Les généraux français de 1940

Cet ouvrage présente les biographies de 24 généraux ayant exercé les plus hautes responsabilités en 1939-1940. Les auteurs tentent de comprendre pourquoi l’élite de l’armée française a été dépassée par les événements, qui ont conduit à la défaite.

Le corps des généraux de l’époque est assez homogène : sur les 24 officiers étudiés, 17 sont issus de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et 6 de l’École polytechnique pour 1 de l’École militaire d’infanterie. Grâce à leur valeur intrinsèque et la guerre de 1914-1918, 19 ont commandé un régiment et 5 ont exercé des responsabilités analogues. Très bien notés, 22 ont réussi le concours d’entrée à l’École supérieure de guerre (ESG), créée après la défaite de 1870 contre la Prusse. Les 13 meilleurs colonels ont été envoyés au Centre des hautes études militaires (CHEM). Par la suite, la double qualification « ESG plus CHEM » sera la règle au début des années 1930. Pourtant, ces généraux, très intelligents et cultivés, ont échoué dans leur mission. Les auteurs avancent plusieurs raisons : mauvaise forme physique et/ou séquelles de maladies contractées dans les colonies ; certitudes héritées de la victoire de 1918, acquise  chèrement (départements du Nord dévastés et centaines de milliers de mutilés) ; perte de repères due à la rapidité des événements. Encouragés à se montrer dociles, les membres du haut commandement sont devenus excessivement conformistes et prudents. Ils manquent d’imagination et de capacité à comprendre la réalité du terrain. Enfermés dans des schémas stratégiques d’école, ils oublient que les lois de la guerre sont aussi soumises au progrès technique. Par ailleurs, l’organisation et la doctrine militaires diluent les responsabilités, mal définies et non déléguées. Les exécutants disposent de peu de marge d’initiative dans une bataille conduite depuis les états-majors trop centralisés. Faute d’équipements en nombre suffisant, les généraux  ne croient plus vraiment à la valeur de l’armée française. Enfin, il n’y a guère de confiance réciproque entre le haut commandement et les responsables politiques, incapables d’avoir une politique, sérieuse et constante, et de donner des directives cohérentes. En 1940, le haut commandement français perd rapidement l’initiative et sa liberté d’action. Parmi les grands chefs militaires, figurent les généraux Gamelin, Giraud, Huntziger et Weygand. Membre du cabinet de Joffre à la bataille de la Marne, Gamelin devient commandant en chef des forces terrestres et des armées alliées en France en 1939. Déchu en septembre 1940 et  emprisonné dans le Tyrol, il sera libéré en 1945. Giraud s’évade d’une prison allemande en 1942, rejoint l’Afrique du Nord et y remplace l’amiral Darlan, assassiné, comme commandant en chef civil et militaire. Il réussit la libération de la Corse en 1943, mais sera évincé de la présidence du Comité français de libération nationale par De Gaulle. Huntziger, dont la famille a quitté l’Alsace après son annexion par la Prusse en 1871, se retrouve face à Hitler le 21 juin 1940, dans le wagon de Rethondes où a été signé l’armistice du 11 novembre 1918. Chef d’état-major de Foch en 1914 et présent à Rethondes en 1918, Weygand est nommé délégué général du gouvernement en Afrique du Nord en 1940. Il y reconstitue l’armée d’Afrique, qui contribuera à la victoire de la France, et négocie en secret avec les Etats-Unis. Relevé de son poste et interné en Allemagne puis en Autriche, il sera libéré en 1945.

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Les généraux français de la Grande Guerre

Maréchaux du Reich

« Les généraux de 1940 » par François de Lannoy et Max Schiavon. Éditions E-T-A-I, près de 300 photos, 192 pages. 38 €




Chine : montée en puissance plus diplomatique que militaire

La Chine veut tenir son rang international davantage par la négociation politique que par l’action militaire. Les efforts de modernisation de ses forces armées visent plutôt à s’affirmer comme puissance régionale face, notamment, à l’Inde et au Japon.

C’est ce qui ressort d’une table ronde organisée, le 19 mars 2014 à Paris, par l’Association nationale des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale. Y ont notamment participé : Pierre Picquart, docteur en géopolitique et géographie humaine (Université Paris 8) ; Patrick Michon, ingénieur civil spécialiste des questions industrielles de défense ; Emmanuel Puig, chercheur à la Délégation aux affaires stratégiques.

Action diplomatique. Selon Pierre Picquart, la vision géopolitique chinoise porte sur le développement économique et commercial du pays, sans alliance militaire ni guerre avec l’Occident. Le pays a connu une croissance extraordinaire jusqu’au ralentissement dû à la crise financière de 2008, suivi d’un plan de relance de plusieurs centaines de millions de dollars portant sur la diversification des activités et la recherche de la qualité des produits. La Chine n’est pas prête de peser comme grande puissance industrielle pour des raisons économiques, diplomatiques et de bien-être de sa population. Elle s’est fixée plusieurs défis à relever : modernisation des forces armées, développement de la technologie et conquête spatiale. Elle doit résoudre des difficultés internes et se familiariser avec les questions internationales. Pour protéger son territoire, s’enrichir, assurer ses approvisionnements de matières premières et de ressources énergétiques, elle mène une diplomatie multilatérale avec l’ensemble des pays de la planète. Le président chinois Xi Jinping se déplace en Asie-Pacifique, Amérique latine, Afrique et Europe et préconise des exercices militaires conjoints avec des petits pays. Par ailleurs, il a appelé l’Armée de libération nationale (APL) à se préparer au combat moderne. Première du monde en effectifs, elle sert surtout à rassurer la population et impressionner les pays voisins. La Chine fait valoir des droits historiques sur des îlots riches en ressources halieutiques et, éventuellement, pétrolières. Elle manifeste son nationalisme face au Japon et ne cache pas sa préoccupation  envers les États-Unis, qui envisagent de redéployer leurs forces armées en Asie… qu’elle considère comme son « pré carré » ! Pour contrer la posture hégémonique américaine, elle se rapproche de la Russie par son soutien au régime syrien. En outre, Pékin a fait savoir à Washington qu’une attaque contre l’Iran déboucherait sur une 3ème guerre mondiale. Membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU avec droit de veto, elle est devenue un gros contributeur de « casques bleus » et s’implique au niveau régional.

Base industrielle et technologique de défense. L’armement équipe les armées et appuie la diplomatie, nécessaire pour faire passer des idées ou conclure des contrats, explique Patrick Michon. Après 1990, la Russie redevient le premier fournisseur de la Chine pour plusieurs raisons : embargo des pays  européens établi sous la pression américaine à la suite de la répression de la place Tien An Menn en 1989 ; besoin russe d’argent frais conduisant à des prix très compétitifs ; technologie russe très supérieure à la chinoise. Par ailleurs et à la même époque, Israël rompt ses relations avec Taïwan pour se positionner sur le marché chinois, dont profitent ses sociétés d’armement, y compris nationales. Parallèlement, les autorités chinoises détournent des technologies à usage civil et militaire, facilitent le retour en Chine de savants sino-américains et celui de Chinois d’outre mer travaillant dans des entreprises étrangères. Elles concluent aussi des contrats  avec des spécialistes étrangers, surtout russes, et, moyennant de confortables émoluments, invitent des experts retraités à prononcer des conférences ou même à venir travailler dans des entreprises chinoises pour les faire profiter de leur expérience. Patrick Michon met en garde contre la sous-estimation des réelles capacités technologiques chinoises : missile antinavire DF-21D « tueur de porte-avions » (mis en service en 2011) ; avion furtif J-20 de 5ème génération (2011) ; avion J-15 (2012), embarqué sur le porte-avions à tremplin Lioning, ex-Variag ukrainien destiné à l’origine à la Marine soviétique ; construction d’un second porte-avions entièrement chinois (annoncée en janvier 2014). Toutefois, les capacités navales actuelles de la Chine excluent tout affrontement avec la Marine américaine. En revanche, la stratégie dite du « collier de perles » est mise en œuvre jusqu’en océan Indien : port et aéroport dans l’île chinoise de Haïnan ; aéroport et station d’écoute dans l’île Woody (archipel des Paracels) ; facilités de surveillance électronique dans l’isthme de Kra en Malaisie ; facilités portuaires en Birmanie et au Sri Lanka ; base navale à Gwadar au Pakistan. Face à cette montée en puissance chinoise, l’Inde exige que ses matériels militaires commandés à l’étranger soient livrés avant 2025, date estimée du conflit qu’elle anticipe.

Perspectives stratégiques. Pékin a abandonné le scénario d’une reconquête militaire de Taïwan depuis 2005, au profit d’une solution politique à terme. La « sanctuarisation » du territoire chinois est assurée par la capacité nucléaire de frappe en second, les armes antisatellites et les missiles antimissiles balistiques. L’APL doit dorénavant réagir aux menaces transnationales : terrorisme, séparatisme ou indépendantisme (Tibet, Ouïgours). Elle doit sécuriser les voies maritimes, garantir la protection et l’évacuation de ressortissants, assurer la sécurité énergétique du pays et participer aux opérations de l’ONU. Selon Emmanuel Puig, elle est capable d’agir dans le cyberespace et l’espace, de mener une guerre locale et de conduire une opération en haute mer comme la lutte contre la piraterie en océan Indien, mais manque de véritable expérience opérationnelle. En 2012, elle a déployé des troupes au Sud-Soudan pour protéger des ingénieurs chinois, sans interposition entre les belligérants. En 2014, 500 soldats participent à la mission des Nations unies au Mali : génie, service de santé et unités de protection. Les autorités chinoises, qui souhaitent transformer l’APL en force de projection, s’intéressent beaucoup à l’opération française « Serval » au Mali. Mais elles ne devraient pas l’engager en opération extérieure avant une dizaine d’années, souligne Emmanuel Puig.

Loïc Salmon

Chine : l’espace au cœur du complexe militaro-industriel

Conflits et armements : tendance à la stabilisation

L’océan Indien : espace sous tension

En mars 2014, la Chine a annoncé un budget militaire de 808,23 milliards de yuans (95,9 Md€), soit une hausse de 12,2 % en un an, après celles de 10,7 % en 2013 et de 11,2 % en 2012. En fait selon certains analystes, il serait en réalité deux fois plus élevé. L’Armée populaire de libération compte 2,3 millions de soldats, mais souffre de retards technologiques et son dernier engagement, malheureux, remonte à 1979 contre le Viêt Nam. L’effort financier à son égard inquiète d’autant plus les pays voisins, qu’il porte surtout sur le développement de la Marine et des capacités de projection extérieure. De leur côté, les États-Unis vont accroître leur présence militaire en Asie, afin de renforcer la sécurité des pays d’Asie orientale et du Sud-Est.




Défense et citoyenneté : la journée des jeunes pour en comprendre les enjeux

Pourquoi et comment se défendre et quel rôle pour les jeunes ? Tels sont les objectifs de la « Journée défense citoyenneté » (JDC), à laquelle sont convoqués chaque année 765.000 jeunes dont 73 % la jugent intéressante. Rénovée en 2014 et vivier de recrutement pour les armées et la gendarmerie, elle permet aussi de détecter ceux en difficulté de lecture (9 %). Le directeur du Service national, François Le Puloc’h, l’a présentée à la presse le 10 avril 2014 à Paris. La JDC mobilise 1.335 personnels civils et militaires et 7.500 animateurs des armées et de la gendarmerie, militaires d’active et de réserve.

Sensibilisation à la défense. D’une durée de 8 h, la JDC accueille 40 jeunes sur 250 sites, chaque jour de la semaine en métropole et outre-mer. Les missions, moyens et engagement des armées, le devoir de mémoire ainsi que le personnel (hommes et femmes) de la défense sont présentés sous forme d’une dizaine de vidéos (1 minute 30 secondes). Celles-ci illustrent des conférences dites « animations » et centrées sur trois thèmes : « Nous vivons dans un monde instable : une défense nécessaire » ; « Une réponse adaptée : notre appareil de défense » ; « Vous avez un rôle à jouer : un engagement citoyen ». La journée inclut des tests de lecture (40 minutes), des visites d’installations militaires et des témoignages des personnels (60 minutes) et une formation au secourisme (60 minutes). En 2013, 150.000 jeunes ont souhaité obtenir davantage d’information sur les armées et la gendarmerie, qui ont reçu 210.000 fiches d’intérêt individuel. En outre, plus de 50.000 jeunes se déclarent intéressés par le service civique. Selon une enquête de satisfaction de la JDC réalisée en janvier 2014 sur un échantillon de 1.676 personnes interrogées, les femmes sont plus intéressées à la JDC, plus sensibles à l’initiation au secourisme et ont une meilleure image induite des armées…que les hommes ! En outre, les objectifs de la JDC sont mieux perçus par les titulaires d’un BEPC, BEP et CAP que par les diplômés des enseignements secondaire et supérieur.

Lien défense/jeunesse. En juillet 2012, le ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a nommé un délégué ministériel à la jeunesse et à l’égalité des chances. Ce dernier, Gérard Gachet, a présenté son action à la presse le 17 avril à Paris. En France 150.000 jeunes par an quittent le système scolaire sans diplôme. De plus, les jeunes en général recherchent des valeurs aussi présentes dans les armées : engagement, éthique et dépassement de soi. Chaque année, celles-ci recrutent de 15.000 à 20.000 jeunes du niveau BEPC et BEP à baccalauréat + 5. En outre, le plan « Égalité des chances » du ministère de la Défense touche 30.000 jeunes/an de milieux ou quartiers défavorisés. Une brochure sur ce sujet, lancée le 31 mars par le ministre, a été diffusée en versions papier (5.000 exemplaires), électronique (PdF) et interactive en ligne. Ce plan comporte des actions spécifiques en faveur de la cohésion nationale et de la mixité sociale. Il propose notamment : des classes préparatoires aux grandes écoles de la défense, des filières universitaires et des stages pour ceux qui suivent des études supérieures ; un recrutement, une formation et un « escalier social » (il faut y mettre du sien !) pour ceux tentés par une expérience professionnelle dans les armées ; l’action « Défense Mobilité » de l’agence de reconversion du ministère pour ceux qui quittent les armées à l’issue d’un contrat de quelques années.

Loïc Salmon

 




Enjeux de guerre : réfléchir à celle d’aujourd’hui et imaginer celle de demain

Les nouvelles menaces, aux approches directes, indirectes et globales, concernent la terre, la mer, l’air, l’espace et le cyberespace. En conséquence, la survie d’une société démocratique, soumise à son opinion publique toute puissante, repose sur sa capacité à conserver sa volonté de combattre.

Ces enjeux de guerre ont été présentés par les colonels Pierre-Joseph Givre et Nicolas Le Nen au cours d’une conférence-débat organisée, le 9 avril 2014 à Paris, par l’Association IHEDN Paris Ile-de-France.

La conflictualité. Leur expérience sur le terrain leur a appris que la guerre n’est pas purement rationnelle. Aujourd’hui, la suprématie américaine dans les airs et sur mer « gèle » l’éventualité d’un affrontement direct entre puissances symétriques en termes de capacités militaires. Mais dans un conflit asymétrique, une part d’irrationnel entre dans le mécanisme de déclenchement. « L’asymétrie, c’est un char moderne contre un moudjahidine en baskets et armé d’une kalachnikov des années 1970 ». Ce champ asymétrique, où agit le terrorisme, constitue la principale vulnérabilité des pays occidentaux. « Il faut toujours inventer, car il n’y a pas de solution miracle ». Dans leur livre « Enjeux de guerre », les deux colonels examinent les relations internationales au prisme de trois sources de la guerre : la sphère de l’intérêt, celle de l’honneur et celle de la peur. La première, la plus rationnelle, influe sur les relations entre les États-Unis et l’Union européenne (UE), les pays européens entre eux, l’UE et la Russie et l’UE et la Chine. L’importance de l’honneur se fait plutôt sentir sur celles entre les États-Unis et la Russie, les États-Unis et la Chine, Israël et la Turquie, la Chine et l’Inde, la Chine et le Japon, La Chine et Taïwan, la Chine et les pays riverains de la mer de Chine. La peur exerce une influence sur celles entre l’UE et l’Iran, les États-Unis et l’Iran, la Corée du Nord et celle du Sud, Israël et les pays arabes, entre les pays d’Afrique subsaharienne et, enfin, inspire l’islamisme radical. Les risques de guerre les plus probables concernent les pays à l’intersection de ces trois sphères : Israël et l’Iran, l’Inde et le Pakistan. Selon les colonels Givre et Le Nen, la cyberguerre n’emportera pas la décision. Elle causera des dégâts matériels importants et restera limitée sans entraîner une « montée de la nation en armes »… et l’adversaire le sait ! Les centres vitaux des puissances nucléaires n’étant pas atteints, leur dissuasion s’applique. Actuellement, la situation en Ukraine, restreinte à la sphère de l’intérêt, reste au niveau rationnel de la tension diplomatique, mais avec une incertitude sur la montée aux extrêmes. En effet, la Russie ne partage pas la rationalité des pays de l’OTAN. Quant à son annexion de la Crimée, Moscou a senti l’absence de volonté de Washington d’intervenir. « On entre là dans le champ psychologique pour analyser les zones à risques ». D’après les deux colonels, l’emploi de l’arme nucléaire relève de « l’hyper-rationalité », le nationalisme de la légitimité territoriale et la peur constitue le moteur d’un conflit. L’incompréhension culturelle peut provoquer une accélération de la guerre ou une interprétation erronée des possibilités d’action de l’adversaire. Toutefois, les principes scientifiques et mécaniques d’un conflit s’appliquent partout. Dans un conflit asymétrique, l’adversaire tire sa force de son intelligence, face à une armée disposant de technologie, puissance de feu et mobilité supérieures.

La dimension politique. Le but de la guerre, soulignent les colonels Givre et Le Nen, consiste à arriver à une situation politique plus favorable qu’au départ. La victoire correspond à l’obtention de l’état final recherché, après le dernier coup de feu. Son ampleur sera toujours relative et non plus décisive. Le conflit asymétrique est un mode d’action, sur le terrain, d’enjeux politiques très différents que ce soit dans les Balkans, en Afrique ou en Afghanistan. Le stratège prussien Carl von Clausewitz (1780-1831) a théorisé une « trinité » politico-militaire : un régime autoritaire exerce la souveraineté politique et la légitimité de l’action militaire en s’appuyant sur une armée, issue du peuple. Ce modèle dure jusqu’à la défaite de l’armée allemande en 1918, qui entraîne la chute du régime impérial. Toutefois, il reste valide pendant la guerre du Golfe en 1991 et… en Syrie en 2014 ! Aujourd’hui, dans les États démocratiques, le peuple se trouve en position dominante par le biais de l’opinion publique et délègue la souveraineté politique au gouvernement et la légitimité de l’action militaire à l’armée. Dans un conflit asymétrique, leurs adversaires ont analysé leur structure sociale. Quand un soldat meurt au combat, la société toute entière est meurtrie dans sa chair. Le concept de zéro mort dans une guerre « chirurgicale », quoique rassurant, s’avère impossible à mettre en œuvre.

Les résultats. Il faut savoir terminer une guerre, mais pas n’importe comment. Les deux colonels recommandent d’abandonner le schéma valable jusqu’à la 2ème guerre mondiale, selon lequel le gagnant est celui qui a tué le plus de monde en face. Les engagements militaires américains au Viêt Nam (1954-1975) et en Irak (2003-2011) ne justifiaient plus des frappes sans discrimination, conception de la guerre totale en rupture avec les opinions publiques de l’époque. L’évolution politique d’une guerre reste peu perceptible par des soldats de 20 ans. Selon les deux colonels, ceux-ci se battent par cohésion de groupe, par la confiance donnée au chef direct, qui incite à continuer le métier militaire, et l’envie de connaître ses propres capacités en situation de guerre. De son côté, le chef tactique doit anticiper les conséquences de ses actes sur l’opinion publique de son pays. Il doit prendre en compte les échéances électorales, pour le soutien politique, et le succès tactique, pour le soutien moral du peuple, en vue d’une victoire stratégique. En Afghanistan (2001-2014), où le but de l’engagement de l’OTAN était d’éviter que le pays devienne un repaire de terroristes, la population a globalement accepté la coalition qui lui a apporté une aide humanitaire. Lors de l’opération « Serval » de la France au Mali (2013), le but était clair, l’adversaire identifié et plus proche par rapport à l’engagement en Afghanistan. La synthèse entre le but politique et le déploiement militaire a été réalisée avec succès, estiment les colonels Givre et Le Nen.

Loïc Salmon

La guerre : phénomène social et politique

La guerre : nécessité d’une cohérence militaire et politique

Défense et sécurité : complémentarité et responsabilités internationales

Les colonels Pierre-Joseph Givre et Nicolas Le Nen ont chacun commandé le  27ème Bataillon de chasseurs alpins, qui a été déployé sur divers théâtres d’opérations extérieurs. Le 18 novembre 2013, ils ont reçu le prix Edmond Fréville-Pierre Messmer de l’Académie des sciences morales et politiques pour leur ouvrage « Enjeux de guerre ». Fondée en 1795, supprimée en 1803 et rétablie en 1832, celle-ci est la plus ancienne institution française sur les sciences humaines et sociales : philosophie ; morale et sociologie ; législation, droit public et jurisprudence ; économie politique, statistiques et finances ; histoire et géographie ; section générale. Son rôle est de décrire scientifiquement la vie des hommes en société, afin de proposer les meilleures formes pour son gouvernement.




Femmes dans les armées : promotion par la compétence et soutien contre le harcèlement

La proportion de femmes « officier général », de 3,5 % (19) en 2013, devrait passer à 7 % (38) en 2019. Toutefois, quoique fières de leur métier, les jeunes femmes militaires ne sont pas à l’abri du harcèlement sexuel, que les autorités militaires entendent prévenir, traiter en toute transparence et sanctionner.

A cet effet, le ministre de la Défense, Jean-Yves le Drian, a demandé aux officiers généraux Brigitte Debernardy et Didier Bolelli de mener une enquête sur le harcèlement sexuel dans les armées, dont le rapport lui a été remis le 15 avril 2014 à Paris en présence de 200 responsables civils et militaires.

Parité accrue. En décembre 2013, le ministre a installé un « Observatoire pour la parité », dont le secrétariat est assuré par Françoise Gaudin, nommée « Haut fonctionnaire à l’égalité des droits » auprès du secrétaire général pour l’Administration en septembre 2012. Cet observatoire devra constituer un tableau de bord de l’avancement pour : mesurer l’accès des femmes aux étapes clés de la carrière (diplôme d’état-major, École de guerre et Centre des hautes études militaires) ; suivre l’ancienneté moyenne pour l’accès aux grades d’officier supérieur ; évaluer la parité à l’avancement ; identifier et analyser les étapes et motifs de sortie des femmes de l’institution et les reconversions offertes. L’égalité professionnelle poursuit son cours dans les armées. Actuellement, les femmes ne peuvent faire partie des équipages de sous-marins pour des raisons de sécurité, de santé et d’aménagements des locaux à bord. Mais, dès 2017, 3 femmes officiers seront intégrées à titre expérimental à un équipage de sous-marin nucléaire lanceur d’engins, après une sélection de volontaires en 2014 et une période de formation initiale en 2015, en vue de la pérennisation de la féminisation des équipages de sous-marins. En outre, 2 femmes ont atteint le grade d’amiral : l’une a déjà quitté la Marine et l’autre commande toutes les forces armées en Polynésie française depuis 2012. Dans l’armée de l’Air, 6 femmes colonels ont déjà commandé une base aérienne ou un détachement air. Des femmes pilotes ont été affectées aux escadrons, en outre-mer et même à la tête de la patrouille de France. A l’été 2014, un lieutenant-colonel féminin doit commander la première escadre de défense sol/air équipée de missiles SAMP. Une femme devrait diriger l’escadron de chasse «  La Fayette » des Forces aériennes stratégiques à l’été 2015. Dans l’armée de Terre, une femme colonel commande, depuis 2013, le 40ème Régiment de transmissions, qui a participé à l’opération « Serval » au Mali. En 2015, le Bataillon de Saint-Cyr sera confié pour la première fois à une femme. A la Direction générale de l’armement, depuis 2013, une ingénieure dirige un centre d’expertise de renommée mondiale dans la lutte contre les menaces biologique et chimique. Au cours de 2014, 2 des 9 hôpitaux d’instruction des armées et 3 des 6 centres du commissariat des armées seront dirigés par des femmes.

Harcèlement sexuel. Les deux rapporteurs ont rempli leur mission d’enquête sur le harcèlement sexuel dans les armées en un mois. Ils ont retenu tous les faits survenus en France et en opérations extérieures, en service, à l’occasion du service et en dehors du service mais à l’intérieur d’un site Défense. Ces faits incluent notamment les viols, agressions sexuelles, exhibitions sexuelles, harcèlement sexuel ou moral, atteinte à l’intimité de la vie privée, bizutages, diffamations et provocations à la discrimination en raison du sexe. La méthode de travail des rapporteurs, qui ont rencontré 300 femmes, a combiné des auditions en dehors de la hiérarchie, des tables rondes par catégories (militaire du rang, sous-officier et officier) et des vérifications sur pièces et sur place dans les formations et les écoles militaires pour corroborer les déclarations. Les rapporteurs ont constaté l’absence de statistiques exhaustives au sein du ministère de la Défense sur ce sujet, qui touche aussi les hommes. La promiscuité protège, car chacun vit aux yeux de tous. Les propos à connotation sexuelle s’estompent au fur et à mesure que le nombre de femmes augmente dans une unité. Le grade et la spécialité protègent en créant une distance et une meilleure capacité de réaction. Toutefois, les dérapages font suite à des jeux qui tournent mal sous l’emprise de l’alcool consommé par des gens très jeunes (18-19 ans), non encore psychologiquement stabilisés. Une femme victime préfère parler  d’abord à une autre femme, avant de porter plaine, et de préférence à une de sa catégorie. Le recours à une aide psychologique au profit de la victime n’est que très rarement envisagé, à l’exception de la Marine, indique le rapport. Les faits avérés de harcèlement sexuel donnent lieu à une sanction disciplinaire (nombre variable de jours d’arrêt), susceptible de ruiner une carrière, ou même à une condamnation pénale si la justice est saisie. Le rapport énumère 12 canaux de signalement d’événements graves, au sein et en dehors de la hiérarchie, mais peu connus du personnel militaire et civil. Enfin, il propose 26 recommandations.

Mesures ministérielles. Suite à cette enquête, le ministre de  la Défense a présenté un plan d’action en 4 axes. Une cellule de soutien et de conseil dénommée « Thémis », dirigée par le contrôleur général Brigitte Debernardy, accompagnera la victime et le commandement pour la définition des suites judiciaires à donner à l’événement. La prévention sera renforcée par l’inscription des articles relatifs aux harcèlements, discriminations et violences dans le Code de la défense et le Code du soldat et par l’ouverture au droit à une protection juridique pour la victime. Pour assurer la transparence, le Haut fonctionnaire à l’égalité des droits traitera les signalements, fournira chaque année des statistiques sur les faits de harcèlement et de violence et mettra à la disposition des personnels militaires et civils toutes  les informations nécessaires quant à leurs droits et devoirs. La politique disciplinaire appliquera des sanctions plus graves, allant de l’exclusion temporaire à la radiation des cadres, pour les actes de violence ou d’agression sexuelle.

Loïc Salmon

Exposition photographique itinérante « Femmes de la défense »

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

Service de santé : traumatismes psychiques dans les armées, problème de santé publique

L’inspecteur général Didier Bolelli et le contrôleur général Brigitte Debernardy ont mené l’enquête sur le harcèlement sexuel dans les armées, hors Gendarmerie (ministère de l’Intérieur). Le ministère de la Défense emploie 60.000 femmes, soit près de 38 % du personnel civil et 15 % du personnel militaire. Quoique l’École Navale n’ait été ouverte aux femmes qu’en 1992, celles-ci représentent 14 % des effectifs de la Marine. L’École de l’Air est accessible aux jeunes filles depuis 1976. La féminisation atteint 33 % des militaires techniciens de l’air et 62 % des volontaires. L’armée de Terre compte 11.600 femmes. Elle en admet parmi les sous-officiers depuis 1976 et à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan depuis 1983. La Direction générale de l’armement, féminisée depuis longtemps, compte 11 des 19 officiers généraux féminins du ministère de la Défense. Le Service de santé emploie 59 % de femmes, qui représentent 42 % des effectifs projetés en opérations extérieures. Enfin, le corps des commissaires compte 27 % de femmes.




Mousquetaires !

D’Alexandre Dumas, historien militaire, au Paris de D’Artagnan, le catalogue de l’exposition « Mousquetaires ! » raconte en détail et avec beaucoup d’illustrations ce XVIIème siècle mouvementé… qui fait encore rêver !

Peu de traces matérielles subsistent de l’époque des mousquetaires, devenus personnages mythiques. Les estampes les représentent souvent de dos, comme des officiers observant le champ de bataille et des « gentilshommes » par excellence, modèles d’élégance et de société. Ces bretteurs portent des habits luxueux, une grande cape et une épée au côté. Le duel, quoiqu’interdit, se pratique dans la clandestinité. Il exprime la tension entre les aspirations héroïques, l’idéal de la noblesse, et les exigences du service du Roi, à savoir la soumission à la discipline et à la hiérarchie militaires. Cet univers est décrit par Gatien Courtilz de Sandras, mousquetaire quelques années au cours de sa carrière militaire de 1660 à 1679 et auteur des « Mémoires de Mr. D’Artagnan », à l’authenticité douteuse. Dumas s’en est inspiré, mais a aussi puisé à d’autres sources pour intégrer ses héros à l’Histoire en train de se faire. Dans la vie, D’Artagnan a arrêté le surintendant Nicolas Fouquet (1661) et le marquis de Lauzun (1671) et les a conduits à la forteresse de Pignerol (Piémont), où fut emprisonné à la même époque l’homme au masque de fer. L’Anglaise Lucie Haye, comtesse de Carlisle, fut mêlée à des affaires d’espionnage, emprisonnée et probablement torturée pendant la révolution anglaise (1641-1649). Dumas la transforme en la sulfureuse Milady de Winter, qui sera exécutée par le bourreau de Béthune en présence des fameux mousquetaires. Les ferrets, bijoux de la Reine Anne d’Autriche et au cœur de l’intrigue du roman « Les Trois Mousquetaires », font aujourd’hui partie d’ornements militaires. Ce sont les pièces de métal qui terminent la fourragère et les aiguillettes. Les autres mousquetaires, mentionnés par Courtiltz de Sandras, sont des personnages réels. Jean-Arnaud du Peyrer, comte de Tréville, s’engage dans les « Gardes françaises » (1616) puis est nommé sous-lieutenant d’une compagnie de mousquetaires (1625). Il en deviendra le capitaine-lieutenant (1634) après s’être illustré au siège de La Rochelle (1627-1628). Son cousin Henry d’Aramitz (l’Aramis du roman) entre aux mousquetaires à 20 ans en 1640. Autre cousin éloigné, Armand de Sillègue d’Athos d’Autevielle rejoint les mousquetaires en 1640 et meurt au cours d’un duel trois ans plus tard. Isaac de Portau (Porthos), né en 1617, commence comme cadet dans une compagnie des Gardes françaises commandée par le beau-frère du comte de Tréville. Il participe au siège de Perpignan en 1642, aux côtés de D’Artagnan, et entrera par la suite dans la compagnie des mousquetaires. Tous sont des cadets de familles nobles du Sud-Ouest de la France, pour qui les armées royales constituent un débouché professionnel. La bravoure jusqu’à la témérité forge la légende des Gascons. En outre, si elle est remarquée par les autorités, elle peut leur valoir un emploi public. En dehors de leurs incursions en Flandre, Val de Loire, Bretagne et même Angleterre, les mousquetaires de Dumas résident à Paris, chez l’habitant au faubourg Saint-Germain, afin d’être près du Louvre pour assurer notamment l’escorte du Roi en temps de paix. Le catalogue de l’exposition inclut un plan de Paris de l’époque…qui permet de suivre leurs traces !

Loïc Salmon

Exposition « Mousquetaires » au musée de l’Armée

« Mousquetaires ! », ouvrage collectif de 23 auteurs sous la direction d’Olivier Renaudeau. Éditions Gallimard Musée de l’Armée 272 pages 35 €




Exposition « Mousquetaires » au musée de l’Armée

D’Artagnan est le personnage de l’Histoire de France le plus connu à l’étranger après Jeanne d’Arc et Napoléon… grâce à Alexandre Dumas !

Selon une étude de l’UNESCO, ce dernier est le 13ème auteur le plus traduit dans le monde et le 2ème auteur français après Jules Verne. Mais, quelquefois l’Histoire dépasse la fiction, comme le montre l’exposition du musée de l’Armée sur les mousquetaires.

Les « vrais » mousquetaires. En 1622, Louis XIII, en guerre contre les protestants, détache 50 hommes de la compagnie des chevau-légers de sa garde pour former une unité indépendante. Quoique cavaliers, ils sont armés d’une arme lourde utilisable seulement à pied, le « mousquet » qui donnera son nom à l’unité. Ils portent la casaque bleue ornée de croix à fleurs de lis, signe d’appartenance à la « Maison du Roi » et qui provoquera la panique chez l’ennemi. Les 2 compagnies de mousquetaires constituent en effet de véritables troupes de choc. Lors du siège d’une ville fortifiée, après des travaux de sape, un déluge d’artillerie s’abat sur les murs pour provoquer une brèche, par où elles s’engouffrent l’épée à la main. Différente de l’épée de duel dont la fine lame, faite pour l’estoc (coup par la pointe), se brise facilement, l’épée de guerre, plus lourde permet de frapper également de taille (par le tranchant de la lame). Sa longueur la rend difficile à manipuler, mais donne une allonge avantageuse. Le « capitaine » des mousquetaires est par définition le Roi, qui délègue ses fonctions à un « capitaine-lieutenant », qui « tient lieu » de capitaine. Une noble naissance et la décision du Roi conditionnent l’entrée dans ce corps. Le capitaine-lieutenant, choisi lui-même pour sa fidélité, recrute de très jeunes gens (15-16 ans !) parmi sa famille ou celles de ses amis. Faute d’une véritable école d’officiers, les compagnies leur offre une formation militaire et les initie à la discipline et aux violences du combat. Les jeunes mousquetaires apprennent à obéir et commander, pratiquent l’équitation, l’escrime et la danse et reçoivent, parfois, une formation aux lettres et aux mathématiques. S’ils survivent aux missions périlleuses de leur unité en temps de guerre, les meilleurs peuvent prétendre à un commandement dans l’armée royale. Toutefois, pour ne pas priver l’armée de ses futurs cadres, les mousquetaires sont relayés, à partir de 1676, par les grenadiers à cheval de la Maison du Roi qui, comme eux, interviennent désormais au premier rang lors des sièges. Dès 1659, par ordre de Louis XIV, les mousquetaires deviennent les premiers soldats de l’armée royale à bénéficier d’une caserne à Paris, où leur discipline accroît leur prestige dans la population. En revanche, les « Gardes françaises », logées chez l’habitant, ont très mauvaise réputation par suite de leurs exactions. Lors du siège de Mons en 1691, un détachement de mousquetaires subit de lourdes pertes à cause de sa témérité. Puis le Roi cesse de venir aux armées et n’engage les compagnies que rarement. Au XVIIIème siècle, leurs missions consistent surtout en un service de garde et de prestige auprès du souverain. En 1775, par mesure d’économie, Louis XVI supprime les compagnies de mousquetaires. Brièvement rétablies par Louis XVIII après la chute du Premier Empire, elles disparaissent définitivement en 1816. Le seul « vrai » mousquetaire d’Alexandre Dumas s’appelle Charles Ogier de Batz, originaire de Gascogne et entré en 1633 (à 21 ans) dans une compagnie sous le nom de sa mère, D’Artagnan. Licencié comme les autres en 1646, il entre au service du cardinal … Mazarin ! Fidèle au Roi et au cardinal pendant la Fronde, il sera chargé par la suite de missions délicates et recevra des attributions civiles. Capitaine-lieutenant de la première compagnie de mousquetaires en 1667, il meurt au siège de Maastricht en 1673. Louis XIV dira de lui : « J’ai perdu D’Artagnan en qui j’avais toute confiance et m’était bon à tout ». Enfin, sans le savoir, Dumas rencontrera l’un des derniers mousquetaires en 1824 : le peintre Théodore Géricault, qui s’était engagé en 1814 et avait accompagné Louis XVIII jusqu’à Béthune au début des Cent Jours.

La légende. Alexandre Dumas crée l’archétype d’un héros militaire, rétif à la discipline, méprisant le danger et fidèle à son maître… mais relate aussi le déclin de la noblesse combattante au profit de la noblesse de cour. Sa trilogie historique est d’abord publiée sous forme de feuilleton dans le journal Le Siècle et en coopération avec Auguste Maquet, historien de formation. L’ouvrage « Les trois mousquetaires » est achevé en 1844, « Vingt ans après » en 1845 et « Le vicomte de Bragelonne » en 1847. Malgré quelques tricheries avec l’Histoire, Dumas a réussi à restituer l’esprit du Grand Siècle en emmenant le lecteur dans le cabinet de travail du cardinal de Richelieu, au siège de La Rochelle,0 dans les résidences du surintendant Fouquet et la cellule du « Masque de fer », ce mystérieux prisonnier dont l’identité présumée continue de faire couler beaucoup d’encre. L’intrigue, authentique, des « ferrets » de la Reine Anne d’Autriche cache en réalité une affaire d’espionnage international. En revanche, pour le reste, Dumas laisse libre cours à son imagination et à son parti-pris. Il représente Louis XIII comme un souverain falot, manipulé par son ministre, le cardinal de Richelieu. Or ce monarque, passionné par la chose militaire dès son enfance, a réalisé une collection d’armes à feu, dont a hérité le musée de l’Armée, et a passé plus de temps dans les camps et les bivouacs que dans ses palais. Richelieu est d’abord caricaturé et diabolisé dans « Les trois mousquetaires ». Dumas reprend ainsi à son compte la légende noire, élaborée dès le XVIIème siècle par les opposants ou les victimes de la politique du cardinal et relayée par les écrivains romantiques du XIXème. Il faut attendre «  Le vicomte de Bragelonne » pour que Richelieu soit reconnu comme soucieux, avant tout, du bien de l’État. Mazarin, très maltraité dans « Vingt ans après », a pourtant dirigé le royaume avec la régente Anne d’Autriche pendant 17 ans de périodes troublées. Ceci dit, le succès des romans sera amplifié par le théâtre dès 1845 et le cinéma en 1909. S’il n’existe aucun portrait authentique de D’Artagnan, les nombreux acteurs français et étrangers, qui l’ont incarné à l’écran, lui ont donné une célébrité mondiale. Un autre « cadet de Gascogne » fera aussi parler de lui  au théâtre sous le nom de « Cyrano de Bergerac », pièce d’Edmond Rostand créée en 1897 et encore jouée aujourd’hui.

Loïc Salmon

Mousquetaires !

L’exposition « Mousquetaires » (2 avril-14 juillet) se tient aux Invalides à Paris. Elle rassemble armes, vêtements, livres, documents, tableaux et gravures, dont une représentant la comtesse anglaise qui a inspiré le personnage de « Milady ». Figurent aussi les lourdes armures du cardinal de Richelieu et de Louis XIII, à l’épreuve des balles de mousquet. Outre le catalogue de l’exposition, sont notamment prévus des concerts (26 mai, 10 juin et 24 juin) et un cycle cinématographique d’œuvres françaises et américaines sur le thème des légendaires mousquetaires depuis 1920 jusqu’à « La fille de D’Artagnan » en 1994 (25 mai et 1er-6 juin). Renseignements : www.musee-armee.fr




Opération « Atalante » : bilan du commandement français

Outre ses principales missions, l’opération européenne « Atalante » en océan Indien a réalisé environ 30 missions d’assistance médicale et 10 sauvetages en mer, lors de son 3ème mandat sous commandement français (6 décembre 2013-6 avril 2014). Son chef sur le théâtre, le contre-amiral Hervé Bléjean, en a dressé le bilan devant la presse le 10 avril 2014 à Paris. La France, à l’origine de l’opération « Atalante » avec l’Espagne, en est le premier pays contributeur, grâce à ses forces stationnées à Djibouti. Pendant la période considérée, la force multinationale TF465 EUNAVFOR comptait 5 bâtiments, dont le transport de chalands de débarquement français Siroco, 4 avions de patrouille maritime (2 à Djibouti et 2 aux Seychelles), 7 hélicoptères embarqués et 1 équipe de protection (commandos Marine). Chaque nation finance les moyens qu’elle engage sous la direction de l’état-major basé à Northwood (Grande-Bretagne). Depuis décembre 2008, l’EUNAVFOR assume trois missions : protection des navires du programme alimentaire mondial (PAM) et de la mission de l’Union africaine pour la Somalie ; participation à la sécurité du trafic maritime dans le golfe d’Aden et des navires de pêche dans le Sud-Est de la Somalie ; participation à la dissuasion, à la prévention et à la répression des actes de piraterie. Selon l’amiral Bléjean, aucune attaque n’a réussi, malgré quelques tentatives, contre les navires du PAM qui ont acheminé 1,9 Mt de nourriture dans la région. L’EUNAVFOR n’exerce pas de contrôle de pêche, mais les contacts amicaux avec des bateaux de pêche somaliens, iraniens et yéménites permettent de récolter des renseignements. Ceux-ci alimentent la base de données de Northwood, qui les répercute vers les autorités légales de Somalie. Depuis le début de 2014, aucun acte de piraterie n’a réussi. D’après l’amiral, cela montre que la piraterie a perdu son attrait économique. Ainsi, le 18 janvier 2014, le Siroco a intercepté le boutre indien Shane-Hind et appréhendé des pirates « présumés » (dénomination juridique jusqu’à leur jugement), qui ont été transférés au Seychelles… où ils risquent 30 ans de prison ! Les accords de transferts entre l’Union européenne et les pays riverains permettent d’accélérer la procédure judiciaire. La Tanzanie vient d’en signer un et les Seychelles ont déjà jugé 50 % des cas de piraterie avérée. En outre, les navires marchands prennent mieux en charge leur propre protection par des moyens passifs et aussi par l’embarquement d’une équipe armée, étatique ou privée, particulièrement dissuasive. Enfin, l’EUNAVFOR coopère avec les bâtiments de l’OTAN engagés dans la lutte contre le terrorisme et aussi avec des unités russes, sud-coréennes, japonaises et chinoises. A la suite de ces succès, le mandat de l’opération « Atalante » devrait s’achever en décembre 2016, à condition notamment, précise l’amiral Bléjean, que les navires de commerce maintiennent leurs mesures d’autoprotection.

Par ailleurs, la Chine affirme sa présence maritime en Afrique. Un exercice s’est déroulé dans le golfe d’Aden entre le Siroco, la frégate allemande Hessen, 1 frégate chinoise et 1 pétrolier ravitailleur chinois, afin d’acquérir une expérience maritime commune. Des bâtiments chinois devraient rester dans la région après « Atalante ». D’autres se rendront dans le golfe de Guinée pour coopérer avec les marines occidentales sur zone. La Chine est en effet devenue le premier pays importateur de pétrole de la région, où résident environ 2 millions de ses ressortissants.

Loïc Salmon

Opération européenne « Atalante » : piraterie contenue en océan Indien

L’océan Indien : espace sous tension

 




Les généraux français de la Grande Guerre

Malgré les effectifs considérables qu’ils ont commandés, les généraux de la première guerre mondiale ne pouvaient prétendre qu’aux grades de brigadier et divisionnaire. Ceux de général de corps d’armée et d’armée ne seront introduits qu’en 1921.

Certains officiers ont connu un avancement rapide, de lieutenant-colonel au début de la guerre à général de division commandant une armée à la fin. Jeune brigadier en 1914, Mangin occupe cette haute fonction 2 ans et demi plus tard. Pétain, colonel ancien, y parvient en…quelques mois ! Ce brusque rajeunissement des cadres, qui exerceront longtemps de hautes responsabilités, aura de graves conséquences. Pétain demeure vice-président du Conseil  supérieur de la guerre jusqu’en 1931… à 75 ans ! Son disciple Debeney commande l’École de guerre, où s’élabore la doctrine de l’armée, avant de devenir chef d’état-major. Gouraud, commandant de la IVème armée en 1918, reste gouverneur militaire de Paris et membre du Conseil supérieur de la guerre jusqu’en 1937. L’enseignement militaire supérieur sera marqué jusque dans les années 1930 par un « magistère bleu horizon » (couleur de l’uniforme de la Grande Guerre). En 1977, le général Beaufre, juge ainsi son propre passage à l’École de guerre (1927-1929) : « La guerre de 1914-1918, codifiée par Pétain et Debeney, avait conduit à tout placer sous le signe de barèmes, d’effectifs, de munitions, de tonnes, de délais, de pertes, le tout ramené au kilomètre courant. C’était technique et commode, voire rassurant, mais foncièrement faux ; on le vit bien en 1940 ». L’ouvrage « Les généraux français de la Grande Guerre » présente notamment la carrière de 6 commandants en chef, 6 commandants de groupes d’armées et 13 commandants d’armées. L’apolitisme militant est la règle. Malgré l’affaire Dreyfus et celle des fiches, les influences politiques directes sont quasiment absentes des critères de choix des commandeurs. Parmi eux, figurent trois maréchaux entrés vainqueurs dans l’Histoire : Foch pour la guerre elle-même (1918), Joffre pour la bataille de la Marne (1914) et Pétain pour celle de Verdun (1916). Ferdinand Foch (1851-1929) choisit l’artillerie à sa sortie de l’École Polytechnique. Professeur 6 ans à l’École de guerre où il enseigne la théorie de « la bataille pour vaincre », il adaptera la doctrine aux possibilités et contraintes du moment et appliquera dans son commandement le concept « des batailles pour user ». Jacques Joffre (1852-1931), issu lui aussi de Polytechnique, préfère le génie et commence sa carrière en Extrême-Orient, au Soudan et à Madagascar. Promu général de brigade à 49 ans mais non breveté de l’École de guerre, il s’entoure de jeunes officiers brevetés… qui appliqueront les idées en vogue sans discernement quant à leur niveau d’exécution, lorsqu’il commandera en chef. Au début de la guerre, il « limoge » 160 généraux qu’il juge incompétents face à l’offensive allemande. Philippe Pétain (1856-1951) sort de Saint-Cyr fortement marqué, comme sa génération, par l’idée de « revanche » après la défaite de 1870. Il fixera l’armée allemande à Verdun par des évacuations, relèves et ravitaillements permanents des troupes françaises le long de la « voie sacrée », partant de Bar-le-Duc. Enfin, en 1917, il rétablit la discipline dans l’armée avec doigté et fermeté… sans que les Allemands s’en aperçoivent !

Loïc Salmon

Enseignement militaire supérieur : former les chefs d’aujourd’hui et de demain

« Les généraux français de la Grande Guerre » par Claude Franc. Éditions E-T-A-I, près de 300 photos, 192 pages. 39 €




Cyberdéfense : placer l’excellence militaire au service de la nation

Monde à part entière, le cyberespace a pris une dimension stratégique, où interviennent souveraineté nationale, espionnage, aspects juridiques, relations internationales et accélération technologique.

Officier général « cyberdéfense » à l’État-major des armées, le contre-amiral Arnaud Coustillière, a fait le tour de la question au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 mars 2014 à Paris, par l’Association région IHEDN Paris Ile-de-France.

Domaine militaire. Coordinateur des mesures pour développer la cybersécurité au sein du ministère de la Défense, l’amiral est responsable de la conduite des opérations en cas de crise cybernétique. A ce titre, il fait partie de l’équipe dirigeante du Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO) de l’État-major des armées. Le CPCO a une vision transverse de tous les moyens et organisations militaires. Il assure la planification opérationnelle des effets des frappes dans la profondeur ou du ciblage et collecte des renseignements d’intérêt civil et militaire. Il établit la cartographie des points forts et des faiblesses de la France en matière de cyberdéfense. Tous les organismes sont visés par la « cyberpollution » et les « cyberdivisions » frappent les sites du ministère de la Défense. En 10 jours, 6.000 sites français ont fait l’objet d’attaques venues de l’Algérie : un drapeau algérien apparaissait sur l’écran ! Acte technique contre un objectif stratégique, la cyberattaque est modulable selon l’effet recherché. En France, un cadre juridique garantit aux autorités politiques la possibilité de capacité offensive, après identification de l’origine de l’acte et en limitant autant que possible les effets collatéraux, comme pour le lancement d’un missile. « On ne dira pas comment on fait », précise l’amiral. Le ministère de la Défense va installer un pôle de cybersécurité en Bretagne (Rennes), où se trouve déjà le centre d’expertise de la Délégation générale pour l’armement (DGA). Il s’agit de former des opérationnels d’un niveau Master « bac + 6 » et non plus « bac + 4 ». Quelque 400 postes seront créés pour la formation à des actes techniques. Un centre de formation à la gestion de crises cybernétiques sera ouvert à l’École spéciale militaire de Coëtquidan et accessible aux étudiants civils. Pour disposer de ressources humaines conséquentes, une filière sera instaurée pour garantir un plan de carrière aux militaires spécialisés. L’armée américaine a déjà créé un corps de cyberdéfense au sein de l’artillerie. « Plus ça avance, plus on se rapproche du cœur des opérations, afin de déterminer qui fait quoi et quelles sont les zones dangereuses », explique l’amiral Coustillière. Il s’agit de constituer un réseau de partenaires de confiance dans le cadre de coopérations bilatérales et de relations internationales (diplomatie d’influence). Le Livre Blanc 2013 de la défense et de la sécurité nationale ainsi que la Loi de programmation militaire 2014-2019 prévoient un budget de 1 Md€ et la création de 550 postes pour les armées et la DGA. Des centres de formation seront également établis à Grenoble et Limoges.

Monde civil. La cybersécurité, enjeu de souveraineté, protège les infrastructures vitales (banques et transports) et les données industrielles. Ce secteur crée des emplois de proximité dans une zone de confiance et qui ne sont pas délocalisables en Inde ou en Chine. L’État français est peu présent dans la conduite de l’internet, indique l’amiral Coustillière. Mais depuis 2014, des textes législatifs l’engagent au niveau des ministères de l’Intérieur (gendarmerie et police) et de la Défense pour la réorganisation de l’action interministérielle. Le plan de cybersécurité inclut des recommandations pour les petites et moyennes entreprises (PME) et les grands groupes qui, comme le franco-allemand EADS et l’américain Boeing, ont des sous-traitants communs. En 2014, les investissements dans les projets de recherche et développement sont multipliés par trois par rapport à 2012, dont 15-20 % du financement peut être pris en charge par la DGA dans la cadre du dispositif RAPID (Régime d’appui PME pour l’innovation duale civile et militaire). La Loi de programmation militaire (LPM) 2014-2019 encadre les rapports entre l’État et 200 organismes d’intérêt national avec notamment la déclaration des incidents, la certification d’audits et la validation des matériels de télécommunications par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI). Faute de capacité technique, les PME sont souvent mal défendues. L’attaquant recherche le maillon faible : frapper l’administration du réseau pour atteindre le niveau financier en envoyant une pièce jointe dangereuse qui, par réaction en chaîne, téléchargera des données. La protection commence par l’éducation du personnel : 90 % des attaques sont contrées par des mesures simples, comme le changement fréquent de mot de passe. Opérationnelle depuis 2011, l’ANSSI comptera 1.500 personnes en 2015. Le plan de cybersécurité sera mis à jour en 2017.

Relations internationales. « Il n’y a ni allié ni ami dans la guerre économique », rappelle l’amiral. Il s’agit de protéger les secrets industriels nationaux face à la multiplication des services de renseignement (SR). Contrairement au droit anglo-saxon, flou en la matière, le cadre juridique français sépare les entreprises qui travaillent dans le cyberespace et les organismes qui les protègent. Les entreprises françaises ont tendance à donner facilement leurs données, enjeux pourtant majeurs qui nécessitent une démarche européenne lors des négociations de libre-échange avec les États-Unis. Alors que la Chine et les États-Unis s’affrontaient depuis longtemps en matière d’espionnage, ces derniers se sont retrouvés en position d’accusés après les révélations, en mai 2013, de l’informaticien américain Edward Snowden sur les programmes britanniques et américains, dont ceux de la NSA, de surveillance et d’écoute de masse. Comme lors du conflit russo-géorgien en 2008, des éléments pro-russes ont perpétré des cyberattaques en Ukraine en février et mars 2014, pour déstabiliser la société et prendre le contrôle des installations cybernétiques du pays. La guerre de l’information et des signaux s’est poursuivie par des cyberattaques pro-ukrainiennes contre des installations pro-russes. Enfin, selon l’amiral Coustillière, les mafias ukrainiennes sont redoutables en matière de cybercriminalité.

Loïc Salmon

Cyberespace : nouveau terrain d’affrontement international

Nouvelles armes informatiques pour des attaques mieux ciblées

La doctrine française de cyberdéfense repose sur deux volets complémentaires. Le premier porte sur la mise en place d’une posture robuste et résiliente de protection des systèmes d’information de l’État, des opérateurs d’importance vitale et des industries stratégiques, couplée à une organisation opérationnelle de défense de ces systèmes, coordonnée sous l’autorité du Premier ministre. Le second consiste en une capacité de réponse gouvernementale globale et ajustée, face à des agressions de nature et d’ampleur variées, faisant en premier lieu appel à l’ensemble des moyens diplomatiques, juridiques ou policiers, sans s’interdire l’emploi gradué de moyens relevant du ministère de la Défense, si les intérêts stratégiques nationaux sont menacés.