Jeep militaires

Ancêtre du 4×4 d’aujourd’hui, la « Jeep » reste le véhicule militaire le plus célèbre du monde. Destinée par l’armée américaine à remplacer le cheval, la moto et le side-car, elle fait l’objet, en juin 1940 avant même l’entrée en guerre des Etats-Unis, d’un appel d’offres auquel répondent les constructeurs automobiles American Bantam, Willys-Overland et Ford. Leurs prototypes doivent notamment parcourir 8.000 km de route et 8.000 km tout terrain, atteindre 88 km/h sur route, transporter trois hommes avec une mitrailleuse et aussi respecter diverses spécifications en vue de simplifier la gestion des stocks, faciliter les opérations d’entretien et de réparations et garantir des composants éprouvés et fiables. A l’origine, « Jeep » est un terme militaire utilisé par les mécaniciens pour désigner tout véhicule réceptionné pour essai dans les années 1930, mais, selon l’auteur du livre Pat Ware, ne correspond pas aux abréviations de « Governmental Purpose » et « General Purpose » (« Jipi » en anglais). Toutefois début 1941, ce terme s’impose pour désigner ces voitures qui seront utilisées pour la reconnaissance, la patrouille, le transport de personnel et de matériel, la station radio mobile, l’évacuation sanitaire, la pose de lignes téléphoniques et le dépannage léger. Elle sera déclinée en version amphibie avec un gouvernail et une hélice.  American Bantam ayant été éliminé, Ford construit 277.896 exemplaires entre 1941 et 1945 et Willys 361.349. Les Jeep, qui supportent mal la traversée de l’Atlantique, sont alors acheminées en pièces détachées en Grande-Bretagne pour être montées sur place dès août 1943. Les forces spéciales britanniques « SAS » bricolent des Jeep lance-flammes, très redoutées des soldats allemands, en modifient d’autres pour leur donner une autonomie de plus de 1.000 km en vue de raids de commandos derrière les lignes ennemies, notamment pour attaquer le ravitaillement en carburant de l’Afrika Korps lors de la bataille d’El Alamein. Dans le cadre de la loi prêt-bail, les Soviétiques reçoivent plus de 20.000 Jeep et s’en inspirent pour fabriquer leur propre modèle amphibie après la guerre. De leur côté, les Allemands militarisent la « Coccinelle » qui devient la « Volkswagen Kübelwagen ». A la fin de la guerre, la Jeep, utilisée par toutes les armées alliées sur tous les théâtres d’opérations, a démontré sa fiabilité, sa polyvalence et ses facultés de franchissement. Le général Dwight Eisenhower déclare que « la Jeep, le Dakota (avion bimoteur de transport) et la péniche de débarquement furent les trois outils qui ont gagné la guerre ». Pour le chef d’état major des armées américaines, le général George Marshall, « la Jeep représente la plus grande contribution de l’Amérique à la guerre moderne ». Après la guerre, les autorités militaires françaises, ne disposant pas d’assez de dollars pour acheter des pièces de rechange pour leurs Jeep vieillissantes, confient, à la société Hotchkiss, la fabrication d’un modèle français dénommé M201 et quasiment identique à la Jeep américaine. Le M201, retiré du service en 2005, sera successivement équipé de postes de radio, de la mitrailleuse AA52, de phares infrarouges et enfin des missiles Entac (Engin téléguidé antichar) puis Milan (Missile d’infanterie légère antichar), tous deux franco-allemands.

L’ouvrage « Jeep militaires », abondamment illustré, donne aussi tous les détails techniques et contacts utiles aux amoureux de la « principale ambassadrice de l’Amérique en guerre »

Loïc Salmon

 « Jeep militaires » (2013) par Pat Ware. Éditions E-T-A-I/160 pages/36,90 €.




Opex : la chaîne de santé, une course contre le temps

Soigner les blessés au combat nécessite d’agir très en amont même sur des accrochages en petits effectifs. La chaîne de santé relie, de façon indissociable, formation du personnel, hôpitaux, soutien des forces, ravitaillement sanitaire et recherche.

L’action du Service de santé des armées (SSA) en opérations extérieures (Opex) a fait l’objet d’un séminaire organisé, le 26 juin 2013 à Paris, à l’Ecole du Val-de-Grâce.

Soutien sanitaire. En juin, les forces françaises disposent d’un soutien médical dans dix Opex : « Serval » au Mali ; « Licorne » en Côte d’Ivoire ; « Epervier » au Tchad ; « Boali » en Centrafrique ; « Atalante » en océan Indien dans le cadre de l’Union européenne ; « Pamir » en Afghanistan (OTAN) ; « Tamour » en Jordanie ; « Daman » au Liban (ONU) ; « Trident » au Kosovo (OTAN) ; « Eulex » (police et justice) au Kosovo (Union européenne). « Toute mission exige une capacité à durer et un lien fort entre action militaire et action médicale », souligne le médecin en chef Angot de l’Etat-major opérationnel santé. Le soutien sanitaire repose sur deux principes fondamentaux. D’abord, la médicalisation et la réanimation-chirurgicalisation de l’avant impliquent de porter au plus près des combattants le maximum de moyens mobiles, performants et adaptés aux conditions de l’engagement. Ensuite, les évacuations sanitaires précoces sont systématiques vers les hôpitaux de traitement définitif, de préférence par voie aérienne mais pas uniquement. La prise en charge des blessés s’effectue selon quatre niveaux ou « role » en anglais (voir illustration). La médicalisation de l’avant (niveau 1) correspond aux premiers secours et au conditionnement médical primaire au sein des unités de combat. Le triage médico-chirurgical et la réanimation-chirurgicalisation de l’avant (niveau 2) sont mis en œuvre au sein des forces. Le traitement des blessés sur le théâtre (niveau 3) précède les évacuations sanitaires tactiques. Les évacuations sanitaires stratégiques (niveau 4) concernent le traitement définitif sur le territoire national.

Intégration aux opérations. « Le Service de santé des armées fait partie de la communauté des opérations. Il n’y a pas d’opération sans le Service de santé », déclare le général de corps d’armée Castres, sous-chef d’état-major opérations de l’Etat-major des armées. La protection et la « survivabilité » des combattants sont devenues impératives. Le cadre global politico-militaire évolue, constate le général : la moindre inhibition du pouvoir politique à recourir à la force va de pair avec une plus grande inhibition des forces militaires à utiliser l’éventail complet des armes. La solidarité de l’opinion publique diminue au fur et à mesure des pertes au combat. La capacité de sûreté des troupes engagées, par la surveillance, la robotisation et le tir à distance, doit l’emporter sur celle de l’adversaire. Le maintien de la motivation du soldat repose sur la présence du SSA. Définir la durée devient un objectif politique et conduit à des opérations plus offensives sous court préavis. Les forces doivent donc chercher l’adversaire et ne plus le lâcher, avant qu’il ne disparaisse du champ de bataille. La « culture expéditionnaire » du SSA fait la différence pour mener à bien des opérations aussi diverses que celles d’Afghanistan, de Côte d’Ivoire, de Libye et du Mali. Aujourd’hui, le SSA va vers les blessés et non plus l’inverse. Compte tenu de l’agilité tactique des unités, les équipes médicales engagées au plus près doivent procéder à la mise en condition des blessés dans l’environnement nécessaire, selon une chaîne très robuste. Leur présence en amont au Mali a facilité la conduite des opérations. L’efficacité opérationnelle interarmées sur un théâtre dépend de la capacité du chef militaire à reconfigurer l’intervention au niveau de la section, des forces spéciales, du groupement d’hélicoptères et de la patrouille d’avions de chasse. Le SSA doit alors modifier son dispositif jusqu’à une équipe médicale par unité de combat, notamment les « modules de chirurgie vitale » auprès des forces spéciales, en général les plus touchées.

Agir vite et bien. Le médecin chef Planchet a vécu le tir fratricide dans le poste de combat avancé franco-afghan de Gwan, le 20 janvier 2012. A 9 h 27, un soldat de l’Armée nationale afghane tire à l’arme automatique sur 23 personnels en séance de sport : 4 sont décédés immédiatement et 14 blessés. Le docteur Planchet, dont l’infirmier accompagnateur a été blessé, rejoint la zone française 8 minutes plus tard avec 3 blessés pour demander du renfort, car le niveau de la menace n’est pas encore connu. Le plan « Mascal » pour les victimes nombreuses est déclenché. Chacun connaît son rôle et celui des autres pour agir au mieux le jour où il se passe quelque chose. A 9 h 37, le « PECC » (Centre de coordination d’évacuation des patients) alerte la chaîne médicale, qui achemine tous les blessés vers la zone française en 8 minutes. Un bilan rapide de la gravité des blessures détermine 8 évacuations prioritaires dites « Alpha » (dans les 90 minutes) et 6 dites « Bravo » (dans les 24 heures) par 7 rotations d’hélicoptères français et américains. En fait, le dernier blessé est évacué à 11 h 27, soit 2 heures après le tir. Grâce à des exercices fréquents, les sauveteurs de combat prodiguent, en toute autonomie, les bons soins à trois niveaux : soldat, infirmier et médecin. Ce dernier n’effectue que des gestes ponctuels, car il doit assurer la coordination de l’ensemble. Quelque 80 % des décès se produisent dans les 10 minutes après l’accrochage sur le champ de bataille, par suite d’hémorragies ou de lésions neurologiques ou respiratoires. Les décès tardifs, soit plusieurs jours après, sont dus à une défaillance multiviscérale ou des infections.

Evacuations aériennes. La voie aérienne militaire sous commandement opérationnel français est privilégiée pour les évacuations d’urgence, précise le capitaine Helleringer, convoyeur de l’air. Il y en a eu 97 en 2011, 74 en 2012 et 32 jusqu’au 21 juin 2013. Pour celles pouvant attendre plus de 24 heures, il est fait appel au Commandement du transport européen (EATC) qui compte 11 avions médicalisés (France, 5 ; Belgique, 2 ; Allemagne, 2 ; Pays-Bas, 2) : 487 en 2011, 476 en 2012 et 376 au 21 juin 2013. La voie aérienne civile suffit pour les blessés capables de voyager seuls : 226 en 2011, 165 en 2012 et 84 au 21 juin 2013. Enfin, le SSA pourra utiliser des avions tactiques A400 M en 2014 et des avions multi-rôles MRTT en 2016.

Loïc Salmon

OPEX : prise en charge et suivi des grands blessés

Sauvetage de combat : l’apprentissage des médecins

Blessés psychiques : agir vite, au plus près et de façon continue

Au 1er mai 2013, le Service de santé des armées (SSA) compte 16.076 personnels (68 % de militaires), dont 1.825 médecins (plus 1.129 élèves et internes), 176 pharmaciens, 70 vétérinaires, 46 chirurgiens-dentistes, 4.718 personnels militaires paramédicaux et 3.344 réservistes. S’y ajoutent 55 centres médicaux des armées, 14 centres médicaux interarmées (outre-mer) et 9 hôpitaux d’instruction des armées. En juin 2013, le SSA déploie 1.120 personnels en posture opérationnelle : 470 dans les forces prépositionnées hors métropole, 460 en opérations et 190 dans le réservoir de forces en alerte.




Forces nucléaires : autonomie de décision et liberté d’action

La possession d’armes nucléaires et de vecteurs fiables rend crédible une opération extérieure conventionnelle, acte politique. En effet, les forces nucléaires résultent aussi d’un savoir-faire en matière de communications et de précision des systèmes de navigation.

Philippe Wodka-Gallien, membre de l’Institut français d’analyse stratégique et auteur du « Dictionnaire de la dissuasion », l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 25 juin 2013 à Paris, par l’Association de l’armement terrestre.

L’arme nucléaire. La puissante bombe thermonucléaire (H), dérivée des bombes atomiques à uranium 235 et au plutonium 239, dégage une chaleur intense. Son petit volume permet de l’installer sur un missile de croisière de type air-sol moyenne portée (ASMP/A). L’URSS a construit la plus grosse bombe connue, la « Tsar Bomba » de 50 mégatonnes, capable de vitrifier un territoire grand comme la Belgique. Les Etats-Unis ont réalisé la plus petite, dite « Davy Crockett » (0,01 kilotonne), transportable à dos d’homme et destinée à arrêter une éventuelle invasion soviétique de la Corée du Sud. Ils ont aussi mis au point des mines nucléaires terrestres, que les forces spéciales devaient enterrer sur les passages prévus des armées du Pacte de Varsovie. Ils ont déployé des canons atomiques M-65 de 280 mm en Europe et en Corée du Sud (opération « Upshot Knothole »). Aujourd’hui, les Etats-Unis et la Russie disposent d’environ 90 % des armes nucléaires dans le monde (voir encadré). La Chine déploie une grande variété de vecteurs : sous-marins, bombardiers, missiles de croisière et missiles lançables à partir d’un tunnel. L’Inde et le Pakistan ne disposent pas encore d’arme thermonucléaire. L’Iran s’achemine vers la bombe à uranium 235. La Corée du Nord a acquis son savoir-faire auprès de la Chine et de l’URSS. Selon Philippe Wodka-Gallien, le tabou de la dissuasion varie selon les pays. Les Etats-Unis, l’Inde et la France en parlent beaucoup, contrairement à la Grande-Bretagne. En Russie, cela commence. Par contre, en Israël, ne pas en parler fait partie de la dissuasion.

Du « technique » au « politique ». Le missile balistique s’impose comme vecteur de l’arme nucléaire au tournant des années 1960. Les Etats-Unis disposent alors de 1.505 bombardiers porteurs d’armes nucléaires et de 174 missiles intercontinentaux (ICBM) et l’Union soviétique de 182 bombardiers et 56 ICBM. Les projets fusent tous azimuts : bombardiers et missiles à propulsion nucléaire ; bombardier supersonique « B-70 Valkyrie » ; armes nucléaires en orbite ou installées sous la mer ; dissémination des charges ; bombes pour le génie civil (programme « Plowshare ») ; patrouilles d’avions armés (accidents de Palomares en 1966 et Thulé en 1968) ; initiative de défense stratégique du président Ronald Reagan (1983). En France, le programme nucléaire, entrepris dès 1945 avec la création du Commissariat à l’énergie atomique, se développe parallèlement à un consensus politique sur la dissuasion. En 1960, la première explosion a lieu et la décision est prise de former une triade : avions, missiles sol/sol et sous-marins. Le premier bombardier Mirage IV est mis en alerte quatre ans plus tard. En 1972, les missiles sol/sol balistiques sont opérationnels au plateau d’Albion et le premier sous-marin lanceur d’engins (SNLE) part en patrouille. Dès 1965, un système de navigation inertielle équipe la fusée « Diamant », ancêtre des engins balistiques (1971) et du lanceur de satellites européen « Ariane » (1979). Sur le plan politique, le pouvoir égalisateur de l’atome s’affirme. Lors de la crise de Cuba en 1962, le président Kennedy s’oppose à ses conseillers et refuse de bombarder l’URSS, à cause des représailles possibles évaluées à 40 millions de victimes américaines. En 1965, le président De Gaulle, fort de la technologie française, fait de l’arme nucléaire une affirmation de souveraineté. Il prend prétexte du survol d’un avion de chasse américain au dessus de l’usine d’enrichissement d’uranium à des fins militaires de Pierrelatte pour quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN en 1966. Le président Sarkozy prend la décision inverse en 2009, mais la France n’intègre pas le comité des plans nucléaires afin de préserver sa dissuasion. En 2013, le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale rappelle que la dissuasion a pour objet de protéger la France contre toute agression d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. « La dissuasion française contribue, par son existence, à la sécurité de l’Alliance Atlantique et à celle de l’Europe. L’exercice de la dissuasion nucléaire est de la responsabilité du président de la République », écrit le Livre blanc. Il ajoute que la complémentarité des forces nucléaires françaises permet « le maintien d’un outil qui, dans un contexte stratégique évolutif, demeure crédible à long terme, tout en restant au niveau de la stricte suffisance. Les capacités de simulation, dont la France s’est dotée après l’arrêt de ses essais nucléaires, assurent la fiabilité et la sûreté des armes nucléaires ».

Les perspectives. La simulation, souligne Philippe Wodka-Gallien, constitue un terrain de compétition pour les grandes nations nucléaires, en matière de haute performance scientifique grâce aux supercalculateurs et lasers de forte puissance. Avec son Laser Mégajoule, la France se trouve au même rang que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie et la Chine. La dissuasion peut s’exercer aussi à l’encontre d’Etats belliqueux susceptibles d’utiliser des armes chimiques ou biologiques. Les ogives à têtes nucléaires multiples, mises au point dans les années 1960 pour contrer les défenses antimissiles, élargissent la zone possible de destruction. La Chine n’a pas encore cette capacité, contrairement aux Etats-Unis, à la Russie et à la France. Enfin, l’avenir de la dissuasion française dépendra des décisions à prendre d’ici à 2020 : lancement des travaux sur les SNLE de la 3ème génération et le remplacement des missiles balistiques M 51 ; mise en service d’un missile hypersonique ASMP/A vers 2035 ; renouvellement de la flotte d’avions ravitailleurs ; nouveau supercalculateur.

Loïc Salmon

La sûreté nucléaire des installations de défense

Au 12 février 2013, le nombre de charges nucléaires se répartit ainsi : Etats-Unis, 5.513 ; Russie, 4.850 ; France, 300 ; Grande-Bretagne, 160 ; Chine, 250 ; Israël, 70 à 200 ; Inde, 100 ; Pakistan, 70 à 90 ; Corée du Nord, 10 à 12. A la même date, 2.074 essais nucléaires auraient été réalisés : Etats-Unis, 1.030 ou 1.031 dont 215 aériens et 2 opérationnels (Hiroshima et Nagasaki en 1945) ; Russie, 715 ; France, 210 ; Grande-Bretagne, 57 ; Chine, 45 ; Inde, 7 ; Pakistan, 6 ; Corée du Nord, 2 ou 3 ; Afrique du Sud, 1 avec la collaboration probable d’Israël. Les forces nucléaires françaises incluent quatre sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (missiles balistiques M 51) et une composante aéroportée (missiles air/sol moyenne portée). Celle-ci compte : deux escadrons de Mirage 2000N et Rafale ; un groupe aéronaval de deux flottilles opérationnelles sur Rafale, dont une embarquée sur le porte-avions Charles-De-Gaulle ; un escadron de ravitaillement en vol.

 




La guerre : phénomène social et politique

La guerre est un comportement social pour régler un problème politique, estime Caroline Galactéros-Luchtenberg, directeur de séminaire à l’Ecole de guerre et auteur du livre « Manières du monde, manières de guerre ». Elle s’en est expliquée au cours d’un débat avec le général de division (2S) Vincent Desportes, professeur associé à l’Institut d’études politiques de Paris et ancien directeur de l’Ecole de guerre.

Ce débat a été organisé, le 26 juin 2013 à Paris, par des auditeurs de la 59ème session nationale de l’Institut des hautes études de défense nationale. Le livre « Manières du monde, manières de guerre » dresse un parallèle entre l’évolution du monde et la façon dont les nations conduisent les guerres depuis la chute du mur de Berlin (1989) et l’accès généralisé à internet. De son côté, le général Desportes met en garde contre deux fantasmes : celui de la toute puissance militaire et stratégique, fondée sur la technologie, et l’assimilation de la puissance à l’information dominante. « La guerre de destruction à outrance ne peut produire un succès politique ». Par ailleurs, l’invasion de l’information dans les sphères civile et militaire a démontré « la réversibilité des points de vue politiques et la perte de l’aura morale obtenue par l’emploi de la force pour des raisons louables ». Dans son livre, Caroline Galactéros-Luchtenberg dénonce les références anglo-saxonnes devenues les normes en matières économique et comportementale pour deux raisons : l’application du rapport de force militaire ou de la menace de son usage comme moyen de pression ; le « soft power » américain, « dont les pratiques de lobbying culturel, politique, économique et juridique se sont progressivement imposées comme les standards naturels de l’évolution souhaitable à l’échelle planétaire ». Au cours du débat, elle déclare que, dans un monde où tout se voit et tout se sait,  il s’ensuit  « un vide de légitimité, un discrédit moral en croyant qu’on va tout régler avec la technologie », notamment par la guerre essentiellement aérienne que privilégient les Etats-Unis. En revanche, l’intervention française au Mali a provoqué « un regain de légitimité politique par son engagement au sol, en raison de la réciprocité de prises de risques de part et d’autre ». Par ailleurs, selon Caroline Galactéros-Luchtenberg,  le héros d’aujourd’hui n’est plus le défenseur de la patrie, mais le capitaine d’industrie dont les intérêts n’ont plus de frontière. Aux yeux des jeunes Français, écrit-elle, les militaires ne font plus leur « devoir » ni ne remplissent de « mission » d’exception, mais exercent leur « job ». S’ils meurent au combat, ils sont « accidentés du travail », et non plus « tombés au champ d’honneur ». Devant le déclin des notions d’intérêt national et de bien commun, elle estime impératif pour eux de cultiver l’esprit de corps et la fraternité d’armes, spécificités du métier militaire.

Loïc Salmon

La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

Etre militaire européen aujourd’hui : quel métier !

 




Cyberdéfense : perspectives européennes

L’Union européenne tente de préserver sa souveraineté technologique par une politique cohérente de cyberdéfense. La part croissante du marché numérique constitue en effet un avantage, mais aussi une vulnérabilité.

La  coopération européenne en la matière a fait l’objet d’un colloque organisé, le 16 mai 2013 à Paris, par la Commission  des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat. Y ont notamment participé : le sénateur Jean-Marie Bockel, auteur d’un rapport d’information sur la cyberdéfense ; Giuseppe Abbamonte, chef d’unité à la DG Connect de la Commission européenne ; l’ambassadeur Jean-François Blarel, secrétaire général adjoint du ministère des Affaires étrangères ; Cornelia Regall-Grothe, secrétaire d’Etat du ministère fédéral allemand de l’Intérieur ; Sir Peter Ricketts, ambassadeur britannique en France.

La Commission européenne. Selon Giuseppe Abbamonte, le marché numérique de l’Union européenne (UE) se monte chaque année à 500 Md€, soit 1.000 € par personne. Mais les menaces sont diverses : criminelles, motivations politiques, terrorisme, catastrophes naturelles et… même câbles grignotés par des rats ! Chaque jour, la sécurité de 148.000 ordinateurs se trouve compromise, entraînant un préjudice possible d’environ 250 Md€. Toutefois, les efforts de sensibilisation entrepris portent leurs fruits. En 2012, 38 % des internautes ont modifié leur comportement : moins d’achats en ligne et vigilance quant à la diffusion des données personnelles. L’UE a défini une doctrine : créer les conditions pour une coopération entre tous les Etats membres avec l’instauration d’autorités nationales compétentes ; diffuser une culture de prévention des risques informatiques ; promouvoir la cybersécurité au sein des secteurs publics et privés. Toutefois, note Giuseppe Abbamonte, la coopération ne fonctionne que parmi les pays du Nord-Ouest de l’UE, faute de confiance mutuelle au sein de la totalité des Etats membres. « Or, dit-il, s’il y a un maillon faible, cela affaiblit toute la chaîne ».

En France. Le cyberespace est difficile à appréhender au niveau diplomatique, explique Jean-François Blarel. Les Etats réagissent de façon ambivalente, entre la promotion de la liberté des acteurs (utilisateurs, entreprises et pouvoirs publics) et un contrôle politique. Pour la France, il s’agit d’éviter les escalades, comme celle des Etats-Unis vis-à-vis de la Chine, et qu’internet devienne un espace de conflit. L’ONU, l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), l’UE et l’OTAN traitent du cyberespace. Ainsi, le sommet de l’OTAN à Lisbonne (2010) a considéré que l’article V sur la solidarité entre pays membres peut être invoqué, en cas d’agression caractérisée et identifiée. Par ailleurs des forums « ad hoc » se forment en dehors des instances internationales officielles (Londres 2011, Budapest 2013 et Séoul 2014). La France tente de coopérer avec deux groupes de pays : ceux partisans d’un traité international sur la cyberguerre et le rôle de l’Etat (contrôle) et ceux (dont la France) favorables au dialogue entre l’Etat, les utilisateurs et les grands groupes fournisseurs de tuyaux d’accès à internet. Sur le plan bilatéral, la France agit avec l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et l’UE pour créer un climat de confiance. Elle se manifeste aussi au sein des instances internationales, dont l’ONU d’où, estime l’ambassadeur, découleront peut-être des relations de confiance entre les Etats. Déjà, 15 d’entre eux élaborent des normes de conduite et des mesures en ce sens pour éviter l’escalade.

En Allemagne. Cornelia Regall-Grothe dirige aussi depuis 2010 l’Office fédéral des systèmes d’information (500 agents et budget annuel de 80 M€)… qui subit 5 attaques par jour ! En Allemagne, les dommages se chiffrent en milliards d’euros. Devant la difficulté à déterminer les objectifs des cyberattaquants (espionnage militaire ou sabotage économique), les autorités procèdent par déduction et misent sur la prévention aux niveaux de l’Etat, des entreprises et des utilisateurs. Depuis 2011, les mesures portent sur la protection des infrastructures critiques et les systèmes de sécurité informatique. Un Conseil de cybersécurité regroupe des représentants de la Chancellerie, des ministères des Affaires étrangères, de l’Economie et de la Technologie, des Länder, des entreprises et du monde scientifique. Il étudie les progrès technologiques et les vulnérabilités. Les responsables des infrastructures critiques du pays, surtout les télécommunications,  ont l’obligation de mettre à jour tous les deux ans leurs plans de sécurité informatique et de signaler toute attaque. Malgré les limitations budgétaires, les programmes de recherche et développement  bénéficieront d’une enveloppe supplémentaire de 30 M€ sur cinq ans. La coopération européenne (France et Grande-Bretagne) vise à renforcer la souveraineté technologique de l’UE en matière d’équipements fiables.

En Grande-Bretagne. Sir Peter Ricketts a participé à l’élaboration du Livre blanc (français) 2013 sur la défense et la sécurité nationale. Selon lui, l’approche britannique consiste à concilier l’optimisation de l’usage d’internet, vecteur de croissance (58 Md€ d’achats en ligne par an) et les besoins de sécurité informatique. Le « Government Communications Headquarters »  (GCHQ), agence chargée du renseignement technique, dispose de 700 agents pour la cyberdéfense et bénéficie d’une rallonge budgétaire de 750 M€ entre 2011 et 2015. Il s’agit de renouveler continuellement les systèmes pour anticiper sur ce qui se passera sur internet et réagir en temps réel. Face à la cybercriminalité, une nouvelle unité mutualise les moyens  de maintien de l’ordre, police et cybersécurité. Les entreprises, petites et grandes, profitent de la protection publique pour développer leur activité en ligne et augmenter ainsi leur chiffre d’affaires. Elles sont aussi incitées à échanger leurs informations en matière de cybersécurité. Enfin,  la coopération internationale, excellente avec la France et l’Allemagne précise l’ambassadeur, porte aussi sur l’aide financière dans ce domaine aux petits pays émergents.

Loïc Salmon

Cyberdéfense : une complexité exponentielle

Suite à la publication du Livre blanc 2013 sur la défense et la sécurité nationale, le sénateur Jean-Marie Bockel a donné les indications suivantes en matière de cyberdéfense sur laquelle il a publié un rapport en 2012 : l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information devrait disposer de 500 agents en 2015 ; l’Union européenne fixe la norme de cybersécurité ; obligation de déclaration en cas d’incident significatif dans les infrastructures critiques ; maintien de l’autonomie stratégique de la France ; lutte contre le pillage du patrimoine culturel et économique ; la sécurisation des données informatiques constitue un secteur à forte croissance ; nécessité d’un dialogue avec la Russie et la Chine dans une dimension mondiale et selon des règles à définir sur des enjeux industriels et technologiques.




Cyberespace : nouveau terrain d’affrontement international

Représentation d’un territoire lié à la technologie informatique, le cyberespace présente des aspects stratégiques : lieu commun à préserver mais aussi menace pour les usagers et même champ de bataille entre Etats.

La Chaire Castex de cyberstratégie a examiné les stratégies des Etats dans le cyberespace, au cours de la journée d’étude qu’elle a organisée le 18 avril 2013 à Paris. Sont notamment intervenus : Frédérick Douzet, titulaire de la chaire et directrice adjointe de l’Institut français de géopolitique, Université Paris 8; Jean-Loup Samaan, maître de conférences au département Moyen-Orient du Collège de défense de l’OTAN ; David Sanger, correspondant en chef du New York Times à la Maison Blanche ; Sophie Lefeez, doctorante en socio-anthropologie des techniques, Université Paris 1.

La menace informatique. Selon Frédérick Douzet, une prise de conscience est apparue dans les discours politiques et les médias américains après les attaques informatiques contre l’Estonie en 2007 et la Géorgie deux ans plus tard. Ces attaques, pour lesquelles la Russie a été soupçonnée, ont provoqué peu de dommages matériels graves, mais de sévères perturbations dans un contexte de tensions politiques fortes. La cyberguerre est entrée dans le domaine public avec, pour conséquences, la hausse du budget de la protection informatique aux Etats-Unis et la mise en place de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information en France. Les attaques multipliées contre les organismes gouvernementaux et les grandes entreprises (4.000 par an chez Alcatel) font craindre des risques d’espionnage industriel et de destruction de données et d’infrastructures vitales sur le territoire. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 avaient déjà montré la vulnérabilité des Etats-Unis à des guerres asymétriques. Ensuite, la Russie et la Chine ont manifesté leur volonté de projection de puissance. La représentation de la menace revêt une importance stratégique, car elle peut être instrumentalisée pour servir des intérêts. Plus la menace prend de l’importance et plus la légitimité populaire est indispensable pour financer des dispositifs sécuritaires onéreux dans un contexte budgétaire contraint. Les Etats-Unis sont passés de la guerre globale contre le terrorisme à celle contre l’ennemi asymétrique, capable de frapper n’importe où, sans préavis et sans être identifié à coup sûr. Les efforts de défense contre Al Qaïda ont été transférés vers la cyberguerre avec des moyens budgétaires accrus, du fait que des puissances adverses (Russie, Chine et Iran) peuvent accueillir des cyberattaquants. Le discours sur la cyberguerre est lié à la rivalité de pouvoir géopolitique : exagération de la menace chinoise (montée en puissance de la Marine et attaques informatiques) ; analogie avec la menace nucléaire ; risque de destruction des services de renseignement.

La saga « Stuxnet ». L’existence du ver israélo-américain « Stuxnet », utilisé contre les centrifugeuses iraniennes d’enrichissement nucléaire, a été révélée en 2012 par le quotidien américain New York Times. Il s’agissait d’une vaste opération dénommée en réalité « Olympic Games », déclenchée par l’administration Bush en 2006 et poursuivie par l’administration Obama en 2008. Jean-Loup Samaan présente le contexte : impasse du processus diplomatique avec l’Iran ; rumeur d’une opération aérienne préventive par Israël avec l’aide des Etats-Unis ; absence de consensus au sein de l’Union européenne, car la Grèce, l’Italie et l’Espagne ont besoin du pétrole iranien. Empêtrée dans la guerre d’Irak, l’administration Bush choisit la cyberattaque contre l’Iran. L’Agence de sécurité nationale (NSA), chargée de la lutte informatique, entreprend une vaste opération avec les services de renseignement israéliens, qui apportent une valeur ajoutée. Les recherches vont porter sur les centrifugeuses vendues à l’Iran et à la Corée du Nord par la Libye en 2003, après son abandon des armes de destruction massive. Mais, les Etats-Unis en ont récupéré quelques unes. La saga de ce qui sera plus tard connu sous le nom de « Stuxnet » se déroule en neuf phases : essai du programme dit NSA/Unit 8200 ; programme infiltré dans le système iranien ; collecte et transmission de données ; conception et propagation du ver ; propagation du ver dans le système de contrôle des centrifugeuses ; altération des opérations des centrifugeuses ; exportation involontaire du ver sur internet via l’ordinateur d’un ingénieur iranien et infection de 30.000 ordinateurs dans le monde ;  poursuite de l’opération avec une version améliorée du ver ; découverte du ver par les Iraniens, qui mettent au point un anti-virus. Les décideurs ont perdu le contrôle de l’opération lors du dérapage sur internet. D’après Jean-Loup Samaan, le Stuxnet s’apparente à un outil de diplomatie « coercitive » et une opération de sabotage aux objectifs stratégiques limités, dont il faut ensuite gérer l’escalade. Mais, dit-il, « une cyberattaque qui marche est celle dont on n’a jamais parlé » ! Enfin, David Sanger a souligné qu’Obama a développé un autre programme de Bush pour les opérations clandestines : les drones !

La supériorité technique. La recherche de la supériorité technique stimule l’industrie d’armement, conclut Sophie Lefeez à l’issue d’entretiens avec les concepteurs (Direction générale de l’armement) et fabricants d’armement. Il s’agit d’avoir un temps d’avance sur « l’autre », de ne pas chercher à l’imiter, mais de concevoir des systèmes d’armes plus évolués. Connaissance, vitesse, allonge et protection constituent les idées directrices. Par ailleurs, la supériorité de l’information permet d’obtenir la supériorité tactique. L’évolution technique définit l’efficacité opérationnelle, qui repose sur des moyens d’information accrus. Il s’agit d’aller plus vite, plus loin, plus haut et de détecter l’ennemi le premier. Pourquoi continuer dans cette voie s’interroge Sophie Lefeez ? « Parce que la technique rassure » !  Depuis la fin de la guerre froide (1991) et ses scénarios prévisibles, le monde fait face à une incertitude déstabilisante, avec la perte des anciens repères et la recherche de nouveaux. Le calcul des probabilités au moyen d’algorithmes doit permettre de maîtriser les risques, en vue du « zéro aléa » dans la détection de la menace.

Loïc Salmon

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Le journaliste américain David Sanger a publié deux livres sur l’administration américaine actuelle. Dans le second, intitulé « Obama : guerres et secrets », il dévoile des informations inédites sur le programme « Olympic Games » relatif à l’utilisation de l’arme informatique, par le gouvernement américain, contre le programme nucléaire iranien. Pour la première fois, un Etat a pu réaliser une cyberattaque de longue durée contre un autre Etat, en vue d’éviter un nouvel engagement militaire et de ne pas conduire une opération clandestine sur le terrain.

 




Histoires d’armes

Le musée de l’Armée et le Château royal de Blois ont publié un ouvrage à l’occasion de l’exposition « Histoires d’armes »  (23 juillet-3 novembre 2013). A elle seule, la couverture souligne la valeur symbolique de l’arme au cours de son histoire. L’épée d’apparat du roi François 1er est encastrée dans le fusil d’assaut Kalashnikov : l’exaltation  de l’idéal chevaleresque et celle de la libération des peuples réunies !

A l’origine, l’arme vise à accroître le pouvoir de destruction de l’homme et sa capacité à se défendre de plus en plus loin. Le combat commence en effet de près : l’affrontement direct reste le révélateur ultime de la valeur des combattants de l’Antiquité à la première guerre mondiale. Le poignard de bronze se transforme en épée de fer, plus ou moins longue, jusqu’à la baïonnette ou la dague emmanchée au canon du fusil d’assaut d’aujourd’hui. Son complément, la cuirasse, indispensable au début, perd son efficacité protectrice devant l’arme à feu, qui va changer l’art de la guerre et même l’environnement humain. La valeur guerrière des chevaliers et la société féodale, qui l’a engendrée, cèdent devant la froide efficacité et la réalité économique inhérentes à la production de cette nouvelle arme, de plus en plus meurtrière avec le progrès technique. Pourtant, la tactique peut parfois l’emporter sur la technique. Ainsi, pendant la guerre de Cent Ans, les chevaliers français sont décimés par les nuées de flèches lancées par les archers anglais, plus rapides que les arbalétriers français, au cours des batailles rangées de Crécy, Poitiers et Azincourt. Ensuite, l’invention de la poudre noire et les canons embrasent les champs de bataille, mettent fin à l’invulnérabilité des châteaux forts et précipitent l’effondrement de la société féodale. Le pouvoir royal se trouve en effet renforcé par l’artillerie au coût élevé. Par la suite, la fabrication de fusils pour l’infanterie de ligne fait figure de pionnière : l’artisan armurier disparaît devant la fabrication industrielle, lorsque sont établies des normes techniques pour remplir le cahier des charges de l’armement des troupes royales au XVIIIème siècle. La mitrailleuse, introduite aux Etats-Unis pendant la guerre de Sécession (1860-1865), fait des ravages pendant la première guerre mondiale et démontre l’inutilité de la charge de lanciers à cheval et de l’assaut de fantassins à la baïonnette. La tactique de l’offensive à outrance se transforme en enlisement dans les tranchées. L’ouvrage « Histoires d’armes » raconte tout cela avec de nombreuses illustrations et explications. Il donne aussi  une intéressante chronologie de l’histoire des armes, des guerres, de leurs techniques et usages, en parallèle avec celle, plus large, des sciences, techniques et inventions en général.

Loïc Salmon

Exposition « Histoires d’armes » : guerre constante entre épée et cuirasse

Histoires d’armes. Editions Gourcuff Gradenigo. 96 pages/12 €.

 




Exposition « Histoires d’armes » : guerre constante entre épée et cuirasse

Le musée de l’Armée raconte l’évolution des armes, de l’âge du bronze à l’ère atomique, au château de Blois (6 juillet-3 novembre 2013) et dans la cour d’honneur des Invalides à Paris (17 juillet-13 octobre 2013). L’exposition de Blois, très complète, compte une trentaine de pièces, modestes ou exceptionnelles, tandis que celle des Invalides en reprend les panneaux. La scénographie de Blois, enrichie de documents inédits, propose un regard insolite sur l’histoire des guerres. De tous temps, les armes ont exercé une fascination (collections, films et jeux vidéo) et une indignation (objets représentatifs de la violence). Projet pluridisciplinaire, cette exposition, qui va de 1500 avant notre ère à 1980, confronte l’objet ancien à l’image contemporaine. Ses organisateurs ont voulu montrer la place centrale des armes dans la société avec leurs aspects techniques, psychologiques et philosophiques. La réalité du combat du fantassin est indépendante de l’outil : les soldats se battent directement de la même façon, malgré les progrès techniques, et rarement au-delà de 300 m, car ils ne voient plus l’ennemi. La cavalerie (photo), à haute valeur symbolique (chevalerie), constitue un exemple unique dans l’histoire des armes. Longtemps considérée comme « auxiliaire », elle a connu son apogée entre le XIVème et le XVIIème siècle grâce à l’armure et la lance. Debout sur ses étriers, calé par le troussequin de sa selle, le cavalier fait corps avec sa monture. L’énergie cinétique, déployée par cette masse de 600 kg lancée à 20 km/h, se transmet jusqu’à la pointe de la lance, sans compter l’effet psychologique, et se trouve démultipliée par une charge de 2.000 cavaliers. Arme aristocratique par excellence (équipement coûteux), la cavalerie est d’abord mise à mal au XVIème siècle par la « piétaille » suisse, armée de longues piques (le « hérisson »), pour briser l’élan des chevaux, et de hallebardes pour désarçonner les cavaliers. L’arquebuse, moins chère à produire que l’arbalète, puis le mousquet et le fusil mettent progressivement un terme à sa suprématie. La cavalerie renaît avec le blindage des chars de la première guerre mondiale. Mais son pire ennemi apparaît pendant la seconde : l’arme anti-char portative de l’armée allemande, qui deviendra le RPG 7 russe d’aujourd’hui capable de percer un blindage de 26 cm à 300 m. Enfin, clou de l’exposition du château de Blois où figure son emblème (la salamandre) : l’épée d’apparat du « roi-chevalier », François 1er,  a valeur de double trophée : prise lors de la défaite de Pavie (1525) contre Charles Quint, elle est conservée à Madrid jusqu’en 1808 puis rapportée en France par Napoléon.

Loïc Salmon




Saint-Exupéry, pilote de guerre

Soixante-dix ans après la publication aux éditons Gallimard du dernier roman d’Antoine de Saint-Exupéry intitulé « Pilote de guerre », un colloque a fait le point sur la dernière partie de sa vie (1939-1944).

Capitaine de réserve en 1939, Saint-Exupéry, ancien pilote de l’Aéropostale, est jugé inapte pour l’aviation de chasse mais, grâce à ses relations, parvient à se faire affecter au groupe de reconnaissance (GR) II/33 basé à Orconte (Marne). La déclaration de guerre surprend l’armée de l’Air française en pleine rénovation. Malgré les énormes efforts de l’industrie aéronautique considérée comme prioritaire, 30 % des avions livrés sont incomplets en raison de l’insuffisance d’hélices, d’armements, de radio et d’accessoires. Après la « drôle de guerre » où les belligérants restent sur leurs positions, l’Allemagne reprend l’offensive le 10 mai 1940. L’armée de l’Air française et l’aviation britannique basée en France alignent 1.470 avions modernes… contre 6.265 pour la Luftwaffe ! Le 20 mai, la Wehrmacht arrive à Abbeville et Amiens. Trois jours plus tard, le capitaine de Saint-Exupéry et son équipage sont envoyés en reconnaissance au-dessus d’Arras. Cette mission servira de trame principale à « Pilote de guerre ». Il part sans illusions : «  On ne tiendra aucun compte de nos renseignements. Nous ne pourrons pas les transmettre. Les routes seront embouteillées. Les téléphones seront en panne. L’état-major aura déménagé d’urgence. Les renseignements importants sur la position de l’ennemi, c’est l’ennemi lui-même qui les fournira ».  Pourtant, il repère une division blindée, qui attaque en force, et parvient à ramener son avion, touché par la DCA allemande, à Orly. Cette réussite lui vaut la croix de Guerre avec palme. Le 20 juin, Saint-Exupéry décolle de Bordeaux pour Perpignan puis Oran et arrive à Alger le 23. La veille, l’armistice avait interdit de vol tous les avions français rescapés !

A l’époque, « Saint-Ex », comme on l’appelle, est un écrivain célèbre. Il a reçu le prix Femina pour « Vol de nuit » et, pour « Terre des Hommes », le Grand Prix de l’Académie française et le « National Book Award » américain. Fort de cette notoriété, il débarque à New York le 31 décembre dans l’intention de convaincre les Etats-Unis de s’engager aux côtés des Alliés. Pressé par ses éditeurs américains, il rédige « Pilote de guerre » en huit mois. La version anglaise « Flight to Arras », publiée en février 1942, un mois après l’entrée en guerre des Etats-Unis, enthousiasme la jeunesse américaine. En France, son livre est édité à Paris le 27 novembre 1942 par Gallimard, qui en tire 24.539 exemplaires, vendus très rapidement. Le 8 février 1943, la censure allemande interdit sa publication, qui reprendra officiellement en octobre 1944 après des éditions clandestines à Lyon et Lille. A la fameuse déclaration du général De Gaulle sur la bataille perdue par la France mais pas la guerre, Saint-Exupéry répond dans ses « Ecrits de guerre » : « Dites la vérité, général. Nous avons perdu la guerre. Nos alliés la gagneront ». Il lui en sera longtemps tenu rigueur. Aucun exemplaire de « Pilote de guerre » n’arrivera en Afrique du Nord, contrôlée par les gaullistes. En outre, la disparition de Saint-Exupéry en mission de guerre le 31 juillet 1944 ne sera honorée par la citation « Mort pour la France » qu’en mars 1950, soit bien après le départ du général De Gaulle du gouvernement en janvier 1946.

Loïc Salmon

Saint-Exupéry, pilote de guerre. Actes du colloque tenu les 28 et 29 juin 2012 à Saint-Maurice-de-Rémens. Editions Gallimard/258 pages/21 €




Lieutenants en Afghanistan, retour d’expérience

Partis en Afghanistan pour vivre quelque chose de fort, mais sans illusion sur les buts géopolitiques de cette guerre interminable, deux jeunes officiers témoignent.

Camarades de promotion à l’Ecole spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, aujourd’hui capitaines, Charles et Hughes (30 ans), ont raconté leur expérience personnelle de lieutenant au feu, au cours d’une conférence-débat organisée, le 25 avril 2013 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

Le logisticien. Officier du Train, Charles s’est occupé d’escorter des convois logistiques d’octobre 2009 à avril 2010, destinés à ravitailler les postes avancés de l’armée de Terre de Wardak, Logar, Parwan et dans les vallées de Kapisa et Surobi. Son peloton comptait 32 sous-officiers et soldats et 10 véhicules blindés de l’avant.  En six mois et demi, il a parcouru 20.000 km sans tomber dans une embuscade, mais avec des moments de tension en 2009 consécutifs au sévère accrochage d’Uzbin (10 Français tués et 21 blessés les 18 et 19 août 2008) et… beaucoup de pannes de véhicules. La préparation, compliquée et difficile, d’un convoi, qui va rouler un ou deux jours, demande du temps. Pendant le trajet, il faut faire attention aux engins explosifs improvisés (EEI) et aux intrus qui tentent de s’insérer dans le convoi. Les espaces sont interminables et les routes petites, parfois bitumées, mais souvent poussiéreuses et donc pénibles. Lors de son second mandat d’avril à octobre 2011, Charles devient officier de renseignement du Bataillon logistique. Sa mission consiste à étudier le terrain et compiler des dossiers, en vue d’apporter un conseil pour la prise de décision d’envoyer ou non un convoi. Les combats et attaques à la roquette, fréquents en 2008-2009, ont diminué considérablement en 2011. Les convois s’aventurent moins profondément dans les vallées et restent plus proches des bases. En outre, « la population est de moins en moins contente de nous voir ».

Le sapeur. Officier du Génie dans la 2ème Division blindée et, aujourd’hui, titulaire de la croix de la Valeur militaire, Hughes commande un détachement d’ouverture d’itinéraire d’avril à octobre 2011. Il dispose de 44 sapeurs, 2 véhicules détecteurs de métaux, 2 engins « Buffalo » au bras articulé et équipés d’un grillage de protection contre les roquettes et 6 véhicules blindés hautement protégés (VBHP) conçus pour résister aux explosifs. Tout emplacement d’une masse métallique détectée est marqué par de la peinture au sol. Les véhicules progressent en quinconce, parfois par des températures extérieures de 55-60 ° C. Dans les endroits resserrés, les sapeurs ouvrent l’itinéraire à pied avec leurs détecteurs de métaux portatifs, mais toujours sous la protection des VBHP. La zone française de patrouille s’étend sur 150 km. En six mois et demi d’opérations, le détachement a parcouru 6.000 km et repéré 11 EEI, mais 7 autres ont explosé. Les talibans, très déterminés, veulent causer le maximum de dégâts. Lors d’un accrochage, un taliban blessé a été exfiltré par ses compagnons. L’attaque à la roquette du véhicule de tête a pour but d’inciter les équipages des suivants à sortir de leur abri blindé pour les tuer. Le détachement d’Hughes est tombé dans deux embuscades valorisées par des EEI. Ses pertes humaines se montent à 1 tué, 2 blessés légers et 6 rapatriements psychologiques. Les missions, séparées par un seul jour de repos, durent 5 ou 6 jours sur le terrain. Il faut sans cesse s’adapter, car la mission, méticuleusement préparée pendant une semaine, se déroule rarement comme prévu. Les drones reconnaissent l’axe et renseignent sur toute présence suspecte. Les hélicoptères escortent le convoi sur 3 km en avant et rassurent ainsi les équipages. Certains ont été touchés par des roquettes ou des tirs bien ajustés. La menace des missiles portatifs sol-air « Stinger », fournis par la CIA aux talibans pendant leur guerre contre les troupes soviétiques, quoique latente, ne s’est pas matérialisée.

La solitude du chef. Malgré la différence de leurs missions, Charles et Hughes ont eu à prendre des décisions dans l’urgence et l’incertitude. Ils ont connu un stress permanent et pesant pendant toute la durée de la mission, malgré les six mois de préparation préalable en France. Les renseignements sont souvent « hyperalarmistes ». Dès la sortie de Kaboul, Charles doit assurer la cohésion d’hommes qu’il va commander pendant plusieurs mois et faire en sorte que tous restent attentifs en dépit de la routine. Il estime avoir acquis une expérience humaine et opérationnelle dans un pays… dont la population essaie de rejeter le « greffon étranger » le plus vite possible. Pour Hughes, chaque décision pèse son poids de responsabilité, car le mauvais choix peut provoquer la mort d’hommes. « J’ai vu des morts et des blessés et j’ai connu l’enfer », dit-il en précisant qu’il a perdu 6 kg en six mois et demi. « Psychologiquement, c’est interminable ». Pourtant, « on a le sentiment de contrôler notre vie ». L’annonce d’un blessé dans les rangs français pendant la préparation d’une mission peut entraîner son annulation. Au cours de la mission, le chef doit prendre des initiatives et donner des ordres. Quand des tirs éclatent de tous côtés, il doit conserver sa lucidité malgré sa peur, afin d’éviter la panique parmi sa troupe. Endurant, il doit s’adapter rapidement à des situations hostiles, montrer l’exemple, bien connaître ses personnels et leur inspirer confiance afin d’obtenir leur adhésion en opération, où la discipline formelle ne suffit plus. Certains de ses hommes pourraient en effet refuser de partir en mission et même, dans un cas extrême, lui tirer dans le dos. Sur un plan plus général, Charles et Hughes reconnaissent avoir été équipés de matériels performants. Ils ont aussi constaté un saut qualitatif au niveau du soldat entre leurs deux mandats. « L’armée s’est aguerrie rapidement et les officiers sont meilleurs que leurs prédécesseurs ». Mais l’amertume se manifeste avec le sentiment de ne pas avoir servi la France, mais plutôt d’avoir été les mercenaires des entreprises d’armement américaines qui prospectent le marché mondial, car, sur le terrain, « les Etats-Unis décident de tout ». De retour en France, Charles et Hughes ont été surpris de l’indifférence du public quand ils disaient avoir combattu en Afghanistan. Toutefois, ils s’estiment heureux d’en être revenus indemnes. Finalement, ils ont démissionné de l’armée…comme plusieurs de leurs camarades de promotion.

Loïc Salmon

Hughes (à droite) avec son adjoint. A l’époque, la base de Bagram de la Force internationale d’assistance et de sécurité comptait 38.000 personnels, dont la moitié de civils. A la date de la conférence (avril 2013), les pertes connues au cours des guerres en Afghanistan depuis 1979, accidents compris, étaient les suivantes : URSS, 15.000 morts sur un effectif de 160.000 hommes déployés ; Etats-Unis, 2.201 (90.000) ; Grande-Bretagne, 441 (10.000) ; France, 88 (4.000).