Jour-J

Cette bande dessinée, composée d’histoires complémentaires, fait revivre le grand débarquement du 6 juin 1944 en Normandie, avant, pendant et après, vu surtout par des soldats ou sous-officiers britanniques.

Il s’agit de la traduction de 12 numéros petit format de 64 pages d’une même série, publiée chaque semaine depuis juillet 1961 et intitulée « Commando ». Ce terme mythique, qui remonte à la guerre des Boers en Afrique du Sud (1899-1902), désigne les actions de guérilla et de raids des Afrikaners contre l’armée britannique. Les titres de ces récits, captivants et émouvants, parlent d’eux-mêmes : « Embuscade à l’aube », une opération spéciale avec la Résistance française ; « La batterie », autre opération spéciale mettant en lumière la psychologie de conscrits de divers horizons ; « Saut sur la Normandie » de parachutistes américains, qui seront aidés par des soldats russes enrôlés de force dans la Wehrmacht ; « Au mauvais moment, au mauvais endroit », quand un accident dû à de mauvaises conditions météorologiques met en péril l’opération « Overlord » (nom de code du débarquement) 2 jours avant le Jour J ; « Big Joe », le champion de boxe qui n’oublie pas sa spécialité, même au combat ; « Le sang des héros » ou la témérité de fils trop jeunes pour se battre comme leurs pères ; « Les diables rouges », ces parachutistes britanniques au béret rouge qui sèment la terreur chez l’ennemi ; « Opération bulldog », une histoire de chiens comme son nom l’indique ; « La meute des loups », commandos qui traversent la Manche à bord d’une péniche de débarquement le 6 juin ; « L’homme de fer » ou le combattant solitaire ; « le caporal du roi », qui se croit tout permis ; « Les pousse-cailloux », fantassins de la longue bataille de Normandie. Les récits sont émaillés d’utiles fiches techniques : pistolet-mitrailleur britannique Sten et son équivalent allemand Schmeisser ; « Pluto », oléoduc flexible pour acheminer le carburant à travers la Manche ; planeur de transport de troupes ; camion militaire à tout faire ; chasseurs-bombardiers britannique « Mosquito » et américain « Mustang » ; parachutiste britannique avec scooter ou vélo pliant largable avec lui ; homme-grenouille britannique ; torpille chevauchée par 2 hommes et sous-marin de poche britanniques ; char à fascines de branchages pour franchir les fossés et mortier de 290 mm pour percer le béton ; avion britannique d’attaque au sol « Typhoon », pendant du « Stuka » allemand ; le soldat britannique, capable de combattre de façon collective ou seul, face à l’Allemand, très entraîné et discipliné. Ces 12 récits de guerre, rédigés pour la plupart par des anciens combattants qui n’hésitent pas, parfois, à forcer le trait, donnent un aperçu du contexte guerrier de 1944. Ainsi, ils mettent en valeur l’héroïque soldat « anglais », par rapport à l’Écossais toléré, l’Irlandais incapable d’assurer correctement l’intendance et l’Américain condescendant. En face, les soldats allemands sont des brutes épaisses, sauf celui qui sait parler aux chiens, et leurs officiers fanatiques et fourbes, sauf un… qui admire l’esprit chevaleresque d‘un homologue anglais ! Ces récits témoignent aussi de la société militaire britannique des années 1940. Les officiers subalternes sont arrogants ou à peine compétents, sauf ceux sortis du rang bien entendu ! Seuls les officiers supérieurs, plus éloignés de la troupe, apparaissent responsables et expérimentés.

Loïc Salmon

Provence 1944

JU 87 « Stuka »

« Jour-J » bande dessinée britannique Commando. Éditions Pierre du Taillac, 780 pages.19,90 €




Provence 1944

Le 15 août 1944, les troupes alliées débarquent en Provence et parcourent 750 km vers le Nord pour réaliser la jonction, le 12 septembre, avec celles venues de Normandie (6 juin). L’armée française d’Afrique participe à cette opération dénommée « Dragoon ».

Décidé lors de la Conférence de Québec en août 1943 par Roosevelt et Churchill, ce projet est vite approuvé par Staline, qui y voit le moyen de soulager le front soviétique, et De Gaulle celui de démontrer la puissance retrouvée de la France, qui pourra ainsi siéger aux côtés des vainqueurs. Le plan définitif prévoit 600 bateaux de transport et 1.270 péniches de débarquement protégés par 250 bâtiments de guerre et 2.000 avions. La partie aéroportée implique 535 avions et 465 planeurs de transport de troupes. En face, malgré les ponctions au profit du front de Normandie, la Wehrmacht aligne 250.000 hommes, qui considèrent le Midi de la France comme un lieu de détente après les épreuves du front de l’Est. Jérôme Croyet, docteur en Histoire, relate avec force photos, documents et témoignages, cette épopée moins connue que celle du « Jour- J », mais autant mouvementée. Contrairement à celles de Normandie qui comptent beaucoup de jeunes recrues, les troupes du débarquement de Provence ont l’expérience du combat en Afrique du Nord (1942) et en Italie (1943). De l’hiver 1943 au 15 août 1944, les raids alliés déversent 12.500 t de bombes sur les lignes de communications, ports, usines et terrains d’aviation de Provence. A partir du printemps 1944 et avec l’aide de la Milice collaborationniste, les troupes allemandes pourchassent, le long de la vallée du Rhône, les maquis de la Résistance réfugiés dans les massifs des Glières et du Vercors. Ces maquisards, surtout des jeunes gens réfractaires au Service du travail obligatoire en Allemagne, ont rallié les Forces françaises de l’intérieur (FFI), regroupant notamment l’Armée secrète (gaulliste) et les francs-tireurs et partisans (communistes). Le 15 août, après un parachutage de 300 poupées utilisées comme leurres comme lors du « Jour-J », 5.607 parachutistes américains, anglais et français (1er Régiment de chasseurs parachutistes) sautent dans de mauvaises conditions météo, essuient les tirs antiaériens allemands et s’éparpillent au sol. Les maquisards les aideront à se regrouper. Le soir, 100.000 hommes ont pu débarquer entre Cavalaire et Saint-Raphaël. Malgré l’effet de surprise initial, ils livrent de durs combats contre la 19ème Armée allemande, qui se replie vers l’Est. Au cours de leur progression vers l’intérieur, les GI’s sont accueillis en libérateurs en raison de leur image de vainqueurs, contrairement aux soldats français qui incarnent la défaite de 1940, notamment les prisonniers de guerre. Cet enthousiasme suscite l’amertume des Français Libres : « On n’intéressait personne, les Amerlos, eux, vendaient cigarettes et chocolat ». De leur côté, les soldats allemands préfèrent se rendre aux unités régulières américaines, respectueuses du droit de la guerre, plutôt qu’aux FFI, dont ils redoutent la vengeance. Toutefois, grâce à l’aide des FFI (renseignement et harcèlement des troupes allemandes), les divisions américaines atteignent Grenoble en 7 jours au lieu de 90 comme initialement prévu. « Le débarquement en Provence est une réussite militaire, mais aussi publicitaire », conclut Jérôme Croyet. En effet, les cinéastes professionnels, intégrés dans les unités américaines, et les personnels de l’ECPA français captent l’instant pour alimenter les actualités ou les films de propagande.

Loïc Salmon

Femmes en guerre 1940-1946

« Provence 1944 » par Jérôme Croyet. Éditions Gaussen, 144 pages. 24,50 €




Le soldat et la putain

Pour conserver leurs troupes en état de combattre, les autorités politiques et militaires ont tenté de les protéger des maladies vénériennes. La prostitution autour des camps et casernes a été interdite, réglementée et même institutionnalisée avec un succès mitigé.

Le lieutenant-colonel Christian Benoit du Service historique de l’armée de terre a effectué des recherches approfondies dans les archives de l’armée, des hôpitaux et de la police ainsi que dans les romans, écrits par des témoins de leur temps. Au Moyen-Age, la prostitution est tolérée, tant qu’elle ne trouble pas l’ordre public. En 1254, Louis IX (Saint Louis) la rend clandestine en l’interdisant. Il se résout alors à l’autoriser dans certains quartiers et en « bordure » des villes. Jeanne d’Arc, en voulant l’éradiquer de son armée, introduit une condamnation morale qui va perdurer. Avec la propagation de la syphilis au XVème siècle, les chefs militaires tentent d’éloigner les prostituées des armées par des mesures répressives. Des hôpitaux sont établis : celui de l’Hôtel des Invalides à Paris reçoit, dès 1702, les soldats atteints de maladies vénériennes. Une politique de santé publique se met progressivement en place. L’armée n’a pas vocation à traiter la prostitution, mais elle y est contrainte de façon occasionnelle en temps de paix et en permanence en temps de guerre. L’étude du livre porte surtout sur les XIXème et XXème siècles et se limite aux soldats français agissant sur ou hors du territoire national et aux prostituées françaises en contact avec les armées nationales et étrangères en France. Le lieutenant-colonel Benoit rappelle que le jeune homme qui entre dans l’armée quitte sa famille, son métier et ses amis. Il se trouve plongé dans un monde nouveau, parmi des inconnus et soumis à des chefs exigeants. Il devient « déraciné » avec une restriction de sa liberté de circuler, afin de réduire ses contacts avec la population locale. La modicité de sa solde l’empêche de s’échapper du milieu militaire aux loisirs réduits et surveillés. Il rencontre surtout des prostituées, aussi « déracinées » que lui. A l’ère industrielle, la faiblesse des gains et la précarité des métiers provoquent un chômage chronique et fait basculer dans la prostitution des femmes ayant une profession déclarée. S’y ajoutent les filles de province séduites par des soldats, qui les abandonnent quand leur régiment change de garnison. Elles se rendent alors dans les grandes villes pour survivre, surtout à Paris. Après les guerres napoléoniennes, l’armée et la police coopèrent pour réglementer la prostitution et en limiter les conséquences. Il faut attendre 1888 pour que le fait d’avoir attrapé une maladie vénérienne ne soit plus considéré, par les médecins, comme une « faute » mais comme un « malheur » ! Les maisons closes, où l’état sanitaire des pensionnaires est suivi, donneront naissance aux « bordels militaires de campagne » (BMC) pendant les guerres de colonisation. Leur prospérité pendant le second conflit mondial, grâce à la clientèle allemande, entraînera leur interdiction en 1946 en… métropole ! Le dernier BMC de la Légion étrangère ne sera fermé qu’en 1995. Même les troupes américaines ont dû « faire avec » la prostitution réglementée, car les rencontres avec les Anglaises, Françaises et Allemandes, prostituées ou non, ne les ont pas mises à l’abri des maladies vénériennes. Pendant la guerre de Corée (1950-1953), les GI’s avaient accès à des bordels… subventionnés par le gouvernement coréen !

Loïc Salmon

« Le soldat et la putain » par Christian Benoit. Editions Pierre de Taillac, 672 pages. 22,90 €




Le nerf de la guerre

La paix, but de la guerre selon Aristote, coûte de plus en plus cher. Pillage et « guerre économique » ont toujours fait partie de la guerre tout court, de même que l’espionnage, clé de voûte des empires terrestres et maritimes.

Cet ouvrage relate trois millénaires de l’histoire militaire du monde sous cet angle, de l’Occident à l’Orient. Ainsi, l’expansion de l’Égypte des pharaons au Sud, à l’Est et à l’Ouest est financée, pendant presque cinq siècles, par les mines d’or de Nubie (Soudan), centre mondial de la production d’or de l’époque. Le « métal jaune », préféré à l’argent métal pour sa rareté, est principalement négocié en Méditerranée dans la cité grecque de Mycènes et… à Troie ! L’empire perse alimente en espèces sonnantes la rivalité entre les cités grecques pendant la guerre du Péloponèse. La capture de son trésor, entreposé notamment à Suse et Persépolis, permet à Alexandre le Grand de poursuivre ses conquêtes jusqu’en Inde et de stimuler ultérieurement le développement du monde hellénistique. Carthage, rivale de Rome dans le bassin méditerranéen, a confié la défense de son empire maritime à des mercenaires (sauf les officiers supérieurs), qu’elle ne parvient plus à payer. Le pillage des trésors et la vente d’esclaves de Carthage, des Gaules, d’Égypte et de Dacie financent les légions romaines, qui représentent près de 80 % du budget de l’État. En outre, leurs conquêtes intègrent à l’empire des territoires riches en minerais et en produits de l’agriculture et de l’élevage et dont certains sont traversés par les routes de la soie, de l’étain, de l’ambre et de l’alun. L’empire musulman des Omeyyades s’enrichit des butins des palais perses, des églises et monastères byzantins et de la recherche des tombes pharaoniques. L’interdiction du prêt à intérêt par le Coran fait la fortune des banquiers juifs, arméniens et, plus tard, italiens. Comme les conquérants arabes, les Vikings pratiquent la razzia des objets de culte en métaux précieux des couvents et vendent, comme esclaves, les hommes les plus robustes et les femmes les plus belles. La « Pax Mongolica », qui sécurise la route de la soie grâce aux unités de cavalerie mobile, est réalisée par la terreur qu’inspirent les hordes mongoles. Leur service d’action psychologique fait croire qu’elles sont plus nombreuses et plus efficaces que les armées des régions envahies. En outre, les Mongols proposent aux villes hostiles d’éviter le saccage par le paiement d’un tribut… qui limitera leurs propres pertes et financera leurs conquêtes futures ! La conquête du nouveau monde nécessite des galions pour transporter ses richesses en Europe et des vaisseaux pour les protéger des pirates. Les Marines militaires, l’artillerie et les fortifications coûtent très cher aux États européens, qui se lancent dans une course aux armements. Dès le XVème siècle, les pays belligérants créent des banques centrales pour financer l’effort militaire, puis la « guerre totale » jusqu’aux deux conflits mondiaux. A la même époque, débute la fabrication de fausses monnaies étrangères pour déstabiliser les pays ennemis. Au XVIIIème siècle, pour étendre son influence, la Grande-Bretagne appuie son armée et sa Marine  par sa « cavalerie d’or de Saint Georges », qui soudoie les personnalités politiques de pays tiers. Aujourd’hui, les trafics de drogues, d’or et de pierres précieuses financent les conflits asymétriques et les manipulations de devises déclenchent des guerres économiques et commerciales.

Loïc Salmon

Chine, Iran, Russie : un nouvel empire mongol ?

Le basculement océanique mondial

Asie-Pacifique : rivalités et négociations sur les enjeux stratégiques

« Le nerf de la guerre » par Alessandro Giraudo. Éditions Pierre de Taillac, 448 pages. 25€




DCI : actions communes de défense et de diplomatie

Outil de la politique d’exportation d’armement et porteur de l’image des armées, Défense Conseil International (DCI) contribue à l’influence de la France par le partage de savoir-faire, la garantie de qualité et la création de relations durables avec les pays clients.

Son président-directeur général Jean-Michel Palagos l’a expliqué au cours d’une conférence-débat organisée, le 11 juin 2014 à Paris, par l’Association des auditeurs jeunes de l’Institut des hautes études de défense nationale.

La stratégie. Outre son droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU, la France occupe une place à part parmi la communauté internationale par son indépendance historique des blocs et des courants de pensée dominants : guerre du Golfe (1991), non-intervention en Irak (2003), engagement au Mali (2013). Son courage, souligne Jean-Michel Palagos, la fait respecter dans le monde, car elle est venue secourir certains pays sans rien demander en retour, notamment en ce qui concerne la situation en Syrie, au Liban et dans la bande sahélo-saharienne. Le Koweït n’a pas oublié que DCI est la seule entreprise occidentale à ne pas avoir quitté le pays en 1990, lors de son invasion par l’armée irakienne. Depuis la construction de frégates Sawari pour l’Arabie Saoudite dans les années 1980 puis la formation à la souveraineté en mer des États voisins (Qatar et Émirats arabes unis), la France a implanté une base de défense navale, aérienne et terrestre à Abou Dhabi en 2009 pour sécuriser ses approvisionnements pétroliers et gaziers. La mer Rouge, autrefois sous influence de la Grande Bretagne, passe sous celle de la France. Par ailleurs, les forces armées françaises, qui ont réussi leur retrait d’Afghanistan, sont devenues les meilleures d’Europe, car capables de remplir la totalité des missions pour installer la paix et combattre le terrorisme. DCI fait payer ses prestations par les États demandeurs. La Direction de la coopération de sécurité et de défense du ministère des Affaires étrangères lui sous-traite les transferts de formation dans les pays en développement. Outre les pays arabes, DCI prospecte en Malaisie, Amérique du Sud et Afrique. Les pays de la corne de l’Afrique bénéficient d’une croissance économique grâce aux cultures vivrières et au pétrole offshore, mais ressentent un besoin de sécurité, notamment contre la piraterie maritime. Toutefois, tout transfert de savoir-faire militaire doit recevoir au préalable le feu vert  de la Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre. Celle-ci examine les dossiers au cas par cas, selon la technologie à transférer et les risques concernant le pays demandeur. Auparavant, pour éviter toute imprudence, DCI s’informe auprès de la Direction des affaires stratégiques du ministère de la Défense sur la portée stratégique et le contenu technique du projet demandé. Ainsi, DCI-NAVCO va assurer la formation opérationnelle des équipages des bâtiments russes de projection et de commandement Vladivostok et Sébastopol, en construction au chantier naval de Saint-Nazaire.

La méthode. DCI-DESCO apporte conseils et qualifications tout au long du cycle de vie d’un équipement, sauf sa fourniture initiale qui incombe à l’industriel. Ce dernier suit une logique de recherche, développement et performance d’un matériel neuf et n’assure son maintien en condition opérationnelle (MCO) qu’en France. Fidèle à sa logique de service, DCI fait du MCO à la demande du client étranger. En effet, même si l’équipement n’est pas entretenu, son dysfonctionnement sera toujours imputé à l’exportateur ! Partenaire mais indépendant de tous les industriels français, DCI étudie les besoins spécifiques des états-majors étrangers, jamais identiques d’un pays à l’autre. Ils veulent l’équipement, comprendre son fonctionnement, une formation opérationnelle, une opérabilité entre systèmes d’armes et participer à des manœuvres internationales. Ainsi, DCI facilite la coordination avec le chantier naval lors de l’immobilité de longue durée d’un navire pour entretien et réparations. Il forme notamment : équipages d’aviation légère d’une armée de Terre étrangère au vol tactique de nuit avec des jumelles à vision nocturne ; plongeurs démineurs ; Forces spéciales de montagne ; personnels de sécurité aérienne. Relais des Écoles militaires françaises, il forme des spécialistes et des élèves officiers étrangers, dont environ 1.000 sont déjà passés par Saint-Cyr, l’École navale ou l’École de l’Air avant d’entrer dans l’élite militaire de leurs pays d’origine. Par exemple, les futurs officiers de Marine, âgés de 20 ans, séjournent 7 ans en France : 2 ans immergés dans une famille à Cherbourg avec des cours de français, mathématiques et physique ; 2 ans dans un institut universitaire de technologie ; 2 ans en université ; 1 an avec une promotion de l’École Navale. Ils en ressortent bilingues et francophiles.

Le personnel. La moitié du personnel de DCI vit hors de France : militaires en fin de contrat ou retraités, personnels détachés et jeunes diplômés civils. Les spécialistes se présentent pour poursuivre leur métier de base ou pour travailler dans un pays où ils ont été affectés au cours de leur carrière militaire. Mais ils doivent présenter des compétences transférables : plongeur démineur, mécanicien de char Leclerc ou d’hélicoptère ou pilote d’avion par exemple. Le détachement de pilotes de chasse à DCI, dans la limite des contraintes opérationnelles, ne coûte rien à l’armée de l’Air et contribue à son image de marque à l’étranger. Alors que la Marine française ne déploie que des sous-marins à propulsion nucléaire, le groupe DCNS construit aussi des submersibles diesel Scorpène pour l’exportation, dont les équipages étrangers devront apprendre à se servir. DCI forme alors à la propulsion diesel d’anciens sous-mariniers français, qui pourront aussi transférer leur savoir-faire en matière de navigation et de conduite opérationnelle. DCI recrute 250 personnes/an selon des critères stricts : avoir quitté leur armée d’origine en bons termes ; adaptation à un autre cadre de vie ; ouverture sur le monde ; être conscient que son savoir-faire contribue au rayonnement de la France. « Il faut 42 ans (encadré) pour faire des transferts de savoir-faire », estime le président-directeur général de DCI.

Loïc Salmon

Armements : maintien des exportateurs traditionnels et émergence de nouveaux

DGA : l’expertise technologique, avenir de l’outil de défense

Euronaval 2012 : défis maritime et industriel

Défense Conseil international (DCI) a regroupé, en 2000, quatre sociétés privées qui accompagnent les grands programmes d’exportations d’armement : COFRAS, créée en 1972 pour les forces terrestres et de gendarmerie ; NAVFCO (1980) pour les Marines ; AIRCO (1984) pour les forces aériennes ; DESCO (1990) pour la sécurisation des programmes. L’actionnariat de DCI se répartit entre : l’État français, 49,90 % ; la société Sofema (maintenance d’équipements militaires), 30 % ; Sofresa (exportation de systèmes avancés), 10 % ; Eurotradia International (conseil et service), 10 %. En 2013, DCI, qui emploie 800 personnes, a réalisé un résultat net de 20 M€ sur un chiffre d’affaires de 221 M€ avec un carnet de commandes de 339 M€. Actif dans une centaine de pays, il dispose de représentations permanentes en Arabie saoudite, aux Émirats arabes unis, au Koweït, au Qatar et à Singapour.




L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre 1794-2014

Par son adaptabilité, l’hélicoptère de combat de l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) peut s’utiliser du conflit de haute intensité à l’action humanitaire. Sa rapidité d’emploi lui confère une dimension politico-militaire dans la gestion des crises.

Il aura quand même fallu 60 ans pour y arriver, comme le présente en détail ce livre, tiré de la thèse de doctorat d’histoire contemporaine du général (2S) André Martini, soutenue en 2004 puis enrichie pendant la décennie suivante. L’ALAT justifie sa double appartenance au monde rustique de l’armée de Terre et à celui de la technique aéronautique. Son esprit pionnier, caractéristique de la saga de l’aviation tout court, se heurtera souvent aux dures réalités administratives et financières, sans oublier les rivalités entre armées de Terre et de l’Air. Aux États-Unis, les expériences de ballons d’observation aériennes et de réglage de tirs d’artillerie débutent à la guerre de Sécession (1860-1865). La Grande-Bretagne met sur pied une unité de ballons au Beschuanaland (Afrique australe) en 1884. Mais la France les a précédées lors de la bataille de Fleurus…en 1794 ! Cette innovation est ensuite décriée comme une « tricherie » dans la conduite de la guerre. Elle ne réapparaît qu’au siège de Paris en 1870. Après les essais de « l’avion » de Clément Ader (1897) et surtout la traversée de la Manche par Louis Blériot en 1909, les militaires s’y intéressent. L’aéronautique désigne alors la science de la navigation aérienne, l’aérostation « les plus légers que l’air » et l’aviation « les plus lourds que l’air ». L’hélicoptère apparaît dans les années 1920, mais il faut attendre les guerres de Corée puis d’Indochine et surtout d’Algérie pour qu’il démontre son utilité. Le 8 mars 1956, le colonel Marcel Bigeard réussit la première opération héliportée en utilisant des hélicoptères comme engins d’assaut. Par ailleurs, fin 1960, plus de 1.500 blessés ont été évacués de nuit en plus de 750 missions extrêmement risquées. Vulnérable, l’hélicoptère sera rapidement doté de mitrailleuses, lance-roquettes et enfin missiles. Le besoin de deux niveaux d’action aérienne se manifeste : appui mené par des moyens concentrés sur quelques bases opérationnelles, du ressort de l’armée de l’Air ; action aérienne immédiate et intégrée à la manœuvre terrestre qui relève de l’ALAT. La formation des pilotes d’hélicoptères se fait dans les deux armées. Dans l’armée de l’Air, elle attire les pilotes devenus inaptes au métier de chasseur ou de transporteur. En revanche, dans l’armée de Terre, les jeunes officiers se tournent vers l’hélicoptère, comme leurs anciens vers la cavalerie légère. Les progrès techniques transforment le combat dans la 3ème dimension. Le radar « Spartiate » permet de guider vers l’arrière les hélicoptères possédant l’aptitude au vol ans visibilité, garantissant du secours aux équipages par tous les temps. Viennent ensuite les jumelles intensifiant la lumière résiduelle, pour le vol de nuit, et la caméra thermique pour l’identification des cibles. Les combats de demain, intenses et de courte durée seront soumis à la surveillance constante des moyens de renseignement et à la menace permanente d’armes précises à temps de réaction très bref. Le rythme des interventions de l’ALAT sera accru en conséquence. Devant la complexité des équipements destinés à maîtriser ces risques, le facteur humain restera toujours primordial.

Loïc Salmon

ALAT : retour d’expérience opérationnelle

Armée de Terre : l’ALAT, indispensable à l’engagement terrestre

« L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre » 1794-2014, par le général André Martini. Éditions Lavauzelle, 448 pages.




ALAT : retour d’expérience opérationnelle

En cinq ans d’engagements en Afghanistan, en Libye, en Côte d’Ivoire, en République Centrafricaine et au Mali, l’Aviation légère de l’armée de terre (ALAT) a développé son savoir-faire et sa doctrine de l’aérocombat : vol tactique ou de combat, de nuit et au plus près du sol.

Un colloque sur ce sujet a été organisé, le 17 juin 2014 à Villepinte (banlieue parisienne), dans le cadre du salon des armements terrestres Eurosatory. Parmi les intervenants figurent : le général de brigade Laurent Kolodziej, à l’époque chef interarmes de l’opération « Serval » au Mali ; le général de brigade Michel Grintchenko, chef de l’état-major aéromobile au sein du Commandement des forces terrestres ; le général Sancho, commandant de l’ALAT espagnole.

Opération interarmes. Outil de guerre souple et réactif, l’hélicoptère de combat démultiplie la liberté d’action du chef, explique le général Kolodziej. L’aérocombat s’inscrit dans la manœuvre tactique, décidée par le chef interarmes, au contact de l’adversaire et à dominante arme blindée cavalerie ou infanterie mécanisée. Il permet de s’affranchir des distances, rend son emploi réversible et assure la surprise. Au Mali, intégré à un groupement tactique interarmes (GTIA) déployé sur une zone grande comme une fois et demi la Belgique, le groupe aéromobile apporte la plus-value de la combinaison des composantes de combat, la souplesse de l’articulation et une complémentarité des capacités (appui feu et logistique). Il permet l’acquisition du renseignement et l’agression dans la 3ème dimension. Il assure des actions d’opportunité : prendre pied sur un objectif lointain et difficile d’accès ; combiner le feu et la reconnaissance ; accélérer les approvisionnements en alimentation, eau et munitions. En outre, les mesures de coordination dans la 3ème dimension, qui excluent l’improvisation, sont acquises par la préparation opérationnelle de personnels certifiés et entraînés dans les régiments. La planification interarmées intègre les contraintes logistiques de l’avant : points d’appui sécurisés de la « plateforme opérationnelle désert » pour ne pas user trop vite hommes et machines ; maillage de points de ravitaillement et de maintenance des hélicoptères. Plus exposé que les troupes au sol en cas de crash, l’hélicoptère doit être rapidement sécurisé, avec la prise en compte de blessés parmi l’équipage et par une température extérieure pouvant monter à 55° C. Le déploiement de 3.000 hommes sur un vaste territoire exige l’intégration permanente d’un détachement ALAT au PC du GTIA, en vue d’agir vite, fort et loin : opération héliportée, raid dans la profondeur ou force de réaction rapide comme l’héliportage d’une compagnie (140 hommes) à une distance de 100 km en moins d’une heure. Il s’agit de pré-établir un dispositif cohérent, sans dévoiler sa manœuvre. Un groupe aéromobile permet souplesse et réactivité. Il peut se réarticuler au cas où la mission est reconfigurée en vol. Par exemple, quand l’adversaire n’est pas celui qu’on croyait ou n’est pas là où on le croyait. Capacité majeure du combat de haute intensité grâce à son ubiquité, l’aérocombat montre aussi à la population locale que la force « Serval » peut agir partout.

Fulgurance et continuité. Les récents engagements de l’ALAT ont mis en avant ses diverses facettes tactiques, indique le général Grintchenko : Afghanistan, puissance de feu de petits modules dans un espace restreint; Côte d’Ivoire, combat en zone urbaine et déstructuration d’une armée hostile et à rechercher ; Libye, briser un front et détruire 2 brigades ; Mali, immensité des zones d’action et grosse masse de manœuvre. Préparée en 3 jours avec des actions offensives de 3 mois, l’opération « Serval » dure depuis janvier 2013. Elle a engagé 20 hélicoptères, 1 avion, 50 véhicules et 300 personnels. L’hostilité de l’environnement atteint la limite du possible technique et humain : température, altitude, nuit noire et sable abrasif. L’entrée en premier, pour sécuriser les autorités maliennes, signifie pour les équipages : délai inconnu de l’arrivée des munitions, absence de PC et ignorance du lieu de logement. Ce combat semi itinérant exige de se déplacer toujours avec sa logistique et d’installer une « plateforme désert », permanente ou temporaire, à partir de rien et qui permettra de durer. La combinaison avec les troupes au sol prend en effet du temps… pendant lequel les réservoirs des hélicoptères se vident ! Le combat devient de haute intensité face à un adversaire fanatisé, initialement mobile puis en position de défense ferme dans son réduit. Les attaques en « meute » nécessitent de nombreux appareils, qui brûlent beaucoup de potentiel (heures de vol). Elles exigent aussi de l’intelligence collective pour déterminer les configurations multiples, afin de couvrir l’ensemble du spectre des missions. Le Tigre, très bien protégé, dispose d’une redoutable puissance de feu, terreur des djihadistes. La boucle décisionnelle, très courte, du commandement des hélicoptères, facilite une forte réactivité pour exploiter l’occasion. Par exemple, la découverte d’une préparation d’embuscade entraîne le déroutement d’un hélicoptère, qui ira tirer sur la  colonne djihadiste concernée avant qu’elle ne se mette en position. Les actions d’éclat alternent avec celles, plus humbles et constantes, pour assurer la continuité de l’action : rechercher un camion qui s’est perdu, secourir un véhicule en panne ou même un canon Caesar destiné à appuyer une unité. Les hélicoptères de nouvelle génération (Tigre et NH90) ont permis de gagner les batailles, souligne le général Grintchenko. Mais, dit-il, la guerre a été gagnée par ceux de l’ancienne génération (Puma et Gazelle), quoique plus vulnérables, qui ont apporté volume, rusticité et disponibilité avec un coût d’emploi acceptable.

Fiabilité du matériel. La Famet (ALAT espagnole) a mis 3 hélicoptères Tigre au service de la Force internationale d’assistance à la sécurité en Afghanistan entre mars et décembre 2013. Le général Sancho en a présenté un retour d’expérience, qu’il juge très satisfaisant avec un taux de disponibilité de 91% sur 8 mois. La Famet a couvert une zone de 450 km de large sur 550 km de long. Ses missions ont consisté notamment en escorte de convois (31 %), protection aérienne (23 %), reconnaissance et surveillance (8 %), renseignement (5 %) et opérations spéciales (5 %). La menace venait surtout des armes de petit calibre, et des lance-roquettes individuels utilisés comme armes anti-aéronefs et, dans une moindre mesure mais dont il fallait tenir compte, des missiles sol/air portatifs. Enfin, la Famet devrait disposer de 28 Tigre en 2025 et de 47 en 2040.

Loïc Salmon

« Serval » : manœuvre aéroterrestre en profondeur et durcissement de l’engagement

Libye : bilan du Groupe aéromobile dans l’opération Harmattan

L’histoire de l’Aviation légère de l’armée de terre 1794-2014

L’Aviation légère de l’armée de terre entretient des liens traditionnels et tactiques avec les troupes au sol, qui peuvent compter sur elle pour un appui feu ou une évacuation sanitaire. L’expérience acquise lui permet de réduire la prise de risques au strict nécessaire. Arme de mêlée, d’appui et de soutien, elle change le rapport de forces sur le terrain. Son appui feu démultiplie l’effet combiné air/sol. Enfin, le tir à vue évite les dégâts collatéraux, qui pourraient remettre la décision en cause.




14 juillet 2014 : 80 nations invitées pour les 100 ans de la Grande Guerre

« Ce défilé marque la filiation entre les « poilus » de 1914 et nos soldats qui montrent tous les jours les mêmes qualités de courage et d’abnégation », a déclaré le général de corps d’armée Hervé Charpentier, gouverneur militaire de Paris, lors de sa présentation à la presse le 3 juillet 2014. Tel est le thème retenu pour le défilé des armées, le 14 juillet, avenue des Champs-Élysées à Paris : 3.752 militaires à pied, 82 motos, 285 véhicules, 54 avions, 36 hélicoptères, 281 chevaux de la Garde républicaine et…1 lâcher de colombes en souvenir des pigeons voyageurs qui transmettaient le courrier dans les tranchées. 2014 marque en effet le centenaire de la première guerre mondiale, à laquelle ont participé 80 nations. Leurs ressortissants ont, soit combattu d’un côté ou de l’autre, soit travaillé, surtout dans les champs, pour remplacer les soldats partis au front. Ceux-ci sont évoqués par 2 groupes en tenue « bleu horizon » de l’époque, alignés Place de la Concorde, face à la tribune présidentielle. Face à elle, la parade sur 180 m des emblèmes (drapeaux nationaux) des nations effectivement présentes, répartis en 3 chevrons, constitue l’animation initiale de 14 minutes avec 2 chants des « poilus » de 1914 et la « Marseillaise », entonnés par le Chœur de l’armée française. A cette occasion, une « sonnerie aux emblèmes » a été composée par un réserviste, conseiller culturel du gouverneur militaire de Paris et ancien chef de la musique de la Garde républicaine. Au centre et en tête devant le drapeau de l’Union européenne, se tient la garde au drapeau du Régiment d’infanterie de chars de marine (RICM, crée en juin 1915), le plus décoré de France avec 19 citations : Légion d’Honneur ; Médaille militaire ; croix de Guerre 1914-1918 (10 palmes), 1939-1945 (2 palmes) et théâtres d’opérations extérieurs (5 palmes) ; croix de la Valeur militaire (2 palmes). Le défilé proprement dit des troupes et des matériels sur les 1.910 m des Champs-Élysées célèbre des anniversaires des forces françaises. Outre ses 80 ans, l’armée de l’Air fête les 100 ans de la première mission de reconnaissance, du premier bombardement, de la première victoire aérienne et de la première mission d’extraction d’un pilote ainsi que les 50 ans de la dissuasion nucléaire. En octobre 1914, la Brigade des fusiliers marins a participé à la bataille de Dixmude, dont un bâtiment de projection et de commandement porte aujourd’hui le nom. Enfin, l’Aviation légère de l’armée de terre existe depuis 60 ans. Les opérations extérieures sont représentées par le Service de santé des armées, de retour d’Afghanistan, et le  8ème Régiment de parachutistes d’infanterie de marine, engagé en République Centrafricaine. Un tableau final met notamment en scène 4 jeunes gens majeurs (2 garçons et 2 filles) pour symboliser la paix, la jeunesse, l’espoir et le renouveau. En tout, quelque 200 militaires et 250 jeunes gens venus du monde entier, par leur présence, rendent hommage à la mémoire des disparus de la Grande Guerre et célèbrent la réconciliation du continent européen.

Loïc Salmon

14 juillet 2013 : une armée d’avant-garde fière de ses traditions




Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

Au Moyen-Orient, zone conflictuelle, le « cyber » (ensemble de systèmes informatiques) permet aux acteurs étatiques ou non d’agir, de façon discrète et à faible coût, en matière de renseignement, de sabotage, d’opérations militaires, de communication, d’information et de simple attaque informatique.

Olivier Danino, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique, a présenté la situation au cours d’un séminaire organisé, le 21 mai 2014 à Paris, par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. En outre, il a réalisé, pour le compte de la Délégation aux affaires stratégiques du ministère de la Défense, une étude rendue publique à cette occasion.

Principaux États. En matière de renseignement, les États recourent à la veille sur Internet (défense) et aux virus informatiques (offensive). Pays le plus en avance du Moyen-Orient dans le domaine cybernétique, Israël veut créer une symbiose entre les mondes militaire, universitaire et industriel. L’accent est d’abord mis sur l’éducation de la jeunesse en la matière. Tsahal (forces armées israéliennes) finance une formation à l’informatique dans environ 50 écoles du pays depuis la rentrée scolaire 2012-2013 pour les jeunes de 14-15 ans  et, avec d’autres organismes dont le ministère de l’Éducation, un programme d’expertise pour ceux de 16-18 ans. Plusieurs universités proposent des diplômes de cybernétique. Pendant leur service militaire, ces jeunes sont envoyés dans des unités spécialisées pour acquérir rapidement des compétences élevées. La plus importante, dénommée « unité 8200 », envoie régulièrement une équipe sur le terrain. Elle traite le renseignement d’origine électromagnétique et le décryptage de code. Des formations sont proposées aux personnels des armées de Terre et de l’Air, de la Marine et des services de renseignement, y compris aux officiers supérieurs. Depuis janvier 2012, le ministère de la Défense dispose d’une administration centrale du cyber pour coordonner les efforts des services de sécurité et appuyer les projets industriels de développement de systèmes avancés. Depuis  février 2013, le Centre de cyberdéfense surveille les tentatives d’attaques contre les réseaux militaires. Un document de la Direction des opérations de Tsahal confirme que la doctrine officielle en la matière repose sur le renseignement, la défense et l’attaque. Mais les autorités israéliennes ne reconnaissent pas leur participation à l’élaboration des virus informatiques Flame ou Stuxnet, qui a perturbé le fonctionnement des centrifugeuses nucléaires iraniennes. La stratégie de « dissuasion cybernétique » d’Israël rappelle celle de sa dissuasion nucléaire. Selon Olivier Danino, Israël maintient ainsi une pression sur l’Iran et les pays qui négocient avec lui, en affirmant, de manière détournée, qu’il dispose d’un éventail de moyens, dont le cyber, pour mener avec succès une opération militaire contre les installations nucléaires iraniennes. De son côté, l’Iran tente de rattraper son retard en matière de cyber. Il construit son propre « internet national », qui devrait couvrir tout son territoire d’ici à 2015 Depuis 2011, une « cyber police » est chargée de lutter contre la criminalité sur internet et surveiller les réseaux sociaux… pour  protéger les Iraniens des logiciels malicieux qui s’y trouvent ! Depuis les ravages du virus Stuxnet, le « Commandement de la défense cyber » s’occupe de la sécurité des infrastructures nationales. En matière d’offensive informatique contre les pays hostiles, l’Iran préfère passer par des entités qui ne lui sont pas rattachées officiellement, afin de nier toute responsabilité en cas d’incidents. Ce fut le cas lors des attaques contre les installations saoudiennes d’hydrocarbures d’Aramco. En revanche, le groupe « Iran Cyber Army », composé d’informaticiens civils et de hackers (pirates informatiques), est soutenu par l’organisation paramilitaire des Gardiens de la révolution. Un collectif de hackers dénommé « Cyber Hezbollah » tente de mobiliser les partisans du régime iranien pour déclencher le djihad (guerre sainte) dans le cyberspace. Israël, l’Arabie Saoudite, le Qatar et les États-Unis accusent régulièrement l’Iran d’être à l’origine d’attaques informatiques. Depuis le début de la guerre civile en mars 2011, la Syrie démontre son savoir-faire dans le cyber. Le régime soutient des mouvements de hackers qui agissent dans son intérêt sans être rattachés à l’État. Ce dernier contrôle totalement l’accès à internet. L’Agence nationale pour la sécurité des réseaux développe les capacités défensives : détection des menaces et réponses aux attaques quotidiennes. La coopération avec l’Iran permet à la Syrie de profiter des progrès que ses spécialistes ont réalisés dans ce domaine.

Acteurs non-étatiques. Les acteurs non-étatiques utilisent beaucoup les réseaux sociaux (Facebook et Google Earth) pour récolter des renseignements. L’organisation terroriste Al-Qaïda et les mouvements politico-militaires Hezbollah (Liban) et Hamas (Bande de Gaza) se servent aussi du cyberespace à des fins de communication, propagande, recrutement et entraînement de partisans, financement d’opérations, explique Olivier Danino. Ainsi, Al-Qaïda a appelé à attaquer les systèmes d‘information du réseau électrique des Etats-Unis, identifiés comme vulnérables. Le Hezbollah, d’obédience chiite, bénéficie du soutien de l’Iran en matière de cyber. Dès novembre 2004, il est parvenu à envoyer un drone de fabrication iranienne en reconnaissance au-dessus du territoire israélien. Pour le Hamas, le djihad électronique constitue un nouveau champ de résistance contre Israël. Selon Tsahal, ses hackers, formés par des techniciens iraniens, seront bientôt capables de piloter des drones et d’analyser leurs images. Enfin, de nouveaux groupes de hackers se font connaître lors d’une seule opération puis disparaissent complètement du cyberespace.

Virus informatiques sophistiqués. Olivier Danino classent les virus utilisés au Moyen-Orient selon leur finalité principale : Flame, Gauss, MiniFlame, Duqu et Madhi pour le renseignement ; Stuxnet, Gauss, Wiper et Shamoon pour le sabotage. Le Madhi, d’origine iranienne, a été utilisé contre Israël et en Afghanistan. Il collecte aussi des informations sur des organismes et des personnes en Iran ayant des liens avec les États-Unis. Le Shamoon a touché l’Iran et l’Arabie Saoudite. La prolifération de tous ces virus implique un transfert de compétences et de matériels d’un État à un autre ou d’un État à un groupe non-étatique. Les effets psychologique et moral du cyber modifient les rapports de puissance au Moyen-Orient, conclut Olivier Danino.

Loïc Salmon

Renseignement : pouvoir et ambiguïté des « SR » des pays arabes

Cyberspace : de la tension à la confrontation ou à la coopération

Les sociétés de sécurité des systèmes d’information Kaspersky (Russie) et Seculert (Israël) ont détecté 3.334 incidents dus aux virus Duqu, Flame, Gauss, MiniFlame et Mahdi dans les pays du Moyen-Orient entre 2009 et 2013. La répartition est la suivante : Liban, 1688 ; Israël, 586 ; Territoires palestiniens, 318 ; Syrie, 34 ; Jordanie, 7 ; Turquie, 3 ; Iran, 598 ; Irak, 6 ; Arabie Saoudite, 20 ; Émirats arabes unis, 19 ; Qatar, 6 ; Bahreïn, 2 ; Koweït, 1 ; Soudan, 37 ; Égypte, 9.




Cyberspace : de la tension à la confrontation ou à la coopération

Le cyberespace véhicule des visions de domination, pouvoir et souveraineté, autant d’enjeux pour les nations, entreprises et citoyens. Des conceptions différentes de la liberté peuvent conduire à la conflictualité verbale ou à la coopération entre pays.

Les enjeux du cyberespace ont été abordés à Paris : le 21 mai 2014, au cours d’un séminaire organisé par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire ; le 22 mai 2014, lors d’une conférence-débat organisée par la Chaire Castex de cyberstratégie (partenaire de l’Institut des hautes études de défense nationale) et la revue Hérodote (voir encadré). Sont notamment intervenus : Frédérick Douzet, titulaire de la Chaire Castex ; Béatrice Giblin, directrice de la revue Hérodote ; Bertrand de La Chapelle, membre du conseil d’administration de l’Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN), une autorité de régulation de l’internet à but non lucratif et qui a son siège aux États-Unis ; le lieutenant-colonel Patrice Tromparent, cellule cyberdéfense de l’État-major des armées (EMA).

Situation sur le « terrain ». L’EMA finance des thèses de doctorat et favorise des coopérations avec des entreprises et des chaires universitaires (sciences exactes et humaines), en vue d’évaluer les enjeux de puissance et les adversaires potentiels. L’internet se trouve entre une « balkanisation » et la continuité de la domination américaine, explique Frédérick Douzet. Des initiatives favorisent des fragmentations : physique au niveau des infrastructures de l’internet par des projets de câbles de pays émergeants pour s’émanciper de l’Occident ; culturelle par la fin du monopole de l’alphabet latin, concurrencé notamment par les écritures cyrillique, arabe et chinoise. Toutefois, en matière de cyberespace, les États-Unis maintiennent leurs prééminences : politique, après l’échec de l’initiative de la Russie au sommet de Dubaï (2012) pour attribuer à l’ONU le contrôle de l’internet ; économique, car les demandes de création de nouvelles extensions de noms de domaines sont en réalité surtout américaines, même au sein de l’Union européenne. Par ailleurs une tension ne débouche pas automatiquement sur une confrontation. Ainsi en 2014, la Russie s’est contentée de brouiller le réseau internet de l’Ukraine, sans en interdire l’accès comme pour l’Estonie (2007) ou la Géorgie (2008). La Chine, dont 40 millions de ses ressortissants sont connectés, met au point des infrastructures et des protocoles de régulation d’internet, sans s’en couper totalement en raison des enjeux économiques. La Syrie dépend des câbles qui partent du port de Tartous, où se trouve une base navale russe. L’affaire Snowden a révélé le système de surveillance complexe et globale de l’agence américaine de renseignement NSA : lieux d’accès aux câbles optiques d’internet ; stations d’interception de communications satellitaires ; services de collecte électronique dans des ambassades et consulats ; pays « amis » de la NSA : Grande-Bretagne, Canada, Australie et Nouvelle-Zélande ; coopération occasionnelle de grandes entreprises privées américaines (Microsoft, AT&T, Stratfor et Booz Alien Hamilton) et britanniques (British Telecom et Vodafone). La NSA surveille notamment sur le siège de l’ONU à New York, les ambassades étrangères, les membres du mouvement  « Anonymous » et les terroristes présumés.

Enjeux de juridiction. Bertrand de La Chapelle distingue l’aspect physique des réseaux et les activités sur ces réseaux. La gouvernance de l’internet est assurée par des protocoles d’adresses IP, des câbles et des points de passage et d’échange. La gouvernance des usages (commerce et messagerie) repose sur le droit à communiquer de plusieurs milliards d’utilisateurs, inscrit dans la Déclaration des droits de l’Homme. Les systèmes juridiques se basent sur la souveraineté nationale. Or la géopolitique du cyberespace ne correspond pas à la territorialité physique. Par exemple, le contenu d’un message diffusé sur internet à partir d’un pays donné peut être considéré comme illégal en France. En outre, plus le nombre d’utilisateurs augmente, plus les difficultés vont croître. Des situations particulières peuvent provoquer des tensions dans certains pays, qui se répercutent sur internet avec des risques de blocages de plates-formes d’échange. Faute de cadre international, les conflits vont se multiplier dans le cyberespace. Or, les accords intergouvernementaux nécessitent de longues négociations, en raison du peu de convergence des différents pays sur la liberté d’expression, élément fort d’identité dans les pays démocratiques.

Désamorcer les tensions. Le cyberespace, où tout le monde se connecte, correspond à la puissance maritime des siècles passés, estime Bertrand de La Chapelle. Rome, puissance continentale, s’est confrontée à Carthage, puissance maritime. Ensuite, la France, au tropisme continental avéré, a affronté la Grande-Bretagne, qui a longtemps régné sur les mers. Mais, malgré sa victoire définitive, la nation vainqueur a périclité à son tour. Aujourd’hui, la Chine, par sa poursuite de l’autosuffisance sur internet, représente la puissance continentale face aux États-Unis, prédominants dans le cyber. Par ailleurs, de nombreux pays multiplient les câblages pour échapper, autant que possible, à la surveillance de la NSA. En outre, les points d’échange internet (IXP) permettent notamment une connexion autonome très haut débit aux entreprises désireuses de se passer d’un fournisseur d’accès. D’après une carte de la revue Hérodote, leur distribution spatiale dans l’Union européenne révèle les stratégies nationales d’aménagement du territoire. Enfin, avertit Bertrand de La Chapelle, la diffusion tous azimuts de l’adresse personnelle IP permet sa traçabilité totale avec le risque de fichage.

Loïc Salmon

Moyen-Orient : le « cyber », arme des États et d’autres entités

Le cyberespace : enjeux géopolitiques

Cyberdéfense : une complexité exponentielle

Le cyberespace fait l’objet d’une étude collective dans l’édition du 1er semestre 2014 de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote, publiée par l’Institut français de géopolitique. Sont abordés : L’affaire Snowden comme étude de cas en cybersécurité et sa cartographie ; Les données sociales, objets de toutes les convoitises ; Les représentations du cyberespace, un outil géopolitique ; Le cyberterrorisme, un discours plus qu’une réalité ; Cybergéopolitique, rivalités géopolitiques masquées derrière les scénarios de cybermenaces aux États-Unis ; Peut-on penser une  cyberstsratégie ? ; La Russie dans le cyberespace, représentations et enjeux ; L’art de la guerre revisité, cyberstratégie et cybermenace chinoises ; Souveraineté et juridiction dans le cyberespace ; Ranger la Terre, le nommage de domaines est-il l’expression d’une stratégie des États-Unis de domination  des réseaux ? ; Existe-t-il un droit international du cybersespace ? ; De Tallinn à Las Vegas,  une cyberattaque d’importance justifie-t-elle une réponse cinétique ? ; La guerre économique  à l’ère du cyberespace ; L’intergouvernementalité dans le cyberespace, étude comparée des initiatives de l’OTAN et de l’UE ; Revendications sur le cyberespace et puissances émergentes.