale, a réuni Franck Latty, professeur de droit public à l’université Paris 13, Emeric Lhuisset, enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris, artiste et photographe, et des intervenants ayant travaillé dans des « sociétés militaires privées » (SMP) ou des « entreprises militaires et de sécurité privées » (EMSP).

Sur le terrain : les SMP et EMSP, au personnel international, connaissent un véritable essor depuis la fin de la guerre froide (1991), consécutif à la professionnalisation des armées dont le soutien (logistique et surveillance) est de plus en plus confié à des prestataires civils. Elles ont pu s’équiper grâce aux armes disponibles sur le marché dès la disparition de la menace soviétique et après la chute du régime Kadhafi en Libye (2011). Les Etats employeurs de SMP ne comptabilisent pas leurs pertes au combat. Les opinions publiques nationales ne s’émouvant pas, ils peuvent ainsi continuer à maintenir indirectement des forces sur le terrain. Les Etats-Unis le font en Irak et en Afghanistan. Plus grande SMP du monde, la société américaine « Black Water », devenue « Xe » puis « Academi », applique une logique proche du mercenariat. Elle a été sollicitée pour sécuriser l’ambassade des Etats-Unis à Bagdad, participer à la lutte contre les pirates en océan Indien et lutter contre les pillards après le passage de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans. Elle dispose d’une filiale pour la fabrication d’engins blindés. De son côté, la CIA américaine recourt aussi à des organismes de renseignement… privés ! En Afghanistan, des entreprises privées ont fait appel à des SMP sri-lankaises armées de kalachnikovs. Certaines compagnies maritimes embarquent des SMP sur leurs navires. Des ONG concluent des contrats avec des EMSP. Toutefois, les montants des contrats de SMP sont élevés, car ils incluent le logement et l’assurance de leurs personnels dans la zone de conflit. Par ailleurs, la conduite de certaines SMP a défrayé la chronique : trafics d’armes et de jeunes femmes en Bosnie-Herzégovine (1999), déclenchement d’une fusillade mortelle au-delà de la légitime défense contre des civils en Irak, escroquerie à l’égard des forces  américaines et proxénétisme en Afghanistan…

Emeric Lhuisset, qui avait rencontré des SMP en Afghanistan en 2004, a étudié le profil de ces nouveaux « mercenaires », qui entretiennent la paranoïa ambiante dans une zone à risques pour proposer leurs services. Pour ce faire, il a fondé la société fictive de sécurité intitulée « Mercenary International Corporation », avec un site internet accrocheur (voir encadré). Le titre prêtant à confusion, il a reçu une cinquantaine de candidatures en trois ans… dont une seule l’a interrogé sur la légalité de ce travail ! Il s’agit surtout de « retraités » de leur services d’origine : « marines » américains ayant combattu en Irak et en Afghanistan, militaires croates, policiers français, membres des SAS britanniques, soldats de la Légion étrangère, vigiles sans expérience militaire et… même un groupe de sept membres des forces spéciales chinoises désireux de travailler ensemble ! Ces curriculum vitae ont fait l’objet d’un livre d’analyse de leurs motivations.

Droit et déontologie : les SMP et EMSP, assurant de la protection, ne sont pas assimilées à des sociétés de sécurité comme celles de transport de fonds, dont le personnel peut être armé. Alors que le mercenariat s’exerce contre un Etat en place, les SMP et EMSP agissent dans le cadre législatif du pays hôte. Toutefois, travaillant sous contrat en dehors de toute hiérarchie militaire, elle jouissent d’une impunité de fait, en cas de dérives, et peuvent se délocaliser dans un Etat où la législation est moins contraignante. En France, la législation sur le mercenariat et la sécurité privée (vigiles) n’est pas adaptée aux SMP et EMSP, alors que les pays anglo-saxons ont tendance à mélanger les deux. Quant aux Etats hôtes, ils les contrôlent davantage quand la situation intérieure se stabilise. Ainsi, en Irak, les autorités refusent désormais de renouveler le port d’armes des personnels de ces diverses sociétés dites « contractantes ». De fait, le droit international ne comporte pas encore de règles s’appliquant à des entreprises privées régies par les droits nationaux, mais une harmonisation semble possible. L’encadrement des SMP et EMSP passe par celui des législations nationales. Sur le plan international, le « Document de Montreux » mentionne le respect des droits de l’Homme et une bonne pratique des EMSP par l’Etat employeur, mais sans recommandations aux sociétés elles-mêmes. Le projet de convention du Conseil des droits de l’homme de l’ONU prévoit que chaque Etat adapte son droit : licence, enregistrement, sanctions pénales pour les infractions et droit de recours pour les victimes. Comme il implique la responsabilité de l’Etat employeur, ce projet semble difficile à réaliser. Il reste alors l’autorégulation, prônée par le Code de conduite international des entreprises de sécurité privées et signé par la plupart des EMSP. Ce dernier énonce des normes de comportement souples : légitime défense, interdiction de la torture et de la traite d’êtres humains. Cependant, il ne prévoit pas de mécanisme de contrôle qui montrerait du doigt les EMSP qui ne le respecteraient pas. Le mot de la fin revient au théoricien italien Machiavel (1469-1527), cité par Emeric Lhuisset : « L’expérience a prouvé que les princes et les Républiques, qui font la guerre par leurs propres forces, obtenaient seuls de grands succès et que les troupes mercenaires ne causaient jamais que du dommage ».

Loïc Salmon

Cette société FICTIVE rencontre un certain succès. La présentation qui suit, rédigée en anglais et en français, a en effet de quoi attirer les mercenaires potentiels, invités à envoyer leur curriculum vitae. « Voulez vous gagner de 50 000 à 200 000 dollars par an ou plus, travailler dans des lieux exotiques autour du monde ?
 La Mercenary International Corporation™ a les meilleurs propositions du marché pour les gens qui ont une expérience du combat et recherchent des métiers à hauts risques dans des zones de guerre.Postulez et partez dans une des destinations de votre choix : Afghanistan, Soudan, Israël, Colombie, Liberia, Irak, Côte d’Ivoire, Somalie, le Pacifique Sud et bien d’autres destinations à travers le monde ! »




Présidentielle 2012 : l’enjeu de la défense

Pour les principaux candidats à l’élection présidentielle, la France doit maintenir son rang et sa défense ne doit, en aucun cas, redevenir une variable d’ajustement budgétaire, d’après une enquête de la Revue Défense Nationale. Son rédacteur en chef, l’amiral Jean Dufourcq, en a présenté les résultats au cours d’une conférence de presse tenue le 4 avril 2012 à Paris.

Ont été interrogés : François Bayrou (Modem), François Hollande (Parti socialiste), Marine Le Pen (Front national), Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) et Nicolas Sarkozy (président de la République sortant). D’après leurs déclarations écrites, l’amiral Dufourq conclut que le débat stratégique n’est pas mort et que le consensus sur la défense continue à exister : « Les deux principaux candidats ont des approches réalistes et mesurées et les autres des approches jugées intéressantes ». Ainsi, Nicolas Sarkozy s’est engagé à : soutenir les militaires ; actualiser le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale pour prévoir les crises dans le monde et agir sans subir ; garantir l’indépendance de la France dans un environnement où l’Europe et les alliances sont indispensables à la sécurité du pays ; approfondir le lien entre les armées et les Français. De son côté, François Hollande s’est engagé à : fixer un cap clair pour une stratégie collective de défense ; construire une politique industrielle de défense ; rétablir un fonctionnement équilibré et pondéré des pouvoirs publics dans le domaine de la défense ; donner au personnel de défense la reconnaissance et la concertation auxquels il a droit ; renforcer le rôle de la défense comme acteur de la cohésion nationale.

La Revue Défense Nationale existe depuis 70 ans. Elle publie une version mensuelle papier et des versions numériques française, anglaise, russe et arabe.

Loïc Salmon




Afghanistan : nouvelle posture de la Brigade La Fayette

Le transfert de la défense et de la sécurité du territoire aux forces afghanes, entamé depuis octobre 2011, doit être progressif pour déterminer une prise de conscience de leur légitimité qui, à son tour, inspirera confiance à la population, estime le général Jean-Pierre Palasset, commandant de la brigade française La Fayette en Afghanistan.

Le général a fait un point de situation le 29 mars 2012, au cours d’une visioconférence entre le camp de Nijrab et la salle de presse du ministère de la Défense à Paris. Selon lui, pour que les forces gouvernementales puissent vaincre les insurgés, la brigade La Fayette doit relever trois défis : continuer de combattre avec elles ; encourager leur autonomie; planifier et conduire la transition.

Les modes d’action des insurgés s’adaptent en permanence à la situation et se cumulent : harcèlement, engins explosifs improvisés, attaques complexes, attentats suicides, véhicules piégés, tirs fratricides et manifestations. Chaque année, après l’hiver, les agressions reprennent en mars et avril, puis diminuent en mai en raison de la récolte du pavot pour la préparation de l’opium. Toutefois, le pavot n’est pas cultivé dans les zones tenues par la brigade La Fayette, précise son commandant. L’ANCOP (Afghan National Civil Order Police), équivalente de la gendarmerie mobile ou des CRS français, se charge de vérifier les zones de culture. La brigade a anticipé la période délicate de reprise des agressions en densifiant les points d’observation dans les vallées qu’elle contrôle. La guérilla tente toujours d’occuper la « zone verte » de la vallée de Tagab, afin de s’imbriquer dans la population et faire pression sur elle.

L’armée nationale afghane (ANA) a massivement recruté et peut désormais passer à une sélection plus sévère, d’après le général Palasset. « En trois à quatre ans, il fallait monter en puissance, créer une armée, la former et l’équiper ». Aujourd’hui, une division d’infanterie d’environ 6.000 hommes est capable de mener seule l’action principale d’une opération, qui repose sur quatre piliers : planification et conduite ; renseignement et appui aérien ; évacuation des blessés par hélicoptères ; réserve prête à intervenir. La brigade La Fayette apporte un appui au commandement et « laisse faire » l’ANA pour qu’elle devienne légitime et crédible. Celle-ci, bien équipée par les Etats-Unis, va aussi récupérer une partie des matériels de la Grande-Bretagne. La France compte rapatrier le maximum de ses matériels majeurs. Les pays qui laisseront des équipements militaires devront prendre en compte  la formation du personnel local sur ceux-ci et la maintenance de ces matériels, indique le général.

Les infiltrations de l’ANA par les talibans ont entraîné, dès la fin 2011, des mesures de contrôle du recrutement et de vérification du personnel par le ministère afghan de la Défense. La Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan (FIAS) a renforcé la capacité de l’ANA à identifier les talibans infiltrés, les soldats qui se sont radicalisés et les malades mentaux. La brigade La Fayette s’est concertée avec les unités afghanes dont elle à la charge « pour éviter la défiance qui nous aurait coupés de nos partenaires ». Les officiers et sous-officiers de l’ANA comprennent ces mesures de protection, mais il est plus difficile de savoir ce que pense la troupe. Toutefois, « l’expérience nous a appris à dépasser cette épreuve sans passer à la psychose ».

Le retrait d’Afghanistan de la brigade La Fayette s’effectue « de manière déterminée », souligne le général. Les drones Harfang et leurs opérateurs ont été rapatriés en février (voir « Archives » 14-03-2012). Toutefois, la brigade dispose encore de SDTi (système de drones tactique intérimaire) et de DRAC (drones de renseignement au contact) et peut faire appel aux drones de la FIAS. Les missions des forces spéciales sont conduites de nuit. Les relèves se font par l’aéroport de Kaboul et la base aérienne de Bagram, tous deux à l’abri des tirs indirects jusqu’à 2.000-3.000 m. Les menaces de missiles d’une portée de 5.000 m, dont sont équipés les talibans, ne perturbent pas encore le rythme des relèves. Les avions de chasse concentrent donc leurs efforts sur l’appui des troupes au sol. Parmi les districts que contrôle la brigade La Fayette, deux sont particulièrement sensibles car l’insurrection locale est attisée par le rejet de l’étranger. Le tempo de redéploiement de l’opération « Pamir » en Afghanistan reste du ressort du président de la République. « Nous sommes prêts à toute éventualité, car nos études prennent en compte toutes les hypothèses », conclut le général Palasset.

Loïc Salmon

Depuis la décision présidentielle du 27 novembre 2011 de retirer progressivement les forces françaises d’Afghanistan avant 2014, trois retraits de 200 hommes chacun ont eu lieu en octobre 2011, novembre-décembre 2011 et mars 2012. Les 3.400 militaires restants participent à la sécurisation des provinces de la Surobi et de la Kapisa, au soutien des forces de sécurité afghanes et à la montée en puissance de l’armée nationale afghane (formation et accompagnement sur le terrain). Depuis son engagement en 2001 au sein de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan, la France  perdu 83 militaires en mission.




Marine nationale : Harmattan, les BPC en action

Pendant l’opération Harmattan en 2011, les Bâtiments de projection et de commandement (BPC) Mistral et Tonnerre se sont succédé sur zone à proximité de la Libye pour remplir une mission importante de la Marine : la projection de puissance et de force.

Le capitaine de vaisseau Philippe Ebanga, commandant du Tonnerre à l’époque, a relaté cette aventure humaine, technique et opérationnelle à l’occasion d’une conférence organisée, le 3 avril 2012 à Paris, par le Club Sup Mer. Le vice-amiral Jean-Louis Vichot, directeur du Centre d’études supérieures de la marine, est également intervenu.

Avant la Libye, le Mistral avait évacué 8.000 Libanais de Beyrouth lors de l’opération « Baliste » (juillet 2006-février 2008). Cinq ans plus tard, il est envoyé en Côte d’Ivoire. Lui puis le Tonnerre, qui l’a relevé, ont été positionnés quatre mois devant le port d’Abidjan en appui des forces françaises de l’opération « Licorne », qui protégeaient les ressortissants étrangers. Comme tous les ports et aéroports du pays étaient fermés, les caisses de ravitaillements ont été parachutées à proximité du BPC, récupérées à bord puis transportées à terre sur des chalands de débarquement. Le Tonnerre est ainsi resté 63 jours d’affilée devant Abidjan jusqu’à l’issue de la bataille finale. A peine de retour à Toulon, il a dû repartir le 17 mai pour relever le Mistral au large de la Libye, où il est resté deux mois en zone de guerre. Pendant tout ce temps, les membres de l’équipage ont eu peu de communications avec leurs familles.

L’opération Harmattan a été précédée d’observations par satellites et de reconnaissances (vidéos et écoutes électromagnétiques) par un sous-marin nucléaire d’attaque (SNA). Du côté français, l’opération a mobilisé six SNA (dont un à deux reprises), un porte-avions, deux BPC et six frégates. Des missions ont été interrompues en Atlantique. En océan Indien, les avions de patrouille maritime ATL2, engagés dans l’opération « Atalante » contre la piraterie, ont été retirés et les frégates ont été remplacées par des patrouilleurs de haute mer. Le porte-avions Charles-De-Gaulle et le BPC Tonnerre ont passé 38 jours en situation de combat. Ce dernier a bénéficié de conditions météorologiques, océanographiques et géographiques favorables. Il a constitué une « bulle » de sécurité de 5 km de diamètre… sous la seule responsabilité de son commandant. Au-delà, c’est du ressort de l’état-major embarqué de l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT). Le transfert de responsabilité se fait lors de la mise en œuvre tactique des hélicoptères. Il s’agit d’abord de mettre les bons hélicoptères au bon moment et au bon endroit sur le pont d’envol, afin de partir en opération à l’heure dite. Malgré l’aide de l’informatique, les « chiens jaunes » (personnels du pont d’envol) sont indispensables au bon déroulement de la mission. Un hélicoptère de l’armée de l’Air assure la recherche et le sauvetage de l’équipage d’un hélicoptère d’assaut abattu lors d’une attaque. La planification d’une mission d’aérocombat se fait entre midi et le coucher du soleil. Ensuite, escorté par un SNA et une frégate, le BPC s’approche au plus près des objectifs, tous feux éteints, en silence radio et avec la lumière infrarouge comme unique éclairage. La côte est visible du bord. De sept à douze hélicoptères Tigre, Puma et Gazelle partent effectuer des frappes. Pendant le transit au dessus de la mer, ils sont précédés d’un hélicoptère Lynx Marine, qui retourne ensuite se poser sur sa frégate d’origine. Les adversaires, qui les entendent arriver sans les voir, sortent de leurs bunkers. De 23 h à 05 h, l’équipage du BPC est maintenu aux postes de combat, prêt à réagir en cas d’attaque, de sinistre (incendie) ou de crash d’hélicoptère. Les aéronefs, qui reviennent plusieurs fois se ravitailler en munitions, restent vulnérables même de nuit. Les pilotes, équipés de lunettes de vision nocturne, reviennent épuisés, car ils ont essuyé des tirs. Tout le monde doit être récupéré au petit matin. C’est la première fois que des hélicoptères sont utilisés de cette façon au sein de l’OTAN.

Les spécificités du BPC ont été ainsi validées par une opération de guerre. Porte-hélicoptères d’assaut, ce bâtiment déstabilise l’adversaire en se déplaçant le long de la côte. Intégrateur interarmées avec les hélicoptères de l’ALAT, centre de communications connecté à tous les réseaux classifiés de l’OTAN, il est au cœur d’un dispositif maritime qui doit durer sur zone : un pétrolier-ravitailleur (munitions, carburant, nourriture) ; des frégates anti-aérienne et anti-sous-marine d’escorte, qui ont eu l’occasion de tirer contre la terre pour protéger le transit des hélicoptères ; un SNA. Pourtant, il reste très vulnérable aux batteries côtières de missiles et aux mines. Pendant le transit de 48 heures de Toulon au golfe de Syrte, l’équipage du Tonnerre (180 personnels) a dû intégrer 500 militaires venus de différentes unités et qui ne se connaissaient pas entre eux. Pour le stockage, il a été épaulé par le soutien aéronautique pour éviter les accidents dus à l’incompatibilité des chargements (munitions, missiles, combustibles). Un pilote de l’aéronavale a formé les équipages de l’ALAT aux procédures aéronautiques d’un navire en mer et au tir des munitions depuis la mer. Le plus difficile a été la validation des qualifications à l’appontage de nuit, tous feux éteints et en silence radio. Le commandant du BPC a autorité sur tous, sauf l’état-major de l’ALAT embarqué. Il valide ces qualifications… qui n’ont pas été décernées à tous les pilotes ! Il a aussi dû gérer la « guerre médiatique », qui a contribué à la guerre psychologique à quelques km des côtes. Au début, il n’y a pas eu de communications, puis un voyage de presse a été organisé pour les équipes des chaînes nationales de télévision : un beau sujet pour le journal de 20 h !

Loïc Salmon

Sept pays dans le monde disposent, ou disposeront à court terme, de porte-hélicoptères : les Etats-Unis, le Japon, la Corée du Sud, la France (trois bâtiments de projection et de commandement, BPC), l’Espagne (bientôt), l’Australie (bientôt) et la Russie (deux BPC en construction en France et livrables en 2014 et 2015). Les BPC Tonnerre et Mistral (photo) ont participé à l’opération Harmattan. Le Dixmude effectue sa traversée d’endurance dans le cadre de la mission Jeanne d’Arc (voir « Archives » 29-02-2012). Un BPC a une longueur de 199 m, une largeur de 32 m, un tirant d’eau de 6,20 m, une hauteur de 60 m et un déplacement de 22.000 t. Son pont d’envol de 5.200 m2 peut recevoir tous les types d’hélicoptères en service dans le monde, y compris le convertible américain V-22 Osprey. Son radier embarque divers types de chalands de débarquement, dont 2 LCAC (véhicules de débarquement sur coussin d’air) américains dont les essais, concluants, ont eu lieu pendant Harmattan. Son hangar accueille des véhicules blindés et des chars sur deux ponts (voir « écorché » dans revue téléchargeable décembre 2010, p.7). Par ailleurs, le BPC peut se transformer en navire-hôpital (70 lits) ou en poste de commandement de théâtre (850 m2 disponibles pour un état-major interarmées embarqué). Enfin, le bilan du Groupe aéromobile engagé dans Harmattan a déjà été présenté : voir « Archives » du 28-09-2011.




Marine nationale : Atalante, dispositif français renforcé

Le dispositif français de lutte contre la piraterie maritime en océan Indien a été renforcé dans le cadre de l’opération européenne « Atalante » (voir revue téléchargeable mars 2011, p.9 à 16).

Selon l’Etat-major des armées (EMA), le dispositif français se compose de la frégate Aconit (sur zone depuis le 11 février 2012) d’un avion de surveillance maritime Falcon 50 (11 mars), d’un avion de détection et de contrôle aérien AWACS, basé à Djibouti (26 mars), et du bâtiment de commandement ravitailleur Marne (7 avril). La France assure le commandement d’Atalante pour quatre mois jusqu’en août. En outre, le Bâtiment de projection et de commandement Dixmude avec son groupement tactique embarqué et ses hélicoptères ainsi que la frégate anti-sous-marine Georges-Leygues, qui l’accompagne, ont rejoint le dispositif dès le 25 mars, dans le cadre de la « Mission jeanne d’Arc » (voir « Archives » 29-02-2012). Le Dixmude n’a pas vocation à porter la guerre en Somalie, mais à compléter le mode d’action de lutte contre la piraterie, a précisé l’EMA. Le plan d’opérations, actuellement en cours de mise à jour, prend en compte les retours d’expérience. En accord avec le gouvernement fédéral transitoire de Somalie, la zone d’opérations inclut désormais le littoral et les eaux territoriales du pays. De son côté, l’Union européenne a décidé de prolonger Atalante jusqu’en décembre 2014. En outre, elle a ouvert un centre d’opérations dans la corne de l’Afrique et a déjà formé 3.000 Somaliens à la lutte contre la piraterie.

Loïc Salmon




La Défense : un devoir et un atout qui a un coût

La Défense de la France est « un patrimoine que nous avons le devoir collectif de valoriser », a déclaré Gérard Longuet, ministre de la Défense et des Anciens Combattants, le 16 mars 2012 à Paris, lors d’une présentation devant les auditeurs « nationaux » de l’Institut des hautes études de défense nationale.

La conscription, liée à la défense du territoire, a été suspendue par une décision présidentielle en 1996 avec effet fin 2001. Depuis, l’effort de défense a été maintenu, alors que l’Allemagne a diminué le sien et que la France rattrape la Grande-Bretagne en capacité opérationnelle, souligne le ministre. Des menaces, qui n’impliquent pas seulement la Défense, sont très présentes : trafics de drogue, d’êtres humains et d’armes, grande criminalité et terrorisme. L’Union européenne et l’OTAN ont pris leur part de responsabilité dans : l’opération « Atalante » contre les pirates au large de la Somalie, où le nombre d’attaques en 2011 a diminué des deux tiers en un an ; une présence diplomatique accrue ; l’espace méditerranéen par l’opération « Harmattan », « indispensable politiquement  et utile militairement », lancée par la France et la Grande-Bretagne, puis par celle dite « Unified Protector » avec le soutien logistique des Etats-Unis. La France, aujourd’hui militairement présente dans les Emirats arabes unis, a effectué une vingtaine d’opérations extérieures depuis une vingtaine d’années. Son engagement sous l’égide de l’ONU est important : 15.000 hommes sur un total de 90.000 déployés. Aucune opération d’envergure ne peut être conduite sans les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, qui peuvent exercer leur droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies. « La France a des atouts (initiative, respect, partenariats, équilibre) et doit entraîner ses partenaires européens : la Grande-Bretagne, qui a l’esprit de défense, et l’Allemagne qui a l’esprit européen ».

Consensus national : les données fondamentales de la Défense de la France sont acceptées par les deux principaux partis politiques, estime Gérard Longuet. Il s’agit : de la dissuasion ; du siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU ; du retour dans le commandement militaire intégré de l’OTAN ; de l’ambition européenne ; de l’industrie de Défense, « base française de la plateforme européenne technologique ». Le ministre de la Défense a souligné l’importance d’une chaîne de commandement claire, rapide et cohérente à responsabilité établie, celle du président de la République, chef des armées. Toutefois, « je souhaite que la conduite des opérations soit épargnée par la « judiciarisation », précise le ministre, la singularité du métier des armes interdit d’en judiciariser la responsabilité ». Il estime que la représentation au Conseil supérieur de la fonction militaire par tirage au sort, comme c’est le cas actuellement, est préférable à une élection qui fait débat aujourd’hui.  L’esprit de Défense, « patrimoine immatériel », est enraciné dans l’opinion publique, car l’histoire du pays est assumée sans « nostalgie de puissance » ni « complexe ». Les valeurs militaires sont acceptées par la société civile : désintéressement total des questions matérielles et sens du sacrifice. La culture militaire, indique le ministre, est solide et vivante avec ses traditions et le sens naturel du débat, enseignés dans les écoles militaires, ainsi que la dimension internationale de la carrière des officiers supérieurs. Les armées constituent l’une des administrations les plus ouvertes sur la réalité internationale, en raison des formations dispensées et des équipements en dotation. Elles sont aussi un exemple de la promotion sociale la plus manifeste : 50 % des sous-officiers sortent du rang et 50 % des officiers viennent du corps des sous-officiers.

Patrimoine global : « Une opération de défense est une opération politique par d’autres moyens, au moins provisoirement », déclare Gérard Longuet. Le réseau diplomatique français constitue un patrimoine en matière d’information, d’expertise et de capacité d’influence. Le siège au Conseil de sécurité de l’ONU sert de relais dans toutes les négociations militaires et économiques. « Les relations avec le Brésil et l’Australie ont changé, car la France est un partenaire sérieux à écouter avant de condamner ». La France est « un partenaire engagé avec sérieux et loyauté  en Afghanistan », où elle doit maintenir et consolider sa bonne image auprès de 40 pays. En termes de capacité militaire, explique le ministre, « les armées ont les moyens de leurs ambitions pour l’essentiel ». Pour être totalement opérationnelles, il leur faut suffisamment d’équipements, dont le temps de réalisation est long. Or, « la continuité est un devoir absolu ». Une base industrielle nationale forte implique un partage de responsabilités entre les grandes entreprises, de taille européenne ou mondiale, et le Parlement qui vote les budgets. Pour sa part, le ministère de la Défense a investi 3,5 Md€ dans la recherche et le développement en 2011. Mondialisation : avec ses 11 Mkm2 de zones économiques exclusives, la France assure une présence mondiale et peut apporter, à des partenaires lointains, conseils, appuis, soutiens et équipements. « La mondialisation est une relation où les autres ont besoin de nous et où nous avons besoin d’eux, déclare Gérard Longuet, pour qui elle est « une chance absolue ». Les aspects technologique, scientifique et financier de l’industrie de défense apparaissent comme des atouts pour attaquer le marché mondial et obtenir des alliances et des soutiens. Les grands pays émergeants profitent de la mondialisation pour acquérir leur autonomie. Sur les projets lourds, ils peuvent s’adosser à l’industrie française de défense, dont « la compétence est établie, puissante et référencée ». Sont notamment concernés : l’Inde dans les domaines aéronautique et naval ; le Brésil (naval) ; la Russie (naval) ; l’Asie du Sud-Est, dépourvue d’industrie de défense. Pour la France, il s’agit de consolider ses relations commerciales, développer en commun des équipements et devenir leur autre fournisseur après les Etats-Unis, qui contrôlent plus de 50 % du marché mondial des armements.  « La dimension européenne de la Défense est lente, raison de plus pour continuer l’effort accompli, conclut le ministre, c’est un discriminant positif qu’il est nécessaire de faire partager… à condition que la France tienne son rang ! »

Loïc Salmon

L’Institut des hautes études de défense nationale, qui dépend du Premier ministre, a été créé en 1948 et refondu en 2010 avec, notamment, deux sessions « nationales » annuelles : « Politique de défense » (97 militaires, hauts fonctionnaires et membres de la société civile en 2010-11) et « Armement et économie de défense (50 auditeurs ingénieurs de l’armement, de l’industrie de défense et membres de la société civile en 2010-11). La formation, parfois commune, se déroule sur dix mois : conférences d’experts et de hautes personnalités ; visites dans les armées, installations militaires et autres ; voyages à l’étranger. Les auditeurs, dont quelques étrangers, sont répartis en comités et travaillent collectivement sur des thèmes spécifiques.




Libye : Retex de l’armée de l’Air

Pendant l’opération Harmattan au large de la Lybie, l’armée de l’Air, disponible à 92 %, a dû combiner réactivité,  allonge endurance, polyvalence et précision. Le colonel Jean Rondel, chef de l’état-major opérationnel du Commandement de la défense aérienne et des opérations aériennes, a présenté un retour d’expérience (Retex) à froid, au cours d’une conférence organisée, le 15 mars 2012 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Préparation et déroulement : les opérations aériennes en Libye ont duré plus de sept mois, contre deux mois et demi au Kosovo (1999) et un mois pendant la guerre du golfe (1991). Elles ont été initiées par la France et la Grande-Bretagne le 19 mars, avant de passer sous commandement OTAN le 1er avril (revue téléchargeable septembre 2011, p.11-12). Pour la première fois, elles ont été exercées au profit de forces terrestres étrangères (le Conseil national libyen, CNT), morcelées et sans véritable coordination. Avant le début des combats, la France a évacué, le 22 févier en deux missions Airbus A-340, les ressortissants européens (400) résidant dans les grandes villes. La Grande-Bretagne a envoyé, par avions de transport tactique Hercules, des forces spéciales récupérer ceux qui étaient dispersés dans le pays. Pour la première fois, le Commandement du transport européen (Allemagne, France, Belgique et Pays-Bas), opérationnel fin 2010, a été mis en œuvre. L’Allemagne a participé à la logistique, mais pas aux frappes. La logistique a inclus le largage de sacs de riz et d’armes et équipements aux forces du CNT, en coopération avec le Qatar et les Emirats arabes unis. Pour la première fois, les Etats-Unis ont participé aux premières frappes (missiles de croisières navals et quelques raids aériens), puis se sont limités à l’appui : lutte anti-radar, ravitaillement en vol (75 %) et renseignement. Avec les ravitaillements en vol, les avions de reconnaissance ont poursuivi et surveillé les bandes armées pro-Kadhafi s’enfonçant vers le sud de la Libye. Du côté français, le recueil de renseignements électromagnétiques, en vue de régler les contre-mesures électroniques, commencé dès le 5 mars, a duré 14 jours au moyen des capteurs des AWACS, de l’avion d’écoute Transall C160 Gabriel et des Mirage F1 CR  équipés de la nacelle d’analyse de signaux tactiques. Le drone Harfang, dont les missions pouvaient dépasser 19 heures d’affilée, a servi à lever les incertitudes sur des cibles. Cette autonomie d’appréciation a pallié l’insuffisance de renseignements en provenance du groupe des « Five Eyes » (cinq yeux) alliés (Etats-Unis, Grande-Bretagne, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande), pas toujours coopératifs.  Frappes : les premières, sous commandement national (19-21 mars), ont interdit de vol les forces aériennes libyennes. Celles du 19 mars avec des bombes guidées laser de 250 kg ont eu une portée stratégique : l’arrêt de la progression des colonnes blindées pro-Kadhafi vers le port de Benghazi tenu par le CNT. La vitesse d’intervention a été essentielle : la frappe s’est produite deux heures après la déclaration du président de la République Nicolas Sarkozy, les avions étant déjà en l’air. Du 22 au 31 mars, les avions américains, britanniques et français ont effectué des reconnaissances, des frappes ciblées sur des blindés et des raids dans la profondeur, en vue de protéger les populations et d’affaiblir le potentiel des forces pro-Kadahi. Le 23 mars, les premières frappes de missiles de croisière français Scalp ont eu lieu : deux Rafale Air ont décollé de Saint-Dizier et deux Mirage 2000 D de Nancy pour se poser au retour à Solenzara (Corse) avec deux ravitaillements en vol entretemps. Simultanément, deux Rafale Marine sont partis du porte-avions Charles-De-Gaulle. Le Rafale Air emporte deux Scalp, le Mirage 2000 un et le Rafale Marine un. Les Scalp ont été tirés à 21 h 33 à une distance de sécurité de 400 km, avec la possibilité d’interrompre l’intervention jusqu’à huit minutes avant grâce à une liaison radio avec un AWACS. Du 1er avril au 31 octobre, l’opération OTAN « Unified Protector » a évolué vers un soutien accru au CNT par des vols de reconnaissance sur toute la Libye, des raids dans la profondeur et des frappes ciblées sur des forces et des infrastructures militaires (dépôts de munitions), à savoir au bon moment et au bon endroit pour inverser le cours des opérations. L’analyse et le ciblage des objectifs ont suscité quelques tiraillements entre Alliés, dont les appréciations ont parfois divergé. Toutes les frappes françaises devant recevoir l’approbation de Paris, le contrôle très serré du Centre de planification et de contrôle des opérations (CPCO) a ralenti la vitesse d’appréciation et donc la réactivité. Les pays alliés délèguent en effet davantage de responsabilités à leur commandement sur zone. Ainsi le 20 octobre, un drone armé américain a repéré un véhicule militaire et l’a détruit peu après. Sa capacité d’écoute des communications téléphoniques permet de décider la frappe en un temps très court. Enfin, pendant Harmattan, 11 Scalp ont été tirés sur les 400 en soute. L’annulation d’une frappe avec des bombes guidées laser (250 kg et 1.000 kg) résultait de l’appréciation de la valeur ajoutée de l’objectif et non pas du prix de la munition.

Enseignements : Harmattan a permis de valider la polyvalence du Rafale : défense aérienne, reconnaissance et assaut. Equipé de plusieurs armements et grâce à la fusion des informations de l’ensemble de ses capteurs, il peut même tirer un missile sur une cible… située derrière lui ! Un drone MALE (moyenne altitude longue endurance) peut effectuer des missions d’une durée de 19 heures, chose impossible  pour un pilote d’avion. Toutefois, il convient de développer : les armes à létalité modulaire ; les capacités de renseignement d’origine électromagnétique (ELINT/COMINT) ; la capacité radar à couverture synthétique/indicateur de cibles en mouvement (SAR/MTI) ; la coordination entre avions et hélicoptères de combat ; le ravitaillement en vol ; la réactivité et la capacité à durer. Enfin, Harmattan constitue une participation majeure de la France au sein de l’OTAN… qui lui permettra de peser sur les décisions futures !

Loïc Salmon

L’opération Harmattan, qui a duré du 19 mars au 31 octobre 2011, a déjà été traitée à plusieurs reprises : voir « Archives » des 22-06-2011, 02-09-2011, 15-09-2011, 28-09-2011 et 01-02-2012. Cette fois-ci, il s’agit du retour d’expérience (Retex) spécifique à l’armée de l’Air, mobilisée sur un théâtre de 1.500 km de large sur une profondeur de 1.000 km. Elle a effectué 78 %  des 5.800 sorties de chasse françaises. Ses avions se trouvaient à 3 h de vol de Saint-Dizier en métropole (2.300 km), 1 h 20 de la base de Solenzara en Corse (1.000 km), 1 h de celle de Souda en Crète (850 km) et 45 minutes de celle de Sigonella en Sicile (540 km). L’autonomie d’un Mirage F1 est de 7 h, celle d’un Mirage 2000 de 9 h et celle d’un Rafale de 10 h. L’OTAN a mis en œuvre 15 avions radar AWACS, la Grande-Bretagne 6 et la France 4 (20 % des sorties). L’unique drone français Harfang, déployé du 23 août au 31 octobre, a effectué 22 sorties à partir de Sigonella (7-8 h de transit aller-retour).




Coopération franco-libyenne en matière de défense

Une commission de défense mixte franco-libyenne a été mise sur pied pour développer l’organisation militaire et évaluer les besoins capacitaires du pays. Le ministre français de la Défense, Gérard Longuet, s’est rendu à cet effet en Libye, fin février 2012, pour lancer les bases d’une coopération bilatérale durable.

Celle-ci porte sur la surveillance des frontières terrestres (lutte contre les trafics d’armes, d’être humains et de drogue), la surveillance côtière (déminage des ports et formation de personnels) et la coopération aérienne militaire (remise en état des avions Mirage F1 libyens et formation). En fait, la coopération a commencé dès novembre 2011. Pendant quatre mois, un appui technique français a été apporté pour la réouverture des accès aux ports menacés par des mines marines et des munitions non explosées. En effet pendant l’opération Harmattan (mars-octobre 2011), plusieurs navires chargés de munitions avaient été coulés dans les ports libyens. Le dispositif d’assistance français mis en place comprenait le bâtiment de plongeurs démineurs Achéron (28 octobre-3 décembre 2011), puis le chasseur de mines tripartites Céphée (23 janvier-1er mars 2012) avec son engin sous-marin télécommandé et autopropulsé, ainsi qu’une équipe de déminage des accès portuaires et une équipe de neutralisation de munitions et de mines non explosées. Par ailleurs, les équipes françaises sont intervenues pour neutraliser des munitions à terre, pour des besoins ponctuels, à la demande des autorités libyennes. Fin février, une dizaine de ports avaient été contrôlés et reconnus accessibles aux navires de commerce et une épave avait été renflouée.

Loïc Salmon