Armée de Terre : l’autorité, concilier commandement et management

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Tout dirigeant, militaire ou civil, qui prend une décision cruciale en assume toutes les responsabilités. Son autorité repose sur une légitimité juridique, morale, technique et humaine, pour mobiliser ses subordonnés ou ses collaborateurs sur une action collective par une discipline librement consentie.

Ce thème a fait l’objet d’un colloque organisé, le 10 mai 2016 à Paris, par le Centre d’études stratégiques de l’armée de terre. Y sont notamment intervenus : le colonel (H) Michel Goya, historien ; Thierry Voiriot, chef d’entreprise ; Daniel Hervouët, contrôleur général des armées et professeur associé à l’Université Paris II.

L’évolution militaire. Le combat est un métier qui nécessite des compétences, lesquelles influent sur la capacité de commander, explique le colonel Goya. Dans un environnement dangereux, l’autorité militaire doit mobiliser le corps et l’esprit du combattant, qui  connaît alors un long processus de transformation physique. La confiance en soi s’acquiert par la compétence, que doit diffuser l’encadrement militaire, l’armement et l’équipement. Celui qui commande, prépare puis conduit, sur le champ de bataille, cette transformation à laquelle il est lui-même soumis. Il doit donner le sentiment que l’individu peut agir sur l’environnement, grâce à l’entraînement et une simulation de combat la plus réaliste possible. L’interdépendance technique d’un groupe facilite la confiance mutuelle. Grâce à son expérience, le cadre renforce cette confiance en disant ce qu’il faut faire et prépare des solutions pour gérer le stress par l’action. La mauvaise interprétation d’un ordre sur le champ de bataille peut déclencher une panique. Psychologiquement, un individu qui subit des échecs répétitifs va dépérir, alors que celui qui accumule les succès va s’enthousiasmer. Le cadre qui donne des ordres redonne du sens à l’action. Le comportement du combattant évolue au cours de l’Histoire. Le guerrier de la Grèce antique doit se battre « héroïquement » sans se poser de questions. Le citoyen de la République romaine est également un soldat, ardent mais peu discipliné. L’organisation de la légion va réduire le stress du combat, en plaçant les plus aguerris derrière les plus jeunes, qui montreront ainsi leur courage en première ligne, puis en instaurant des relèves. Le centurion gère le groupe en donnant l’exemple. La nécessité de la réflexion tactique va s’imposer face à un ennemi meilleur manœuvrier, comme le Carthaginois Hannibal. Désormais, le chef, politique et militaire, ne sera plus devant mais derrière les troupes. Deux systèmes vont perdurer : celui des soldats « citoyens », qui font allégeance à la représentation politique, et celui des soldats « professionnels ». Ces derniers obéissent d’abord à leur général et se caractérisent par leur « esprit de corps » et, autrefois, le « sens de l’honneur » chez les officiers. Les guerres de la Révolution française montrent que les gens du peuple peuvent aussi se battre avec courage. Dans la conception américaine, face à la menace, l’autorité politique peut accorder au chef militaire des prérogatives exceptionnelles, mais limitées dans le temps. Aujourd’hui, la garde nationale compte 40 % de réservistes. En Europe, la force militaire, considérée comme un outil « politique», reste traditionnellement soumise au gouvernement.

Le contexte civil. Jamais un chef d’État-major des armées ne se verra proposer leur rachat. C’est la grande différence avec le monde économique, indique Thierry Voiriot, qui a exercé des responsabilités au sein de grandes et petites entreprises. Or « l’accompagnement » dans le rachat d’une grande société est pesant, ajoute-t-il. Les chefs d’entreprise exercent un commandement en faisant semblant de l’ignorer. Fondamentalement, la décision n’appartient qu’à un seul dirigeant, qu’il soit chef d’équipe, ingénieur ou président. Il l’aura prise après évaluation de ce qui est pertinent ou non. Il doit l’expliquer pour obtenir l’adhésion de ses employés… qui n’ont pas à l’approuver, souligne Thierry Voiriot. Ceux-ci doivent sentir qu’il s’y implique totalement. En effet, une décision ne se partage pas. Les outils d’aide à la décision permettent seulement de mieux appréhender le suivi. Comme les gens disposant de ces outils ont souvent la même formation que le décideur, le risque existe de confondre l’aide et la décision elle-même. Or dans la compétition entre entreprises, les dirigeants s’appuient trop sur leurs collaborateurs ou conseillers, avertit Thierry Voiriot. Le processus d’élaboration de la décision a évolué, mais pas la décision elle-même.

Complémentarité possible. Les personnels, avec leur imagination et leur travail pour réaliser quelque chose, constituent les points communs entre les univers civil et militaire, explique Daniel Hervouët, fort de son expérience militaire, économique et administrative. L’autorité s’établit dans le temps et exige de se remettre en situation en permanence. Sa légitimité repose sur la compétence dans un domaine et un minimum de bienveillance envers les gens à qui le chef doit tout, au combat comme en entreprise. Elle s’accompagne du souci pédagogique sur les objectifs de l’entreprise ou la préparation de la mission militaire (but et effet  recherché). L’histoire de l’entreprise ou de l’unité de combat incite à s’en montrer digne. La promotion des valeurs par l’exemple venu d’en haut (directeur ou chef militaire) se conjugue avec camaraderie ou fraternité d’armes, solidarité, capacité à se coordonner, équité et reconnaissance des mérites. Le terrain et l’intensité de l’engagement déterminent la limite entre le commandement militaire et le « management » (pilotage d’une action collective) civil. Pour mobiliser les gens, il convient d’encourager l’initiative à chaque niveau et de partager les échecs, mais aussi les succès par le discours, la rémunération et les contacts personnels. Toutefois, la nature humaine reste identique dans les deux milieux. La peur de se faire « mal voir » du supérieur reste une véritable souffrance au travail. Par ailleurs, les grands et petits chefs narcissiques visent davantage le prestige d’un poste que ses responsabilités afférentes. L’exercice de la juste autorité nécessite un travail d’éducation afin de créer du « ciment », à savoir la « res publica » (la chose publique), conclut Daniel Hervouët.

Loïc Salmon

Exposition « Churchill-De Gaulle » aux Invalides

Exposition « Napoléon et l’Europe » aux Invalides

Soldats de Napoléon

L’État-major de l’armée de terre a rendu public, le 10 mai 2016, un document sur l’exercice du commandement. Ce processus cyclique compte quatre étapes : analyser l’environnement (risques et menaces) ; délibérer et orienter selon la culture, les structures et les modes de gouvernance en place ; décoder et agir en fonction des moyens humains et technologiques disponibles, la nature de l’engagement et le niveau de l’unité militaire ; contrôler pour mesurer l’efficacité des ordres en cours. Le document inclut vingt fiches pratiques complétées par des témoignages. Elles parlent d’elles-mêmes : exemplarité ; volonté ; sens du devoir ; professionnalisme ; faculté d’adaptation ; lucidité ; force de caractère ; sens des responsabilités ; esprit d’initiative ; tempérance ; dignité ; fraternité d’armes ; disponibilité ; sens de l’équité ; discernement ; hauteur de vue ; fermeté ; loyauté ; humilité ; enthousiasme.

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