Le Tsar c’est moi

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Pouvoir et auto-attribution d’une légitimité divine s’inscrivent dans l’histoire politique, sociale et culturelle de la Russie. Parallèlement, les apparitions récurrentes de faux empereurs, de faux dignitaires et de faux révolutionnaires ont sérieusement inquiété tous les régimes.

L’auteur, directeur de recherche au CNRS, se livre à une savante analyse de ce phénomène, qui apparaît au XVIème siècle avec l’avènement d’Ivan IV le Terrible (1530-1584). Son règne est marqué par la réorganisation de l’appareil de gouvernement, les guerres extérieures incessantes, la montée du servage et plusieurs vagues de terreur. Après la conquête du khanat mongol de Kazan, le Grand Prince de Moscovie, Ivan IV, prend le titre de « tsar » (César empereur), autrefois porté par les souverains byzantins, se plaçant ainsi à égalité avec le titulaire de la couronne du Saint-Empire romain germanique remontant à Charlemagne. Dès le XVème siècle, le Grand Prince appelle ses sujets « esclaves ». Particularité de la Moscovie, les esclaves y sont nés et se sont vendus eux-mêmes à leurs créanciers, à titre perpétuel et héréditaire pour échapper à leurs dettes. Ceux de la famille du Grand Prince vont progressivement exercer des fonctions dans l’appareil du  gouvernement central. L’établissement de rapports serviles entre le monarque et sa noblesse va s’étendre parmi la population russe. Ivan IV affirme que son autorité lui vient de Dieu et ne peut être contrôlée par une institution intermédiaire, Église orthodoxe comprise. Exécuteur autoproclamé de la volonté divine, le tsar exerce un pouvoir illimité sur ses sujets. Pierre 1er le Grand (1672-1725) rationalise cette autocratie, en s’inspirant des modèles politiques européens. Pourtant, il exige une adhésion religieuse à sa personne, fondée sur le charisme qu’il a obtenu du Saint-Esprit. En outre, il modifie la transmission héréditaire de la propriété foncière, qui revient au fils le plus méritant et non plus automatiquement à l’aîné qui risquerait de dilapider l’héritage. Mais si chacun peut être désigné par Dieu ou le Saint-Esprit, quiconque peut alors prétendre au trône s’il parvient à convaincre beaucoup de monde qu’il est fils de tsar, ouvrant ainsi la voie à de nombreux imposteurs, explique Claudio Ingerflom. Ivan le Terrible et Pierre le Grand sont tous deux despotes, réformateurs et assassins de leur fils aîné. A leur mort, des imposteurs se font passer pour leur fils et provoquent des révoltes populaires. Le mécontentement social réveille systématiquement le soupçon sur l’authenticité de « l’Élu », qui se doit d’être parfait. Même la « despote éclairée » Catherine II (1729-1796), complice du meurtre de son époux Pierre III (petit-fils de Pierre le Grand), doit mater l’insurrection du Cosaque Pougatchev, qui se déclare « Pierre III ». Le régime soviétique remplace la religion par le « socialisme scientifique » et conserve la sacralité du dirigeant suprême, qui perdure aujourd’hui avec le « sauveur de la Russie », Vladimir Poutine. Il y a eu des faux Lénine, faux Trotski et faux fils de Staline. L’imposture a touché aussi les documents officiels : faux « oukases » des tsars sur la redistribution des terres, fausses identités de classe en accord avec les exigences du régime soviétique et même fausses attestations d’héroïsme pendant la seconde guerre mondiale et celle d’Afghanistan (1979-1989), pour obtenir des avantages matériels.

Loïc Salmon

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« Le Tsar c’est moi, l’imposture permanente d’Ivan le Terrible à Vladimir Poutine » par Claudio Ingerflom. Éditions puf, 518 pages, prix 29 €.

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